‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 8 sur 42 · MINISTRE ET COMTE · texte numérisé non relu

MINISTRE ET COMTE

La première personne que le triumvirat formé à ïravendahl devait attaquer était, on le comprend, le comte de Bernstorfî. Il avait eu la principale autorité sous l'ancien règne, et il avait dans ce moment plus d'empire que jamais sur les autres ministres. Ce qu'on prétendait réformer était, ou son ouvrage, ou des institutions qu'il avait soutenues. C'était de plus un dévot, un censeur austère et incommode. Enfin, chacun des trois favoris avait contre lui ses griefs particuliers : Brandt avait désiré d'entrer dans la carrière des légations et avait été refusé; le ministre avait engagé Struensée à s'éloigner de la cour, et lui avait proposé

un bailliage clans le Holstein; Rantzau ne pouvait lui pardonner d'avoir rendu compte au roi et au conseil de ses déportements en Italie, qui étaient assez graves pour que les consuls en eussent fait l'objet de leurs dépêches. D'ailleurs, dans ses extravagances, il prétendait renverser la négociation de Russie, pour se venger, non-seulement du comte de Bernstorff, mais encore de Saldern, du comte de Panin, protecteur de Saldern, enfin de toute la cour de Pétersbourg, parce qu'elle avait reçu avec mépris sa personne et ses offres de service. Cependant, comme Struensée n'avait pas épousé les passions de son ami, il vit bien qu'il fallait user de circonspection avec une puissance si redoutable, et il fut résolu qu'en renvoyant le comte de Bernstorff il ne serait fait aucune mention de la Russie.

Une expédition contre Alger fournit im prétexte plausible, et qui fut saisi à l'instant. Tel est l'enchaînement de cette intrigue de cour, qu'elle nous oblige de nous arrêter quelques moments sur une guerre peu importante et encore moins honorable.

Tout le monde sait que le dey d'Alger, quoique très absolu, ou plutôt par cela même qu'il est très absolu, est forcé de ménager beaucoup sa milice. Or, cette milice, vivant principalement de pillage, voit de très mauvais œil les trêves ou les traités de paix conclus avec presque toutes les nations maritimes. Le tribut

que les nations du second ordre se sont imposé pour acheter la sûreté de leur commerce tient lieu au prince de sa part des captures ; mais la soldatesque veut qu'on lui abandonne de temps en temps une nation pour la dédommager de ce que son industrie chôme avec la plupart des autres. Le sieur Oerboé, consul de Danemark, n'ayant pas su prendre ses mesures à l'expiration de la trêve, en 1 769, le dey lui donna l'ordre de se retirer dans les trois jours, et tous les sujets du roi dans les six semaines , alléguant pour motif que les Danois avaient favorisé les Russes contre la Sublime Porte, et qu'ils avaient abusé de la sûreté accordée à leur pavillon pour protéger le commerce des nations ennemies.

Le cabinet de Copenhague commença par négocier à Constantinople. On convint avec la Porte que le Danemark enverrait un armement militaire, qui imposerait à la milice d'Alger, et l'empêcherait de murmurer de la facilité avec laquelle le dey révoquerait ses ordres ; et qu'en même temps, pour démentir le bruit des prétendus secours accordés aux Russes, l'escadre danoise aurait à bord un messager de Sa Hautesse qui devrait enjoindre au dey de renouveler la paix. Le ministre danois chargea de l'ambassade le chef d'escadre Kaas, qui devait commander les forces navales, et qui avait rempli d'une manière satisfaisante, quel-

(jues années auparavant, une commission pareille auprès de l'empereur de Maroc.

Bernstorff proposa au comte de Laurwig, chef de l'amirauté, de composer la petite escadre de trois vaisseaux de ligne, deux frégates, deux galiotes à bombes,, et Laurwig, sans en conférer avec ses collègues, décida que ces forces étaient suffisantes. Comme on n'a- Aait point de galiotes à bombes, il fallut acheter des vaisseaux marchands et les disposer pour ce service , ' ce qui ne laissa pas de retarder l'armement. Kaas ne put sortir de la Baltique qu'en 1770. Arrivé en ^iie d'Alger, il arbora d'abord le pavillon blanc. Le dey envoya un consul chrétien demander ce qu'il voulait. Il répondit qu'il demandait la paix , la réparation des dommages causés à sa nation et les frais de son armement. Le messager turc, ayant été mis à terre, fut peu écouté , parce qu'il parlait de la part d'un maître occupé ailleurs et qu'on ne craignait point. La négociation étant donc rompue aussitôt, on se mit à jeter des bombes dans la place et à tirer sur les batteries; mais avec si peu d'effet que les Algériens menaient, par dérision , sur le rivage leurs enfants armés de pistolets pour répondre au feu des galiotes danoises. Après avoir jeté soixante-quatorze bombes, l'amiral assembla un conseil de guerre oii il exposa que ses galiotes étaient trop faibles pour le service ; que les joints com-

mençaienl à s'entr'oiivrir; que les vaisseaux souffraient plus du canon de la place qu'ils ne faisaient de mal aux remparts, et il fut décidé unanimement qu'il fallait se retirer à Mahon pour se radouber.

La nouvelle de cet affront arriva justement à Copenhague lorsqu'on cherchait un prétexte pour se défaire du comte de Bernstorff. Celui-là parut suffisant. Le roi lui écrivit une lettre fort honnête pour le remercier de ses services dans les départements qui lui étaient confiés, et le pria de continuer de siéger au conseil. Comme Bernstorff savait que le conseil cesserait bientôt de s'assembler, il s'excusa d'y assister et se retira avec une pension de six mille écus.

Il faut excuser les ministres qui tiennent à leur place et qui regardent la disgrâce comme un malheur; car ils ont beau s'être préparés à l'abandon qui en est la suite, aux calomnies de leurs ennemis, à l'impuissance de leurs recommandations, à l'oubli, à la désertion, à l'ingratitude de leurs protégés, à quelques lâches trahisons, ils en éprouvent de plus cruelles encore. Le comte de Bernstorff crut que, de tous les lieux où il pouvait se retirer, le pkis convenable était la terre de Borstel, dans ISi^Holstein, qu'il tenait de sa femme , et dont il avait cédé l'habitation à Madame de Buchwold, sa belle-mère. Il y avait été reçu à bras ouverts toutes les fois que ses occupations

lui avaient permis d'y séjourner, et entre autres, cette même année, pendant quelques semaines. Le château est vaste, et pouvait contenir une famille plus nombreuse. Il envoya donc un tapissier pour lui arranger deux chambres. Madame de Buchwold chassa le tapissier, et refusa de recevoir son gendre, qui, par sa facile générosité, lui avait abandonné sa propre demeure. Le ministre disgracié loua une maison dans le voisinage, en attendant qu'il en eût une à Hambourg pour l'hiver, et que son château de Wotersen, au pays de Lauenbourg, fût rendu habitable pour l'été.

Le comte de Laurvvig fut congédié en même temps. Le roi, en lui écrivant, se servit d'expressions dures, ce qui n'était que trop dans son caractère. Struensée, de son côté, prenait plaisir à le pousser dans cette voie. Le comte de Laurwig nia d'avoir été consulté sur la force de l'armement, mais personne ne l'en crut. Depuis cette époque, les dépêches de cabinet continrent souvent des réprimandes et des reproches.

Ainsi deux ministères étaient déjà vacants : à mesure qu'ils le devenaient, et, à la fm, ils le furent tous, il y avait ordre aux subalternes de préparer les affaires comme de co^Éfcne, et de les envoyer au cabinet dans un portefeuille. Les propositions revenaient, par la même voie, avec la décision. Le gouvernement était comme l'oracle du dieu Mopsus , que l'on consultait

par des billets cachetés déposés sur un autel, où on venait ensuite prendre la réponse.

On formait alors, dans ce sombre intérieur, le projet le plus extravagant. Les triumvirs prétendaient être révoltés de la bassesse servile avec laquelle on avait fait la cour à la Russie pour l'échange du Holslein. Rantzau voulait qu'on arrachât par la force ce que BernstorfT et ses prédécesseurs avaient tâché d'obtenir par les négociations , et dont la cession était déjà convenue. R proposait une alliance offensive avec la Suède. Les deux couronnes réunies attaqueraient la Russie du côté de la Finlande," et lui , Rantzau , ambassadeur et général, négocierait cette ligue, et commanderait les troupes combinées. Struensée manquait d'instruction, mais il avait trop de sens pour souscrire sur-le-champ à un plan dicté par le désir aveugle d'une vengeance particulière. Cependant, animé par Rantzau, il disait à ses intimes : « Nous obtiendrons le Holstein sans toutes les complaisances qu'on a eues jusqu'ici. Nous ne nous laisserons point avilir. Plutôt vendre toute la vaisselle. » Il parlait déjà comme étant de la famille. Par ce langage il trahissait à la fois une ignorance absolue de la force des nations et d^ ce que coûte l'entretien des troupes. Les seuls militaires en qui il avait quelque confiance entretenaient ses illusions. Ils lui représentaient l'armée comme étant actuellement

formidable, et comme susceptible encore d'augmentation.

Heureusement la bévue par laquelle il débuta personnellement dans les affaires étrangères fut un peu moins éclatante que celles qui lui étaient suggérées. Au lieu d'attaquer l'impératrice de Russie, ou seulement de la braver, il se borna à entreprendre de renverser son vicechancelier Panin,afin d'enlever à Saldern la négociation du Holstein. Pour cet effet, le roi envoya à Pétersbourg un de ses aides de camp, nommé Warnstaedt, avec une lettre de sa main à l'impératrice. Struensée, qui en avait fait la minute, ignorait les usages ou négligeait de les suivre, au point qu'il commençait simplement par Madame, au lieu de Madame ma Sœur, et finissait, dans le style ordinaire, par J'ai V honneur d' êlre , Madame, de Votre Majesté impériale le très humble et très obéissant serviteur \ Le roi assurait Sa Majesté de son intention constante d'entretenir avec elle l'amitié qui les unissait et de tenir tous ses engagements II lui déclarait que la retraite de son ministre ayant pour cause des objets d'une toute autre nature, il espérait que cela ne changerait rien à leur liaison. Au reste , le véritable auteur de la lettre n'avait pu s'empêcher de laisser paraître la supériorité de ses vues ; il y avait

• Les anciens ministres continuèrent d'avoir des relations à Saint-Pétersbourg; c'est par eux que j'ai su cette anecdote.

mêlé de salutaires leçons de politique, dont il faisait part occasionnellement à la souveraine d'un grand empire. Tel était le message apparent; mais, en secret, Warnstaedt était chargé de lettres pour les Orlow, adversaires de Panin. Il en parla étourdiment ; Mestmacher, chargé des affaires de Russie à Copenhague , en fut instruit, et la cour de Pétersbourg savait, lorsque Warnstaedt arriva, quelles lettres il avait pour des particuliers. On exigea qu'il n'en rendît aucune qu'en présence du comte de Panin, et on le fit si bien observer, qu'il ne put remplir aucun de ses messages. A son retour, on lui donna les arrêts, comme une sorte de satisfaction au ministre russe, tandis que dans le public on répandait le bruit que c'était pour avoir fait trop peu de diligence.

Pendant ce temps les triumvirs pensaient sérieusement à se défaire de tout ce qui restait d'anciens ministres et à réformer absolument le conseil : mais, comme on crut éclairer la nation sur le passé et sur l'avenir, on fit émaner du cabinet un rescrit qui supprimait la censure des livres. Le but en était manifeste par les termes du rescrit et par sa date : il est du 14 septembre, veille du jour où le comte de Bernstorff fut remercié. Struensée parut se flatter que les abus sur lesquels il avait depuis longtemps réfléchi, blessaient tous les yeux comme les siens ; que la con-

trainte seule empêchait de s'en plaindre, et qu'il allait éclore une multitude d'écrits contre l'ancienne administration. Cette liberté absolue de la presse concilia au nouveau favori beaucoup de preneurs parmi les gens de lettres étrangers, mais elle ne répondit pointa ses vues. Au lieu d'attaquer les anciens ministres, ou de traiter avec hardiesse les matières de philosophie, les écrivains nationaux se mirent à critiquer les nouvelles opérations, à mesure qu'elles se manifestaient, et celui qui avait lâché la bride aux gens de lettres, se voyant presque uniquement en butte à leurs traits, fat obligé dans la suite de les réprimer et de les restreindre par des interprétations, au moyen desquelles ils furent moins libres que jamais. Avant la prétendue liberté, ils étaient du moins à l'abri de toute recherche, en faisant passer leurs ouvrages à la censure : par le rescrit, limité et interprété, ils furent responsables de tout ce qu'il y aurait dans leurs écrits de satirique ou de séditieux. Or, suivant les temps et l'inclination des juges, on trouve, plus ou moins, dans un écrit l'insulte ou la sédition. C'était d'ailleurs, en tout cas, une faute de n'avoir pas mis d'abord à la liberté de la presse, en l'introduisant, les restrictions sans lesquelles elle ne produira jamais que du trouble et du désordre, et dont l'expérience fit voir la nécessité. Ne doit-on pas défendre de publier ce

que le bon ordre de la société défend d'écrire et même dedirePAu reste les jurisconsultes et les hommes rompus aux affaires firent observer, au sujet du rescrit qui introduisait la liberté de la presse, comme ils eurent occasion de le faire sur beaucoup d'autres, qu'une loi civile, revêtue de toutes ses formes, telle que celle qui attribuait à l'université la censure des livres, ne devait pas être supprimée par un simple ordre du cabinet, comme s'il ne s'était agi que d'une aumône ou d'une réparation au château. Ils auguraient mal de cette façon de procéder, et jugeaient que le mépris des formes annonçait trop de légèreté dans les résolutions et trop de penchant au despotisme. Ce fut bien pis, à leurs yeux, lorsque le conseil même, sur les avis duquel toutes les lois et les ordonnances étaient rendues, fut supprimé, comme un corps inutile et même contraire à l'esprit du gouvernement. Ce coup d'Etat fut préparé par une dépêche du cabinet , adressée à ce même conseil, et à laquelle chacun de ses membres devait répondre. Le roi leur demandait quels étaient les pouvoirs et la véritable constitution d'un conseil . d'Etat dans une monarchie absolue ; mais il leur exposait en même temps quelles étaient, sur ce point, ses -maximes. Le conseil, disait-il, ne doit délibérer que sur les objets qui lui sont expressément soumis par le roi ; ses membres ne doivent être distingués par au-

cun rang; chaque conseiller a l'obligation de rédiger ses réponses, et le conseil n'a point de secrétaire. Il ne faut pas non plus qu'il exerce aucun pouvoir, parce que l'autorité doit être concentrée dans la personne du roi.

Trois mois après avoir signé cette note singulière sur les attributions du conseil d'Etat \ le roi transcrivit de sa main, et promulgua, un édit plus tranchant et non moins bizarre, minuté par Rantzau. Il supprimait tout à fait le conseil. L'acte n'est pas long et mérite d'être connu ; le voici : « Christian , septième du nom, par la grâce de Dieu, etc. : Attendu que dans une monarchie absolue, le nombre des personnes d'un haut rang qui participent aux affaires du gouvernement, et la considération qu'elles acquièrent à la longue par ce moyen, ne font qu'embrouiller et retarder l'exécution, et que nous n'avons rien plus à cœur que d'avancer avec zèle le bien public ; que, dans ce dessein, nous ne voulons être retardés et empêchés par aucun obstacle de suivre les principes et de prendre les mesures qui y conduisent : à ces causes, nous avons trouvé bon d'abolir et supprimer absolument notre ci-devant conseil privé ; en quoi notre but est de rendre à la constitution de l'Etat toute sa pureté, de la maintenir, en

1 On la trouve dans la Vie de Struensée, publiée à Copenhague en 1772^ pendant sa prison.

tout point, telle que la nation l'a remise à nos prédécesseurs de glorieuse mémoire ; en sorte qu'il ne reste pas la moindre apparence que nous voulions nous écarter du point de vue pour lequel nos sujets ont remis le pouvoir à nos ancêtres. En foi de quoi, nous avons fait rédiger le présent instrument à double, en langue danoise et en langue allemande, pour être gardé à perpétuité dans les archives de nos deux chancelleries. Donné en notre château de Friederichsberg, le 27 décembre 1770. »

Le motif avoué de cet édit était autant dans le caractère du roi que dans celui de Struensée ; ils n'aimaient ni l'un ni l'autre les gens de conséquence : mais comment s'imaginer qu'en chassant ceux qui ont acquis du crédit et de la considération, personne n'imposera plus? A la longue c'est le pouvoir qui impose : or il faut bien que le pouvoir soit entre les mains de quelqu'un.

Le roi de Prusse a trouvé le moyen de diminuer l'importance des ministres : c'est d'être ministre luimême : et voilà précisément ce qu'on prétendait imiter. Mais quel rapport y avait-il entre les deux rois ? Struensée, en se faisant le souffleur du sien, prétendait-il rester longtemps caché? Déjà tout le monde le voyait et le désignait. Le roi, qui avait saisi quelque temps avec avidité cette imitation du roi de Prusse, n'eut bientôt qu'une seule réponse à toutes choses :

« Adressez- vous à Slruensée. » Il y eut donc un premier ministre, un grand vizir. Or qu'est-ce que la nation gagne à supprimer quatre ministres réunis en conseil pour donner tout le pouvoir à un seul ? En quoi cela est-il plus conforme à l'esprit du gouvernement et à l'intention des peuples? Les peuples ont-ils voulu établir le despotisme oriental? La loi royale, qui est l'intreprète de leur concession, suppose un conseil. Un corps composé de membres amovibles, et dont le prince peut négliger, s'il le veut, les avis, altérerait-il la pureté du gouvernement? Et, si cela était, devrait-on regarder comme un mal, un obstacle quelconque opposé à l'exercice brusque et immédiat div pouvoir absolu ?

Le facile triomphe remporté sur le conseil fut célébré à la fin de janvier (époque où se rencontraient les deux anniversaires de la naissance du roi et de son fils), par trois jours de fêtes publiques. On disait hautement que c'était un nouvel avènement du roi ; que son règne datait de ce jour; et le peuple, qui aime le changement, qui est toujours crédule, qui s'imagine que tout ira bien, si le prince gouverne par luimême; qui voyait d'ailleurs qu'on avait pensé à le réjouir, fit retentir la ville d'acclamations et de cris de joie.

Pour consacrer à jamais la mémoire d'un jour si

heureux, la reine institua, sous son nom, ce qu'elle nomma un ordre de chevalerie. Elle donna pour décoration son chiffre couronné, garni de diamants. Les hommes le portaient à la boutonnière, avec un nœud, de rubans, les femmes au haut du corps de jupe. Il y en eut sept à distribuer. La reine douairière, MM. de Brandt et Struensée étaient au nombre des élus. Ce fut pour la nation un nouveau sujet de scandale.

Afin que la suppression du conseil d'Etat ne parût pas trop extraordinaire, et que le roi n'eût pas l'air de refuser tout avis, il établit un conseil de conférences, qui devait s'assembler quand le roi le convoquerait, pour le consulter dans les cas difficiles. L'idée de ce conseil semble avoir été prise dans ce qui se passa en Russie du temps de l'impératrice Anne. Alors sans doute on crut aussi, dans ce pays-là, rapprocher le gouvernement absolu de son essence. Les Danois pourront douter un jour c[ue ce conseil de conférences ait existé, car il n'a jamais rien fait, et ne s'est assemblé qu'un petit nombre de fois. Busching en a inséré un avis dans son Magasin, qui est un monument de sa nullité et de sa sottise. Il n'y en a point d'autre trace.

Quoique ce gouvernement immédiat du roi, c'est-àdire de Struensée , n'ait duré qu'un an depuis la suppression du conseil, on remplirait un immense volume

^ - 180 de ses opérations, tant elles se sont succédé rapidement; tant elles ont embrassé toutes les parties de l'administration, renversé tout ce qui existait, et mis d'autres choses à la place. On compta, dans la suite, qu'il était émané six cents ordres du cabinet, pendant le temps où Ton pouvait les supposer dictés par Struensée. Je dis « supposer » parce que son influence s'étant manifestée graduellement, les ordres qu'il suggérait furent d'abord expédiés par le secrétaire du cabinet, Schumacher, qui ne les approuvait nullement. Plusieurs furent écrits de la main du roi et expédiés sans contre-seing. Ce ne fut que vers le milieu de Tannée 1771, lorsque le véritable ministre se montra, et fut déclaré tel , qu'on put juger certainement ce qui provenait de lui.

Puisqu'on éloignait successivement tous les grands, il aurait paru naturel de commencer par la maison du roi, où ils devaient offusquer davantage. Le comte de Moltke, grand maréchal, fils du favori de Frédéric V, était d'une incapacité remarquable. Les abus et les vaines dépenses s'étaient multipliés sous lui étrangement. On avait les meilleures raisons du monde pour l'expulser; mais, d'un autre côté, il avait une des femmes les plus belles et les moins sévères de la cour. Struensée en avait été à la fois favorisé et trahi; il conservait du faible pour elle, et la jugeait nécessaire

— 18! — au nouveau ton sur lequel il voulait monter la cour. II prit donc un tempérament; il appela un M. Wegner, lieutenant-colonel titulaire, qui avait enseigné les mathématiques aux princes de Hesse, et qui était actuellement à la tête de la maison du prince Charles, dans laquelle il avait mis beaucoup d'ordre. Il lui donna le titre d'intendant de la cour, avec le détail de la dépense. Le comte de Moltke devait conserver les présentations, le cérémonial, et faire ce qu'on appelle les honneurs (autant, toutefois, que Struensée le lui aurait permis). Sur la déclaration que le roi lui fit de tous les détails dont on le soulageait, en lui laissant ses appointements, il s'emporta d'une manière indécente, demanda sa retraite, l'obtint, exigea de sa femme qu'elle le suivît dans une terre de son père, et mourut en y arrivant. On répandit le bruit que sa femme l'avait empoisonné, mais elle s'en justifia en faisant opérer l'autopsie, suivie d'un procès-verbal régulier des hommes de l'art. Ce fait frappa beaucoup les esprits, et l'on conclut, dans le parti patriote, que les mœurs étaient déjà perdues sans ressource, puisqu'on pouvait concevoir de si atroces soupçons.

Le comte de Rantzau eut l'adresse de faire nommer grand maréchal un homme qui devint son espion pendant tout le reste de l'année. Bielke méritait bien le premier poste à la cour, depuis qu'il n'exigeait aucune

— 18-i — capacité, qu'il n'imposait aucune gestion. C'était d'ailleurs un véritable habitué du palais ; il s'y était élevé depuis la livrée de page jusqu'à la première dignité. Il contribua beaucoup à charmer les ennuis de la nouvelle cour, en supportant avec une patience stupide, et sans répondre, tout le poids des lourdes plaisanteries dont on l'accablait. C'était le descendant de nombreux héros danois et suédois.

Wegner exécuta la réforme de la maison du roi avec autant d'intelligence que d'intégrité. Il fallut pour cela faire sortir du palais quelques grands qui y étaient logés, chauffés, éclairés, nourris, avec une dépense exorbitante. De toutes les réformes de Struensée c'était la seule qu'il citât, lorsqu'il parlait, quelque temps après, de ses grandes économies. Cependant la cour coûta plus que jamais, parce que Brandt consuma dans son département des menus toutes les épargnes qu'on faisait sur les denrées et les domestiques. Les bals masqués et parés, les fêtes à la campagne, la chasse, une troupe de comédiens français, des bouffes italiens, tout cela, traité avec profusion , contrastait d'une manière révoltante avec les retranchements qui réduisaient chaque jour quelque famille à la misère.

Les gardes offusquaient beaucoup le favori. Il se trouvait dans ce corps plusieurs officiers d'une naissance distinguée : tous avaient des grades supérieurs ;

ils avaient, par leurs fonctions, le droit de paraître à la cour. Struensée songea à les supprimer. Ce pouvait être une économie utile; l'œuvre avait été déjà très avancée. Le comte de St-Germain, lorsqu'il devint ministre, en 1763, trouva quatre escadrons de gardes du corps et deux régiments de gardes à pied. Il réduisit tout à deux escadrons et un bataillon, faisant un seul corps sous le même chef, et portant le même uniforme. La nation croyait que c'était le minimum et que le roi ne pouvait être gardé par moins de sept cent vingt hommes. Struensée réforma d'un trait de plume les deux escadrons. Les officiers furent incorporés dans divers régiments et les cavaliers licenciés. Ce n'étaient pas, comme en France, des gentilshommes, mais simplement des soldats de six pieds de haut, montés sur des chevaux de la plus forte taille.

J'avais souvent trouvé singulier que le feu roi fît autant de dépense pour sa garde. Il passait à la campagne huit mois de l'année, sans qu'un seul homme armé l'y suivît. Dans le moment actuel les circonstances amenèrent un contraste tout différent. Les gardes ne furent pas plutôt réformés, qu'on jugea que le roi ne pouvait s'en passer. Struensée assembla, autour de Hirschholm, maison de plaisance où le roi résidait, un corps composé de détachements pris dans tous les régiments de dragons. On donnait pour raison que ces détache-

ments devant être successivement relevés , et chacun devant manœuvrer sous les yeux du roi , les officiers connaîtraient tous leur maître et en seraient connus. L'économie ne s'y trouva plus, car on accorda à cette troupe, sous prétexte de la cherté , des avantages qui absorbèrent toute l'épargne. Les événements me ramèneront à ces réformes et à leurs suites.

Le vrai but de Struensée était de former sous ses yeux la cavalerie en l'exerçant par pelotons. Il montait bien à cheval, et crut devoir inspecter la cavalerie. Rien n'était bien que ce qu'il faisait par lui-même; mais, dans cette occasion, il cacha cette vanité sous bien des prétextes. Il ne put se dissimuler qu'on avait besoin pour les atTaires étrangères d'un homme de quelque distinction , et qui n'y fût pas tout à fait novice. Le comte d'Ostenfut choisi, soit qu'on eût bonne opinion de lui, soit que ceux qu'on aurait préférés n'eussent pas voulu servir sous les ordres d'un médecin, soit qu'on lui tînt compte d'être l'ennemi déclaré de son prédécesseur. Comme il en sera parlé quelquefois dans la suite, je dirai ici son origine et sa fortune.

Etant sans patrimoine, il fut élevé à la cour comme page, du temps de Frédéric V. Il annonçait de l'esprit et de la ruse. Le comte de Moltke lui fit donner une pension pour étudier en pays étranger. C'est dans ce premier vo\ âge qu'il se lia avec le comte Stanislas

Poniatowski, depuis roi de Pologne, au point d'avoir souvent partagé son lit. A son retour, le premier usage qu'il fit de ses talents fut d'engager le page de la chambre à remettre au roi un mémoire contre le comte de Moltke et son administration, et contre M. de Bernstorff, qui avait la confiance du favori et du roi lui-même. Le roi, au lieu de renvoyer son favori et son ministre, leur communiqua le libelle, et, comme ils virent bien que celui qui l'avait remis n'était pas capable de l'avoir composé, ils l'engagèrent à déclarer le véritable auteur. Modérés, honnêtes, comme ils l'étaient, ils n'en tirèrent d'autre vengeance que d'envoyer leur jeune adversaire prendre quelques leçons de politique, et, à cet effet, ils le confièrent à M. Malzahn, alors ministre en Russie. Quoiqu'il ne lui fût donné aucune part aux affaires, il trouva moyen de s'en saisir. M. de Malzahn vint à mourir, et le secrétaire d'ambassade étant malade, d'Osten prit sur lui de mettre les scellés sur les archives, de s'emparer des dépêches et de conférer avec les ministres russes. M. de Bernstorff lui confirma authentiquement la commission qu'il s'était arrogée, et lui envoya ses instructions, qui 'portaient, entre autres points, de ménager la grande-duchesse, dont le cabinet de Copenhague prévoyait déjà l'élévation. D'Osten lui fit la cour, en lui communiquant tout ce qu'il pouvait apprendre de la

politique étrangère. Cette jeune princesse se préparait en silence à jouer un rôle, soit qu elle se flattât de prendre de l'empire sur son mari, soit qu'elle pensât dès lors à le remplacer.

Je citerai ici, en passant, des preuves d'ambition, qu'elle donnait de très bonne heure. A peine arrivée en Russie, elle tomba dangereusement malade. Comme elle n'a\^it pas encore abjuré le luthéranisme, l'impératrice, sa tante, lui fit offrir les secours spirituels d'un ecclésiastique de sa religion ; elle répondit qu'elle ne verrait aucun prêtre que de la religion grecque, dans laquelle elle voulait vivre et mourir.

Comme elle n'avait point d'enfants, l'impératrice lui déclara quelque temps après qu'il fallait absolument un successeur à l'empire, et lui désigna même celui qui pourrait la guérir de sa stérilité. Cette proposition la révolta d'abord, et elle la rejeta comme une injure. Mais lorsqu'on eut ajouté que des scrupules si respectables la feraient renvoyer, ses hésitations cessèrent, et, dans la suite, elle n'eut plus besoin qu'on la sollicitât d'avoir des amants . Pendant que M . d'Osten était ministre à Saint-Pétersbourg, il y reçut la visite de ce jeune Poniatowski, qu'il avait connu à Leipzig. Poniato\\'tki ne fut d'abord, dans cette capitale, que smiple compagnon et intime ami du chevalier Hambury Williams, ambassadeur d'Angleterre; mais, pendant son long séjour, il

fut chargé par Auguste III d'une commission. Il était beau, instruit, éloquent, en un mot, fait pour plaire. La grande-duchesse reçut son hommage. D'Osten fut leur confident; et, soit pour se conformer en tout aux intentions de sa cour, soit par amitié pour Poniatowski, il ne leur refusa point ses bons offices, et se chargea de couvrir le mystère de cette liaison, en prêtant son hôtel pour les rendez-vous. Poniatowski venait incognito, et la princesse, déguisée en homme, s'échappait de son palais, et montait dans un carrosse de louage, où le secrétaire d'Osten la recevait et l'accompagnait. Je ne sais si ce fut cette intrigue ou quelque autre cause qui fit éloigner Osten de Pétersbourg, mais il se trouvait employé à Dresde en 1762. Lorsque la révolution rendit l'impératrice indépendante, et la dispensa du mystère, elle ne tarda pas à prier le roi de Danemark de renvoyer M. d'Osten à sa cour. Pendant deux années, non-seulement elle lui accorda plus d'accès et de faveur qu'un ministre étranger n'en peut prétendre, mais encore elle le consulta sur les atfaires de l'empire, et l'admit à des conférences qui se tenaient en sa présence entre ses ministres et ses officiers généraux. En un clin d'œil il tomba de ce faîte de gloire dans un profond avilissement. Le ministre russe fit savoir par une note-circulaire à tous les ministres étrangers que l'impératrice avait retiré sa faveur à

M. d'Osten, et qu'elle le regardait comme un personnage vil et odieux. Il resta quelque temps encore à Pétersbourg, allant à la cour, où personne ne lui parlait, et ne demandant point à se justifier. Les affaires ne passaient plus par ses mains. Le secrétaire d'ambassade recevait les dépêches de sa cour, et y répondait sans sa participation. Cela se passait en 1764, vers l'époque de la vacance du trône de Pologne. M. d'Osten avait eu l'ordre de faire cause commune avec les dissidents. Ceux-ci désiraient l'élection de Stanislas, mais d'Osten l'entendait autrement, et travaillait contre son ancien ami en faveur d'un comte Oginsky, plus jeune et plus beau, auquel il tâchait de plaire en teignant en noir ses sourcils roux. Cet attachement l'aveuglait si fort que, dans l'antichambre même de l'impératrice, et lorsqu'il en était bien traité, il avait offert de parier pour Téleclion d'Oginsky contre celle de Stanislas. Oginsky lui payait en bel argent une protection si vive, et faisait sans doute peu d'attention à la couleur de ses sourcils ^ L'éclat que fit la cour de Russie à son sujet regarde quelque infamie secrète, et paraît n'avoir aucun rapport aux deux rivaux polonais. On a cru qu'ayant réussi par le moyen de

' Gela est raconté différemment dans une correspondance insérée par Busching dans son Magasin, t. XIII^ p. 3-76. On accuse Osten d'avoir recommandé l'un après l'autre trois concurrents, Oginsky, Stanislas Poniatowski, Stolnik et le prince Adam Czartorisky.

Madame Bestuscheff, qui était Danoise, il avait fait ensuite à son mari quelque insigne trahison. Je suppose que c'est dans le temps de sa faveur à Pétersbourg qu'il se procura la patente de comte, car il ne l'était ni d'origine ni dans son pays. A cette même époque, il chargea le prince de Lobkowitz, ambassadeur de l'empire, de solliciter en sa faveur l'ordre de Danebrog, par le moyen du comte de Dietrichstein \ son confrère à Copenhague. Ce circuit était bien maladroit; c'était intriguer sans raison, puisqu'il n'y avait aucun intérêt pressant qui engageât ces Autrichiens à solliciter; et le ministre auquel il fallait enfin arriver, devait prendre en mauvaise part qu'on employât leur entremise. M. de Bernstortf lui fit répondre qu'il était sorti de page depuis trop peu de temps, et c'est ce que d'Osten a le moins pardonné au ministre danois.

Après tant de sujets d'aigreur, anciens et nouveaux, M. de Bernstorff ne voulant, ni se venger par une disgrâce, ni rappeler à la cour un ennemi dont le talent pour l'intrigue était connu de plus en plus, envoya le comte d'Osten à Naples. Plus tard, le comte n'ayant cessé de se plaindre d'un emploi qu'il regardait comme un exil, le ministre eut la complaisance de le nommer pour Paris ; mais, sur le premier avis qu'en

i II était prince, mais comme il n'avait que le titre d'envoyé extraordinaire, il se faisait appeler comte. Il est devenu ensuite grand écuyer de l'empereur.

eut la cour de France, elle chargea le marquis de Blosset de protester à Copenhague contre ce choix. Alors, M. de Bernstorff le destina pour la Haye; mais, son pouvoir ayant cessé, il se vit donner pour successeur celui dont il n'avait pu gagner l'amitié par tant d'indulgence et de services.

La conduite de M. d'Osten, quand il fut à la cour, ne manqua au début ni d'adresse ni de dignité. Il se lia ouvertement avec les frondeurs des nouvelles opérations, qui se nommaient eux-mêmes les patriotes. Il s'associait à leurs murmures, et, afin que cela n'eût point, aux yeux de Struensée, l'air d'une trahison, il lui remettait, par intervalles, des mémoires, contre ses entreprises et s'en vantait auprès de la nation; mais il n'ajoutait pas qu'après le mémoire venait un éclaircissement, à la suite duquel il se trouvait dans la meilleure intelligence avec le favori. Il avait, toutefois, une épine qui le tourmentait fort. Ses fonctions l'appelaient à renouer avec la Russie ; il ne pouvait ni méconnaître ni désavouer la nécessité de conclure une affaire à laquelle il avait lui-même travaillé pendant ses deux séjours à Pétersbourg. D'un autre côté, il n'ignorait pas que la cour de Russie n'avait plus aucune confiance en lui; qu'elle demandait absolument de terminer avec le comte de BernstorfiF, et que le retour de ce ministre était désiré, comme le remède à tous les

— i91 — maux de la nation, par ce même parti de frondeurs auquel d'Osten s'était attaché. Il espérait bien décrier Bernstorff auprès d'eux ; mais, en Russie, cela devenait plus difficile; l'impératrice, dont la fermeté était connue, fit déclarer formellement que, tant que les affaires étrangères seraient dans les mains du comte d'Osten, toute alliance, toute négociation serait interrompue avec le Danemark.

Struensée gémissait d'autant plus de cette difficulté, qu'il était revenu à des idées plus saines sur la négociation, depuis qu'il avait rappelé auprès de lui M. de Falckenskiold. C'était un officier danois, qui, ayant eu dès l'enfance l'ambition de parvenir, s'était livré au métier des armes avec beaucoup d'ardeur. Au lieu d'intriguer à Copenhague avec des femmes et des domestiques, au sortir de l'école militaire, il alla faire, avec l'armée française, la campagne de 1755 et les suivantes*, jusqu'au moment (1762) où sa patrie étant menacée, il vint lui offrir ses services et quelque expérience. Le corps où il entra ayant été réformé aussitôt que la crise fut passée, Falckenskiold fit quelque séjour à Altona. C'est là que Rantzau lui inspira le goût de la politique, et lui apprit à fronder le gouverne-

* Falckenskiold fut blessé légèrement à l'affaire de Bergen, et mis hors de combat à celle de KIosterkamp, où le maréchal de Castries battit les Hanovriens.

ment de son pays; c'est là aussi qu'il fit connaissance avec Struensée.

En 1769, la paix régnant dans le reste de l'Europe, il alla offrir ses services à la Russie , qui faisait la guerre aux Turcs. Il y trouva de l'emploi et se distingua de façon à mériter une lettre particulière de l'impératrice et une place de colonel du génie. C'est de là que Struensée l'appela, à la fin de la campagne de 1770. Les militaires que le ministre avait écoutés jusqu'alors avaient invoqué le témoignage de Falckenskiold sur la prétendue nécessité d'augmenter l'armée. Il apportait, au contraire, le plan d'une grande réforme, et jugeait démontré que l'armée danoise était sans proportion avec le revenu, surtout à une époque où il fallait payer les dettes accumulées pendant le dernier règne. Comme il connaissait la Russie, il acheva aisément de désabuser Struensée sur le projet de faire tête à cette puissance, et, dès ce moment, le favori vit bien qu'il fallait renouer à tout prix la négociation. Falckenskiold parla aussi de la prévention qu'il avait trouvée à Pétersbourg contre le comte d'Osten ; et ce fut, sans doute, ce qui suggéra à Struensée l'idée de terminer lui-même le traité, en chargeant Faickienskiold de son message. Il proposait de conclure un traité définitif sur le pied où il avait été déjà négocié, et qui était avantageux aux deux Etats. Pour prix et pour

sceau de cette alliance, le roi oifrait d'employer contre les Turcs l'escadre qu'on préparait à Copenhague, et qui se serait rendue dans l'Archipel, après avoir mis Alger a la raison. Falckenskiold eut le bon esprit d'agir à Pétersbourg d'intelligence avec le comte de Schœl, ministre de Danemark, auquel cette commission avait été soustraite. Il reconnut qu'un des obstacles au succès était la présence de Rantzau à Copenhague. L'impératrice avait déjà déclaré plusieurs fois, que jamais la bonne intelligence ne pourrait renaître tant que Rantzau serait à la cour. C'était, disait-elle, un homme déshonoré, qui, pendant la minorité de son fils, dont il était le sujet, lui avait manqué de fidélité, en qualité d'administrateur du Holstein. Ceux qui connaissent le caractère de cette princesse estimeront que l'offre d'un secours contre les Turcs était plus propre à la blesser qu'à lui inspirer de la bienveillance. La gloire est le seul prix auquel elle aspire, et elle la mettait alors à tenir en échec avec ses seules forces tout l'Empire ottoman. Falckenskiold revint donc sans avoir rien fait\ Il fut employé comme colonel, et son régiment est le premier qui soit entré dans les nouvelles casernes. Il eut aussi séance dans le conseil de la générahté, oii il s'attira la profonde inimitié de ses collègues, en proposant

1 Cette réflexion est de M. de BernstorfF, qui me conta à Wotersen l'ambassade de Falckenskiold.

des réformes, et en déguisant trop peu la supériorité qu'il croyait avoir par son expérience et sa connaissance du service, sur des scribes et des guerriers de ville et de cour. Ceux-ci, de leur côté, le regardaient comme un étourdi, que des écarts avaient mis occasionnellement en liaison avec Struensée, qui lui avait fait obtenir un régiment, à trente ou trente-deux ans.

Le département militaire fut aussi recruté du général Huth, ce Hessois dont j'ai parlé précédemment. Il siégea, dès le moment de son rappel, au conseil de la généralité, et il eut dans son département l'artillerie. On lui donna à résoudre un problème très difficile : c'était de fondre, pour l'expédition d'Alger, des mortiers, qui fussent aussi légers et d'une plus grande portée^ que ceux qu'on avait eus jusqu'alors. Il y réussit. Ce même général a pris plus tard de très bonnes dispositions pour la sûreté de la Norvège.

Les autres départements furent tous remaniés de même que celui de la guerre. L'esprit de cette réforme était de distribuer les affaires à plusieurs bureaux, afin de les accélérer et de ne laisser à chaque administrateur qu'un pouvoir limité. Par là, il n'y avait plus

» Je parle ici d'après le général Huth lui-même, car j'apprends d'ailleurs que ce problème fut proposé par la Société royale des sciences, et résolu par un professeur de Strasbourg. Le général Huth peut avoir inventé de son côté, et n'avoir suivi que ses lumières dans le projet et dans l'exécution.

d'homme prépondérant, La réunion des chefs de bureaux dans un département formait une espèce de conseil, qui avait un peu plus d'autorité, s'il était unanime.

Dans tous les cas difficiles, on consultait le cabinet; surtout on devait y recourir, lorsqu'il était nécessaire que deux ou plusieurs départements s'entendissent sur une question.

Les finances , par exemple , furent réparties en quatre bureaux, qui avaient pour objet : 1" le Danemark; 2" la Norvège; 3" les provinces allemandes; 4° les emprunts et la circulation de l'argent.

Le choix des chefs dut paraître bizarre aussi bien à la nation qu'aux étrangers. Ce fut un sieur Rothe, qui avait été précepteur du prince Frédéric, et ensuite surnuméraire subalterne dans ce même département. Depuis, il s'était retiré dans la terre d'une héritière qu'il avait épousée. Ecrivain assez estimé, en vers et en prose, il avait plus d'imagination que de sens. Le second bureau eut pour chef un M. Oeder, Allemand, professeur de botanique et auteur d'une Flora danica. Les deux autres furent réunis en faveur d'un Struensée, frère aîné du favori, professeur à l'Ecole militaire de Liegnitz, en Prusse, assez connu par une traduction allemande des Rêveries du maréchal de Saxe et par un Cours d'Arlillerie. Comme le favori s'était réservé, au

cabinet, la cassette du roi, et que le frère dominait dans le bureau des finances, il ne pouvait se distribuer un écu sans la permission des Struensée.

A cette imprudence près, et si l'on avait pu sauver les apparences, le choix d'Oeder et de Struensée n'était nullement absurde. Tous deux avaient le sens droit et l'esprit vaste ; tous deux avaient même acquis beaucoup de connaissances relatives à leurs nouvelles fonctions. Struensée avait observé l'administration des Etats prussiens, dont les forces étonnantes font assez l'éloge. Oeder , en voyageant pour étudier les plantes, avait beaucoup réfléchi sur la manière dont les campagnes étaient cultivées, et comme elles devaient l'être pour obtenir une plus grande production, sur les vices attachés à la levée des impôts, sur l'oppression exercée par les employés. Il s'était fait connaître de façon à justifier le choix du favori. 11 vaut la peine d'ajouter quelques explications.

Lorsque la commission d'économie rurale fut transformée en département sous la présidence du comte de Moltke, comme il avait souvent reçu d'Oeder de très bons mémoires d'économie politique, le ministre jeta les yeux sur lui pour éclairer le public et le désabuser sur la chimère de l'affranchissement, dont il commençait à s'engouer. Il trouvait, lui, cette mesure si absurde, si contraire au bien public, qu'en in-

vitant Oeder à écrire sur cette matière, il négligea de lui dire que c'était contre la liberté, contre la faculté pour les paysans d'être propriétaires, qu'il s'agissait de plaider. L'auteur se dirigea par ses propres lumières, ses observations, ses recherches, et prouva sans réplique que l'affranchissement serait un bien pour la nation, pour le fisc, pour le seigneur lui-même. La brochure qu'il composa sur cet objet avait passé à la censure, et se trouva imprimée avant que le ministre se fût aperçu combien il avait mal choisi son avocat.

Struensée, avant de placer Oeder dans un haut emploi, l'essaya aussi sur une question de finance. On avait fondé à Copenhague, en 1739, une caisse pour le soulagement des veuves d'officiers. Il fut ordonné que tout officier qui se marierait verserait dans cette caisse un capital qui ne porterait point d'intérêts pendant sa vie, mais sur lequel il serait payé à la veuve quarante pour cent par an. Le roi garantissait les engagements de cette caisse. On crut dans la suite que c'était un objet de spéculation, et l'on admit indifféremment fout mari à placer des fonds en faveur de sa veuve. L'accroissement assez rapide du capital de cette institution semblait en démontrer la solidité, et l'avantage qu'il y avait à l'étendre. Struensée soupçonna qu'il pouvait y avoir là-dessous quelque illusion, et il y fut sans doute conduit par les contestations qui s'é-

levèrent alors, au sujet d'établissements du même genre, en Hollande et dans le Hanovre. Il chargea Oeder d'examiner la question sérieusement. Celui-ci, combinant avec intelligence ce qu'on avait écrit de mieux sur les probabilités de la vie humaine, sur le nombre et la durée des mariages, sur la proportion qui existe entre le nombre des veufs et celui des veuves, avec les formules connues pour le calcul des arrérages, composa un mémoire, tout à fait lumineux, où il établissait :

i° Que les fondateurs de cette caisse avaient montré peu de réflexion en accordant à toutes les veuves le même denier du capital versé, sans aucun égard à l'âge absolu du mari et de la femme, ni à leur âge relatif, pour établir une différence, qui aurait été aussi prudente qu'équitable ;

2° Que, sans avoir aucune base de calcul pour déterminer la valeur des deux chances favorables à la caisse, savoir la jouissance du capital pendant la vie des deux époux, et son acquisition finale, au cas que la femme mourût la première, et pour évaluer la chance contraire, savoir, la survivance de la femme, on avait accordé quarante pour cent entièrement au hasard, et, qu'à tout prendre, le taux était trop élevé ;

3° Qu'au début, une pareille institution devait nécessairement prospérer, parce que beaucoup de jeunes

époux y apportaient leurs contributions, et qu'il n'y avait point de veuves à entretenir; que, dans la suite, il y en aurait, et que, leur nombre croissant, il faudrait employer en pensions, non-seulement les rentes, mais encore les capitaux et une partie des recettes qu'on ferait, jusqu'au moment où l'état de la caisse venant à percer dans le public, il ne viendrait plus de dépôts, tandis qu'il y aurait toujours beaucoup de pensions à servir;

4° Que mettre l'état civil et le militaire dans une même classe, c'était associer des positions trop différentes; qu'une guerre pouvait laisser beaucoup de veuves de militaires, dont les pensions se régleraient non sur le grade et les services des maris, mais seulement sur leurs dépôts ;

5° Enfin, que, la couronne étant caution de la caisse, le roi ne pouvait assez se hâter d'imposer à cette institution une règle et des limites, faute de quoi, ses engagements l'entraîneraient beaucoup plus loin qu'on ne l'avait imaginé d'abord.

Quoique très étendu, ce mémoire que j'ai lu à la prière de Struensée, ne renferme rien de superflu. Il contient des tables calculées, avec une grande patience, sur le passé et sur l'avenir, sur les payements déjà faits, sur les fonds perçus, sur les règles à suivre pour rendre l'établissement utile, sans charger la nation en

faveur des individus. Le cabinet l'envoya au célèbre mathématicien Ksestner, qui approuva la théorie d'Oeder et les correctifs qu'il proposait. Ce ne fut qu'appuyé de son suffrage que le mémoire fut communiqué au département militaire. Ce bureau le confia à son teneur de livres, qui entreprit de le réfuter, c'està-dire qu'il composa une déclamation vague sur la beauté d'une institution qui encourageait le mariage*, qui assurait la subsistance des veuves, qui était déjà très opulente; sur la témérité qu'il y aurait à toucher, par esprit d'innovation, à un établissement admiré des étrangers, et qui avait la confiance de la nation. Le département se divisa sur cette réponse. Les uns jugèrent que la caisse militaire des veuves, comme on l'appelait, était purement une affaire de calcul et d'argent, qu'il fallait renvoyer à la chambre des finances. Les autres dirent qu'à la vérité M. Oeder avait attaqué par un mémoire la caisse des veuves, mais qu'on lui avait répondu, et qu'il n'y avait rien à changer. Celui qui ouvrit cet avis était un nommé Bram, qui devait vingt mille écus à cette caisse. Il craignait que de nouveaux arrangements ne l'obligeassent à rembourser cette somme au roi, qui, étant caution et endetté, devait naturellement réclamer les capitaux.

' On sait que Malthus, dans son livre sur le principe de la population, a établi, d'une manière peu contestable, que la cause de gêne la plus fréquente et la plus active, ce sont les mariages inconsidérés. {Note de redit.)

La constitution de Copenhague fut, comme tout le reste, bouleversée par les favoris, au grand scandale de la nation. Elle découlait des privilèges que la ville avait obtenus, en divers temps, de ses rois, et particulièrement à l'occasion de sa belle défense contre les Suédois en 16S9. On supprima un corps de trente-deuxnotables, qui étaient adjoints au conseil de la ville, et appelés toutes les fois qu'il s'agissait des privilèges de la bourgeoisie. Les anciens bourgmestre et conseillers furent déposés et réduits à la moindre partie de leurs revenus. Un comte de Holstein fut mis à la tête de l'administration, comme président. C'était un de ces hommes auxquels un grand nom, avec un peu de charlatanisme, tient lieu de mérite. Il avait été appelé de Tondern, où il était baillif, parce que sa femme était jugée digne d'orner la nouvelle cour, et que M. de Brandt la distinguait. Il fallut lui trouver de l'emploi. Un des bureaux de finances parut lui convenir ; mais il eut si tôt embrouillé les affaires, qu'on fut obligé de le placer ailleurs, et comme il avait beaucoup de plans de réforme dans son portefeuille, il s'offrait très à propos dans un moment où l'on voulait tout bouleverser.

Il commença son administration par un acte qui aurait dû, ce semble, précéder la réforme. Il adressa aux membres du conseil de ville, déjà déposés, des questions sur leur gestion passée, sur les revenus de la

ville et l'emploi qu'on en avait fait, sur les archives, les règlements, etc. Il leur demandait, entre autres, s'ils avaient connaissance de quelque infidélité commise dans le maniement des deniers publics.

Ces questions, pour le moins extraordinaires, étaient de plus adressées en allemand, ce qui désolait la nation. La marine avait été obligée de se soumettre à correspondre en allemand avec le cabinet, et la plupart des marins ne savaient pas cette langue. Il n'y avait plus que la chancellerie danoise qui envoyât ses communications en danois, encore recevait-elle les réponses en allemand et sur des traductions. Non-seulement les gens d'affaires voyaient à cela une espèce d'opprobre, mais ils y reconnaissaient la véritable voix de l'oracle. Il était impossible de leur déguiser davantage que ce n'était point du roi qu'ils recevaient des ordres, des directions et souvent des réprimandes. En voici un exemple assez singulier.

Un particulier de Norvège, qui avait son habitation près d'une rivière très rapide sur laquelle on faisait flotter des bois pour les envoyer à la mer, avait établi devant sa maison une estacade pour arrêter le bois , et avait fixé avec les propriétaires un tarif pour l'usage de son établissement. Les intéressés , voulant rendre leur contrat plus solennel , demandèrent au roi , suivant un usage reçu, de le ratifier. Cette requête fut en-

voyée de la chancellerie danoise au cabinet avec un préavis favorable. L'employé qui devait traduire les pièces en allemand ne comprit pas le mot de flax-hoom, qui désignait l'estacade; et, comme il vit qu'il s'agissait d'un droit de passage sur la rivière , flachs signifiant lin en allemand, il crut que ces particuliers s'arrangeaient pour lever un droit sur le lin qui descendait la rivière. Cela révolta Struensée, qui ne manqua pas d'adresser une réprimande à la chancellerie, sur sa proposition d'établir un péage, qui serait fort onéreux au commerce du lin et contraire à tous les principes de l'économie politique. La chancellerie répondit que Sa Majesté avait été sans doute trompée par son traducteur allemand ; qu'il ne descendait point de lin par cette rivière, en un mot elle levait l'équivoque. Nouvelle réprimande aux membres du département , qui avaient l'audace de supposer que Sa Majesté se faisait traduire les expéditions danoises, et qu'elle n'entendait pas sa propre langue.

Insensiblement, on s'accoutuma tellement à la cour au gouvernement de Struensée, qu'il n'était presque plus question de solliciter des ordres immédiats, et cet homme inconnu , qui voulait persuader que le roi était seul auteur des mesures prises en son nom, se fit enfin nommer coriite et premier ministre.

On put remarquer encore en cette occasion son

ignorance des formes. Lorsque son diplôme de comte lui fut accordé, il l'aurait contre-signe lui-même, si Hoier, qui le lui présenta, ne l'eût averti. Mais l'ordre du roi qui le nommait premier ministre fut communiqué aux départements et aux ministres dans les cours étrangères par des copies contre -signées de lui seul. Voici cette pièce, dont l'original est de la main du roi.

« Ayant nommé le maître des requêtes Struensée mon ministre intime du cabinet, je lui ai prescrit, par une instruction écrite de ma main , les points suivants , pour être observés dans l'expédition des ordres du cabinet :

« 1° Les ordres que je lui donnerai verbalement seront rédigés par lui selon leur vrai sens, et il me les présentera à signer, après les avoir paraphés, ou bien il les expédiera en mon nom sous le sceau du cabinet.

« 2° Tous les ordres qui sont adressés à un corps ou département, sur la proposition d'un autre, émaneront désormais du cabinet et non du département qui aura fait la proposition.

« 3° Chaque semaine il me sera présenté, pour être approuvé, un extrait des ordres expédiés.

« 4° Les ordres du cabinet, ainsi expédiés, auront la même validité que ceux écrits de ma main. Il y sera

immédiatement obéi , soit par les corps et les départements, soit par les employés subalternes; à moins qu'il ne subsiste des ordonnances ou des résolutions royales qui y soient contraires ; auquel cas l'observation en sera faite immédiatement au cabinet. Dans tous les autres cas , les corps et les départements me feront parvenir le contenu de l'ordre et le rapport de son exécution. Les subalternes feront rapport au département dont ils ressortissent.

« En conséquence , ceci est communiqué au département pour lui servir de direction , et il en donnera communication ultérieure à ses ressortissants. »

Ainsi, après avoir déclaré à toute l'Europe qu'il voulait gouverner par lui-même, le roi remettait tout à coup son pouvoir à un seul homme , se réservant pour tout soin, de signer, une fois par semaine, un bordereau d'ordres qu'il était censé avoir donnés les sl\ jours précédents. Tant de pouvoir était conféré avec moins d'appareil et de formalités qu'il n'en aurait fallu autrefois pour une assignation sur la cassette. Personne n'attestait avoir été présent à une délibération si importante, si ce n'est celui même qui en était l'objet. Struensée se trouvait soudain transformé d'officier du palais en grand vizir, et revêtu de plus de pouvoir que n'en avaient jamais eu ni les chanceliers ni même les lieutenants-généraux du royaume, connus, du temps

de l'aristocratie, sous le nom de grands maîtres, Rigshof-Mester.

Ainsi s'était accompli, peu à peu, ce qu'il avait annoncé , au début de sa faveur. Il disait à mon fidèle Hoier, et peut-être à beaucoup d'autres , que tout était vicieux dans le gouvernement de l'Etat, et qu'il n'y laisserait pierre sur pierre qui ne fût démolie.

La nation, révoltée d'une fortune si rapide, de cette puissance sans bornes confiée à un étranger, à un parvenu, trouvait que c'était un crime de l'accepter; et même un crime pré^ii par la loi royale , la seule immuable dans l'Etat. Elle enjoint, article XXVI, aux rois à venir de défendre leur droit héréditaire, sans souffrir qu'il lui soit donné atteinte ; déclare nuls les pouvoirs accordés au préjudice de l'autorité souveraine, et déclare coupables de lèse-majesté ceux qui les auraient obtenus. On soutenait que celui dont les ordres devaient être obéis sans qu'il fût constant, par la forme extérieure, qu'ils émanaient du roi, s'était arrogé une partie de l'autorité souveraine ; et cette interprétation, toute forcée qu'elle est, fut alléguée sérieusement dans la suite. Celui qui ne parle qu'au nom du roi , et qui peut être éloigné avec aussi peu de cérémonie qu'il a été appelé, n'a pas empiété sur l'autorité royale. Mais, sans s'arrêter à cette chicane, il restait assez de griefs contre celui qui recevait une pareille

autorité d'un prince dont l'iinbécillité était chaque jour plus notoire ; celui qui, peu de mois auparavant, dictait au roi qu'un conseil interposé entre le prince et le peuple était une brèche à la constitution; et il n'était pas un Danois qui ne regardât comme un affront personnel d'être soumis à un pouvoir qui n'avait pour principe et pour fondement que le scandale de la famille de ses rois. Il semblait que l'un et l'autre dussent avoir un progrès commun et inséparable. La reine accoucha, le 1" juillet, d'une fille dont le véritable père ne paraissait pas douteux. Le 10, le roi en reçut les félicitations; le 18 du même mois, il signa l'acte qui déférait le pouvoir à Struensée ; le 22, jour anniversaire de la naissance de la reine", il est déclaré comte, avec son ami Brandt, assez paresseux pour lui laisser tout le pouvoir, mais trop vain et trop jaloux pour lui céder en dignité. Ce fut même lui qui imagina d'imposer par ce titre à leurs communs ennemis, et qui tira ensuite de cette distinction un prétexte pour se faire donner, à lui et à son ami, de quoi vivre suivant leur nouvelle dignité.

Il était impossible qne les visites secrètes de Struensée à la reine, et celles qu'elle lui rendait quelquefois ne fussent pas aperçues de ses domestiques. Il fallait qu'ils devinssent ses espions ou ses confidents. Comme la reine n'avait pas prévu cette alternative, ses femmes

l'observèrent longtemps et s'assurèrent de la vérité par mille moyens. C'était une paire de jarretières parfumées qu'elle tenait de son amant; c'était son portrait, attaché jour et nuit sur son cœur, caché ensuite dans un livre qu'elle lisait durant ses couches, dans ses moments de liberté. Ces mêmes femmes s'étant aperçues que Struensée avait le passe-partout du palais et une clef pour entrer par la porte dérobée dans l'appartement de la reine, elles avaient enduit de cire l'entrée de la serrure et reconnu qu'on l'avait ouverte. Une autre fois elles avaient répandu de la poudre dans ce passage obscur qui joignait les deux appartements,

et avaient trouvé les traces de pas d'homme Nec

deerant in ipso reginœ lecto suspecta quœdam vestigia.

Un jour, deux de ses femmes , Mademoiselle Horn et Madame Brunn , effrayées des suites que pouvait avoir une pareille liaison, même pour elles, résolurent d'avertir leur maîtresse du bruit qui s'en répandait déjà dans le public. C'était avant le voyage du Holslein, par conséquent dès le commencement de l'intrigue, et plus d'un an avant l'époque où nous sommes parvenus. Elles entrèrent chez la reine en pleurant, et troublées de la démarche qu'elles allaient faire. La reine fut alarmée et leur demanda avec tendresse ce qu'elles avaient, et si elle leur avait fait quelque chagrin. Cet accueil redoublant leur attendrissement, et

les empêchant de parler, la reine se jeta au cou de Madame Brunn et la conjura de s'expliquer. Enfin elles lui avouèrent que le bruit se répandait que Struensée entrait de nuit chez elle; que les deux reines douairières en étaient instruites et le conseil aussi ; qu'on parlait de prendre des mesures ; qu'elles souhaitaient que ce bruit fût entièrement faux. La jeune et imprudente reine fut troublée à son tour ; elle dit qu'elle parlerait à Struensée, qui saurait bien réparer la chose ; elle demanda à ces deux femmes si elles croyaient qu'en voyant plus rarement Struensée le bruit se dissiperait ; que, si elle cessait tout à coup de le voir, on le remarquerait trop.

Elle vit ensuite Struensée, qui lui conseilla de gagner ces femmes par argent; mais, au lieu de suivre ce conseil , elle changea tout à fait de langage avec elles. Elle leur dit que d'attaquer par ses discours la réputation d'une reine c'était s'exposer à avoir la langue coupée ; et, dès ce moment, elles ne trouvèrent plus chez leur maîtresse cette bonté douce et familière qu' elle leuravait témoignée jusqu'alors; elles furent ainsi plus disposées que jamais à faire leurs observations et leurs rapports. Les deux amants , épouvantés de l'avis qu'ils avaient reçu, prirent sur-le-champ la résolution de cesser leurs entrevues secrètes, et ils tinrent bon pendant quinze jours.

Dans cet intervalle, la demoiselle d'atour trouva un jour la reine tout inquiète et tout éplorée , qui lui confessa, non-seulement le rapport de ses femmes, mais que le bruit était fondé. C'était cette même demoiselle d'Eyben, renvoyée de Travendhal et disgraciée, dont j'ai parlé plus haut.

A mesure que la malheureuse reine préparait ainsi des délations et des témoins pour la suite, son imprudence, et, s'il faut le dire, sa témérité, allaient croissant. Les détails qu'on en trouve dans les pièces du procès, dont j'ai copie, sont trop indécents pour trouver place ici. Ce que j'ai vu, ce qui me paraissait déjà mériter châtiment, montrera jusqu'oii allait cet oubli des convenances. A Frédérichsberg, lorsque le drame tirait à sa fin , les appartements du roi et ceux de la reine étaient séparés par un salon; ainsi l'on pouvait supposer très rares les communications entre les époux. L'appartement de Struensée était dans l'aile du côté de la reine et près de ses femmes. Il pouvait , comme elles, se retirer chez lui par le grand escalier, en traversant la cour, et revenir ensuite chez la reine par l'escalier dérobé. Au lieu de cela, un quart d'heure après que la reine était rentrée chez elle, Struensée sortait du salon par la môme porte. Or, elle ne pouvait conduire chez lui que par l'antichambre propre à la reine, et, ensuite, par un escalier intérieur, destiné à

introduire les femmes pour leur service. On lui voyait prendre ce chemin, et personne ne pouvait savoir s'il se rendait chez lui , ou s'il pénétrait dans des appartements qui auraient dû être regardés comme le sanctuaire de la pureté.

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