STYLE LOUIS XIV
Le style Louis XIV comprend la période qui s'étend de la majorité à la mort de ce roi (1662- 17 IS). Ce fut un grand règne, aussi grand pour les arts que pour les lettres et les sciences.
Les arts décoratifs, qui nous occupent spécialement ici, atteignirent alors leur plus haut degré de splendeur et de majesté. Le règne du jeune roi avait été d'ailleurs admirablement préparé par ses prédécesseurs. Les arts décoratifs, si tombés sous les derniers Valois, avaient reçu sous Henri IV, l'élan que ce roi tenta de leur donner pour leur relèvement. Richelieu, sous Louis XIII, avait continué l'œuvre du père de son maître et les artistes eurent la bonne fortune de trouver eu son successeur, Mazarin, un autre amateur éclairé qui ne laissa pas tomber celte glorieuse tâche.
Le surintendant des finances Nicolas Fouquet, que la majorité du roi trouva en place et au faîte de la fortune, continuait, avec un esprit d'ensemble que n'avaient pas connu Richelieu et Mazarin, cette œuvre de rénovation artistique. Il avait fondé à Maincy une manufacture de tapisseries dont il avait donné la direction à Louis Blasnard, et à laquelle il attacha spécialement le peintre Baudouin Yvart. Puis de même qu'il avait su s'entourer des meilleurs poètes et écrivains pourjouir du charme de leur esprit, de même il sut, pour la construction et la décoration de son château de Vaux, s'entourer des artistes les plus renommés, tels que : l'architecte Louis Levau; les sculpteurs Puget. Nicolas Legendre, .Michel .Vnguier, Thibault Poissant et Lepautre ; les peintres Lebrun, Poussin et Lallemant; puis enfin Le Nôtre et La Quintinie, qui firent une merveille des jardins du château.
C'était là une réunion superbe de tout ce qui
peut illustrer un règne, Louis XIV sut, par son génie personnel épris de tout ce qui était grand, profiter habilement de tous ces talents déjà groupés par son ministre. Par leurs efforts sûrement dirigés, il donna à sa magnificence royale le luxe et l'éclat qui firent dénommer cette époque : Siècle de Louis XIV. Cette pléiade réunie par Fouquet n'était en effet que le noyau autour duquel vinrent, pendant les soixante-douze ans de ce long règne, se grouper d'autres talents et de nouveaux esprits.
Le désir du jeune roi de s'affranchir d'une tutelle gênante et d'établir sa toute-puissance personnelle, causa la perte du ministre Nicolas Fouquet, qui avait été mêlé aux événements de la Fronde. Louis XIV résolut de mettre à profit les établissements que ce ministre avait fondés : c'est ainsi, que, sur le conseil de Colbert, il acheta, dans le faubourg Saint-Marceau, les bâtiments occupés par les frères Gobelin, teinturiers, y transporta la manufacture de tapisseries de Maincy et la transforma en manufacture royale des tapisseries, à la tête de laquelle il plaça comme directeur le peintre Charles Lebrun; ce n'était en somme que le développement de la création du surintendant
La fondation de cet établissement est intéressante au plus haut point, car c'est d'elle que nous vient cette sorte d'homogénéité si caractéristique dans le style de cette époque. On y réunit en elTet sous la direction de Lebrun, premier peintre du roi, tous les ouvriers qui travaillaient sans direction générale dans les galeries du Louvre et sur divers points de Paris. Ces artistes furent logés aux Gobelins et travaillèrent avec une activité sans pareille en vue de l'ornementation des rési-
dences royales. Charles Lebrun, dont la renommée comme peinire a survécu aux siècles, n'en fut pas moins eu outre le premier artiste industriel de son époque, il donna des modèles pour tout, surveilla el dirigea tout, et sut h coté du roi soleil exercer une royauté absolue sur tous les arts.
L'architecture prit une tout autre allure (]u'au siècle précédent et se modifia sensiblement. Louis XIV voulut achever le Louvre dont la construction avait déjà subi tant de fortunes diverses; il chargea l'architecte Levau de continuer sur le quai la façade de Pierre Lescot, mais bientôt les travaux de Claude Perrault en nécessitèrent la destruction. On avait appelé en France le cavalier Bernin qui, précédé de son immense réputation, devait enfin terminer le palais. Il avait composé un plan désastreux el banal qqi dénaturait comjilèlement celui de Lescot; l'on commençait déjà à l'exécuter lorsque le mauvais état de la santé du Bernin le força à retourner en Italie. C'est alors que Perrault, dont les plans avaient toujours plu à Louis XIV, reçut la direction des travaux et éleva sa fameuse colonnade (voir page 5, fig. 1), grandiose portique, dont les colonnes accouplées sont d'une si heureuse proportion et les chapiteaux d'une si grande délicatesse. C'est là un des types les plus parfaits de l'architecture de l'époque, et cette colonnade répondait si bien au goùl d'apparat qui régnait alors, qu'elle devint le modèle dont s inspirèrent tout d'abord les architectes du temps. Le roi fit également, au Louvre, réédifier et décorer la Galerie d'.Vpollon qui venait d'être incendiée en 1662. Ce travail s'cxécula sur les dessins de Charles Lebrun ; les panneaux peints par Bérain sont du plus magnifique eOet. (Voir page I, fig, 2 et 3, page 6, fig. 3, et page 7, fig. I ci '2.1
.Malgré tous ces grands travaux, Louis XIV abandonna le Louvre pour Versailles dont aucun plan n'existait encore, si ce n'est à l'état d'avantprojet Bien ne pouvait donc gêner l'élan de son imagination : il était libre d'y faire exécuter par les artistes ses propres idées el d'y réaliser ses rêves de grandeur.
Le style archilcclonique de Louis .\IV, ce style classique régulier el froid dont les deux Mansard (François el .lules-llardouin), l'onde et le neveu, .sont les maîtres incontestés, était formé. Trois côtés de la cour du Louvre cl la colonnade de Perrault nous en ont déjà présenb; de biaux échantillons, Versailles est plus comjjlil.
Louis XIII avait fait construire à Versailles un
rendez-vous de chasse dont la façade en pierres et briques qui regarde la ville formait et forme eiu'ore une perspective agréable. Louis .\1V conserva cl compléta l'œuvre de son père. Les constructions, commencées peu après la mort de Mazarinen 1661 parLevau, furent continuées par. lulesllardouin .Mansard de 1670 et HiS'f. La façade sur le jardinreproduit l'ordonnance commune à presque tous les grands édifices du règne : un étage richement décoré, leposant sur un soubassement formant rez de-chaussée. La chapelle, dernière reuvre de .1.-11. Mansard, est superbe; parmi les édifices religieux élevés dans le style classique, aucun peut-être ne produit un effet aussi imposant.
Le Xùtre fit à Versailli's un parc magnilique par ses mille perspectives cl ses innombrables pièces d'eau; on peut critiquer cel art du jardinier qui violente la nature, mais l'effet n'en est pas moins grandiose et saisissant, c'est bien là le parc d'un tel palais et d'un tel roi!
Les intérieurs du palais, subordonnés à la conservation de la construction de Louis XIII, sont de dispositions imparfaites; les escaliers sont insuffisants pour la grandeur des appartements et les vestibules sont mal placés. N'en déplaise aux mânes du grand roi, on sent dans ces défauts l'ingérence du propriétaire qui s'occupe trop de sa maison el vient par ses exigences arrêter l'envolée d'art de son architecte et le troubler. Mais combien ces d(ifauts sont rachetés par la somptuosité de la décoration des appartements. Un peut juger des anciennes splendeurs de Versailles par la fameuse (ialerie des Glaces, longue de soixante-dix mètres sur six de large et qui malgré le temps et les révolutions s'est conservée presque inlaclc. Que de peintures de maîtres, que de marbres rares, que de statues antiques aux contours superbes, de meubles de prix et de curiosités de toutes espèces étaient prodigués dans ce Versailles aujourd'hui désert.
Parmi les constructions fastueuses de Louis XIV il nous faut encore citer Marly, qui était un prodige d'élégance. Que dire de ce château tout de marbre blanc, couronné de trophées cl de statues, dominant du haut de sa terrasse les vastes parterres, les immenses pièces d'eau, et la double rangée des pavillons des seigneurs. Nous donnons (page 6, fig. 2) un de ces pavillons, dit pavillon de jMercure, d'après un dessin de Chailes Lebrun conservé au musée du Louvre. Le palais de Marly, presque abandonné par Louis XV el
Louis XVI, était encore intact lorsque la Convention le fit vendre et démolir.
Dansun autreordred'idées, une constructionqui fait grand honneur aux architectes de Louis XIV, est l'hôtel des Invalides, dont la parfaite conservation sans addition ni retranchement aucuns, démontre l'aspect de grandeur et de majesté qu'ils savaient donner même à un monument tenant à la fois de l'hospice et de la caserne. Le roi en confia la construction à l'architecte Libéral Bruand. Bruand commença les travaux , mais ils furent terminés par J.-H. Mansard. La partie exécutée parle premier de ces deux architectes, estla façade d'entrée et la cour d honneur, qui est admirée comme une des meilleures créations de l'architecture du xvii" siècle, ainsi que la belle chapelle de l'hôtel dite chapelle Saint-Louis. La seconde chapelle, dont la façade donne sur la place Vauban et qui est couronnée par un dôme surmonté d'une flèche en forme d'édicule, haute de 10(5 mètres, est l'œuvre de J.-II. Mansard. (\'oir page 10, fig. -lu
Pendant que le roi se livrait à ces constructions grandioses, la ville de Paris et les particuliers, nobles ou bourgeois, peuplaient la ville d'hôtels et d'églises. Leduc delà Feuillade en HÎSO élevait, sur les plans et dessins de J.-H. Mansard, la place des Victoires, destinée à célébrer la gloire du roi en reconnaissance des grâces qu'il en avait reçues. Nous ne pouvons plus admirer les belles proportions et la belle ordonnance des hôtels qui l'entourent, les commerçants qui les occupent aujourd'hui les ayant complètement défigurés par les enseignes dont ils les ont couverts. Nous pouvons mieux juger de ces places, aux constructions formant ensemble, par la place Vendôme, conçue par le ministre Louvois et exécutée de 1677 à 1699 sur les plans de .J.-II. Mansard.
On éleva en 167:2 des portes monumentales, destinées à annoncer les diverses entrées de Paris et à rappeler en même temps les conquêtes de Louis XIV. L'arc de la porte Saint-Denis, dont nous donnons le dessin (page 6, fig. 1), fut construit par François Blondel; les sculptures, œuvres de Girardon et -Vnguier, symbolisent la défaite de la Hollande et le passage du Rhin. La porte Saint-Martin, œuvre de l'architecte Pierre BuUct, et la porte Saint-Bernard, œuvre de Blondel, furent les seules portes, comprises dans ce projet, qui furent construites. La porte Saint-Bernard était sur la rive gauche de la Seine à l'extrémité du quai de la Tourpelle; elle fut supprimée à la
fin du xviii' siècle pour l'élargissement du quai.
Cette époque, heureuse pour notre art, le fut également dans toutes ses créations, et de quelque côté que nousjettions les yeux, nous ne rencontrons que des merveilles : l'architecture, la peinture, la sculpture, les meubles, les bronzes, la céramique, les tapisseries, etc., tout était représenté supérieurement, prêt à remplir sa tache, sa partie dans ce concert. Lebrun dirigeait tout, mais quels hommes il avait! C'est d'abord le dessinateursculpteur Lepautre qui composait avec sa maestria, sa fougue endiablée, ces frises, ces rinceaux, ces vases, ces torchères et ces meubles toujours d'une si fertile invention. Nous donnons dans nos exemples beaucoup de pièces dillérentes qui suffiront à bien faire connaître l'esprit de ce maître. Puis le dessinateur J. B('rain, moins solennel, moins magistral, mais dont les compositions sont fines et originales.
Pour les vastes salons, les immenses galeries aux lambris chargés d'or et de sculptures, les plafonds aux lourds cartouches, aux grandes figures allégoriques, aux peintures si chaudes et si éclatantes, quels meubles fallait-il pour répondre à ces somptuosités écrasantes? Ce fut cette question qu'André Charles Boule se chargea de résoudre en créantses magnifiques meubles en marqueterie de cuivre, d'écaillé et d'étain sur fond d'ébène, ornés de figures et d'ornements saillants en bronze ciselé et doré. Le brevet de logement au Louvre lui fut accordé en 1672, et en 1679 il reçut le litre de premier ébéniste du roi en même temps qu'un brevetqui lequalifie d'architecte, graveuret sculpteur. Le musée du Louvre renferme beaucoup de belles pièces de ce maître. Nous donnons (page 16j une belle armoire qui est dans ce musée, et (page lo, fig. 4) un beau meuble avec deux grandes figures en bronze ciselé qui appartient au musée du Mobilier national. Nous ne terminerons pas cette étude sans signaler encore quelques artistes qui illustrèrent cette époque, tels que les sculpteurs : Philippe Caffieri, qui exécuta de magnifiques sculptures sur bois au palais de Versailles et de beaux cadres pour les tableaux de la collection du roi ; Du Gaulon, qui sculpta les fameuses boiseries du chœur de Notre-Dame de Paris; enfin Robert de Cotte, premier architecte du roi, qui reçut en 1699 le titre d'intendant des bâtiments, arts et manufactures du roi; son influence fut très grande sur les arts pendant les dernières années du règne de Louis XIV, il fut le précurseur du style de la régence.
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Lv srand iMiactére du style Louis XIV est, en aivhiteotuiv, un retour vers le style classique romain, régulier et froid; presque "tous les menunients deTépoque sont eoniposéssur l'ordonnance adoptée par IVrrault pour sa colonnade du Louvre ; un étage à colonnes, richement orné, surmonté d'un attique, couronné d'une balustrade, reposant sur un soubassement formant rez-dei-haussée. L'an-hitecture religieuse n'oIVre rien de particulier et rentre dans la caractéristique générale du style.
L'ornementation est très riche et largement traitée; les moulures possèdent de vigoureuses >aillies et sont ornées des ornements employés dans lantique, oves, rais de cœur, doucines et cymaises à feuilles, postes, entrelacs, denticules et triiilyphes. mais tous ces motifs passant à travers l'espritdes Lebrun, des Lepautre. Bérain, etc., l)renaient une richesse d'expression et une somp-
tuosité nouvelles. Les corniches, même iiilé rieures, sont souvent ornées de modillons ou de consoles et métopes; les panneaux, trumeaux, écoini;ons sont décorés de troph("es, ligures allégoriques ou mythologiques, de grotesques, etc. ; les mascarons. ayant pour coilTure une riche palmctte. trouvent un emploi fréquent. Les guirlandes de chêne symbolisant la force, celles de laurier la gloire, devaient sous un tel roi tenir une grande place dans la décoration et accompagner l'elïigie du soleil qui fut aussi très prodiguée. La feuille employée pour l'ornement est la feuille d'ornement de l'anquité romaine, mais plus allongée, plus tourmentée, se retroussant brusquement, se repliant en culots innombrables; les refends profonds donnent à ces motifs une couleur intense. Vers la tin du règne de Louis XIV, sous l'inlluence de Robert de Cotte, commencent à apparaître les éléments nouveaux, la coquille, les grandes palmettes, les palmes fleuries, les moulures se contournent, les ])anneaux se découpent en capriileux conloiirs, la R(''gence va naître.
^0 È'^wâ
AtTTC iî.-^ \s
I — Esquisse d un Panneau décoratif de Daniel Marot
Panneau de | Bérain. — Galerie d"Apollon Musée du Louvre.
3. — Grand Trumeau de J. Bérain. — Galerie d'Apollon. Musée du Louvre.
Louis. XIV 2.