LIVRE HUITIÈME
Personne ne conteste plus les désastres causés par le morcellement de la propriété et Fétat d'infériorité et de dépérissement daps lesquels se trouve notre agriculture. Au lieu de voir le mal où il est, les utopistes modernes révent et entassent système sur système , font des raisonnements à perte de vue sans
se douter que la solution de bien des questions matérielles, de toutes les questions, devrions-nous dire , se trouve sous leurs pieds. C'est toujours à la terre , au sol, qu'il faudra s'adresser en définitive : tout vient de là comme tout y retourne. Chercher autre part une solution , une organisation qui ne soit pas un palliatif impuissant et souvent dangereux , c'est se jeter dans les hasards de l'inconnu. Or la France ne peut plus supporter d'expérience; il y a déjà trop longtemps que les docteurs qui la soignent se livrent sur son pauvre corps à des études de constitution qui, loin de lui rendre la vie , de prolonger son agonie , hâtant l'instant de sa mort. Si on ne se presse, les meilleures, les plus simples, les plus sages réformes deviendront impossibles, et alors ce sera le tour des faux socialistes modernes, ces empiriques, tout au plus capables de galvaniser le cadavre, sous prétexte de lui rendre la vie.
Les économistes adressent à nos institutions les reproches les plus injustes. Faute d'avoir voulu se rendre un compte exact de l'état de chaque chose, d'avoir cherché à étudier avec soin le véritable aspect des questions au point de vue pratique , ils ont échafaudé tout un système de critiques qui s'écroule devant le plus simple , le plus éléoientaire , le plus vulgaire examen des faits. Au nombre des reproches adressés à nos institutions , en ce qui concerne l'agriculture, nous avons mis à part les plus sérieux, ceux
du moins qui sont présentés par des hommes capables et consciencieux. Puis viennent ces lieux communs , ces phrases banales, ces comptes faits, que chacun répète xle confiance sans se douter que ce sont des âneries grossières, indignes d'être présentées dans une discussion de quelque valeur.
Nous allons indiquer les causes attribuées à la décadence de notre agriculture pour les passer successivement en revue. En première ligne, nous mettbns la question la plus à la mode, surtout depuis la révolution de Février , le prétendu grand régénérateur de l'industrie agricole, l'organisation du crédit foncier.
Le crédit foncier ! voilà le grand cheval de bataille des économistes modernes. C'est à l'absence du crédit foncier , c'est au vice du régime hypothécaire , qu'il faut attribuer , suivant ces messieurs , l'état de langueur et de dépérissement de notre agriculture. Sans le stimulant du crédit, la production agricole est étoufifée et la France prochainement menacée de voir tarir tout à la fois les sources qui doivent alimenter sa population et son industrie.
Ce qui a été dit et écrit sur cette importante question est vraiment prodigieux; rechercher et étudier tous les matériaux qui ont été entassés pour la solution de ce vaste problème serait un travail gigantesque que nous n'avons eu ni h désir ni le courage d'entreprendre. A notre point de vue ce labeur était inutile, tous les ouvrages des écrivains sur cette matière étant basés sur des besoins dont nous contestons positivement^rexistence.
Ainsi , nous nions , quant à présent , Tefficacité du crédit foncier. Cette pensée que beaucoup regarderont comme un paradoxe n'est pas de nous. Elle est écrite en toutes lettres dans l'histoire de la dette hypothécaire, dans la constitution actuelle de la propriété, dans la constatation de l'ignorance routinière des classes agricoles.
Et tout d'abord, combattons une grave erreur, base de tous les systèmes qui ont été exposés au sujet de l'organisation du crédit foncier. On ne fait pas d'agriculture avec de l'argent, c'est le contraire qu'il faudrait dire. Toute amélioration agricole due au numéraire çst une expérience, ce n'est pas un résultat. Pour nous, le progrès agricole n'est une conquête sérieuse, réellement profitable et durable que lorsqu'il dérive lentement et naturellement d'un mode de culture qui se perfectionne chaque jour de lui-même, sans le secours des bras et des capitaux et sans l'emploi des moyens violents et ruineux. Toute autre manière de procéder
est un tour de force accompli à l'aide de beaucoup d'argent et de dépenses ^ et qu'il serait souvent impossible de renouveler. L'industrie exécute tous les quatre ans, en vue des expositions, des miracles de luxe et de confection qui ne prouvent rien en faveur de l'état normal des produits et de leur prix de vente et de revient.
Ceux qui cultivent le sol comprendront parfeitement ce que nous avons voulu dire en énonçant cette pensée qu'on ne fait pas d'agriculture avec de l'argent ou du crédit, ce qui est la môme chose. La nature a des règles invariables que nul ne peut violer. Ces rè^es sont très-lentes, très-mesurées, toutes soumises à la marche invisible de la végétation. Celte loi de végétation est immuable ; elle s'exerce en dehors de la volonté de l'homme , rien ne peut en retarder ou accélérer la marche.
Ce qui est dit pour le produit est également vrai pour le fonds qui donne ce produit.
L'amélioration du sol est une manœuvre plus lente, si c'est possible, que celle de la végétation. La couche arable qui couvre la terre n*a point été formée en un jour; ce n'est que successivement, par les détritus des plantes de toute sorte, que cette couche s'est élevée et tend à s'élever sans cesse. Aujourd'hui , par suite du morcellement insensé et des pratiques vicieuses et énervantes qui en sont les conséquences , cette couche est, en France, presque stérile. Le niveau
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de la fécondité a successivement et progressivement baissé , à ce point que , dans beaucoup de contrées , le rendement ne dépasse pas souvent la semence.
D'où vient le mal ? Tous les économistes disent : à l'absence de Toi^anisation du crédit foncier. C'est le crédit foncier qui doit régénérer la terre, la vivifier comme une source bienfaisante , en faire sortir , comme par magie , des trésors de production et accroître ainsi miraculeusement les ressources de la France , etc.
Si avec du crédit, du numéraire, on pouvait adieter de la fécondité, de la végétation, nous comprendrions le reprocbe; mais il n*en est malbeureusement pas ainsi, et encore cette dépense serait-elle de trop puisque l'augmentation du produit ne pourrait pas la payer.
Nous avons écrit et démontré , quelque part dans ce livre , qu'en France tout pouvait s'acheter ou était à vendre, excepté le fumier. Et en efifet, en admettant que cet agent si rare et si précieux qu'on nomme engrais , existât par grandes masses disponibles , quel est le prix qu'on pourrait y consacrer ? Ce prix , ce déboursé , serait-il en rapport avec l'augmentation du produit ?
Comme agriculteur , nous répondrons : non. La fumure qui est bonne pour féconder artificiellement et temporairement la terre n'est avantageuse qu'à la condition de ne coûter rien ou presque rien à Tagro-
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nome qui en fait usage. Ce résultat a lieu lorsque Teugrais est produit sur les lieux de culture et par du bétail qui paie , par son travail ou sa plus-value , la nourriture et les soins qui lui ont été donnés. Le fumier transporté à une distance de quelques kilomètres est déjà trop cher , même quand il ne coûte rien , lorsqu'il arrive sur la propriété où il doit être employé. Et puis, ce n'est là qu'une ressource passagère. Suivant la récolte que vous avez demandée au terrain engraissé, la fécondité apportée par le fumier est absorbée plus ou moins promptement. Dans tous les cas, dès la troisième année, les bienfaits d'une forte fumure sont nuls et l'opération ejst à recommencer.
Il n'en serait pas ainsi si l'amélioration du sol se reconstituait d'elle-même, si la fécondité était le résultat mesuré et graduel produit par des pratiques naturelles et sages , au lieu d'être la conséquence de moyens artificiels. Le fumier ne suffit pas iseul et toujours pour donner un surcroît de végétation ; des éléments d'une bien plus grande importance concourent à l'accomplissement de ce phénomène. Beaucoup sont connus , mais combien en est-il qui échappent aux observations de la science ?
Par exemple , les bienfaits du repos absolu de la terre ont été niés par des novateurs plu^ entreprenants que sages. D'autres, plus modérés , moins exclusifs , ont préconisé les prairies artificielles qui , tout en
maintenant l'intégrité de la couche arable , font donner au sol de riches produits en excellents fourrages. Ce dernier système, quoiqu'inférieur , selon nous , à l'ancienne pratique.de la jachère , présente cependant de grands avantages. Le trèfle , la luzerne, le sainfoin , sont des acquisitions précieuses dont le rôle, comme plantes non épuisantes, n'est pas encore bien connu. Il est cependant un fait qu'il ne faut pas passer sous silence : c'est qu'après la rotation de ces plantes la terre se refuse d'une manière absolue , et pendant très-longtemps, à les recevoir de nouveau. La luzerne et le sainfoin surtout sont inexorables sous ce rapport. Tous les agriculteurs savent très-bien que pendant quinze ou vingt ans , souvent plus , il ne faut pas songer à retourner en prairies artificielles les terres qui ont été ensemencées en plantes légumineuses.
Ce phénomène a été expliqué de plusieurs manières peu satisfaisantes ; toujours est-il qu'un des éléments de la fécondité de la terre s'épuise , ce qui ne saurait avoir lieu sans nuire plus tard à la culture des céréales.
En résumé , sur ce premier point , nous croyons avoir démontré que les améliorations les plus durables, celles qui sont exemptes de mécomptes et ne coûtent rien , celles qui portent le cachet du sublime ouvrier qui ne peut se tromper , lui , sont les améliorations qui viennent directement des lois de la nature.
L'homme doit aider au travail de la végétation , mais il ne faut pas que , sous prétexte d'assistance , il en bouleverse les inexorables conditions. De ce côté donc le rôle du crédit foncier serait nul.
On attache trop d'importance à cette solution, on la fait peser d'un poids si lourd dans les reproches qu'on adresse à notre agriculture que nous devons ifê pas laisser passer une objection sans la résoudre.
Nier l'importance et l'impulsion que doit donner le crédit à l'agriculture, c'est comme si vous méconnaissiez, disent les partisaifô du crédit agricole, la salutaire influence des engrais sur la végétation. Le crédit et le fumier sont les colonnes d'Hercule de toute l'éœnomie agricole ; l'un vivifie, surexcite, met en mouvement les forces qui concourent à k production; l'autre fait partie intégrante de la végétation. Cest comme du sang généreux dans les veines du corps humain.
Pour répondre à cette objection, il faut la supposer résolue.
Grâce donc à l'organisation du crédit agricole, les propriétaires n'ont plus de prétexte pour retarder cette ère nouvelle , cet âge d'or de l'agriculture qui doit décupler la production et donner à tous et en abondance les subsistances, les matières premières, tout ce qui peut être utile au parfait bien-être d'une nation.
Si larges que nous fassions les concessions, nous ne pouvons cependant écrire que cette félicité parfaite sera complète ; avec toute notre bonne volonté, nous ne pouvons trouver dans VEldoradOy les pièces de bois indispensables à notre marine et à nos constructions terrestres. Mais, disent les économistes , l'industrie y pourvoira , passons.
Donc, voilà l'agriculture qui dispose de ressources immenses et à bon marché , à vil prix si vous voulez. Les douze milliards que doivent les propriétaires sont triplés , le crédit va jusqu'à la valeur totale de la propriété foncière ; que font alors les agriculteurs ? Ils ne font et ne peuvent rien faire, quant à présent : nous allons le prouver.
Le maximum de la production de la terre ne peut être atteint qu'en remplissant trois conditions indispensables: 1**en opérant sur un milieu convenable comme superficie et qualité, c'est-à-dire, en cultivant une propriété qui réunisse toutes les conditions de fertilité, dans laquelle les prés, les pacages, les champs, les bois, les diverses natures de sol se prêtent mutuellement appui et sont réparties dans
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une proportion qu'indique la science et que sanctionne la pratique ; â** à la condition de cultiver avec la plus grande perfection et la plus grande économie, c'està-dire, de remplacer la culture à bras par le travail des bêtes de somme, la bêche par la charrue et autres instruments aratoires ; 3** à la condition d'entretenir et nourrir le plus de bétail possible pour avoir la plus grande masse d'engrais possible , c'est-à-dire , de faire consommer toute la récolte fourragère et de porter cette récolte à la dernière limite maximum.
Ces exigences, sine quâ non , sont-elles remplies par la propriété foncière, telle qu'elle existe aujourd'hui en France ? Qui osera le prétendre ? Parce que vous aurez le crédit , ferez-vous disparaître le morcellement insensé qui ruine notre pays, ne l'accélérerez- vous pas au contraire, si c'est possible ? Augmenterez-vous votre bétail ? Comment pourrez-vous le nourrir en présence de la disette toujours croissante du fourrage, de l'absence presque complète de pacages de quelque étendue ? Et lorsque le bétail ne vous est pas possible, comment pourrez-vous fumer vos terres et récolter des céréales ?
La prétendue science moderne vous parlera à ce sujet des engrais pulvérulents, de la stabulation continuelle, de l'introduction des racines pour la nourriture du bétail , des graines oléagineuses , des matières fermentées , que savons-nous? L'homme est ingénieux devant la pénurie et la misère ; mais si loin
qu'il pousse les stnàtagëmes, il y a des lots qu'il ne peut violer et devant lesquelles il est forcé de reconnaître son impuissance. L'expérience fsàt tous les jours justice de ces folies et nous devons» à ce sujet, reconnaître le gros bon sens de nos agriculteurs; de pareilles t^tatives les égaient plus qu'elles ne les convainquent.
Nous avions donc raison d'écrire plus haut cjue, quant à présent, l'efficacité du crédit agricole était une utopie.
Mais étudions cette question sous un autre aspect ; voyons quel a été le rôle du crédit foncier dans le pa^sé ; recherchons s'il a produit quelque bien , si l'agriculture a beaucoup, peu ou point profité des douze milliards de dettes dont elle est actuellement grevée.
L'histoire de l'emprunt foncier s'adapte de tous points à notre histoire politique , financière , industrielle et commerciale. Lorsque les sphères de la politique ont été calmes, qu'il y a eu de l'ordre dai^ les idées et dans les esprits, que les factions s(mt devenues moins entreprenantes , la dette foncière a
peu augmenté. Il n'en a pas été ainsi à nos époques de troubles et de révolutions. A la première oscillation, les trai^etions s'arrêtent, le crédit se resserre, la situation financière de chacun se liquide, et les propriétaires sont alors obligés, faute de crédit, ou parce que celui qui leur avait été fait se retire, de convertir leurs dettes en obligations hypothécaires.
L'histoire financière, elle, indique une première source de ruine, là plus condamnable de toutes assurément, c'est que les prq)riétaires, dans le désir d'accroître leurs domaines, poussés par cette manie de la terre qui est une maladie souvent incurable, usent leur dernière ressource, leur dernier écu dans des acquisitions inutiles. Vienne un retard dans la vente de la récolte, d^ dépenses de famille imprévues, une catastrophe dans l'économie du ménage, et il faut recourir à l'emprunt. Ajoutcms aussi à cette faute l'illusion du crédit qui pousse taat de malheureux à acheter des propriétés papbles à terme. D seeable alors à l'acquéreur que le jour du paiement n'arrivera jamais ; dix an» lui paraissmt une ^amitè ^ il va» achète, brocante, sans s'apercevok qu'il marehe à sa ruine. Et comment en serait-il autrem^it? Sa propriété ne rapporte qu'une faible portion dea intérêts qu'il feut payer ; partant^udûi premier déficit qui s'accumule, grandit d'amiée eu année, suit reffî*ayan(te progr^sion des intérêts composés, et accumule, pour le jour du remboursement, un second caftttal qui»
quelquefois, fait plus que doubler, en moins de dix ans, la première somme empruntée. La dette hypothécaire se perpétue en grandissant jusqu'au jour de la vente volontaire ou forcée, qui, dans l'un comme dans l'autre cas, se traduit par le ruine du propriétaire.
Il faut aussi dire que, depuis 1 81 4, et après les grandes fortunes qui se firent comme par miracle sous l'influence des prodigieux événements d'alors, beaucoup de propriétaires en France sont sortis de leur calme spécialité pour se jeter dans les spéculations hasardeuses des jeux de bourse. Cette passion qui a été et sera encore longtemps, nous le craignons , une cause de ruine pour beaucoup de familles, a surtout alléché et débauché la classe des propriétaires. Un négociant qui jouerait à la bourse sait très-bien que, du jour où ce fait sera connu, son crédit est mort à tout jamais , et le crédit, c'est l'âme du négoce, c'est souvent tout le fonds de roulement d'une importante 'maison de commerce. Les négociants s'abstiennent donc généralement de toucher à ce genre de spéculation. Les propriétaires n'ont pas été aussi prudents, et les sommes parties de province pour aller s'engouffrer dans l'abîme des jeux de bourse sont vraiment effrayantes. Les confidences des receveurs généraux apprendraient à ce sujet des choses précieuses sur les propriétaires ; à leur défaut MAI. les agents de change près la bourse de Paris seraient là pour vous
dire que plus des trois quarts de leurs clients sont des propriétaires et que souvent les couvertures qu'ils exi^nt sont le produit d'une grosse hypothèque prise en bonne et due foraie.
Depuis le célèbre écossais Law , les financiers de la France ont toujours tenu à la disposition des imbéciles des moyens simples, faciles et attrayants de ruine. Cette grossière pipée se continue depuis cent trente ans ; quand le piège est usé ou trop connu , l'agiotage passe à un autre tour. Law , avec son monopole du commerce avec l'Inde, la Chine et le Mississipi, la fabrication des monnaies, etc., créa vingt-cinq millions d'actions qui montèrent à quarante fois leur valeur primitive, pour retomber en peu d'années à zéro. Le total de cette émission a été de 2,696,400,000 livres, et ce sont les propriétaires du sol qui en ont fait les frais. L'aristocratie fut la première victime de l'effroyable cataclisme produit par le système de Law; la démocratie revint de la rue Quincampoîx dans les
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carrosses de la noblesse; les valets du matin prenaient la place de leur maître le soir. La fièvre de Tagiotage déplaça toutes les conditions sociales et ne contribua pas peu à préparer la terrible révolution qui devait éclater plus tard.
Après le système de Law, nous eûmes les assignats et mandats territoriaux de sinistre mémoire. Le 19 février 1 796, le jour où la planche des assignats fut brisée , il en avait été émis pour 45 milliards. La loi du cours forcé, avec la guillotine pour porte-respect, mit le comble à l'odieux d'une banqueroute sans précédents connus.
Les propriétaires, les producteurs firent les frais de cette saturnale financière. Grâce au cours forcé , les malheureux producteurs furent obligés de livrer pour de misérables cfaifibns de papier toutes leurs récoltes. Ils eurent beau hausser le prix des denrées et demander 600 francs d'une livre de beurre et 50 francs d'un œuf, la dépréciation et la diute des assignats les surprirent les mains pleines de ces valeurs mortes que nos pauvres cultivateurs comervent encore, caressant la folle illusion d'un remboursement ou d'une indemnité.
L'Ëm|»re n'usa que de la chair à canon. Grâce au génie de Napoléon, le grand livre de la dette inscrite enregistra peu d'émissions d'emprunt; TEmpereur quitta la France ne laisi^nt qu'un budget de 850 milKons.
La Restauration vit prendre aux jeux sur les fonds publics français et étrangers , dont nous avons déjà parlé 9 une extension déplorable ; il y eut aussi un peu d'engouement à l'endroit des canaux et exploitations de mines.
Il appartenait au gouvernement de Juillet , au principe immoral des intérêts matériels, de développer outre mesure cette fureur d'agiotage, de spéculations hasardeuses et souvent chimériques. Après les trois ou quatre soubresauts de la rente dès 1830, les diflPérences étant devenues insignifiantes et indignes de surexciter les spéculateurs , on vit poindre à l'horizon financier les sociétés en commandite. Le piège était trop bien tendu, l'amorce trop séduisante pour ne pas voir tout aussitôt arriver ces bons et innocents propriétaires qui ne soupçonneront jamais , tant leur vie est généralement simple et patriarcale, les étonnantes roueries qui furent employées alors et dont ils ont été victimes.
Ce fut pendant plusieurs années comme une vaste curée; les sociétés en commandite se formaient comme par enchantement et sur les plus frivoles prétextes ; il pleuvait des millions de la province sur Paris. Tout d'abord les bénéfices furent magnifiques, on distribua des dividendes superbes, fabuleux I Sur certaines valeurs la hausse fut miraculeuse, comme les dividendes: on s'arrachait les actions. Cependant , un beau jour , il y eut un immense éclat de rjre qui partit de Paris
et consterna la province, le lour était fait, la mèche du dividende anticipé était éventée , le prix des actions ne dégringola pas alors peu à peu, successivement, il tomba tout- à-coup et à plat. Cette dure leçon qui envoyait les coupons d'actions des sociétés en commandite rejoindre les billets de la banque royale de Law, les assignats, mandats territoriaux et bordereaux d'agents de change , ne devait pas être la dernière. On riait encore à la bourse de Paris de l'actionnaire et de sa virginale candeur, lorsqu'il fut question de chemins de fer. Ce fut la même fureur, les mêmes égarements, les mêmes vols. Le gouvernement , au lieu de prendre vigoureusement en main cette affaire , la laissa dans les griffes crochues des industriels qui s'en servirent pour battre monnaie en province à l'aide d'une hausse factice ; aujourd'hui , chacun sait où en est cette affaire , le gouvernement est tous les jours obligé d'intervenir pour sauver d'une ruine complète des administrations fondées sur des bases vicieuses et incapables, faute de ressources suffisantes, de se soutenir par elles-mêmes.
Au premier janvier 1849, les pertes sur les chemins de fer français étaient évaluées à plus de neuf cents millions.
En résumé , le propriétaire-producteur , celui de la fortune et dix travail duquel émane toute richesse, a supporté presque seul les grosses folies des spéculations hasardées. De là vient une bonne portion de la dette hypothécaire. Cette cause , jointe à celle des acquisitions payables à long terme , et , il faut bien le dire , de cette tendance vers un luxe et un confortable exagéré et ruineux , n'ont pas peu contribué, les impôts de toute nature aidant , à prolonger les pœsesseurs du sol dans la déplorable position où ils sont en ce moment.
La propriété foncière , en France , est évaluée à cinquante milliards qui produisent à peine un milliard cinq cent quatre-vingt millions de revenus. Si de ces un milliard cinq cent quatre-vingts millions , vous retranchez les intérêts de la dette hypothécaire, qui sont de plus de sept cents millions , trois cents millions d'impôt foncier et deux cents millions de frais d'enregistrement , il restera tout au plus trois cent quatre-vingts millions de revenus , pour subvenir à tous les besoins des vingt-huit millions d'âmes.
C'est en présence d'une pareille agonie que les économistes , méconnaissant les enseignements du passé, reviennent à la charge et demandent à grands cris l'organisation du crédit foncier.
La révolution de Février a donné une nouvelle vigueur à ces réclamations ; l'assemblée constituante, à peine installée , a été saisie de diverses propositions à ce sujet. Le comité d'agriculture , avec une bonne volonté digne d'une meilleure cause , s'est mis courageusement à l'œuvre et il est accouché , après un enfantement des plus laborieux et avec le secours de M. Flandin pour rapporteur, d'un projet d'émission de deux milliards de papier monnaie hypothécaire.
Il faudrait cependant un peu s'entendre. Si la propriété foncière n'a point été améliorée , a périclité même d'une façon désastreuse après avoir emprunté douze milliards , qu'elle doit à l'heure qu'il est , comment sera-t-elle sauvée en empruntant encore deux milliards seulement ?
Mais , dit-on , les douze milliards empruntés par la propriété , de votre propre aveu , n'ont pas servi à l'agriculture. La terre n'a été que le prétexte, la garantie et nullement la cause de ce colossal emprunt.
Cela est vrai. Notre conviction profonde, basée sur des études sérieuses et un examen attentif des faits , nous a démontré que la dette hypothécaire n'a point été contractée en vue d'aucune amélioration agricole
durable. Nous allom même plus loin : nous nions , quant à présent , Tefficacité du crédit pour régénérer la propriété foncière, par cette raison que le morcellement excessif est un obstacle infranchissable, que votre remède s'appelle crédit foncier où progrès.
Émettre deux milliards de papier-monnaie hypothécaire I mais la commission du crédit foncier dont M. Flandin a été le rapporteur n'y pensait pas. Quoi I encore du papiei^monnaie , et au moment où il est constaté que depuis la révolution de février le crédit est mort, que les transactions ne se font plus qu'au comptant ou à très-courtes échéances! Mais vous savez bien qu'il est une vérité financière qui dit que le papier chasse le numéraire ; vous savez bien que, du jour où vos deux milliards auront été mis en circulation, il y aura éclipse totale de valeurs monnayées et catastrophe épouvantable.
Pour un moment, nous vous accordons que cette prodigieuse émission de papier-monnaie se soit faite sans trouble, sans encombre! Dans cette hypothèse, que serait-il arrivé ? Il serait arrivé que cette émission aurait donné de nouveaux aliments, de nouvelles facilités à la fièvre des spéculations hasardeuses, aux entraînements d'une société qui méconnaît son milieu pour se répandre et déborder en dehors de ses limites naturelles.
— Améliorer les conditions de culture , voilà le but, dit-on.
Mais il faudrait avant tout supprimer le morcellement qui désole et ruine la propriété. Vos deux milliards de papier-monnaie hypothécaire appliqués à Tagriculture, à ce sol divisé qui fait ressembler la carte de France à une carte d'échantillons , ce serait vouloir subdiviser encor à Tinfini cette terre déjà trop émiettée.
Et d'abord , comment vos deux milliards seraientils distribués? qui voudrait les prendre et s'en servir? Si vous deviez avec cette maigre ressource éteindre complètement ladette hypothécaire, sans faire manquer le débiteur aux engagements pris avec son créancier , nous vous comprendrions. Mais , avec cette somme , vous ne transformeriez qu'un sixième de la dette hypothécaire , ce qui équivaudrait , pour les cinq sixièmes restant, à une ruine totale, à une liquidation générale dont on ne peut sans frémir envisager les épouvantables conséquences.
— Nos deux milliards seraient surtout destinés à solder les frais d'un vaste système d'irrigation et de dessèchement , à faire pénétrer partout la fécondité et la vie , à donner à l'agriculture les vastes et insalubres marais , les étangs , les lais de mer ; à féconder ces
fimnenses superficies encore inexploitées qui couvrent ceilaines parties de la France, à reboiser les pentes de nos montagnes, etc.
Solder les frais d'un vaste système d'irrigation et de dessèchement, nous le voulons bien en théorie; mais, dans ia pratique, nous déclarons la chose impossible. Nous nions, tout d'abord, que dans les circonstances actuelles et de bien longtemps il soit possible à aucun gouvernement, quel qu'il soit, de soutirer à une nation deux milliards. En second lieu, avancer une pareille proposition , c'est émettre une hérésie. Quoi ! pour rectifier en France le plus petit chemin de communication , de petite vicinalité , il faut lés interminables difficultés de l'expropriation forcée pour cause d'utilité publique , il faut recourir à des courbes de toutes les dimensions, à des stratagèmes de construction sans nombre et vous pensez que lorsqu'il s'agira de conduire les eaux d'un point à un autre pour les distribuer, lorsqu'il faudra suivre sur une longue étendue les inflexibles lois du niveau ou d'une pente presque insensible, vos veines liquides franchiront impunément d'innombrables parcelles ? Mais les parcelles insignifiantes dont se compose le sol de la France ne seront jamais assez riches pour faire les frais d'un simple empellement. Nous ne disons pas d'un nivellement général ou pour chaque parcelle; nous. ne parlons pas de l'écoulement des eaux énervées qui ont servi à raviver la végétation ;
nous négligeons ces myriades de difficultés pratiques que les hommes de cabinet résolvent imperturbablement d'un trait de plume , mais qui , malheureusement, n'ont pas une solution aussi facile sur le terrain.
Ce qui est dit pour les irrigations s'applique de tous points auxdesséchements.Cest la même opération en sens inverse, et voilà tout. Et puis, pour que les dépenses d'une irrigation ou d'un dessèchement soient justifiées, il faut qu'elles soient profitables; sans cela, vous avez créé d'innombrables causes de disputes et de procès pour n'arriver qu'à un résultat négatif. Or, avec le morcellement excessif, les bienfaits de l'irrigation sont contestables, d'autant plus contestables que nous avons vu que les prés et prairies artificielles tendaient tous les jours à disparaître.
Quant à la question du reboisement des montagnes , il serait utile d'y appliquer d'assez fortes sommes , mais ce n'est pas en présence d'un budget en déficit de plus de six cents millions que nous devons songer à d'aussi considérables dépenses, même avec la ressource de l'emprunt, si toutefois un emprunt est encore possible.
Résamons cette première partie de notre travail à propos de Torganisation du crédit foncier, puis nous formulerons nos idées sur cette question.
L'organisation d'un vaste système de crédit foncier serait p&tU-étre un grand bienfait si, comme en Allemagne et en Pologne , elle pouvait s'appliquer à un sol ayant quelque consistance , présentant , non de vastes propriétés , mais des superficies moyennes et sagement aménagées.
Avant tout , il faut en France reconstituer peu à peu, presque insensiblement, la moyenne propriété, ce qui ne saurait avoir lieu que par l'effet d'une loi très-modérée, très-surveillée , afin d'en réprimer les écarts et pour qu'elle ne dévie pas du rôle bienfaisant qu'elle est appelée à jouer ;
Faire liquider, au moyen d'un fonds d'amortissement sagement calculé , la dette hypothécaire qui n'a jamais été un avantage et qui est toujoura un danger ;
Se bien pénétrer et bien faire comprendre aux masses que ce n'est pas avec de4'm*gent qu'on fait de l'agriculture, mais avec un système invariable de culture fortifiante, un système terre à terre, exempt
de toutes les supercheries fantastiques d'une science qui fait de Talchimie agricole et rien de plus ;
Repousser énergiquemenl , comme Ta fait la Constituante de 1848 et la Législative de 1849, toute proposition d'émission de papier-monnaie, que ce papier porte le nom de papier-monnaie hypothécaire, de lettres de gage , de billets à rente , qu'il soit émis par une association territoriale , par une caisse centrale ou par une banque de circulation ; — se bien souvenir à ce sujet des billets de la banque de Law, des assignats et mandats territoriaux qui, à tout prendre et bien considéré , valaient mieux , offrsâeat moins de dangers et plus de garanties que le papiermonnaie hypothécaire du comité du crédit foncier ;
Ne pas ajouter plus d'importance qu'il ne faut aux systèmes d'irrigation et de dessèchement; }e premier de ces systèmes demandant» dans l'application, une pratique consommée ; le second , ne laissant aujourd'hui que peu de chose à faire ; l'industrie particulière sachant très-bien , toutes les fois que cela peut être praticable, tirer parti des terrains ayant quelque valeur.
Quant aux lais de mer, les éléments et les lois de la nature donnent , à ce sujet , une leçon précieuse aux hommes. Lorsque la mer se retire d'une plage, la végétation s'en empare lentement, progressivement, avec majesté , si cela se peut dire ; vouloir chercher à hâter ce travail d'atterrissement par des digues, c'est
s'exposer aux plus ruineux mécomptes. Non seulement la mer soulevée brise les barrières qu'on lui oppose , mais encore le sol qui a été enclavé, n'étant pas mûr, c'est-à-dire, n'ayant pas acquis le degré de consistance et de transformation qu'exige la végétation , se refuse, souvent pendant longtemps, à donner aucune récolte. Cette dure leçon , qui s'est déjà renouvelée plusieurs fois, a dégoûté pour longtemps , nous l'espérons du moins, ces vastes entreprises, aux énormes capitaux , qui s'étaient formées dans le but de mettre en coupe réglée les rivages de la mer.
L'histoire de l'agriculture en France, dans le monde entier, fortifie nos assertions au sujet du crédit comme ineflScacité de moyens d'action. Nous ne connaissons pas im peuple de l'antiquité , pas une nation moderne qui se soit servie du crédit pour arriver à fonder, développer et améliorer son agriculture- Dans Tordre de la création se présente d'abord le règne végétal , puis le règne animal , et enfin, lorsque tout eut été préparé pour la nourriture et les besoins de l'homme. Dieu le créa le dernier.
L'homme a dcmc, tout d'abord, trouvé sur la terre, et en abondance , tout ce qui lui était nécesaire ; ce
n'est que plus tard, avec les progrès de la population et de la civilisation, pour satisfaire des besoins imprévus • qu'il a été obligé de transformer, par son industrie, certains produits pour les mettre en rappENrt avec de nouvelles exigences. (Test ainsi qu'en a^mçant en civilisation , des transformations radicales ont été opérées sur les matières premières ; mais la base de Talimentation est toujours restée la même , ou plutôt, de purement végétale qu'elle était d'abord, die est dévalue végétale et animale , parce qu'il a fallu cette augmentation de nourriture pour parer à l'aoeroissement de la population et récupérer ainsi les forces dépensées dans un labeur plus considérable.
L'agriculture anglaise, mieux étendue , selon nous , n'a point usé du crédit pour se transformer et arriver au degré de supériorité incontestable qui la dbtingue. Lorsque les Danois envahirent l'Angleterre ils la soumirent à leur système féodal absolu , et la propriété a peu varié dans ce pays depuis ce temps-là. Aussi voyons-nous l'agriculture anglaise prospérer alors que la nôtre périclite. Ce n'est pas un peuple aussi intelligent que le peuple anglais qui viendra demander la division des propriétés, l'émiettement du sol I
En Angleterre , la propriété , ^prës quelques tentatives, quelques oscillations, s'est assise sur sa véritable base, c'est-à-dire, que chaque lord a partagé ses immenses domaines en corps de ferme réunissant les conditions les plus favorables à une bonne culture.
Cet aménagement de la terre n'a point été, comme chez nous, Teffet du hasard , du caprice, de l'ignorance ou de la cupidité ; ce n'est au conb*aire qu'à la longue, après un mûr examen et u^ profonde expérience pratique, que les corps de ferme ont été formés. Les résultats de plusieurs années ont servi de guide pour les années suivantes, et ce n'e^ que lorsque toutes les forcer qui concourent à l'ensemble d'une vaste exploitation ont été définitivement réglées, que la propriété, aussi complète que possible, a pu être aff(^mée avec avantage pour le propriétaire et le fermier.
En Angleterre les baux sont toujours à très-long tarme, ce qui indique surabondamment que le feimier attend moins son b^éfice des capitaux qu'il veut employer que des progrès très-lents et très-sûrs qui viennent naturellement d^une culture qui ménage, en les améliorant , toutes les forces du sol.
La grande loi. de l'équilibre foiMîier ne peut être méconnue. Toutes les natures de terrain , toutes les natures de culture se prêtent mutuellement ap|mi; Diviser ces forces, c'est anéantir la puissance de chacune d'elles. Ce principe , qui sera éternellan^it vrai pour toutes les choses d'ici-bas , ne peut pas plus être méconnu en agriculture qu'en industrie, en commerce , dans les sciences et dans les arts.
Le crédit foncier aurait-il la puissance de rapprocher, de mettre dans la même main, les minimes
parcelles qui composent la propriété en France? évidemment non ; le crédit aurait au contraire pour premier effet de hâter, si cela est possible, le grand travail de décomposition et d'épaipillement de notre sol. Ce serait un nouvel aliment donné à cette rage de possession , à cette manie de propriété qui ruine tant de gens, tout en nous privant de nos plus précieuses ressources.
La création de la moyenne propriété, voilà où doivent tendre tous les effort» du légblateur bien inspiré. C'est avec la moyenne propriété que vous trouverez réunis tous les éléments qui concourent à la production ; c'est avec la moyenne propriété que toutes les améliorations sages et peu dispendieuses sont possibles ; c'est la moyenne profurtété qui occupe le plus de bras et en sait faire le plus noble usage; c'est ceUe aussi qui peut donner le plus facilement le minimum des frais avec le maximum de produits, conditions heureuses et qui rehaussent d'autant le résultat final.
Plus loin, nous dirons comment nou» comprenons la moyenne propriété et comment il serait facile d'y arriver sans secousse, à l'insu de tous, sans blesser aucun intérêt, sans violenter aucune prédilection, tout en maintenant une sage et fructueuse liberté.
ORGANISATION DU CRÉDIT FONCIER. 2l67
Continuons notre examen par l'étude du système d'organisation du crédit foncier proposé par M. Wolowski, un des esprits les plus droits et les plus consciencieux de la France moderne. Le savant professeur du Conservatoire des arts et métiers ne propose pas une invention: ce qui vaut beaucoup mieux, il apporte une expérience. M. Wolowski montre les avantages du crédit déjà pratiqué en Allemagne et en Pologne et l'assimile à la création de nos caisses d'épaji^e.
<( Cette combinaison du crédit territorial, bien organisé, avec les caisses d'épargne, aurait des avantages dont les résultats seraient immenses. Non seulement elle offrirait aux fonds des caisses d'épargne un emploi solide , commode , mais encore elle viendrait en aide à l'industrie fondamentale , à l'industrie mère de toutes les autres, à l'industrie du sol. »
Nous pensons , avec toute l'bumilité qui convient à l'élève devant le maître, que M. Wolowski se trompe lorsqu'il propose de faire servir à alimenter le crédit foncier les fonds déposés aux caisses d'épargne. Les fonds déposés aux caisses d'épargne sont essentiellement peureux et mobiles ; à la première crise , c'est
un sauve-qui-peut général, c'est une panique, chacun veut être remboursé. Déjà, en France, et par deux fois , nous avons été témoins d'assauts de ce genre et ce n'est qu'avec l'aide d'énormes sacrifices que le Gouvernement a pu parer aux nécessités d'un remboursement immédiat. Les mauvais jours de 1848 sont encore présents à notre mémoire, et il a fkllu tout l'appât d'un bénéfice énorme , il a fallu violer les statuts pour arriver à désintéresser toutes les demandes. La rente s'étant soutenue, ayant monté même, l'illégalité commise en mars n'a eu que de bons résultats pour les déposants, mais ça été en définitive au détriment de nos finances qui ne supporteraient pas souvent de pareilles saignées.
D'un autre côté , en nous reportant à ce que nous avons dit plus haut, à quoi servirait le crédit le mieux organisé , puisqu'il est démontré qu'il ne peut pas profiter à l'agriculture ? Si le crédit foncier devait et pouvait agglomérer les parcelles improductives, nous n'aurions rien à dire , nous serions même un de ses plus grands partisans ; mais, bien au contraire , l'activité du morcellement a toujours été en rapport direct avec l'abondance des capitaux et ce n'est qu'aux époques de crise que vous voyez baisser les droits d'enregistrement pour acquisitions, ce qui indique d'une manière infaillible qu'il y a un temps d'arrêt dans l'émiettement du sol.
Et puis, pour prêter sur gage, il faut que le gage
existe, ait une certaine consistance, une valeur, et que ce ne soit pas une garantie dérisoire , de la poussière de propriété plus onéreuse qu'à bénéfice. Dans son projet, M. Wolowski détache du grand livre de la dette foncière des obligations de 1 00 francs , ce qui rend le crédit hypothécaire illusoire pour près des trois quarts des parcelles, surtout si, à ces 100 francs, vous ajoutez les frais d'expropriation qui sont de 3 à 400 francs.
En définitive , tournons toutes nos forces vers un aménagement plus rationnel de notre sol, reconstituons la moyenne propriété, faisons liquider la dette hypothécaire et alors, seulement alors, il sera temps , si nous en avons besoin , de nous occuper de l'organisation du crédit foncier. Jusque-là , soyons très-circonspects de nouveaux systèmes financiers, systèmes qui font peser une juste suspicion sur les prêts hypothécaires et rendent intolérable la position déjà assez fâcheuse des propriétaires grevés. Le décret du Gouvernement provisoire, fort heureusement rapporté par l'assemblée Constituante , a frappé d'un rude coup les malheureux débiteurs qui ont été pendant près de six mois sous le coup d'un remboursement immédiat ou du sacrifice d'un pour cent exigé des capitalistes par le Gouvernement provisoire.