LIVRE NEUVIEME
L'enseignement agricole doit aussi être, suivant quelques docteurs , un grand remède aux maux qui désolent notre agriculture. Grâce à l'organisation de l'enseignement agricole , nos populations rurales vont tout-à-coup abandonner les vieux systèmes, la vieille routine qui s'oppose au progrès. Par l'enseignement agricole nous allons élever, comme en pépinière, toute
une génération de jeunes hommes instruits , experts en théorie , passés maîtres dans la pratique.
Le décret adopté par l'assemblée Constituante comporte trois degrés : l"" un institut agricole, comme qui dirait l'école polytechnique de la culture, une académie au petit pied , un vaste laboratoire en plein vent où s'expérimenteront toutes les nouvelles méthodes , toutes les nouvelles plantes, tous les nouveaux engrais, où on accumulera comme dans une ménagerie tous les animaux domestiques pour les comparer entre eux, déterminer leurs aptitudes , connaître leurs qualités , leurs défauts , leur propension au travail ou à l'engraissement ; enfin un institut où , comme dans un vaste musée, on rassemblera tous les instruments utiles à l'agriculture , toutes les inventions plus ou moins ingénieuses de la mécanique agricole. C'est de cette haute école que sortiront les savants chargés de diriger ou de professer dans les fermes régionales ce second degré de l'enseignement agricole.
La ferme régionale sera comme le petit modèle de l'institut agricole , elle aura surtout pour mission d'expérimenter les systèmes applicables à la région où elle aura été posée. Ce sera comme une école normale d'instituteurs. C'est de la ferme régionale que sortiront les maîtres valetschargés de diriger l'enseignement théorique et pratique dans les fermes-écoles, ce troisième et populaire degré de l'étude de l'enseignement agricole.
î.a ferme-école sera Técole primaire de ragriculture. De jeunes enfants apprendront là leur métier de cultivateurs^ toutes les connaissances sommaires utiles à de simples laboureurs. L'enseignement sera surtout beaucoup plus pratique que théorique. En ua mot ^ tous les efforts tendront à créer de bons maîtres valets, des agents capables de seconder les chefs d'exploitations ou de diriger au besoin un corps de ferme.
On le voit, le projet de M. Tourret est assez rationnel ; il gradue avec intelligence le niveau des connaksances nécessaires à un bon enseignement agricole, il met à la portée des cultivateurs des moyens simples, faciles, exempts de toute charge. Cependant, hètonsnous de le dire, nous avons la conviction que tous ces effi>rts seront perdus. On aura encore dépensé des sommes énormes en pure perte, et voilà tout.
D'abord l'institut national agricole qui doit être fondé à Versailles n'aura-t-il aucun danger? A part les professeurs qu'il doit fournir pour alimenter les
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fermes régionales , nous craignons que ce ne soit encore là une création qui fera des victimes en égarant, dans le dédale des innovations ruineuses, bien des agriculteurs. A l'institut de Versailles, grâce aux fonds de rÉtat, on expérimentera, on fera de la science, de Talchimie agricole. Pour un résultat exceptionnel, d'une application pratique diflTicile, d'un avantage douteux, on lancera de nouveau nos agriculteurs aux abois et faciles à l'illusion, comme tous les gens qui en sont aux expédients , dans de nouvelles tentatives qui se traduiront par des pertes certaines , énormes.
Dans notre pensée , il y a assez d'expériences de faites comme cela ; il serait grand temps de revenir , dans l'intérêt de la production et des producteurs , aux saines et vulgaires pratiques de l'ancienne culture, modifiée cependant en certains points sanctionnés par la pratique. L'expérience qui sera vraie à Versailles , parce que dans cette capitale de la science agricole rien n'aura été négligé pour arriver à une bonne solution, sera moins vraie à Orléans, fausse à Bordeaux , absurde à Bayonne. Ceci s'explique naturellement et logiquement par les conditions différentes , entièrement contradictoires, que vous rencontrerez en changeant le milieu où aura été fait l'expérience. M. Tourret, alors ministre de l'agriculture et du commerce, le reconnaissait lui-même lorsqu'il écrivait aux Préfets : « Il est une foule de cas où les conditions économiques de la culture offrent une telle différence
d'un arrondissement à l'autre, que le système reconnu le meilleur pour celui-ci, devient dangereux ou impraticable pour celiii-là. »
A quoi servira donc l'institut de Versailles? Les faits acquis dans le département de Seine-et-Oise seront-ils vrais dans les départements des Bouchesdu-Rhône ou du Nord ? Evidemment non ; ce qui n'empêchera pas certains agriculteurs entreprenants de chercher à vous imiter et cela sans se douter que les importantes conditions de climat et de sol ne sont plus les mêmes. Il est difficile de se faire une idée du nombre des victimes faites par la science agricole ^ personne ne voulant tenir compte des milieux. On croit un résultat constaté, acquis, vite on se hâte de l'appliquer coûte que coûte, vaille que vaille, quitte à reconnaître plus tard qu'on s'est grossièrement trompé.
En agriculture, autant de parcelles, autant de cultures ; il n'y a pas , il ne peut pas y avoir de loi générale, invariable. Les conditions de la production se modifient à l'infini, comme le sol, comme les climats , comme les produits eux-mêmes.
— L*institut formera de savants et excellents professeurs, disent 1^ partisans de cette nouvdle création.: Savants professeurs, oui ; excellents, non. £d arrivant dans les fermes régionales, ces messieurs auront toute une éducation pratique à faire, leur science sera comme dépaysée en changeant de contrée, de climat, d'hommes, d'habituel. Il en sera de même des chefs de pratique que vous sortirez des fermes régionales pour les envoyer dans les fermes-écoles , des apprentis des fermesrécoles. que vous renverrez dans leurs foyers. Personne ne sera propre au milieu sur lequel il doit exercer ; de là naîtront de graves mécomptes.
La meilleure école d'agriculture, selon nous, est encore celle du foyer domestique, celle que dirige le chef de famille , celle dont la pratique est enseignée par le père à son enfant. Un bon agriculteur ne s'improvise pas ; il n'est point indifférent de lui mettre dans les mains un livre ou un fouet, de l'envoyer à la
ferme-école ou au champ garder les troupeaux. Dans ce métier, plus que dans tous les autres , il est indispensable de prendre au commencement. Du faible enfant qui conduit et garde quelques brebis au vigoureux toucheron qui dirige seul et avec aisance, à l'aide d'un chien, un troupeau de bœufs, il y a toute une école d'apprentissage , de rubriques , de tours d'adresse , qu'on ne connaît qu'après avoir souvent et longtemps pratiqué.
Il en est ainsi de tontes les choses agricoles ; les plus vieux cultivateurs, les plus expérimentés dans la pratique ont toujours quelque chose à apprendre, parce que rien n'est varié, mobile et inconnu comme les pl^omènes de la production, comme les mystères de la nature.
L'instruction agricole est utile , personne ne le nie, mais à quoi servira-t-elle devant l'excessif morcellement de notre sol? Nous avons vu' qu'aucune amélioration , aucun progrès n'était, quant à présent, possible; Alors que devient toute cette demi-science prodiguée en pure perte? N'est-elle pas un danger? Au lieu de guider l'agriculteur, ne peut-elle pas l'égarer, le fourvoyer, tout au moins , dans les voies ténébreuses des tentatives.
Après la révolution de Février, on a absolument voulu faire quelque chose de nouveau pour Tagriculture. Les organes de la publicité, les comices agricoles, les sociétés et congrès régionaux avaient crié si haut et si fort que l'ignorance des masses était un obstacle infranchissable , invincible pour le progrès, que, tout de suite on s'est hâté de créer un remède excellent pour une propriété compacte et pour un peuple chez lequel l'instruction élémentaire serait la généralité et non une rare exception.
On le voit» chez nous, c'est toujours le même esprit qui pousse aux mêmes fautes ; on met toujours la charrue avant les bœufs, le progrès avant les moyens pratiques de l'organiser. De là les mécomptes de toutes sortes qui viennent sans cesse et toujours assaillir et perdre toutes les améliorations.
Prenez la statistique de l'instruction primaire et voyez combien peu d'enfants jouissent des bienfaits de l'éducation élémentaire , et vous aurez la conviction
qu'il faudra bien du temps et de la peine pour atteindre le chiffre du nombre des élèves fixé pour chaque ferme-école ? Il y a déjà à ce sujet en France , cela est triste à constater, une complète indifférence dans nos campagnes. Quoi qu'on en dise , nos cultivateurs avec leur admirable bon sens ne voient pas bien les avantages d'une éducation professionnelle qu'il faudra presque voir recommencer lorsque les enfants instruits dans les fermes-écoles retourneront dans leur village.
Les fermes-écoles sont pour le budget une charge énorme; chaque enfant ne coûtera pas moins de quinze cents francs au Gouvernement , et tout cela pour dresser un maître valet que la conscription prendra au sortir de l'école , juste au moment où il pourrait rendre quelque service à la société.
Le projet de M. Tourret, adopté par la Constituante, comporte quatre cents fermes-écoles, et un personnel enseignant de ^eux mille professeurs.
Ces deux mille professeurs sont ainsi rétribués :
Un directeur avec un traitement de 2,400
Un chef de pratique 1 ,000
Un surveillant comptable 1 ,000
Un vétérinaire 500
Un jardinier pépiniériste 1 ,000
Total pour chaque ferme-école. . . . 5,900
Ce qui donne pour les quatre cents fermes-écoles de toute la France 2,360,000
f^ nombre des apprentis est de trentetrois en moyenne par ferme-école, ou , pour toute la France , de treize milUe deux cents. Chaque élève coûte par an deux cent cinquante francs, tant à titre d'allocations administratives, indemnité au directeur, pécule , etc. , soit par an 3,300,000
Quatre cents primes de 400 francs chaque 160,000
Subvetitions annuelles, envois de livres, d'instruments, de bétail, de plantes et de graines , etc. , soit par an 1 ,200 francs par ferme-école , et pour toute la France 480,000
Total.. 6,300,000
Ce chiffre, vu Tétat désastreux de nos finances, est fait pour faire réfléchir, surtout si Ton songe que le succès est au moins douteux.
C'est en soupesant toutes les améliorations prônées par l'esprit d'innovation moderne qu'on trouve que le bagage est léger. L'organisation de l'instruction agricole , très-bonne et très-féconde idée en soi pour des temps meilleurs, pour un peuple, non plus intel-
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ligent, mais plus instruit, n'aura été qu'une brillante fanfare jouée par et pour quelques hommes plus préoccupés de faire du bruit que d'améliorer lentement, mais progressivement et sûrement, la situation morale, intellectuelle et physique du peuple.