‹ Subsistances et populationsChapitre 12 sur 41 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

LE LIBUE-ECHANGE.

Après les partisans de l'organisation du crédit foncier , de l'enseignement agricole , nous avons en France une autre série d'économistes qui se sont faits les échos et les promoteurs d'une grande réforme opérée en Angleterre , la liberté des échanges. Nous ne parlerons ici de cette vaste question, qui est

comme tout un nouveau monde ouvert aux investigations de la science , que par rapport à Tagriculture.

Que peut gagner l'agriculture à la liberté des échanges ? Rien. Et en eflfetpour exporter librement, pour échanger avec avantage, il faut avoir de l'excédant , il faut être surchargé de denrées , les voir à vil prix. Est-ce là notre position en France? Quel est le produit , la matière première qui n'ait pas de débouchés à l'intérieur, qu'on ne soit pas certain de vendre avec avantage ? Grâce au dépérissement de notre agriculture et à la diminution notable de ses produits , toute notre ^ production est au-dessous des besoins de la consommation. Si le prix des denrées ne monte pas, ce n'est pas faute de débouchés, mais parce que la fortune publique , le salaire des masses , ne peut pas les payer davantage.

Les matières premières n'augmentent pas toujours en raison du nombre et de la proportionnalité des demandes; il est une loi inexorable qui pèse sur les marchés, et s'oppose invinciblement à toute augmentation de prix qui ne serait pas en parfait rapport avec les facultés pécuniaires du plus grand nombre.

Pour sauver l'agriculture , pour mettre les subsistances à la portée de tous^ il ne faut pas augmenter les débouchés extérieurs , si tant est qu'une seule de nos denrées alimentaires puisse se placer à l'étranger avec avantage , mais surexciter la production , la doubler, la quadrupler, atteindre la limite maximum.

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Les exportations de subsistances ou de matières prejuière$ se font toujours au détriment du peuple qui exporte; en étendant le marché , vous augmeatez la consommation, partant les prix, et tout cela pour le plus grand malheur du ]ieuple , le salaire n'augmentant pas en raison directe de la cherté des substances nécessaires à la vie.

— L'agriculture sera sauvée , disent les partisans de la liberté des échanges , le jour où elle pourra librement exporter et recevoir toutes les denrées, tous les produits.

Emporter quoi ? Est-ce du blé ? Mais nous savons d'une manière certaine , irréfutable , que notre production en blé est malheureusement bien au-dessous de nos besoins , que chaque habitant n'a par année que 1 hectolitre 72 litres de froment à consommer, ce qui est insuffisant de près des trois quarts. Mais nous admettons , pour un moment, que notre population trouve le secret de se passer de pain, que les producteurs puissent disposer de toutes leurs récolte^ en froment, où exporteront-ils cette récolte? Est-ce en jfuogleterre où il n'y a plus que de faibles barrières qui s'opposent à l'introduction des céréales? Non, évidemment , d'abord parce que le sol de l'Angleterre suffit presque à la consommation de ses habitants et , ensuite , parce que les frais de transport par terre en France , de France en Angleterre par mer surhaussent tellement le prix de la denrée rendue sur

les marchés de consommation que ce prix est presque toujours (le beaucoup supérieur à celui payé dans le pays où l'on croit trouver un débouché avantageux.

Les partisans du libre-échange ne savent pas combien le prix et les difficultés du transport influent d'une manière directe et onéreuse sur le montant de revient d'une denrée aussi lourde, aussi encombrante, aussi susceptible de détérioration que le blé. Lorsque la France jouira d'un vaste système de moyens de transports à bon marché, il sera peut-^être temps d'étudier cette question; mais dans l'état d'infériorité, dans le manque presque absolu de voies de communication , demander une réforme aussi importante et aussi radicale que la liberté des échanges , c'est vouloir livrer la France à la merci de l'industrie anglaise et nous créer à coup sûr des difficultés financières et industrielles inextricables.

Est-il un pays en Europe où nous puissions songer à exporter des céréales ? La disette de 1 847, en dévoilant notre misère sous le rapport des subsistances, nous a révélé la richesse de nos voisins. Tout autour de nous, même en Espagne, nous avons trouvé d'abondantes ressources. Si les bienfaits d'une importation de céréales par grandes masses n'ont point été aussi grands qu'on était en droit de s'y attendre après de si énormes sacrifices, la faute en est à l'insuffisance de nos moyens de transports. Nos ports de mer regorgeaient de denrées qu'il était impossible de faire

refluer vers l'intérieur. Le Gouvernement fut obligé de mettre à la disposition du commerce tout son personnel de transports militaires , les fourgons de son artillerie et encore, dans certains pays, le prix de rhectolitre de blé atteignit-il des prix fabuleux.

— Si la France ne peut pas exporter de céréales , elle exportera du vin, des eaux-de-vie.

De Teau-de-vie tant qu'il plaira aux libres échangistes, si les gouvernements étrangers veulent abaisser, sans réciprocité, les barrières qu'ils ont élevées contre rintroduction dans leurs états de ce liquide malfaisant.

En ce qui concerne le vin , qui est une denrée de première nécessité , nous déclarons que notre population est bien capable d'absorber tous nos produits en ce genre- Nous avons vu, dans le cours de cet ouvrage, que la masse de toutes boissons , vin , bière , cidre et poiré, n'était pour chaque Français et par an que de 1 hectolitre 12 litres, c'est-à-dire, moins d'un quart de litre par jour. Évidemment ce ne sont pas les consommateurs qui manquent aux produits ; les

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pays (le vignobles pourraient quadrupler leur production que les besoins raisonnables de notre population suffiraient, et au-delà, pour les écouler.

Qu'est-ce qui s'oppose donc à une plus grande consommation ? Bien des raisons, et la première de toutes, la plus impérieuse, c'est que lorsqu'une population n'a pas le nécessaire, elle ne saurait se donner presque le superflu.

L'abolition de l'impôt sur les boissons, ce testament de la Constituante de 1848, a été ajournée à un an par la Législative de 1 849. Ce n'est qu'à partir de 1 851 que nous verrons peut-être disparaître un des plus grands obstacles à l'extension de la consommation et accroître la demande dans une proportion directe au dégrèvement. Cepettdant, dans les reproches qu'on adresse au Gouvernement, on veut bien compter avec l'impôt , mais il faut aussi compter avec la misère. Le mal n'est pas seulement dans le haut prix des taxes , il est aussi dans les frais de production, dans la cherté excessive des tran^orts , dans les sophistications, dans la concurrence anarchique du commerce et aussi dans le peu d'aisance des masses.

Donnez à la France du calme, de la stabilité, rendez possible la' consommation par des améliorations successives et véritablement charitables ; avec les taxes sur les vins , supprimez les droits d'octroi , laissez le travail reprendre partout, en facilitant toutes les tentatives sagement qonçues, et les propriétaires de

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vignes , aujourd'hui à-peu-^près ruinés , verront licitement s'écouler leurs produits sans le violent et très-dangereux remède du libre-échange.

A propos des impôts et des droits d'octroi, nous reviendrons sur cette importante question des boissons et nous n'aurons pas de peine à prouver que les entraves de toute nature qui pèsent sur la production vignic»le sont le plus grand obstacle à l'écoulement des produits. Pour le moment, montrons par un extrait du rapport de M. Bocher combien l'impôt des boissons est contraire à la consommation , contraire à l'égalité , aux plus vulgaires principes de la science économique.

Dans l'Ain :

Prix de l'hectolitre en détail 41 36

— -PU gros 1 1 00

Inégalité à la charge du pauvre .... 30 36

Dans les Ardennes :

Prix de l'hectolitre en détail .... 65 23

— en gros 27 72

Inégalité à la charge du pauvre .... 37 51

Dans le Calvados :

Prix de l'hectolitre en détail 109 55

— en gros 39 00

Inégalité à la charge du pauvre, ... 70 55

Dans la Manche :

Prix de l'hectolitre en détail 93 22

— en gros 45 85

Inégalité à la charge du pauvre. ... 47 37

Dans le Nord :

Prix de Fhectolitre en détail 414 97

— en gros 43 85

Inégalité à la charge du pav/vre 71 12

« Ainsi, feit observer le journal la Presse qui commente les chiffres du loyal rapport de M. Bocher,. dans le département du Nord, l'ouvrier qui a besoin de boire du vin, pour entretenir et réparer ses forces^ s'il boit trois hectolitres de vin par an, ce qui n'est pas une bouteille par jour, paiera 344 francs 87 centimes , lorsque le riche ne paiera, lui, que 131 francs 55 centimes; différence, 213 francs 32 centimes I Mais non, il ne les paiera pas> car il ne boira pas de vin ; il n'en pourra pas boire ! »

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Après le froment ^ le vin et reau--de-vie , nous ne trouvons plus aucun produit de ragriculture qui ne nous soit envoyé , et par grandes masses , de Tétranger. Les laines, les ciiirs, les chanvres, les bois i etc. , viennent fort heureusement alimenta notre indui^rîe, sans cela nous serions aussi pauvres d'objets manufacturés que nous sommes misérableset déshérités sous le rapport des subsistaoœs.

Il ne suffit pas, pour qu'une réforme soit bonne , qu'elle soit juste , qu'elle contienne en germe de grands progrès , de puissantes améliorations , il faut qu'elle arrive en son temps : l'opportunité est tout en pareille matière. En France, le pays de l'imprevisalkm par excellence , on ne veut pas assez tenir compte de cette loi d'opportunité ; aussi voyons-nous les plus nobles projets avorter nûsérablémeait , parce que l'heure de la mise en pratique a été devancée, oubliée ou méconnue.

Le libre-échange est uû vaste proLiouje groa de prospérité ou d'innombrables calamités. Une nation

peut succomber , et à son insu , sous le poids d'une pareille réforme. L'Angleterre qui était menacée de mourir sous l'excès causé par l'accumulation des objets manufacturés de son industrie , a risqué le tout pour le tout , dans l'espoir d'allécher les autres nations. Laissons l'Angleterre faire son expérience , suivons-en de près les résultats. Lorsque nous connaîtrons bien les avantages et les défauts du libreédiange sur la prospérité matérielle de TAn^eterre , nous poturrons adopter ou repousser ce nouveau système. Juscpie-là, soyons prudents et nous aurons deu^ fois raison. Quand nous serons sûrs d'un lei^main et qu'il y aura surabondance de produits agricoles et manufacturés , lorsque notre population aura en suffisante quantité des suhsi^nces et du bienêtre , alors BOUS chercherons à en &ire profiter nos yoifiins. En attendant ^ n'allons pas chez les autres , l'ëgoisme de c^e doctrine empêchera |}eut-être nos étemels ^inemis de venir chez nous.

Constatons, avant de terminer cet exposé très-sommairedes doctrines <hi libre-^change, que depuis qudque temps il y a un refroidissement significatif à l'endroit des innovations anglaises. Qiacim reconnaît qne si, au point de v^ie humanitaire, la libre et fraternelle communication des hommes de tous les pays, de toutes les races, a fait des progrès, s'il y a tendance vers la paix universelle , les intérêts matériels pèsent d'un tnop grand poids dans la balance des nations pour

être méconnus. Ce n'est plus à coups de canon qu'on sefaitla guerre, c'est à coups de traités, de tarifs et de prohibitions , autre genre non moins dangereux , non moins expéditif de s'entre-tuer, d'affamer un peuple, d'effacer une nationalité.

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