‹ Subsistances et populationsChapitre 24 sur 41 · SEPTIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

SEPTIÈME QUESTION

Quelle est la quantité de biens communaux, de terres vaines et vagues, de friches, de landes, de pâtures, de marais et de vides forestiers, à mettre en céréales, sans nuire à l élève des bestiaux, ni à l'aménagement des bois, et en calcula/nt, d'une part, les frais de dessèchement et de culture, et, d'autre part, le rendement tant immédiat que moyen ?

L'étendue totale des terrés incultes est actuellement en France de sept millions d'hectares , oti plus du huitième de la superficie du territoire. La mise en culture de ces sept millions d'hectares n'augmenterait pas, quant à présent, notre production agricole en céréales et nécessiterait une dépense que ni l'État ni les particuliers ne peuvent supporter.

Occupons-nous de la question financière d'abord , nous traiterons la question agricole ensuite.

La première mise en culture de sept millions d'hectares , en admettant que les travaux se fissent en grand et par les procédés les plus économiques , coûterait en moyenne au moins 500 francs par hectare, ce qui donnerait une dépense totale de

trois milliards cinq cents millions. Les terres soumises à ce premier défrichement ne sont pas encore^ en rapport ; la seconde mise en culture , les amendements , les semences qu'il faut leur confier, les frais de la récolte, s'il s'en trouve, sont autant d'œuvres et de dépenses qui augmentent le déboursé primitif. Cette somme , où la prendre ? L'État est impuissant à la fournir, les particuliers sont-ils plus riches ? Si cette opération devait-être profitable, est-il permis de croire que l'industrie privée, 'd'habitude si alerte et si entreprenante , lorsqu'elle croit entrevoir un bénéfice à réaliser, se serait abstenue jusqu'à ce jour. Qu'on se souvienne des puissantes sociétés qui se sont formées pour défricher les terres incultes, vaines et vagues , dessécher lés marsûs , utiliser les , vides forestiers, et on verra que pas une d'elles n'a pu réussir ? C'est à ce point qu'il est quelquefois impossible de reconnaître , à l'aspect de certains terrains prétendus défrichés, les millions qui y ont été enfoub. La terre est plus forte que certains agronomes de cabinet ne pensent; pour vaincre sa nature, souvent sauvage , stérile , il faut les efforts sagement combinés de plusieurs générations. Les défrichements ne sont presque jamais une question d'argent, mais une question de temps ; la transformation qu'on cherche ne se paie pas , elle se conquiert par de la patience , du travail , de l'obstination , par là succession graduelle et combinée de pratiques plus intelligentes,

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plus rationnelles que coûteuses. Cette question nous ramène à l'utopie du crédit agricole , c'est-à-dire , à constater l'impuissance des écus lorsqu'il s'agit de dompter une matière aussi rebellé et aussi peu connue que la terre. Les animaux n'ont point été apprivoisés , ni soumis à la domestication , les plantes n'ont point été accliihatées en un jour; ce n'est qu'avec beaucoup de prudence, de patience, en tenant compte de tous les instincts, de toutes les aptitudes , par la succession non interrompue d'une même génération dans un même milieu , qu'on est parvenu à maîtriser les animaux , à acclimater les plantes. Qui peut dire que la terre soit plus docile ? Quel est l'agronome pratique qui n'a pas mille fois observé la tendance très-prononcée de certains terrains à donner certaines plantes, à retourner, quoi qu'on fasse , à son état primitif et sauvage ?

Au point de vue de l'économie agricole, c'est le plus faux de tous les calculs que de disperser ses forces , que de trop étendre le champ de ses opérations. En concentrant les ressources dont on peut dbposer sur un point» on obtient, avec la même somme de dépense , un résultat bien supérieur. Un proverbe agricole dit ; mieux vaut une tête de bétail bien nourrie et bien soignée que deux têtes mal nourries et mal soignées. Pour la terre , le proverbe est encore plus vrai que pour le bétail : un exemple le démontrera bien vite.

Nous supposons deux pièces de terre d'une même superficie, mais inégales, tant sous le rapport de la fécondité que sous le rapport du bon état du sol , des soins d'appropriation qui ont été donnés. Le propriétaire de ces deux terrains ne peut disposer que d'une certaine quantité de fumier, quantité juste suffisante pour Tun ou l'autre terrain ; que fera ce propriétaire , où trouvera-t-il le plus grand avantage, le meilleur rendement ? Est-ce en portant son engrais par parties égales sur l'une et l'autre pièce de terre, est-ce en portant cet engrais exclusivement sur le bon ou mauvais terrain ?

Pour un cultivateur la réponse ne peut être douteuse ; il portera sans hésiter, à défaut de raisonnement l'expérience acquise le lui dirait , le fumier dont il peut disposer sur la pièce de terre qui est en culture , qui se trouve dans les meilleures conditions pour donner au fumier toute sa valeur, toute sa puissance de pi*oduction , parce qu'avec moins de dépense , puisque la terre était en état , il aura , sur une de ses parcelles, un rendement bien supérieur à celui qu'il aurait obtenu en divisant la force productive.

Les terres incultes vaines et vagues sont en France, par rapport aux terrains cultivés, dans des conditions plus défavorables encore que les deux pièces. de terre qui nous ont servi d'exemple. Ce n'est pas quand l'agriculture de notre pays devient stérile , faute

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d'engrais, que nos cultivateurs iront, sans avoir aucun élément de fécondité à confier au sol , défricher les sept millions d'hectares que certains économistes veulent immédiatement mettre en rapport.

Donc, quant à présent , soyons sobres de défrichements ruineux et improductifs. Usons le fumier qui reste à notre agriculture à maintenir le peu de fécondité de nos terres cultivées, et n'allons pas, pour combattre la stérilité qui nous menace, éparpiller nos forces, les morceler, les anéantir.

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