LIVRE QUINZIÈME
RÉSUMÉ et' conclusion.
Se nourrir, se vêtir, se loger, voilà les trois servitudes auxquelles riiomme est soumis pour exister. L'histoire fiscale de la France, la seule histoire vraie selon nous , révèle un fait écrasant et qui explique notre décadence : c'est que nos subsistances ne sont plus en rapport avec les besoins de notre population. Le premier indice de ce fait porte sur la diminution de la viande. En consultant
les registres de la caisse de Poissy depuis 150 ans, les octrois des trente plus grandes villes de France , les mémoires de MM. Tolosan , de la Galaisière , de la Bourdonnaye, on trouve que chaque individu pouvait consommer par an, sous Louis XIV, 120 livres de viande. La révolution éclate, démembre la propriété , stérilise le sol et l'apiculture , ne donne plus pour ration annuelle à chaque Français, au commencement de l'Empire , que 35 kilogrammes de viande. Enfin , de nos jours , le relevé des octrois de 1,457 villes, les documents officiels fournis par le ministre, par le fisc, cet argus qui a pénétré tous les secrets de la production pour les frapper, la ration n'est plus que de 20 kilogrammes par an et baisse chaque jour.
La nourriture végétale qui énerve la terre tend donc à se substituer à la nourriture animale qui la fertilise. Cette transformation déplorable est due au morcellement de la propriété. Le morcellement est le fait le plus considérable de notre première révolution ; nous avons déjà expié cette faute par les plus cruelles vicissitudes , peut-être nous conduira-t~elle un jour à trembler pour notice nationalité I
Avons-nous besoin de le répéter, le morcellement^ en supprimant les prés, fait disparaître le bétail ; plus de bétail, plus d'engrais, plus de fécondité, absence graduelle et progressive de fertilité , dénuement , stérilité, mort.
La nourriture végétale épuise la terre , elle prend beaucoup , toujours , elle ne rend rien au sol , rien à l'homme qu'elle affaiblit, qu'elle énerve, qu'elle abrutit. La nourriture végétale, conséquence du morcellement , supprime le bétail , la charrue , elle remplace le travail des animaux par le travail de l'homme.
L'industrie n'échappe pas à cette décadence ; alors que le génie de l'homme enfante ces machines merveilleuses qui simplifient la main-d'œuvre, font baisser le prix de revient, rendent au travailleur toute son initiative ^n le délivrant d'un labeur mécanique et abrutissant, le morcellement de la terre, en faisant disparaître les matières premières, stérilise cette noble activité , surhausse les prix , fait diminuer les salaires et conduit nos populations au dénuement et à la misère. C^est une grave erreur que de croire que les machines font diminuer la rémunération du travail ; le prix des matières premières seul influe sur le salaire de l'ouvrier. Que l'industrie trouve en abondance tous les aliments nécessaires à son existence et vous verrez monter le prix de la transformation en raison directe de rabaissement du prix d'achat. La vente des produits manufacturés suit la même progression; cette activité dans les transactions profite au commerce dont la mission consiste dans l'édiange et la distribution des produits de l'agriculture transformés par l'industrie.
Toutes les questions matérielles qui se rattachent au sort de rhumanité reposent donc sur la terre. La première Constituante a méconnu cette vérité et nous en sommes arrivés à regretter que, tout eb affranchissant la propriété, nos pères n'aient pas compris qu'il était indispensable de régler le droit, de le circonscrire, faute de quoi les lois de la nature seraient violées et la production anéantie.