LIVRE TROISIÈME
La révolution de 1789, en abolissant la féodalité et en proclamant l'égalité devant la loi, fit disparaître les serfi, les bourgeois, les seigneurs. Par suite, les. biens ne furent plus ni nobles ni roturière, en fiefs pu soumis aux redevances , mais à la libre et complète disposition de leurs propriétaires. La distinction des biens nobles ou roturiers étant effacée, la succession se trouva distribuée avec égalité. Les droits de primo-
gèniture, de masculinité, la distinction des propres, des acquêts, le retrait linager, tous les privilèges des institutions aristocratiques des biens nobles furent abolis. Il n'y eut plus ni patriciens ni plébéiens, les hommes se trouvèrent tous citoyens français, la propriété fut affranchie et inviolable.
Les avantages attachés à la propriété sont dès lors illimités, c'est le droit de jouir et de disposer, de dénaturer y détériorer y perdre, abuser, sauf, cette restriction est dérisoire , à ne pas user de ce droit d'une manière contraire aux lois et règlements.
La Constituante, emportée par l'esprit révolutionnaire qui la dominait, n'a pas pensé que, dans l'intérêt général, il convenait de réglementer ce droit, de lui poser des limites infranchissables , faute de quoi le droit privé dominerait le droit public, et la liberté de quelques- uns s'exercerait au détriment de tous.
Celui qui serait venu dire à rassemblée Constituante de 1789 que le sel de la France, alors possédé pour plus des deux tiers par la noblesse et le clergé, que ces hnmenses domaines, tous d'une pièce et couvrant de vastes superficies de terrain \ deviendraient un jour la propriété de vingt-hmt millions de citoyens, aurait été pris pour un fou. Hé bien! ce qui, au commencement de la révolution, pouvait être regardé comme une utopie est aujourd'hui une triste et funèbre vérité. En moins d'un demi-siècle, sous les yeux de la plupart de ceux qui, sans s'en douter.
avaient frappé la propriété d'un coup dont elle ne se relèvera peut-être jamais, le sol est devenu la proie d'un morcellement insensé. Sous l'action dissolvante de ce fait, toutes les conditions de stabilité et d'ordre ont été détruites^ la masse des subsistances a diminué d'une manière sensible, la dette foncière s'est accrue dans une énorme proportion, toutes les améliorations pratiques sont devenues impossibles , le progrès est resté à l'état de théorie, de science.
Ail milieu d'un pareil chaos, la famille ne pouvait être que fortement ébranlée. L'autorité paternelle, dont la monarchie avait voulu augmenter le pouvoir en lui accordant le droit d'exhérédation et même celui de faire déporter les enfants rebelles à l'île de la Désirade, n'est plus resté qu'une vaine puissance, allant s'affaiblissant chaque jour, frappée au cœur par des lois qui, toutes, tendaient à diviser, à éparpiller, à émanciper, alors qu'au contraire il aurait fallu réunir, concentrer, organiser.
Ce n'est que trop tard, alors que le mal était presque sans remède qu'on s'est aperçu qu'il y avait solidarité, connexion complète et intime entre la propriété et la famille, qu'il n'était pas possible de
toucher à Tune, sans affaiblir Fautre, de mobiliser le sol, sans diviser, détruire le foyer domestique, sans disperser les enfiuits et les livrer sans^ guide, loin de Tœil et de la puissance du patriarche , à tous les dangers d'une société en fermentation.
Aujourd'hui, en présence des audacieuses attaques qui sont venues mettre en question la propriété et la famille, bouleveiserife^fond en comble l'ordre social, chacun se demande d'où vient le mal ; qui peut produire ces commotions périodiques qui arrivent comme à jour fixe et à chaque fois plus menaçantes ?
D'où vient le mal? c'est l'histoire d'une goutte d'eau produisant une avalanche qui va, ravageant, anéantissant, ensevelissant tout ce qui se trouve sur son passage.
Une petite cause, de grands effets, l'histoire de l'humanité est là.
Au premier abord, quoi de plus magnifique que cette loi qui, en affranchissant le sol, relève la dignité humaine et lui donne la liberté? Quoi de plu§ fraternel que cette loi des successions qui répartit les biens du chef de la famille par] pMtions égales entre tous les enfants. Evidemment, ce sont là de .grands bienfaits et nous comprenons aujourd'hui avec quels sublimes transports, quels élans pasâonnés durent être saluées ces réformes qui promettaient tout un monde nouveau et splendide au bonheur de l'humanité.
Mais l'enthousiasme ne devatt être que de courte
HISTOIRE DU MOHCELLEMENT. 89
durée ; la Constituante , en exagérant le droit de propriété, avait ouvert la porte aux abus et créé, pour plus tard , la monstrueuse avalanche qui menace aujourd'hui Tordre social.
Les réformateurs modernes auront beau dire et beau faire, tous leurs beaux systèmes s'effacent et tombent devant cette grande loi de la nature : vivre ! Donnez à un peuple les plus belles institutions, les lois les plus complètes, l'organisation la plas sage, toutes ces choses sont vaines, si vous ne lui donnez en même temps les moyens de se procurer toujours et partout les objets de première nécessité. Cette condition de subsistances à un bon marché accessible à tous est une loi inexorable, aucun peuple ne peut impunément l'enfreindre. Les belles théories ne nourriront jamais que l'esprit d'une nation : les estomacs , cela est vulgaire à dire, veulent avant tout quelque chose de plus substantiel, de plus positif.
Le premier, le plus indispensable de tous les intérêts sociaux , est la subsistance ; tant que vous n'aurez pas résolu le problème de l'alimentation, vous n'aurez semé que du vent, vous ne recueillerez que des tempêtes.
Pour appuyer notre assertion , ouvrons* le beau livre de M. Louis Marchai sur les subsistances.
« L'antique monarchie de Saint-Louis et d'Henri iv, s'est écroulée en 1 792 aux cris de famine poussés par la multitude. L'Empire lui-même commença à péricliter dès le terrible hiver de 1812. La grande cherté de 1829-30 était l'avant-coureur de la chute du gouvernement de la Restauration. Nous avons vu enfin celui de Juillet périr quelques mois après la disette de 1847.
» Ces faits parlent trop haut pour que nous voulions^ les affaiblir par des commentaires.
» Si l'abîme des révolutions peut être fermé, c'est en portant une attention constante sur la question des subsistances. »
Que tous les hommes de cœur se mettent donc activement à l'œuvre ; il n'y a pas de trop de la bonne volonté et du dévoûment de tous pour chercher lasolution pratique demandée. Cette solution , d'où, dépend l'existence matérielle de tout un peuple, doit être trouvée , il y va de l'avenir, . du repos et do. bonheur de l'humanité.
HISTOIRb; DU MORCELLEMENT. 91
Maintenant prenons J 'histoire du morcellement à son commencement, en 1789; suivons-en page à page, ligne à ligne, les progrès et nous aurons la conviction que c'est de là que vient cet état de malaise, de souffrance et de misère qui engendre et perpétue les révolutions.
Mais aussi bien et avant tout, puisque nous étudions consciencieusement cette question, remontons plus haut, voyons TeflËet produit par la propriété féodale sur la masse des subsistances, constatons le rendement moyen des récoltes de première nécessité, comparons ce rendement avec le chiffre de la population et, de cette première donnée exactement vérifiée, établissons des points de comparaisons avec ce qui existe aujourd'hui.
La propriété féodale comprenait de grandes superficies de terrain; dans l'origine, elle était plus pastorale qu'agricole. Le système de la jachère, qui esta la terre ce que le repos et le sommeil sont à l'espèce humaine, domine en souverain ; c'est la base de l'agriculture.
Nos pères, plus sages que nous, moins persécutés aussi par le besoin et la nécessité, parce qu'ils étaien*
plus prévoyants, ne violaient pas la fécondité de la terre jusqu'à extinction de tout produit, jusqu'à complète stérilité. Ils étaient économes des forces du sol, savaient ménager ces forces, les régénérer par le repos et avaient ainsi un rendement bien supérieur à celui que nous obtenons. Colbert, Vauban, Tabbé <jaliani, tous les économistes de l'école du dix-huitième siècle et les enquêtes ouvertes à cette époque dans les provinces, constatent que lé rendement était en moyenne, pour les céréales et pour toute la France, de IST pour 1 de la semence.
C'est là un fait capital et qui n'est plus contesté ; l'ancien régime de la propriété était favorable à la production. Ce qui le prouve, c'est que, même ea tenant compte de l'augmentation de la population et de la dépréciation de l'argent, le prix du blé sur les marchés était moitié moins cher qu'il ne l'est aujourd'hui.
Par les prairies , les vastes parcours, les jachères livrées à de nombreux troupeaux, la propriété féodale remettait avec prodigalité à la terre la fécondité qu'elle lui avait prise. L'équilibre n'était jamais rompu, il y avait même amélioration constante du sol, ce système permettant d'avoir plus de bétail et , par conséquent, plus de fumier.
A cette époque, la France n'était tributaire d'aucune nation ; son agriculture fournissait à tous ses liesoins en blé, viande, vin, laine, chevaux, bois, etc.
HISTOIRE DU MOKCELLEMËNT . 93
La France exportait même certaines denrées et augmentait ainsi son numéraire.
Ge ^stème , qui ne serait plus aujourd'hui à la hauteur du chiffre de notre population ni par la production des subsistances, ni par la masse du travail à répartir à tous les bras inaetifs, n'en doit pas moins être jugé comme bienfaisant. Les cultivateurs apprendront peut-être trop tard à connaître les déceptions de toutes sortes qui les attendent lorsqu'ils voudront se rendre un compte exact des résultats produits par certaines nouvelles méthodes appliquées à certains produits exotiques.
Cependant un des grands vices <iu système féodal résidait dans la trop grande étendue des domaines ; l'excès de surface faisait négliger les terres de médiocre qualité, ce qui était autant de perdu pour la production; Pabondance faisait sans cesse ajourner des réformes utiles, souvent peu dispendieuses et cependant fécondes en résultats certains et productifs. Depuis Olivier de Serres et Sully, personne n'avait d'intér^ au progrès ; feute dépopulation pour consommer les produits, l'agriculture languissait, périclitait même d'une certaine façon, manquant de cet aiguillon de nécessité et de concurrence qui enfante aujourd'hui des miracles.
La division du sol quî devait avoir pour premier eflfetd'intéresser plus de monde à la culture, d'appeler le progrès, de faire infailliblement augmenter la masse
des subsistances, a donc été une bonne chose ; mais le but que s'était proposé la Constituante a été dépassé par la loi d^ 1789 ; faute d'une limite raisonnable fixée à la division du sol, la terre a été dépecée avec avidité , brutalement. La conquête du droit de propriété a fait tourner bien des têtes et, rapidement, de folies en folies, nous sommes arrivés au morcellement.
La fin du dernier siècle et tout ce que nous avons vu de celui-ci a été marqué par une maladie,, passée aujourd'hui dans les masses à l'état chronique. Posséder, avoir un coin de terre au soleil, voilà le rêve de toutes les générations qui se sont succédé depuis soixante ans. Les nations caressent toujours une marotte ; l'histoire des peuples est pleine de ces entraînements singuliers qui prennent souvent le caractère de la démence et feraient douter de la raison humaine, si la loi de réaction, loi constante, inévitable, ne venait contrarier et arrêter la loi d'impulsion.
Après l'affranchissement de la propriété, le peuple libre, le peuple souverain, comme l'appellent ses flatteurs, qui possédait déjà à-peu-près le tiers des
terres, tiers soumis à tous les impôts du roi, aux droits féodaux de la noblesse, à la dîme du clergé, fut comme pris de vertige en pensant qu'à l'avenir les charges fiscales seraient équitablement réparties sur toute la propriété foncière. Chacun voulut, tant le doute était permis après des siècles de servitude, s'assurer, par la réalité de la possession , que le nouveau droit n'était pas une fiction. Le peuple se rua donc sur la propriété, poussé par l'emportement d'un désir longtemps comprimé, et le morcellement des deux tiers de propriété restants commença alors pour toute la France et sur une grande échelle. La plupart des acquisitions de ce temps furent faites sans bon sens , contre toutes les règles d'une économie sagement entendue. Chacun voulait unebribe de cette propriété aflranchie, dont le peuple émancipé devait faire, au dire des économistes et des philosophes encyclopédistes d'alors, une terre promise, un paradis terrestre.
Les travaux agricoles qui s'exécutèrent alors furent immenses ; on eût dit que le sol de la France avait été remué comme par enchantement, le peuple opéra des défrichements considérables ; il n'y eut pas un coin du sol vendu qui ne donnât lieu à des travaux obstinés, souvent poussés avec acharnement, quoique presque toujours sans succès, faute d'une direction éclairée. De tous côtés, dans les campagnes, ce fut une émulation générale et passionnée ; chacun semblait
retrouver de nouvelles forces en recouvrant de nouveaux droits.
Évidemment , jusque-là , la loi de 1789 a été un grand bienfait, un grand service rendu au peuple que le travail instruit, que la propriété moralise.
Mais cette apparence de calme et de prospérité ne devait pas être de longue durée ; la révolution marchait à pas de géant, détruisant les abus, (gérant des réformes, établissant une première constitution. Pour une concession tardivement faite, péniblement arrachée au pouvoir, le peuple réclamait de nouveaux, de légitimes droits et, peu à peu, le vieil édifice social s'aflfoissa sur sa base. Pour conjurer la tempête prête à éclater, la noblesse et leclerçé semblèrent un instant s'exécuter de bonne grâce, mais ces deux ordres n'eurent pas le sentiment de la grand^;ir d'un pareil sacrifice ; ne voulant pas abdiquer complètement, ils tombèrent, s'enfuirent à l'étranger ou furent fraj^és. Pendant cette triste et odieuse époque, les biens des émigrés furent confisqués d'abord, et vendus ensuite. De ce jour, la division de la propriété ne rencontra plus de bornes, le fléau du morcellement fut complet.
Les moins timides se présentèrent devant les magistrats des chefs-lieux de district et achetèrent, presqae pour rien , les riches domaines des seigneurs et du clergé, domaines dont les propriétaires étaient alors dispersés par les persécutions ou immolés sur l'échafaud révolutionnaire. Les acquéreurs de biens
nationaux, peu confiants dans les titres d'une propriété dont la prise de possession ressemblait plus à une spoliation qu'à une vente régulièrement faite et byalement pay^e , se hâtèrent de dénaturer les domaines, d'en extraire tous les produite possibles et de disperser le sol dans les mains du plus grand nombre, afin que la masse des détenteui^ à déposséder effirayât un jour ceux qui seraient tentés de contester la validité d'adjudiçatioas faijtes au profit d'un gouvernenient spoliateur.
Il est facile de le comprendre, dans cette période de tmubles, dans cette grande expropriation révoluttonr ]^ii%, le morcellement prit des proportions immca^es: ce fut, sur toute la France, comme une vaste ei dégontafflite curée.
LalMM;yrgeoîsie qui jusque-là ne s'était occupée que de eeoHa^rce et d'industrie , se voyant gorgée des asiignats et mandais taritoria^x que le gouvernemeni ne pouvait refus^> puisqu'ils avaient été émis par lui, ne perdit pas la tète. Dans cette afi^re, elle apporta l'activité et l'audace du 4îommerçant, le calcul et r intelligence de l'indu^striel. Sous l'actioû incessante et corrosive de la bourgeoisie^ les biens de la noblesse
98 SUBSISTANCES ET POPDLATIONS.
et du clergé furent dépecés comme à Temporte-pièce, elle vendit de la propriété comme Bile vendait les produits de son industrie, en détaillant. Pour faciliter et accélérer les ventes qui pressaient, tant alors on était peu sûr d'avoir le lendemain ce qu'on possédait la veille , le commerce et l'industrie introduisirent le crédit agricole, cause incessante de ruine pour le propriétaire. Sous l'action du crédit agricole et des ventes à long terme de paiement, au moyen de ces appâts aussi séduisants que trompeurs, l'avidité dés habitants de la campagne ne connut plus de bornes : le crédit servit à alimenter le feu des endières. Dans cet état, les masses ne raisonnent plus, elles sont insensées.
Une fois le gouffre du crédit agricole ouvert, tous s'y précipitèrent comme à l'envi, tète baissée. C'est alors que l'on vit, sur divers points de la France, se former de puissantes associations de capitalistes, plus tard nommées bandes noires, et dont il a déjà été parlé. Les opérations de ces sociétés consistaient à revendre au détail et à crédit les grands domaines confisqués pendant la révolution ou ceux qu'avec la loi d'égalité de partage dans les suoeessions, les familles n'étaient plus assez riches pour conserver.
Par la suite, ce genre de wmmerce se généralisa^ entra tout-à-fait dans les mœurs et, aujourd'hui, la vente au détail est la règle, et la vente en bloc l'exception.
L'Empire, plus occupé de conquêtes, de guerres et de victoires que d'agriculture, de commerce et d'industrie, n€ prit pas garde à ce qui se passait. Qu'importait au grand capitaine, à l'empereur et roi, le morcellement de la propriété I Pour un riche domaine vendu et dépecé, il donnait à la France une province ou un royaume de plus. Les subsistances du peuple venaient-elles à manquer, l'industrie avaitelle besoin de matières premières, le commerce de nouveaux débouchés, il ouvrait à volonté les riches greniers de l'Europe, mettait la main sur les lieux de productions industrielles, et créait, par les traités avantageux qu'il savait imposer, de nouvelles voies à son commerce : les droits de la conquête pourvoyaient et suffisaient à tout.
Mais lorsque l'heure des grands désastres de 1815 eut sonné, lorsque la France se trouva réduite et œmme enserrée dans ses limites actuelles et, pour ainsi dire, comme abandonnée au milieu de l'Europe coalisée ; lorsqu'epfin il ftillut vivre de ses propres ressources et qu'il ne fut plus possible de se fair^ illusion, la plaie du morcellement apparut dans sa hideuse vérité. '
A cet aspect les chambres s'émurent , les plus grands esprits se questionnèrent avec anxiété et c'est alors qu'on vit se produire à la Chambre des Pairs ce projet de loi despotique et stupide sur le droit d'aînesse dont nous avons parlé dans le précédent livre.
Jusque-là, ce fait capital, le morcellement de la propriété, était passé inaperçu, personne n'y avait pris garde, pas plus au point de vue agricole qu'au point de vue de la famille et , par suite , de la stabilité de nos institutions.
lies réclamations incessante, les menaces des émigrés à l'endroit des biens qui avaient été vendus pendant la révolution, accélérèrent aussi beaucoup' la grande et détestable œuvre de la division du sol. Les acquéreurs de biens nationaux redoublèrent d'activité pour jouir, disposer, dénaturer, défigurer, détériorer, perdre, abuser des biens qu'ils avaient achetés et payés avec de mauvais chifibns de papier. On enchevêtra les parcelles les unes dans les autres, on supprima les limites connues des anciens domaines afin de les rendre méconnaissables, on démolit les châteaux pour en vendre les matériaux, on coupa les bois de hatite
futaie^ les mutations se succédèrent avec rapidité ; enfin le peuple en action fit tant et si bien, que la reprise des biens vendus parut aussi inique en droit qu'impossible dans la pratique.
C'est alors que le milliard d'indemnité en faveur des émigrés fut voté.
En 1830, L'avènement au pouvoir de la bourgeoisie mit à l'ordre du jour une nouvelle série d'idées qui paracheva l'œuvre de destruction de la propriété. Les fausses doctrines des conservateurs, le culte des intérêts matériels furent érigés en système. Le pouvoir Ëtcilita, par tous les moyens possibles, les abords delà propriété en promulguant ses lois politiques; il toléra, il encouragea même la Êicflité d'acquérir, les droits politiques du citoyen se mesurant, non sur sa capacité et sa moralité, mais sur la quotité des impôts payés. La haute banque qui trouvait son compte dans les gros intérêts produits par ses capitaux, poussa aussi vigoureusement à la roue. Le crédit, ce moyen ruineux pour l'agriculture , quoi qu'en disent les économistes, prit un développement factice, insensé. Encore quelques années de cette course à fond de train et le revenu fcMicier ne pourrait plus suffire à
t'acquit de Fimpôt et des intérêts de la dette. Enfin, de degrés en degrés, de sacrifices en sacrifices, d'emprunts en emprunts, il fut constaté que la propriété foncière en France devait plus de douze milliards I
Le jour où ce chiffre devint officiel , le peuple resta consterné ; il lui fut alors démontré que si, en 1789, il avait échappé au servage de la féodalité, ça avait été pour tomber, en soixante ans, sous un joug bien autrement terrible, celui du capital. La féodalité n'affectait que la liberté , mais le .capital devait asservir, tout à la fois , et la liberté et les intérêts matériels, c'est-à-dire, l'existence morale et physique de toute une nation.
Etonnez-vous donc maintenant si vous entendez dire aux hommes de cœur de ce temps-ci que notre dernière révolution est une révolution sociale, que le 24 février 1848 a posé un grand, obscur et solennel problétne. Du jour où vous avez écrit partout , en tête de notre constitution, sur le drapeau de la France, comme sur les murs de tous nos monuments publics, ces trois mots : Liberté , Égalité , Fraternité ! de ce jour vous avez pris l'engagement formel de mettre à l'étude l'amélioration du sort des classes souffrantes, d^arriver promptement, par le d^oità l'assistance, par de nombreuses institutions de secours mutuels, de prévoyance, de crédit et de travail, à donner satisfaction entière à des intérêts , à des besoins qui ne peuvent, sans crime de lèse-humanité, être méconnus
HISTOIBE BU MORCELLEMENT. 103
plus longtemps. Nous avons rapidement esquissé ITiisloire du morcellement ; chterehons*; maintenant son influence sur Tagricultare, sur les subsistances; montrons de quel poids énorme cette importante question pèse dans la balance des destinées de notre pays. Nous énumérerons aussi en passant les quelques palliatifs proposés pour conjurer le mal.
Si le morcellement n'avait pour eflet que de divises la propriété en petites parcelles insignifiantes, la chose né serait que curieuse à constattîr ; mais, malheureusem»it,,il n'en e^ pas. ainsi. Tout d'abord , ce qui frappe le plus dans cette plaie du m(M*cellement, c'est que toute amélioration, tout progrès sont impossibles» c'est que les lois de dessèchement et d'irrigation, ces deux wines fécondes de l'agriculture , deviennent ^ comme, nous l'avons déjà démontré, des non-sens, des impossibilités. On dit : les habitants des campagnes sont entêtés, routiniers, incapables de se mettre, à la hauteur de la science agricole moderne y. et on se trompe. Les cultivateurs ne sont pas plus fous que d'autres,. ils ont des yeux s'ils ne savent pas entendre. Lorsqu'une nouvelle méthode est consacrée par l'expérience, qu'elle est matérielle , visible, palpable, si elle n'est pas adoptée, c'est qu'elle est trop coûteuse
OU inapplicable mr les maigres sillons qu'on est forcé de cultiver à bras.
Ce que nous appelons le progrès agricole, c'est tout un système d'ensemble à exécuter sur une propriété, c'est d'établir entre les champ» et les prés une juste proportion, c*est de pouvoir combiner la rotation des récoltes , de manièiiB qu'en aidant fe nature par de copieux engrais, le sol ne reste jamais improductif, se repose en donnant certaines récoltes en foin. Essayez donc, avec le morcellement, d'appliquer à la culture du sol les nouveaux instruments, ces petites machines que la science a rendues si parfaites, si simples, si peu coûteuses, et les paysans de» quatre cinquièmes de la France vous montreront leurs bêchés : voilà leurs charrues , ils ne peuvent pas en avoir d'autre». Si vous parlez de bétail à mettre sous le joug, ils vous montreront l'exiguité de leurs champ» et leurs brs© amaigris par le travail ; ce sont aujourd'hui les seules et véritables bêtes de somme de l'agriculture. Instru^ ments et force , tout est au même niveau , au même degré de décadence.
Le progrès agricole ne date pas d'hier , voici bientôt un demi-siècle qu'il est constaté ; pourquoi donc le peuple des campagnes n'en use~t-il pas? N'avez-vous pas tout tenté pour le feire entrer dans les masses ,^ et cependant a-t-il fait un pas en avant? Ceux qui se croient forts , parient de l'ignorance du peuple , sans se douter que l'histoire de notre agri-
culture constate que les progrès possibles, les méthodes applicables font le tour de la France avec la rapidité de réclair. Voyez plutôt les nouvelles conquêtes, l'introduction de la pomme de terre, par exemple? Consultez les mémoires de Parmentier , qui est passé bienfaiteur de l'humanité pouf avoir exhumé d'un jardin botanique ce tubercule, expliqué son mode de culture , et les divers usages auxquels il peut être utilement employé? Combien a-t41 fallu de temps à la pomme de terre pour se populariser? ou plutôt , pourquoi la podome de terre a-t^Ue été admise sans conteste, avec trop d'engouement même pour sa valeur réelle, dans nos cultures? Pourquoi cette plante » qui promet plus qu'elle ne donne, s'est-^dle propagée à l'excès? c'est qu'elle est en rapport exact avec le délabrement 'du sol et dcm morcellement , c'est que cette plante est juste la monnaie de cesr petites parcelles qui , comme la pomme de terre , ne peuvent être cultivées qu'à bras. Tel sol, tel produit : rien n'est logique comme les lois de la végétation.
Donc avec le morcellement, pas de progrès, pas de sy^èmes agricoles possibles. Or , si le progrès n'est pas posinble, la plaie du morcellement est jugée. Mais poussons plus loin i^otre eicamen , passons en revue, pour les réfuter^ toutes les raisons données en faveur du morcell^nent. Nous ne reculerons devant aucune objection^ ayant avant tout à cœur d'écrire un ouvrage consciencieux et utile.
i06 SUBSISTANCES ET POPULATIONS.
Si vous supprimez le morcellement, disent les philanthropes, vous ruinez la culture à hras qui fait vivre tant de malheureux , vous mettez sans bravail et sans pain des populations entières.
Cette objection n^est pas* nouvelle , eHë a été faite pour l'industrie manufacturière, lors de rintroduction des machines. Cette objection sera éternellement fausse pour toutes les branches, du travail et de l'industrie ; il est dit qu'on la présentera à propos de tout et quand même , c'est la dernière barrière qu'on oppose au progrès et que le progrès franchit toujours avec aisance, aux applaudissements des masses qui ont l'instinct des grandes choses et foi dans la bonté de Dieu, qui ne veut pas que la science soit l'abrutissement et l'esclavage, mais l'affranchissement et la liberté.
Oui la culture à bras disparaîtra avec la suppression du morcellement exagéré, oui l'homme ne sera plus c(Mnme une bête de somqie, usant péniblement ses forces et son intelligence , violant sa noble nature par un travail qui le dégrade et l'abrutit;
L'introduction des machines dans l'industrie agricole et manufacturière est au contraire un grand
bien&it. Les machines rehaussent de plusieurs degrés le niveau de l'intelligence humaine, elles rétablissent rhomme dans son centre, lui donnent toute sa valeur, toute sa force, qui est plus dans la tête qui pense que dans les bras qui exécutent. Philanthropes! brisez donc les charrues sous le vaia prétexte qu'avec la plus modeste araire un homme, dans un tempis donné, fait, à lui seul , plus et de meilleur ouvrage que dix travailleurs à bras 1 Ne savez-vous pas que ces charrues qui fonctionnent avec tant de perfection et de facilité, loin de chasser les travailleurs , les appellent au contraire , les convient en foule à une tâche moins rude, mais qui demande plus de bras, plus d'intelligence , plus d'activité. Ces machines , si expéditives , veulent être constamment alimentées ; les sillons creusés par la charrue sont plus nombreux, partant la récolte est plus considérable ; de là, plus de travail pour ensemencer, récolter, battre et mettre en ^ange, etc. « Ce qui surabonde en France, dit M. LuUin de Châteauvieux, c'est le travail ; ce qui manque, c'est la justesse de son application. »
Toute nouvelle machine qui se monte, nous le ratons, est un grand bienfait; le travail se déplace un instant, il est vrai, mais c'est pour recruter des travailleurs.
En agriculture, comme en industrie ,^ le haut prix du travail à bwtô affecte sensiblement le prix de revient. C'est là un grand argument à faire valoir et qui
traoehe définitivement la question. Dam llntérèt gé^ néral , il ne faut pas que le prix des objets de première nécessité, subâstances ou objets manufacturés, soit surhaussé par une pratique vicieuse ou des déboursés «Lagérés. Or la culture à bras*, tous les économistes le reconnaissent, ùii toujours monter la moyenne du prix de revient à un taux hors de proportion avec le prix de vente. De plus, au point de vue agricole, le rendem^it est moins fort parce que le travail a manqué des conditions qui font le succès et de la rapidité des moyens d'exécution qui y contribuent. Le sillon, par la culture à bras est peut-être phis r^ulier, plus séduisant à Toeil, mais la terre n'est jamais assez profondément fouillée et retournée. Passé une certaine profondeur, les bras de l'homme sont imptûssants , il faut la charrue.
Si on savait combien en agriculture le temps est une diose précieuse, soit qu'on sème ou qu'on récolte, on reconnaîtrait, comme nous, que la rapidité d'exécution est déjà la moitié du succès- Un jour de retard dans les labours, et les semailles sont compromises; souvent dans le même champ, d'un sillon à l'autre, il existe une différence notable, parce que les uns ont été eosemencés le matin et les autres le soh\ Il faut être du métier pour savoir apprécier les nombreux avantages d'une prompte et facile exécution.
Philanthropes , parlez-nous donc maintenant de la culture à bras?
Quant à nous , et quoi qu'il arrive pour l'agriculture, quelle que soit l'augmentation de la population, quelle que soit la constitution de la propriété , nous ne craignons pas , nous ne craindrons de longtemps , de trouver dans nos campagnes les bras d'un homme de €œur forcés à l'inaction faute d'ouvrage. Les travailleurs manquent au contraire à l'agriculture; ici et là, partout, c'est une des grandes et justes doléances des propriétaires. A certaines époques, quel que soit le prix que vous mettiez à la journée d'un homme , cet homme vous feit défaut. •
La terre est un atelier où l'encombrement et la concurrence ne sont pas à craindre; les calculs les plus modérés portent à soixante millions d'âmes la population que le sol de la France peut utilement employer, et à plus du triple celle qu'elfe peut nourrir. Ces calculs, qui sont exacts, démontrent surabondamment que les craintes des philanthropes sont dkimériques, surtout lorsqu'ils prétendent qu'en restreignant le morcellement , c'est-à-dire la culture à bras , le travail doit manquer aux populations ouvrières.