LIVRE QUATRIÈ»ÏE
DÉBOÏSEMÏNT DU SOL.
Aux désastres causés par le morcellement excessif de la propriété foncière en France, désastres qui frappent d'abord Thomme physiquement et moralement, il faut ajouter la diminution sensible, la disparition prochaine de toutes les matières premières indispensables à l'industrie et, par conséquent, au bien-être de l'espèce humaine. Le morcellement est un dissolvant auquel rien ne résiste ; pour nous, ce
fait est synonyme de destruction, d'anéantissement. Plus nous observons le travail de décomposition opéré par le morcellement et plus nous sommes convaincus que dans l'ordre moral, comme dans Tordre physique, pas plus ridée que la matière, n'ont la puissance de se soustraire à cet affaissement complet, résultat de Textrème division, de l'éparpillement. Ce fait de décadence est toujours vrai ; que vous l'appliquiez au travail de la pensée, aux conséquences matérielles de la production, aux ressources de toute nature à créer pour l'agriculture, l'industrie ou le commerce.
La loi d'existence, la raison d'être, a des règles immuables qu'il ne faut ni exagérer, lïi méconnaître, sans quoi les conditions d'harmonie sont rompues et l'œuvre de création reste incomplète, souvent impossible.
Cette loi s'appelle l'ordre. Sans l'ordre, c'est-à-dire, la parfaite réglementation de toute chose, nous avons l'anarchie. Cette anarchie se traduit en France de tant et de si déplorables manières que ce n'est pas sans de vives et cruelles appréhensions que nous envisageons l'avenir.
DÉBOISEMENT DU SOL. iSi
Par exemple, une perte irréparable pour notre pays et la seule cause des grands désastres causés par les inondations, c'est le déboisement des montagnes. Bien que cette question soit un peu en dehors du sujet que nous voulons traiter, nous en parlerons cependant pour montrer les funestes effets du morcellement et combien une division irréfléchie du sol entraîne avec elle de désolantes calamités.
Les contrés montagneuses de la France sont les Alpes, les Pyrénées, les Vosges et le Jura. Autrefois les flancs de ces montagnes étaient couverts de vastes forêts dont le rôle bienfaisant est maintenant parfaitement connu. Les bois attirent et retiennent les nuages qui se résolvent en rosée, et dont les eaux, pénétrant jusqu'aux réservoirs intérieurs, alimentent les sources et tiennent les rivières à un niveau presque constant.
« L'effet du déboisement, dit M. Dugied, a été de détruire la double attraction des forêts et des sommets. La première attraction n'existant plus, la dernière seule ne suffit pas pour retenir les nuages : ils obéissent aux vents et portent ailleurs le tribut de leurs eaux. C'est ainsi que l'on passe dans les Alpes,
des mois, presque des années, sans recevoir de pluie, mais, tout-à-coup, les nuages arrivent de tous les points de l'horizon, s'entassent comme pressés par des vents opposés, et fondent en torrents qui entraînent tout dans leur cours.
» Si l'on ajoute au déboisement des forêts les défrichements non moins imprudents du sol, qui ont été exécutés depuis trente ans sur les flancs des montagnes, on concevra dans quelle progression le mal a dû s'accroître dans les Bassesr-Àlpes, surtout lorsqu'on saura que les pentes de ces montagqes forment avec l'horizon des angles de soixante-cinq à soixante-dix et jusqu'à soixante-quinze degrés. Il est impossible , sous une inclinaison aussi rapide, que des terres remuées et sans soutien puissent résister aux orages ; et comment le pourraient-elles, quand les pluies ordinaires suffisent pour les entraîner? L'auteur du projet de relioisement des Basses-Alpes, à qui nous empruntons ces renseignements, n'hésite point à dire que si l'on né se hâte de porter remède à cette fâcheuse situation, bientôt la population ira diminuant dans la partie hautie de ce département et cela avec une grande rapidité. »
Laissons maintenant parler M. Blanqui, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, chargé d'un rapport sur la situation économique des départements de l'Isère, Hautes-Alpes, Basses-Alpes et Var. Ce rapport est inséré dans le Moniteur des
17, 18, 21 et â9 janvier 1844, en voici les principaux passage»>:
<( Nous examinerons bientôt avec attetition les conséquences de ces ravages (ceux produits par les torrents), qui sont généralement attribués au déboisement, quoique le déboisement^n'en soit pas^ selon nous, la cause unique ; mais quelles qu'en soient les diverses causes, il est impossible de méconnaître le principal effet, qui consiste dans la déperdition croissante du capital agricole ou plutôt de la teire ellemême, chaque jour entraînée par les eaux dans une progression effrayante. Des phénomènes de détresse inouie se manifestent siir presque tous les points de la zone montagneuse , et la solitude y acquiert un caractère de désolation et de stérilité indéfinissable. La destruction successive des forêts a tari toUt à la fois, en mille endroits^ les sources et le (iombustible, c'est-à-dire, après la terre, l'eau et le feu. Entre Grenoble et Briaii^n, dans la vallée de U Romandiéi il existe plusieurs villages réduits à une telle pénurie de bois cpiè les habitante sont obligés de faire cuire leur pain à l'aide d'un combustible ammoniacal, composé de fiente de vadie desséchée au soleil. Si cpielque chose manquait à l'énergie d'une telle démonstration, j'ajouterais que le pain est généralement cuit pour un an, qu'on le coupe à coups de hache, et que j'ai retrouvé en septembre une des fournées de ce paid par moi-même entamée en janvier.
» Je me borne à citer ces particularités caractéristiques d'une situation qui tend malheureusement à se généraliser, et que nous expliquerons plus tard, en indiquant les moyens économiques d'y pourvoir. Je ne mettrai aucune réserve dans l'exposition du mal, parce que j'ai la'conviction intime que le remède existe, qu'il est praticable, simple et à la disposition du pays. »
Passant à la description des moyens de communication, l'auteur dit :
« Il n'y a que deux grandes routes royales qui parcourent les Alpes françaises dans le sens de leur longueur ; celle de Briançon à Gap, qui suit le bassin de la Durance en passant par Embrun, et celle de Grenoble à Digne par le bassin du Di*ac. Celle-ci vient rejoindre la première sur les bords de la Durance, à la hauteur de Sisteron , et se prolonge obliquement vers Nice , au travers du département des Basses- Alpes, par Barème et Castellane. C'est un des plus beaux travaux du Gouvernement actuel, et l'on ne saurait lui comparer que la route de Grenoble à Briançon par la vallée de la Romanche, en cours d'exécution, et que j'ai pu suivre dans toute son étendue. Une nouvelle route, parallèle à la ligne du Drac et à celle de la Durance, mais encore très-peu fréquentée parce qu'elle traverse un pays sauvage, s'élève à des hauteurs plus considérables que le Simplon et le mont Saint-Gothard. Il ne s'agit donc
que de relier ces grandes artères par des communications départementales, aujourd'hui très-insuffisantes et que nous prouverons bientôt être au-dessus des ressources de deux de ces départements. On se ferait toujours une idée très-incomplète de la viabilité dans les Alpes, si l'on supposait que le ré^me des routes n'y est exposé qu'aux éléments de dégradations communes aux autres parties du territoire. Les ingénieurs des Alpes sont toujours sur le pied de guerre , l'hiver pour déblayer la voie, au printemps pour la rétablir, en été pour la défendre des ravages des torrents. Un vent chaud, qui fait brusquement fondre les neiges, un orage suivi de pluies diluviennes, un troupeau de chèvres ou de moutons qui fait rouler une grêle de pierres, une avalandie qui tombe en travers du chemin, suffisent pour intercepter le passage. La nature abrupte et souvent effi^ayante du terrain ne permet pas d'éviter des pentes dangereuses et force les ingénieurs de suspendre les routes sur des précipices", dont la vue seule occasionne le vertige. Les ouvrages d'art se multiplient à chaque pas sous forme de ponts, de digues, de chaussées, de tunnels, où la poudre joue son rôle comme dans les batailles. Malgré ces eflforts continuels, la circulation est trèssouvent interrompue, et il se passe peu de mois sans que des aventures tragiques viennent jeter l'inquiétude et la terreur au sein des populations.
)> On devine aisément que la cherté des transporta
est la conséquence nécessaire d'un tel état de choses. En dehors de la ligne des routes royales, il n'y a plus que des sratiers décorés du nom trompeur de chemin de grande communication. Ces sentiers, à peine pra^ ticables aux mulets, présentent en tout temps des dangers inconnus dans les pays de plaine. La rencontre imprévue de deux bêtes de somme chargées suffit pour déterminer leur chute au fond des précipices. »
Décrivant l'action des torrents sur une partie de ces terrains, M. Blanqui s'exprime ainsi :
« Le sol, dépouillé d'herbes et d'arbres par TabUs du pacage et par le déboisement, porphyrisé par un soleil brûlant, sans cohésion, sans point d'appui , sa précipite alors dans le fond des vallées, tantôt sous forme de lave noire, jaune ou rougeâtre , puis par courants de galets et même de blocs énormes qui bcmdissent avec un horrible fracas, et produisent dans leur course impétueuse les plus étranges bouleversements. Lorsqu'on examine d'un lieu élevé l'aspect d'une contrée ainsi ravinée, elle présente l'image de la désolation et de la mort. D'immenses lits de cailloux roulés, de plusieurs mètres d'épaisseur, couvrent au loin l'espace, débordent sur des grands arbres, les cernent, les couvrent jusqu'au sommet, et ne laissait pas même au laboureur une ombre d'espérance. Il n'y a rien de plus triste à voir que ces échancrures profondes des flancs de la montagne, qui semble avoir fait irruption sur la plaine pour
riaonder de débris. A mesure quie ces flancs se creusent sous Faction du soleil qui réduit le roc en atomes, et de la pluie qui les diarrie, le lit du torrent s'exhausse quelquefois de plusieurs mètres par année^ jusqu'au point d'atteindre le tablier des ponts et de les emporter. On distingue à de grandes distances, au sortir de leurs gorges profondes, ces torrents étalés en éventails dé 3,000 mètres d'envergure, bombés vers leur centre, inclinés sur leurs bords, et s'étendant comme une montagne de pierres sur toute la campagne. »
Plus loin : « La description * sommaire que nous v^ons de faire des montagnes et de l'action des torrents , a déjà mis en relief les caractères distiiictifs de la contrée. C'est un pays de pâturages dans les régions supérieures , et de petite culture dans les vallées. Les forêts y sont fort rares et méritent à peine le nom de taillis. Généralement composées d'essences résineuses qui ne repoussent poiiit du pied , et dont oli ne peut couper les vieux sujets sans endoùimager les petits , livrées en outre au bon plaisir de la toute-puissance coo^munàle , car elles appartiennent pour leur malheur aux commune^, elles ont bientôt diâpaf u sous la hache du bâcheron et sotis la dent des animaux. Ge qui en reirte ne suffit plus aujourd'hui aux besoins les plus urgents des populations. Dans une foule de localités, ce n'est pas seulement la futaie qui a péri, ce sont les broussailles, les buis, les genêts, les bruyères, dont
les habitants se servaient tout à la fois pour faire du combustible , de la litière , et par conséquent , des engrais. Le mal s'est aggravé à un tel point que les propriétaires ont du réduire de moitié , souvent des trois cinquièmes , le nom de leurs bestiaux, faute de l'élément indispensable pour les entretenir. En même temps que leur pauvreté croissait avec le déboisement, les habitants, désormais placés dans l'impossibilité de nourrir leurs moutons pendant toute l'année, se sont vus obligés de louer leurs pâturages à des propriétaires de troupeaux , de la plaine du Rhône , qui viennent pendant la saison chaude, chercher dans les Alpes une nourriture que la €amargue et ses prairies salées ne fournissent plus. Moyennant une rétribution fixée par tête de bétail , les communes abandonnent aux pâtres de la Crau , et même du Piémont, la jouissance de leurs domaines , qui sont dévastés avec une rapidité inouïe. Le dommage est d'autant plus grand et plus irréparable que des torrents s'emparent du sol et le sillonnent profondément , aussitôt qu'il est déboisé. Les végétaux, grands ou petits, disparaissent, même dans^ les propriétés communales qu'on essaie de garder. Une loi du 20 juillet 1837 ayant mis à la charge des ccMumunes tous les frais de surveillance et de conservation des forêts , ou , pour mieux dire , du sol forestier, dont l'étendue est souvent immense et le produit nul dans ces régions , les /rais de garde sont au-dessus des ressources des localités, et les habitants
sont les plus ardents à détruire ce qu'ils considèrent comme leur propriété collective. Cette funeste tendance s'est manifestée principalement au commencement de la révolution française, et n'a fait depuis que s'accroître sous l'empire de la nécessité; elle est parvenue aujourd'hui à son comble , et il faut se hâter d'y mettre un terme, si on ne veut pas que le dernier habitant soit forcé de quitter la place avec le dernier arbre. Quiconque a visité la vallée de Barcelonnette , celle d'Embrun , du Verdon , et cette Arabie pétrée des Hautes-Alpes , qu'on nomme le Dévoluy , sait qu'il n'y a pas de temps à perdre , ou bien , dans cinquante ans d'ici, la France sera séparée du Piémont, comme l'Egypte de la Syrie , par un désert. . . Et pourtant , si quelque jour cette contrée , aujourd'hui si triste , était rendue à elle-même , quelle ne serait pas sa richesse, rien que par le moyen des troupeaux! Les Alpes sont la terre promise des bêtes à laine; elles y prospèrent comme dans un véritable Eldorado. Les moutons qui arrivent de la Camargue , exténués , amaigris, dépouillés, y respirent un air qui les ranime en peu de temps ; ils y multiplient avec une fécondité étonnante. Il ne s'agirait que de régler leur domaine pour qu'ils devinssent la providence du pays, au lieu d'en être le fléau. »
Après avoir donné des preuves de cette assertion , Fauteur dit :
« Mais toute la région des Alpes n'est pas réduite
à attendre son salut d'une lutte aussi longue et aussi difficile avec les éléments. A mesure que l'on descend vers la zone méridionale , soit dans le bassin de la Durance, soit dans celui du Verdon ou de la Bléone, la Provence apparaît déjà , riche de ses vergers d'amandiers , de pruniers et de ses champs de vignes. La culture y est plus riche et les irrigations savamment appropriées à la disposition du sol arable. Les maisons dé campagne abondent surtout dans la vallée de Digne, l'une des plus riantes des Basses-Alpes. Quoi* (Ju'on n'y éprouve pas, en certaines saisons, les brouillards humides qui couvrent les montagnes du Dauphiné , le déboisement y est moins général que dans le Dévôluy , dans la vallée de Barcelonette , ^ aux environs d'Embrun , de Chorges, deSavines. Cependant , l'arrondissement de Castellane tout entier est réduit à un délabrement sur lequel j'aurai à appeler l'attention de l'Académie, comme sur le théâtre le plus curieux peut-être de toute la France, en matière de feits économiques. Là , dès qu'on est hors de la route nouvelle qui conduit de Digne à Antibe^ par Grasse , on trouve des populations plus éloignées de l'influence française qtie les îles Marquises, et l'on y pourrait faire, au moment où je parle, le plus intéressant voyage de découverte. L'importation d'une brouette y produirait autant de sensation qu'une locomotive. On y vit sans cesse sous la menace des avalanches dé neige en hiver, et de torrents furieux en
été. On ne sait pas ce que nous entendons par routes d^rtementales et chemins de grande communication. Les communications ne sont ni grandes ni petites ; ellfô n'existent pas. On a vu le Préfet , bloqué par une crue du Var , avec son conseil de révision , et menacé de revenir au chef-lieu de son département en passant par les étals Sardes. »
L'auteur voulant démontrer l'impuissance des communes pour empêcher le déboisement du soU dit :
<( Dans l'état présent des choses, les éléments de destructk)n s'accroissent réellement à vue d'oeil. On cite des torrents dont le Ut s'est ^chaussé de trois mètres en moins d'une année ; et depuis ma dernière lecture, j'ai reçu d'un haut fonctionnaire des Basses- Alpes la triste nouvelle que le Yar avait emporté une partie delà vallée d'Entrevaux, sur l'extrême frontière de ce département. Les désastres se multiplient en progression géométrique, à mesure que les pentes se déboisent. Les terres supérieures roulent criblées en galets dans le fond des vallées qu'elles couvrent de leurs débris, et la ruine du dessus, comme disait un paysan, sert à précipiter la déduction du dessous. Rien ne peut arrêter cette Êitale décadence. Aucun particuUer n'est assez riche pour défendre sa propriété ; aucune localité, sa fortune territoriale. Bien plus, les uns et les autres sont condamnés à joindre leurs efforts à l'ennemi commun et à compromettre leur avenir pour satisfaire les besoins les plus impé-
142 si:bsïstancks et populations.
rieux du présent. Quelle puissance pourrait forcer les malheureux habitants du col de la Grave, en Dauphiné, par exemple, à respecter les rares touffes de buis ou de genêts, qui poussent sur leur sol, lorsqu'ils sont réduits à chauffer leurs fours avec de la bouse de vache ? Quelle démonstration économique arrêterait, sur le bord d'un pâturage conservateur, les bergers qui y conduisent leurs troupeaux affamés, ces troupeaux qui leur procurent tout à la fois la nourriture et le vêtement ? »
L'auteur montre que les défrichements sont une des plus grandes causes de la déperdition du sol :
« Comment, dit-il, pourrait-on leur reprocher équitablement les défrichements qui hâtent la déperdition de leur sol, lorsque ces défrichements sont le seul moyen qu'ils aient de rendre à la culture ce que les torrents leur ont enlevé ?
» Voilà la véritable plaie de toute cette région des Alpes françaises qui s'étend de la Savoie à la Méditerranée. Je ne parle pas de la diminution des sources, qui se fait sentir principalement dans les Basses-Alpes et dans les montagnes du Var. Les hauteurs du Dauphiné, généralement couronnées de nuages ou de glaciers, offrent en été de vastes nappes de verdure, qu'il suffirait de mieux soigner ou de diviser par réserves, pour y voir naître bientôt une végétation luxuriante et vigoureuse. Mais les Alpes de Provence sont devenues effrayantes. On ne peut se faire une
juste idée^ dans nos latitudes tempérées, de ces gorges brûlantes où il n'y a plus même un arbuste pour abriter un oiseau, où le voyageur rencontre à peine ça et là, dans Tété, quelques tiges desséchées de lavande, où toutes les sources sont taries, où règne un morne silence à peine interrompu par le bourdonnement des insectes. Tout-à-coup, si quelque orage éclate, ces bassins crevassés voient descendre du haut des montagnes des masses d*eau quï dévastent sans arroser, qui inondent sans rafraîchir, et qui laissent la terre plus désolée de leur passage qu'elle ne Tétait de leur absence. Enfin l'homme se retiré le dernier de ces affreuses sohtudes, et je n'ai plus trouvé cette année un seul être vivant dans les chétives oasis, où je me souviens très-bien d'avoir reçu l'hospitalité, il y a près de trente ans.
» Le mal n'est pas partout auâsi intense ; mais, comme nous l'avons <léjà dit, il tend à se généraliser. Toute la vallée de la Haute-Durance est dans, un état de décadence visible. Le Buëch, le Drac, le Verdon, l'Asie, le Var et cent autres torrents dont les noms figurent à peine sur les cartes, poursuivent l'œuvre de destruction avec une rapidité qui ne connaît plus délimites. »
Ceux qui liront avec soin ce que nous venons de transcrire, reconnaîtront que les désastreux effets du morcellement sont partout les mêmes. Le morcellement traîne avec lui le désordre, la misère, la ruine.
144 SliBSISTANCKS ET POPULATIONS.
Après la disparition des substances alimentaires, après l'anéantissement des matières premik*es de rindustrie, laines, chanvres, cuirs, etc., nous allons sous peu manquer de bois de chauffage.
Quant aux bois de construction, que rien ne pourra jamais remplacer, il y a longtemps que nous avons épuisé notre dernière ressource. Les chantiers de TEtat s'approvisionnent depuis bien des années à l'étranger pour les courbes aux dimensions inusitées. Le condmeree ne livre plus à k marine nationale que quelques pièces de bois et encore l'Etat a-t-il été obligé d'^ver graduellement ses prix à un taux qui fait de la construction d'un vaisseau une affaire capitale.
L'industrie a bien cherché à remplacer les constructions en bois par des constructions en fer, mais ce n'est là que l'apps^rence de la réalité. Vienne une guerre maritime importante et les coques en lèle se rouilleront dans nos ports, faute de pouvoir rentrer en ligne, et nous serons ft>rcés d'abdiquer h part de légitime influence maritime que nous donne notre position sur deux mers.
D'après le Dictionnaire d'agriculture, voici où en sont les Pyrénées :
« La destruction des forêts sur les Pyrénées n'a pas été moins rapide et moins désastreuse. Celles de ces forêts qui appartenaient au domaine, vers la fin du XVP siècle , se composent d'environ 250 mille hectares. Louis XIV chargea une commission de les reconnaître. Les procès-verbaux de la visite qui en fut faite en 1 670 constatèrent que leur contenance avait diminué de moitié dans l'espace d'un siècle. Cependant, à cette époque, elle se portait encore à environ 1 25 mille hectares ; mais les incendies accidentels et c^ux causés par les pâtres pour augmenter les pâturages, les abus du parcours et les défrichements ayant continué depuis 1670 jusqu'à la fin de la révolution, le sol des anciennes forêts domaniales des Pyrénées s'est trouvé , à cette dernière époque, réduit à 40 mille hectares ; de sorte que, dansl'espace de deux cent cinquante ans, elles ont; perdu les deux tiers de leur contenance. Les bois des communes et des particuliers, sur ces montagnes, ont éprouvé des réductions non moins considérables.
» Ces forêts, qui présentaient autrefois, et même sous Louis XIV, des ressources immenses pour la marine, sont aujourd'hui, dans quelques parties, insuffisantes pour satisfaire aux besoins des communes, et le produit de plusieurs forêts domaniales se trouve au-dessous des frais de conservation. ^
MM. les inspecteurs de ragriculture s'expriment ainsi dans leur rapport de 1 843 :
« Le morcelleinent des propriétés commence avec Tarrondissement de Saint-Gaudens ; il devient plus sensible à mesure qu'on avance dans le canton d'Aspet; il s'accroît encore dans celui de Saint-Béat, et parvient à son dernier terme dans le canton de Bagnères-de- Luchon. Les habitants de cette localité, non contents d'avoir partagé en tout sens le fonds étroit qui forme cette vallée, ont successivement défriché les coteaux, puis les montagnes inférieures; aujourd'hui ils en sont réduits à transporter leur funeste industrie à des hauteurs tellement escarpées, que la position de celui qui les cultive ou qui y moissonne n'est pas sans danger. Il est facile de prévoir l'époque où ces terrains seront entièrement dépouillés de terre végétale , par suite des orages qui y éclatent chaque année. Tôt ou tard la misère ne peut manquer de faire justice de ces envahissements insensés, si l'on n'y remédie par le reboisement ou par des pâturages permanents : de tels abus réclament une prompte répression. »
Parlant du département des Hautes-Pyrénées, MM. les inspecteurs disent :
« A mesure qu'on s'enfonce dans les montagnes le sol se morcelle davantage et se fractionne en parcelles telles que le cultivateur le dispute jusqu'au moindre rocher dont la surface se couvre d'un peu
de terre végétale ; la culture ne s'arrête que là où la rapidité des pentes ne permet plus à l'homme de porter son industrie/ »
Dans les montagnes des Vosges et du Jura, les désastres sont les mêmes. C'est ainsi qu'en poursuivant l'inventaire des désordres causés par le morcellement de la propriété foncière en France, nous arriverons à démontrer que tous nos produits, c'està-dire notre riches senationale, diminuent rapidement et que le jour n'est pas éloigné où la réalité la plus désolante fera place aux coupables illusions dont nous nous berçons encore.
Pour nous, de ce côté, il ne nous reste plus rien à apprendre ; il nous est péremptoirement démontré que les causes du malaise général, de l'aflfaissement graduel de nos ressources sont dans le morcellement. L'agriculture étant la base de tout, du moment que vous avez ruiné cette base, vous avez mis en question l'existence de toute une nation , vous avez préparé pour l'avenir une situation dont le passé d'aucun peuple ne nous donne d'exemple. L'histoire du
monde, en effet, ne retrace aucun événement, aucune transformation qui puisse avoir la moindre analogie avec ce fait tout nouveau et imprévu d'une nation civilisée divisant, subdivisant, émiettant, porphyrisant, pour nous servir de l'expression de M. Blanqui , son territoire jusqu'à épuisement graduel et complet de toute végétation.