‹ Subsistances et populationsChapitre 8 sur 41 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

Le nombre des propriétaires en France n'est pas encore bien déterminé ; cependant, à l'aide de rapprochements ingénieux on est arrivé à une approximation à peu près satisfaisante. M. Lullin de Châteauvieux , en combinant les listes électorales avec les relevés des taxes que paie la propriété foncière

et en admettant que chaque famille se compose de

cinq individus , trouve que le nombre des familles

propriétaires est, en France, divisé comme il suit:

8,000 familles, possédant chacane 355 hec. 00 m, soit 2,840,000

« Bien qu'une telle statistique, dit M. Lullin de Châteauvieux , ne reposje que sur des moyennes, et que toutes les gradations en soient par conséquent exclues , nous pensons néanmoins qu'elle représente aussi exactement que possible l'état de subdivision dans laquelle est aujourd'hui la propriété en France. »

« Il est utile de remarquer, ajoute M. L. Mounier, que chacune de ces familles propriétaires n'a pas en général les terres agglomérées, mais qu'au contraire ces terres se composent de parcelles entièrement distinctes et séparées les unes des autres. Il faut dire encore que le ministre de l'Intérieur, dans l'exposé des motifs de la loi des céréales , n'estimait en 1 834 le nombre des propriétaires en France qu'à quatre millions. »

DIVERS MODES DE l'eXPLOITATION DU SOL. 181

Toutes les statistiques et le cadastre s'accorder(t à trouver qu'il y a en France quarante-six millions d'hectares cultivables, dont trois millions en forêts. Les quarante-trois millions d'hectares de terres cultivables se divisent ainsi :

3,000,000 de familles cultivant leur propriété d'un peu plus de 3 hectares , possédant à peu

près Hect. 10,000,000

800,000 familles cultivant leur propriété d'un peu moins de 13

hectares, soit 10,000,000

1,000,000 de familles faisant exploiter leur sol par des cultivateurs aux conditions suivantes : Par des métayers à mifruit, environ 15,000,000

Par un bail général donné à un intermédiaire avec faculté de sous-louer. ...... 3,000,000

Par un bail spécial à un fermier sans la faculté de sous-louer 5,000,000

4,800,000 familles cultivant. .' 43,000,000

M. Lullin de Châteauvieux partage en trois catégories les différents modes de l'exploitation des terres et arrive à ce résultat qu'on peut considérer comme parfaitement exact.

1^ Cultivées par des fermiers à rentes fixes, soit par un seul bail, soit par des baux parcellaires 8,470,000

2* Par des métayers à moitié fruit. . . 1 4,530,000 3^ Par l'économie des propriétaires. . 20,000,000

Total 43,000,000

Bois appartenant en général à des personnes payant plus de 200 fr. d'impôt 3,000,000

Total de la superficie cultivable. . 46,000,000 Il convient d'étudier les diverses données que nous venons de poser. Cet examen nous conduira à retrouver sous une autre forme les élémentsdu problême qui nous occupe et fournira un sureroit de preuves à l'appui de tout ce que nous avons avancé touchant l'état de désorganisation et d'anap(^ie où se trouve la propriété en France.

La troisième catégorie du tableau d-dessus est divisée, dans le travail de M. Luilin de Châteauyieux, en deux classes ; la premiëi*e comprend une superficie de 9,752,000 hectares et appartient à de trèspetits propriétaires, dont l'impôt ne s'élève qu'au maximum de 25 francs; la deuxième, de 10,248,000 hectares, est possédée par des propriétaires qui paient de 25 à 1 00 francs d'impositions.

« La culture des 9,752,000 hectares pondes par des propriétaires payant un maximum de 25 fr., est faite à bras, k* exécute sans exiger d* avances

pécuniaires et smis produire de circulation : sans avances, puisque les cultivateurs^ pourvoient sans fraisa toutes les oeuvres de la culture, et sans produire de circulation, parce qu'ils ne cultivent leur héritage que dans le seul but d'en obtenir l' assortiment des productions dont ils ont personnellement besoin pour leur propre consommation .

» Leur industrie se développe dans l'art de compléter cet assortiment, qui consiste ordinairement en tnxitSf en légumes, chanvre, pommes de terre,. huile. Tin et céréales. Rien, dans leur culture, n'est ainsi le résultat'd'un calcul sur la plus-value de telle ou telle récolte , mais celui de leurs habitudes et de leurs convenances^ Leurs assolements ne peuvent jamais être dirigés que par ces deux mobiles.

w II ne faut donc pas se flatter que cette claisse de cultivateurs puisse jamais adopter un système de culture dont le but immédiat ne serait pas celui de pourvoir directement aux besoins de leur consommation. Ce qu'ils peuvent faire, et ce qu'ils ont fait en partie , c'est de travailler plus soigneusement leurs p»celles de terre, de les défoncer à la bêche pour y planter des pommes de terre. Mais /e trait frappant de cette petite culture est, partout où le climat permet de cultiver la vigne, l'ardeur avec laquelle ces propriétaires profitent de tous les emplacements dont il leur est possible de disposer, quelque rocheux, stériles qu'ils soient, pour y planter de la vigne.

C'est évidemment leur tendance, et avec le temps il ne restera pas une bruyère en pente , pas une côte abrupte qui ne se couvre de vignobles. Le vrai motif en est que la vigne seule permet aux petits propriétaires d'obtenir, sur des superficies très-bornées, une denrée vendable, et par conséquent un moyen de retirer, en outre de leur consommation, un revenu en argent de leur petit héritage. y>

Ces 9,752,000 hectares de terre appartiennent à trois millions de familles, ce qui fait près de la moitié de notre population et, comme superfide dei terrains occupée, près du quart de notre sol cultivable.

Ce résultat doit fixer la sérieuse attention des hommes politiques : là se trouve le champ de bataille et Tarmée du mauvais socialisme moderne. La loi destructive de 1791 , en 59 ans, nous a recruté dixhuit millions de petits propriétaires dont les empiète: ments, comme un travail de végétation révolutionnaire, vont sans cesse en augmentant. Aujourd'hui , les ouvriers de l'industrie agricole possèdent en misérables parcelles improductives et disséminées dix millions d'hectares ; demain ce sera le tiers , aprèsdemain^ la moitié, et, plus tard, dans un temps très-

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rapproché, si la progression continue, les 43 millions d'hectares composant la superficie du sol cultivable de la France.

Cette population de 18 millions d'âmes ne produit par son travail et sur les parcelles qu'elle cultive que cinquante jours de subsistances dans Tannée ; son salaire , pour les bras valides , ne peut être éyalué qu'à 71 centimes par jour. C'est sur cette classe que frappent le plus souvent les huit millions d'actes judiciaires et extra-judiciaires, les poursuites pour le paiement d^ impôts, les droits d'enregistrement, prestation en nature, enfin tout l'énorme système de pression et d'aplatissement mis en œuvre depuis 1 791 .

<i A(ai$ si cette classe de petits propriétaires éprouve beaucoup de calamités, dit M. Rubichon dans ses savantes remarques sur l'agriculture , elle en fait encore éprouver bien davantage à la France en empêchant toutes les agglomérs^tions de terrains, et les travaux d'ensemble qui ^n seraient la conséquence. Cette classe, telle pauvre qu'elle soit, forme en France un état à part ; elle ne dépend de personne et personne ne dépend d'elle. Isolée et abandonnée, elle s'irrite contre ses supérieurs; elle regarde un grand propriétaire de terre comme un usurpateur. Suivant elle, tout homme qui de ses mains ne bêche pas la terre n'a pas le droit de la posséder. Elle est hostile à la charrue qui la prive de travail et au bétail quipour pâturer la prive de travail.

» Gomme cet abîme continue à se creuser, on frémit de calculer ce que seront ces trois millions de £aimilles f ici à une époque peu éloignée. L'Angleterre, étant séparée de l'Irlande par la mer, n'a pas été gênée dans ses mouvements, mais là nouvelle Irlande que la France s'est créée s'étend sur toute sa superficie, et menace sérieusement l'existence de tous les propriétaires qui habitent les campagnes. y>

Ce u'est pas chercher à assombrir outre mesure ce tableau que de se montrer grandement effirayé pour la société d'une situation qui naet au service des fausses et attrayantes utopies du socialisme toute une population énergique et malheureuse, n'ayant plus rien à perdre, succombant sous les angoisses, les flétrissures, lés humiliations de tontes sortes.

Avant i84S^ ces troismillions de femilles n'avaient aucun^ moyen légal de faire connaître leurs souffi*aiices et leur misère ; mais, aujourd'hui, avec 1er suffrage universel, il faut s'attendre à voir, d'un moment à Tautre, sortir de cette classe de citoyens des personnifications dangereuses pour l'ordre, des ennemis prévenus, irréconciliables, intrépides soldats d'une nouvelle Jacquerie, capables de tout détruire, incapables de rien édifier.

Certains économistes philanthropes, qui rêvent bucoliques et pastorales toutes les fois qu'ils songent aux habitants des campagnes, représentent les paysans

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comme les hommes les plus calmes, les plus innocents, les plus heureux de l'espèce humaine. « Heureux rhomme ' des champs , s'il connaît son bonheur, » répètent-ils tous après Delisle, sans se douter que le morcellement extravagant qui désole notre agriculture a fait du peuple des campagnes un peuple de parias, usé, exténué par le travail et les privations de tout genre.

Ce n'est pas connaître la France que cfe ne voir Je danger que dans les villes manufacturières aux populations ouvrières agglomérées. Les sentiments de haine et d'envie qui fermentent dans les campagnes sont bien autrement à craindre ; l'accaparement et le morcellement progressif du sol donnent la mesure du travail souten*ain auquel coopèrent avec ensemble 18 millions de paysans payant vingt-cinq francs d'impôt en maximum.

La guerre de la bourgeoisie avec l'arbtocratie n'a été qu'un jeu d'enfant comparée à la lutte sourde et inommée du paysan contre, le bourgeois. Il faut ne pas avoir habité la campagne pour méconnaître le U^vail d'envahissement qui s'accomplit sans cesse et par tous les moyens possibles. D'instinct , les habitants des campagnes s'entendent tous, cette guerre de tirailleur qui commence au coup de pioche donné dans le champ du bourgeois pour élai^ir le sillon du paysan, se continue sur ses récoltes, sur ses bois, sur ses prés, sur le prix de toutes ses denrées

dont la qualité est décriée à Tavance, jusqu'au jour où le propriétaire fatigué , harassé , exténué , met forcément sa propriété en vente. Ces exécutions sont de tous les jours et c'est ce qui nous a fait écrire plus haut que dans un temps trës-rapproché, toute La superficie du sol cultivable de la Fiance, soit 43 millions d'hectares, se trouvera émiettéepar la sape des 18 millions de travailleurs que nous venons de signaler.

La seconde classe de la première catégorie formée par M. Lullin de Châteauvieux , se compose de 10,248,000 hectares qui sont cultivés par l'économie des propriétaires, payant de 25 à 100 francs d'impositions , et dont les domaines ont , en moyenne , une superficie de 13 hectares en pièces disséminées.

« Cette classe de cultivateurs est très-bien placée pour opérer des améliorations et adopter des assolements mieux entendus et plu» productifs que ceux auxquels l'ancien ordre de culture les astreignait : 1"* en ce qu'étant propriétaires incommutables , ils ont un grand intérêt à fertiliser leur sol , et la possibilité d'attendre ce résultat de l'effet de ces assolements ;

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2** sur ce que l'étendue de leur domaine , après avoir pourvu à leur consommation , leur permet de livrer an marché un excédant de produits, ce qui leur donne un appât et par conséquent un mobile pour tenter des améliorations dont le prpduit doit pour eux se réaliser en entier au marché; 3^ enfin, en ce que cette classe de propriétaires comprend un grand nombre d'aubergistes, de maîtres de poste, d'entrepreneurs de rou-^ lage, etc., c'est-à-dire d'états pour lesquels on est obligé de se pourvoir de fourrages que l'industrie est tenue de rembourser d'après le cours du marché. Or , en se les procurant sur son propre domaine , loin de subir la perte que la consommation rurale fait éprouver au commun . des cultivateurs sur le prix vénal des fourrages , ceux-là profitent au contraire de cette différence , c'est-à-dire qu'ils ont des engrais dont le prix est payé d'avance par l'industrie.

» Aussi remarque-t-on que les terres appartenant à ces propriétaires industriels sont de beaucoup plus avancées en améliorations, et nous pourrions citer celles d'un grand nombre de maîtres de poste qui seraient en état de pouvoir déjà servir de modèles. »

Huit cent mille familles, soit 4,000,000 d'individus composent cette seconde classe ; de toutes celles qui cultivent le sqI , c'est la moins malheureuse. Cependant la loi de succession tend tous les jours à faire disparaître ce genre de propriété. C'est dans ces huit cent mille familles que se recrute le personnel de l'in-

dustrie , du petit commerce , des postulants à toutes les places secondaires de notre ordre social.

M. Lullin de Châteauvieux exagère l'importance des ressources en subsistances fournies par les terres qu'exploitent les maîtres de poste ou les aubergistes. Treize hectares de terres disséminées., éparpillées, sont déjà une base difficilement et économiquement exploitable, même en y employant les chevaux des maîtres de poste qui , passant de huit à dix heures par jour sur les routes , donnent bien peu d'engrais.

Les deux classes de la première catégorie exploitent donc par elles-mêm^ 20 millions d'hectares, ce qui réduit à 23 millions d'hectares la superficie que nous avons encore à étudier.

« De ces 23 millions d'hectares, 14,530,000 hectares , dit M. Lullin de Châteauyieux, situés pour la majeure partie dans les départements du centre , de l'ouest et du midi, sont cultivés à moitié fruit par des métayers. Cette nombreuse classe de cultivateurs est généralement fournie par celle des petits propriétaires, lesquels , afin d'élargir le champ de leurs travaux , quittent le toit paternel pour aller exploiter un domaine plus étendu.

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» Mais ils n'apportent dans cette entreprise aucun autre capital que celui du travail de leur famille. C'est la seule avance qu'ils soient tenus de faire, puisqu'ils ne doivent aucune rente au propriétaire, et que celui-ci leur fournit le cheptel et les terres ensemencées.

» Le but réciproque de leur contrat est d'assurer , d'une part, au propriétaire, que ses terres sont cultivées sans peines et sans avances de sa part , et qu'il aura pour la rente de son capital la moitié des céréales ou du vin qu'elles auront produit , et de l'autre , au métayer qu'il vivra amplement , lui et sa famille , au prix de leurs sueurs , sur la moitié restante des productions du domaine.

» Ces conditions s'opposent nécessairement à ce qu'il ne se fasse ni amélioration , ni changement de culture dans un tel système d'exploitation, puisque le métayer ne peut faire au domaine aucune avance de temps ni d'argent ; il est lié par la nécessité. Le propriétaire , à son tour , ne pouvant obtenir de rente de sa terre que par la moitié des céréales que le métayer doit lui livrer, a stipulé d'avance l'ordre et la quantité qu'il doit en semer.

» Pour que les propriétaires se départissent à cet égard de leurs droits , il faudrait leur supposer des notions d'agriculture assez étendues pour apprécier les avantages qu'un système d'exploitation mieux entendu finirait par avoir pour eux, et pour les décider

à faire des avances de temps et d'argent qui pourraient seules opérer ce changement.

y> Mais ce cas est rare , parce que la plupart des propriétaires qui font exploiter à moitié fruit sont à la fois peu aisés, ignorants en agriculture, et presque toujours occupés d'affaires qui leur sont étrangères.

» La pire des conditions pour l'amélioration de la culture est sans contredit celle des grandes prôpriétiSs qu'on trouve surtout dans les départements du centre, et que leurs propriétaires ont affermées pour une rente fixé à un fermier général , teqtiel est pour l'ordinaire notaire, avoué, ou quelque chose d'approchant, lequel, n'étant nullement agriculteur, se borne à subdiviser la terre entre un nombre proportionné de métayers. Ces cultivateurs ne trouvent chez un tel fermier ni secours ni pitié. Ils n'en reçoivent aucun encouragement, car il n'a qu'un but prochain, celui de ne foire aucune avance et de livrer le plus tôt possible au marché la part de produit.

» La culture à moitié fruit n'a plus les mêmes inconvénients lorsqu'elle s'applique au vignoble , ainsi qu'il en est généralement, parce que le cultivateur français à une telle prédilection pour cette culture , qu'il y apporte un courage et des soins qu'il ne met point ailleurs, et parce que le propriétaire ne se refuse guère à des améliorations qui, sur une superficie bornée, peuvent l'indemniser largement.

» Nous avons préconisé nous-même l'exploitation

à moitié fruit, telle qu'elle Test dans le département de la Vendée, lorsque des propriétaires attachés à leurs domaines, y passant une grande partie de leur vie, en confiant la culture à des métayers qui, pour la plupart , sont nés dans ces domaines et se croient destinés à y mourir. Filleuls du père de celui qui possède aujourd'hui la terre qu'ils labourent, ils voient le parrain de leurs fils , et mettent en communauté avec lui l'affection pour cette terre, la confiance qu'ils ont l'un dans l'autre, et l'intérêt qu'ils ont de la voir prospérer. Le cheptel étant de moitié entre eux , on les voit se rendre à la foire prochaine, pour y vendre, après de longs pourparlers, le poulain , la génisse ou le boeuf qu'ils y ont fait conduire.

« Si le propriétaire consent à faire quelques avances, le métayer l'en dédommage par un surcroît de soins et de travail ; mais ces cas sont loin de se représenter dans la généralité de la France. Là, pour le plus souvent, le métayer est en hostilité de position avec des propriétaires qui manquent d'affection pour des propriétés dont leurs habitudes les éloignent autant que leur goût. y>

En résumé, dans le mode de culture à moitié fruit entre le propriétaire et le métayer, il est un résultat assez consolant, c'estde penser que 750,000 familles, soit 3,750,000 individus , sont beaucoup plus heureuses que celles des petits jH'opriétaires dont

nous avons précédemment parlé. Le métayer n'est après tout que Tassocié du propriétaire et, comme dit M. de Vogué, il ne faut pas proscrire une institution aussi favorable aux travailleurs.

« Le métayer, Messieurs, disait, en 1846, au congrès central d'agriculture, M. Ballat, ceU le crédit agricole, c'est r association; le propriétaire va trouver le travailleur, il lui dit : travaille, je te fournirai les moyens. Je crois donc qu'au fur et à mesure que la propriété revient vers le sol, le métayer sera pour elle un puissant auxiliaire. Ce mode d'exploitation n'est pas d'ailleurs aussi exclusif de progrès c|u'on l'a dit. J'ai vu, pour mon compte, des assolements merveilleusement perfectionnés dans les métairies.

» Les métayers d'ailleurs ne sont pas si à plaindre qu'on peut le croire, ils ne jouissent pas précisément de cette richesse qui donne le luxe ; mais ils ont, à tout prendre, un bien-être plus réel, plus solide. »

La troisième catégorie comprend les fermiers à rente fixe; ils sont au nombre de 1,250,000 individus formant 250, 000 familles et exploitant 8,470,000 hectares.

« La plus grande partie de cette surface, dit M. de

Châteauvieux, appartient aux départements de Test, mais surtout à ceux du nord de la France. Ces fermiers ont un intérêt immédiat à perfectionner leur culture, parce qu'ils ne doivent au propriétaire qu'une rente fixe, et que tout le bénéfice des améliorations leur appartient exclusivement. Accoutumés qu'ils sont à faire de l'agriculture une spéculation, ces fermiers sont disposés à la considérer sous ce point de vue, et par cela même à calculer les résultats des changements qu'ils peuvent y opérer.

» Leurs fermes étant plus vastes et demandant la présence d'un capital circulant, l'action rurale y est plus animée, mieux ordonnée, et par conséquent mieux disposée pour exécuter les combinaisons que demande l'établissement d'un nouveau cours de récoltes. Mais ces nouveaux cours, ayant pour but essentiel d'augmenter à la longue le produit brut des récoltes, en fertilisant les terres par une plus grande abondance d'engrais, cet effet est progressif et lent, comme tout ce qui se fait en agriculture. Le plus court des assolements au moyen desquels on l'obtient, comprend une révolution de quatre années ; il en faut le double avant d'avoir pu y assujettir tout un corps de ferme ; il faut doubler encore ce terme avant que la répétition de cet assolement y ait apporté une fertilité nouvelle ; c'est donc une entreprise de seize années j qui devrait être exécutée par un fermier dont le bail n'en dure que huit ou neuf.

» La loi du bon sens et les besoins d'une agriculture dont le temps appelle les développements, exigerait donc que la durée légale des baux jRit de dix-huit années. Mais leur brièveté n'est pas le seul des reproches que méritent les baux à ferme ; ils pèchent surtout par les conditions de culture qu'ils imposent aux fermiers.

>> Pour l'ordinaire , ces baux sont rédigés par le notaire du lieu, d'après un modèle qui repose depuis cent ans dans son étude. Le but de ce modèle a précisément été de garantir les propriétaires contre toutes les innovations que pourraient tenter les fermiers. Il en résulte que tous les changements dans l'ordre et dans le cours des récoltes leur sont sévèrement interdits ; en sorte qu'en se tenant à la lettre des baux, aucune amélioration rurale ne serait possible.

» L'instruction agricole des grands propriétaires pourrait seule faire cesser ce grave inconvénient, en leur faisant comprendre que toutes ces conditions réglementaires sont aussi funestes pour eux que pour l'agriculture dont elles arrêtent la marche. Il suffit d'établir dans le bail des clauses qui garantissent la conservation des objets qui doivent survivre au terme du fermage, tels que les bâtiments, clôtures, arbres, vignobles, prairies, etc., etc. Tout le reste est non seulement inutile, mais nuisible.

» C'est à cette instruction qu'il faudrait recourir ;

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mais elle est malheureusement plus étrangère aux ^nds propriétaires de la France qu'à ceux de nul autre pays. Et lorsque nous parlons d'instruction agricole, nous n'entendons pas par là que ces propriétaires acquièrent rien de ce qui tient à la pratique rurale, ni à l'explication même des théories au terrain, mais de cette connaissance sommaire qui permet d'apprécier d'un coup d*œil la nature de sa propriété, les convenances de sa division parcellaire, Taptitude qu'aurait chacune d'elles à se prêter à telle ou telle nature de culture, les avantages qui pourraient résulter de tels ou tels changements apportés dans la tenue des corps de ferme, comme dans l'adoption des fermages parcellaires pour le tout ou partie des domaines, la convenance de défricher ou d'implanter en bois telle portion de fermes, ou d'en améliorer d'autres par des irrigations, lorsqu'on est assez heureux pour avoir des terres à portée d'un cours d'eau, etc., etc.

)> C'est par cette connaissance de ses propres affaires, par la juste appréciation des bénéfices qu'on a droit d'attendre d'une entreprise agricole, que les grands propriétaires peuvent provoquer des améliorations que leurs fermiers ne sauraient exécuter sans leur concours et qu'on a quelque droit d'attendre d'eux. »

Le bail à rente fixe, de tous les modes de louer, serait le meilleur si, conune en Angleterre, il était

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fait pour de très-longs termes. Sans un long bail, le fermier intelligent et laborieux ne peut tenter aucune amélioration ; il se hâte, au contraire, de jouir en forçant la culture et stérilise la terre par une production de céréales immodérée, souvent hors de toute proportion avec l'étendue du domaine qu'il exploite.

Le fermier à rente fixe est soumis en France à deux alternatives également désastreuses. Ou le fermier se ruine en affermant pour un court terme une propriété sur laquelle le défaut de temps ne lui permet pas d'adopter un assolement judicieux et productif, ou le bénéfice qu'il a pu réaliser exceptionnellement, comme par miracle, en surexcitant la production par des moyens inusités et violents, lui est imputé à crime par le plus grand nombre des propriétaires. Dans ce cas, le fermier doit subir une augmentation ou quitter la ferme ; sa bonne gestion, son travail , son économie , son intelligence , son activité retombent sur lui ; il est victime de son savoir faire ou il faut partager les bénéfices avec le bailleur lors du renouvellement du bail à ferme.

On ne saurait croire ce que coûte à notre agriculture cette avidité du propriétaire-rentier, aussi impitoyable pour le fermier dans la prospérité que pour le fermier dans la détresse. C'est à ce mauvais esprit que nous devons le taux énorme du loyer de la terre et la ruine presque inévitable de la plupart des fermiers.

DIVERS MODES DE l'EXPLOITATION DU SOL. 199

Le bail à rente fixe a aussi un autre et très-grave inconvénient , c'est de mettre en émoi , lorsqu'une ferme devient vacante , tous les cultivateurs d'une contrée. La concurrence en agriculture, c'est la ruine. Les propriétaires , dans un intérêt mal compris^ encouragent ces luttes, ces rivalités de fermier à fermier, sans se douter qu'ils conspirent contre leurs propres intérêts. Généralement dans ce cas, la ferme est adjugée au plus intrépide , ce qui veut dire au moins solvable. A ce jeu beaucoup de fermiers se ruinent au profit de propriétaires qui ne s'aperçoivent pas qu'en augmentant outre mesure le montant de la rente ils diminuent leur capital , leur fonds , dans une progression inverse bien plus considérable.

La terre est ainsi faite : qui s'enrichit , l'améliore ; qui se ruine, la perd.

Le bail général, excepté certains cas exceptionnels, devrait être proscrit comme une iniquité. Le fermier général est un intermédiaire inutile , un parasite qui vit aux dépens des sous-fermiers d'une exploitation.

Le parlement anglais a rendu une loi pour défendre en Irlande ce mode de régie si oppressif pour les habitants et si ruineux pour l'agriculture.

« Le bail général est fort usité dans le midi et le centre de la France , dit M. Mounier dans son livre de V Agriculture en France d'après les documents officiels; il est presque indispensable pour ceux qui ne s'occupent pas d'agriculture et qui habitent loin de leurs terres, sans pouvoir les surveiller , ni s'y rendre à époques fixes. U est avantageux pour ceux qui ont le bonheur de traiter avec des fermiers généraux riches , probes et intelligents ; mais il est quelquefois difficile d'empêcher ou de prévenir la détérioration de la terre par un fermier peu délicat ou inhabUe, qui peut enlever des arbres sans qu'on s'en doute, en vendre ou en faire périr un grand nombre, faire mal entretenir les bâtiments ou ne faire que des replâtrages et constructions peu solides avec de mauvais matériaux dont il ménage l'emploi.

» Le bail général a encore l'inconvénient de mettre les fermiers partiaires soqs la dépendance immédiate d'un homme souvent rapace qui les obère et les ruine sans ménagement , pour profiter le plus possible de la courte durée de la jouissance , et qui , par ce même motif, apporte tous ses soins à tirer le plus possible du lieu qui lui est affermé , sans craindre de ruiner les terres , de détruire les bois par le pacage , d'user les vignes et les arbres fruitiers en leur Êûsant rapporter trop de fruits.

» La plupart des publicistes anglais attnbuent la misère des Irlandais à la coutume qu'ont les grandis

DIVERS MODKS DE l'ëXPLOITATION DU SOL. 201

propriétaires de louer des domaines d'une étendue immense à des fermiers généraux qui sous-louent à de petits fermiers qu'ils pressurent et ruinent par leurs exactions, afin de s'enrichir avec rapidité. C'est là un grave inconvénient des baux généraux sous le rapport politique , et ils en ont un qui n'est guère moindre pour le bailleur, qui rarement voit améliorer sa propriété entre les mains d'un fermier général , qui veut en tirer le plus grand revenu et y faire le moins de dépense possible.

» Un fermier général ne cherche que rarement à améliorer un domaine qui lui sera retiré ou loué plus cher à l'expiration de la jouissance , en raison même des améliorations qu'il aura faites et des dépenses qu'elles lui auront occasionnées ; il s'habitue à se regarder comme maître du lieu où il habite , mais comme maître usufruitier seulement, et c'est aussi en usufruitier qu'il exploite ; c'est là très-certainement l'une des principales causes de la stagnation de l'industrie agricole dans ceux de nos départements qui sont formés des anciennes provinces du Berry, de la Touraine , du Nivernais , et dans la plupart de nos départements du midi, où l'usage de louer de grandes terres à des fermiers généraux est très-répandu.

» Les propriétaires de ces terres, ou ne les habitant pas, ou ne s'y rendant que pour chasser, s'y divertir et en rapporter l'argent que leur fermier leur compte, ne peuvent rien connaître ni surveiller ; leur terre se

détériore sans qu'ils puissent s'en apercevoir ; ils ignorent sa valeur et le parti qu'ils en pourraient tirer »

Une conclusion ressort naturellement des^ chiffres et des faits exposés à propos des terres exploitées par ré<îonomie des propriétaires, de celles cultivées à moitié fruit par des métayers, et de celles exploitées par dés fermiers généraux, c'est que notre agriculture est dans un tel état d'infériorité que cent familles livrées à l'agriculture en France ne nourrissent, après s'être nourries elles-mêmes, que trente familles, tandis qu'en Angleterre elles en nourrissent trois cents.

« On peut ajouter, écrit M. Rtibichon, cette autre observation que ce nombre proportionnel de trente iamilles en France diminue, et que le nombre de trois cents en Angleterre augmente journellement. »

Fénélon fait dire à Mentor dans son Télémaque r « Il ne faut permettre à chaque famille, dans chaque classe , de pouvoir posséder que l'étendue de terre absolument nécessaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle est composée. Cette règle étant inviolable, les nobles ne pourront faire des acquisitions

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sur les pauvres ; tous auront des terres, mais chacun en aura fort peu, et chacun sera excité par là à les bien cultiver. »

C'est comme si Fénélon , que nous surprenons ici en flagrant délit de faux socialisme, eût demandé que chaque famille manufacturât ses vêtements et bâtît son logement.

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