CHAPITRE X
i Gobnie belge d*ltajahy, — Voyage de Tempereiir à Campo$, canne à sacre et rindnitrie saccharine. — Baptême du prince \o'Para,
A bord dn CervanUi, 3 janvier 1875.
it de regagner Rio de Janeiro, je devais visiter, province de Sainte-Catberine , une ancienne belge établie sur les rives du Rio Itajahy. Je arquai donc à Montevideo, sur un paquebot !n en partance pour les ports du littoral sud de e, et, après avoir longé pendant une trentaine îs la côte sablonneuse et plate, j'arrivai à Rio^ ; do Sul.
\ ville est bâtie au bord d*une vaste lagune niquant avec la mer par une barre extrêmeangereuse, s'il faut en juger par les nombreux échoués près de ce passage. Dans la contrée, mtour, le regard ne rencontre que de Teau et le ; c'est d'une désespérante monotonie ; mais s rues , on a du moins le plaisir de retrouver îs du Brésil, les négresses du marché, les Poren pantoufles, les soldats noirs, et les esclaves lient le passant en lui demandant sa bénédio-
} repartîmes le même jour, par une forte brise
d'est, la, plus mauvaise d'ailleurs pour franchir I passe. Malgré toutes les précautions des bateau signaux, des bouées, des pilotes, nous eûmes a moment d'émotion ; car à Tendroit le plus dangereu une forte lame vint nous soulever par tribord, tand que le sable nous retenait sur bâbord : et le navii se coucha complètement, le pont formant à peu pr angle droit avec Teau salée ! . . . Fort heureusement, ui autre vague vint nous remettre à flot, et nous n'eûm pas d'autre accident à déplorer que ranéantisseme de la vaisselle.
Nous arrivâmes bientôt en rade de Sainte-Catherin pour mouiller devant Nossa Senhora do Desterro, l entretien avec notre consul, M. de la Martinière, n mit promptement au courant des renseignements do j'avais besoin , et je repris la mer le soir même si mon détestable bateau, qui me ménageait encore ui surprise désagréable. En effet, au moment où, dé en pleine course, nous sortions de la rade, un bn sec se fit entendre... la chaîne du gouvernail veni de casser, et voilà le bâtiment, incapable de se dirige emporté par le courant et lancé à toute vapeur s les rochers de la côte ! ... On fait beaucoup de réflexio dans les courts instants d'un danger aussi immédi Cette fois, elles furent en pure perte, grâce aux effo du machiniste, qui put à temps renverser la vapeur nous arrêter à vingt mètres seulement de l'obsta» contre lequel nous allions infailliblement nous brisi
Le gouvernail raccommodé tint bon jusqu'à Te bouchure du Rio Itajahy, où je me fis débarquer.
trouvai des chevaux, et me mis immédiatement en route pour remonter la rive droite du fleuve. La chevauchée fut charmante ; j'éprouvais une joie véritable à revoir la grande végétation , les hautes montagnes et le beau soleil qui dore et anime tout.
Suivi de mon palefrenier, je marchais un peu à l'aventure, car, malgré mes renseignements, je n*avais aucune certitude d*étre dans le bon chemin pour gagner la colonie. Enfin, après une longue étape, j'atteignis, sur la lisière de la forêt, une pauvre venda où tout d'abord cette inscription : u J. Macs » , placée sur la porte, frappa mon regard. L'orthographe de ce nom ne pouvait pas me laisser de doute, je devais être bien près d'un compatriote !
Je mis pied à terre , et m'avançant sur le seuil , j'adressai la parole en flamand. L'effet fut magique: aussitôt je fus entouré de la femme, des enfants, des voisins ; il fallut prendre place à leur table, partager leur repas. J'expliquai alors pourquoi j'étais là, et quand ils surent que je venais van hunne zahen te Uappen (parler de leurs affaires), ce fut une joie générale dont je me sentis touché.
On me conduisit dans la hutte du plus ancien parmi les colons, et là je les rassemblai tous. En les écoutant, je regardais avec un vif plaisir leurs bonnes et sympathiques figures flamandes, hâlées par le soleil et fatiguées parles durs travaux, mais bien reconnaissablés cependant pour moi malgré ce cadre exotique. Ce rancho ouvert à tous les vents, ces pagaies de pirogue et ces instruments de pêche, ces arcs d'In-
diens, les panaches des cocotiers, les grandes feuilles de bananier pénétrant sous le toit, toat cela était loin de la chanmière bien close, où la grande cheminée surmontée de vaisselle étincelante fume lentement sous le ciel brumeux du pays natal !
Ils avaient cette manière toute nationale d'expliquer les choses en criant, sous prétexte de se Elire mieux comprendre, et finissaient toujours par discuter entre eux. Parmi ces braves gens qui m'entouraient, il y avait aussi plusieurs femmes... Tout ce monde pense à la patrie, parle d'elle avec émotion, et conserve religieusement son souvenir; ceux de la nouvelle génération , quoique nés au Brésil (car les colons sont arrivés depuis trente ans), parlent aussi le flamand; mais les enfants n'ont pas cette apparence robuste de nos jeunes campagnards : c'est qu'ils ont vécu de privations , et cette patrie lointaine, dont les parents les entretiennent souvent, leurapparait vaguement comme une tt terre promise » où bien peu d'entre eux pour ront jamais atteindre.
Il y a là vingt-deux familles amenées par un Belge, M. Van Lede, qui avait acheté des terres au gouve^ nement brésilien; son entreprise n'ayant pas réussi à son gré, il abandonna la colonie, et après une série de mésaventures, ces malheureux restèrent sans aucune protection. Dépourvus de titres de propriété, ils se voient aujourd'hui reprendre leurs terres; oo coupe leurs bois et on les enlève, sans qu'ils puissefil s*y opposer ; il leur reste la tâche ingrate de cultivei leJong de la rivière des terrains qui, tous les ans, î
Fépoque des crues, sont ravagés par les inondations. I) n'est pas difficile heureusement de faire rendre justice à ces pauvres colons, et j'ai lieu d'espérer que, sous ce rapport, ma visite n'aura pas été inutile.
Mes compatriotes voulurent m 'escorter au retour jusqu'à la rivière; un bateau à vapeur passait; il me ramena vers Itajaby, puis à Sainte-Catberiue, où je m'embarquai sur l'excellent paquebot Cervantes, en destination de Rio de Janeiro.
Rio de Janeiro. 21 juillet 1876.
Pendant les dix-huit mois qui viennent de s'écouler, je n'ai eu ni le temps ni le motif de rouvrir mon journal de voyage; mes occupations, comme chargé d'affaires, m'ont retenu dans les résidences officielles de Rio et de Pétropolis, et je n'ai guère pu goûter le plaisir des excursions.
Je veux pourtant consigner rapidement ici les souvenirs d'une visite au nord de la province de Rio, où j'eus l'honneur d'accompagner la famille impériale. Leurs Majestés allaient inaugurer un chemin de fer, reliant Macahé à Campos, le centre le plus important du Brésil pour la production du sucre.
A bord du Bezerra de Menezes, battant pavillon impérial, se trouvaient l'impereur et l'empératrice, Mgr le comte d'Eu, le ministre de l'agriculture, le président de la province, et une suite nombreuse. La sortie de la baie fut splendide : pendant que, sur les quais et sur les forts, les troupes alignées présentaient
les armes, en rade tous les bâtiments de guerre brésiliens ou étrangers tiraient des salves répétées en rhonneur des augustes voyageurs. A trois heures du matin nous étions devant Imhétïba, village proche de Macahé, La musique du bord eut bientôt réveillé tous les passagers, et au petit jour nous descendîmes à terre. Il n'était pas plus de huit heures, et déjà les discours étaient entendus, les solennités de réception accomplies, nous avions assisté à un déjeuner de trois cents couverts, offert par l'administration du nouveau chemin de fer, et nous montions en wagon pour parcourir la nouvelle voie.
Nous traversons d'abord un pays bien triste : des marécages à perte de vue, de Peau et des hautes herbes ; puis la contrée devient plus fertile , et se couvre entièrement d'immenses champs de cannes à sucre. A toutes les stations, lecture de discours et de compliments ; beaucoup de curieux partout, même en dehors des points d'arrêt , car bien des gens sont accourus de plusieurs lieues pour contempler le souverain, ou peut-être la locomotive; j'ai vu des pauvres noirs qui , saisis d'étonnement , se jetaient à genoux comme pour implorer ces puissances mystérieuses....
La nouvelle ligne parcourt une centaine de kilomètres; nous entrons en gare à Campos vers quatre heures, et traversons la ville à pied, an milieu d'une cohue, d'une poussière et d'une chaleur indicibles. Les fusées-pétards , complément indispensable de la joie publique au Brésil , partent dans tous les sens et par centaines de mille ; la foule acclame l'empereur
arec enthousiasme , et chacun se presse pour arriver le plus près possible du souverain, que ces démonstrations touchent visiblement.
Nous nous rendons à Téglise principale pour entendre, au son d'une musique assourdissante, un solennel TeDeum; pendant ce temps la villes^est illuminée comme par enchantement, et nous retrouvons les rues éclairées de mille feux de couleur. Les lumières qui courent sur les deux rives du Parahyba, trèslarge en cet endroit, les lampions qui couvrent littéralement les bateaux et se reflètent dans le fleuve, tout donne à cette fête une animation extraordinaire.
Le lendemain notre voyage se continua par une suite d'excursions pleines d'intérêt au milieu de cette contrée presque exclusivement consacrée à l'exploitation de la canne à sucre. Un petit chemin de Ter, qui suit capricieusement tous les méandres de la route sur un parcours de vingt kilomètres, nous mena chez M. Barrozo, à la fazenda du Collegio. C'était autrefois un collège élevé par les Jésuites ; mais leurs biens sont tombés depuis en d'autres mains , au nème titre à peu près que les biens du clergé ont, dans los pays y passé aux acquéreurs de biens nationaux i la suite de la Révolution.
On nous montre d'abord Venghenio où se fabrique e sucre; nous voyons les cylindres compresseurs qui titraient de la canne un jus verdâtre ; les chaudières >ii ce liquide clarifié devient de la mélasse; les conlensateurs où le produit, cristallisé en vingt-quatre leures, donne la cassonade; enfin les tonnes de fer^
criblées de troas, par ob s'échappent, grâce à un rotation rapide, toutes les matières étrangères, tandi que le sucre, purifié par des jets de vapeur, resl adhérent aux parois.
Cette fabrication exige de puissantes machines vapeur et un outillage fort coûteux ; elle ne peut doi s'appliquer qu'aux grandes exploitations. Lespeti propriétaires utilisent le plus ordinairement leo cannes à sucre à £aîre de Teau-de-vie appelée cachaC' sorte de rhum fort apprécié par les noirs, et engénéi par toute la population du Brésil. Il suffit, po Tobtenir, de laisser fermenter le jus de la canne et le distiller ensuite.
Malgré les inconvénients que présente dans ce ps Tabus de la cachaça, principalement parmi ] cschivcs, beaucoup de personnes autorisées précoi sent la fabrication de Teau-de-vie dans tout Fempij au détriment de la production du sucre. Elles se base sur Topinion qu'avec des soins bien entendus, r< portation de cette liqueur est appelée à un tout au avenir que celle du sucre, "entièrement discréd aujourd'hui sur les marchés d'Europe. Les prodi de Campos sont, à vrai dire, moins mauvais que ce des autres parties du pays ; malheureusement ils s( englobés dans la détestable réputation acquise ] l'industrie saccharine au Brésil. Les vrais coupabl s'il faut en croire le Jornal do commercio lui-môn sont les propriétaires des provinces du nord, Bahia Pemambuco ; ils fabriquent avec beaucoup de néj gence et se laissent aller, dans la livraison, à «
a habitudes de fraude inqualifiables )> . En un mot, le sucre brésilien est à tel point déconsidéré , même en Amérique, qu'à la Plata, pays limitrophe, on fait venir du Pérou cet objet de consommation ; et pourtant, avec un peu d'efforts , quels résultats ne pourrait-on pas obtenir dans ces régions, où la canne vient pour ainsi dire sans culture!
Pour avoir une idée de la décadence de cette industrie , il faut jeter les yeux sur le tableau commercial des dernières années. Il y a dix ans, Texportation du sucre était de 6,136 quintaux; en 1874, elle a été de 2,462 quintaux, 'et elle ne s'élève plus en 1875 qu'au chiffre de 1,317 quintaux.
Après l'inspection de la fabrique de M. Barrozo, nous retournâmes à l'habitation du propriétaire , où nous attendait un splendide festin. Mais le programme delà journée était loin d'être rempli : ce repas, comme tous ceux, du reste, qu'on a Thonneur de prendre avec l'empereur, fut terminé très-rapidement , et nous allâmes, à la nuit close, visiter encore nnejazenda appartenant à M. Carvalho. Là encore , par déférence pour les lois de l'hospitalité, il fallut se mettre à table. Au dessert, je fus témoin d'un épisode émouvant. Le propriétaire, prenant la parole, lut un acte en bonne et due forme par lequel, en l'honneur de la visite impériale, il libérait un de ses esclaves. L'empereiR* à son tour se leva, et répondit que rien ne pouvait lui être plus agréable; puis, prenant elle-même le papier. Sa Majesté le remit au noir désigné qui se tenait derrière elle. Le pauvre homme, tout rayonnant de joie, allait
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se jeter à genoux; mais Tempereur prévint le moU' vement, et, s'avançant vers lui, tendit la main au noa veau citoyen. Cet acte, fait le plus simplement di monde , peignait d'un trait le caractère élevé et le sentiments généreux du souverain.
Rien ne peut donner une idée de la rapidité m laquelle se succédèrent pour nous dans ce voyage le excursions, les visites à d' anir es fazendas j les céri monies officielles, etc. Un jour, nous descendîmes! Parahyba jVisqiïk son embouchure, en touchante petite ville de Joûo-da-Barra. Ce fleuve , navigab sur une partie considérable de son parcours, e entravé en cet endroit par une barre des plus dang< reuses, et les navires, même d'un petit tonnage, i peuvent la franchir que deux fois par mois; ce explique suffisamment la nécessité d'un chemin de f reliant Campos à un port de mer.
Un autre jour, au milieu d'un paysage infinime varié, nous remontâmes un des affluents du Parahyb le Rio Muriahé. En prolongeant notre route de quin ou vingt lieues, nous aurions eu toutes les chanc possibles de rencontrer quelque tribu d'Indiens sa vages suivant ce le sentier de la guerre w sur les co fins de leurs immenses forêts ; malheureusement u visite à ces sujets peu cii^ilisés de l'empire n'était ji comprise dans le programme officiel.
Après une courte halte chez un planteur importai notre bateau de rivière, tout pavoisé, nous amens San^Fidelis. Il faisait déjà nuit. En une heure, pr menade aux flambeaux. Te Deum, présentation d
orités, visites à la chambre municipale, à Técole, à prison, à un ou deux notables; puis, le temps venant lanquer pour s'asseoir à la table dressée pour Sa jesté, Fempereur n'hésita pas, donna Tordre de isporter à bord le dîner offert par un grand seilur indigène , et llnvita à nous accompagner. On tit aussitôt, redescendant à toute vapeur le Para- >aj au risque d'échouer vingt fois sur les nombreux es de sable.
L une heure du matin , nous étions de retour à apos; à deux heures, nous nous rendions au bal rt par les dames à Timpératrice ; à quatre heures, is montions en chemin de fer pour prendre la route retour. Nous passâmes une partie de la journée z la vicomtesse d'Araruama , dans une fazenda ée à vingt kilomètres du chemin de fer; on avait sur pied plus de cent chevaux de selle et de voi- 5 pour nous transporter, et la veille, cinq cents aves avaient construit la route, au milieu des [es et des marais.
irrivés le soir à Macahé, nous nous embarquâmes un splendide clair de lune pour Rio de Janeiro ; s personne ne pensa à la belle nature après les ^ues des nuits mondaines que nous venions de ser, en cravate blanche et en habit noir, dans le s des cannes à sucre ! Puis , vers neuf heures du in, nous rentrions dans la baie, salués parle canon forts. Bientôt nous étions entourés d'une flottille mbarcations, amenant les hauts fonctionnaires, qui aient recevoir Leurs Majestés et leur souhaiter
la bienvenue du retour dans a leur bonne ville de Rio 9.
Depuis lors , un événement considérable a eu lieu et est venu porter la joie dans tous les cœurs.
Madame la comtesse d'Eu, princesse impériale, a donné le jour à un fils qui doit devenir après sa mère rhéritier de la couronne an BrésiK
Nous avons assisté , dans la chapelle impériale, à la cérémonie du baptême du prince de Grâa^Para, Le cortège du futur empereur a fait son entrée, précédé de hérauts d'armes dans le >costume antique, d'ofGciers du palais portant les insignes impériaux, du clergé revêtu de somptueux ornements. L'empereur et l'impératrice ont tenu eux-mêmes leur petit-fils sur les fonts baptismaux. A leurs côtés se trouvait Mgr le comte d'Eu, et derrière lui tous les grands dignitaires de l'empire, les maréchaux et amiraux, les dames du palais portant le costume de rigueur, avec des panaches blancs dans la coiffure et de longs manteaux de cour vert et or. Les murs de l'église étaient cachés sous de riches draperies, et la profusion des lumières , l'éclat des ornements donnaient à la cérémonie un caractère imposant et grandiose.
Cette pompe , déployée en mainte circonstance par la cour du Brésil, étonnerait peut-être en Europe bien des gens assez portés à croire , parce qu'il plait à l'empereur de voyager comme un particulier, qu'il n'existe aucun cérémonial au palais de Rio. Il n'en est rien cependant , et la noble simplicité dont Leurs
majestés veulent bien donner Texemple s^'accommode parfaitement , à Poccasion , avec les plus minutieuses traditions d'étiquette de la maison de Bragance.
Mon séjour au Brésil a pris fin ^ et je me prépare à m'embarquer sur le prochain paquebot pour Magellan. Jemporte de ce beau pays, où il m'a été donné de passer près de trois ans, mille bons souvenirs ; et je ne trouve, pour formuler un adieu, qu'une parole bien souvent employée au Brésil, mais à peu près intraduisible : pour exprimer des regrets, des vœux de retour, de la reconnaissance , des souhaits de bonheur et de prospérité , on dit seulement ce mot qui renferme tout : Saudadesl