CHAPITRE XIV
>yage dans Yungat : Vlllimani; las Angosturas ; la coca; mœurs et paysage ; le quiaquina. — Gomment on applique en Bolivie le système républicain -démocratique-représentatif. — Souvenirs du président Melgarejo. — Les Indiens opprimés. — Raines de Tiahuanaco. — Retour à la côte par la Cordillère. — Tacna,
La Pai, 4 octobre 1876.
L'habitude que j'ai cru devoir prendre de faire mes Kcursions avec un bagage extrêmement restreint le valut, à mon dépari de la Paz, les observations u domestique indigène que j'avais engagé la veille.
leva désespérément les bras au ciel, déclarant u'il me manquait au moins cinq pelliones (couverires de selle), des fontes et des sacoches, un matelas idispensable, disait-il, des provisions de bouche, que iis-je? toutes choses sans lesquelles un bon Bolivien e saurait se mettre en voyage ! Grâce à Tobligeance e mes hôtes, j'ai réuni à la dernière heure le strict écessaire; et, prenant la tète de ma petite caravane omposée de mon guide Juliano et d'un muletier onduisant la mule des bagages, je me sui»«iis en route our aller visiter la province de Vungas, située au î«d du versant oriental de la Cordillère, et où se forcent les premiers affluents de TAmazone.
En suivant le lit du Rio la Paz, entre des montagnes ues et ravinées par les pluies, nous passons parfois
devant des fermes, appelées \Afincas, ou enco traversons une oasis de verdure, où s'abrite un p lage d'Indiens. Vers le soir, notre chemin sebil nous prenons un affluent du Rio la Paz et nous se dresser devant nous le mont Illimani, tout de neige au sommet, tout rempli de verdure à s du milieu de cetle luxuriante végétation éi deux ou trois maisons dont Tune sera notre gite nuit. Nous escaladons une pente rapide, et, sentier bordé de bouquets d'arbres en fleur, gers, d'essences de toute espèce, nous arrivoi une yiXx^Jinca, propriété de don Vincente I y Rogas. Muni de lettres de recommandatio mon hôte , je suis bientôt introduit en présen vieillard aveugle qui me reçoit avec une afial une courtoisie parfaites. En attendant le dinei fait conduire dans son jardin, — une vraie me] Les plantes de tous les climats, les arbres d< les latitudes y sont réunis et cultivés : le noyc tout près du palmier, la betterave à côté de 1. à sucre; ici, un verger rempli de pommiers suj là , un groupe de bananiers qui étalent majes ment leurs larges feuilles. Je cueille un modes des champs , et non loin de là s^épanouit en p la plus délicate fleur des tropiques.
Y a*t-il dans le monde entier un autre prop qui puisse faire servir à son hôte, dans le même de la glace ramassée quelques heures auparav ses terres, dans la région des neiges, et ui dooi» fruit essentiellement tropical, que Ton ]
;ueillir dans ce même jardin? Ceiïe ^ncaj vérilable irclie de Noé de tous les climats du monde, est située în pente très-rapide sur le flanc de Vlllimanij ce qui )ermet de passer, en parcourant seulement quelques diomëtres, des neiges éternelles aux chaleurs des atitudes voisines de Téquateur. L'habitation du maître îst naturellement construite à la hauteur la plus favo- 'able : enfouie dans une corbeille de fleurs, au milieu Tun printemps perpétuel, elle semble une oasis enchantée où Ton éprouve, à chaque heure du jour, le bonheur indéfinissable de se sentir respirer et vivre ! Et le maître de ce ravissant séjour est aveugle I
Quelle difl'érence avec les rives désolées du Rio la PaZj que je rejoignis le lendemain, me dirigeant vers es défilés appelés las Angosturas ! C'est un étrange phénomène, ce coup de sabre gigantesque qui a fendu a Cordillère pour ouvrir une route à la nappe d'eau mtrefois prisonnière sur le plateau supérieur !
En jetant les yeux sur une carte, il est difficile le s'expliquer comment cette énorme cuvette, tout entourée d'une couronne de montagnes, a pu se fêler, pour ainsi dire, et permettre à ses eaux de se déverser librementvers la vallée de l'Amazone. Du lac immense [|ui a dû exister là autrefois, il ne reste que les basonds formant aujourd'hui le Titicaca et le Popo- "horo. Ce déchirement est-il l'efiet d'un tremblement ie terre? Est-il la suite d'un efibrt constant des îaux, qui, creusant une série d'entonnoirs, ont fini >ar séparer en deux la digue de granit opposée à eur passage?... Les géologues ne sont pas d'accord
2i2 SUD-AMÉRIQUE.
sur cette question. Quoi qu'il en soit, nous traversâmes jusqu'à la nuit une succession de gorges si étroites, qu'il fallut cheminer dans la rivière même, devenue torrent par l'adjonction de nombreux affluents. Deux murailles de rochers , hauts peut-être de mille pieds, ne laissent entre elles qu'un passage ayant tout au plus quatre à cinq mètres de largeur, et dont les tortueux détours simulent de loin l'entrée d'une caverne. Le vent s'engouCTrait avec une telle violence dans ces couloirs, que plusieurs fois je me sentis enlevé de ma selle, et je me cramponnai de toutes mes forces, je l'avoue, à la crinière de ma mule, pour ne pas être renversé. J'aurais certainement regardé comme impossible de passer, si je n'avais eu devant moi mon guide, qui, rasant avec sa monture la paroi de granit, avançait quand même et me montrait le chemin. Au reste, à certaines époques de l'année, celte route est impraticable, et il n'est pas rare de voir des caravanes attendre plusieurs jours que le vent se soit calmé ou que les eaux aient baissé.
Après deux journées de marche, suivant toujours le lit de la rivière sans rencontrer aucune habitation, obligés de bivaquer la nuit au bord du torrent, nous franchissons une des montagnes qui bordent le Rio la Paz^ et nous arrivons dans la province de Vungas. Yrupana, où nous allons chercher un gîte, est un joli village perdu dans les orangers et les bananiers; son altitude au-dessus du niveau de la mer n'est guère supérieure à un millier de mètres. Mon entrée fait événement dans cette bourgade, où les voyageurs
iropéens sont rares. Juliano, d'un aîr important, 3mande pour le capitano, car tel est le titre dont 'honore mon domestique pour me mettre en valeur,
maison du correjedor (maire); faute d'auberges ms le pays, ces hauts fonctionnaires se réservent lonneur d'offrir l'hospitalité, moyennant une forte nçon, à tout voyageur de passage. Le maître est )sent, mais on s'empresse de m'ouvrir un hangar où
pourrai me reposer à Tabri.
J'avais hâte de pénétrerplus avant dans Tintérieur de itte curieuse contrée; aussi le lendemain, dès Taube, ions-nous en selle. La route se présenta sous un pect bien différent des derniers jours : ce ne fut entôt plus qu'une promenade à travers un immense rdin s'étendant gracieusement sur une succession de llines verdoyantes. Les chemins sont coquets, irdés de caféiers tout en fleur ou de buissons de ses embaumées ; la vue se perd sur des terrasses i gradins où Ton cultive avec le plus grand soin une ante appelée coca» C'est un arbuste haut de deux à 318 pieds : il fournit par an quatre récoltes de ses ailles; celles-ci, une fois séchées, sont livrées au mmerce pour les Indiens de la Bolivie et du haut ;rou, qui en font une consommation considérable. La coca est mâchée comme le bétel des Orientaux,
les indigènes attribuent à cette plante des vertus niques extraordinaires. Connue dans la plus haute itiquité, les Incas la faisaient cultiver en grandes lantités, et des lois spéciales en dirigeaient Texploition; les prêtres du Soleil en parfumaient les autels;
dans les grandes solennités religieuses, ils en màcbaient quelques feuilles avant de consulter les oracles. Aassi la tradition a-t-elle fait passer cette plante, dans rimagination populaire, pour un talisman, une panacée universelle : elle est censée guérir tous les maax, reposer de toutes les fatigues, assurer les triomphes de la fortune, voire môme ceux de Tamour.
11 est de fait que, de toutes parts, j'entends vanter les vertus de cette précieuse coca : Tlndien lui doit sa résistance extrême aux fatigues; en mâchonnant seulement quelques-unes de ces feuilles, il parvient à se soutenir pendant de longs voyages à travers la montagne; elle le nourrit et le désaltère à la fois. Peotétre faut-il attribuer aux heureux effets de cette plante Taspect robuste et l'admirable blancheur des dents qui sont les marques distinctives de toute cette popo* lation.
Les travailleurs que nous rencontrons sur la route nous saluent gaiement d'un Dios auki tiouratà, ce qui, en langue aîmaràj signifie « bonjour »; 1^ femmes sont moins polies et nous laissent passer en détournant la tête : on m'affirme qu'il serait de 1* plus haute inconvenance pour elles de regarder «n étranger.
Nous sommes ici dans un pays où les mœurs, I^^ costumes, le langage, ont gardé leur caractère bie» spécial. J'ai pu m'en faire une idée complète à qud' ques jours de là, en me trouvant à Coroïco au momcn* d'une fête où toute la population endimanchée était réunie sur la place du marché : les femmes, vêtues
if.
ne jupe bleu foncé, se couvrent les épaules d'une erine ajustée au moyen de grandes épingles en forjne
cuillers dont le manche aurait été aiguisé. Elles : sur la tête un gigantesque chameau, style pagode noise, orné de quatre pointes disposées en losange •ecouvertes d'une draperie noire retombant comme baldaquin. Le costume des hommes n'est pas moins oresque : ils portent les cheveux longs noués en >gan, la veste courte, la culotte bleue, et une je ceinture multicolore. L'ensemble donnait à cette nion populaire un cachet à la fois élégant et original . •A correjedor , chez qui j'étais descendu, rendait la •îce au moment de mon arrivée ; je ne fus pas peu pris de voir les femmes qui comparaissaient devant
rester accroupies contre le mur pendant tout Tin- 'ogatoire : c'était, me dit-on, en signe de grand Dect... Un peu plus tard, en passant auprès de la taine publique, j'aperçus quelques demoiselles, I grandelettes, faisant leurs ablutions et prenant iment leurs ébats en tenue de paradis terrestre, ées seulement par la grâce très-transparentede leur )cence.
fn soir, je m'étais arrêté dans une petite ferme où beauté du site m'avait particulièrement attiré; idu sous la verandah, je regardais le gracieux eau qui se déroulait devant moi : la lune éclairait ses rayons argentés les huttes disséminées sur la itagne et se jouait mollement sur les ^grandes lies des bananiers ; Tair n'était pas agité par le ndre souffle de vent. Au milieu du silence de la
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nuit, j'entendis tout à coup des accords plaintifs et doucement modulés : c'était le son de la quena, instrument favori des Indiens de la Bolivie, espèce de flûte taillée dans un tibia humain, d*où sortent des notes étranges qui semblent exhaler plutôt une plainte qu*une mélodie; les descendants des Incas aiment à chanter ainsi, au milieu du calme de la nuit, leur grandeur d autrefois et leur asservissement actuel.
Je me dirigeai vers Tendroit d'où partaient ces accords, et un spectacle digne d'un crayon fantaisiste s'offrit à mes yeux. Une douzaine d'Indiens, réunis en cercle dans une vaste clairière, revêtus de leur sombre costume sur lequel tranchait une sorte de dalmatique blanche , et coiffés d'une couronne de plumes, se livraient à la danse. Au milieu d'eux, un homme drapé dans une peau de tigre, le visage caché sous un masque grimaçant surmonté d'une longue crinière, faisait mille contorsions en excitant ses compagnons du geste et de la voix ; tout autour du groupe, -des femmes circulaient à la ronde en versant dans des cocos vidés une boisson fermentée. Celte scène, dont les rayons de la lune d essinaient crûment les silhouettes bizarres, avait quelque chose de fantastique, de mystérieux et de sauvage.
En m'apercevant, une des femmes vint à moi et me présenta la coupe primitive qu'elle tenait à la main» en m^invilant à y boire. Il fallut s'exécuter, bon gré» mal gré; mais j'avais déjà reconnu la chicha, breuvage dont, la veille, mon gaidjB m'avait enseigné la &brieation peu engageante. Le maïs dont il provient
st mâché par les femmes : en général, la mastication es vieilles, (juî triturent longuement et péniblement i matière, est préférée à celle des jeunes, dont les elles dents vont trop vite en besogne ; puis cet horible hachis, tout imprégné de salive, est séché au îleil et réduit en tablettes; il n*y a plus, quand on eut obtenir la boisson, qu'à le délayer dans Teau et à lisser fermenter.
Espérons que la fermentation purifie comme le îu!... mais cette nuit-là, je fis des rêves extraorinaires : je me vis transporté au milieu des sauvages oisins, dans les tribus des Guarayos et des ParinhtinSy où, perdu dans les fumées d'une cAîcA« pétrie ar les molaires des Parques, j'exécutais, en l'honeur de la blonde Phébé , un pas fantastique au son 'une musique infernale !
Peu de jours après, je repris la route de la Paz en ravissant de nouveau les Andes, dont j apercevais e loin les cimes neigeuses. A ma dernière étape ans VungaSj la femme du correjedor vint à moi t me demanda si je ne possédais pas un spécifique imeux pour un malheureux qui se mourait chez elle, î la suivis et trouvai un pauvre Indien pris d'un accès 3 fièvre intense; il paraissait sur le point de rendre
dernier soupir. La quinine était tout indiquée ; ais, proportionnant imprudemment à mon désir de uver cet homme la dose que j'administrai, je lui i fis avaler de quoi tuer une mule... L'efiet fut imédiat, mais contraire à mes bonnes intentions, r le malade devint subitement d'une immobilité
complète, et je craignis de Tavoir absolament empoisonné ! Grâce au ciel, le lendemain ,^mon prestige un moment ébranlé par ce résultat déplorable setrouu relevé : non-seulement Tlndien vivait encore, mais il était visiblement soulagé , et mon hôtesse émerveillée me demandait avec instance un peu de la précieuse poudre blanche. Pauvres gens ! ils meurent de k fièvre dans le pays même du quinquina, et, che^ cheurs inconscients , ils vont ramasser dans la forêt, pour la livrer au commerce , la précieuse écorce qui serait presque toujours le meilleur remède à leurs maladies !
Ce sont leurs ancêtres, cependant, qui ont fait connaître au monde ce fébrifuge merveilleux; voici comment l'histoire de cette découverte a été racontée par un littérateur indigène , dans un style imagé et pompeux , mais plein de couleur locale. Je traduis le récit de don José Domingo Cortès :
«Dans les forêts séculaires qui couvrent la partie orientale de la Bolivie, croissent des arbres dont I les branches majestueuses s'élèvent jusqu'au cieL Au milieu d'une nature magnifiquement puissante» dorée par le soleil éternel des tropiques , coulent de» rivières délicieuses. Le cristal de leurs eaux n'est troublé de temps à autre que par une légère pirogue d'écorce , dans laquelle une famille d'Indiens confie son sort aux courants qui Tentrainent, pour la porter d'un Eden dans un autre Éden.
« Ibans ces contrées il n'y a point de villes, et la civilisation, avec le cortège fécond, mais épuisant, de j
3S inventions , n^y est pas encore venue appauvrir les onsdu ciel.
«Là, tout respire Tindolence heureuse née de absence des besoins ; là, croissent les précieuses ssences destinées à nourrir les heureux maîtres de Bs lieux : ils ont à peine besoin de jeter sur cette ;rre fertile une poignée de riz, pour recueillir à >ison d abondantes récoltes. Le soleil ne déserte imais ces vallées où règne un printemps perpétuel, t la grande végétation qui les couvre leur procure îs pluies bienfaisantes de Tété tropical.
a Les arbres, abandonnés à eux-mêmes, produisent es fruits exquis, et lorsquMls sont mûrs, d'elleslémes les branches fléchissent, pour que l'Indien 'aitpas à se donner la peine de lever les bras pour les leillir.
a Au milieu d'une nature éternellement jeune, homme seul arrive à la vieillesse et meurt ; c'est là »utc la différence entre le Paradis terrestre et Torient 3 la Bolivie.
«Nous sommes en Tannée 1638.
« Les Indiens de la forêt ont entendu des grondetents étranges qui donnent la mort à l'égal de la »udre, jaillissant comme elle d'un éclair de feu. Leurs rôtres ont annoncé que le moment est venu où vont accomplir les prophéties des anciens.
K Le peuple, après avoir consulté les dieux, court ! cacher loin de ces étrangers nouvellement arrivés, le précèdent la mort et la destruction.
«La nuit, harassés de fatigue, les fugitifs se cou-
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client à côté des bûchers allumes pour écarter les tigres ; ils commencent à souffrir cruellement des privations, et tous les maux dont ils sont accablés, ils se disent qu'ils les doivent aux nouveaux venus* Bientôt la maladie vient décimer les infortunés, et la fièvre étend sa robe empoisonnée sur toule la contrée. Le nombre des victimes devient immense, et tel qui, hier encore, pleurait sur le cadavre d'un fils, est pleuré aujourd'hui par ses survivants de quelques heures, * dans une cruelle agonie.
a Des familles disparaissent tout entières, et les tribus, qui se composaient jadis d'innombrables combattants, se voient anéanties par le fléau. La plainte amère de la souffrance s'exhale maintenant de ces vallées riantes; les cris et les larmes résonnent lugubrement dans les bois. Les dieux ont oublié leur peuple, et les augures ne présagent que deuils et morts I
« La fièvre se répand des forêts aux montagnes, et arrive bientôt aux rivages de la mer ; la plainte des blancs se confond avec celle des indigènes , et un même tombeau vient couvrir les oppresseurs et les opprimés.
tt Une femme, à Tâme pure comme celle d'un ange, était alors assise sur le trône vicè-royal d« Péroij : c'était la douce comtesse de Chinchon, qui se complaisait à sécher les larmes arrachées par la dure conquête aux pauvres Indiens ; ceux-ci payaient ^ charité d'une pieuse reconnaissance.
«La mort vient frapper aussi aux portes du palais;.
a science et les soins les plus assidus se reconnaissent 3ientôt impuissants à détourner le coup fatal qui allait înlevcr cette noble femme.
tt Un soir que les dernières angoisses de Tagonie se confondaient avec les sanglots du peuple, un pauvre [ndien se présente, portant, dit-il, un talisman, et ilemande à être introduit auprès du lit de la vice-reine. Arrivé près de la couche entourée de médecins, il s'agenouille, et cVunc voix grave il dit : — Puissante dame, le bien que tu as fait aux enfants de l'Amérique ira recevoir sa récompense. Ecoute-moi, et rcspérance ta réchauffer ton cœur :
tt Quand le génie du mal est venu étendre ses ailes maudites sur nos forêts, nous avons été frappés avonglément par la mort.
« Moi, je tenais serrée contre ma poitrine ma fille unique, le portrait de son infortunée mère^ que, le matin môme, nous venions d'ensevelir au pied d'un palmier,
a Je sentais brûler son front, et de sa gorge desséchée Tenfant pouvait à peine articuler quelques paroles pour demander à boire.
ttNous nous trouvions sur la montagne : me frayant ivec peine un passage au milieu des lianes entrelacées, j'atteignis un ruisseau où coulait une eau trouble et rougeâtre. Ses rives étaient bordées d'arbres aussi vieux que nos forêts séculaires, tout couverts de fleurs blanches, semblables par l'odeur et la forme à celles de l'oranger.
«Beaucoup de ces arbres, renversés par la main
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du temps, étaient couchés aa milieu de Teau. Une voix secrète me dit : Bois ; et je bus. Puis j*en portai à ma fille, qui étancha sa soif brûlante avec Tavidité d'un cerf altéré.
tt Deux jours après, mon enfant était guérie !
a L'expérience des anciens de la tribu nous fit connaître alors que cette eau devait sa vertu à Técorce des arbres qui y avaient séjourné.
tt La haine que nous avons jurée à ta race nous a poussés à faire serment de ne jamais révéler ce secret; mais le mal t*a frappée, et notre amour pour toi est plus fort que notre haine contre tous les tiens!
a Au nom de nos tribus, je t'apporte un morceau de cette précieuse écorce, que, en mémoire de tes bienfaits, nous avons appelée du nom de chinchona,^ La comtesse fut sauvée par la vertu de ce talisman, et depuis Tannée 1638 la médecine s'est enrichie de ce précieux spécifique, qu'elle désigne encore sous le nom de chinchona officinalis.
Deux journées de voyage, à travers de magnifiques forêts couvrant le flanc de la montagne, me suffirent pour atteindre les neiges des haiils plateaux de la Cordillère ; puis, après avoir franchi un col étroit, je rejoignis la route de la Paz, Les Boliviens prétendent que, la tradition étant incertaine sur le lieu oii fut jadis le Paradis terrestre, il faut en chercher les traces à Vungas ; je serais vraiment tenté de les croire, d^autant plus qu* Adam et Eve n'auraient eu qu'un pas à bire pour se trouver, chassés par Tange, dans la terre de la désolation. Et en eflet, le versant opposé est aride
•et desséché, la vie y semble arrêtée; seuls, quelques lamas mélancoliques broutent çà et là une herbe rare et jaunie par le froid : cruel contraste pour le voyageur, entre cette triste région et le pays si pittoresque où je viens de parcourir une centaine de lieues I
La Pas, 7 octobre
En rentrant à la Paz, j'apprends que le dictateur a daigné former un ministère constitutionnel : les ovations continuent, les députations se succèdent, les réjouissances publiques ne sont pas près de finir. J'en ai pris mon parti en assistant au théâtre à une représentation de gala donnée en l'honneur du général Daza.
Le Roi-Soleil n'eût pas été plus solennel et plus majestueux que don Hilarion, sur le trône élevé pour lui dans la loge présidentielle. Entouré de son brillant état-major, dont les riches broderies scintillaient aux lueurs incertaines des quinquets fumeux de la rampe, le • maître» daignait parfois jeter un regard bienveillant vers la multitude. Celle-ci battait des mains avec transport aux banalités poétiques récitées par une actrice qui le traitait en vers de « Sauveur de la patrie » .
C'était pour moi le sujet d'une gaieté peut-être irrévérencieuse, mais à coup sûr sincère, de voir ces démonstrations d'enthousiasme prodiguées par la foule à celui qu'elle acclamait pour avoir su être le plus fort ou le plus audacieux. J'éprouvais un certain plaisir, je Pavoue, à surprendre les bouffées de vanité satisfaite
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qui montaient au visage de ce parvenu d'hier ; ear^ de là, mon regard se reportait complaisamment vers cette devise : « République — démocratique -^représentative -I , et ces mots, inscrits un peu partout, m'apparaissaient alors comme le a mané^ thécelj phares v^ de la révolution triomphante.
Je n*ai, du reste, nullement Tintention de préjuger, en bien ou en mal, les actes futurs de Thomme qui s'est appelé lui-même à présider aux destinées de la Bolivie; peut-être est-il réellement capable de rendre service à son pays, peut-être aussi n*est-ce qu'an fantasque! Qui sait? On a vu la possession du pouvoir enfanter parfois de singuliers caprices ou de merveilleux résultats. Pour ne parler que du premier cas, on me raconte des traits inouïs d'un autre président usurpateur, le fameux Melgarejo, renversé en 187L Un jour le dictateur, ivre selon son habitude, fit appeler sa garde , et enjoignit à tous les soldats de sauter par la fenêtre du premier étage de son palais, pour démontrer à un étranger qui se trouvait présent, la supériorité du soldat bolivien; plusieurs se cassèrent les bras ou les jambes, mais il n'y regardait pas de si près. Ensuite, pour donner une haute idée de la discipline, il fit comparaître son aide de camp, et le contraignit, bon gré, mal gré, à faire au commandement tt le beau y» ou a le mort » , tout comme on caniche !
Une autre fois, pendant un orage violent, on^ batterie d'artillerie fut amenée sur la place et coiD' menfâi par les ordres du président, un feu continu
joscpt'à ee que les éléments 86 fussent apaisés... puis, satisfait de ce résultat^ il se vanta naïvement d*avoir eu le dernier mot avec le ciel.
Caligula n'eut pas fait mieux. II a môme peut-être été dépassé dans Thistoire suivante, que je tiens de témoins oculaires : Le tyran avait une Dulcinée ; or il advint qu'un officier de sa suite manqua de respect à Tobjetaimé. L'offense avait été publique, la réparation devait Tétre également : on apporta une chaire sur la place du palais; Melgarejo s'assit; la belle Bolivienne, sn grande toilette, vint s'agenouiller, mettant sa tête mr les genoux du chef de l'État et tenant les mains derrière le dos, comme font les enfants au jeu de la main chaude. L'ofGcier alors reçut Tordre de venir lui baiser les mains ; mais; au moment où il approchait les lèvres ,. les mains avaient été retirées , — et la jupe lUBsi!
Il circule cent histoires du même genre ; je passe ;oas silence les impôts levés arbitrairement, les ;itoyens paisibles expulsés du pays ou fusillés, etc., etc. Fout cet ensemble constitue un singulier pays; Talarchie la pins brutale y règne en maîtresse absolue. Lutour du chef éphémère de TÉtat, intrigue tout m monde de fonctionnaires, parasites du pouvoir, [ai tâchent d'arriver... Voilà le gouvernement. Il se ecrute dans la classe d'origine espagnole ; quant au leuple, il se compose des Indiens qui travaillent, l'ont aucune jouissance , sont privés des bienfaits de 'éducation et de la civilisation , et appartiennent , :omme de véritables serfs, soit k de grands pro<-
priétaires, soit à FÉtat. Par un étrange contraste , une loi déclare électeur, et par conséquent citoyen, toat homme sachant lire et écrire; mais il n'y a guère d'In* diens dans ce cas, par la raison bien simple qa'il n'existe pas d'écoles à leur usage.
En maintenant cette population dansFignoranceJe gouvernement poursuit un but fiscal, car Tlndiei non électeur est obligé de payer annuellement on impôt inique de vingt francs par tête. Ce ne sontpai là les seules charges qui pèsent sur ces pauvres des» hérités : les contributions extraordinaires ne leur sont point ménagées , et des droits excessifs d^exportatioft frappent les produits du sol. Ainsi Tarrobe de coeû, dont le prix à la Paz est de soixante francs, a été grevée , pour sortir de la province de Yungas, d'ui droit de cinq francs, — soit 8 pour 100. — Est-il besoin d'ajouter que l'Indien ne peut pas même 6tr« possesseur de la terre? 11 la loue seulement, et s'acquitte en argent, en récoltes^, ou le plus souvent eB journées de travail.
Sont-ce là les bienfaits conquis, il y a undemi^ièdOi au nom de la a liberté » , par Simon Bolivar? Il a disparaître en même temps le joug espagnol des ri de rOrénoque, de l'Amazone et de la Plata, mais a laissé les antiques possesseurs du sol sous Topp sion des fils de ceux qu'il avait combattus I
Tacoa, 12 octobre.
Je me suis décidé à faire le voyage de retour vi^ 1* c<We,.en traversant à cheval le large plateau
s^étend entre la Paz et le versant occidental de la Cordillère des Andes.
Ma première étape fut Tiahuanaco; ce village, situé sur les bords du lac Titicaca, est voisin de ruines intéressantes et célèbres qui datent d*une époque bien antérieure à la découverte des Espagnols. L'un de ces restes se trouve sur la route même ; c'est une ' énorme pierre, à demi enfoncée dans le sol; les sculptures en sont parfaitement conservées et représentent les traits d'une divinité antique ou peut-être d*un célèbre chef Inca. Mon guide me raconta qu'on avait essayé d'amener cette statue à la Paz; mais on fut bientôt obligé de renoncer à ce projet, faute de moyens de transport assez puissants. Ce bloc de granit, abandonné sur le chemin , n'est-il pas là comme une amère ironie pour les a civilisés » , qui n'ont pu arriver à porter une seule de ces pierres que les « barbares » ont su entasser pour construire leurs monuments ?
Le nom de Tiahuanaco provient de deux mots en langue quichoua; il a été donné à ce lieu par un hca , dit la légende , qui , charmé de la vitesse avec laquelle un exprès lui avait apporté un message, aurait dit à l'Indien : Tiyay, Huanaco (assieds-toi, Huanaco), en nom de cette espèce de lama rapide et léger qui bondit sur les rochers de la Cordillère.
Cet endroit était sans doute un lieu de séjour favori des souverains du pays, car on y trouve encore des vestiges de leurs palais : des jardins tracés tout autour d'une élévation de terrain, qui fut peut-être une for-
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teresse, renferment des monolîtkes considérables, ayant jusqu'à huit mètres de Iong,.el soaveni ornés de scalptures. On admire là une porte parfaitement conservée, encore debout, quoique sa partie sôpérieure soit brisée ; elle a été taillée dims ùuë senlle pierre d'au moins deux mètres de haut sur quatre de large : des bas-reliefs ornent une de ses &ees : ils représentent, comme sujet priacipal, un être bumak dont la tète est ornée de rayons aHégori^es et dont chaque main tient un sceptre diffèrent; à renloar sont rangées symétriquement des figiMres^ les unes ayant un visage d'homme^ les âvtres une tète de condor, toutes tenant également un sceptre et fi^sant face au centre.
Les savants exploorateur^ q«i ont passé devant, ce monument ont cherché beaucoup d'explicaifons pour ces sculptures : au premier afcm*d il semble qtib k figure principale représente un être supérieur, peatêtre le dieu-soleil, ou tout au moins un chef supréflM ayant dans ses attributions non-seulement FÉtat, mais aussi la rdigion, et entouré d'aatres che&, ses tributaires ou' ses vassaux, qm lui rendent- I)ommage.
De T^ahuanacoje poursuivis ma route vers Foaest. A Textrémité du premier plateau que je traversai , il fallut franchir, sur un pont flottant Mi en jones, le DesaguaderOy canal naturel déversant les eaux du Titiçacà dans le Popochoro ou lac Pansn. De là, penditfl! quatre jours, ce ne lurent qt»e longues étapes i'Iratm des bnv|fères sancr fin; ma seule distraetfon
était de firer sur des vigognes^ dont les troupeaux nombreux paissent tranquillement sur ces hauteurs désertes* Combien elles étaient fatigantes, ces chevau* chées que nous commencions parfois au milieu de la nuit! Pénétré par une bise glacée, je n'osais descendre de ma mule pour ranimer par le mouvement mes membres engourdis : la raréfaction de Pair est telle dans ces parages, qu'on ne peut faire cent pas ^ns être hors d^haleine. Nos montures, fatiguées elles-mêmes , glissaient parfois au passage d'un torrent gelé pendant la nuit, ei quand enfin le soleil paraissait , ses rayons intenses ne tardaient pas à se £EÛre sentir d'une façon incommode. Nous trottions 'Cependant jusqu'au soir ; les stations sont rares dans «es plaines désertes , d'où Ton ne sort que pour en retrouver d'autres sur un plateau plus élevé ; où un vent aigre brûle le visage tout gercé par le froid de la nuit» où les yeux ne rencontrent qu'un paysage lugubre et mort, où la route est jalonnée par des cadavres de muléà et d'ânes, tués par la &tigue et le soroche, Çà «t là, des troupeaux de lamas et d^alpacas animent un instant ces solitudes ; d'immenses lagunes de sel , qui semblent des lacs gelés ^ s'étendent à Thorizon cou-^ ironné de montagnes aux ôimes neigeuses.
Enfin^ voilà le Tambo (abri) de Tacora, et là-bas, ■à quelques centaines de mètres, commence la descente 1 Elle s'opère sur une route en zigzag, sèinée de pierres roulantes et remplie d'ilne poussière atroce soulevée par le vent ; mais on n'y foit guère attention, tant «on est heureux de se sentir revivre en rentrant dans un
climat plus doux : le matin, j'avais grelotté sous mes ponchos accumulés, et le soir je m'installais déjà à la porte de notre cahute , pour respirer, pendant mon sommeil, Tair tiède et pur de la nuit sons les tropiques.
TacnUj bâtie au pied de la montagne, est entourée de jardins verdoyants auxquels un ruisseau né dans la Cordillère donne une fécondité bienfaisante. En parcourant ces rues animées où s'alignent de grandes maisons de commerce, des bazars et des boutiques de toutes sortes, on reconnaît un centre important d'affaires : c'est qu'en effet cette ville, quoique appartenant déjà au Pérou, se trouve être le principal entrepôt des produits destinés à la Bolivie ; aujourd'hui encore on préfère suivre, pour les transports commerciaux, la route que je viens de parcourir, au lieu de £ure le trajet, long et dispendieux, du chemin de fer reliant Aréquipa et Punho.
L'Europe a, dans la Bolivie, un vaste champ ouvert à ses produits manufacturés quelconques , car ce pays n'ayant aucune industrie, tout y doit venir de l'étranger. L'échange de ces articles pourrait se faire contre l'argent, le cuivre, le quinquina, les laines et les peaux ; je devrais mentionner tout particulièrement les mines, qui seront'^eut-étre classées un jour parmi les plus abondantes du monde ; mais elles sont imparfaitement connues aujourd'hui et relativement peu exploitées. £n ce moment, le commerce allemand semble avoir compris l'importance d'un tel marché, oii tout est à fournir et où tant de produits de haute valeur sont à exporter : de nombreux comptoirs se
répandent rapidement dans les grands centres, et tendent à absorber, dans un bref délai, tout le commerce de la Bolivie.
Je n'ai quitté la PaZj livrée aux mains d*un gouvernement révolutionnaire, que pour tomber dans le Pérou en révolution I A Tacna^ les habitants se demandent avec inquiétude si la ville ne va pas être mise au pillage par Pierola, chef insurgé qui, parti A'Aréquipa avec xme poignée d'hommes, vient de s'emparer de Moquegua, située à une vingtaine de lieues d'ici. L'armée régulière le poursuit, et Ton craint que le rebelle ne vienne faire, dans les coffres-forts des principaux négociants, une réquisition d'argent pour soutenir ses intérêts et être à même de tenir quelque temps la campagne.
Mais je n'attendrai pas ces événements; on se blase à la fin sur les pronunciamentos, et je m'apprête à partir pour Arica, d'où un paquebot de la côte m'emmènera au Callao.