‹ Sud-AmériqueChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Lima, la ville «t tes moBamenU. -^ Lo limAiiameii — Safaik R»^ et la Perrichele. — Les humeoê. -— Léa Chiooif. — CorabaU de eiMi et combatf de. Uureaui. — Politique intérieure.

Limt, le 15 novembre 1876.

Il faut un quart d'heure en chemin èe fèr pear & rendre du port de Callao à Lima. Ha prem-iëre impres sion en entrant dans la capitale du Pérou a été, ]■ dois Tavouer, un complet désenchantement : Torigi nalité qu'on s*attelid à trouver dans cette ville,, oi devraient se refléter les traditions architecturales de L vieille Espagne, fait complètement défaut, et le voyageur déçu parcourt des artères bien alignées, bordée de maisons d'une apparence foute moderne. Seule» çà et là , quelques vieilles bâtisses font contraste ave> Tensemble des constructions et rappellent les splendeurs d'un autre âge. Des églises, un petit nombn de palais et de couvents, ont pu résister aux terrible tremblements dé" terre qui, à différents intervalles ont détruit Tœuvre des hommes, menaçant encon tous les jours la ville dans son existence.

Lima, bien que située seulement à 12 degrés del ligne, n'a point cependant un climat très-chaud; i tient le milieu entre les tropiques et nos zones tem. pérées; un état habituel de léger brouillard suffit biei

LimiDieni» nrUnl da

led fois pour cacher le soleil .|ietidaiit des journées ntîères^ et procurer pendant la nuit une bienfaisante oséo*

Si Taspect de Lima répond imparfeitem«nt à Tidée [ue d€s descriptions enthousiastes ont pu en donner» ^n tevàncbe la réputation: de beauté et de grâce des Jméniennes n'est nullement usurpée. Quiconque a essenii Timpression étrange du voyageur à la vue des emmes voilées dand uHe ville musulmane , peut se Elire une rdée du sentiment d'intérêt et de piquante uriosîté qui s'empare du nouvel arrivé devant ces icfaarpes noires laissant briller» cintre leurs plis disiteîÉf des prunelles i^endues plus agaçantes encore ^r Tombre qui les protège. Le manto a* servi, sans loute, à préserver d'abord deà regards profanes les raîts dont la contemplation était réservée au mailre ; nais depuis , ce gracient vêtement inventé pour conlerver à la femme» en dehors du foyer domestique, un »chet de mystère et de modestie, est devenu le coquet auxiliaire de Tintrigue dans une ville réputée >our ses exploits galants.

Les femmes les plus élégantes sortent presque toutes ainsi enveloppées, aux heures matinales, soii pour se rendre à Téglise, soit pour courir les bouti- |ues. Quelques-unes se servent même de la mantille pour aller au théâtre, et, se dissimulant ainsi complètement aux regards indiscrets , vont s'asseoir bravement à Torchestre, perdues dans la foule et assurées du plus strict incognito. Cependant, le manto n'est pas toujours impitoyablement fermé, et celles qui le por-'

tent, surtout lorsqu'elles sont jolies, trouvent très-bien moyen de s'arranger de façon à laisser admirer tout entier leur visage. Vers le soir, à l'heure de la promenade , il est de bon goût pour les dames du monde de laisser la mantille et de se montrer alors, revêtues de toilettes européennes, dans tout Téclat de leur grâce et de leurs charmes.

Le contraste qui se retrouve à chaque pas, chez les femmes de Lima, dans leurs habitudes, leurs mœurs, leur caractère, rappelle à Tesprit deux types, bien différents, il est vrai, mais où se personnifie leur nature à la fois pieuse et légère, fervente et passionnée. Ces deux types , dont la tradition a partout gardé le souvenir, dont mille images retracent les traits, sont, une sainte Rose de Lima, et une jolie pécheresse: laPerrichole. La première, vénérée comme la patronne de toutes les Amériques, est le symbole de la pureté, de la charité et de toutes les vertus. On voit encore la maison où elle est née , où elle a vécu , et la piété des fidèles a transformé cette demeure en une série d'oratoires ornés de toutes ses reliques, magnifiquement enchâssées, et religieusement conservées depuis trois cents ans.

Quant au souvenir de la Perrichole, dont OfTenbach a immortalisé la légende , il est tout aussi populaire à Lima. C'était, parait-il, une Indienne cholttj nom traditionnel des métis; ses grâces avaient complètement séduit et subjugué, il y a un siècle, le vieux viceroi don Antonio Amat. Élevée, quoique courtisane, au premier rang des honneurs , Mariquita Villegas se

livra à toutes sortes d'excentricités dont le temps n*a pas effacé le souvenir, et dont une surtout mérite d*être citée comme faisant assez bien ressortir cette nature moitié fantasque et moitié dévote. Elle avait eu le caprice de demander à don Antonio une magnifique voiture de gala; celui-ci s'empressa de faire venir d'Espagne , à grands frais, un carrosse tout doré qui fit événement dans Lima. Un jour, elle s'y pavanait, au grand scandale de la population , quand le hasard voulut que le saint Sacrement vint à passer : aussitôt, descendant de voiture, elle se prosterna dans la poussière, et le lendemain la favorite offrait à Téglise le don du vice-roi , en demandant qu'il fût affecté au service du culte.

L'origine de ce surnom de Perrichole est matière à controverse : il se décompose en deux mots espagnols : perra et chola (chienne et métis). Selon les uns, ce fut une appellation imaginée par la population irritée de sa conduite légère; selon les autres , ce serait une expression de tendresse échappée à son seigneur et maître : elle équivaudrait à peu près à ces mots : Mon u toutou » de Chola I

Les Espagnols ont apporté dans ces pays pendant le dix-septième siècle une certaine quantité de tableaux qu'un riche collectionneur de Lima, M. Ortis Sevallos, s'est efforcé de réunir pour composer une belle et remarquable galerie dont il a bien voulu me faire les honneurs. Il est intéressant de retrouver là des toiles de Velasquez et de Murillo, considérées comme parfaitement authentiques; cela permet de

266 SUD-AMÊRIQUB.

supposer que ces deu grands peintres, ayant r^u bon nombre de oomiiandes pour le Pérou , se soat attachés à reptoduîre plnsieors de leurs mcillesres oeuvres.

Une autre collection trèB-^surieuse à étudier est celle des antiquités indiennes recueillies sartoot dans les nombreux cimetières du temps des Ineas^ et retrouvées dans des fouilles sur plusieurs points de la côte. Comme Tusage existait chez ces peuples d'eit* terrer les morts avec quelques attribnts de leur pro* fessioDy de leurs goûts ou de leur position sociale, on a pu ainsi soulever un coin du voile qui recouvre encore Thistoire de cet empire américain.

Le docteur Macedo possède , dans ce genre , la coV lection la plus complète ; chez lui se trouvent réunis des milliers de vases, la plupart en terre cuite, repré' sentant toutes sortes de sujets : figures d'hommes» d'animaux, de poissons, foites avec un art véritable* La plupart des huacas (nom donné à ces relique» d'un autre âge) sont, maïgré leurs formes des pin* bizarres, des récipients destinés à contenir des liqni' des; un ingénieux système de sifflets y est adapté, et^ permet à Fair de s'échapper quand Feau monte ou descend, en produisant des sons tantôt aigus, tantôt sourds et plaintifs.

Dans les différents spécimens de cet art, appartenant à une civilisation aujourd'hui absolument détruite, on est Ihippé de l'analogie qui existe avec les goûts, le*f idées et même les traditions de l'ancien monde. W petits instruments de toilette, des bracelets ou M

ornements divers en or et en argent, des dessins sur-* tout offrent une singulière ressemblance avec certaine modèles égyptiens. Une antre similitude avec Tantl'' qnîtè en décadence est le choix de sujets inconvenants ou grossiers; et le Musée Borhonico, de Naples, pourrait faire sous ce rapport des échanges avantageux avec les Musées de Lima. Un objet en terre cuite, que j*ai en entre les mains, rappelait la fable de Prométhée dont le foie est rongé par les vautours; un autre représentait, à n'en pas douter, Cérës ou une divinité analogue, et il y en a des quantités An même genre. Les ruines des anciens villages dont Lima est entourée sont enceintes de murailles, ordinairement en terre et situées sur des élévations de terrain ; on découvre là des groupes d'habitations parfaitement indiqués ; mais la verdure qui devait en rafraîchir le séjour a drsparu^ car elle n*est plus entretenue par les nombreuses conduites d'eau, aujourd'hui détériorées, dont on retrouve partout les vestiges.

Ces traces similaires de civilisation dénotent-elles que des communications ont été échangées avant le seizième siècle entre l'Europe et cette partie de l'Ame • rique? Cette question n'est pas définitivement éclaircie„ et je me souviens, à ce propos, d'avoir entendu soutenir par un jeune saivanl, M. Charles Wiener, chargé par le gouvernement français d'une mission scien^^ tifique dans l'Amérique du Sud, une opinion peut-être kès-fondée. II est de ceux qui nient ces relations'; d'après loi, l'explication de pareils rapprochemenfts se trouve dans le raisonnement que toute civilisation^ tout

état de progrès , doit suivre une marche à peu près identique : de même que Thomme , dans renfance, fait d'instinct les mêmes mouvements et acquiert peu à peu, tout naturellement, un même ordre d*idées, d'aptitudes et de goûts.

Si dans quelques siècles une génération vient, à son tour, fouiller les cimetières modernes de ces régions, comme la génération présente le fait pour Tancienne, les trouvailles à faire dans les tombes seront à coup sûr moins lucratives , mais aussi intéressantes au point de vue de la momification des cadavres. C'est, en effet, une particularité du climat de dessécher les corps au lieu de les corrompre ; aussi les précautions hygiéniques à prendre ne sont-elles pas nécessaires comme dans nos pays. La plupart des champs de repos sont de véritables nécropoles, car généralement on y place les morts dans de larges murailles dessinant une série de jardins au milieu desquels s'épanouissent des arbres et des fleurs. En beaucoup d'endroits , j'ai même vu jeter les cadavres dans une vaste fosse commune : cette fosse reste ouverte, et le voisinage du upanthéon» (car tout cimelière porte ce nom pompeux) n^est point réputé insalubre ou mauvais.

J'ai été frappé , en visitant le Panthéon de Lima le 2 novembre, jour des Morts, de la façon presque joyeuse dont les Péruviens honorent les trépassés. Toute la population s^était transportée pour la circonstance au cimetière de la ville, à pied, à cheval, en voiture ou en chemin de fer; les visages respiraient la joie que procure une partie de campagne

par une belle matinée de printemps. On causait gaiement au milieu des tombes, et de temps à autre s'échappaient, du fond des caveaux ouverts pour la circonstance, de petits cris joyeux poussés par des visiteurs s'y rencontrant inopinément.

Parmi les groupes circulant en tous sens, quelques costumes asiatiques attirèrent tout particulièrement mon attention : c'étaient des Chinois venant honorer les cendres de leurs compatriotes morts chrétiens. A côté du nom de baptême du défunt en lettres latines, se trouvait tracée une inscription en caractères chinois; leurs amis s'arrêtaient devant ces tombes, et, après quelques instants de recueillement; faisaient flamber, devant la pierre tumulaire, des paquets de papiers de toutes couleurs qu'ils lançaient ensuite en Tdr : cette coutume, païenne sans doute, pratiquée pour soulager les mânes de ces frères chrétiens, au milieu d'une foule joyeuse venue pour pleurer des morts quels singuliers contrastes !

Les Chinois constituent une des physionomies particulières de Lima; ils y forment une population tout à fait distincte. Leur nombre est considérable, puisque pendant l'espace de dix années, de 1863 à 1873, il y à eu au Pérou une importation de quatre-vingt à cent mille Fils du Ciel. Ces chiffres ne se sont pas tout à fait maintenus dans ces derniers temps ; du reste , le gouvernement chinois, ému de la manière dont ses nationaux sont traités, vient de défendre complètement cette traite de coolies pour l'Amérique du Sud. Il veut empêcher ainsi le véritable servage dans lequel

tombaient ces hommes qui consentaient à aliteer par contrat leor liberté pour huit «Mtoén. Au bout de ce Jaftf de ÈBÊÊfê^ 1m «nliaiiclieurs trouvaient toujours moyen de renouveler rengagement , en retenant les intéressés par Tobligation de payer des dettes qu'on leur avait, à dessein , laissé contracter.

Il en est résulté pour le Chinois, au I^érou, un véritable esclavage; il devient Tobjet de transactions, de ventes, d'achats, tout comme un animal ou une chose. Son utilité est telle qu'il est difficile de comprendre comment on pourra s*en passer : presque toutes les exploitations agricoles se servent uniquement de ces travailleurs, et à Lima on les retrouve partout comme domestiques, cuisiniers, portefaix, etc., faisant, en un mot, tous les métiers. Plusieurs d'entre eux , plus intelligents ou plus heureux , ont établi des maisons de commerce, et aidés de cet instinct pour le négoce qui distingue leur race, ils font aujourd'hui des affaires considérables : la Chine leur envoie ses produits indigènes, ses fbsus, son thé, ses épices et cette infinité d'objets de luxe dont Tusage se répand de plus en plus ; elle reçoit en échangé de Targent, que le commerçant chinois au Pérou s'etforce d'attirer à lui par tous les moyens, pourPenvoyer en barres et en lingots dans la mère patrie.

A voir ces rues remplies dé boutiques ah s'entassent les produits de l'extrême Orient, ces marchands eni costume national , gravement assis devant leur comptoir, ou dévisant dans une langue incompréhensible, Ml Éé éroirait volontiers transporté dians quelque quar-

tier d'une ville da Cèleile Empire. Rien ne manque à rillusîon, pas même le théâtre, aft/e sais allé plu* sieurs fois chercher un spectacle nouveau povr hmm 6t aussi intéressant par les acteurs que par le public.

La scène représente invariablement le fond d'un joli service à thé dont les personnages se mettraient tout à coup à se mouvoir : guerriers à la miùe terrible, femmes outrageusement enluminées, vieux bon»-* hommes aux moustaches blanebes d'une longueur invraisemblable ; tout ce monde, dans des ôoslumes scintillants, aux nuances variées , ^sontachés de soie et brochés d'or, forme un ensemble éblouissant. Le thème est toujours une scène de tribunal dont les incidents burlesques font pAmer d'aise l'auditoire, ou encore le combat homérique d'un seul homme contre une douzaine d'^memis; cela se passe au milieu de jongleries, de pirouettes et de sauts périlleux effrayants de hardiesse. Le théâtre est naturellement plein de Chinois qui écoutent avec avidité ces iuter* minables dialogues, débités sur un ton unifcNrmément nasillard, depuis neuf heures du soir jusqu'à six ou sept heures du matin. On sort de ce milieu empesté, étourdi par Topium et aussi par la musique , car d'un bout à Tautre de la représentation un orchestre armé de violons criards aux formes étranges , de gongs et dé «ymbates, ne cesse pas de pousser ces instruments au diapason le plus strident qui se puisse imaginer.

Dans le même établissement se trouve une maison de jeu oh les clients se pressent en foule; un peu plus loin, des chambres sont spécialement aménagées pour

les fumeurs. Ces salles, de première ou de deuxième classe, sont toujours remplies d'amateurs : on les voit, étendus sur des nattes , les uns fumant avec une nonchalante béatitude leur petite pipe saturée d'opium; les autres, déjà engourdis , exprimant une satisfaction béate et bestiale , bercés sans doute par les rêves les plus fantastiques. Il est assez étonnant que la police tolère cette consommation honteuse ; néanmoins IV pium se vend ouvertement à Lima. Serait-ce parce qu'un très-grand personnage politique en est le principal importateur?

11 est un antre genre de spectacle non moins curieux à voir, car il est poussé aux dernières limites delà perfection dans ce genre ; je veux parler des combats de coqs. Plusieurs fois par semaine des amateurs, appartenant à toutes les classes de la société, se réunissent dans un petit cirque entouré de gradins, et assistent avec passion à ces combats plus cruels que tous ceux en usage dans les autres pays d'Amérique. Les combattants sont armés, à l'éperon de la patte gauche, de véritables rasoire à deux tranchants, longs de huit à dix centimètres : ils se transpercent mutuellement, se coupent les pattes, se crèvent les yeux, mais ne lâchent pas prise et finissent d'ordinaire pas expirer

tous deux sur l'arène : c'est le premier mort quia

perdu. Pendant les péripéties de la lutte, les paris vont leur train, des book-makers ejLcitent le public, offrent des proportions, augmentent les enjeux : c'est entraîiiant et passionnant; des parieurs mettent sur la tête d'an coq jusqu'à deux et trois mille francs.

mOHi'

M. Maldonado, propriétaire de cet établissement, >ulut bien me montrer son écurie, ou plutôt son pouiller d'entraînement. Il élève des champions auxquels ut amateur peut venir offrir la lutte avec des comittants du dehors; j'ai vu là trois cents coqs habi- Qt chacun une petite cellule très-propre où le manger

le boire sont apportés à certaines heures réglées. 3s malheureuses bétes, par raison d'hygiène, n'ont s toujours à leur disposition un perchoir qui leur rmetle au moins de passer ces heures de solitude us un doux sommeil. Aussi, pour se distraire, cette tnée de gladiateurs crie-t-elle à lue-téte ; et le maîi y dont rhabitation est contiguë , doit se complaire Us cette musique guerrière, comme les empereurs Diains en entendant le Ave^ Cœsar, morituri te lutantl

Je ne dirai qu'un mot des combats de taureaux, assez ntés au Pérou, mais à tort, à ce qu^il me semble. Le rque delAcho peut contenir quinze mille spectateurs ; enceinte est donc construite dans de très- vastes pro- )rtions. Une chose seulement distingue ce spectacle 3 tous ceux du même genre : à Lima, les capeadores, is hommes qui d'ordinaire courent à pied en againt le taureau avec des manteaux de couleurs éclantes, sont à cheval. Il faut donc des montures d*une uplesse merveilleuse pour éviter les coups de cornes \ l'animal furieux , et pirouetter avec la même légèté que peut le faire un homme à pied.

Par mesure de police , ou simplement à titre de straction, on mène à ce spectacle une partie de

274 SUDrAMÉRIQUE.

Tarmée, qui, assise sur dtss gradins réservés, le fusil entre les jambes, s'intéresse broyamment aux péripéties de la lutte. Le président de la république est, me dit-on, grand, amateur et grand protecteur des combats de taureaux; peui-étre s'inspire-t-il de Fantique morale : Panem etcireenses. Comme il se trouve chaque jour plus embarrassé pour fournir la première chose aux Péruviens, il veut au moins leur donner Tautre.

Le général Prado vient, depuis peu de temps, d'arriver à la présidence; et commie on fait beaucoup de politique en ce moment, j'ai pu voir, pendant mon court séjour, ce côté assez curieux de la situation intérieure. Pour s'en faire une juste idée, il est bcm de relire deux discours fort instructifs prononcés successivement par les deux présidents de la république: le premier est du 28 juillet dernier; don Manuel Pardo, au moment de quitter le pouvoir, s'exprimait ainsi :

a Mon gouvernement a trouvé Tordre politique fondé sur la force matérielle ; Tordre économique et social, sur Tépuisement du trésor; et Tordre fiscal, sur Tescompte de Tavenir.

tt Ces excès devaient produire leurs conséquences logiques : les abus de la force ont amené la raine dii pouvoir militaire ; les excès d*un régime fondé sur Tescompte de Tavenir ont diminué Jes ressources de notre vie fiscale et économique, mettant en péril les intérêts que ces ressources avaient justement pour mission de aauvegafder^....; mon administration^ ajoutait-il en

incluant, a réparé, autant qu'il était possible, tous ces aâuz. »

Quelques jours plus tard, le général Prado, daojs on message d'entrée à la présidence, disait :

ce En 1868, la dette s'élevait à peine à 40 millions le soles (200 millions de francs), et, avec une sage idministration , elle aurait pu être totalement éteinte înl871.

tt Bien loin d'atteindre ce résultat , la nation doit I présent 200 millions de soles ( 1 milliard de francs), 3t les revenus du guano, qui auraient pu être appli^ }ués au développement moral et matériel de la nation, sont affectés au service de la dette.

ce Ce passif énorme , joint àux fortes dépenses du budget , excède de beaucoup le chiffre insufSsànt des recettes.

ic n résulte de ce manque d'équilibre qu'il ne nous est pas donné de prévpir jusqu'où peut nous conduire an état aussi anormal... «

Ces deux exposés de la situation suffisent pour dépeindre l'état politique et. financier du Pérou : il roule vers l'abîme; et chaque administration, voulant éviter la responsabilité de la chute, rejette la faute mr autrui, ou se soutient à force d'expédients.

Au milieu de ce désordre, toutes les ambitions personnelles se font jour , et le pays , qui aurait plus ]ue jamais besoin de repos, de calme, est sans cesse troublé par des révolutions. Celles-ci sont suscitées le plus souvent par des ambitieux avides d'une présidence, fût-elle éphémère, lesquels ne se trouvent guère

embarrassés par le choix des moyens. Ils sont soutenus par des partisans plus ou moins nombreux , n'ayant d'autre but que d'obtenir, par un changement de gouvernement , un emploi avantageux ou une lucrative retraite.

Les faits dont j'ai été le témoin forment une page de cette longue liste de troubles intérieurs où la foule joue un rôle peut-être inconscient , mais toujours changeant et brutal ; où les passions se choquent le plus souvent sans autre mobile que les intérêts individuels; où le bon droit triomphe bien quelquefois , mais pour rester toujours menacé par le manque d'équilibre politique et moral.

Les élections du 7 mai dernier avaient appelé à la présidence, en remplacement de don Manuel Pardo*, le général don Mariano Ignacio Prado, et ce choix avait été validé, le 2 août, par le Congres. La position du nouveau chef de VEisi,i ne laissait pas que d'être difficile devant la popularité dont jouissait son prédécesseur : don Manuel Pardo avait eu , en effet, le talent de reculer pendant quatre ans, à force d*expédients , la banqueroute sans cesse menaçante qui semblait la conséquence fatale de l'administration de son prédécesseur le colonel Balta. Cette espèce de jonglerie financière lui avait valu de nombreux amis et partisans, autant dans les rangs du Congrès que dans ceux de la bourgeoisie et même du peuple.

Les hommes influents de ce parti , dès les débuts

' Cent le même don Manuel Pardo qui a été assassiné à Lima le 16 novemlira 1878.

du général Prado, firent mine de vouloir exercer une sorte de contrôle sur son administration : chacun des actes du nouveau président fut vivement attaqué dans les Chambres et par la presse , sous prétexte qu'aucun ne répondait au programme politique tout d'abord annoncé. Des critique^, on passa aux menaces. Cette manière d'agir poussa à bout les amis du général Prado; ils voulurent prévenir leurs adversaires et donnèrent eux-mêmes le signal de la violence : le 20 août y il y eut une émeute à Lima ; la populace , surexcitée à point, et devenue décidément ennemie de Pardo , s'ameuta sous les fenêtres du Club de. la Union, puis se rua sur la maison de l'ancien président. Ce fut le général Prado lui-même qui , prévenu en toute hâte, dut accourir à cheval pour contenir la multitude et défendre la vie de son prédécesseur. La capitale fut très-agitée ; il y eut même efiusion de sang, et le peuple criait contre Pardo, qu'il acclamait encore peu de jours auparavant : Muera el ladron de salure I (A mort le voleur de salpêtre!) Cette accusation avait trait à une prestidigitation économique sur laquelle je reviendrai.

L'agitation était à peine calmée, qu'un autre événement venait menacer de nouveau la tranquillité publique. Un personnage fort connu à Lima, Pierola,. étant parvenu à réunir sous ses ordres une poignée d^hommes, s'empara par surprise de la petite place forte de Moquegua, et c'est de là qu'il menaçait Tacna, lorsque j'y passai, en revenant de Bolivie. 11 déclarait ouvertement sa prétention d'arriver à la présidence.

Par un rapprochement bizarre , cette nouvelle fut connue à Lima le jour même où était présenté aux Chambres un projet d'amnistie en faveur des exilés du mouvement révolutionnaire de 1874, et Pierola se trouvait sur cette liste.

L'émotion fut grande dans la capitale; elle ne fat pas moindre au Congrès, qui vota immédiatement, par quatre-vingt-dix voix contre treize, la suspension des articles de la constitution relatifs aux garanties assurées à la liberté individuelle : c'était mettre entre les mains du général Prado les pouvoirs les plus étendus et lui donner la faculté de faire arrêter et juger sommairement quiconque serait suspecté de conspirer contre Tordre public. Le droit de réunion fut saspendu; des arrestations eurent lieu, et, sur-le-champ, trois mille hommes, ayant à leur tête le colonel La Cotera, partirent en guerre contre Pierola.

Les événements favorisaient décidément le nouveau président : le chef du mouvement révolutionnaire, trop faible pour avoir des chances sérieuses de succès, comptait peu d'amis déclarés; devant le danger commun, les partis politiques avaient oublié leurs récentes querelles; enGn M. Pardo lui-même, en qualité d'ennemi personnel de Pierola, devenait le soutien da général Prado.

L'armée de l'ordre est venue à bout, sans trop de peine, de cette poignée de révolutionnaires, et la victoire de Vacango, remportée par le colonel La Cotera sur les forces piérolistes, a décidé le prétendant malheureux à fuir en Bolivie. Il compte là , parait-il, de

nombreux amis , et parmi eux le président-dictateur général Daza. Les troupes viennent de rentrer à Lima, où elles ont été bien accueillies; leur chef, le héros du jour, est comblé d'honneurs, de louanges et de vers patriotiques. Chose étrange! ce même La Cotera, aujourd'hui vainqueur de Pierola, était, il y a deux ans, arrêté au moment où il se préparait à rejoindre ce révolutionnaire pour s'unir à lui dans une tentative analogue à celle qu'il vient de réprimer.

Dans un pays où la plupart des citoyens marquants ne cherchent dans la politique qu'un intérêt tout personnel, il n'est pas étonnant de voir ces luttes continuelles venir troubler Tordre pu^blic. Au Pérou, le succès justifie tout, autant aux yeux de celui qui 1èrecherche que de la foule qui applaudit,... jusqu'au jour pourtant où cette même foule, dirigée par un courant contraire , ou secouant la peur qui l'avait rendue souple, croit faire justice en tuant et en massacrant...

Qui ne se souvient de la fin tragique, encore toute récente , des frères Guttierez , usurpateurs de la présidence? Ils furent massacrés dans la rue, puis pendus à la cathédrale, et des lambeaux de leur chair furent ensuite mangés par la populace, qui, sur la place publique, avait allumé des bûchers et rôtissait ses présidents!

De pareils exemples devraient faire réfléchir les ambitieux, mais il n'en est rien. Ils sont même peutêtre plus, nombreux aujourd'hui que jamais, et les fascinations du pouvoir viennent encore chaque nuit caresser les rêves de plus d'un obscur prétendant !..«

Page 1