CHAPITRE III
Procession de la Féte-Dien. < — Les irmandadet et la fraDc-iuaçoimerie. — Monuments publics de Rio. — Souvenirs de la fondation de la capitale. — La vie « fluminense • .
Rio-de-Janeiro, 15 août 1874.
Un séjour de plusieurs mois à Rio m*a permis d'examiner à loisir les monuments de la ville» d'étudier les mœurs et les coutumes de ses habitants, et d'assister à quelques cérénM)nies intéressantes. Parmi celles qui m'ont le plus frappé, je mets en première ligne la procession de la Fête-Dieu : le défilé de ce cortège offre un curieux spectacle, où la piété la plus élevée se trouve mêlée à une mise en scène quelque peu théâtrale.
En tête de la procession marchent des musiciens en costume d'opéra-comique, jouant les airs les moins religieux; derrière eux, à cheval, s'avance un héraut d'armes enfermé dans une armure complète, coiffé d'un casque aux plumes étalées, le regard droit, la lance au poing. Puis vient saint Georges, représenté par un mannequin attaché sur un cheval : il est auss armé de pied en cap, et cette tête de carton qui se dandine, cet œil fixe tourné vers la foule, sont de l'effet le plus singulier. Un valet poudré, tout habillé de rouge, un vrai valet en chair et en os, suit avec
un sérieux imperturbable son maître et seigneur en carton-pierre.
Ensuite c'est une longue série A'irmaôs; on appelle ainsi les membres de ces fameuses confréries nommées irmandadeSj qui sont en ce moment la cause de la lutte religieuse au Brésil. Il y en a des noirs, des blancs, surtout des rouges. Ils marchent sur deux files, tenant à la main un cierge et laissant s'épanouir sur leurs visages une douce satisfaction de parader devant le public.
Un escadron de cavalerie précède les chevaux de l'empereur, tenus en main par des valets de pied en grande livrée vert et or. Ces chevaux sont revêtus d'un caparaçon richement* brodé et orné aux quatre coins des armes impériales en argent massif.
Enfin vient le saint sacrement, porté dévotement par révéque de Rio , qui marche sous un dais , dont les six montants sont tenus à droite par Tempereur, à gauche par le vicomte de Rio-Branco, président du conseil, et derrière par des ministres et des grands dignitaires.
Je voudrais savoir peindre pour reproduire, d'après Tcfiet qu'il me fit, ce tableau que j'avais sous les yeux : le souverain en grand uniforme , sans se départir de son air imposant, tient son bâton des deux mains et regarde distraitement la foule qui l'entoure, ou les fenêtres garnies de monde. De l'autre côté, dans la même attitude, son premier ministre sourit finement du haut de sa grande taille, réfléchissant peut-être à la singulière coïncidence qui rapprocl.e
ainsi du bon Dieu le grand maître de la franc-maçonnerie!... Puis c'est ce prélat, assisté en ce moment du ministre de la justice : le rapprochement fait involontairement penser à Tévêque de Pcrnambuco qui, làbas, dans un fort, subit la prison sous le coup d'une condamnation de la cour suprême de justice!
Le trajet parcouru par la procession n'est pas long, et c'est fort heureux, car le soleil darde ses rayons ardents sur bien des crânes dénudés. Plusieurs des assistants, du reste, ont eu soin de se préserver la tête à Taide du cosmopolite foulard à carreaux.
La précaution est peut-être particulièrement utile en ce moment, où plus d'un cerveau se trouve en ébullition par suite du conflit qui vient de s'élever entre le haut clergé et les irmandades. Cest aujourd'hui la question éminemment brûlante au Brésil; voici en quelques mots son histoire :
Il existe dans tout le pays des associations appelées irmandades, recrutées parmi toutes les classes de la société, aussi bien dans la capitale que dans les villes ou dans les moindres villages. La constitution du Brésil reconnaît à ces associations la qualité de personnes civiles. Elles possèdent des biens meubles et immeubles qui sont administrés au profit de tous les confrères; elles construisent des hôpitaux, ont des caisses de secours pour leurs membres nécessiteux , leurs veuves et leurs orphelins.
Le but fondamental de ces congrégations est philanthropique , mais elles se donnent un caractère religieux en acquérant ou en construisant des églises
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et des chapelles où les irmâos, entre au 1res privilèges, ont celui d'assister aux cérémonies du culte dans un costume spécial. II s'en suit que les irmandades forment également des confréries dirigées et exhortées par des prêtres, faisant dire messes, sermons et prières, ayant dés fêtes spéciales et des solennités religieuses à toute occasion.
Depuis longtemps déjà la franc-maçonnerie avait fait de nombreux prosélytes dans les rangs des irmàoSj et les évêques auraient pu continuer à fermer les yeux sur ce fait, sans les différents avertissements que TEglise jugea bon de lancer contre la franc-maçonnerie.
Mgr Vidal, évoque de Pernambuco (ou Olinda), fut le premier qui éleva la voix. U déclara que dans son diocèse il ne tolérerait plus que les irniâos francsmaçons eussent accès dans les églises, ni que les prêtres afûliés y pussent dire la messe.
De là grand émoi : s*il ne se fût agi que d'un intérêt spirituel, c'eût été déjà suffisant pour frapper l'esprit des Brésiliens, très-attachés au fond du. cœur à la religion, au moins dans ses formes extérieures; mais, motif plus puissant encore, les personnes atteintes, prévoyant les résultats d'une pareille mesure, se sentirent compromises dans leurs intérêts temporels.
La question s'envenima à ce point que le gouvernement impérial s'en émut. II s appuya sur ce fait que la décision épiscopale avait été promulguée sans l'autorisation de la couronne , contrairement à la constitution de Tempire. Ordre fut donné à Mgr Vidal
de retirer rinterdiction lancée contre les francsmaçons, tt II n'avait pas le droit, ajoutait le parti des citoyens mis en cause , d*user de son autorité ecclésiastique contre une société qui n'était pas purement religieuse, et de compromettre, comme il le faisait, les intérêts matériels de sujets brésiliens. »
Invoquant les bulles pontificales et rappelant que rÉglise catholique n'avait jamais, en principe, reconnu ce droit de veto à aucun gouvernement, le prélat tint bon et ne voulut point céder. Sa conduite fut qualifiée de crime, pour avoir agi, comme évéque , directement contre les lois de Tempire. Il fut arrêté, mis en prison, puis, eu égard à sa dignité, traduit devant le tribunal suprême de justice.
Cependant Tafiaire était grave ; tous les évêques du Brésil se déclarèrent plus ou moins ouvertement pour le chef du diocèse de Pernambuco, et le pays prit fait et cause pour Tun ou pour l'autre parti.
Autant pour calmer Topinion publique que pour chercher à sortir d'une position fausse , le gouvernement brésilien se décida à envoyer à Rome une mission extraordinaire, dont la direction fut confiée au baron de Peiiedo, son ministre à Londres.
Il ne m'appartient pas de raconter ce qui se passa alors; mais le fait est que la mission ne réussit pas; rien ne fut arrangé.
Sur ces entrefaites, Tévêque, mis en jugement, fut condamné à quatre années de travaux forcés. L'empereur, en vertu de son droit de grâce, commua la peine en quatre années de réclusion.
J*ai eu Toccasion de faire, au fort Sào Joào, une visite à Mgr Vidal. L*évêque est logé dans une dépendance de celte forteresse, qui commande Tentrée de la baie; son habitation a bonne apparence, et il s'y trouve convenablement établi , ayant auprès de lui un de ses prêtres et deux domestiques. Pour se promener, il a tout le fort qui est considérable et d*où la vue s*étend sur la baie et sur la mer. Sa Grandeur m'a fait les honneurs de a sa prison » . Notre conversation roula naturellement sur les événements qui l'avaient amené devant les tribunaux, et j'ai appris alors certains détails qui sont généralement trop peu connus. Ainsi, j'avais beaucoup entendu dire autour de moi que le prélat aurait agi avec trop de précipitation; mais c'est là une accusation dont il se défend éncrgiquement. Il me dit que se méCant de sa jeunesse, de son ardeur,^de son peu d'expérience, il avait résolu d'user de modération et de patience; mais la franc-maçonnerie, depuis le jour où il fut installé dans son diocèse, n'a cessé de le provoquer par les attaques les plus directes.
Un jour, par exemple, les francs-maçons d'une irmandade firent annoncer avec beaucoup d'éclat qu'un service divin serait célébré pour fêter l'anniversaire de la fondation d'une des loges de Pernambuco. — Ce rapprochement de la loge et de l'Eglise peut chez nous paraître bizarre; mais il faut juger la franc-maçonnerie telle qu'elle existe au Brésil; en effet, pour beaucoup de ses membres, c'est une institution purement philanthropique qui , pour relever
Téclat de ses fêtes, emprunte à la religion ses solennités et les cérémonies de son culte. Cependant la loge est bel et bien bostile à TÉglise : pour s'en convaincre, il suffît d*assister à certaines pièces jouées sur les théâtres de Rio, où Ton représente la franc-maçonnerie damant le pion, d'une façon haineuse, aux institutions les plus respectables du catholicisme.
La messe d'anniversaire fut interdite : de là un premier sujet de grief.
Quelque temps après, la loge annonça un service funèbre «n mémoire d'un frère maçon décédé récemment : nouvelles défenses de Tévèque et nouvelles réclamations des confrères; on alla jusqu'à dire que le prélat défendait de prier pour les morts. Il eut beau se donner la peine d'expliquer qu'il défendait seulement de célébrer, devant les insignes de la francmaçonnerie, une messe publiquement annoncée par la loge, on n'en cria pas moins à .l'intolérance ; puis, par bravade sans doute, il fut procédé à l'élection, sous les fenêtres mêmes du palais épiscopal, d'un chef à'trmandade connu de tous comme grand dignitaire de la loge, et manifestement hostile à la religion catholique. L'évêque intervint encore avec douceur pour faire annuler l'élection, maison lui résista.
Enfin, une des dernières provocations les plus scandaleuses fut la publication dans les journaux d'une liste complète de tous les francs-maçons faisant partie des irmandades, et parmi ces noms se trouvaient ceux de plusieurs prêtres.
Etait-il possible de temporiser encore? L'évé(\ue ue
le pensa pas et Tinterdit fut lancé : il défendait aux irmandadeSj en tant que confréries religieuses, de recevoir des francs-maçons; il interdisait en outre aux irmâos affiliés de prendre part aux cérémonies de rÉglise ; car, d'après les bulles pontificales, ils sont excommuniés.
A la suite de ce mandement épiscopal, presque tous les prêtres compromis, saufdeux, je crois, obéirent aux ordres de leur évéque; mais beaucoup de laïques tinrent bon. On sait le reste.
En défendant Taccès de Téglise aux francs-maçons, le clergé brésilien n'a aucunement la prétention de leur enlever la jouissance des avantages civils ou matériels qui sont Tapanage de certaines confréries au Brésil; mais il y a malheui'eusement une telle connexité entre ces deux intérêts religieux et sociaux qu'ils se sont nécessairement confondus et ont amené une crise dont l'origine pourrait bien , après tout , n'être qu'un malentendu. S'il en était réellement ainsi, le fait serait certainement regrettable; mais le mal ne serait pas sans remède. Malheureusement il y a tout lieu de supposer que cette campagne entreprise par la franc-maçonnerie s'effectue d'après un plan médité d'avance, dirigé contre le catholicisme, et auquel des influences européennes ne sont pas étrangères. ÎDu reste, ce fait d*une attaque aussi persistante visant l'évêque le plus jeune et considéré comme le moins patient n'est pas un des moindres symptômes du caractère agressif que doit prendre cette lutte.
Et voilà Tévéque du Para également condamné pour des motifs analogues !
Il peut se faire que le reste de Tépiscopat soit entraîné par Texemple et suive le même chemin; il est possible aussi que Pempereur amnistie bientôt les deux illustres condamnés * ; mais, dans Tun et Tautre cas, ni la continuation des rigueurs ni l'acte de clémence impériale ne seront une solution, et la situation n'en restera pas moins des plus délicates. En effet, les évéques, ou, à leur défaut, ceux qui les remplaceront dans la direction des diocèses, pourront-ils revenir sur un interdit lancer au nom d*u ne question de principes? ou bien, tôt ou tard, ceux qui n'ont pas encore sévi ne se verront-ils pas obligés de prendre, eux aussi, des mesures analogues? Et si le gouvernement, de son côté, se croit logiquement contraint de persister dans la voie où son interprétation de la Constitution Ta engagé, comment les choses s'arrangeront-elles?...
Je ne puis préjuger quelle sera en cette circonstance la ligne de conduite que le Vatican ne manquera pas de tracer à Tépiscopat brésilien; mais, à première vue , la question ne semble pas devoir s'éclaircir de ce côté. Cette crise religieuse peut donc avoir sur le Brésil une très-grande influence : qui peut répondre qu'elle n'amènera pas un schisme par la formation d'une Église nationale, s'appuyant sur un puissant parti politique , et trouvant bien des partisans
* 'Le 18 septembre 1875, un décret impérial a amnistié sans conditiooi l'évéqae de Pernambuco et i'cvéque du Para.
dans le bas clergé, dont la discipline ecclésiastique est des plus relâchées? De là naîtront peut-être bien des difficultés et des conflits regrettables!...
Pour donner une idée de la façon dont un sujet aussi grave a passionné toutes les classes de la population et a fini par être exploité d'une façon aussi légère qu'irrévérencieuse, je pourrais citer, comme un exemple entre mille, Tarticle d'un journal trèsrépandu, où j'ai lu ce titre pompeux : L'Eglise et VÉtat, — Ne serait-ce pas là, chez nous, Ten-téte d'une sérieuse dissertation? — « Monsieur le rédactt teur, un de vos collaborateurs, ^ Ganganelli »-, en « parlant de révoque d'Olinda, relate que le gouvernett ment a pour Sa Grandeur, dans sa prison de Sâo tt Joâo, les plus délicates attentions, et qu'il lui fournit a même des objets de toilette.
« Je crois devoir rappeler au senhor Ganganelli et à tt l'honorable public que c'est assurément de la bril- « lantine dite vigor do cabello dont se sert Mgr Vidal tt pour s'embellir, de manière à pouvoir offrir à Tadtt miration de ceux qui vont le contempler sa belle a barbe de moine.
« Cette brillantine se trouve chez moi , et j'en suis
c le seul dépositaire, à trois mille reis le flacon tant
tt la douzaine... Manière de s'en servir... etc.. etc. »
L'Amérique est bien toujours la terre privilégiée de la réclame !
Les monuments anciens font presque absolument défaut dans la capitale de l'empire brésilien; un des seuls souvenirs du seizième siècle est l'église du mo-
nastère de San-Bento, construite dans un style espagnol d'un goût médiocre ; Tintérieur de Fédifice est cependant remarquable par les dorures sur bois dont il est recouvert jusqu'au faite.
Si Ton retrouve peu de traces de l'occupation étrangère dans ces pays, c'est que les premiers Européens, arrivés ici sans aucun esprit de séjour, étaient trop pressés de recueillir Tor et les pierres précieuses, de retirer de ce sol si riche tout ce qu'ils pouvaient lui arracher, et ne songeaient guère à bâtir un édifice ayant un caractère de stabilité. Les Portugais sont venus tt camper « , et cette idée, aujourd'hui encore, se retrouve dans Tarchitecture sans goût des maisons et dans le peu de souci des habitants pour le comfort.
Depuis quelques années seulement , une vigoureuse impulsion a été donnée à rembellissement de cette ville, que la nature s'est plu à entourer d'un cadre si magnifique. C'est à Tempereur qu'est due l'initiative de la construction des grands hôpitaux , de plusieurs places et de jardins spacieux , d'un grand nombre de monuments publics et notamment d'écoles remarquables. Dom Pedro II, pendant son long règne, s'est occupé tout spécialement de Tinstruction publique. J'ai été souvent bien surpris de trouver au Brésil, dans de petites bourgades , une école tenue avec un soin et un luxe d'installation qui feraient envie aux villages les plus civilisés d'Europe. Malheureusement, en dehors des grands centres, le zèle des parents correspond faiblement à l'activité déployée en haut lieu, et l'instruction primaire est moins répandue dans
Tenipire qu'elle pourrait Tétre, grâce au puissant appui qui lui est assuré.
La Chambre des députés et le Sénat tiennent leurs séances dans deux palais distincts; ces bâtiments n'offrent rien de remarquable au point de vue monumental, mais les réunions y sont parfois pleines d'utiles enseignements pour qui veut être édifié sur lés intérêts si nombreux et si divers de cet immense empire. Les questions les plus graves, et parfois les plus brûlantes, s'y discutent toujours avec une dignité de tenue et de langage qui pourrait à bon droit servir de modèle à bien des parlements européens.
Le chef de Tempire ouvre en personne , chaque année, la session législative. Il arrive au palais du sénat en cortège de grand gala, accompagné de la famille impériale et suivi de toute la cour. L'empereur fait son entrée dans la salle des séances, portant sur la tête la couronne impériale; il est habillé d'un vêtement de satin blanc presque entièrement caché sous un immense manteau de velours vert broché d'or dont un grand dignitaire porte derrière lui la longue traîne. Ses épaules sont couvertes d'une sorte de pèlerine faite de plumes de u ioucan » , aux trois couleurs, noire, rouge et jaune. Sa Majesté, tenant le sceptre à la main, va prendre place sur le trône, et lit le discours de la couronne. Tous les sénateurs et députés en grand uniforme sont réunis dans l'enceinte , et les loges étincellent des bijoux et des diamants que l'impératrice et toutes les dames du palais, en grande*^ toilette de bal, font scintillen des tribunes. L'ensemble de cette céré-
monie est d'un caractère tout aristocratique et fait un certain contraste avec les allures démocratiques qu'affectent d'ordinaire les solennités nationales au Brésil.
La rentrée des Chambres concorde avec le commencement de la saison relativement fraîche; à cette époque, le monde élégant quitte ses villégiatures pour venir s'installer à Rio et y jouir, de mai à décembre, de la température charmante des mois d'hiver.
Alors aussi commence la période brillante de la vie Jluminense. Ce nom étrange est Fattribut de tout ce qui est de Rio; ainsi ses habitants sont \q% Jluminenses, et c'est le qualificatif indispensable de toutes les sociétés, de toutes les entreprises, de tous les produits de la capitale. L'origine de ce nom remonte aux premiers Européens qui débarquèrent dans cette magnifique haie : ils crurent être arrivés à Tembouchure d'un grand fleuve, et, comme ils y entrèrent au mois de janvier, ils appelèrent cet endroit Rio -de- Janeiro (le fleuve de janvier). L'erreur était toute naturelle; mais pourquoi les habitants actuels ont-ils continué à s'appeler Jluminense s, c'est-à-dire ceux qui vivent au bord du fleuve, alors qu'ils constatent chaque jour davantage qu'il n'y a pas de fleuve du tout?
En souvenir de la fondation de leur ville, les flumtnenses honorent d'une façon spéciale saint Sébastien, patron de Rio. Dans la chapelle impériale, on peut voir, au-dessus du maitre-autel, une statue du martyr représenté, comme toujours, attaché à un arbre et transpercé de flèches. La vénération populaire a fait décorer celte statue de Tordre du Cruzeiro, et
cela produit un singulier effet de voir ce saint enluminé, portant en sautoir, pour unique vêtement, le grand cordon du plus estimé des ordres brésiliens.
Dans les bals que donne de temps à autre le Casino Jluminense, ses vastes salons se peuplent de charmantes toilettes sorties des ciseaux du grand Worth lui-même. Au pays des diamants, il est tout [simple d'en voir scintiller un grand nombre au milieu de ces réunions du monde élégant ; mais , sous ce rapport, les poitrines des maris font une concurrence terrible aux plus gracieuses épaules , car beaucoup d'hommes se font remarquer par la richesse de leurs décorations, plaques d'ordres, boutons de manches ou de gilets, étincelants de pierres précieuses.
Pendant le jour, les promenades publiques sont généralement désertées; le seul lieu très-animé est, à l'heure où se ferme la Bourse, la rue Ouvidor. Dans cet étroit espace, tout ce que Rio compte d*élégants, de viveurs ou d'affairés se coudoie , se salue , se raconte les nouvelles et échange ses idées. C'est le club en plein air; il n'en existe d'ailleurs point d autre.
Deux fois par an, cependant, le high-life ^mhwnense trouve l'occasion de se réunir dans des plaines situées non loin de la ville , pour assister aux courses* de chevaux. Le Jockey-Club de Rio est encore à l'état d'enfance, et la race chevaline, susceptible d'une grande amélioration. Les sportsmen intertropîcaux sont toutefois pleins d'ardeur et de bonne volonté ; ces solennités hippiques les agitent tout particulièrement, eî, le jour des courses , au lieu de prendre place dans
les tribunes, les plus élégants se croient en devoir de se rendre sur le turf à cheval, bottés et éperonnés, dans un costume à faire supposer qu'ils vont courre le cerf. Quelques-uns portent sur la poitrine une brochette de décorations que j'eus la malheureuse idée de prendre d'abord pour des médailles de sauvetage; mais on m'apprit que ces insignes étaient destinés à rappeler les victoires précédentes de leur écurie.
Plusieurs éleveurs ont déjà fait venir à grands frais des bétes de race anglaise , et j'ai vu courir sur la piste de a San-Francisco de Paulo )? le premier cheval pur sang né et élevé au Brésil. Qui sait si de ces essais ne sortira pas, un jour ou l'autre, le vainqueur du grand prix de Paris !