CHAPITRE V
La fatenda impériale de Santa-Croi. — L'eselavage et les esclaves
an Brésil
Pendant une soirée que 1-empereur avait passée à la légation de France, la conversation étant tombée sur les Jazendas, Sa Majesté proposa au ministre et à madame Noël de visiter son domaine impérial de Santa- Cruz, et elle eut la grande bonté de m'engager à faire cette excursion avec eux.
Cette propriété de la couronne est située sur le bord de la mer, à quelques lieues au sud de Rio. Le palais, bâti sur une élévation de terrain, forme un immense carré, dont le centre est occupé par une église; c'est plutôt, du reste, un couvent qu'un château, érigé là autrefois par les Jésuites. Depuis lors, le roi de Portugal Jean VI lavait occupé pour en faire son séjour favori. L'endroit devait bien convenir aux idées d'exil du souverain dépossédé, car la vue qui se déroule au pied de cette élévation de terrain est d'une grande mélancolie.
Ce ne sont partout que plaines immenses, bornées au loin par une chaîne de montagnes ou par la mer; et seules, quelques rangées de hauts cocotiers coupent les lignes uniformes de cet horizon.
Autour d'une grande terrasse se trouve groupé le
village, presque exclusivement habité par des noirs, au nombre de deux ou trois mille; ils étaient dernièrement encore tous esclaves ; mais l'empereur, lors de la fameuse loi d'émancipation de 1871, les a affranchis. Ils ne doivent aujourd'hui à la Jazenda qu'un certain nombre de jours de travail, tribut qu'ils ne payent, au reste, que très-imparfaitement. En nous promenant devant leurs cases, nous voyons les nègres «'incliner devant nous avec toutes les démonstrations d'un profond respect ; ils nous demandent la bençâo (bénédiction) ou bien nous souhaitent la bienvenue au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cette formule de salut, en usage à peu près chez tous les esclaves du Brésil, est sans doute un souvenir des missions; elle a dégénéré en une espèce de sifflement qui consiste à dire un JsMS-Cris à peu près inintelligible pour qui n'en connaît pas la signification. Il est de bon goût de répondre à cette pieuse exclamation par un : Para «^iiipr^ (pour toujours).
Le soir de notre arrivée, l'intendant chargé de nous faire les honneurs de la fazenda nous avait ménagé un spectacle assez original. Nous voyons arriver, avec un air mystérieux et grave, quinze ou vingt négresses, toutes d'un âge respectable, et vêtues de costumes plus caractéristiques que complets. Elles se placent , en rond dans la salle où nous nous trouvons, et entonnent un chœur d'une mélodie étrange, presque sauvage. Puis chacune à son tour entre dans le cercle, et, au milieu de ses compagnes gambadant, elle se livre à des contorsions tout à fait bizarres. Tantôt
c'est la danse du mariboundo (guêpe), rappelant, avec des gestes plus grossiers, la danse de l'abeille qu'exécutent les gracieuses aimées; tantôt c'est le pé di patto^ qui consiste à imiter le pas lourd du canard ; ou bien encore le loundou, aux mouvements sautillants et saccadés. Le cancan ne serait-il pas un privilège de la civilisation? Dans tous les cas, à voir ces pauvres vieilles Africaines se livrant à celte danse de genre, il est impossible de mettre en doute que ce ne soient là les vrais principes de la chorégraphie primilive.
Tout en s'accompagnant, les unes avec un tambour de basque, les autres avec un coco vidé où s'agitent des grains de plomb, plusieurs de ces sorcières portaient, ficelé sur le dos, un enfant de quelques mois. Leur paquet ne semblait les gêner ni pour danser ni pour crier, elles pauvres petits moricauds, ou sommeillaient tranquillement, ou de leur petite tète crépue marquaient déjà la mesure du pas macabre de leurs étranges mamans. S'animant de plus en plus, elles entonnèrent bientôt une espèce de litanie interrompue de hurlements et de poses grotesquement plastiques. Puis la mieux inspirée de la bande, s'adressant à chacun de nous, improvisa, toujours sur le même ton, quelque compliment de bienvenue ; le style en était ^ sobre, mais Tintention excellente; ainsi j'ai retenu celte phrase naïve : « Vous qui venez de la ville, la route vous a été heureuse pour venir. Puisse -t-elle être heureuse pour vous en retourner \ m
Ce chant, ces cris et ces danses semblent être un apanage des plus âgées , un sacerdoce que les antres
considèrent avec respect. D'où leur vient cette tradition ? Je crois que ces Africains, transportés sur la terre d'Amérique, ont adapté leurs mélodies et leurs danses nationales à des paroles et à des cliants que leur ont appris les Jésuites; de là, sans doute, ce mélange de religieux et de sauvage.
A la messe, le dimanche, j*ai entendu ces mêmes femmes psalmodier à Téglise sur un ton du même genre ; je dois avouer cependant qu'elles supprimaient au lutrin leurs poses excentriques.
Un autre soir, on nous offrit un bal où furent réunies toutes les beautés indigènes qui , de près ou de loin, touchaient aux notabilités de la contrée. L'orchestre, très-bon du reste, était exclusivement com-posé des nègres de Idijazenda. Les dames étaient de toutes couleurs, et, suivant la mode du pays, elles portaient un corsage dont elles choisissent les nuances dans des tons d'autant plus vifs que leurs épaules et leur teint sont plus bistrés.
La fête fut charmante et fort animée; malheureusement je n'étais pas encore très-versé dans la langue portugaise, de sorte qu'à mon grand regret, je ne pouvais jouir de toutes les ressources de cette aimable société. J'en savais assez cependant pour être touché d'une réponse aussi naïve qu'inattendue que me fit ' une délicieuse brunette, dont la taille bien prise dessinait ses gracieux contours dans une étoffe de soie jaune serin.
Comme je la complimentais, le plus convenablement du monde, sur cet ensemble éblouissant, elle me
répondit, en baissant modestement les yeux : As suas ordens, senhor (à vos ordres, monsieur), ce qui m'eût assurément autant charmé qu'étonné , si je n'avais su déjà que cette expression est d'aussi banale politesse que \e \ àla disposicion de usted des Espagnols.
Dans les diverses excursions de chasse ou de promenade que j'eus l'occasion de faire aux environs, j'ai été frappé de rencontrer partout de nombreuses traces de la civilisation apportée jadis par les Jésuites. Quelques établissements, tels qu'une vaste poterie, une tannerie, un pont superbe bâti par eux, attestent qu'autrefois cette contrée était tout particulièrement bien exploitée. Il est intéressant de retrouver à chaque pas ces souvenirs laissés par Tordre de Saint- Ignace; aujourd'hui, la plupart de ces constructions sont abandonnées , et les civilisateurs ont été expulsés de là, comme de bien d autres lieux encore, en récompense des services qu'ils avaient su rendre.
Mais ce n'est guère le moment, en vérité, d'esquisser ici un procès de tendance contre certains actes passés du gouvernement, alors que j'ai sous les yeux le grand exemple que viennent de donner le souverain et l'Etat, en libérant, dans un généreux élan pour le progrès, tous ces hommes qui m'entourent et qui, hier ' encore, portaientleschaînesdégradantes de l'esclavage.
Cette réflexion me vient naturellenfient à l'esprit en parcourant, tout autour de ce domaine de la couronne, uniquement peuplé d'affranchis , lesjazendas appartenant à des particuliers. Là, de quelque côté que s'arrête mon regard, j'aperçois une longue ligne
d^esclaves , travaillant péniblement la terre sous ce soleil de feu, tandis que derrière ces pauvres êtres, un feiior les surveille et les anime d'une chicote (fouet), insigne trop souvent parlant du commandement.
On se fait généralement en Europe une idée assez fausse de Tesclavage au Brésil : cette institution, bien qu'abolie en principe par la loi du 28 septembre 1871 , existe cependant encore dans toute sa rigueur, et ofire un singulier contraste avec les nombreuses manifestations d'une civilisation d'ailleurs très-avancée.
Les statistiques officielles accusent le cbiffre d'un million cinq cent mille esclaves , sur une population d'un peu moins de dix millions d'habitants : c'est plus d'un esclave sur sept habitants !
Inutile de discuter la question de savoir si le moment de faire cesser Tesclavage a été opportunément choisi pour la prospérité du Brésil; car, sans envisager les résultats d'un tel fait , et leurs conséquences désastreuses à certains points de vue d'intérêt matériel, il est impossible de ne pas s'incliner devant l'idée trèsgrande et très-généreuse qui a inspiré les gouvernants : l'empereur surtout a contribué pour une large part à l'amélioration du sort des esclaves» et il aide tous les jours , par ses actes et par ses paroles, à Taccomplissement du vœu , devenu loi , de la nation
brésilienne.
Comme je l'ai dit, dès la promulgation de cette loi, et pour lui servir de corollaire, tous les esclaves appartenant à la couronne ou personnellement k l^
maison du souverain, ont été libérés; et il faut rendre cette justice aux membres du gouvernement : pas une voix ne s'est élevée pour le maintien de Tescla- 'vage. Tous les représentants de la nation ont compris qu'il y avait là en jeu, pour Thonneur national, une grande question de civilisation, et d'avance, députés et sénateurs ont fait généreusement le sacrifice énorme qu'un pareil changement impose pour l'avenir. Si des discussions se sont élevées au sein des Chambres à cette occasion, elles n'avaient trait qu'à Topportunitè de rheure choisie, mais nullement à l'utilité de la réforme proposée.
La loi n** 2040, appelée communément au Brésil la loi du ventre libre ^ qui sanctionne ce grand acte d'humanité, peut se diviser en deux parties distinctes : 1* elle déclare libres les enfants qui, à partir de cette date, naîtront d'une femme esclave; 2** elle s'occupe d'assurer l'afiranchissement, par différentes mesures, afin de hâter le plus possible l'extinction de l'esclavage.
Il en résulte que d'ici à vingt ans , à quarante ans au plus, l'élément servile aura probablement disparu de l'empire. £n effet , outre les décès et l'affranchissement par les maîtres, qui , d'après les statistiques^, donnent. un quotient de 5 pour 100 en faveur de l'extinction de l'esclavage, la loi y a contribué encore, en décrétant libres les esclaves appartenant à des successions en déshérence, ou ceux qui sont délaissés pur lears maîtres. Ces derniers, dans le cas d'abandon pour infirmités, trouvent en outre une protection
légale auprès An juge des orphelins, qui peut contraindre le senhor à les nourrir.
Il a été créé en outre un Jundo de emancipaçdo (fonds d'émancipation) , alimenté par le revenu de la taxe sur les esclaves, par le produit de certaines loteries, par le payement d'amendes encourues en vertu
de cette même loi, etc., etc Malheureusement
cette excellente institution est encore à Tétat de formation, et jusqu'à présent les fonds recueillis, s' élevant à près de dix millions de francs, n^ont encore émancipé personne. Mais il y a pour cela une grave raison : c'est la difficulté qu'éprouve le gouvernement à faire bénéficier dès aujourd'hui de cet avantage les individus qui pourraient être choisis, dans la crainte de troubler dangereusement la tranquillité et la sécurité des planteurs. En voyant leurs camarades afirancbis de par la loi, les autres comprendront-ils pourquoi ils ne le sont pas eux aussi ? et ne serait-il pas à craindre qu'ils n'en réclamassent l'explication par des révoltes et des mutineries?
Disons-le, cette loi si morale en principe ne laisse pas d'entraîner certaines conséquences fâcheuses qui proviennent de son application même. Je veux parler de l'influence qu'elle a sur le sort des enfants nouveau-nés et sur le mariage des esclaves. Dans le premier cas , elle impose au propriétaire de la femme esclave devenue mère l'obligation d'élever cet enfant, jusqu^à l'âge de huit ans. C'est pour le maître une lourde charge de nourrir, pour un temps où il n'est qu'une dépense, cet enfimt qui , neuf fois sur dix, lvv\
échappera le jour où son travail pourrait devenir rémunérateur. En efiet, la loi assure bien au propriétaire le drçit d'utiliser, jusqu'à vingt et un ans, le travail des enfants nés libres; mais combien meurent avant dix ans ! Et puis , certaines restrictions , telles que le droit pour Tenfant de s'exonérer à très-bas prix , la faculté laissée à TÉtat de soustraire arbitrairement Tenfant né libre au maître de la mère esclave, sont autant de chances contre le travail éventuel que pourra fournir cet individu.
Il est de fait, quelles qu'en soient les causes, que les propriétaires comptent peu sur ce concours, et, au point de vue de leurs stricts intérêts, ils ne doivent guère se soucier des nouveau-nés. Aussi j'ai entendu signaler d'une façon très-sérieuse, et cela, dans un des principaux journaux de la capitale , le gr.and nombre d'avortements , d'enfants mort-nés, et d'enfants morts quelques jours après la naissance, comme la conséquence d'une coupable négligence de la part des maîtres.
Quant au mariage entre esclaves, la loi de 1871 a eu pour résultat de le faire à peu près complètement disparaître des usages. Comment en serait-il autrement , quand elle déclare que, dans tous les cas d'aliénation ou de transmission d'esclaves , il est défendu, sous peine d'annulation de l'acte, de séparer les époux d*une part, et les enfants de moins de douze ans, de leurs père et mère d'autre part? Il devient donc infiniment plus simple de ne pas faire de maria^ ges, pour faciliter, le cas échéant, les ventes et les
transmissions. C'est bien en réalité ce qui arrive. J'ai visité beaucoup AeJàzendaSj et j*ai toujours constaté que le nombre des hommes mariés y est extrêmement restreint.
Il y a cependant des exceptions à cette règle, et je me souviens qu'un certain dimanche le chapelain maria solennellement, devant tout le personnel de la plantation , un couple esclave. L'heureuse fiancée, noire comme jais , était tout de blanc habillée et couronnée des traditionnelles fleurs d'oranger; mais ces emblèmes &isaient un singulier effet en ornant, aux yeux les moins clairvoyants, un état intéressant très-caractérisé. Personne n'a trouvé cela bizarre, et je fus seul, sans doute, à m'en étonner. Qu*ya-t-il de surprenant? Beaucoup de ces jeunes esclaves, en effet, deviennent mères dès L'âge de douze ou treize ans : si elles sont jolies, si la nuance plus claire de leur peau les rend plus séduisantes , leur beauté bien souvent les a destinées d'avance à orner la maison du maître... — ou de son intendant, qui n'a garde de s'oublier.
Il serait très-difficile et très-risqué peut-être d'essayer de donner une idée vraie du genre de morale qui dirige en pareille matière les caprices , les sentiments ou les instincts des différents propriétaires d*esclaves. Les uns , et je les crois nombreux , traitent leurs esclaves féminines d'une façon irréprochable; d'autres, soit par la douceur, soit par les menaces, abusent de leur jeunesse, de l'impuissance où elles se trouvent de résister d'aucune manière , et... offrent un libre champ à la critique des moralistes.
Évidemment la loi prévoit ces abus et les poursuit; mais Tautorité est fatalement bien &ible pour punir les délits provenant d'une institution qu'elle doit encore tolérer, alors que de fait elle Ta déjà condamnée!
Un romancier brésilien, le docteur Bernardo Gaimaraes , a pris sur le vif ces mœurs curieuses dans une nouvelle intitulée : A escrava Isaura; il a groupé sous ce titre les situations les plus dramatiques : une jeune et ravissante esclave quarteronne a été élevée par sa maîtresse avec tout le soin et le luxe donnés à réducation d'une jeune fille de bonne maison. La protectrice meurt avant d'avoir affranchi son esclave favorite qui tombe, par droit de succession, au pouvoir d^un jeune homme sans foi ni loi. Il la poursuit d'une ardente passion. Tous les instincts de la jeune fille se révoltent à la pensée d'être la chose de cet homme qu'elle méprise. Il veut la contraindre en employant même les tortures. Elle résiste, et finit par prendre la fuite... Mais, de par la loi, l'infortunée est bientôt ramenée à son persécuteur... Enfin — comme c'est un roman — notre héroïne trouve un sauveur qui l'achète... et l'épouse.
Je me figure volontiers pour Isaura le type charmant d'une jeune servante que je rencontrai un jour dans une fazenda; son teint clair et ses cheveux blonds m'avaient fait supposer que je m'adressais à une Européenne, et je lui demandai si elle était depuis longtemps au Brésil : «c Mais oui , me répondit-elle , car je suis esclave, née sur la propriété... ! »
L*èlément servile a été de tous temps , et surtout
aujourd'hui, employé à l'agriculture ; il en résulte que les provinces de Rio de Janeiro, de Minas-Geraes et de Saint Paul possèdent le plus grand nombre d'esclaves. Les propriétaires des provinces du Nord, n'en ayant pas un aussi pressant besoin pour leurs exploitations agricoles, s'en défont de plus en plus et les vendent aux planteurs de café , qui achètent ces travailleurs à des prix très-élevés.
La journée des noirs, dans nnejàzenda, est longue et très-rude; ils vont au travail avant le lever du soleil, et n'ont généralement, dans toute la journée, qu'une heure de repos, pendant laquelle ils prennent leur nourriture. Le fatigant labeur auquel ils se livrent ne s'arrête qu'à la nuit, et dans beaucoup d'endroits, on les oblige encore au serâo, travail à la lumière dans de vastes granges.
Quant àleur nourriture, elle se compose d'une pâte faite avec de la farine de mais ; on y joint aussi une portion de haricots noirs; la carne "secca (viande séchée, exportée du Sud et de la Plata) leur est donnée, dans certaines propriétés, deux ou trois fois par semaine , mais dans d'autres fort rarement. Il en est de même des distributions d'eau-de-vie et de tabac, qui varient dans toutes les Jazendas . Je crois qu'on peut évaluer en moyenne Tentretien journalier d'un esclave, sous une bonne et généreuse administration, à 200 reis par jour, soit 50 centimes.
Les dortoirs sont tantôt une succession de véritables nicher, tantôt des salles communes meublées d'un grand l^t de camp en planches; et chaque esclave 'étend
sur ce rude coucher une natte assez épaisse faite de joncs.
Le costume des travailleurs consiste en une chemise et un pantalon de toile pour les hommes, un jupon pour les femmes; tous ont, en outre, un gros caban de laine destiné à les préserver, à roccasion, du froid et de la pluie.
Dans la plupart des grandes exploitations^ on observe le dimanche, ou plutôt le repos hebdomadaire; car, dans le but d'empêcher les esclaves des Jhzendas voisines de se rencontrer, les propriétaires choisissent chacun un jour différent, qui tient lieu de dimanche à leurs noirs. Ce jour -là, ils se reposent; accables par les,fatigues de la semaine , bien peu d'entre eux pensent à travailler pour eux-mêmes : cependant le mailre leur abandonne généralement, tout prés de rhabitation principale, un coin de terre où ils se bâtissent une cahute. Quelques-uns cultivent autour de ces masures du maïs, des haricots, du riz, et même du café; mais leur industrie la plus sérieuse m'a toujours paru consister dans Télevage des poules, qui partagent avec eux leurs case;3 » et qu*ils mangent ou vendent selon les besoins du moment.
Une sorte de hiérarchie administrative distribue et surveille le travail ; Tauforité passe donc du senhor à son administrador et de celui-ci aux feitores armés du fouet traditionnel , véritables chefs d'escouade , le plus souvent esclaves eux-mêmes.
La discipline est sévère et dispose d^un véritable arsenal de châtiments : les plus simples consistent
lans la privation d*eau-de-vie et de tabac, ou dans l'application de la palmatoriaj manche court, armé à son extrémité d*une rondelle de bois , avec laquelle on frappe sur la main que doit présenter le coupable. C'est là une correction légère destinée aux femmes et aux enfants. Il y a ensuite la verge à plusieurs bouts plombés : on l'applique , en nombre de coups proportionné à la faute , indistinctement sur le dos du coupable de Tun ou de l'autre sexe.
Le tronco de pes est un instrument de punition destiné à maintenirresclave couché par terre, sur le dos, sans qu'il puisse remuer les jambes : à cet effet, deux ouvertures sont pratiquées dans une planche dont la partie supérieure est mobile, et la partie inférieure fixée au sol. L'homme a en quelque sorte les chevilles encastrées dans cet étau, et ne tarde pas à souffrir d'un engourdissement pénible qui devient de plus en plus douloureux. Le supplicié reste parfois dans cette position des journées et des semaines entières , enfermé dans quelque réduit à peu près sans air et sans lumière. En règle générale, toutefois, il est détaché pendant le jour, et envoyé comme les autres au travail.
Au nombre des fautes punies le plus sévèrement, les tentatives de fuite sont classées en première ligne. Cependant , les exemples d'esclaves fugitifs sont fréquents , quoique le sort de ces malheureux , en toute éventualité, soit des plus tristes. Traqués hors de tous les lieux habités, ils n'ont d'autre ressource que d'errer dans les bois, d*où ils s'échappent la nuit pour vivre misérablement de vols et de rapines. Ces fuyards
s^appelleut quilomhos, ils "sont un dangereux voisinage pour les gens paisibles; parfois ils se réunissent et forment une redoutable bande de brigands , que la police hésite à affronter. Mais le vagabond finit toujours par se faire reprendre, car la loi punit sévèrement celui qui lui donne un refuge : il entre alors dans une période cruelle d'expiation, et, pendant de longues années, il porte, même en travaillant, soit une chaîne aux pieds , soit un anneau de fer au cou.
J'ai rencontré maintes fois des esclaves ayant le visage couvert d'un masque de fer, prudemment cadenassé : cette précaution était prise dans le but de les empêcher de manger de la terre, moyen de destruction employé par quelques-uns d'entre eux pour mettre fin à leur exécrable existence.
Dans les villes, la police met sous les verrous les esclaves qui lui sont envoyés pour être emprisonnés; elle se charge même de leur administrer des coups de fouet, si tel est le désir de leur maître. Toutefois, h prison et les châtiments corporels sont dans ce cas toujours soumis à la discrétion du ce subdélégat de police y> .
\ioilà bien des moyens brutaux! mais il faut dire, pour en excuser l'emploi, que, de Favis unanime, la cramte du châtiment agit seule sur ces natures incultes : la douceur, assure-t-on, ne peut sufBre dans une sage administration.
Cependant l'esclave ne travaille pas uniquement sous Faction du fouet, et on le stimule aussi par la récompense. Souvent, lorsqu'il accomplit bien sa tâche
BRÉSIL* g3
OU qu'il la dépasse , son zèle se trouve rémunéré par une petite gratification pécuniaire. Il parait que, par un travail assidu, il peut arriver à-un chiffre d'économies considérable, soit environ 125,000 reis, ou un peu plus de 300 francs par an. Mais généralement cet argent, aussitôt reçu, a disparu dans l'acquisition de cachaça (eau-de-vie de canne) ou d'une foule d'inutilités. Ces dépenses leur spnt d'autant plus faciles que les planteurs ont d'ordinaire dans leur fazenda même une venda, ou boutique, fournissant tout ce dont les noirs peuvent avoir besoin, et où, suivant sa générosité, le senhor leur vencl toutes espèces de marchandises, soit au juste prix, soit de façon à s'assurer de ce côté un certain bénéfice.
11 vient tout naturellement à l'esprit qu'un esclave, étant à même de gagner plus de 100,000 reis par an, pourrait, en économisant seulement pendant une dizaine d'années, réunir un pécule suffisant pour le rachat de sa liberté, grâce surtout aux facilités données par la loi nouvelle. Mais en pratique il n'en est pas ainsi : d'abord ces pauvres gens ignorent pour la plupart leurs droits à cet égard ; j'ai pu à diverses reprises, en les interrogeant, m'en convaincre par moi-même; ensuite, quand bien même ils verraient la liberté au bout de leurs efforts, je ne suis pas certain que ce but serait un stimulant décisif. Beaucoup d'entre eux se sont faits peu à peu à cette triste existence, et, s'ils entrevoient vaguement dans la liberté la perspective idéale de ne plus rien faire , en revanche leur nature indolente ne leur donne guère la préoccupation de
Tavenir. Et puis, ce sentiment si tenace qui attache rhomme à la terre, parce qu*il Ta arrosée de ses sueurs ; à son maître , parce qu*il Ta toujours connu tel , agit fortement sur ces natures primitives. Us ont là une grande famille avec laquelle leur existence s'est pour ainsi dire identifiée, et au dehors, pour eux, finit le monde.
Toute cette population africaine, transplantée au Brésil, a conservé beaucoup des mœurs, des usages et des traditions communes aux autres tribus d^au delà de TOcéan. Leur langage même, sorte d'argot composé de mots portugais et africains, n'est intelligible que pour eux. Entre ces hommes existe le double lien de Torigine et de la fraternité dans la captivité; ils forment instinctivement une société exclusive, dont les membres se reconnaissent et s'aident au besoin. S'ils pouvaient parvenir à se compter , nul doute que ce million et demi de parias serait à même de jeter un grand trouble dans le pays; aussi l'importance qu'on attache à les empêcher de se rencontrer dans les plantations voisines n*est-elle pas dépourvue d'un fond de prudence.
On m'a montré plusieurs fois d'anciens che£s de tribu devenus esclaves, que les leurs traitaient encore avec un certain respect. Cependant, l'un d'eux avait lui-même autrefois fait la traite en vendant aux marchands d'esclaves des hommes de sa propre tribu. Un jour il fut enlevé à son tour, et le hasard voulut que l'ancien chef trafiqueur et un de ceux qu'il avait lâchement vendus se retrouvassent compagnons de
captivité dan» la même fazenda. Ils se reconnurent, et les explications ne furent pas longues : le vendu voulait tuer le vendeur. On fut obligé de se défaire du noir si justement indigné, pour ne pas avoir à constater bientôt la perte d'au moins un des deux esclaves. Si l'application de la loi de 1871 donne lieu indirectement à des inconvénients, elle a surtout le grand avantage, en restreignant le nombre des esclaves, de rendre cbaque individu beaucoup plus précieux à son maître. Celui-ci a aujourd'hui tout intérêt à ne pas surmener son esclave et même à le bien soigner; aussi les traitements sont-ils généralement plus doux qu'autrefois, et \o\x\e fazenda de quelque •importance a-t-elle son hôpital, où un médecin vient faire des visites régulières. En effet, pour un propriétaire, le capital représenté par les esclaves est considérable ; une plantation de café doit occuper en moyenne, de cent à cent cinquante noirs ; or, le prix d'un travailleur varie aujourd'hui de 3,000 à 6,000 francs et même davantage. Que Ton juge d'après cela de la somme représentée par un troupeau de trois cents à cinq cents esclaves ! . Pour me donner une idée des prix courants, un habitant de Rio me fit un jour passer en revue huit esclaves qu'il venait d'acheter. Il me les exhiba comme on montre une belle paire de chevaux dont on vient de faire l'acquisition. Le lot était médiocre, puisqu'il comprenait quatre négrillons, deux femmes déjà vieilles et deux hommes; et cependant le tout avait été payé 12 contos de reis, soit 32,000 francs. Mon homme était particulièrement fier d'un beau mulâtre,
charpentier de son état, qui, à lui seul, avait coûté 7,000 francs.
Grâce à ces prix élevés, les petits propriétaires, dans les villes et dans les campagnes, trouvent à louer leurs esclaves à des taux constituant pour eux de gros bénéfices ; c*est ainsi qu'un noir on une négresse sont une source de profits au même titre qu'un âne ou un cheval loués au jour, au mois on à Tannée. La location d'un bon ouvrier est de 75 à 100 francs par mois, soit un revenu annuel d'un millier de francs... Une l)onne nourrice se loue couramment 1,200 ou 1,500 francs par an.
Il suffit, du reste, pour s'édifier sur les ventes et locations de chair humaine, de jeter les yeux sur la quatrième page d'un journal quelconque.
Je cite, à titre de curiosité, quelques annonces prises au hasard :
A VENDRE dans une maison particulière, deux femmes de chambre nées dans le pays, l'une de dix-neuf ans, l'autre de vingt-deux, de bonne mine, sages et soumises, sachant blanchir, repasser et coudre par» alitement. Elles sont bonnes à tout faire. — S'adresser, etc.
A I/)UER une nourrice (uma ama de lette) très-saine et douce, mulâtresse de couleur claire, garantie de bonne origine ; son lait est nouveau et d'excellente qualité. — S'adresser, etc.
A VENDRE une excellente esclave, âgée de vingt et un ans, ayant un fils de ses premières couches. Elle est eiperte en tout et serait un charmant cadeau à faire. — Rue , etc.
Ensemble, à la suite, dans la môme colonne :
A VENDRE une machine neuve de Howe, rue San-Pedro, 92.
A VENDRE une vieille négresse, sachant bien faire la cuisine et bien laver. — Rue do General Camara, 269.
A VENDRE un excellent cuisinier, de bonne figure, très-doux et sans vices ni défauts. Le dernier prix à offrir est % contos (5,000 francs).