‹ Suède et Norwége par m. Ph. Le BasChapitre 10 sur 72 · S U K DE · texte numérisé non relu

S U K DE

Pierre Alexiowitz le nom de grand, u'une défaite ne pouvait lui faire lierre , parce qu'il ne le devait pas à des victoires.

■> Pour avoir une idée nette de cette bataille, et du lieu où elle fut donnée, il faut se figurer Pultava au nord , le camp du roi de Suède au sud, tirant un peu vers l’orient; son bagage derrière lui, à environ un mille, et la rivière de Pultava au nord de la ville, coulant de l’orient à l’occident.

« Le czar avait passé la rivière à une lieue de Pultava , au côté de l’occident, et commençait à former son camp.

« A la pointe du jour, les Suédois parurent hors de leurs tranchées avec quatre canons de fer pour toute artillerie : le reste fut laissé dans le camp avec environ trois mille hommes ; uatre mille demeurèrent au bagage :

e sorte que l'armée suédoise marcha aux ennemis, forte d'environ vingt et un mille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois.

« Les généraux Renschild, Roos, Leveuhaupt,Slipenbak, Hoorn,Sparre, Hamilton, le prince de Wirtemberg , parent du roi, et quelques autres, dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, taisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée, où huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-vingt mille Moscovites, dans un camp retranché. Les officiers le disaient aux soldats ; tous s’encourageaient en marchant.

« Le roi conduisait la marche, porté sur un brancard à la tête de son infanterie. Une partie de la cavalerie s’avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis ; la bataille commença par cet engagement, à quatre heures et demiedti matin : laeavalerieennemieétait à l’occident, à la droite du camp moscovite; le prince Menzikoff et le comte Golowin l’avaientdisposée par intervalles entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipcnhak. à la tête des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans les troupes suédoises savent qu’il était presque impossible de résister à la fureur de leur premier choc. Les escadrons

moscovites furent rompus ef enfoncés.

Le czar accourut lui-même pour les rallier; son cha|>eau fut percé d’une balle de mousquet; Menzikoff eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois crièrent victoire.

« Charles ne douta pas que la bataille ne fût gagnée; il avait envoyé, au milieu de la nuit , le général Creuts avec cinq mille cavaliers ou dragons , qui devaient prendre les ennemis en flanc, tandis qu’il les attaquerait de front; mais son malheur voulut que Creuts s'égarât et ne parût point. Le czar, qui s’était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n’étapt point soutenue par le détachement de Creuts, fut rompue à son tour; Slipcnbak même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante et douze canons tiraient du camp sur la cavalerie suédoise, et l'infanterie russienne, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles

« Le czar détacha alors le prince Menzikoff pour aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l’ordre de son maître; non seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava , mais ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes, il l’enveloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff lit cette manœuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut; si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles XII. Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes, et s’avancait en bataille dans la plaine. D'un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l'armée ennemie; et le roi, aidé de son feldmaréchal Renschild , ordonnait tout pour un combat général.

* Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa Cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même : il avait l’avantage du nombre et celui de soixante et douze canons, tandis que les Suédois ne lui en oppo-

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«aient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre.

« L’empereur moscovite était au centre de son armée, n’avant alors que le titre de major-général, et semblait obéir au général Czermetoff; mais il allait, comme empereur, de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du Grand-Seigneur, exhortant les capitaines et les soldats, et promettant à chacun des récompenses.

« A neuf heures du matin, la bataille recommença ; une des premières volées du canon moscovite emporta les deux chevaux du brancard de Charles : il en fit atteler deux autres ; une seconde volée mit le brancard en pièces et renversa le roi. De vingt-quatre drabans qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois, consternés, s’ébranlèrent, et le canon ennemi continuant à les écraser, la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut en cette dernière action qu’une ligne de dix mille hommes de l'infanterie russe qui mit en déroute l’armée suédoise:

tant les choses étaient changées !

«Tous les écrivains suédois disent qu’ils auraient gagné la bataille si on n’avait point fait de fautes ; mais fous les officiers prétendent que c'en était une grande de la donner, et une plus grande encore de s'enfermer dans ces pays perdus , malgré l’avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XII par le nombre d'hommes, et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Narva fut la principale cause du malheur de Charles à Pultava.

« Déjà le prince de AVirtemherg , le générai Renschihl et plusieurs officiers principaux étaient prisonniers , le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n’y avait plus de ressources. Le comte' Piper avec quelques officiers de la chancellerie étaient sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu'ils devaient faire, ni ce qu'était devenu le roi ; ils couraient de côté et d’autre dans la plaine. Un ma-

jor, nommé Bère, s’offrit de les conduire au bagage; mais les nuages de poussière et de fumée qui couvraient la campagne, et l’égarement d’esprit naturel dans cette désolation , les conduisirent tout droit sur la contrescarpe de la ville même, où ils fiirent tous pris par la garnison.

« Le roi ne voulut point fuir et ne pouvait se défendre. Il avait en ce moment auprès de lui le général Poniatowski, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d’un mérite rare, que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C’était un homme qui, dans toutes les occurrences de sa vie, et dans les dangers où les autres n’ont tout au plus que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. Il fit signe à deux drabans, qui prirent le roi pardessous les bras et le mirent à cheval malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.

« Poniatowsky, quoiqu'il n’eût point de commandement dans l’armée, devenu, en cette occasion, général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de la personne du roi : les uns étaient des drabans, les autres des officiers , quelques-uns de simples cavaliers. Cette troupe rassemblée et ranimée par le malheur de son prince se fit jour à travers plus de dix régiments moscovites, et conduisit Charles au milieu des ennemis , l’espace d’une lieue, jusqu’au bugage de l’armée suédoise.

« Le roi , fuyant et poursuivi , eut son cheval tué sous lui ; le colonel Giéta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conuérant qui n'avait pu y monter penant la bataille.

« Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur; mais il fallait fuir plus loin. On trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper, car le roi n'en eut jamais depuis qu’il sortit de Stockholm. On le mit dans cette voiture, et l’on prit avec pré-

cipitation la route du Borysthène. faire, ni poudre pour se défendre, ni Le roi, qui depuis le moment où on provisions pour empêcher de mourir de IVait rois à cheval jusqu’à son arri- faim une armée qui n’avait pas mangé véeau bagage, n’avait pas dit un seul depuis deux jours. Cependant les resmot , demanda alors ce qu'était devenu tes de cette armée étaient des Suédois, le comte Piper. «Il est pris avec toute et ce roi vaincu était Charles XII. la chancellerie,» lui répondit-on. «Et le Presque tous les officiers croyaient general Renschild et le duc de Wir- qu’on attendrait là de pied ferme les temberg?» ajouta-t-il. « Ils sont aussi Russes, et qu’on périrait ou qu’on prisonniers,» iuiditPoniatowsky.«Pri- vaincrait sur les bords du Borystncne. «Miniers chez les Russes, «reprit Char- Charles eût pris sans doute cette réles en haussant les épaules. « Allons solution , s’il n’eût été accablé de faidonc, allons plutôt cnez les Turcs. » blesse. Sa plaie suppurait, il avait la On ne remarquait pourtant point d'a- fièvre, et on a remarqué que la plupart battement sur son visage; et quicon- des hommes les plus intrépides perque Petit vu alors, et eût ignoré son dent, dans la fièvre de la suppuration, état, n’eût point soupçonné qu’il était cet instinct de valeur qui, comme les vaincu et blessé. autres vertus , demande une tête libre.

« Pendant qu’il s'éloignait, les Rus- Charles n’était plus lui-même. C’est ses saisirent son artillerie dans le camp ce qu’on m’a assuré, et qui est plus devant Pultava, son bagage^ sa caisse vraisemblable. On l’entraîna comme militaire, où ils trouvèrent six millions un malade qui ne se connaît plus, en espèces , dépouilles des Polonais « Il y avait encore , par bonheur , et des Saxons. Près de neuf mille une mauvaise calèche quoi) avait ainehommes, Suédois ou Cosaques, fu- née, à tout hasard , jusqu’en cet enrent tués dans la bataille, environ six droit; on l’embarqua sur un petit mille furent pris. Il restait encore bateau. Le roi se mit dans un autre environ seize mille hommes, tant Sué- avec le général Mazeppa. Celui-ci avait dois et Polonais que Cosaques, qui sauvé plusieurs coffres pleins d’argent; fuyaient vers le Borysthène, sous la mais le courant étant trop rapide, et un conduite du général’ Le wenliaupt. Il vent violent commençant à souffler, ce marcha d'un coté aver ses troupes fu- Cosaque jeta plus des trois quarts de gitives, le roi alla par un autre chemin ses trésors dans le fleuve pour souavec quelques cavaliers. Le carrosse lager le bateau. Mullern, chancelier du où il était rompit dans la marche, on roi, et le eomte Poniatowsky, homme le remit à cheval. Pour comble de dis- plus que jamais nécessaire au roi , par grâce, il s'égara pendant la nuit dans les ressources que son esprit lui fourun bois. Là, son courage ne pouvant nissait dans les disgrâces, passèrent plus suppléer à ses forces épuisées, les dans d’autres barques avec quelques douleurs de sa blessure devenues plus officiers. Trois cents cavaliers et un insupportables par la fatigue, son che- très-grand nombre de Polonais et de val étant tombé de lassitude , il se cou- Cosaques , se fiant sur la bonté de eha quelques heures au pied d’un arbre, leurs chevaux, se hasardèrent de passer en danger d’être surpris à tout mo- le fleuve à la nage. Leur troupe, bien ment par les vainqueurs qui le cher- serrée, résistait au courant et romchaierit de tous côtés. pait les vagues; mais tous ceux qui

* Enfin, Ja nuit du 9 au 10 juillet, s’écartèrent un peu au-dessous furent il se trouva vis-à-vis le Borysthène. emportés et abîmés dans le lleuve. Lewenhaupt venait d’arriver avec les De tous les fantassins qui risquèrent débris de l'armée. Les Suédois revirent, le passage, aucun n’arriva à l’autre avec une joie mêlée de douleur, leur bord.

roi ou 'ils croyaient mort. L’ennemi « Tandis que les débris de l’armée aaoroebait* on n’avait ni pont pour étaient dans cette extrémité , le prince pisser le fleuve, ni temps pour en Menzikoff s'approchait avec dix mille

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cavaliers ayant chacun un fantassin en croupe. Les cadavres des Suédois morts dans le chemin de leurs blessures, de fatigues et de faim, montraient assez au prince Menzikoff la route qu'avait prise le gros de l’armée fugitive. Ije prince envoya au général suédois un trompette pour lui offrir une capitulation. Quatre officiers généraux furent aussitôt envoyés par Lewenhaupt pour recevoir la loi du vainqueur. Avant ce jour, seize mille soldats du roi Charles eussent attaqué toutes les forces de l’empire moscovite, et eussent péri jusqu'au dernier plutôt que de se rendre ; mais après une bataille perdue, après avoir fui pendant deux jours , ne voyant plus leur prince, qui était contraint de fuir lui-même , les forces de chaque soldat étant épuisées, leur courage n’étant plus soutenu par aucune espérance , l’amour de la vie l'emporta sur l'intrépidité. 11 n’v eut que le colonel Troutîetre qui, voyant approcher les Moscovites, s'ébranla avec un bataillon suédois pour les charger , espérant entraîner le reste des troupes, mais Lewenhaupt fut obligé d’arrêter ce mouvement inutile. La capitulation fut achevée et cette armée entière fut faite prisonnière de guerre. Quelques soldats , désespérés de tomber entre les mains des Moscovites, se précipitèrent dans le Borysthène. Deux officiers du régiment de" ce brave Troutfetre s’entre-tuerent, le reste fut fait esclave. Ils défilèrent tous en présence du prince Menzikoff, mettant les armes à ses pieds, comme trente mille Moscovites avaient fait, neuf ans auparavant, devant le roi de Suède à ftarva. Mais au lieu que le roi avait alors renvoyé tous ces prisonniers moscovites qu’il iie craignait pas, le czar retint les Suédois pris a Pultava (’). »

Charles, après avoir traversé le Dniepr, avait fait détruire tous les moyens de passage, et, par cette mesure, s'était donné quelques jours d’avance sur les ennemis, qui le poursuivaient. Mais des fatigues de tout genre, l'ardeur du soleil pendant le

'*) Voltaire , Histoire de Charles Xtf.

jour, la rigueur du froid pendant la nuit, la faim et la soif attendaient la petite armée dans le voyage qu’elle allait entreprendre à travers une plaine aride, sans arbres , sans eau, et n’offrant pas la plus légère trace de chemins. On n'osait même pas, durant les courts intervalles de repos que l’on se permettait, laisser paître librement les chevaux , dans la crainte de ne plus les retrouver au moment du départ.

Il yen eut même qui se dérobèrent aux mains de leurs cavaliers épuisé». Les hommes manquèrent de vivres dès le premier jour, et on ne tarda pas à imiter les Cosaques, qui abattaient leurs chevaux pour s’en nourrir. Enfin, le H on trouva quelques cerisiers sauvages et un peu de gibier; le lendemain on rencontra heureusement un paysan , qui conduisait en Ukraine un chariot cliargé de sel.

On avait eu d’abord le projet de passer le Bog dans l’intérieur même du pays; mais les eaux étant trop fortes, on dut descendre la rive gauche de ce fleuve et prier le pacha d’Oczakof d’envoyer des bateaux. Celui-ci crut devoir en référer au séraskier de Bender. Il redoutait d’ailleurs les désordres que les Cosaques de la suite du roi pourraient commettre sur le territoire turc. Poniatowsky le décida enfin , au moyen d’un présent de 200 ducats , à accueillir les fugitifs, et le 19 on passa le Bog, peu de temps avant l’arrivée des Russes , qui firent prisonniers 3 à 400 Suédois, avant qu’ils eussent pu traverser le fleuve; les Cosaques parvinrent à se sauver dans le désert.

Il fallut encore supporter quelques journées bien pénibles dans la campagne stérile qui environne Oczakof; mais du moins on n’avait plus à redouter l’ennemi , et l’on parvint à se procurer quel-

?ues chariots et quelques vivres. Ce ut seulement le 23 que le roi put coucher dans une tente que le pacha de Bender lui envoya avec une lettre obligeante. Dès les premiers moments, la générosité et le calme de Charles dans un si grand revers , avaient fait l’impression la plus favorable sur l’esprit

SUEDE. m

des Turcs , et cette admiration ne s’affaiblit jamais.

Le malheureux Charles n’avait pas encore épuisé le calice d'amertume.

Depuis la veille de la bataille de Pultawa, on lui cachait la mort de la seule femme qu’il aimât, sa sœur la duchesse de Ilolstein-Gottorp (*). Quand enfin, le 24, le chancelier Mullern se décida à lui faire part de ce triste événement, les vétérans suédois virent pour la première fois leur souverain , accablé par la douleur, se renfermer dans sa tente , et verser d’abondantes larmes, lui à qui jusque-là on n’en avait jamais vu répandre qu’au moment de la confession.

Charles aurait désiré s’établir à Oczakoff, près de la frontière russe ; mais le pacha de cette contrçe se montra peu disposé à y consentir, et d’ailleurs de ce point les communications avec Constantinople étaient trop difficiles.

On se remit donc en marche le 25, et le I" août on arriva à une lieue de Bender , où l’on apprit que le sultan avait refusé de livrer Mazeppa au czar. Le pacha de Bender se présenta le lendemain à la tête de ses troupes, et conduisit le roi avec tous les hon-

(*) Voici quelques détails curieux sur la mort de relie princesse, nous 1rs empruntons aux piècesjuslificatives de l'Histoire de la régence . par M. Lemonley (I. Il, p. 183).

« Lorsque ce prince opiniitre fut prisonnier chez les Turcs (*), on ne désespéra pas assez de sa fortune daus son propre pays, pour ne pas songer à lui en fermer l'entrée. La duchesse de Holstein . devenue veuve , aspira au tronc de son frère ; Anne, reine d’Angleterre, rhartnée de voir une nouvelle couronne sur une tète de son sexe , la favorisa de tous ses moyens. Les principaux membres du sénat furent gagnés, et la révolution allait éclater lorsque tout échoua parmi accident particulier aux conspirations de femmes. L'amhition n’as ait |>as suffi pour remplir le rieur de la voluptueuse Edwige, et un breuvage qu'elle prit pour sc faire avorter lui donna la mort. Charles XII fut encore roi. »

(*) M. Lemontey se trompe, Edwige-Sophie est morte, le si décembre 170H, pendant l'expédition de Charles en Russie , et non pendant sa captivité chez tes Turcs.

J 3” JJi'raison. (Suède

neurs militaires dans un camp magnifique , qu’il avait fait préparer près de la ville (*). Mais, malgré tout l’éclat de cette réception, Charles ne pouvait se faire illusion, il était prisonnier chez les Turcs !

Dans cette triste situation , le roi de Suède lui seul nedésespérait pas du salut de son royaume. Cette armée formidable pour laquelle on avait épuisé toutes les ressources du pays , était anéantie ; tous les vieux généraux étaient ou tués ou prisonniers; les anciennes alliances étaientou négligées ou rompues, et les nombreux ennemis de la Suède s’avancaient de toutes parts pour la démembrer; le roi enfin, l’espoir de la patrie, vivait encore, mais en Turquie, ne déployant plus son énergie que pour se refuser à toute transaction. Sans doute , l'admiration que toute l’Europe conserva pour lui, meme dans son malheur, était bien faite pour consoler ses amis ; mais elle contribua à le rendre plus opiniâtre, et fut ainsi une nouvelle calamité pour la Suède.

Long-temps dans l’aine de Charles XII des scrupules religieux s’étaient opposés à une alliance avec les Turcs, et ce fut seulement pendant son séjour en Ukraine que Mazeppa parvint à le convaincre des avantages importants que l’on pourrait tirer de mouvements combinés entre cette puissance et les autres ennemis du czar. Alors la Pologne envoya à Constantinople le général Poniatôwsky, et la Suede Martin Neugcbaner, né" à Dantzick ; mais malheureusement tous deux, par une jalousie intempestive , firent échouer la négociation qui leur était confiée.

La Porte, au reste, n’était plus cette puissance envahissante qui avait autrefois inspiré de si justes craintes à l'Europe : il y avait à Constantinople un parti de la paix à tout prix ; et Tolston , ambassadeur du czar , sut tellement pro-

(*) Les détail» que nous venons de donner sur la fuite de Charles XII en Turquie sont extraits du rérit officiel qui fut envoyé de Bender en Suède, et auquel vingt ans plus tard un officier supérieur qui avait accompagné le roi a ajouté quelques notes.

fl ter de ces dispositions pacifiques, que le sultan permit aux Russes d’enlever sur le territoire turc un parti de 1500 hommes que Charles avait détache de Bender pour retourner en Pologne. Bien plus, le grand vizir se laissa gagner par l'or îles Russes , au point de vouloir livrer le roi de Suede au czar; mais en 1710, on parvint, avec l’assistance de la France et du khan de Crimée , à le faire remplacer par Numan Kuperli , qui arma aussitôt contré la Russie. Il est vrai que ce dernier se vit forcé à la retraite ; mais son successeur Muhamet Baltadochi persévéra dans le même système, et l’ambassadeur moscovite fut envoyé au château des Sept-Tours.

Le désir de porter un coup fatal au czar retint cinq ans Charles a Bender, et ce séjour eut les suites les plus funestes pour la Suède. Sa présence seule dans son royaume aurait probablement empêché la Saxe et le Danemark de recommencer les hostilités. Vainement la Hollande et le sultan lui-même lui offrirent une (lotte pour le reconduire dans ses états, vainement l’empereur promit de lui donner un sauf-conduit pour voyager dans les contrées soumises à sa domination; Charles, qui ne prit jamais conseil que de ses propres inspirations et <jui ne connut jamais les véritables devoirs d’un roi , eut le fol orgueil de ne vouloir rentrer dans son pays qu'en vainqueur.

A peine l'électeur de Saxe sut-il le résultat de la bataille de Pultawa , qu’il déclara que la paix d'Altranstadt lui avait été extorquée par la violence. lise rendit aussitôt à Varsovie, pour s’entendre avec, le czar, qui venait de reconquérir presque toute la Pologne.

Le général K rassow , que Charles y avait laissé avec des forces peu considérables , n’avait pas voulu exposer ce dernier noyau d’une armée suédoise et s’était retiré en Poméranie.

En Finlande, la lâcheté du général J ubener lit détruire un corps suédois de 1-1,000 hommes, l.e lOjuin 1710 le czar prit YViborg, le 9 septembre Kexholm, et successivement toutes les forteresses de cette province. Dans le cours de la

même année il occupa les province* suédoises au sud de la Baltique, restée* sans défense depuis le départ de Lewenhaupt , et dans ces diverses contrées il se Ht prêter serment de fidélité par les magistrats, et réunit les troupes à son armée.

Frédéric IV, roi de Danemark , n’avait jamais renoncé au désir de se venger de Charles ; mais tant que le héros resta en Europe , il n’eut pas le courage de reprendre les armes ; toutes les démarches que firent auprès de lui Pattkul et les partisans de la guerre restèrent sans résultat; mais à peine sut-il l’armée suédoise détruite, qu’il se ligua de nouveau avec le czar et l’électeur, et déclara la guerre a la Suède (0 nov. 1709). Le conseil du royaume de Suède assembla aussitôt les états , qui se déclarèrent prêts à sacrifier jusqu'à la dernière outte du sang suédois pour la défense e la patrie. Les anciens impôts furent doublés et on en créa de nouveaux. Des levées de troupes furent faites; mais malheureusement une maladie contagieuse, qui dans la seule ville de Stockholm enleva plus de 30,000 hommes en moins de six mois, vint ralentir les efforts du patriotisme.

Pendant que le comte Stenbock, ouverneur de la Scanie, s’efforcait e mettre sa province en état de défense, les Danois réunirent en Séelande une armée de 18,000 hommes , qui se répandit, sous la conduite du comte Rewenklow, dans les campagnes de la Scanie, où les paysans étaient encore attachés au Danemark, et menaça bientôt le Blekingèn. Karlsliatnin fut pris en janvier 1711. Alors Stenbock , malgré le conseil du royaume , provoqua une levée en masse , et en peu de temps il se vit à la tête de 7 à 8000 paysans. Aussitôt, avec cette troupe indisciplinée, il attaqua les Danois partout cù il put les rencontrer , et en mars le sol de la patrie fut délivré de la présence de l'ennemi.

Ce succès si rapide rétablit uu peu la gloire des armées suédoises ; mais l’absence du roi ne permit pas d’en recueillir les fruits. Charles s'opposait continuellement à toute négociation; il

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voulait qu'on lui demandât son avis sur toutes les mesures importantes, et comme ses réponses ne pouvaient arriver qu’au bout de neuf mois, le défaut de promptitude dans les résolutions à prendre et l'état malheureux du pays ne permirent pas de réorganiser l'armée ; et il fallut toute la persévérance, tout le dévouement de Stenbock, pour en former une de 20,000 hommes mal équipés , et encore plus mal approvisionnés.

Cependant le czar ne cessait pas d’exciter le Danemark, qui avait en Norwége une armée de 20,000 hommes, à reprendre les armes pour attaquer les Suédois ; il promettait même de faire une descente en Suède, où les Danois opérèrent plusieurs débarquements. Les autres puissances de l'Europe étaient trop occupées par la guerre de la succession à la couronne d’Espagne pour que les Suédois pussent espérer d'en être secourus. Les Hollandais eux -mêmes voyaient avec plaisir les succès du czar, dont ils espéraient obtenir des privilèges pour leur commerce dans la Baltique. D'un autre cdté, la Hotte suédoise ne pouvait sortir des ports, faute des moyens d’armement nécessaires , et Charles avait encore augmenté les mauvaises dispositions des puissances maritimes, en ordonnant de délivrer des lettres de marque contre ceux qui commerçaient avec les provinces et les p.aees au pouvoir du czar. On avait, il est vrai, par la médiation des puissances coalisées contre la France, conclu untraité de neutralité pour les provinces suédoises situées dans l’empire ; mais Charles repoussa cette neutralité qui aurait condamné à l’inaction l’année du général Krassow , et la Pomeranie fut aussitôt envahie par les forces réunies de la Saxe et du Danemark. Les places de Wismar, de Stettin et de Stralsund étaient les seules qui tinssent encore pour la Suède; une armee de 36,000 Russes s’avança pour les assiéger.

Cependant Charles était toujours à Bender, espérant un heureux résultat de la guerre que la Porte préparait coutre les Moscovites. Dès le

mois de janvier 1711, les Tartares saccagèrent les provinces du czar , et enfin, au mois de mai, deux armées turques se mirent en mouvement, l’une se dirigeant sur Azow, l’autre au-devant du czar, qui, comptant sur le secours de Cantemir, hospodar de Moldavie, s’avança sans précaution, et se trouva enveloppé sur le Pruth.

Mais le vizir lui accorda une paix extravagante, et Charles n’arriva qu’au moment où elle venait d’être conclue.

Une pareille conduite aurait dil lui prouver qu’il ne pouvait rien espérer des Turcs ; mais au lieu de s’en retourner sur ses pas, il ne craint pasde reprocher au vizir son imprudente générosité envers les Russes, et s*en fait un ennemi mortel. Cependant le vizir est renvoyé au mois de décembre; mais son successeur renouvelle pour vingtcinq ans la paix avec la Russie, et alors Charles commence à songer au retour; mais il s'obstine à demander le passage par la Pologne , et Auguste n’a garde ae le lui accorder.

Cependant en Suède , une partie de la noblesse ne voyait dans cette longue absence du roi qu’une occasion de recouvrer ses anciens privilèges , et l’on commençait à désirer sa mort. La faveur qu’il accordait à Steinbock dans ses dépêches irrita les adversaires de ce général , et l'on ne soneea plus qu’à entraver l’organisation d’une armée, qui, sous sa conduite, devait chasser les ennemis de la Poméranie. Steinbock ne put mettre ses troues eh état de partir qu’en s'adressant la bourgeoisie et aux paysans , qui lui accordèrent une avance sur les impôts de 1713.

Pendant ce temps le comte Welling, se fiant aux promesses de l’électeur de Hanovre, laisse occuper le duché de Brême par une armée danoise , et la (lotte de ce royaume devenant chaque jour plus puissante dans la Baltiue , l’Ile de Rugen se voit au moment e tomber au pouvoir de l’ennemi.

Enfin la flotte suédoise sort des ports, et l’amiral Wachtrneister chasse la flotte danoise, qui se réfugie dans le Sund. On profite alors de l'instant où la

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mer est libre, pour transporter à Riigen dix mille nommes; mais au moment même où les munitions et les vivres vont être débaraués , la (lotte danoise reparaît. Wacntmcistcr lui donne aussitôt la chasse, et pendant ce temps d'autres navires détruisent tout le matériel de guerre et tous les vivres , pour lesquels on avait épuisé les dernières ressources de la Suède.

Steinbock, ne pouvant plus soutenir son armée dans la petite île de Rügen, la quitte le 2 novembre 1712, franchit, sous les yeux des Saxons, un marais réputé impraticable, entre dans le Meklembourg, dont la neutralité avait déjà été plus d’une fois violée par les coalisés, et s’empare de Rostock. Là, il signe une trêve avec le roi de Pologne, qui ne veut que gagner du temps pour attendre les Danois et les Russes. Steinbock , pour empêcher la jonction , quitte Rostock dans la nuit du 14 décembre et trouve les Danois près de Gadebusch. Il les attaque aussitôt, malgré leur position avantageuse, les défait complètement, leur tue 3000 hommes et fait 4000 prisonniers. Mais il sait aussi peu profiter de cette victoire que de celle de l’année précédente : au lieu de marcher contre les Russes et de les chasser de la Poméranie, il va dans le Holstein prendre des quartiers d’hiver, et incendier Altona (9 janvier 1713), pour venger le sac de Stade par les Danois. Cette cruauté gratuite lui aliène le pays et sa propre armée ; huit jours après cet acte de barbarie . une armée saxonne et russe vient lui couper toute communication avec Hambourg. Il ne lui reste plus d'autre ressource que de s’ouvrir un passage à travers le Danemark, et tous les fruits de la campagne sont perdus. Après beaucoup ae marclies et de contre-marches, il se jeta dans la forteresse ducale de Tonningen , et le 16 mai il se vit obligé de se rendre aux Danois avec toute son armée. Frédéric, au mépris de la capitulation, le ût jeter dans un cachot, où il périt.

Durant cette lutte si longue et si acharnée, le Holstein ducal était parvenu à conserver une sorte de neutralité, grâce à l'esprit et aux intrigues de son premier ministre, le baron de Geertz, que bientôt nous allons voir paraître sur une plus vaste scène. Cet habile homme d'état, voyant que le duché ne pouvait manquer d’étre absorbé par le Danemark , si la Suède ne conservait pas une position forte en Allemagne, et ne se dissimulant pas d'ailleurs combien elle était peu en mesure de s’y maintenir dans les circonstances présentes, imagina de faire confier à une puissance neutre l'administration des provinces allemandes jusqu'à la On de la guerre. L’évêque de Lubeck , qui fut d'abord proposé, ayant été jugé trop peu puissant, on songea au Brandebourg, où Frédéric-Guillaume Irr venait de monter sur le trône ; mais ce roi , qui n’entreprit jamais rien sans y trouver un avantage immédiat , se contenta d’occuper une partie de la Poméranie et la forteresse de Stettin, u’il promit de restituer à la paix, traisund seule tint toujours ferme, et le général Duker défendit l'ile de Rügen.

Pendant ce temps , leczar continuait à étendre ses conquêtes en Finlande.

En 1713, il résolut de chasser entièrement les Suédois de l’est du golfe de Bothnie : les villes d’Abo et d'Hclrinfors furent prises, et, en 1714, la (lotte russe ravagea les îles d’Aland.

Déjà à Stockholm on se préparait à un siège; les états furent convoqués extraordinairement, et d'un avis unanime on reconnut la nécessité de remettre l’administration du royaume entre des mains énergiques. On proposa donc de placer à la tête du pouvoir exécutif la princesse Ulriquc- Éleonore, fiancée au prince de Hesse; mais les dépêches du roi , le peu d’unanimité qui existait dans le sénat même, la jalousie des autres états contre la noblesse , et le peu de capacité de la princesse, empêchèrent tout résultat. On s’occupait déjà sous main de la succession à lacouronne : Gœrtz intriguait pour le jeune duc de Holstein, Ois de

SUEDE. 197

la sortir aînée du roi , et la princesse Ulrique pour son futur époux. La noblesse eût volontiers prononcé la déchéance de Charles, mais elle redoutait les paysans, qui étaient encore fort attachés au roi.

Durant toutes ces intrigues , Charles restait toujours à Bender , et fatiguait les Turcs ae ses fréquentes demandes d'argent. Bientôt le sultan commença à se lasser d'un hôte qui lui coûtait si cher, et donna des ordres sérieux pour qu’on le fît partir. Charles, qui avait fait construire des maisons, et qui les avait entourées d’une espèce de retranchement, apprit avec plaisir les préparatifs des Turcs pour l’en chasser de vive force : il allait enfin voir rompre l’ennuyeuse monotonie de son exil !

Le tl février 1714, des janissaires , ayant avec, eux quelques pièces de canons, vinrent l’attaquer, et se mirent en devoir de piller sa demeure. Les Suédois de la suite de Charles ne se défendirent que faiblement, mais Charles se battit en désespéré.

Les retranchements furent bientôt abandonnés; quelques gardes entraînèrent le roi dans sa maison, où il résista assez long-temps encore avec 20 ou 30 hommes , dont plusieurs maniaient l’épée pour la première fois.

Enfin on mit le feu à la maison où il se trouvait, et il allait se faire jour a travers les ennemis , quand il tomba tout à coup embarrassé dans ses éperons :

on se jeta sur lui , et on le désarma.

Il est triste de voirtantde valeur dépensée si follement. Cette journée coûta la vie à plus de 60 hommes.

Charles accusa les siens de lâcheté :

« Si tous s’étaient battus comme moi , disait-il, cela aurait fini autrement. » Au reste, il se tint tranquille dans sa prison. <On prétend, lui dit Fabrice, envoyé du Holstein , que Votre Majesté a tué vingt janissairesde sa main.» — « Bon ! bon ! répondit-il , il ne faut croire que la moitié de ce que disent les gens. » Les Turcs lui donnèrent le surnom de Demir Bach{tétedc fer).

Ils le traitèrent avec beaucoup de déférence ; mais ils n’osèrent lui rendre

son épée. Il fut conduit à Andrinople, où l'on sait qu’il garda le lit pendant 43 semaines, sous prétexte de maladie, afin de ne pas voir le vizir. Ensuite, on l’envoya passer l’hiver h Démotika, et il est probable que de long-temps il n’aurait songé à retourner en Suède, si le sénat ne lui eût envoyé le comte de Liewen , qui , par la franchise avec laquelle il lui retraça le tableau de l’état intérieur du royaume, parvint à vaincre sa résistance.

Onréunitnonsans beaucoupde peine quelque argent , et, accompagné d’une escorte honorable, Charles arriva , le 4 octobre, à la frontière autrichienne, où il se sépara de sa suite et ne garda

firès de lui que le baron Rosen et Te coonel During. Ils s'étaient procuré des passeports sous des noms supposés : le roi s'appelait le capitaine Cari Frisch ; il portait une perruque noire, un chapeau bordé d’un galon d’or, un habit brun et un manteau bleu. Ils marchaient jour et nuit , sans guide, forcés souvent de descendre de cheval pour chercher leur chemin. Rosen resta en arrière et During tomba épuisé de fatigue; mais Charles ne se ressentit de rien , et fut même fort mécontent d 'a voir à traverser la Hongrie en voiture. A Vienne , il remonta a cheval avec le comte During, sans que personne pût soupçonner que l’homme à la perruque noire était le roi de Suède. Lorsque , par hasard , quelques légers soupçons commençaient a se manifester, un énorme flacon de vin qu'il vidait les faisait aussitôt disparaître, car toute l’Europe connaissait jusqu’à ses moindres habitudes, et savait qu'il avait de bonne heure renoncé à l'usage du vin.

11 avait en quinze jours faità cheval 268 milles d’Allemagne, quand, Ie22 novembre, à minuit, il arriva, avec During, aux portes de la ville de Stralsund. Duker eut peine à le reconnaître. Le lendemain ae bonne heure , il fit manœuvrer les troupes, reçut les autorités de la ville et visita les fortifications. Son premier soin fut de tenter une attaque sur Wollin , afin de décider le roi de Prusse à entrer ouvertement dans la ligue. Malgré les efforts de

L’UHIVERS.

la France, ce prince se mit en campagne , assiégea Stralsund , et 111e de Rügen fut occupée après une résistance héroïque. Charles paraissait résolu à s’ensevelir sous les murs de la ville , et ce fut seulement au mois de décembre de l’année suivante (1715) qu’on put le décider à se retirer. Encore n’y voulut-il consentir que parce que la retraite l’exposait aux plus grands dangers. Il aborda, après un court trajet , a Trellebourg , en Scanie. Le commandant de Stralsund capitula aussitôt qu’il vit le roi en sûreté.

Pendant ce siège, et comme pour empirer encore la situation de Charles, l’Angleterre s'unit, sans aucun motif apparent, aux ennemis de la Suède ; c’est que Georges I", qui venait de monter sur le trône , poursuivait comme roi d’Angleterre les plans de l’électeur de Hanovre, et convoitait le duché de Brème.

Ainsi abandonné de toutes les puissances de l’Europe, Charles XII rentra en Suède, après une absence de 15 ans, ne rapportant que son épée et son courage, et un peu plus de respect pour les négociations. Dans ce moment se présenta à lui le baron de Gœrtz, ministre du duc de Holstein , qui déjà , pendant le séjour de Charles en Turquie, s’était rendu le roi favorable par quelques négociations que Fabrice, son ami, avait su faire valoir. Le baron de Geertz possédait les dons les plus brillants de l’esprit et avait acquis une connaissance profonde de tous les ressorts de la société; à une imagination ardente , il unissait l'avantage de pouvoir calculer froidement les moyens d’exécution. Il était d’une activité prodigieuse , plein de ressources dans les disgrâces, mais sans aucune idée élevée qui le dominât , sans aucune autre passion que l'intrigue.

Ce qui mettait surtout obstacle à tous les projets que Charles pouvait encore former , c’était l’épuisement total des finances du royaume. L'édifice que son père avait construit avec tant de fatigues était entièrement ruiné, et le déficit annuel qui s’était fait sen-

tir dès les premières années de la guerre allait toujours croissant. En 1699 le roi avait frappé un nouvel impôt sans consulter les états , et l’on se vit bientôt contraint à altérer les monnaies. Au commencement de la guerre, la Hollande et l’Angleterre avaient fourni quelques subsides ; plus tard la France avait envoyé de faibles sommes ; mais bientôt ces ressources avaient manqué : la banque de Stockholm était créancière de l’état pour plus de 20 millions, et aucun étranger ne voulait plus prô'er à la couronne, même au taux d’intérêt le plus exagéré. Charles, qui n’avait aucune connaissance en matière de finances, était disposé à approuver tout ce qui pourrait faire rentrer de l’argent dans le trésor, pourvu que les moyens ne fussent {va s d’une injustice manifeste.

Ce fut dans de telles circonstances que Geertz, après s’en être défendu pendant long-temps , accepta la direction des finances pour un an, à la condition qu’on ferait tout ce qui serait possible pourobtenir la paix.Gocrtz possédait, pour son temps, une grande connaissance delà nature du crédit, et il sut promptement se rendre compte de la constitution et de l’état présent de la Suède : mais de toutes parts on lui suscita des obstacles ; les employés du gouvernement surtout, craignant de voir mettre un terme aux dilapidations que l'absence du roi avait favorisées , le décrièrent comme étranger, et il eut le sort de Law en France.

Le principal soin de Gœrtz fut de rompre la coalition qui menaçait d’anéantir la Sucde. Dans ce dessein , il s’adressa à l’ambassadeur russe en Hollande, après un voyage à Paris, où il put se convaincre que le régent était dans la ferme intention de ne rien faire pour la Suède. Ses premières ouvertures eurent quelque succès. II vit ensuite le czar lui-meme à Amsterdam. On convint d’ouvrir les négociations pour la paix dans l’une des lies d’Aland, et une trêve de 3 mois fut conclue (*).

(*) M. Lemontcy, dans les notes de son

SUEDE

Quant à Charles lui-méme, le changement le plus étonnant s'était opéré

Histoire de 11 régence , a donné de* éclaircissements «tissi nouveaux que curieux lur un prétendu projet rontju à cette époque et avant pour but de faire opérer par le roi de Suède une descente en Angleteire, afin d'y rétablir le Prétendant. Le ministre d'Espagne, Alberoni , ce fou de génie, qui méditait de si grandes choses avec de si petits movens, mit en effet pouvoir réconcilier Charles XII et le czar pour les précipiter ensuite contre l'empereur et le roi d'Angleterre. Os intrigues , qui font connaître la position des ministres suédois dans les cours étrangères, et l’idée que la folie guerrière de Charles XII avait donnée de lui en Europe, noos paraissent mériter d’être consignées ici : c’est d'ailleurs un point d'histoire que Voltaire a mal connu et que M. I emonley a rétabli par de laborieuses recherches.

« O projet d’associer !a folie de Charles Xfl ans espérances des jacohites était ancien. M. Deberville en écrivait ainsi à M. de Tord, durant la vie de Louis XIV: « Il y a long-temps que j'ai les oreilles bat- « tues du bruit que le roi de Suède doit « être le libérateur de 11 Grande-Bretagne;

• c’est une vieille ebanson des jarnhites. « Leur passion les avengloit an point qu'ils « la répétoirnt dans je temps même oft « Charles X H étoil enf-rmé dans Stral- « sund. J’en ai, dans le temps, informé Sa « Majesté, avec la circonstance que des ja- « cobites offroient deux cent mille livres

• sterling pour l’ex tiédi lion... M. Mtillern, « auquel l'envoyé de Suède avoit écrit la « proposition de quelque» jacohites, dont « j’ai en rhomteitr de vous informer, a ré- « pondu qu’il n'a pas jugé à propos d’en « parler an roi, de peur qu'il ne donnât,

• tète baissée , dans un projet si srabreux ; « ce prince avant besoin de procurer un « long repos a se» sujets, au lieu de a'enga-

• ger dans de nouvelles affaires ('). »

« Gylleiiborg imagina alors de s’associer avec Gtrrfz et Sparre , et même , à ce qn’on croit, avec Wendernat, ministre des finances de Snède, et tous ensemble exploitèrent pour leur compte la crédiitilé des jaeobites. On te piqua peu de discrétion dans une intrigue où il ne s’agissait que de vendre de vaines promesses, et le roi Georges, averti de toutes parts, fit arrêter Gyllen-

(*) Lettres des 10 février et to avril i;i5.

dans son caractère; son ardeur belliqueuse l’avait abandonné , il était in-

borg à Londres, et Gtrrtz en Hollande, par l'intermédiaire des états - généraux. Personne, en Europe . ne crut le roi de Suède complice de se» ministres. Le marquis de Chlleauneuf s'rn expliquait en ces termes:

* Le but de M. Geertz a été de tirer de l'ar- « gent des Anglois, et le roi de Suède n'a

* rien su des espérances qu’il leur donnoit. « Comment ce prince auroil-il projeté des « descente-, quand il a peine à descendre « chez lui ? comment les aurnil-il çoncer- ■ lées avec le czar, quand la paix n'est pas

* faite entre eux? M. Gterlz ne parle pas «sensément, il passe depuis long -temps

* Jtottr un fripon, il mérite â présent le « litre d’étourdi : sa négociation est cella

* d'un filou (*). •

■ Le comte de la Mark et M. de Campredon écrivent de leur coté : « Le roi m’a « protesté hautement qu’il n’a jamais pensé « à la prétendue descente, et il demande « qu'on lui renvoie ses ministres pour en

« faire justice L'opinion de la Suède et

» de tous les sénateurs , c’est que la ronspi- - ralion n'éloit qu'une escroquerie d'ar-

* gent Geertz est rnnvcnu qu'il ne von-

* luit que prendre l’argent de» jacohites,

* et qu'il avril ainsi tiré pour sa part « 8o,c oo écu»(**). »

• Mais et- qui couvrit les prétendus conspirateurs de ridicule et mit leur fourberie au grand jour, ce fui leur propre correspondance que le roi Georges fit imprimer. Ces lettres sont au nombre de trente-quatre, depuis le commencement de septembre 1716 jusqu’à la fin de février suivant. La misère, la fraude et la sottise y tiennent la plume tour à tour. Gylleuborg écrit à Gœrlz, le 10 février: «Je vous prie de « faire en sorte que je sois quitte du soin de « savoir oit prendre le nécessaire. On esprit

* borné comme le mien n’y suffit pas asatirc- « ment. » Ce pauvre conspirateur manquait sottvenl de quelques giiinées pour faire imprimer les petits libelles qu’il composait contre le roi d’Angleterre. Dans l'impossibilité où il était, ainsi que ses complices, de produire aucun engagement de leur maître , ils s'épuisaient en fables de toute espèce pour délier la bourse de leurs dupes,

(*) Lettres de CbSteanneof la maréchal dTJaettea . des a , 9 , 1 1 et 19 mars 1717.

(") Lettre* et mémmra dea aa met et »*' jtdo

décis et ne savait plus quel parti prendre; sa valeur personnelle mort-

seulement, disaient-ils, ad captandnm regiam benevoUntiam. Les jacobites de France et d'Avignon étaient naturellement plus crédules et pins généreux. Mais ceux d'Angleterre désolaient Gyllenborg. «lin de leurs chefs, écrivait-il à Gœrtz, le 4 décembre, m'a parlé en ces termes : ■ Se Qatter que « par respect ou par amitié nous donnions « notre argent à qui que ce soit, ce serait « ne point connaître les Anglais. Vous ne « sauriez nous changer sur ce point. Il faut « nous prendre tels que nous sommes. Mam nus nostra oculata sunt ; crcdunt quod

• ' vident . >. Le maréchal d’Uxelles fit de plus vérifier la fausseté d'un prétendu armement & Gellenbourg, et il fit constater qu’il n'existait dans ce port que douze vieilles frégates non armées et hors d’état de tenir la mer.

« Les ministres suédois eurent l'effronterie de laisser entrevoir dans leur correspondance le concours du rzar et de citer pour garant son médecin AresLin. la’ rzar se hâta de donner à la cour de Londres un désaveu formel « de ces i niâmes insinua-

• lions . de res artifirrs imaginés pour divi-

• scr les alliés du Nord et redresser des af- « faires délabrées. » Il y traite Charles XII

• d’ennemi violent, vindicatif et irréeonci-

- liable , et il annonce que son médecin « Areskin engage sa tête contre l’imposture

• des ministres suédois. » Charles XII , de son côté, combattu entre sa vanité qui répugnait à donner satisfaction au roi d’Angleterre, et son honneur compromis par l’escroquerie de ses ministres, fournit aussi son désaveu écrit au landgrave de Messe et au régent de France. Ceorges consentit à le recevoir de ce dernier médiateur, dans les mêmes termes dont s’était servi le roi de Suède. Le voici : « Assure S. M. B. que le

• roi de Suède n’a jamais eu et qu’il n'a

- point encore l’intention de troubler la « tranquillité de la Grande-Bretagne; qu’il « n’est entré dans aucun des desseins attri- « hués à ses ministres; que ce prince re-

• garde comme une chose injurieuse pour

• lui le simple soupçon qu’il eût part à de « pareils projets, et cju’il se propose, iors- « que ses minislrea lui seront remis , d’exa- « miner leur conduite pour en faire bonne » justice , s’ils ont abusé de leur carac- « 1ère. »

» Lorsque Albcroni tâcha de relever cette

trait seule que c’était bien le même homme. En 1716 il attaqua la Nor-

intrigue, il n’insista point sur le projet de descente, parce que le roi de Suède était sans moyens pour l'exécuter, que le rzar 11e s’intéressait point au Prétendant, redoutant les Anglais plus qu’il ne baissait leur roi, et qu’il fût entré en fureur à la simple proposition de hasarder sa marine naissante contre une flotte anglaise. Mais il tenta de réunir les deux monarques contre l’électeur de Hanovre et surtout contre l'empereur. Il soupçonnait avec raison que le czar désirait avoir un établissement en Allemagne, et qu'il soutenait dans cette vue son neveu , le duc de Mecklenbourg, que poursuivait l'empereur pour quelques contraventions aux lois de l'empire.

« Albcroni ne manqua pas d'ouvrir, suivant son usage, sur des données aussi faibles , des négociation- vagues et multipliées. Il envoya en Su ci le Posio-Rueno.qtii ne put atteindre le roi dans ses courses continuelles. Gtrrlz fit partir de son coté pour Madrid le (ils de son ami, le comte YVeling, jeune homme sans consistance, dont le voyage fut inutile. A Paris, Cellnmare sonda l’ambassadeur de Suède, qui, au seul mot de subsides, promit tout ce qu’on voulut. Mais quand il fallut en concerter les conditions avec le baron de Schleitz, ministre de Russie, ce dernier prétendit que les subsides destinés à la Suède passassent par les mains du czar. Cellamare indigné écrivit à Alberoni , qu’il était environné de serpents et de sangsues. Puo brn da cio y. F., inferire che dapper tulto siamo cinti o dq jrrj/cnti clic ci 10gliono morderc cd avce/citarc , o da sanguitughe che vogUono dolcemcnte dissanguarci (*).

* En Hollande, qui était le principal foyer de l’intrigue, le marquis Rerretli- I-andi retira par l'ordre exprès d’Albcroni toute offre d’argent et rompit la négociation, plus de deux mois avant la mort de Charles XII.

* Les conférences de l’ile d'Aland n’étaient pas un champ moins stérile. Le czar inflexible prétendait garder toutes ses conquêtes. Les deux ministres suédois, Gœrtz et Mullcrn, n'étaient point d’accord; le premier voulant la paix avec la Prusse et la Russie , et le second la voulant générale.

(') Lettre de Cellamare, du »6 septembre 1718.

SUEDE

wége et s’avança jusqu’à Christiania; mais ayant laissé plusieurs forteresses

derrière lui , et plusieurs expéditions ayant été inutiles , il revint en Suède

Pendant ce temps, le roi de Suède, se moquant à la fois et de ses ministres et des conférences, négociait personnellement avec le baron de Fabrice, envoyé secret du roi d’Angleterre et neveu de son ministre banovricn. La France connaissait parfaitement toutes ces menées d’Alberoni , et Dubois se réjouissait de ces ligue impossible qui alarmait I l’attachait davantage à la quadruple alliance.

« Voltaire a complètement ignoré toute celle politiq 'e du Nord, ce qui ne fem pécha pas de parler avec beaucoup de confiance, dans le huitième livre de son Histoire de Charles XII , de la conspiration de Gyllenborg, et des négociations de Gœrtz, du czar et d’Alberoni. Mai* si on en excepte l'écorce de quelques faits matériels et publics, ce qu’il en dit est une erreur continuelle. Entre plusieurs preuves, je n’en citerai que deux. Voltaire assure que Charles XII ne désavoua pas ses ministres, et j’ai lu l’original de ce désaveu. Il assure encore que dans les conditions de la paix entre la Suède et la Russie , qu’on trouva parmi les papiers de Gœrtz, il était stipulé que le czar fournirait des vaisseaux pour transporter dix mille Suédois en Angleterre. J’ai lu ces conditions et je puis certifier qu’elles ne contiennent rien de semblable. Il n’y est question ni de Prétendant, ni de descente. On y dit seulement que si le roi d’Angleterre ne restitue pas Bremen et Werden , on s’indemnisera sur l’électorat de Hanovre. Ce n’est pas que je p‘*nse qu’il faille ajouter aucune foi à ce prétendu projet ; il n’a rien d’authentique; il n’est écrit par aucun ministre, et ressemble à ces mille chiffons que les hommes d'état sont exposés à recevoir de toutes mains. Un éditeur de l’Histoire de Charles XII prétend qu'Alberoni a certifié toutes ces assertions de Voltaire dans une lettre qu’il adressa lui-méme à cet écrivain. C’est tirer une conséquence bien exagérée d une simple politesse de ce cardinal.

« Lorsqu’à près la mort de Charles XII, on arrêta le baron de Gœrtz, on trouva sur lui des lettres d’une date fort récente, qui lui étaient écrites de Paris par quelques * Suédois, relativement à celte expédition de pirates sur laquelle on a tant débité de fables. La reine remit ces lettres au comte

projets d’une einnereur. et

de la Marck , avec prière au régent d’en faire emprisonner les auteurs. Ces pièces confidentielles ont révélé tout le secret de l’intrigue, qui n était réellement qu’une honteuse spéculation mercantile, étrangère à toute vue politique ou militaire, ignorée du roi , et protégée dans l’ombre par Gœrtz, qui accueillait volontiers toutes les méchantes afTaires.

« Les entrepreneurs de celle-ci étaient quatre Suédois appelés Klinkostrom, Gelleaschip, Vrangel et Nericiiir. Le premier, ancien agent de la compagnie des Indes, et à qui les trois autres paraissent subordonné* . avait imaginé de mettre à profit les désordres de la guerre, en armant des flibustiers en Europe pour aller rançonner le commerce dans les mers des Indes. « Il n’y « a pas d’apparence, écrit Klinkostrom

• au baron de Gœrtz , que nous puissions

• établir un comptoir à Madagascar. Les « peuples en sont trop farouches et trop « jaloux de leur liberté pour souffrir l’éta- « blixsement des étrangers. Mais nous rnmp- « tous prendre en retour File de Saint-Tho-

• mas et en chasser les Danois. »

« Klinkostrom avait en conséquence appelé en France* Morgan et quelques centaiues de ses bandits ou matelots, et il avait choisi, de concert avec eux, le port de Cadix, comme le lieu plus propre à masquer le brigandage de leur cX|>édition.

«* Tout ce qui m'embarrasse le plus, » écrivait-il encore, « ce sont mes argonautes. Je « ne sais comment les faire passer en Es- « pagne, soit faute d'argent, soit par rap- « port aux ordres rigoureux du régent , « d’arrêter au passage tous ceux qui ne sont

• pas munis de passeports.» (I prit, en attendant , le parti de les envoyer à Deux-Ponts, où ils devaient être habillés et nourris à meilleur marché. Ces choses se passaient à la fin de novembre 1718, peu de jours avant la mort de Charles XII et la détention de Cellamare.

« Ces aventuriers agissaient à l’insu du roi et se cachaient avec soin de l'ambassadeur de Suède, que Kliukostrom avait trompé en lui annonçant qu'il était venu à Paris pour se faire traiter d’une liydropisie. Cependant un baron de Hoggers, ancienne créature du contrôleur général Desmarets, et l’un des plus fameux intrigants de ce temps-là, imagina de mettre eu rap»

L’UNIVERS

«près avoir perdu plus de 4000 hommes. L’année 1717 se passa en affaires d’avant-postes sur les frontières. Enfin en 1718 on fit une guerre plus systématique pour occuper la Norwége.

Le général Armfrld passa, au nord, des montagnes réputées insurmontables, et pénétra jusqu’à Drontheim ; mais il ne put prendre cette ville , et se vit sépare de la Suède par l’armée ennemie. Le roi s’avança de son côté au mois de novembre ; mais cette fois il ne voulut plus laisser de forteresses «ur ses derrières; il s’empara de la ville de Fridrikshall et mit le siège devant le château. On ouvrit la tran-

port ce Suédois et Cellamare. « Comme il « était déjà résolu par Morgan et ses asso-

• ciés, écrit Klinkoslrom au baron de « Geertz, de faire notre armement ! Cadix, « et que je devait passer en Espagne , je « crus devoir d'autant moins refuser de voir

• Cellamare, que j’avais besoin des fecotn- ■ mandations de ce ministre pour m’en ser-

• vir dans les occurrences. - Celte entrevue n'eut point de suite, parce que Klinkostrom n'avait reçu ni instruction, ni pouvoir de sa cour, et n’était dans la confidence d'aucune négociation; il se borna à remettre de son chef un mémoire qui m a paru fort ridicule , oit il lente de prouver que la complète de la Norwége par la Suède aéra fort avantageuse à l'Espagne. Cellamare ne daigne pas en parler dans sa correspondance avec Alheroni.

« La cbute du baron de Geertz fit crouler cette infime entreprise des quatre Suédois, qui ne fut jamais qu'un brigandage privé et qui resta ignorée de Charles XII et d’Alheroni , et n'eut pas la moindre affinité avec le* affaires du Prétendant et les projets de descente en Angleterre. Il n’est pas étonnant que les historiens superficiels aient pris le change sur ce point, puisque le régent lui-méme ne connut la vérité que par les lettres dont je viens de parler. Les mouvements des flibustiers lui avaient donné quelque ombrage, ai on en juge par l'ordonnance qu'il publia, le 5 septembre 1718, portant amnistie en ftveur des forbans français, sous la seule condition que ces brigands , couverts de crimes, seraient cathotnjues , on en disposition prochaine de le devenir. Singulière façon de témoigner son respect pour l’orthodoxie 1 •

citée ; un ouvrage extérieur fut emporté d’assaut. Dans la soirée du 1 1 décembre, le roi parcourait la tranchée, suivant son usage ordinaire, quand tout à coup la nouvelle de sa mort se répandit; on le trouva appuyé sur le parapet, la figure tournée du côté de la forteresse; la balle était entrée du côté droit et sortie du côté opposé; sa main était encore sur la garde de son épée. Il est prouvé que la balle n’était qu'une balle de pistolet, et, l’on n’en saurait plus douter, ce héros, qui avait échappé aux dangers de tant de batailles, périt assassiné.

On ignore encore quel fut l’assassin; mais nous verrons bientôt à qui l’assassinat devait profiter (*).

(*) Nom ne pouvons nous «épurer de Charles XII, sens reproduire ici un pnrtreil de ce prince que nous empruntons eus pièces justificatives de l’Histoire de la régence, par Lrmontey , et qui est extrait des documents les plus authentiques.

« Voici quelques traits à ajouter! la peinture de ce monarque aventurier. Rien n'est si difficile ! définir que le roi de Suède. Il est d'une taille avantageuse; très-bien fait ; la téie grosse aveclrés-peuderheseiix. ronrts et hérissés sur le sommet ; les yetiv grands, el dans lesquels on remarque quelque chose d’extraordinaire. Il a une mémoire prodigieuse, beaucoup de présence d’e-prit et de pénétration, d’éloquence même, quoiqu’il parle trés-pen ; d’nn accès libre ! lout le monde ; poli ; inviolable dans ses promesses, inflexible dans ses résolutions; généreux, bienfaisant; niaecrssible 4ee qn'ou appelle la politique dn temps, mais méfiant an dernier point; d'one dissimulation impénétrable, affectant nn rire rontinnel et en «urface, tel qu’on pourrait le figurer sur un masque; paraissant le pins gai, lorsqu il porte dans le ecrnr les chagrins les plus cuisants, ou les mécontentements les plus violents; regardant tont le monde a un mil égal et gracieux , quoiqu’il n'aime ni n estime véritablement personne. Insensible a la misère de ses snjets , il croit qu’ils peuvent souffrir les fatigues, la faim, la soif, les travaux où il s'expose sans nécessite. Les Suédois sont en effet d'excellents soldais. Presque tons mariés, mai* nés pourla guerre, ils la font avec la même tranquillité qu n* cultiveraient leurs terres; robuste* jusqu a

SUÈDE. 203

CUUQtJBÉLEONORE.

Dès que les officiers qui suivaient le roi se furent aperçus de sa mort,

l'insensibilité , supportant les privations sans murmure ; paisibles dans leurs quartiers comme dans leurs marches , ils ue sont jamais oisifs, ne désertent point , et sont profondément ronvainctis que leur vie appartient à leur souverain. En Saxe, l’exresdes richesses et de l’abondance étourdit des gens accoutumés à la pauvreté. Des régiments refusèrent de combattre à Pullawa.

D'autres tournèrent le dos à letir entrée en Norwége. Il est vrai que le recrutement de ceux-ci s’était opéré singulièrement : le roi avait fait enlever de toutes les églises les marguilliers rt les sonneurs. Revenons à la personne de Charles XII.

• I.e commun du peuple l’a cru inspiré. Sa piété apparente a occasionné relie erreur. Jamais prince n'a été tant aimé ni respecté dans ses prospérités, tant plaint, ni obéi avec tant de zelc de la populace dans ses malheurs. Son retour a détruit tout d'un coup ces bonne» dispositions , par le choix qu’il a fait de ses ministres . par la confiance qu'il a donnée aux étrangers au mépris de ses sujets, par les expédients ruineux qu’on a mis en usage pour soutenir la guerre la lus folle. Il ue fait qu'un repas à quatre cures du soir ; il ne parle jamais à table, mange beaucoup et ne boit que de l'eau. Insensible à toutes sortes de plaisirs, rien ne l'occupe que le soin de ses troupes. Il en fait la revue homme par homme ; et tandis que les cavaliers s exercent à tirer au blanc , on a vu ce prince tenir la bride de leurs chevaux. Quoiqu'il se couche à sept heures, il dort Ires-peu. C'est ordinairement sur de la paille, habillé, botté, et enveloppé dans son manteau. Ce n’est que depuis que M. le comte de la Mark l’a joint u il se sert d*nn lit. Il se lève à une heure u matin. Sou habillement est aussi simple que sa nourriture. [I est toujours botté et prêt à monter à cheval. On ne le distingue du soldat que par sa bonne mine , par sa litesse , rt par un air gai qui ne laliannne jamais. Il donne audience depuis deux heures jusqu’à quatre, à toute sorte de personnes sans distinction , excepté aux étrangers. Ses ministres doivent être dans sa chambre ce teuips-là ; mais il arrive souvent que le roi de Suède appelle le premier officier qui parait : celui-là en attire un

ils convinrent ensemble qu’il fallait la cacher aux travailleurs et aux soldats, de peur de les alarmer et de les décourager. Ils trouvèrent donc convenable a'envelopperson corps d’un manteau et de le faire enlever comme si c’était celui de quelque officier tué. Siquier , aide-de-camp du prince de Hesse- Casse! , campé avec le gros de l'armée près de Torpunt, arrivant sur ces entrefaites avec des dépêches de son maître pour Charles XII .prit le chapeau du roi, lui mit le sien avec sa perruque sur la tête, et après qu’on eut porté le corps dans une hutte, il monta à cheval pour rejoindre l’armée du prince, auquel il raconta ce qu’il avait vu. I.e prince fit aussitôt appeler les principaux officiers et leur communiqua cette triste nouvelle. On tint ensuite un conseil de guerre, dans lequel il fut résolu , entre autres choses , de lever le siège, et d’envoyer arrêter le baron de Gœrtz, qui était en chemin pour se rendre en Norwége. Siquier fut dépêché pour porter a Ulrique-Éléonore la triste nouvelle de la mort du roi son frère , et comme on n’avait pas eu le temps de lui remettre des dépêches, on lut enjoignit de descendre chez le gouverneur , pour lui dire ce qu’il avait vu, et l'inviter à en informer la princesse.

« Cependant (*) cette nouvelle ne fut

autre, et le temps se passe à écouter des aventures de toute espèce, auxquelles il prrnd un plaisir singulier, jusqu’à re que ce prince montant à cheval , ce qu'il fait tous les jours , les ministres sont obligés de s’en retourner sans avoir pu parier d’aueune affaire. Il entre dans les moindres minuties, se défie de loot , et fait expédier ses ordres par le premier secrétaire qu'il rencontre, a l’insu des ministres que la chose regarde. Le roi de Suède n'a point de cour à Luuden; il est servi à table par deux officiers de son régiment des gardes qui se relèvent tous les trois moi». Il inange sur de la vaisselle de fer étamé. Dès qu'il est levé de table , tous les officiers qui se trouvent dans sa chambre s'y placent et vivent de ce qui est resté. »

(*) Nous empruntons le récit du prorès et de la mort de Gœrtz au Voyage du

L’UNIVERS

pas plutôt répandu? dansl'armée qu'elle proclama Ulrique-Éléonore pour reine.

Le colonel Baumgarden, chargé de la commission d’arrêter le baron de Gcrrtz , l’ayant joint entre Stromstadt et Swinsund , s’en acquitta sans l’instruire de la mort du roi , et l’ayant mené à Udewalla, l’y laissa sous bonne garde jusqu’à nouvel ordre, et envoya ou porta au prince la lettre qu’il lui donna pour le roi. Cette lettre contenoit , ait-on, en substance « que le désintéressement avec lequel le baron avoit servi le roi, ne lui avoit jamais fait craindre un tel traitement, et qu’il n’étoit coupable de rien ; que l’envie et la malice de ses ennemis avoient apparemment trouvé le moyen de surprendre et prévenir sa justice et équité royale contre sa personne, et qu’il suppli’oitS. M.d’oroonner qu’on lui indiquât quel crime on lui imputoit, qu’on lui confrontât ses accusateurs. » Quoi qu’il en soit, Siquier arriva à Stockholm le 3, et mit pied à terre, selon son instruction , chez le gouverneur.

Ce seigneur ayant entendu le sujet de son voyage, lui recommanda de rester caché dans sa maison , et de n’en rien dire à personne , et alla en informer la princesse. Son Altesse apprit avec la douleur qu'on peut assez imaginer la perte qu’elle venoit de faire; le gouverneur l’ayant consolée de son mieux comme d’une chose sans remède, lui conseilla de faire appeler tous les sénateurs auprès d'elle, sous prétexte de quelque affaire importante a leur communiquer; çe quelle fit, après avoir versé bien des larmes que son affliction ne pouvoit refuser à la mémoire de son frère.

« Les sénateurs en arrivant la trouvèrent encore versant des larmes , qu’elle ne put qu’avec peine interrompre un peu pour leur en dire la cause; Sis lui firent là-dessus leurs compliments de condoléance et de consolateur De la Mothrar, qui . témoin de res événements, les a ne onics avec une impartialité en faveur de laquelle nos lecteurs lui pardonneront sans doute quelques incorrections et quelques bizarreries de strie.

tion; ils tinrent ensuite conseil sur les mesures qu'il y avoit à prendre pour l’interrègne, et ils firent appeler Siquier pour l'interroger. Il leur apprit ce qui s’étoit passé à l’armée avant son départ, et l’arrestation du baron de Gœrtz qu’il avoit rencontré sur sa route sans se faire connottre à lui.

« On résolut de faire aussi arrêter le comte Van Dernat et le secrétaire Ecclef, comme ceux qui avoient le maniement des finances; ce qui fut exécuté le soir même sur les neuf heures. On arrêta aussi le lendemain matin toutes les créatures et domestiques du baron de Gœrtz, qui se trouvoient a Stockholm, entre autres le conseiller Haagcn et un monnoyeur françois, nommé Rouyer, que lê baron avoit amené de Hollande. On envoya aussi ordre au comte de Gvllenborg" , qui se trouvoit à Lofto, d'arrêter le secrétaire Stainhke, et de sc saisir de tous ses papiers. Mais soit que celui-ci en edt eu avis à temps, ou par quelque prudente crainte ou pressentiment d’un tel accident , il les avoit mis chez les plénipotentiaires russes, où il se trouvoit lui-même quand l'ordre arriva; cependant quelques-uns croient plutôt que le comte favorisa sa fuite sous main.

» Le 5 de décembre, le lieutenant général Bennet apporta la confirmation de la mort du roi, avec diverses lettres, tant pour la princesse que pour les sénateurs; et sur le bruit qu’il répandit que l’armée avoit proclamé Son Altesse pour reine, le clergé pria Dieu pour elle, après l’avoir annoncée comme telle au peuple dans les églises. Mais le sénat, qui avoit des vues plus étendues, et surtout celle de rappeler l’ancienne liberté de l’élection des rois et les anciens privilèges des sujets, sans pourtant rien faire contre la voix et les inclinations du peuple , qui avoit déjà choisi la princesse, lui conseilla de faire publier un manifeste, sorte de déclaration qu'il lui dicta , par laquelle elle protestoit contre tout pouvoir despotique, et invitoit les états à se trouver à Stockholm le 20 de janvier, pour consulter, tant avec eux qu’avec le sé-

SUÈDE

nat, sur le gouvernement du royaume, roit, proposoit-il , sien voulait , sans «Vers la fin de novembre, le baron de laisser parottre son serviteur devant Geertz fut amené à Stockholm dans sa lui. Un Suédois qui tenoit cabaret dans chaise de voyage, avec une garde d’en- une partie de cette maison eut ordre viron cent hommes armés , non pas de lui fournir à manger à sa manière, tant par la crainte de quelque soulè- el comme cette nourriture était bien vement en sa faveur, que pour le ga- différente de celle à laquelle étoit accourantir des insultes de la populace ani- tumé le baron , il ne mangea presque niée contre lui; car les chaires , aussi rien pendant plusieurs jours, et eut bien que' les maisons de la noblesse, quelques accès de fièvre; ce qui donna ne cessoient de retentir d'invectives lieu de faire courir le bruit que se contre son administration. sentant coupable jusqu’à ne pouvoir

«Cette même année on avoit émis une échapper au supplice, il avoit dessein grande quantité de monnoiesdecuivre, de se laisser mourir de faim plutôt qui, aveccelles de papier, étoientlesseu- que de mourir delà main du bourreau, les espèces qui eussent cours, en vertu Mais comme on s’accoutume enfin à d’un edit royal. Cet édit rendoit confis- tout avec le temps, et la bonté du cables toutes les autres espèces d’or ou tempérament l’emportant sur les coutfargent , comme anciens écus , demi- tûmes les plus rudes, peu de jours déécus, carolins, etc., qu’on nedécouvroit couvrirent la fausseté du dessein, car pas et qu’on ne changeoit pas avec le il commença à manger à la suédoise gouvernement contre ses valeurs ima- et à se bien porter, ginaires, dont on comptoit jusqu'à « Cependant , soit qu’il eût craint ou dix-huit millions de dallers à trente- prévu ce qui étoit arrivé, et pris les deux sous. I,es dernières monnoies qui précautions nécessaires pour ne pas avoient été frappées, étoient au nombre donner d’armes contre sa personne , de dix sortes différentes. Elles por- on ne trouva rien dans ses papiers qui toient pour empreintes les figures de lui pût faire tort; on disoit qu'il les Saturne, de Jupiter, de Mars, de avoit brûlés ou laissés à son secré- Phébus, de Mercure , de l’Espérance, taire, à Lofto. Il n’en fut pas de même « Ces divinités païennes représen- de ceux du comte Van Dernat, parmi tées sur les pièces qui portoient leur lesquels se trouva un brouillon d’une nom donnèrent lieu à quelques-uns lettre qu'il écrivoit au baron , pour de les appeler par dérision les dieux l’informer que le clergé suédois lui du baron de Grertz. Une bonne fem- avoit déclaré la guerre; que les chaime, qui les avoit entendu ainsi ap- res retentissoient dans toutes les églipeler , voyant cet infortuné baron ses d’invectives contre son adminisdevant sa fenêtre , escorté comme tration ; qu’en particulier, les prêtres j'ai dit, lui cria : « Notre Dieu t’a mis mettoient en usage toute l’autorité entre nos mains , vois si les tiens que leurs fonctions leur donnoient sur que tu nous a donnés pour monnoie le cœur et l’esprit du peuple, pour le t’en délivreront. ■ I,a populace lui di- porter à se défaire de sa personne, et soit les dernières injures, et auroit qu’il en étoit assuré par un membre de fait pis, selon les apparences, s’il n'a- leur corps. Outre bien d’autres témoivoit pas été si bien gardé. Quoi qu’il gnages, cette lettre produite anima si en soit , il fut conduit dans la maison furieusement la colèredu clergé contre de ville, au faubourg du Sud, où on le le comte, qu’au lieu d’une victime qu’il resserra étroitement dans une cham- vouloit et qu’il avoit déjà pour ainsi bre, et on lui refusa non-seulement dire en la personne du baron dcGœrtz, la vue de tous ses domestiques, mais dont la voix publique prononçoit la même d’être servi par son cuisinier, sentence de mort, il chercha tous les c’est-à-dire de manger des mets ap- moyens d’en avoir une seconde dans prêtés par ce cuisinier dans quelque Van Dernat. cuisine voisine, et qu’on lui apporte- « Je ne dirai pas que cette asser-

L’UNIVERS

tion de la lettre du comte fût bien fondée , mais je sais bien que c’étoit le prêtre Brenner qui en étoit le principal auteur, et que cet ecclésiastique méritoit tout le mal que le clergé vouloit au comte , qui n’étoit proprement que le copiste de ce que lui avoit dicté Brenner, qui lui nomma malicieusement comme le plus acharnés à la ruine de Geertz, les principaux ecclésiastiques dont il envioit le poste et qu’il vouloit supplanter.

«Une autre lettre, ou copie de lettre, du même comte au baron, lui fut aussi avantageuse qu’elle étoit nuisible à Gœrtz.

La substance de cette lettre étoit que « lui , baron de Gœrtz , agissoit « comme s’il eût eu le dessein de ruiner « entièrement le roi avec son armée de « Norwége, en encourageant ce prince « à y faire une campagne et à assiéger • dès villes pendant la plus dure aes « saisons, lorsque les autres nations, « qui entendoient la guerre et vivoient « dans des climats plus tempérés.étoient « retirées dans leurs quartiers d'hiver ; « que lui-même craignoit, par les me- « sures qu’il lui voyoit prendre, que « le public qui l’en accusoit, ne dit vrai, « sinon quant aux desseins , au moins « quant a la conséquence. 11 fulminoit « surtout contre un placard ou édit « royal dressé par lui et près d’être « publié par lui , par lequel chaque « sujet suédois étoit oblige de payer , « outre les contributions annuelles et « ordinaires , le sixième de tout ce « qu'il possédoit en argent comptant, « en terres , maisons , même en meu- « blés, et de le déclarer pr serment, « sous pine de confiscation du tout , « si la déclaration n'étoit faite à certain « terme limité et fort court, ou si elle » ne se trouvoit pas fidèle. »

«Malgré cette lettre et beaucoupcfautres preuves de l’innocence du comte Van bernath , il est resté prisonnier jusqu’au milieu de l’année 1720, quoique traité plus civilement que le baron , toujours dans une maison de louage, ou dans celle du comte Bonde son ami , et servi par ses propres domestiques , mais presque sur le même

pied que ceux de l’inquisition , à qui on ne dit ni pourquoi ils sont emprisonnés, ni quels sont leurs accusateurs; en un mot, sans être examiné , condamné, ni absous.

« Les états se réunirent, à la vérité, au temps marqué par la reine; mais ils ne la traitèrent encore que de princesse royale, et déclarèrent qu'ils ne s'assembloient que de leur propre mouvement , le trône étant vacant , pour élire un successeur. Au reste, ils firent assez entendre qu’ils n’en voulaient pas choisir d’autre qu’elle, pourvu qu'elle voulût s’engager aussi authentiquement qu’inviolanlement, de régner selon une forme île gouvernement qu’ils dressèrent et qui bornoit l’autorité royale en elle plus qu'elle n’avoit été encore bornée en aucun des rois élus de la Suède. Ils lui firent signer et publier outre cela une assurance, copime on l'appeloit, « pr laquelle elle reconnoissoit tenir fa couronne d’eux , après Dieu , sans y avoir le moindre droit depuis sou mariage avec un prince étranger, non plus que feu sa sœur, la duchesse de ilolstein, n’en avoit eu depuis le sien. etc. : » après quoi elle fut déclarée librement élue.

>■ Cependant le peuple, a qui le clergé et la noblesse avoient fait regarder le baron de Gœrtz comme l'auteur de la misère publique, le demandoit pour victime. Les chaires ne cessoient de retentir d'invectives contre l'administration deee ministre.Quelquesprêtresdes plus violents attaquoient jusqu'à ses pensées sur la Divinité, en le traitant d’athée : enfin tous les Suédois étoient si prévenus et si déchaînés contre lui ,

?|ue personne n’osoit rien dire en sa aveur. Le duc de Holstein même le déclara lui et le comte Van Dcrnath démis de son service. Le baron , ainsi abandonné à la haine publique, et désespérant de sauver sa vie pr aucune des raisons qu’il avait pour sa justification, choisit pour son conseiller spirituel , ou directeur de conscience, le docteur Conrardi , prêtre de l’église allemande , le plus savant, ou du moins le plus modéré d’entre ses confrères luthériens. Ce docteur

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SUEDE. 90

fut le seul qui eut permission de le visiter dans sa prison , et je lui ai entendu dire que plus il le fréquenta, moins il le crut digne de la manière dont on le traitoit et du sort dont il étoit menacé.

• On ne commença à procéder contre lui dans les formes, quoique sans beaucoup de formalités, que vers la fin de janvier. Voici quels etoient les principaux chefs d’accusation dirigés contre lui : 1" Cinvention d'espèces imaginaires ; 2* le dessein de ruiner le roi et l’armée , en lui conseillant (f entreprendre la campagne de flortctge pendant la saison la plus ri-

rureuse; 3“ cTaltirer l'ennemi dans cœur du royaume , pour donner à la Suède un roi de sa main; 4° le péculat. II y répondit que « quant aux < espèces imaginaires, il Vavoit fait • que suivre un plan qu’on avoit sou- < mis au roi avant son départ de Stral- - rond ; qu'il avoit seulement ajouté à « ce plan les moyens d’empécher qu’on « ne contrefit les monnaies , ou qu’on • n’en introduisit de contrefaites dans « le royaume; que c’étoit sans doute un grand malheur pour le public que « la députation eût été réduite, contre * ses intentions, à en faire frapper une • lantité si peu proportionnée avec • celle de la bonne monnoie courante; * mais que , tout bien considéré , ce » malheur, quelque grand qu’il parût , « ou plutôt ce remède inévitablç, quel- • que onéreux qu’il fût, avoit préservé la • Suède du joug que ses ennemis vou- « loient lui imposer.

« Que pour preuve qu’il n’avoit pas • encouragé le roi à faire la guerre eu « Norwége (résolution pour laquelle on « savoit d'ailleurs qu'il n’avoit besoin • ni d'aiguillon ni de conseil), c’est • qu’il avoit su porter ce prince et le « czar à consentir à un accommode- • ment, alors même qu’ils paraissoient « le plus animés l’un contre l’autre, •Que le principal but qu’il avoit eu • mus le congres de Loflo , c’ctoit de i «diviser les puissances conjurées con- • tre Sa Majesté, et de délivrer la Suède «du plus redoutable ennemi quelle «eût du czar, et d’en faire son allié;

■ que l’inaction dans laquelle ce prince « étoit resté, pendant que le roi diri- « geoit toutes ses forces contre le

• Danemark, étoit une preuve de la

< bonté et de la sincérité de ses inten- « tions.

• Que quant au péculat , personne « n’étoit aussi innocent que lui. Que

• les impôts et les taxes dont le peuple

• se plaignoit. avoient été des remedes « indispensables, dans l’extrême crise

• où se trouvoit la Suède , prête à dc- « venir la proie de ses ennemis. Que

• non-seulement il n’avoit jamais en-

• voyé un sou hors du royaume , pour

• son propre compte , mais qu’il pou-

• voit prouver qu'il avoit dépensé en

• Suède une grande partie de sa for-

• tune; qu'il avoit même refusé les 4

■ pour cent que le roi lui avoit offerte « sur tobt l’argent qu'il pourroit négo- « cier tant au dedans qu'au dehors du

• royaume, et surtout celui qui lui pas-

< seroit par les mains; et que même il

• avoit prié Sa Majesté de suspendre « l’effet de ses généreuses intentions à « son égard . jusqu'à ce que les financée

• du royaume fussent sur le pied où il « espéroit les mettre un jour. »

« Il offrit en outre de rendre compte des deniers publics qui avoient passé par ses maius; et dans le cas ou on trouveroit qu'il en avoit diverti la plus foible somme, ou qu’il l’avoit employée sans un ordre de Sa Mqjesté, à d’autres usages qu’aux besoins du royaume, il consentoit à indemniser la Suède en lui abandonnant tous ses biens. Il faisoit valoir, comme' un service considérable rendu au commerce suédois , le bonheur qu’il avoit eu de mitiger la sévérité du règlement sur la course, en obtenantdeSa Majesté qu’elle lui permit d’accorder des passeports aux vaisseaux amis, pour se rendre de leurs porta dans ceux de Suède. En un mot, il se défendit si bien, qu’on ne jugea pas à propos de lui accorder l’avocat ou le conseiller qu’il demanda, chose que lea nations chrétiennes ne refusent jamais en pareil cas ; soit qu’en effet on n’ait pas voulu qu’il pût se justifier, soit qu’on crût avoir d'autres preuves pour lui ôter la vie. On n’accepta pas non plus

L’UNIVERS

l’offre qu’il faisoit relativement aux finances.

« Quoiqu’il fût extraordinairement affaibli par quelques accès de fièvre, causés par son nouveau genre de vie, il fut obligé de subir divers interrogatoires debout , et cela pendant deux ou trois heures consécutives; et tous les moyens qu’il présenta pour sa défense, même les ordres qu’il avoit reçus du roi , ne purent lui sauver la vie. *

« Aussitôt que le docteur Conradi le vit en danger, il alla prier la rejne de ne pas commencer son règne par l’effusion du sang, mais plutôt par un généreux pardon des offenses, si elle avoit eu personnellement à se plaindre du prisonnier; mais, d'un autre côté, les confrères de Conradi faisoient tous leurs elforts pour porter cette princesse au ressentiment et à la vengeance; ils lui représentoient sous les couleurs les plus noires, avec quel mépris et guelle hauteur cet étranger l’avoit traitée, ainsi que tous les corps politiques de la Suede, pendant la vie de son royal frère, et quelle autorité despotique H avoit exercée sur tous les Suédois en général.

« Ulrique , plus touchée des prières de Conradi que des conseils de ceux ui l’excitoient à la vengeance, réponit « qu’elle seroit disposée à pardonner nu baron de Gœrtz tout ce qu’il avoit commis contre sa personne, et même plus encore ; mais que, tenant la couronne des états après Dieu, elle ne devoit ni ne vouioit oublier le tort

Î|u’il pouvoit avoir fait au public sans eur consentement. »

« Conradi s’adressa alors aux états pour en obtenir le consentement que semblait réclamer la reine; mais tout fut inutile; le baron de Gœrtz fut condamné à avoir la tête tranchée au pied du gibet, situé sur le grand chemin, hors de la ville, là où l’on exécute les voleurs et les brigands, et même à V être enterré. On lui lut la sentence le 11 mars, après l’avoir dégrade de tous ses titres tant naturels qu'acquis, et parmi ces derniers étoit l’ordre de l’Orange, dont le roi de Prusse l’avoit honore, et qui fut renvoyé à sa majesté

prussienne. L’arrêt portoit en substance, « que George-Henri Gœrtz étoit « condamné à perdre la tête et à être « enterré, par les mains du bourreau,

« au [lied du gibet, pour avoir rendu » suspecte au feu roi la fidélité de ses « sujets ; pour avoir détruit la conliance « que ce prince avoit dans le sénat et o dans les autres corps politiques , et « avoir éloigné par ce moven de l’ad- « ministration des plus importantes « affaires les personnes les plus zélées « pour le service de Sa .Majesté et le « bien public; pour avoir, par ses per- « nicieux conseils, par les voies tyran- « niques qu’il avoit inventées, et par « l’abus de l’autorité que Sa Majesté « lui avoit donnée, encouragé le roi â « continuer la guerre; pour avoir mis « la dissension et la mésintelligence « entre Sa Majesté et les plus sincères « amis de la Suede; pour avoir dépouillé « les Suédois de leur bon arge nt et des » autres effets solides et reels qui leur « restoient : en un mot, pour être l’au- «teur des plus grands malheurs; et « autres raisons capitales déduites de « ses papiers et de ses actions. »

» Gœrtz entendit la lecture de cette sentence avec un visage serein et une fermeté d’ame extraordinaire. Cependant , être enterré au pied du gibet lui

fiaroissant le comble de la honte et de a barbarie, il adressa une requête aux états, pour qu’il leur plût d’adoucircette disposition , en permettant à ses amis ou domestiques de disposer de son corps après sa mort; mais on le lui refusa , et l’on accorda seulement à ses serviteurs de le suivre depuis la porte de la prison jusqu’au lieu du supplice.

<• Pendant les cinq ou six jours qui précédèrent son execution, Conradi continua, ou plutôt redoubla ses visites auprès de lui , et ne remarqua aucune inquiétude, aucune crainte de la mort dans les entretiens qu’il eut avec lui; mais il trouva sa conversation aussi facile et aussi libre qu’à l’ordinaire. Il y composa, entre autres choses son épitaphe qu’il donna au docteur telle que je la rapporte ici :

SUÈDE

F ides erga regem et dueem, mors regis , mors ms a.

Ma fidelité envers le roi et le due , et la mort du roit me coûtent la vie.

« Il se fit faire, pour le jour de l’exécution , un habit de velours noir avec des épaulettes qui se boutonnaient. Il fut tiré de sa prison le 19; et, apercevant auprès de la maison de ville, par laquelle il sortit, ses domestiques qui l’attendaient, les larmes aux yeux, pour lui rendre leurs derniers devoirs, il leur dit : Ne pleurez pas, mes amis ; il n’y a si bons amis , maîtres ou serviteurs, qui ne doivent un jour se quitter. En même tempsilditaM.Conradi qui l'accompagnait , de monter le premier dans un carrosse de louage qu’on lui avait accordé pour le conduire au supplice, et il y monta ensuite; après quoi le convoi se mit en marche. Il consistait en deux cents gardes armés de piques, qui entouraient le carrosse, et quelques milliers de spectateurs , parmi lesquels on pouvait compter environ soixante prêtres, dont la présence, qui marquait assez le mal qu’ils lui voulaient, n’était pas un sujet d'édification.

« Aussitôt que le carrosse fut arrivé au pied du gibet, il en sortit le chapeau sur la tête; et, ayant promené ses yeux sur les spectateurs d’un air ferme et calme, il demanda à M. Conradi, qui le tenait par la main : Ne serait - il pas à propos que j’adressasse quelques paroles a ces gens?

Non, répondit le docteur, il ne faut plus penser qu'au ciel. Après quoi, ne voyant pas t’echafaud, il lui demanda où était le billot; Conradi le lui montra sur un tas de sable, à quelques pas de là , et l’y conduisit. Dès qu’il y fut, il donna son chapeau et sa perruque à son valet de chambre, qui lui mit un bonnet de nuit sur la tête, et lui ôta sa cravate, pendant qu’ildéboutonnait lui-même les épaulettes de son habit; puis il se coucha le ventre contre terre , le cou sur le billot, disant en allemand, assez haut pour être entendu de plusieurs : Ilassasie-toi, Suède, du sang innocent dont tu es altérée. Le bourreau, s’avançant alors la hache à la main , fut

14' Livraison. (Suède.)

arrêté par le docteur qui , lui remettant vingt ducats, le menaça de l’excommunier s’il touchait le corps de Gœrtz après avoir rempli son ministère. Celuici promit de n’en rien faire; et aussitôt , avec une adresse remarquable , trancha la tête de Geertz d’un seul coup de sa hache.

« Cela fait , quand le sang eut coulé sur le sable et qu’il l’eut imbibé, les domestiques, en pleurs, mirent la tête et le corps de leur cher maître dans un cercueil couvert de velours noir, qu’ils avaient eu la liberté de faire apporter, et le déposèrent dans une fosse creusée tout près de là , mais qui était peu profonde, parce que la terre était alors fortement gelée. Ils y jetèrent ensuite le sable imbibé de son sang, et la comblèrent de terre.

« Peu de temps après , quand l’attention publique fut entièrement occupée des obsèques du roi, ces serviteurs fideles , ayant déterré son corps, l’emportèrent avec la tête dans la maison où ils logeaient, en détachèrent les jambes comme trop embarrassantes , et , après l’avoir embaumé de leur mieux et déposé dans un coffre de voyage, ils le transportèrent de l’autre coté de la mer. »

Maintenant que nous avons dit comment la Suède , par l’injuste condamnation de Geertz, se vengea de ses longues souffrances, occupons-nous des mesures qu’elle avait cru devoir prendre pour prévenir le retour de semblables malheurs, et consacrons quelques pages à l’analyse de cette nouvelle constitution qui , de la monarchie la plus absolue de l’Europe, fit tout a coup la monarchie la plus limitée.

Les causes qui facilitèrent ce grand changement sont faciles à saisir. La Suède venait de perdre ses meilleures provinces; son commerce était anéanti , ses forces militaires détruites , et , depuis quelques années , elle ne continuait la guerre qu’à l’aide des expédients que Gœrtz seul pouvait trouver , et auxquels Charles pouvait seul consentir. Aussi les Suédois, bien qu’admirateurs insensés des quali-

L’UNIVERS

tés brillantes, mais funestes , de Charles XII , étaient-ils au moment de perdre patience , quand la mort de ce prince vint les dispenser de pousser plus loin le dévouement. L’exécution de Gœrtz prouve assez le ressentiment caché de la nation et le mécontentement qu’elle avait été contrainte de dissimuler. Ce mécontentement était commun à tous les ordres de l'État :

la noblesse et le clergé , les bourgeois et les paysans, tous avaient également souffert , tous ne soupiraient qu’après la tranquillité et la paix *, et comme il était évident que tous leurs malheurs devaient être attribués au pouvoir illimité des deux derniers rois, ils étaient résolus à ne plus souffrirque ce pouvoir demeurât plus longtemps attaché à la royauté, et à secouer le joug qu'ils avaient eu la folie de s’imposer volontairement. Le sénat, privé de toute son autorité par Charles XI , et dépouillé par Charles XII du peu de privilèges qui lui restaient encore, sentit que le plus sür moyen de conserver ses droits, c'était que fes états fussent maintenus dans l’entière possession des leurs.

D’un autre côte , les états avaient pu se convaincre , par une cruelle expérience, combien ils s'étaient mépris en humiliant ce corps au point de lui ôter le pouvoir de résister aux fatales entreprises de la couronne.

Amines de ces sentiments et favorisés d'ailleurs par les circonstances, les Suédois se trouvaient en position de recourir à l'antique usage d’elire leur souverain. On a vu plus haut qu'a la mort de Charles, le sénat résolut d'appeler au trône Ulrique-Éléonore , sa sœur cadette, épouse du prince de Hesse bien qu’elle fût déchue de tout droit, parcela seul qu’elle était mariée, et, lors même qu’on n’aurait pas fait valoir cet empêchement, parceque sa sœur aînée, feu la duchesse de Holstein-Cottorp, avait laissé un héritier. Si elle fut préférée à son neveu, c’est qu’on voulut précisément n’appeler au trône qu’une personne qui y monterait uniquement en vertu du choix libre des états et aux conditions qu'il leur plairait de lui imposer. On pensa qu'un prince

qui , comme le jeune duc de Holsteirf, croirait avoir quelque droit héréditaire, pourrait vouloir conserver, en vertu ae ce droit , toute l’autorité dont avaient joui ses prédécesseurs; tandis

u’LIrique n’était en position de dé-

attre aucune des condit ions auxquelles on lui offrait le sceptre ; et nous avons déjà parlé plus haut de la déclaration par laquelle, avant même que les états se fussent assemblés, elle renonçait pour elle et pour sa postérité, à tout pouvoir absolu et à toutes les prérogatives de la couronne qui seraient incompatibles avec les libertés de la nation.

Le premier soin des états , lorsqu'ils se virent réunis , fut de déclarer qu’ils s’étaient assembles de leur propre mouvement pour élire un successeur à la couronne. Ulrique, une fois élue, les assura par écrit qu’elle porterait la couronne en vertu de l’élection libre des états , et non en s’appuyant sur aucun autre titre. Les étals, à leur tour, remercièrent la reine ■> d'avoir témoi- « gnédans sa déclaration uneaversion « si juste et si raisonnable pour le pou- « voir absolu, dont les effets avaient « grandement affaibli le royaume, et « lui avaient fait un tort tel, que la ruine « presque irréparable de tous les ci- « toyens pouvait en être la suite. Aussi, « ajoutaient-ils, nous, les conseillers « et les états du royaume assemblés, « avons sérieusement et unanimement » résolu d’abolir entièrement un pou- « voir arbitraire devenu si préjudi- « ciable. »

Quelque sérieuse et quelque unanime que fdt cette résolution , ils s'imposaient une tâche qu'il u’était pas aisé de remplir. Sans doute, il ne semblait pas difficile de lier les mainsàun prince qui devait recevoir d’eux la couronne, aux conditions qu’il leur plairait de lui prescrire; mais de simples conventions avec un prince étaient-elles suffisantes pour prévenir le retour du pouvoir arbitraire? Il fallait, pour se préserver sûrement d’un tel danger , opérer une révolution complète dans l’organisation de l’État; il fa lait arrêter une constitution capable de rendrç à la liberté un peuple accoutumé à une

Suède.

obéissance servile , et établir ce nouveau pacte sur des fondements solides, ce qui n’était pas la moindre des difficultés. Les nobles, alors plongés dans la pauvreté , avaient perdu toute indéjiendanee; les bourgeois, par suite de l’anéantisseii’entdu commerce, avaient cessé d’être influents; les paysans euxmêmes, oubliant la généreuse audace et l’amour de la liberté, qui avaient distingué leurs ancêtres, ne se faisaient plus remarquer que par une soumission sans bornes. Maiscequi mettait surtout obstacle à l’établissement d'une véritable liberté , c’était cette division même de la nation en classes distinctes, entre lesquelles il n'existait aucun lien d’association, et qui , au lieu de se contre-balancer, devaient toujours chercher à s’entre-détruire. Un exposé rapide de la Forme du gouvernement établi à la mortde Charles XII, fera voir combien les intérêts des différents ordres étaient continuellement en opposition.

Cette constitution, qui se compose de cinquante et un articles , fut présentée par les états à U Irique- Eléonore, qui ne pouvait se dispenser d’y souscrire.

Les états étaient composés, comme par le passé, de quatre ordres : les nobles , le clergé, Tes bourgeois et les paysans.

Ils devaient s’assembler tous lestrois ans au milieu de janvier, et plus souvent même, si le roi, ou le sénat (en cas d'absence, de maladie ou de mort) croyait nécessaire de. les convoquer.

Si le roi ou le sénat négligeait de les assembler à l’expiration des trois ans , ou si même la convocation ne se faisait pas au jour déterminé par les états dans le cours de la diète précédente, ils avaient le droit de s’assembler proprio mot u, et tout ce que le roi ou le sénat aurait fait dans l'intervalle devenait nul de plein droit.

I,e temps Gxé pour la durée de la diète était de trois mois; mais comme ses membres avaient seuls le droit de la dissoudre, il dépendait d’eux de la prolonger à leur gré.

Les états une fois assemblés, c’était en eus que résidait, de fait, tout le

Si 1

pouvoir suprême. L’autorité du roi et au sénat était suspendue; ils cessaient d’avoir part à ce qui se passait, ou n’v participaient que pour apposer leur signature et leur sceau aux décisions de la diète, qu’ils les approuvassent ou non.

En tout temps le pouvoir législatif leur était réservé dans son entier. La roi et le sénat, qui n’y avaient pris aucune part, ne jouissaient même pas du droit de s'opposer aux résolutions delà diète qui attaquaient directement les droits royaux et sénatoriaux , dont la conservation dépendait ainsi uniquement de la modération des états. En outre, ils possédaient seuls le pouvoir de déclarer la guerre ou de faire la paix , et de changer le titre des monnaies.

S’il venait à vaquer une place de sénateur, ils présentaient au roi trois candidats , parmi lesquels le roi était obligé de choisir, et ce privilège fut encore limité dans la suite.

Ainsi donc, si un sénateur mourait dans l’intervalle de deux diètes, sa place ne pouvait être remplie qu’a rassemblée suivante des élats.

Enfin ifs étaient les maîtres de déposer tout membre du sénat dont ils désapprouvaient la conduite, ou de lui accorder sa retraite s’il la demandait.

La diète, lorsqu’elle se réunissait, commençait par nommer, dans les trois

fnreiniers états, le comité secret, dont es pouvoirs duraient pendant toute la session , et dont les deux tiers devaient être composés de nobles.

Pendant l’assemblée des états, le pouvoir exécutif résidait presque uniquement dans ce comité; car le sénat ne pouvait plus l’exercer, puisque, devant compte aux états de son administration et pouvant être dissous ou blâmé, il se serait vu , s’il eut été en possession du pouvoir exécutif, forcé dans certains cas de se détruire lui-même.

Quant au pouvoir judiciaire, les états s'attribuaient le droit d’évoquer à eux les causes pendantes aux cours ordinaires , pour les faire juger par une commission prise dans leur sein.

L’UNIVERS

« Rien ne pouvait être plus formi- « dable , » dit l'auteur anglais auquel nous empruntons ces extraits (*) , rien « ne pouvait être plus propre à anéan- « tir toute liberté que cette cour, qui, « dans le fait , réunissait tout à la fois « les puissances législative , judiciaire « et exécutive. Ce qui la rendait plus « odieuse encore , c'est que , jugeant « tous les crimes de haute trahison, « elle était souvent tout à la fois juge « et partie. Elle connaissait aussi de a ces sortes d’écrits où l’on examine « les actes du gouvernement, et que « ceux qui gouvernent trouvent bon « de qualifier de libelles. Or , je le de- « mande, la liberté de la presse pou- « v ait elle subsister lorsque le parti <■ offensé devait être juge de l'offense « et condamner l’offenseur? ■■ Mais continuons notre analyse.

A l’expiration de la diète, le pouvoir exécutif était partagé entre le roi et le sénat, -mais de telle sorte que le prince n’y avait que tres-peu de part.

Il n’était distingué des sénateurs qu’en ce qu’il avait deux voix, et qu’en cas départagé par égalité des voix, son opinion prévalait.

La personne des sénateurs était sacrée dans tout ce qui avait rapport à leurs fonctions-, et la peine de mort était décernee contre quiconque accuserait un sénateur pour quelque acte relatif à ses fonctions, à moins que l’accusateur ne pùt prouver légalement ce qu’il avait avancé. Quiconque attaquait de vive voix ou par écrit un sénateur en sa qualité d'homme public , devait lui demander pardon publiquement et payer une amende de 500 écus.

On disposait de la manière suivante de tous les emplois militaires, depuis le grade de colonel jusqu’à celui de feid-maréchal , ainsi que de toutes les charges du même rang dans les départements civils : le sénat choisissait et présentait au roi trois candidats , parmi lesquels le prince devait faire un choix, lors meme qu’il aurait eu

(*) Sltéridan, De la dernière révolution de Suède , Londres , 1781.

de bonnes raisons pour les refuser tous. Quant aux emplois inférieurs, les autorités compétentes présentaient trois candidats au roi en présence de deux sénateurs.

Pour les commandements militaires, le sénat présentait un candidat, le bureau de la guerre un autre, et le roi choisissait.

Les ministères et les emplois d'une haute importance étaient donnés à la pluralité des voix par le sénat, qui, comme on le voit, disposait de presque toutes les places.

Enfin , le sénat avait le pouvoir de s'assembler sans l’ordre du roi , et de traiter, en son absence, les affaires les plus importantes.

Il ne restait par conséquent au roi que peu de pouvoir; et, dans la réalité, il 11e pouvait être considéré comme souverain : il n’était vraiment que le représentant de la majorité des états; encore l'autorité de ce représentant était-elle trop limitée par scs commettants pour qu’il eût une autorité à lui.

Il ne prenait aucune part à la législation , pas même par un veto suspensif, et il n’avait par conséquent aucun moyen de conserver ses minces prérogatives.

Ces prérogatives se réduisaient à ce qui suit :

1° La dignité de roi était héréditaire; toutes les autres ne l’étaient pas.

2° Il avait la prééminence avec toute la pompe extérieure et les insignes de la majesté.

3° Sa personne était sacrée, comme celle des sénateurs ; de sorte que quiconque lui manquait de respect encourait la peine de mort.

4° Il était l’unique source visible des honneurs , c’est-a-dire, que lui seul pouvait conférer des titres ae noblesse; mais l'exercice de ce droit était fort restreint.

5° Il pouvait seul faire grâce à un criminel, mais seulement après le prononcé de l’arrêt de condamnation , et le sénat était autorisé à le dissuader de faire usage de sa prérogative, ce qui

itized b y Gocwfe

SUEDE. 213

équivalait à l’obligation de consulter ce corps.

6° Il disposait, comme nous l’avons déjà dit , de deux voix dans le sénat.

Il ne pouvait ni lever des troupes, ni équiper des (lottes, ni bâtir des forteresses sans le consentement des états.

Il ne pouvait, de sa propre autorité , faire la guerre ou la paix , contracter des alliances ou conclure des traités. Il dépendait de chaque diète pour les fonds nécessaires a ses dépenses personnelles.

Telles furent les dispositions princi-

ales de la constitution établie en Suède

l’avénement d’Ulrique-Éléonore. Il est clair que le principal but des Suédois fut d’enlever au roi tout moyen de redevenir absolu. Aveuglé par les maux auxquels on venait à peine d’échapper, on oublia que la liberté peut courir d’autres dangers que ceux auxquels exposent les usurpations de l’autorité royale. Telle était l'aversion des Suédois pour toute autorité arbitraire, qu'on eût probablement aboli la royauté, si la masse de la nation n'eût été encore favorable à cette forme de gouvernement.

Le vice le plus essentiel de cette constitution était sans doute le défaut d’équilibre dans toutes ses parties; mais fl n’était pas moins absurde de conserver dans une constitution libre la magistrature royale sans la rendre utile à la liberté. Le premier fonctionnaire du royaume n’avait une influence suffisante ni sur le pouvoir législatif, ni même sur le pouvoir exécutif, et par conséquent les Suédois se voyaient tour à tour exposés aux empiétements de l’aristocratie, et à la licence des assemblées populaires. Pendant l’assemblée des états, ils éprouvaient tous les désordres qui naissaient des factions et de la violence des partis ; et pendant les intervalles des sessions, le sénat leur faisait sentir toute la rigueur de l’oppression , qui est naturellement le fruit de l’oligarchie.

Si de plus nous examinons la composition des états, nous découvrirons des vices sans nombre. Le corps de la noblesse , d'abord , formait une classe

absolument distincte du reste de la nation. Les honneurs et les propriétés de chaque famille se partageant également entre tous les (ils , la noblesse était nécessairement nombreuse et pauvre, et son orgueil la rendait inévitablement dépendante, puisque les nobles dédaignaient de s’enrichir par lè commerce. Du reste, ils tenaient à une très-grande distance les membres des autres ordres ; et dans un gouvernement libre ils conservaient, vis-à-vis de leurs inférieurs, cette arrogance qui, dans un gouvernement absolu , semble les consoler de leur abaissement auprès du maître.

Le chef de chaque famille avait seul le droit de siéger aux états; mais comme il était obligé de partager les biens avec le reste de la famille, il se trouvait souvent hors d’état d’exercer cedroit, beaucoup d'entre eux ne pouvant subvenir aux dépenses que nécessitait un séjourde trois moisàStockholm.

Le principal revenu de tous les nobles, même de cr,ux qui appartenaient aux premières familles du royaume, consistait dans les émoluments des emplois u’ils occupaient. Il en était de même es sénateurs; et comme, en cas de déposition, ils ne pouvaient plus accepter de fonctions inférieures, ils étaient forcés de recourir à tous les moyens possibles pour se maintenir en place.

Ainsi la constitution exposait les nobles à se laisser corrompre, et elle obligeait les sénateurs à corrompre, puisque leur existence même dépendait du parti qu’ils pouvaient se creer dans les états.

Si les nobles qui avaient droit de siéger à la diète ne voulaient ou ne pouvaient v assister en personne , ils donnaient à quelque membre de leurordre, qui n’avait pas le même droit, un plein pouvoir pour y voter à leur place, et ces mandataires exerçaient alors les fonctions de membres de la diete dans toute leur étendue et sans être responsables envers leurs commettants. En peu de temps ces pleins pouvoirs devinrent une espèce de marchandise que l’on vendait au plus offrant; et on ne payait même pas très-cher un droitqui,

L’UNIVERS

faute des moyens nécessaires pour l’exercer, serait resté inutile au propriétaire. Il fallait cependant que l’acqué- Eeur se tint sur ses gardes, car il arriva souvent que les mêmes pouvoirs furent vendus deux fois aux agents des partis opposés.

Comme le pouvoir du sénat devait durer trois ans, et que pendant ce temps il disposait du trésor et de presque tous les emplois , tant civils que militaires, les moyens ne lui manquaient pas pour se préparer d'avance un parti dans la diète, et le gouvernement devait naturellement tendre à l’oligarchie.

Le second état, composé du clergé, n’avait pas en Suède autant d'influence ue partout ailleurs. Le clergé de uède étant peut-être le plus pauvre de toute l’Europe, la noblesse ne pensa jamais à prendre le parti de l'Eglise. Mais comme, dans chaque district, ce sont les paroissiens qui élisent leurs ministres, ceux-ci Ont toujours fait preuve d’une certaine indépendance.

Les bourgeois , comme nous l’avons dit, formaient le troisième ordre; mais par ce nom de bourgeois on ne doit entendre que ceux qui exerçaient ie commerce. Ils étaient nommés par les corporations municipales ; eux et les paysans , qui comprenaient le quatrième ordre, ne pouvaient nommer leurs représentants que dans leur propre corps, ce qui contribuait encore à rendre plus sensible la distinction des classes.

La manière de procéder dans les âSScmblées n’était pas moins étrange que ie mode de nomination. Encore aujourd’hui, chaque ordre vote à part, de sorte qu’on peut dire qu’il y a en Suède quatre chambres. Le consentement des quatre ordres n’était ce-

ridant pas nécessaire pour donner une délibération force de loi ; il Suffisait que trois d’entre eux l’approuvassent. Il arrivait de là que, comme à l’assemblée des notables , en 088 , une proposition pouvait passer Contre le gré de la pluralité de tous les membres. Supposons, par exemple,

qu’un ordre rejetât unanimement une proposition admise dans chacun des trois autres , à une majorité d’une ou de deux voix, qui ensemble ne pouvaient s’éleverqu'à une demi-douzaine; il est évident que, dans ce cas , l’opinion de six personnes devait l’emporter sur un ordre entier.

Ce qui était bien plus dangereux encore , c’est que par les raisons dont nous venons de parler, un parti formé dans trois ordres pouvait prendre des résolutions ou faire des lois trèspréjudiciables aux intérêts du quatrième, et se trouvait maître de régler les questions auxquelles le quatrième seul était intéressé. Ainsi , les nobles qui méprisaient le commerce, le clergé qui n'y avait aucun intérêt, et les paysans, qui n’y entendaient rien, pouvaient donner force de loi à des actes importants sur cette matière, quoiqu’ils fussent rejetés unanimement par les bourgeois. Mais ce qu’on doit regarder comme l’erreur la plus funeste des auteurs de cette constitution, c’est qu'ils oublièrent entièrement d’assurer la liberté individuelle; omission funeste, qui prépara une nouvelle arène à la lutte des partis.

FHKDé.MC.

Ulrique-Eléonore fut couronnée le 17 mars 1720, et peu de temps après elle céda le gouvernement à son époux, Frédéric de Hesse-Casset, qui monta sur le trône du consentement des états, en souscrivant aux mêmes conditions qu’Ulrique. Par l’arrestation et surtout par la condamnation du baron de Geertz, on s'était imposé la nécessité d’abandonner son système politique et les négociations entamées par lui avec le czar. L'Angleterre fût assez habile pour conclure la première un traité de paix avec la Suède (20 novembre 1719). Les duchés de ïlrême etdeVerden furentcédésà l’électeurde Hanovre, moyennantun million d’éxms.

Le payement de cette somme permit à la Suède de continuer la guerre contre la Russie , qui, dès cette époque, affichant l'intention de protéger les rois légitimes, intriguait pour le préten-

SUEDE

0ant. Le 21 janvier 1720, on fit la paix avec Frédéric Guillaume, premier roi de Prusse , en lui abandonnant la forteresse importante de Stettin et toute la Poméranie antérieure jusqu’à la Peene, ainsi que les îles d'Usedom et de Wollin, cessions pour lesquelles il devait payer deux millions d’éeus.

Le Danemark . qui désirait s’allier à la Suède pour s’emparer du Holstein , rendit toutes ses conquêtes, et n’exigea de la Suède que 600,000 écus et la renonciation à l’exemption du péage du Sund (3 juillet 1720).

Iæ Russie restait donc seule à combattre. Pierre , qui à la nouvelle de la mort de Charles s'était écrié : Pauvre frère Chartes, combien je te regrette!

se montra l’ennemi le plus acharné du gouvernement, et se disposa à l’accabler. En 1719, il avait déclaré qu’il mettrait la Suède à feu et à sang , si l’on ne se hâtait pas d’accepter les conditions qu'il proposait, et il tint sa parole. En juillet 1719, Apraxin aborda sur la côte de l'L'pland, et, véritable barbare, détruisit en peu de temps 13 villes ouvertes, 36! villages, 141 châteaux de nobles, 43 moulins, 14 usines et d’immenses forêts; les hommes et les animaux furent massacrés sans distinction , et ces dévastations occasionnèrent un dommage qui fut évalué à 12 millions d’écus.

L'année suivante, les ravages recommencèrent, et la Suède se vit contrainte de consentir à toutes les demandes du czar. Par la paix de Nvstadt (10 septembre 1721), la Suède perdit pour toujours les belles provinces de Livonie, d’Esthonie, d’Ingrie, et une partie de la Finlande et de la Carélie, en échange desquelles le czar s'obligea à payer 2 millions d’écus; Auguste fut reconnu par la Suède comme roi de Pologne , mais il dut payer à Stanislas un million d'écus.

Si l’on excepte la Suède, personne n’eut plus à souffrir de cette paix que lejeune ducdeHolstein-Gottorp. Exclu du trône de Suède par Ulrique, et chassé du Holstein par les Danois, il s’était jeté dans les bras du czar, qui, dans ses négociations avec Gœrtz, lui

avait assuré la succession au trône de Suède; mais, à la paix de Nvstadt, Pierre, pressé par des démonstrations hostiles de la Turquie , avait tout à fait sacrifié les intérêts du jeune duc. A l’audience où les ministres étrangers vinrent le féliciter de ses brillants succès, le czar déclara avec quelque embarras à Bassewitz, ministre du jeune duc, qui jusqu’alors avait été amusé par les plus belles promesses, que cette fols le ciel ne lui avait pas permis de faire pour le duc de Holstein tout ce que son coeur lui aurait inspiré; mais qu il lui était doux d’espérer que dans une autre occasion il serait plus heureux. Bassewitz ne put s’empêcher de lui répondre : « Je souhaite que " cette nouvelle promesse ait plus de « force que toutes celles par lesquelles « on a jusqu'à présent leurré mon « maître. Quant à moi , je ne me conso- « lerai jamais d’avoir cru à la parole * d’un mortel , et d’avoir amené en « Russie un descendant des Wasa pour « servir de jouet à la politique. » A cette réponse énergique , tous les assistants pâlirent et tremblèrent pour Bassewitz; mais le czar sentit lui-même combien ces reproches étaient fondés, et , avec une douceur inattendue, il dit à l’assemblée : « On doit lui pardonner « l’excès de son zèle; je voudrais pour « beaucoup avoir des serviteurs comme « lui. Tenez, » .continua-t-il en présentant à Bassewitz une coupe remplie de vin , « buvez à la santé de votre maître; « l’avenir prouvera que vous ne devez « pas regretter de l’avoir amené en « Russie. "Le duc recouvra dans la suite une partie du Holstein, par l’intervention de l’empire germanique, et plus tard son fils monta sur le trône de Russie, sous le nom de Pierre III. Du reste, la paix avec la Suède parut au czar un événement de la plus haute importance; car le 22 octobre 1721 il prit le titre de Pierre te Grand , empereur de Hussie, père de la patrie.

Ainsi la guerre du Nord fit de la Russie, jusqu'alors puissance asiatique, une puissance européenne, lui donna un littoral sur la Baltique, des milliers de prisonniers, et surtout des

L’UNIVERS

officiers , qui formèrent le noyau d’une armée formidable. La Suède’, au contraire, qui naguère encore pesait d’un si grand poids dans la balance de la politique européenne, ne fut plus désormais que l’instrument subalterne d’intrigues étrangères.

On a vu que le roi n’avait aucun moven de corrompre les membres de la législation; mais malheureusement il n’enavait pas non plus pour empêcher les Suédois de se laisser corrompre par l'étranger ; et la pauvreté de ceux qui tenaient en main le pouvoir était si grande, qu’elle les portait naturellement à se vendre, de quelque côtéque vinssent les offres. Cet état de choses ne put échapper longtemps à l’attention des puissances étrangères. Chacune d’elles chercha à en profiter pour acquérir dans ce royaume l’influence qui convenait à ses vu^s.

De tous les États de l’Europe , ce fut la France qui s’assura en Suède le parti le plus nombreux. Il existait entre ces deux royaumes d’antiques et glorieuses relations. Gustave Wasa s'était allié à François I" contre Charles- Quint,et Gustave-Adolphe à Louis XIII contre la prépondérance de la maison d’Autriche. Mais depuis il s’était oj>éré un changement total dans les affaires du Nord , et c'était en pure perte que le cabinet de Versailles continuait, par routine, à dépenser en Suède des sommes considérables. Depuis que le petit électorat de Brandebourg était devenu un royaume important, la Suède ne pouvait plus avoir aucune influence en Allemagne, et l’idée de l'opposer à la Russie était une erreur funeste. Semer la division entre ces deux États, c’était fournir au plus puissant un prétexte pour faire des conquêtes, et par conséquent augmenter encore un

Eouvoir déjà si dangereux pour la fierté et pour le repos de l'Europe civilisée. On ne saurait donc nier que si l’afiiancefrançaise nui&itdans plusieurs occasions aux intérêts de la Suède , la France à son tour se méprenait étranement en recherchant une alliance ont elle n’a jamais retiré aucun fruit. Du reste, elle s'attachait indifférem-

ment au parti qui dominait dans le sénat, ou dans la diète, quand celle-ci était assemblée.

La Russie , dans le désir de conserver la paisible possession des provinces enlevées à la Suède, attisait secrètement le feu de la discorde, et augmentait la mésintelligence des partis, qui, eux-mêmes, se trouvaient divisés par cette double corruption. Mais la France avait plus de prépondérance par trois

rands moyens, qui lui permettaient

'agir presque publiquement : 1° elle était, depuis le règne de Charles XII, en compte de subsides annuels avec le gouvernement : ainsi elle pouvait menacer de retenir les fonds, toujours arriérés, ou promettre d’en envoyer, selon que l’exigeaient ses propres vues; 2° elle entretenait à son service un régiment portant le nom de Royal Suédois, dont les soldats étaient, pour la plupart, l’oméraniens ou Allemands, mais dont les officiers étaient Suédois : sous ce prétexte elle pensionnait un grand nombre de familles de ce royaume; 3“ dans les cas urgents elle faisait distribuer de l’argent par les chefs de son parti, pour séduire et entraîner d'autres individus dans ses intérêts; mais elle avait surtout le plus grand soin d’être constamment en bonne intelligence avec la cour qui fermait les yeux sur le manège des agents français.

Quant à la Russie, elle ne travaillait qu’a jeter le royaume de Suède dans le dernier degré d’avilissement, qu’à nuire au roi, qu’à ruiner le commerce extérieur, enfin, qu’a se faire regarder comme le garant des pactes les plus humiliants que l’aristocratie imposait au monarque. L’Angleterre, vouée à une politique mercantile, s’était de bonne heure rapprochée de la Russie, lorsque Pierre 1" eut définitivement ouvert l'entrée de ses États par la Baltique.

Indépendamment de plusieurs partis d'une moindre importance, deux partis principaux existaient dans le sein de l’aristocratie : celui de Gyllenborg(les chapeaux), et celui de’Horn (les bonnets ). Ces partis, pour emprunter les paroles de Gustave III,

SUÈDE

air

faisaient d’une même nation deux peuples, qui n’avaient rien de commun que le désir de perdre la patrie. Dans le principe, les bonnets étaient vendus à la Russie, les c/iaiteauæ à la France, et la politique de la Suède se réglait sur les sommes que ces deux puissances payaient à l'un ou a l’autre de ces deux partis. Les diètes devenaient des arènes où les partis combattaient, et au lieu de songer à l'administration de l’Etat, on ne s’occupait que d'intriguer pour obtenir la majorité , et pour se garantir des violences du parti opposé; aussi dans cette lutte acharnée le sang coulat-il plus d’une fois.

Tel était l’état déplorable de la Suède quand on résolut de faire la guerre à la Russie. En 1735, la France avait su paralyser les intentions pacifiques du comte de Horn, et on avait conclu avec cette puissance un traité par lequel, moyennant 300,000 écus par an , on s’engageait à ne faire aucune alliance sans le consentement de la France. En 1738, le parti français remporta une victoire complète; Horn se retira des affaires, et c’est alors que son parti , à cause de son amour pour la paix, fut surnommé le parti des bonnets{‘). Lecomte de Tessiu fut appelé à la charge importante de maréchal de la diète. Les bonnets furent chassés du sénat et remplacés par des chapeaux

Îiartisans de la guerre. Pour réveiler l’honneur des Suédois , on leur peignit avec indignation le royaume avili et dépouillé par la paix de Nystadt; et la Russie étant alors occupée par une guerre contre les Turcs, on présenta cette occasion comme favorable pour effacer la honte de tant de défaites et reconquérir les provinces perdues. Un attentat, dont heureusement il existepeu d’exemples dans l’histoire, vint encore exciter une juste indignation. Le major Sinclair avait été envoyé à Constantinople et en Pologne pour négocier une alliance contre la .Russie; à son retour il fut assassiné en Silésie, dans les États héréditaires de l'empereur, par un détachement

- (*) Des bonnets de coton.

russe, qui ne chercha pas même à nier cette honteuse violation du droit des gens.

Toutefois, quand on envoya en Finlande une petite armée de 6,000 hommes, les Russes avaient déjà fait la paix avec la Turquie, et par là tout espoir de conquête était perdu pour la Suède, comme pour la France tout motif de faire une utile dhersion en faveur du sultan. Mais les passions étaient excitees. Bientôt la mort de l'impératrice Anne et les événements qui suivirent cette mort parurent favoriser les intentions de la Suède; bientôt aussi , fla mort de l’empereur Charles II, et la guerre à laquelle $a succession donna lieu, firent souhaiter à la France que l’attention de la Russie fût détournée par quelque danger imminent. Mais en s’efforçant de vaincre le parti opposé à la guerre, on eut le tort d'accuser ses principaux membres de haute trahison, et de renvoyer la question de la guerre à un comité gagné d’avance. Par la on fierdit encore une fois le moment favorable, et la guerre ne fut déclarée que le 4 août 1741. On s’attendait néanmoins à Conquérir au moins la Carélie, Kexholm, Viborg, les embouchures de la IXéva, Schlusselbourg, Petersbourg, Kronstadt et Kronschlott.

Le début de la campagne prouva combien on avait mal calculé. Les généraux russes Keith et Lascy pénétrèrent en Finlande et battirent les Suédois à YYillmanstrand, le 3 septembre 1741. Mais si l’on avait eu lieu de reconnaître qu’en commençant la guerre on ne s’était pas bien ’ rendu compte de la puissance des Russes, on comptait maintenant sur les désordres occasionnés par la nouvelle révolution qui avait eu lieu dans le palais de Saint-Pétersbourg; En effet, la nouvelle impératrice Élisabeth lit offrir une trêve; mais les Suédois, croyant que la Russie ne pourrait se dispenser de conclure la paix, élevèrent des prétentions ridicules, et négligèrent d’augmenter leurs forces. Les Russes entrèrent donc de nouveau en Finlande , et l’armée suédoise fut re*

L’UNIVERS

poussée jusqu’à Helsingfors, où, abandonnée par la flotte, elle fut cernée par les Russes et forcée de se rendre, le 20 août 1742.

Ainsi, au lieu de songer à de glorieuses conquêtes, il fallut s’attendre à de nouvelles pertes , et déjà l'on

§ révoyait qu’il faudrait céder toute la inlande à un ennemi aussi puissant.

Toutefois, il s’offrit un moyen moins dispendieux de calmer la czarine. Frédéric n'avait point d’enfants , et l'on délibérait depuis quelque temps sur la question de savoir quel serait son successeur; il y avait, il est vrai, dans la maison de Holstein, un prince descendant, par les femmes, de Charles XI; c’était le petit-fils de la sœur de Charles XII, Pierre-Ulric, fils du duc qui s’était retiré en Russie, et d’Anne, fille de Pierre I". Mais ce prince étant destiné à monter sur le trône de Russie , on proposa un autre prince de la maison de Holstein, Adolphe-Frédéric, qui descendait d’une petite-fille de Charles IX. Les paysans suédois, et surtout les Dalécarliens, qui envahirent Stockholm à main armee , voulaient nommer le prince royal de Danemark et rétablir l’union de Calmar. Le Danemark promettait, dans le cas où cette tentative réussirait, un secours de 12,000 hommes et douze vaisseaux de ligne ; mais la noblesse , qui craignait pour son pouvoir, s’opposa à cette combinaison. D’un autre côté, la czarine ne voyait pas d’un meilleur œil le rétablissement de l’union. On se rapprocha donc; la noblesse se prononça pour Adolphe- Frédéric, qui fut élu successeur de Frédéric, et Élisabeth accorda une paix équitable , qui fut signée à Abo (1743). Elle se contentait de la cession de quelques portions de territoire pour s'arrondir en Finlande, de la province de Kymmenegard , et des forteresses de Frédérikshamn, de Willmanstrand et de Nvslat. Le sénat rejeta tous les torts sur les généraux Buddcnbrok et Lôwenhaupt, qui avaient mal exécuté un plan de campagne détestable, et leur fit trancher la télé.

Huit ans plus tard (26 mars 1751),

le roi Frédéric mourut, frappé d’apoplexie, à l’flge d’environ 76 ans. Il avait, en 1732 , fondé à Stockholm une académie, dont le célèbre Linné fut le premier président. Mais le monument le plus durable de son règne, c’est le code civil, publié en 1736, et qui régit encore aujourd’hui la Suède.

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