ADOLPHE-FRÉDÉRIC
Adolphe-Frédéric , de la maison de Holstein, monta sur le trône, le 5 avril 1751, à l'âge de 21 ans, après avoir adopté la forme de gouvernement de 1720, qu’il devait confirmer en signant un acte d’assurance par lequel les faibles prérogatives de la couronne étaient encore plus restreintes.
Il était marié à Ulnque - Éléonore, sœur du roi de Prusse; et l'intention que l'on supposa à cette princesse de vouloir rétablir l'autorité royale dans ses anciens droits, fit le principal intérêt de son long règne. L’inlluenre de la France sur les decisions du sénat était alors presque illimitée, et la diète qui s'assembla en 1756 fut encore presque entièrement composée de chapeaux.
On doit se rappeler qu’à cette époque la politique de la France changea entièrement, et qu'en 1755 madame de Pompadotir avait conclu avec sa cousine, Marie-Thérèse, un traité d’alliance auquel l’impératrice de Russie ne resta pas étrangère; on sait que ce triumvirat féminin voulait porter un coup fatal au roi de Prusse, qui ne cessait de lancer des sarcasmes contre elles et contre leurs amants. Ce rapprochement inattendu entre la France et la Russie mit le parti des chapeaux dans l’agréable position de recevoir des deux mains et de complaire égalelement au cabinet de Versailles et à celui de Saint-Pétersbourg. Les bonnets, alors, trouvant qu'une pareille conduite était intolérable et contraire à la constitution, s’unirent au parti de la cour, c’est-à-dire, à la reine , que Ton savait opposée à l’alliance qui avait pour but d’numilier son frère: on se rapprocha d’autant plus volontiers de
SUÈDE
frite princesse, que l’Angleterre avait promis quelques secours pour renverser le parti français ; mais ces secours se firent longtemps attendre.
l’Irique - Eléonore avait une âme frrme. un caractère décidé et entreprenant: elle chercha à s'attacher les t»nnets: et pour y parvenir, elle en- Kîea à Hambourg une partie de ses 'limants. Mais une de ses dames d'honneur vendit son secret aux cha- ;«utr, moyennant une pension nue 1rs états lui accordèrent. Les cnapfa«x,afin d’enlever aux bonnets les tommes que leur distribuait la reine, mirent tout en œuvre pour la contraindre à racheter sans délai les diamants engagés. Voici les moyens qu’on rmplova pour atteindre ce but : dès l'ouverture de la diète, les états présentèrent à sa majesté une délibération par laquelle, en vertu d’un article du règlement de 1 723, qui conférait aux états le droit d’examiner et de comparer avec les inventaires, la situation des immeubles et des diamants de la cou-; ronne, ils lui donnaient communication d’un décret de la diète ordonnant que cet examen eilt lieu. En même temps, ils prièrent le roi de leur faire connaître quand il lui conviendrait que les diamants de la couronne, tant ceux qui étaient dans le trésor, que ceux qui avaient été présentés à la reine a Berlin, lors de son mariage, fussent visités par les députés nommés à cet effet. Les états, jusqu’alors, n’asaîcnt jamais usé de ce droit, qui ne devait être exercé que dans le cas d’une minorité ou d’une vacance; mais la lettre du règlement favorisait les prétentions des chapeaux.
La reine refusa de se soumettre à cette investigation pour les diamants nue l'ambassadeur ae Suède à Berlin lui avait présentés au nom du roi en personne. Elle en écrivit au sénat :
* Cette mesure, « disait-elle dans sa lettre, « semble faire supposer quelque
* méfiance de la part des états ; je dois •donc déclarer que je suis dans l’in* •tention de séparer mes diamants de •ceux de la couronne, qui seront re-
* mis aux états, car désormais je se
• rais humiliée de les porter. » Lo comité secret engagea alors les états à adresser au roi la remontrance suivante, qui servira à faire connaître, et les procédés de ce corps, et la position au roi : « Les états du royaume « ne peuvent dissimuler plus ’ long- « temps à V. M. ce qu’ils n’ont pu « s’empêcher d’observer, savoir ; que « la reine ne regarde pas les états sous « le point de vue où ils doivent être « considérés, c'est-à-dire, comme avant « en main le pouvoir, comme étant « vos fidèles sujets, comme ayant élevé « V. M. à un rang si glorieux, et « comme disposés à exposer leur vie « et leur fortune pour le bien com- « irnin de V. M. et au royaume, toutes « les fois que l’occasion le cotnman- « dera.
« Non contente d’agir ainsi envers
• les états, la reine a témoigné son « mépris (*) pour les sénateurs et au- » très grands officiers du royaume, par
• des actes qui n’ont d'autre mobile « que le caprice et l’absence de tous « égards pour la dignité des personnes; « comine s’il pouvait}’ avoir une autre « fidélité et un autre mérite que l’o- «béissance aux lois, ou d’autres mar- « ques de dignité et d’autres récom- « penses que celles que la justice de « V. M. distribue à ses fidèles sujets.
« L’assemblée générale des états est « persuadée, ainsi que tout le royaume, « que V. M. désapprouve entièrement « de tels procédés. Ils ne désirent pas « un gouvernement plus heureux que « celui que leur promettent les disno- « sitions bienfaisantes et paternelles » de V. M. ; mais lorsqu’il se passe si « près du trône des choses si contrai- « res à ces généreuses dispositions ,
(*) Shértdan dit que ce prétendu mépris n'élait antre chose qu'un ordre donné par le roi, environ un an auparavant , de ne laisser entrer que 1rs carrosses delà famille royale dans la cour intérieure d» palais, et ue les sénateurs persuadèrent à l'ambauaeur de France de se plaindre au sénat , qui décida que toutes les personnes d’un certain rang jouiraient de cet important privilège.
L’UNIVERS
« cela ne peut que donner matière à « réflexions parmi les étrangers , et « causer de l'inquiétude et du trouble « dans le royaume. La sagesse de « V. M. ne peut manquer d'observer « que ces sortes d’exemples font im- « pression sur l’âme des princes héré- « ditaires, qui, au lieu de concevoir « de l'amour pour la nation , pour un « peuple libre, et de l’estime pour la « fidelité et le mérite, apprennent à « regarder les autres hommes comme « les jouets de leur caprice, et comme « devant être heureux ou malheureux, «bien ou mal intentionnés, selon les « faveurs ou les disgrâces qu’ils reçoi- « vent de la cour.
« La reine est venue dans ce royaume «pour être l’epouse de V. M., ët non « pas pour aggraver le poids du gou- « vernement.
« Ce poids doit être porté d’autant « plus aisément par un roi aussi gra- «cieux et aussi juste, que V. M- pos- « sède le plus haut degré de pouvoir, « et que sa plus sûre récompense est « dans les cœurs de ses sujets.
« Lors donc que d’autres personnes « suivent une route qui s’écarte des « engagements qu’a contractés V. M.
« devant Dieu et le royaume, et qui, « par conséquent, s’éloigne de nos « vues et de nos intentions , elles ten- «dent, ou à introduire deux gouver- « nements dans le royaume, l’un s’ap- * payant sur les lois, et l’autre les «méconnaissant, ou à rendre le roi « étranger à la constitution , et à « anéantir le pouvoir des lois.
« Rien ne paraît devoir être plus « contraire à 1 attente des états que la «déclaration de la reine, donnée par « écrit, clans laquelle S. M. dit qu’elle «regarde le désir du comité secret, « de faire la visite des diamants, comme « une marque de méfiance, et conclut « en ces termes : qu’elle se croirait « humiliée de les porter désormais.
« Il n’est ni dans les usages ni dans « la forme de notre gouvernement « qu’aucune communication ou corres- « pondance ait lieu entre la reine et les « états ; mais quand les états n’ont rien « fait pour s’attirer de pareilles expres-
« sions de la part de S. M. , et qu’il « leur tombe entre les mains un écrit « contenant un mépris si manifeste du « gouvernement, il ne convient plus à « leur dignité de garder le silence, bien « que les mesures auxquelles les états «jugeront à propos de recourir dans « cette circonstance nedoivent pas tirer « à conséquence pour d’autres etdeve- « nir un précédent, d'autant que l’as- « semblée générale des états espère et « prendra soin aussi que ce qui occa- « sionne aujourd'hui ae tels procédés
« n’arrive plus désormais Les états
« ne souhaitent pas que V. M. change « de sentiments à l’egard de la reine, « mais que la reine en change à l’égard « du royaume.
«Tout ce qu’ils demandent, c’est « qu’on laisse V. M. assurer tranquil- « lement le bonheur de ses sujets et la « gloire de son règne; mais ils désirent « aussi qu’une personne dont le droit « est si etroitement lié à celui de V. M. « puisse jouir constamment de tout « leur respect et de tout leur dévoue- » ment.
« Toute l’assemblée des états s’en «rapporte humblement, à cet égard, « aux soins paternels de V. M., et ils « se réjouissent de n’avoir pas besoin « de recourir aux moyens que Dieu et « leur droit leur ont mis entre les « mains.
« Les engagements de V. M. envers « le royaume sont les premiers et les « plus importants qu’elle puisse avoir; « c’est de leur observation qu’une na- « tion entière doit attendre sa prospé- « rité et que dé|>cnd le bonheur des « générations suivantes.
« En maintenant la constitution «comme elle doit être maintenue, « V. M. sera délivrée d’une foule de «soins, et le pays et ses habitants «jouiront pleinement des fruits du « gouvernement d’un si digne prince. »
Le roi, dans sa réponse, fut obligé de protester des hauts sentiments d'estime et d’amour que la reine avait pour toute la nation suédoise. Il s’efforça d’adoucir la dureté de quelques expressions dont elle s’était servie dans sa lettre aux états , les attribuant à ce
SUÈDE
qu’elle avait écrit cette lettre dans une langue qu’elle n’entendait pas suffisamment. Il déclara de plus que les diamants donnés à la princesse, à Berlin , lui avant été offerts en son nom , elle ne pouvait les regarder que comme lui appartenant, conformément à l’un des articles du contrat de mariage. Les états répliquèrent, et dans leur réplique on trouve le passage suivant : « Les états prient V. M. d’être seule « maître dans sa cour et roi de son « royaume; et enfin ils la supplient « humblement de faire cesser toute cor- « respondance ultérieure, tant sur ce
* sujet que sur tout autre sujet sem- « blable. «
Après avoir emporté un point aussi important , les états se livrèrent à des actes encore plus personnels. Le sousgouverneur que le roi venait de donner au prince royal, alors âgé de dix ans, déplut aux chapeaux ; on résolut, en conséquence, de supprimer la place de sous-gouverneur du prince , et, à cet effet, on adressa au roi une très-humble requête , non moins impérieuse que celles qui précèdent. Elle était conçue en ces termes :
« Très-grand et très-puissant roi,
« Après avoir délibéré sur une édu- « cation qui est de si haute importance «pour V. M. et pour le rovaume, il <> nous a paru entre autres choses que « l’emploi de sous-gouverneur de Son « Altesse Royale n’etait pas nécessaire.
« En conséquence, les états représen- « tent humblement à V. M. que de pa- « reilles fonctions sont entièrement « inusitées, et que ce qui se pratique « dans d'autres pays n'est point appli- « cable à un royaume qui a d’autres « principes de gouvernement.
« Dans l’opinion des états, tant « qu’un gouverneur a assez de santé et « (le vigueur pour remplir la place qui « lui est confiée, la charge de sous- « gouverneur ne peut être d’aucun « avantage, et peut être susceptible de « quelques inconvénients.
« Les états respectent en toute sou- « mission les vues sages et tendres qui « ont porté V. M. à créer cet emploi;
• mais ils croient donner une preuve
« de ce respect et de cette soumission « en l’avertissant, avec le plus grand «empressement, que ledit emploi de « sous-gouverneur peut être entière- « ment supprimé par la suite.
« Eu outre, les états supplient très- « humblement V. M. que, conformé- « ment au droit qui leur est donné par « la forme de gouvernement , il ne soit «créé, sans leur participation, aucun « nouvel emploi pour tout ce qui con- « cerne l’éducation des princes , et qu’il « ne soit fait dans le personnel aucun « changement qui ne serait pas con- « forme à ce qui est prescrit dans les « instructions du gouverneur, »
Le roi eut à peine obéi à cette injonction , qu’on lui intima, sous forme de supplique, l’ordre de renvoyer le gouverneur du prince, et en même temps on lui signifia que le comité secret avait choisi le sénateur Sclieffer pour remplir ces fonctions. Le roi répondit que, bien qu’il Alt intimement convaincu du mérite de Scheffer, il ne pouvait acquiescer à cette nomination , attendu que le droit de nommer a cette place lui était explicitement réservé par l’article III de la forme du gouvernement. La réponse du comité secret, bien que conçue en termes obscurs, n’en allait pas ‘moins droit au but. «Les « étals du royaume, y dit-on, ont la « puissance legislative et exécutive :
« c’est là ce qui caractérise leur posi- « tion. Mais la législation et le pouvoir « seraient sans effet si des obstacles « ou quelque résistance pouvaient en « empêcher l’exécution , ou si les sen- « timents des législateurs étaient su- « jets à la censure de qui que ce fût. « C’est pour cette raison que S. M.
« s’est engagée, par un serment solen- « nel, à être toujours d'accord avec « les états assemblés , de sorte que « leurs actes sont ou doivent être le « bon plaisir de S. M. , etc. , etc. » Les états nommèrent alors non-seulement le gouverneur du prince royal, mais encore tous ceux qui devaient être attachés à sa personne, et le roi fut obligé de céder sur ce point comme sur tous le* autres.
Les chapeaux cependant n’étaient
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point encore arrivés au terme de leur insolence aristocratique; car on ne peut pas donner d’autre nom à de pareils procédés, si l'on réfléchit combien tout cela était éloigné d’avoir le plus léger intérêt pour la chose publique et pour le maintien de la constitution. Ils exposèrent au roi que, suivant le XVI* articledela constitution, dans le cas où le roi serait absent ou assez malade pour ne pouvoir vaquer aux affaires publiques, les sénateurs étaient autorisés à signer les dépêches qui n’admettaient point de délai ; que, par le XX* article de l'ordonnance de 1723, si le roi différait de signer plus longtemps que ne le nécessitait l’importance d’une affaire, les ■sénateurs étaient chargés de signer tout ce que les états enverraient à S. M. pourqu’elle l’exécutât. Ils ajoutèrent que des motifs autres que l’absence et la maladie pouvaient empêcher le roi de signer les actes qui lui étaient présentés, et que, indé-
{lendamment des affaires décidées par es états, il en était encore d’assez im-
Îiortantes pour ne permettre aucun déai. «Les états généraux, » est-il dit dans cette naïve remontrance , « ayant « scrupuleusement égard à cette consi- « dération, que le grand nom de roi • rend les commandements et les expé- « ditions plus efficaces, etc. , l'humole ■ opinion des états est que dans toutes « les affaires, sans exception , où la si- • gnature manuelle du roi a été acquise «jusqu’alors, le nom de S. M. soit « ap/x>sé dorénavant au moyen d'une « estampille, toutes les fois que sa si- « gnature ne suivra pas la première « ou la seconde réquisition du sénat. » Le roi fut encore forcé de céder.
Peu d’années après, ce même parti des chapeaux , soutenu encore par la France, embrassa les intérêts de la cour, parce qu’alors la politique étrangère avait changé de face à Versailles; mais le prétexte de leurs menées fui toujours le même : la liberté de la nation suédoise !
On aurait tort cependant de croire que le roi et ses partisans ne lirent aucun effort pour détruire la prépondérance des chapeaux; niais leurs
tentatives eurent peu de succès. Le roi était entièrement dépouillé des moyens que la constitution de 1720 lui avait assurés pour défendre son autorité, et désormais la force seule pouvait la rétablir. Du reste, le peuple, fatigué de la domination du parti aristocratique, désirait vivement le retourde l’ancienne constitution; mais les nobles avaient pris tant de précautions, qu’ils étaient certains, tant qu’il ne s’opérerait pas une scission entre eux, de pouvoir faire échouertout ce qu’on oserait entreprendre. L’outrecuidance des chapeaux amena bientôt ce résultat. Lecomte de Brahé, le baron deHoru.le maréchal de la cour, et d’autres bonnets , formèrent un complot, dont l’objet semble avoir été de remettre le roi en possession de tout le pouvoir dont il jouissait en 1721. Ils comptaient y parvenir en corrompant les soldats et les matelots qui se trouvaient alors à Stockholm; car, d’ailleurs, on était sür du peuple. Cette conspiration fut découverte au moment de l’exécution; de Brahé, de Horn , et plusieurs autres personnages suspects, furent arrêtes par ordredu comité secret. L’affaire fut portée devant un de ces tribunaux monstrueux dont les membres étaient choisis par les états, dans leur propre sein, et par conséquent dans le parti dominant, contre lequel Brahé et ses complices étaient accusés d’avoir conspiré. Toute la procédure eut lieu sans aucune publicité, et la question, qui jamais n’a été admise en Suède dans les cours de justice ordinaire, fut appliquée sans ménagement. Le principal chef d’accusation dirigé contre le comte de Brahé, c’était la saisie faite, dans sa maison de campagne, d'un grand nombre de balles et de cartouches. Vainement il allégua pour sa défense qu’il n’avait rassemble ces munitions que par l’ordre immédiat du roi, et pour défendre S. M. en cas d’une attaque imprévue; il fut condamné à perdre la tête, ainsi que le baron de Horn et six autres complices, et la sentence fut exécutée. Dans cette circonstance , le roi et la reine ne craignirent pas de s’abaisser jusqu'à des supplications;
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on les repoussa avec dureté et dans le style le plus impérieux.
Désormais l'influence du roi était assez annihilée pour qu'il ne pilt opposer aucun obstacle a ce que la Suede prît parti dans la guerre contre le roi de Prusse. Les instigations de la France, la peur qu’on avait de la Russie, l’espoir de regagner ce qu’on avait perdu en Pomeranie, entraînèrent le parti dominant dans cette guerre, qui chargea la Suède d’une nouvelle dette de vingt millions d’écus et du mépris universel. On sait que les armes suédoises ne se montrèrent jamais sous un point de vue plus triste pour elles. Les troupes, il est juste de le dire, combattirent vaillamment quoique manuant de tout; mais la cour intriguait 'un côté pour qu’on n’entreprit rien de décisif, et de l’autre côté les généraux , redoutant le sort de Buddenbrok et de Lôwenhaupt, s’attachaient à la lettre des instructions que le sénat envoyait de Stockholm. En 1762, avant l’avénement de Pierre III, on lit la paix à Hambourg, et l’on rétablit le statu quo ante beüum.
Depuis la diète de 1766, lés chapeaux, par leurs violents procédés, avaient perdu la confiance de la nation , et les bonnets avaient vu insensiblement s’augmenter leur crédit, à mesure que celui de leurs adversaires s’affaiblissait. Le mauvais succès de la guerre contre la Prusse, le manque d’argent occasionné par les grandes et inutiles dépenses de l’armée, la suppression des subsides que la France s’était engagée à payer, et les sommes que l’Angleterre avait fait passer dès 1756 à la cour et aux bonnets, toutes ces ci rconstances réunies contribuèrent à leur faire gagner du terrain durant la diète de -1762. A cette époque les arrérages des subsides dus par la France se montaient à dix ou onze millions de livres. La cour de Versailles , au lieu de satisfaire aux demandes réitérées qu'on lui adressa à cet égard, proposa de conclure un nouveau traité pour dix ans, pendant lesquels elle donnerait un million et demi pr an, à condition que les Suédois lui accor-
deraient, pendant cet espce de temps, l’usage de six vaisseaux de ligne et de quatre frégates, complètement armés et équipés. Un traité de cette nature devait intéresser puissamment l’Angleterre, en ce qu'il mettait entre les mains de la France toutes les forces maritimes de ia Suède. Elle réussit donc à faire échouer cette négociation. La cour de Stockholm répondit qu’il était impossible d'accueillir aucune proposition de la part de la France, avant que celle-ci eût payé au moins quatre millions sur les arréragesqu’elledevait à la Suède. On Ut en même temps courir le bruit que si la France ne satisfaisait ps sur-le-champ à cette demande, le ministère suédois consentirait à recevoir à Stockholm un ambassadeur anglais-, et la France ne donnant aucune réponse satisfaisante, on admit, en avril 1764, sir John Goodricke en qualité d’envoye extraordinaire de S. M.
britannique.
Ce ministre qui , depuis quelques années, dirigeait, de Copenhague, où il était accrédité, les intrigues anlaises en Suède , devait conclure à tockholm la grande alliance entre l’Angleterre, la Russie et la Suède, par laquelle on espérait contre-balancer le pete de famille et l’alliance entre la France et l'Autriche. La tâche n'était rien moins qu'aisée : la France jusque-là n’avait rencontré en Suede aucune oppsition à ses vues, et il fallait renverser un système qui avait prévalu pendant vingt-huit ans, dont rien n'aurait pu ébranler les solides fondements , si les subsides qui devaient l’étayer n’eussent ps manqué; un système enfin dont In conservation se trouvait liée aux intérêts personnels de ceux qui gouvernaient. Mais d'un autre côté l'impossibilité où la France se trouvait de payer les arrérages , le désordre des finances en Suède, et l'état chancelant des partis, favorisaient les opérations anglo-russes, et Goodricke prit si bien ses mesures avec Ostermann, l’ambassadeur russe, que le sénat convoqua une diète extraordinaire pour le commencement de l'année 1765.
Malgré l'argent que répandit la Fr an-
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ce, les bonnets obtinrent une majorité considérable dans les quatre ordres , et se trouvèrent ainsi maîtres de la diète. Ils décidèrent que les subsides pavés ar la France, loin d'être avantageux la Suède, lui avaient été au contraire très -préjudiciables, en l'engageant à des dépensés qui en excédaient au moins trois fois le montant, et qui mettaient le gouvernement dans le plus grand embarras; d’autant plus que non-seulement la France différait de paver les douze millions d’arrérages qu’elle devait légitimement, mais qu’elle établissait même des comptes qui réduisaient la somme à sept millions, lesquels peutêtre ne seraient pas payés en sept ans, et ne sauraient, en aucun cas, compenser les maux qu’entraînerait une rupture avec l'Angleterre, rupture inévitable si le traité proposé par la France avait lieu; qu’au reste la Suède avait en elle-même des ressources suffisantes pour se tirer de ses embarras actuels sans l’assistance d'aucune puissance étrangère, pourvu que le gouvernement ne contractât aucun nouvel engagement et restât uelques années sans s’immiscer dans aucune guerre.
Quant à la réforme des abus qui s’étaient introduits dans la constitution , l’intention des bonnets était de rétablir l’autorité royale dans les droits que la forme de gouvernement de 1720 lui avait donnés, et de restreindre l’autorité du sénat. Mais un changement qui se manifesta bientôt dans les dispositions de la cour les obligea d'apporter quelques modifications à leur premier plan. La cour avait dissipé en dépenses futiles les subsides que la Russie et l’Angleterre lui payaient depuis deux ans, et elle se rapprocha de la France aussitôt que ces puissances cessèrent de les |>ayer.
On s’aperçut bientôt de ce changement en voyant la majorité revenir tout d’un coup aux chapeaux dans la chambre des nobles. Les ministres d'Angleterre et de Russie , auxquels l’envoyé ae Prusse venait de s'unir, formèrent donc un nouveau plan. Ne pouvant plus compter sur la cour, ils ne songèrent plus à augmenter la puissance
royale aux dépens du sénat, ils travaillèrent au contraire à affermir l'autorité de ce corps, et h s’y assurer autant d'influence que la France en avait eu par le passé. Il fallait pour y parvenir taire renvover tous les sénateurs attachés à la France et au parti des chapeaux. D’un autre côté , la France, pour calmer les clameurs de la nation au sujet des arrérages, offrit de payer douze millions en huit ans, ce que le sénat jugea à propos d'accepter. I,es finances du rovaume étaient si délabrées, qu’on s'attachait avidement à tout ce qui paraissait pouvoir faire sortir la Suède de l’etat de détresse où elle se trouvait. Cependant le comité secret, pour montrer à la France qu'elle avait perdu tout ascendant dans la diète, supprima la place d’ambassadeur à Versailles, et exclut, comme ayant abusé de la confiance des états, sept sénateurs connus pour être dévoués à la France. On s'attendait bien à ce que cette mesure ne serait pas approuvée dans la chambre des nobles; mais, au grand étonnement de tous, le nombre des voix pour et contre fut égal dans la chambre du clergé, et les bonnets ne l'emportèrent que de deux voix dans la chambre des bourgeois.
C’est que l'ambassadeur de France avait répandu la veille plus de 170,000 livres, dont près de la moitié avait été distribuée au clergé.
Le triomphe des chapeaux ne fut pas de longue durée; le lendemain même l’or de la Russie rétablit les choses sur l’ancien pied ; et la question ayant été reproduite, il y eut, en faveur du renvoi des sénateurs , une grande majorité dans les trois ordres inférieurs. Il n’y a peut-être pas, dans l'histoire d'aucun état, un exemple plus frappant d’une corruption aussi générale et aussi éhontée. F.t en effet, on craignait alors si peu de se montrer à découvert, que quelque temps avant la réunion de cette diète, on proposa publiquement , dans une réunion de bourgeois, de prendre tout l’argent qui serait offert, et de voter ensuite suivant sa conscience. Ce stratagème réussit. La corruption fut intimidée ,
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et les bonnets obtinrent , surtout par suite de cette circonstance , la majorité dans la chambre des bourgeois.
Rien ne s’opposant plus à l’influence de la Russie et de l’Angleterre , cette dernière puissance conclut, en 17G6, avec la Suède, un traité d’amitié, par lequel les deux puissances s'assuraient mutuellement le traitement de la nation la plus favorisée : on n’osa faire plus dans la crainte de mécontenter la France; mais celle-ci, s’appuyant sur les traités de 1738 et de 1758', qui imposaient à la Suède l’obligation de ne faire aucun traité que d'un commun accord avec la France, crut voir dans l’alliance des Suédois avec l’Angleterre un motif suflisant pour refuser le payement des subsides , et l'ambassadeur français répondit au sénat qui s’eu plaignit ; « Que la Suède, en ne tenant « aucun compte de ses engagements,
• avait dérangé les vues politiques de « S. M. le roi de France, de même le « non-pavement des subsides pourrait « bien déranger les vues économiques
• de la Suède. »
La cour, à cette époque , ne cacha plus ses liaisons avec la France, et fit une guerre ouverte aux bonnets. Le mariage du prince royal avec une princesse danoise ne servit qu’à augmenter la mésintelligence. La cour avait voulu profiter de cette occasion pour tirer quelque argent du Danemark; mais les bonnets ayant réuni tous leurs efforts pour la contrecarrer, elle prit enfin la résolution de tenter une réaction. Pour y parvenir, on résolut de brouiller la chambre des nobles avec les autres ordres, de hâter la clôture de la diète, de travailler sans retard à en rassembler une autre, de décrier dans toutes les provinces l’administration des bonnets, d'insinuer qu’ils étaient entièrement dévoués à la Russie , que la Suède allait devenir une province russe, tandis que ses manufactures seraient sacrifices à celles de l’Angleterre, et qu’enlin il n’y avait d’autre remède a ces désordres que l’intervention de l’autorité royale.
On eut bientôt des preuves des projets subversifs de la cour. L’n nommé
15* Livraison. (Suède.)
Hoffmann, prétendant agir au nom du roi, excita un soulèvement; mais il fut livré par les paysans. L’instruction prouva que sa conduite était l’effet d’un plan concerté, qu’il avait fait échouer par sa trop grande précipitation. Les bonnets oubliant alors leurs anciennes protestations , établirent à cette occasion un de ces tribunaux odieux dont nous avons parlé, et les chapeaux, de leur côté, oubliant l'exemple qu’ils avaientdonné eux-mêmes en 1756, crièrent hautement à l'inquisition, à la persécution. La conduite des bonnets fut néanmoins plus modérée que celle de leurs antagonistes ; pour avoir le moins de sang possible à verser , ils évitèrent soigneusement de pousser leurs investigations trop loin. Hoffmann et deux de ses complices eurent seuls la tête tranchée.
Cependant les bonnets, abandonnant leurs anciennes vues gouvernementales , entreprirent de mettre de nouvelles entraves à l’autorité du roi. Jus-
§u’ici, en cas de vacance d'une place e sénateur, le prince avait choisi entre trois candidats présentés par les états : mais les bonnets firent passer une loi statuant que dans le cas où un candidat aurait été présenté trois fois sans être agréé, les états pourraicut le nommer sans le concours de l'autorité royale. En même temps, on prit une autre résolution qui semblait compenser ce que la première avait de contraire aux principes proclamés si souvent par les bonnets pendant qu’ils faisaient de l’opposition. Il y était dit qu'on ne ferait aucun changement dans les lois fondamentales , a moins qu’il ne fût proposé dans une diète et approuvé dans une autre par les quatre ordres.
D’après la première de ces résolutions, le baron Duben, présenté pour une place de sénateur, ayant été rejeté trois fois par le roi , les états n’hésitèrent pas à le nommer eux-mêmes. Le roi refusa de signer le brevet , disant qu'on pouvait l’estampiller de son nom , si l’on voulait; et l’on répandit le bruit que la reine ne souffrirait pas que le nouveau sénateur fût admis à lui baiser la maiu, suivant l’usage.
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Peu de temps après , le roi fit une démarche plus énergique. Il rejeta trois candidats qui lui furent présentés pour la place de secrétaire d’État, et en nomma un quatrième de sa propre autorité : action directement contraire à la constitution. Cette conduite indiquait assez que le roi espérait être puissamment appuyé; c’était évidemment le prélude de’ ce qui arriva peu de temps après. Mais les bonnets se croyaient trop forts pour avoir rien à craindre de l’autorité royale. On régla avec une petitesse sans exemple Tes moindres clétails du mariage du prince royal; et ensuite la diète se sépara.
'L'influence française edt été complètement détruite dans cette circonstance, si l’Angleterre et la Russie eussent autorisé leurs ministres à offrir un subside; mais leur jalousie mutuelle les en empêcha. A la tête des affaires se trouvait alors le comte Lôvenhielm, chef du parti anti-français ; des seize sénateurs, douze étaient entièrement dévoués aux intérêts anglo-russes, et les instructions du comité secret enjoignaient au sénat de déclarer à l'Angleterre que la Suède était actuellement libre d’entendre des propositions pour un traité d’alliance défensive. De plus, s’il venait à se former une alliance dans le nord pour contre-balaueer celle des puissances du midi , le ministère suédois devait y accéder et n’écouter aucune proposition de la part de la France, jusqu'à ce qu’elle edt payé l’arriéré des subsides, et, dans ce cas même, ce payement ne devait, en aucune façon, préjudicier a l'union projetée des États du nord. Enfin, par la dernière résolution du comité, il fut pourvu aux dépenses publiques jusqu’en 1770, sans tenir compte des subsides de la France ; et c’est sur ce fait que les chapeaux fondèrent principalement l’esperance de forcer le sénat à convoquer une nouvelle diète. Aussi, à peine celle dont nous venons de parler fut-elle dissoute, qu’on s'attacha à en réclamer une autre , et à mettre tout en œuvre pour embarrasser le ministère.
Le duc de Choiseul, alors ministre des affaires étrangères, après avoir
empêché le ministère suédois de conclure un emprunt à Gênes, offrit de payer 4 millions et demi, à condition ue la Suède renouvellerait le traité e 1 738 ; et ses émissaires répandus dans le pays assurèrent aux paysans que si l’argent de la France arrivait, ils seraient déchargés de leurs contributions. On espérait que le sénat, ne pouvant résister à tant de clameurs , consentirait à convoquer une nouvelle diète. Cependant les négociations avec l’Angleterre n'avançant que lentement, le sénat se vit forcé à demander un subside, et le ministère britannique ne voulut pas en accorder.
La cour, impatiente de se rendre plus libre, imagina un nouveau projet : c’était de faire déclarer par le roi en plein sénat qu'il était résolu d’abdiquer la couronne. Les deux partis de fa cour et de la France promettaient au roi que les états, une fois assemblés, le prieraient de la reprendre. Adolphe- Frédéric fit d’abord présenter au sénat, par son fils Gustave, une énumération (le ses griefs. Ensuite, le prince royal fit une tournée dans le royaume , et , par son adresse insinuante et ses manières aimables, il gagna l’affection du peuple. Il sut engager plusieurs gouverneurs de provinces et un assez grand nombre de négociants, à présenter au sénat des adresses, par lesquelles ils se plaignaient des désordres qui régnaient dans l'administration intérieure, et prouvaient en même temps la nécessité de convoquer les états.
Les chapeaux étaient déterminés à poursuivre leurs projets à la première occasion favorable : ils la trouvèrent dans la mort du comte Lôwehhielm, qui fut un coup fatal au parti des bonnets, et dans la guerre entre la Russie et la Turquie. Le roi résolut de ne plus différer l’exécution de son plan d’abdication simulée; ij refusa, le 12 décembre 1768, de signer un acte que lui présentait le sénat, et lui adressa une lettre pour le presser de convoquer une diète extraordinaire, devenue nécessaire par suite de I accroissement continuel des nialhcuis publics, comme l’attestaient, disait-u,
SUEDE
le* différentes requêtes présentées à ton fils. « Si le sénat, ajoutait-il , con- « tre mon attente , s’obstine à refuser
• la convocation , je suis forcé de dé- « clarer que, dans ce cas, je renonce
• au fardeau du gouvernement que «les larmes de tant de mes malheu- « reui sujets et la décadence de mon
• royaume me rendent insupportable ;
• me réservant, lorsque nies fideles
• conseillers des états seront assem-
• blés, de leur exposer les raisons qui « me portent à me démettre du gou- « vernement. Jusqu’à ce moment ce-
• pendant je défends très - strictement
• qu’il soit fait usage de mon nom « dans les résolutions du sénat. ■>
Le roi demanda une réponse dans les vingt -quatre heures; mais n’en ayant point reçu au bout de quinze jours, ilse rendit lui-mém« au sénat. On demanda encore un répit , et l'on üt observer au roi que l’intention qu’il avait manifestée d’abdiquer la couronne était contraire aux lois. Adolphe-Frédéric répliqua que, considéraut cette réponse comme un refus , il ne se mêlerait plus du gouvernement. Il sortit aussitôt, et dés qu’il fut rentré au château , il envoya le prince royal en grande cérémonie à la chancellerie, pour demander la restitution de l’estampille. La chancellerie l’ayant refusée, le prince se rendit auprès des autres collèges ou grandes administrations, leur déclara que le roi sonpère s’était démisdu gouvernement, et fit répandre un exposé imprimé des raisons qui engageaient le roi à cette démarche. Tous ces corps se montrant favorables à la famille royale , le sénat envoya d’abord une députation de quatre de ses membres au roi pour le prier de ne pas abdiquer; mais le roi tenant ferme, ils se virent forcés de convoquer une diète, et le roi révoqua aussitôt son abdication. Voici deux documents curieux, pour ne pas dire ridicules, quand on songe à l'usagesingulier
qu’on y fait du nom du roi; le sénat les publia à cette occasion, le premier avant de coder, et l’autre lorsqu’il se vit contraint de céder aux volontés de la cour. , „ , ,
. Attendu que Sa Majesté a été in-