‹ Suède et Norwége par m. Ph. Le BasChapitre 9 sur 72 · CHARLES XII · texte numérisé non relu

CHARLES XII

La minorité du roi Charles XI avait laissé des souvenirs si amers dans tous les esprits, que les états, dès leur première réunion, s'empressèrent de déclarer Charles XII majeur : peut-être par cette mesure les nobles espéraientils pouvoir persuader au jeune roi de revenir sur les réformes opérées par son père et d’éloigner des affaires la reine , son aïeule ; si tel était leur espoir, il fut entièrement déçu.

Charles XII, né le 27 juin 1682, sous le signe du coeur de lion, reçut à peu près la même éducation que son pire; mais si cette éducation donna au père la force nécessaire pour résister aux attaques de la mauvaise fortune. et pour réformer l’état en faisant peser sur lui une main de fer, elle causa la perte du (ils qui, n’ayant pas à lutter contre des dangers imminents, s’en créa pour trouver l’occasion de déployer l’énergie de son caractère et ses forces physiques. Les exercicesdu corps furent là base principale de l’éducation que reçut le jeune prince , et Charles XI crut pouvoir tout espérer d’un fils qui, dans sa douzième année, tua un ours du premier coup. Dès lors comment s’étonner si chaque jour le jeune Charles devint plus téméraire?

D'un autre côté il montra dès son plus jeune ôgc un entêtement qui faisait fléchir tous ceux qui l’environnaient, lors même qu’il prétendait que ce qui était bleu était noir, et que le peintre du roi était un singe. On crut pouvoir permettre beaucoup à un enfant qui, à peine âgé de sept ans, s’écria avec une énergie surprenante : «Il faut être doux comme un agneau envers ses amis ; mais vif, courageux et ardent comme un lion envers ses ennemis. »

12" IJvraison. (Suède.)

Charles XI mourut le 5 avril 1697, et son fils, à peine âgé de quinze ans, fut déclaré majeur le 27 septembre de la même année. Le comte Piper, qui parait avoir beaucoup contribué à son émancipation , devint son favori et son premier ministre, et lui fit conclure, en juillet 1698, une alliance avec la France. Deux mois auparavant on en avait fait une avec la Hollande et l'Angleterre ; mais du reste tout le monde se préparait alors à la guerre que la succession d'Espagne devait bientôt allumer, et il était évident que cette fois les états de l’ouest de l’Europe ne pourraient ni demander, ni fournir des secours aux royaumes du nord.

Les relations de la Suède avec le Brandebourg et l’Empire laissaient le gouvernement suédois à l’abri de toute crainte; mais l’ambition de Pierre, qui venait de se débarrasser des intrigues de sa soeur et des Strélitz, causait les plus vives inquiétudes.

Un voyage de ce monarque en Hollande lui avait fait apprécier combien il est important pour un état de posséder une grande étendue de côtes. Or la Russie , à cette époque , ne touchait à la mer que du côte d’Archangel, beaucoup trop éloigné du centre pour prendre une part active au commerce de l’Europe. Rien n’était donc plus naturel que le désir de rendre au commerce russe ses anciennes communications avec la Baltique par les embouchures de la Néwa , dont la Suède s’était emparée. Il n’en fallait pas davantage auczar pour chercher querelle à cette puissance; mais Piper, trop bon politique pour s’engager dans une guerre avec les Moscovites, alors que l’Europe occidentale était menacée d’un embrasement général, s’efforça de calmer l’ambition au czar par l’envoi d’une ambassade somptueuse et de

firésents magnifiques. Pierre reçut es présents avec beaucoup de bienveillance, et, pendant que les ambassadeurs suédois se laissaient amuser à Moscou , il signa un traité d’alliance avec Frédéric- Auguste , électeur de Saxe , qui, en 1691 , après la mort de Sobieski , était parvenu , au moyen de

SUEDE

chés commencent à se livrer au pillage.

Charles XII reçut coup sur coup la nouvelle de l’incursion des Danois en Holstein et celle de l’entrée des Saxons en Livonie Aussitôt toute sa vie est changée : il n’est plus question désormais ni de spectacles, ni de chasse aux ours. Une seule pensée le préoccupe :

la guerre. « Je m’étais proposé, dit-il « à son conseil, de ne jamais prendreles « armes le premier; mais puisque mes « ennemis commencent la guerre, elle « ne finira pas sans qu’ils aient à s'en re- « pentir.» — «Eh bien! » s’écria-t-il, à la nouvelle des premières hostilités, « Dieu nous sera en aide; parlons d’a- « bord à l’un, puis nous aurons affaire « à l’autye. » Le premier qui sentit la forccdesonbrasfutleroide Danemark.

« Il partit pour sa première campagne le 8 mai (nouveau style) de l’année 1700. Il quitta Stockholm, où il ne revint jamais. Une foule innombrable de peuple l’accompagna jusqu’au port de Carlscrona, en taisant des voeux pour lui, en versant des larmes, et en » admirant. Avant de sortir de Suède, il établit à Stockholm un conseil de défense composé de plusieurs sénateurs.

Cette commission devait prendre soin de tout ce qui regardait la flotte, les troupes et les fortifications du pays.

Le corps du sénat devait régler tout le reste provisionnellement dans l’intérieur du royaume. Ayant ainsi mis un ordre certain dans ses états, son esprit, libre de tout autre soin, ne s’occupa plus que de la guerre. Sa flotte était composée de 43 vaisseaux ; celui qu’il monta , nommé le lioi Charles, le plus grand qu'on ait jamais vu, était de cent vingt pièces de canon ; le comte de Piper, son premier ministre, et le général Reoscluld s’y embarquèrent evec lui. Il joignit les’ escadres des alliés. La flotte danoise évita le combat et laissa la liberté aux trois flottes combinées de s’approcher assez près de Copenhague pour y. jeter quelques bombes.

« Il est certain que ce fut le roi luimême qui proposa alors au général Reuschild de faire une descente et

d’assiéger Copenhague par terre, tandis qu elle serait bloquée par mer.

Rensrhild fut étonné d'une proposition qui marquait autant d’habilete que de courage dans un jeune prince sans expérience. Bientôt tout fut prêt pour la descente; les ordres furent donnés pour faire embarquer cinq mille hommes qui étaient sur les côtes de Suède et ui furent jointsaux troupes qu’on avait

bord. Le roi quitta son grand vaisseau et monta une frégate plus légère.

On commença par faire partir trois cents grenadiers dans de petites chaloupes. Entre ces petites chaloupes, de petits bateaux plats portaient des fascines, des chevaux de frise et les instruments de pionniers; cinq cents hommes d’élite suivaient dans d'autres chaloupes ; après, venaient les vaisseaux de guerre du roi , avec deux frégates anglaises, et deux hollandaises, qui devaient favoriser la descente a coups de canon.

« Copenhague , capitale du Danemark, est située dans l'île de Zélande, au milieu d’une belle plaine, avant au nord-ouest le Sund, et a l’orient la mer Baltique , où était alors le roi de Suède. Au mouvement imprévu des vaisseaux, qui menaçaient d’une descente, les habitants, consternés par l’inaction et par le mouvement des vaisseaux suédois, regardaient alors, avec crainte, en quel endroit fondrait l’orage : la flotte de Charles s’arrêta visà-vis Humblebek , à sept milles de Copenhague. Aussitôt les Danois rassemblent en cet endroit leur cavalerie. Des milices furent placées derrière d’épais retranchements, etrartilleriequ’on put y conduire fut tournée contre les Suédois.

« Le roi quitta alors sa frégate pour s'aller mettre dans la première chaloupe, à la tête de ses gardes. L’ambassadeur de France était alors auprès de lui. «Monsieur l’ambassadeur," lui dit-il en latin (car il ne voulait jamais parler français ) , * vous n’avez rien à « démêler avec les Danois : vous n’irez • pas plus loin, s’il vous platt. » « Sire ,» lui répondit le comte de Guiscard, en français , « le roi , mon maître , m’a or-

« donné de résider auprès de votre ma- « jesté, je me (latte que vous ne me clias- « serez pasaujourd nui devotrecourqui « n’a jamais été si brillante.» En disant ces paroles , il donna la main au roi ui sauta dans la chaloupe oùle comte e Piper et l’ambassadeur entrèrent.

On s’avançait sous les coups de canon des vaisseaux qui favorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n’étaient encore qu’à trois cents pas du rivage. Charles XII, impatient de ne pas aborder assez près ni assez tôt, se jette de sa chaloupe dans la mer, l’épée a la main, ayant de l’eau par delà la ceinture : ses ministres , l’ambassadeur de France, les officiers, les soldats suivent aussitôt son exemple, et marchent au rivage, malgré une grêle de mousquetades. Le roi, qui n'avait jamais entendu de sa vie de mousqueteriechargée à balles, demanda au major général Stuart, qui se trouva auprès de lui, ce que c’était que ce petit sifllement qu’d entendait à ses oreilles.

« C’est le bruit que font les balles de •• fusil qu'on vous tire, » lui dit le major. « Don , dit le roi , ce sera là dorena- « vaut ma musique.» Dans le même moment, le major, qui expliquait le bruit des mousquetades, en reçut une dans l’épaule ; et un lieutenant tomba mort à l’autre côté du roi.

« Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d’être battues, parce que ceux qui attaquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui se défendent, et qu’attendre les ennemis dans ses lignes, c’est souvent un aveu de sa faiblesse et de leur supériorité, la cavalerie danoise et les milices s’enfuirent après une faible résistance, la roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il lit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville, et marqua lui-même un campement. En même temps, il icnvoya ses vaisseaux en Scanie, partie de la Suède voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille nommes de renfort. Tout conspirait à servir la vivacité de Charles. Les neuf mille hommes

étaient sur le rivage prêts à s’embar • quer, et dès le lendemain matin un vent favorable les lui amena.

» Tout cela s’était fait à la vue de la (lotte danoise, qui n’avait osé s’avancer. Copenhague , intimidée, envoya aussitôt des députés au roi pour le supplier de ne point bombarder la ville. Il les reçut à cheval , à la tête de son régiment des gardes : les députés se mirent à genoux devant lui. Il lit payer à la ville quatre cent mille rixdalès, avec ordre de faire voiturer au camp toutes sortes de provisions , qu’il promit de faire payer fidèlement. Ou lui apporta des vivres, parce qu’il fallait tibéir; mais on ne s'attendait guère que des vainqueurs daignassent payer :

ceux qui les apportèrent furent bien étonnés d’être payés généreusement et sans délai par les moindres soldats de l’armée. Il régnait depuis long-temps dans les troupes suédoises une disa-

Ïiline qui n’avait pas peu contribué à eurs victoires. Le jeune roi en augmenta encore la sévérité : un soldat n’edt pas osé refuser le paiement de ce qu’il achetait, encore moins d’aller en maraude , pas même de sortir du camp. Il voulut de plus que dans une victoire ses troupes ne dépouillassent les morts qu 'après en avoir eu la permission , et il parvint aisément à taire observer cette loi. On faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, à sept heures du matin et à quatre heures du soir; il ne manua jamais d’y assister et de donner ses soldats l’exemple de la piété, qui fait toujours impression sur les hommes quand ils n’y soupçonnent pas de l’hypocrisie. Son camp, mieux policé que Copenhague, eut tout en abondance; les paysans aimaient mieux vendre leurs denréesaux Suédois, leurs ennemis, qu'aux Danois qui ne les

frayaient pas si bien. Les bourgeois de a ville furent même obligés de venir plus d’une fois chercher, au camp du roi de Suède, des provisions qui manquaient dans leurs marchés.

» Le roi de Danemark était alors dans le Holstein, où il semblait ne s’être rendu que pour lever le siège

SUEDE

deTônningue. Il voyait la mer Baltique couverte de vaisseaux ennemis , un jeune conquérant déjà maître de la Zélande, et prêt à s’emparer de la capitale. Il lit publier dans ses états que ceux qui prendraient les armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette déclaration était d’un grand poids dans un royaume autrefois libre, où tous les paysans, et même beaucoup de bourgeois, sont esclaves.

Charles fit dire au roi de Danemark qu'il ne faisait la guerre que pour l’obliger à faire la paix ; qu'il n'avait u’à se résoudre à rendre justice au uc de Holstein , ou à voir Copenhague détruite , et son royaume mis à feu et à sang. Le Danois était trop heureux d’avoir affaire à un vainqueur qui se piquait de justice. On assembla un congres dans la ville de Travendal, sur les Frontières du Holstein. Le roi de Suède ne souffrit pas que l’art des ministres traînât les négociations en longueur ; il voulut que Te traité s'achevât aussi rapidement qu’il était descendu en Zélande. Effectivement, il fut conclu , le 5 d’auguste , à l’avantage du duc de Holstein , qui fut indemnisé de tous les frais de la guerre et délivré d’oppression. Le roi de Suède ne voulut rien pour lui-même, satisfait d’avoir secouru son allié et humilié son ennemi. Ainsi Charles XII , à dix-huit ans, commença et finit cette guerre en mçins de six semaines (*). »

Cependant, Flemming s’était emparé deDanamunde le 26 mars, et croyait que Riga, ainsi nrivéde communications avec la mer, allait tomber de lui-même en son pouvoir; mais Riga était défendu par le vieux comte Dalberg, général suédois <■ qui, à l’àge de quatre-vingts ans, joignait le feu d’un jeune homme à l’expérience de soixante campagnes (**). » Dalberg avait fait entrer dans la ville des provisions considérables, et, pour rendresa résistance plus durable encore, il avait renvoyé de la ville une partie de la population.

En outre, il était parvenu à faire

(*) Voltaire , Histoire de Charles XII.

(**) Voltaire , ibid.

désavouer Pattkul par la noblesse du pays , et un secours étant arrivé de la Finlande , les Saxons se virent contraints à se retirer derrière la Duna, qu’ils ne purent repasser qu’au mois de juin, lorsque le roi Auguste arriva lui-même sur les lieux. Ce prince amenait un renfort de troupes envoyé par la république polonaise qui venait de déclarer la guerre à la Suede. Le siège de Riga fut repris , mais sans plus de succès , et à la nouvelle de la descente opérée en Zélande, Auguste saisit un prétexte futile pour le lever (*).

Il allait se retirer entièrement , et déjà il avait imploré la médiation de la France et de l’Angleterre, quand il apprit qu’enfin Pierre commençait b agir. Le czar, qui avait déclaré à plusieurs reprises que ce serait déroger à sa dignité que d’attaquer un voisin sans cause légitime, et qui avait même envoyé une ambassade à Charles XII, lui déclara tout à coup la guerre, et fit , en septembre , présenter aux États-Généraux une note dans laquelle il exposait les motifs qui le portaient à cette résolution. C’était la première fois que les Moscovites adoptaient les usages de la diplomatie européenne.

Il est vrai que la note contenait les mensonges les plus absurdes (**). Pierre y alléguait pour raison de la guerre, qu’on ne lui avait pas rendu assez d’honneurs lorsqu’il avait passé incognito à Riga , et qu’on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. « C’était la , s’écrie Voltaire, lesgriefs pour lesquels il ravageait l’Ingrie avec 80,000 hommes! «

(*) « Rig» était plein de marchandises appartenant aux Hollandais. I.cs Étals-Généraux ordonnèrent à leur ambassadeur auprès du roi Auguste de lui Taire sur cela des représentations. Le roi de Pologne ne se lit pas long-leinps prier. Il consentit à lever lo siège plutôt que de rauser le moindre dommage à ses alliés, qui ne furent point étonnés de cet excès de complaisance dont ils surent la sénlablc cause. » Voltaire , Histoire de Charles XIT.

(**)On ne saurait trop admirer les rapides progrès que la diplomatie russe a faiis depuis ce temps.

L’UNIVERS

Au mois d'août, l’armée russe quitta Moscou et se dirigea sur Narva, et.

Comme l'électeur de Saxe avait envoyé un ingénieur pour diriger les travaux du siégé, la place fut serrée de près. Charles XII, de son côté, uon moins empressé de secourir la Livonie, arriva, le 17 octobre, dans la rude de Pernan; le yacht qui devait le conduire à terre était tellement surchargé qu'on crut un instant qu’il allait chavirer.

Aussitôt le général Rhenskjold (*) se jeta a la mer avec toute sa suite, et ne parvint à terre qu’avec peine. Charles n’oublia jamais cette preuve de courage et de dévouement.

A peine eut-il rassemblé 5,000 hommes d'infanterie, 3,000 chevaux et 37 bouches à feu , qu’il résolut d'attaquer l’ennemi. Le 28 novembre, il força les défilés de Pyhüjoko, et deux jours après il livra bataille.

Pierre, accompagné de ses favoris Golowin et Menzikoff, avait quitté le camp la veille, et confié le commandement en chef au duc de (’.roy. Le camp russe, fortifié tout à la fois par la nature et par l’art, était défendu par 00,000 hommes, dont à peu près la moitié se composait de troupes régulières. Charles ne balança pas un instant à les attaquer dernere leurs retranchements. L enthousiasme guerrier du jeune monarque se communiqua à toute son armée : chacun espérait se venger sur l’ennemi des privations auxquelles il avait été exposé.

A deux heures de l’après-midi commença la lutte. Une neige furieuse, qui aonnait au visage des ennemis, permit à l’aile gauche des Suédois de s’approcher des retranchements ; ils les escaladèrent. Aussitôt une terreur panique s'empare des Russes, le désordre se met dans leurs rangs. L’aile d roite s’empresse dese réfugier derrière la Narva, mais le pont s’enfonce sous le nombre des fuyards ; ceux qui sont coupés cherchent à prendre position derrière les chariots du train , et se rendent à la merci du vainqueur pendant la nuit. Charles s'exposa constamment au

(*) C'eut celui que Voltaire nomme Renachild.

feu (*) ; et l’aile droite ayant également repoussé l’ennemi sur tous les points, il se trouva, à l’approche de la nuit, maître de la plus grande partie du camp et d’une hauteur qui le dominait. Le lendemain le général Weide demanda à capituler , et Charles , ne pouvant garder tant de prisonniers, consentit à renvoyer les soldats et les ofliciers subalternes (**). La perte des Suédois fut peu considérable ; le butin u’ils firent , en canons et en munitions e guerre, fut immense.

Le 3 décembre , Charles fit son entrée à Narva. Sa gloire se répandit bientôt dans toute l'Europe , et l’amour et la confiance de son armée devinrent sans bornes. Toutefois on ne saurait considérer cette victoire que comme un événement malheureux pour la

(*) - Son cheval fui tué sous lui... Le roi sauta légèrement sur un autre cheval , en disant : Ces genwi nie font faire mes exercices ; et il continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence dVprit. « Voltaire, Histoire de Charles XII.

(") «Parmi les prisonniers faitsà la journée de Narva, ou en \it un qui était un grand exemple des révolutions de la foriune. Il était fils aîné et héritier du roi de Géorgie. Sou père Miltelesh avait élé chassé de sou royaume par ses propres sujets en 1688 , et avait choisi de se jeter entre les bras de l'empereur de Moseovic, plutôt que de recourir à celui des Turcs. Le fila de ce roi , ègé de 19 ans, voulut suivre Picrre-le-Grand dans son espédili'in contre les Suédois , cl fut pris eu eoinbattaut par quelques soldats linfandais, qui l’avaient déjà dépouillé et qui allaient le massacrer. Lecomte Keuschild l'arracha de leur, mains, lui fit donner un habit , elle présenta à son maître. Charles l'envova h Stockholm , où ce prince malheureux mourut quelques années après. Le roi ne put s’empêcher, en le voyant partir, de faire tout haut, devant ves officiers, une réflexion naturelle sur l’étrange destinée d'un prince •sialique né au pied du mont Caucase , qui allait vivre captif parmi lesglaresde la Suède.

• C’est , dit-il , comme si j’étais un jour pri-

• sounier chez les Tartares de la Crimée. » Ces |>aroles 11e firent alors aucune impression ; mais dans la suite on ne s’en souvint que trop, lorsque i'évcnemcnl eu eut fait une prédiction. • Voltaire, ibid.

SUÈDE

Suède : elle remplit l'ame du jeune roi d’un profond mépris pour les Russes, et il ne tint plus aucun compte de leurs armées : dédain funeste citez un prince qui avait pour adversaire un homme tel que Pierre-le-Grand (*)!

Charles, après avoir passe l’hiver à Narva , conduisit au printemps toute son année en Livonie, et en chassa les Saxons sans beaucoup de peine.

On aurait dd croire que la guerre allait finir, mais Auguste venait de conclure une nouvelle alliance avec leczar;il avait obtenu de lui des subsides considérables et 19 régiments. D’un autre côté, en Pologne, le parti des Sapieha, opprimé par celui desOginski et de la cour, supplia le monarque suédois de venir a son secours. Augusteavaitdeclaré a ladiete de Rntisbonne qu’il ne ferait as la guerre comme électeur et meinre de l'empire, et la republique de Pologne, de son côté, avait egalement

ftrolesté de sa neutralité ; mais Cliares n’en persista pas moins à attaquer son ennemi , bien que ses généraux et ses vieux conseillers lui représentassent combien c’était se hasarder que de faire la guerre en Pologne, méine dans la supposition d'un succès : la uerre était devenue l’objet de tous ses ésirs. Il demanda à la république polonaise de prononcer la decheance d'Auguste pour mieux prouver sa neutralité, et il lit ravager et ravagea en personne les terres des Oginski.

Alors Auguste sonna l'alarme dans toutes les cours de l’Kurope; il envoya même à Charles des ambassadeu rs et des ambassadrices : mais celui-ci persista dans la demande qu’il avait adressée à la Pologne, et, le 24 mai, il occupa Varsovie, sans avoir rencontré aucune résistance. Le roi Auguste se retira à

(*) «Al* nouvelle du désastre de Narra, Pierre, qui amenait un renfort de 40,000 hommes , retourna sur ses pas , poursuivant toujours le dessein de discipliner ses troupes pendant qu’il civilisait si» sujets. * Je sais bien, dit-il, que les Suédois nous bâtiront long-temps, mais à la fin ils nous apprendront eux -mêmes à les vaincre. • Voltaire, ibid.

Cracovie, et Charles ayant négligé de le poursuivre, il eut le temps d’y former une année et de s'avancer de nouveau vers Varsovie. Il iroqva à Kliszow les Suédois , qui le vainquirent près de cette ville, le 20 juillet 1702; mais la victoire fut fortement disputée par les Saxons, et les Suédois y perdirent le valeureux duc de liolsteiii , beau-frère de Charles. Cracovie capitula devant la témérité de Charles, qui occupa tout le pays. Il avait, il est vrai, ordonné la discipline la plus sévère à ses soldats; mais il permit les exactions des généraux pour rendre les Polonais plus dociles , et il les autorisa même a pressurer le pays comme des Autrichiens.

Nous n’entrerons pas dans tous les détails d’une guerre racontée avec tant d’intérêt et de charme par l’historien de Charles XII ; il suffira de dire que le caractère de la guerre fut toujours le même : Charles renversait tous les obstacles et dominait partout où il était présent, tandis que les seigneurs polonais intriguaient et ne savaient quel parti prendre. Auguste de sou côté faisait tous ses efforts pour obtenir la paix, afin de pouvoir mieux se préparer à la guerre, et donnait à son adversaire, par ses perpétuelles tergiversations, une occasion toujours nouvelle de la continuer, satisfaisant ainsi les plus vifs désirs du roi de Suède ; car où celui-ci aurait-il pu courir autant de dangers qu’au milieu des marais et des torêts de la Pologne?

Ce fut seulement en 1704 que le cardinal primat convoqua la diète pour négocier la paix avec le roi de Suède , qui avait déclaré ne vouloir traiter qu’avec la république de Pologne. La noblesse y vint en grand nombre, et d’après les plaintes amères qui éclatèrent contre Auguste, on vit bien u’ii s'agissait de toute autre chose que e conclure la paix avec la Suède. La déchéance d’Auguste fut donc prononcée et le trône déclaré vacant.

L’électeur de Saxe, qui ne s’était pas attendu à une détermination aussi énergique , remua ciel et terre pour former une confédération opposée aux

L’UNIVERS

décrets de Varsovie, et Pattkiil parvint encore une fois à faire donner de l’argent et des troupes par le czar, qui commençait à craindre de rester seul exposé au courroux de Charles. Cependant Auguste ne pouvait pas plus compter sur les Polonais de son parti, que Charles ne pouvait se fier sur les autres, et l’enlèvement des princes Sobieski en Sibérie, sur un territoire neutre, révolta au plus haut point les esprits. La confédération de Varsovie s’augmenta donc de jour en jour , surtout lorsque le prince Lubomirski et la ville de Dantzick s’y furent joints.

Bientôt on s’occupa d’élire un nouveau roi. On aurait facilement fait agréer le prince de Conti à la confédération ; mais Charles , sourd à tous les conseils, voulut un noble polonais, bien que tous les Polonais lui assurassent qu’un étranger seul pourrait maintenir la concorde. On proposa donc Radziwil , Lubomirski et Lekzinski; et ce dernier fut élu, parce que le roi de Suède le protégeait ouvertement. Il fut proclamé roi le 13 juillet; mais la contrainte manifeste que l’on avait faite à la diète lui aliéna , dès le principe, l'esprit public , qui , du reste , dans les temps de troubles, s’éloigne assez ordinairement de ceux-là même

Îiu’il a portés au pouvoir, une fois que e fait est accompli.

Cependant Charles s’étant éloigné de la capitale pour s’emparer de Lemberg, Auguste profita avec adresse de son absence , et surprit le petit corps suédois qui défendait Varsovie sous les ordres du général Hom. Ce dernier fut fait prisonnier, et Stanislas s’enfuit en toute hâte à Lublin. Par suite de ces événements , la confédération de Varsovie fut dissoute , et Lubomirski , ainsi que beaucoupd’autres nobles, embrassa de nouveau le parti d’Auguste.

Mais à peine Charles fut-il revenu de la Pologne orientale , que les Saxons se virent forcés de s’enfuir en Allemagne. Auguste fut tellement irritéde l’inconstance des Polonais, qu’il songea à abdiquer la couronne; Pattkul ne parvint à l’en empêcher qu'en gagnant les seigneurs de la cour, qui représen-

tèrent au roi combien une pareille résolution serait honteuse, et parvinrent ainsi à l’en détourner. D’un autre côté, pour relever un peu le

fiarti saxon en Pologne, Pattkul alla ui-même attaquer, mais sans aucun succès, les Suédois près de Varsovie.

Le 21 septembre 1705 eut lieu le couronnement de Stanislas , qui , le 28 novembre, signa la paix avec la Suède.

Charles ne demanda pas un pouce de terrain ; il promit même de contraindre le czar à rendre ce qu’il avait enlevé à la Pologne; tout ce qu’il exigea, ce fut qu’on rétablit la maison de Sapieha , et qu’on tolérât la religion protestante.

Le czar, qui avait désiré la paix après la bataille de Narva , reprit courage lorsqu'il vit Charles s’enfoncer dans la Pologne. Il n’était resté en Finlande, pour protéger les frontières suédoises, que quelques bataillons de nouvelles troupes, qui presque jamais n’attendaient l’ennemi; et comme d’ailleurs la jalousie qui divisait alors les chefs de ces corps empêchait toute résolution énergique de leur part, Pierre eut tout le temps d’exercer ses soldats , et releva leur courage par des incursions sur le territoire suédois , qui réussirent presque toujours. F.n 1702, il défit un corps suédois assez considérable, commandé par le comte Schlinpenbarh , et s'empara ensuite de Notebourg, situé à l'embouchure de la Néwa. Il reconnut bientôt l’importance de cette position, changea le nom de Notebourg en celui de Schlusselbourg (cette place étant en effet la clef de l’Ingrie et de la Finlande), et commença aussitôt à jeter les fondements de Saint-Pétersbourg. Ensuite amusant les Suédois en Livonie , il poursuivit ses progrès dans le nord.

La ville de Dorpat Capitula en juillet 1704; Narva fut pris d'assaut en août, et les autres villes tombèrent, sans coup férir, en son pouvoir. Dès lors le czar fut trop bien établi dans le pays pour avoir à redouter les attaques des Suédois. En même temps , u ne négligeait rien pour exciter Auguste contre Charles : il fournissait

SUÈDE

des armes et de l’argent aux Lithuaniens; et lorsqu’ils se furent laissé battre par le général suédois Lewenhaupt , il envoya sa grande année en Lithuanie pour repousser ce général.

Mais les Suédois lui firent encore une fois essuyer une défaite complète , le 2G juillet 1705, près de Gemauerhof.

A la fin de cette année, Charles se décida enfin à tourner ses armes contre le czar; le 16 janvier 1706, il passa le Ilug, et s’avança sur Grodno; mais ne trouvant nulle part l’ennemi, et ne voulant pas trop s'éloigner de la Pologne, où Auguste commençait à reprendre de l’influence, il ne fit que fatiguer son armée dans les plaines marécageuses et dans les forets de la Lithuanie : heureusement Rhenskjold, pendant cette marche infructueuse, anéantit l’armée saxonne, et se reunit au roi, qui s’était rapproché de la Vistule.

Cette expédition en Lithuanie avait fait reconnaître à Charles qu’il serait impossible de terminer cette guerre , et de punir le czar, s’il ne parvenait à détruire entièrement, en Pologne, la puissance saxonne, qui se relevait toujours dès qu’il s'éloignait. Mais au lieu d’attaquer Cracovié, où Auguste s’était fortifié, il résolut de pénétrer en Saxe. On eut beau lui représenter que les puissances maritimes allaient en prendre ombrage, il se rit des considérations politiques,et ne se fit aucun scrupule de traverser la Silésie impériale; l’empereur en avait tant de fois permis le passage aux armées de l’électeur ! D’ailleurs, il comptait bien être en Saxe avant qu'on en fût informé à Vienne. Il passa l'Oder le 2 septembre, et le 16, l'Elbe. I.cs Saxons, trop faibles pour lui résister, s’enfuirent de tous côtés. Les 15,060 cavaliers et les 20,000 fantassins qui s’avançaient sous les ordres du roi de Suède, ne paraissaient devoir s'arrêter devant aucune résistance, et le gouvernement de Dresde conseilla sagement au peuple de se soumettre. Auguste lui-même donna l’exemple. Le 25 septembre, il signa, à Altrenstadt

les dures conditions que le vainqueur lui imposa. Il renonça par ce traité au titre et aux droits de roi de Pologne, reconnut Lekzinski, lui envoya la couronne polonaise , remit en liberté les princes Sobieski , renonça à tous les traités faits avec la Russie, et s’obligea a livrer aux Suédois tous les transfuges et sùrtout Paltkul , bien qu’il fût ambassadeur du czar (*).

(*)« T.e sacrifiée de l’attkul fut ce qui dut cotlier le plus à Auguste. D’un côté , le czar le redemandait hautement comme son ambassadeur; de l'autre, le roi de Suède exigeait, eu menaçant, qu’on le lui livrât, Putlkul était alors enfermé dans le château de Ktrnigstein en Saxe(*). Le roi Auguslerrut pouvoir satisfaire Charles XII et son honneur en métne temps. Il envoya des gaides pour livrer ce malheureux aux troupes suédoises; mais auparavant il envoya au gouverneur de Kwiiigstein un ordre secret de laisser échapper son prisonnier. La mauvaise fortune île Paltkul l’emporta sur le soin qu'on prenait de le sauver. Le gouverneur, sachant que Paltkul élail Irès-riehc, voulut lui faire acheter sa liberté. Le prisonnier, comptant encore sur le droit de, gens, et informé des intentions du roi Auguste, refusa de payer ce qu’il pensait devoir obtenir pour rien. Pendant cet intervalle, les gardes commandés polir saisir le prisonnier arrivèrent , et 1e livrèrent immédiatement à quatre rapitaines suédois, qui remmenèrent d'abord au quartier-général d’Allreustadl, où il demeura trois mois attaché à un poteau avec une grosse chaîne de fer. De là il fut conduit a Casimir.

u Charles XII, oubliant que Paltkul était ambassadeur du czar, et se souvenant seulement qu’il était né son sujet, ordonna au conseil de guerre de le juger avec la dernière rigueur. Il fut condamné à être rompu vif et àètre mis en quartiers. Un chapelain vint lui annoncer qu'il fallait mourir, sans lui ap-

f (rendre le genre de supplice. Alors cet lonmic, qui avait bravé la mort dam tant de batailles, se trouvant seul avec un prêtre, et son courage n'étant plus soutenu par la gloire ni par la colère, source de l'intrépidité des hommes, répandit amèrement des iarmes dans le sein du chapelain.

- Il était fiancé avec une dame saxonne, nommée madame d'Einsiedet, qui avait de la naissance, du mérite et de la beauté, et

{*) Il était devenu suspect au roi de Pologne.

L’UNIVERS

Enfin, il promit de protéger dans l’Empire la religion protestante, et de faire garantircettc paix par l’empereur, l'Angleterre et la Hollande. L’armée suédoise devait rester en Saie jusqu’à ce

qu’il avait compté d’épouser à peu près dans )« même temps qu'on le livra au supplice. Il recommanda au chapelain d’aller la trouver pour ta consoler, et de l’assurer qu’il mourait plein de tendresse pour elle. Quand on l’eut conduit au lieu du supplice, et qu’il vit les roues et les pieux dressés , il tomba. dans des convulsions de frayeur, et se rejeta dans les bras du ministre, qui l'embrassa en le couvrant de son manteau et en pleurant. Alors un officier suédois lut à haute voix un papier dans lequel étaient ces paroles :

«« On fait savoir que l’ordre très-exprès de « Sa Majesté, notre seigneur très-clément,

• est que cet homme, qui est traître à la

• patrie, soit roué et écartelé pour réj>ara- « lion de ses crimes, et pour I exemple des « autres. Que chacun se donne de garde de « la trahison et serve son roi fidèlement. »

« A ces mots de seigneur tris - dément, m Quelle clémeuce ! •» dit Pattkul , et à ceux de traître à la patrie , « Hélas ! dit-il, je l’ai trop bien servie. >* Il reçut seize coups, et souffrit le supplice le plus long et le plus affreux qu’on puisse imaginer. Ainsi |>érit l’infortuné Jean Keginold Pattkul, ambassadeur et général de l’empereur de Russie.

•« Ceux qui ne voyaient en lui qu’un sujet révolté contre sou rai disaient qu’il avait mérité la mort ; ceux qui le regardaient comme un Livonicn, né dans une province laquelle avait des privilèges à défendre, et qui se souvenaient qu’il n’était sorti de la Livonie que pour en avoir soutenu les droits, l'appelaient le martyr de la liberté de son pajs. Tons convenaient d’ailleurs que le titre d'ambassadeur du czar devait rendre sa personne sacrée. Le seul roi de Suede, élevé dans les prind|>esdu despotisme, crut n'avoir fait qu’un acte de justice, tandis que toute l'Europe condamnait sa cruauté. » Voltaire, HisL de Charles XII.

La cruauté de Chartes XII envers Pattkul imprime une tache ineffaçable à la mémoire de ce héros, et appelle un vif intérêt sur sa victime. Déjà on a oublié que Pattkul, dans sa lutte contre la Suede, était plutôt animé par un esprit de vengeance personnelle que par un véritable patriotisme; mais l’on se souviendra toujours des horribles circonstances de son injuste supplice.

que toutes ces conditions fussent remplies.

Mais pendant ces rapides et brillants succès, il arriva en Pologne ce qu'on aurait dû prévoir : le parti saxon se releva, et une armée russe s'unit aux mécontents. Forts de leur nombre, ils marchèrent contre le général suédois Mardefeld, qui avait été instruit de l'état des négociations par son maître et par Auguste, et qui néanmoins, au lieu de se replier sur Posen, attendit l’ennemi près de Kaliscli , où il fut entièrement défait(30 août). Charles alors imposa à l’électeur des conditionsplusdures encore ; et croyant avoir découvert que ce prince entamait de nouvelles né-

fjotiations avec le Danemark . le czar, 'empereur et le roi de Prusse, Il exigea que la paix fût immédiatement publiée , et forma la résolution d’épuiser la Saxe, afin de la mettre pour longtemps hors d'état de prendre part i une nouvelle guerre. Le gouvernement saxon a évalue à 100 millions les sommes prélevées par la Suède , et cette estimation ne parait pas exagérée. Ce fut Charles lui-méine qui régla la répartition des impôts et leur mode de prélèvement.

On sait que , pendant le séjour de Charles en Saxe, le duc de Marlbo* rough vint lui rendre visite, et Charles aurait pu alors s’immiscer d'une manière glorieuse dans les affaires de l'Europe occidentale; mais son opiniâtreté l'entraîna dans les déserts de la Russie. On n’ignore pas d’ailleurs que la jalousie de ses deux favoris, Piper et Rhenskjold, contribua pour beaucoup à lui suggérer sans cesse de téméraires entreprises. Pierre, de son côté, fit tout pour s’attirer le courroux du roi de Suède. Pendant son absence , il lit ravager la Pologne; et, fermement convaincu que Charles viendrait bientôt l’en chasser, il fit piller les châteaux afin de se procurer le moyen d’enibellir ceux qu'il allait construire à Moscou ; de plus, il ne négligea aucun moyen pour perpétuer la discorde en Pologne : aussitôt que la renonciation d’Auguste fut publiée , il fit proposer le prince Rakoczi , qui eut la faiblesse

SUEDE

d’envoyer un ambassadeur, et le prince Eugène de Savoie, qui se garda bien d'accepter ce dangereux présent.

Ce|jendant le cabinet ae Versailles , qui desirait proliter de la présence des armées suédoises en Allemagnc(*), s'efforcait d’amener la paix entre le czar et le roi de Suède; mais, des deux côtés, on était bien éloigné de la vouloir à des conditions raisonnables. La guerre contre la Russie fut donc résolue, et , en août 1707, les Suédois quittèrent la Saxe au nombre d'environ 44,000 hommes, dont plus de la moitié se composait de cavalerie. Les Russes évacuèrent aussitôt la Pologne , et Charles se mit à les poursuivre, en laissant à Stanislas 5,000 hommes de troupes suédoises. Il paraît que d’abord on eut l'idée de pénétrer en Finlande pour reprendre les places tombées au pouvoir de l’ennemi, et de marcher ensuite sur Moscou en passant par Pleskov;mais ce projet fut abandonné. Au commencement de l’année 1708,onpassa laVistule ; Grodno fut pris le 8 février, et la poursuite de l'armée russe entraîna le roi de Suède vers la Bérézina , qu’il passa le 17 mai; le 14 juin, il battit l’armée russe dans un camp retranché près d'Holofzie, sur le Valis. Il prit ensuite Molli lev, et, pour la première fois , le drapeau suédois llotta sur les bords du Dniépr.

Charles, qui n’avait pas de plan de campagne bien arrêté, poussa toujours en avant, et quand il fut parvenu près de Smolensk , il demanda

(*) «Après la déposition du roi Auguste, Louis XIV fit les plus grands elforls pour retenir Charles XII en Allemagne, et l'investir du rôle brillant d’un second Guslave- Adulplie. Nos ambassadeurs lui adressèrent, en cunsèqueuce, ainsi qu’au sénat de Stockholm, les propositions les plus honorables. Mais l’empereur et le duc de Malborough corrompirent le comte Piper par de grosses sommes d’argent. Le général anglais eut une entrevue secrete avec ce ministre avare, qui entraiua furtivement son maitre au parti le moins sensé. Oxenstiemavait d ailleurs nourri la jeunesse de Charles XU de préventions et de jalousies contre la Frauce. » Leoioiitey, Hist. de la Régence, t n, p. 383.

naïvement au chef de son état-major ce qu’il y avait maintenant à faire. Le seul parti raisonnable était de se replier sur lÿ Duna ; mais l'idée seule d’une retraite fit rejeter ce projet sans discussion. F.ns’approcbantde Moscou, on pouvait espérer de rallier les' nombreux mécontents que les innovations introduites par le czar u'avaient pas manqué de taire en Russie : Charles aima mieux se fier aux promesses de l’hctman des Cosaques, Mazeppa, et se dirigea vers le sud. Mazeppa, qui ne se dissimulait pas combien les réformes effectuées- par Pierre menaçaient la constitution et la liberté des Cosaques, avait résolu de s'unir aux Suédois jwur réprimer la puissance croissante de la Russie , et s’en était ménagé les moyens de longue main; mais Pierre le fit surveiller de si près , qu’il prévint presque tous ses desseins, et qu’il l'empêcha d’être d’une utilité réelle à son rival.

Charles avait envoyé à Lewenhaupt, qui était en Livonie avec 10,000 hommes, l’ordre de le rejoindre en Lithuanie. Ce général réussit, après des fatigues ext raord i nai res, à passer le D n iépr; mais Charles, au lieu ae l’attendre, se laissa pousser en avant par les conseils deRhenskjold, qui prenait peu d’intérét au sort d’un ami de Piper. Le 28 septembre , Lewenhaupt fut attaqué par l’armée russe, et, après avoir défendu le champ de bataille pendant deux jours, il fut forcé de se retirer, en détruisant tous les bagages que l'on attendait si impatiemment à l’armée du roi. Il erra pendant quelque temps, avec C000 nommes qui lui restaient, dans un pays inconnu, jusqu’à ce qu'enfin un hasard lui fit rencontrer 1 avant-garde suédoise.

Toutes les places dont Charles, à en croire les promesses de Mazeppa, devait prendre possession presque sans coup férir, étaient déjà occupées par les Russes, et les Suédois perdirent toute leur artillerie dans ces marches inutiles.

Enfin, vers la fin de l’an 1708, pendant un hiver tellement rigoureux que plus de 4000 Suédois avaient déjà succombé, on occupa Gadiatch, sur

L‘ IMVERS.

la Soula. On aurait pu y trouver des quartiers d'hiver tolérables ; mais Charles ne voulait point de repos : dès le 28 décembre, il recommença à marcher en avant, et parvint jusqu’à Roudichtchae.

« Demandez le chemin de l'Asie, » ditil au chef de son état-major, quand il fut près de Kolomak. L’oflicier tout ébahi s’efforça de lui faire comprendre que l’Asie était encore bien éloignée, et dans une direction toute différente.

« Mais Mazeppa, reprit le roi, m’a assuré que l’Asie n’était pas à une grande distance, et il faut que nous puissions dire que nous avons été en Asie. » De Budiclitchae, Charles s’étendit sur les rives de la Vorskla , et presque tous les jours avaient lieu de petits engagements avec les Russes.

Enfin le 12 mai, on commença le siège de Pultava , et cette fois ce devait être un siège régulier : on voulait suivre en tout point les préceptes de Vauban. Malheureusement celte résolution éloigna de l’armée les Cosaques qui étaient venus la rejoindre, l.es R lisses qui étaient de l’autre côté de la Vorskla, se préparant à la passer pour venir secourir la place , Charles les devança, et, dans une reconnaissance, il fut blessé au pied. " Ce n’est qu’au pied , dit-il à Lewenhaupt qui était près de lui; la balle est dans les chairs et nous la ferons extraire sans peine. » Mais la blessure était plus dangereuse qu’il ne l’avait cru lui-méme, et il se vit forcé de céder le commandement en chef a Rhenskjold.

•< [8 juillet 1709]. Dans le temps même qu’on lui mettait un appareil, il ordonna un assaut |>our le lendemain; mais à peine avait-il donné cet ordre, qu’on vint lui apprendre que toute l’armée ennemie s'avançait sur lui. 11 fallut alors prendre un autre parti.

Charles, blessé et incapable d'agir, se voyait entre le Borysthene et la rivière qui passe à Pultava , dans un pays désert, sans places de sûreté, sans munitions, vis-à-vis une armée qui lui coupait la retraite et les vivres. Dans cette extrémité, il n’assembla point de conseil de guerre, comme tant de relations l'ont débité ; mais la nuit du 7

au 8 juillet, il fit venir le feld-maréchal Renschild dans sa tente , et lui ordonna sans délibération, comme sans inquiétude, de tout disposer pour attaquer le czar le lendemain. Renschild ne contesta point, et sortit pour obéir. A la porte de la tente du roi, il rencontra le comte Piper, avec qui il était fort mal depuis long-temps, comme il arrive souvent entre le ministre et le général. Piper lui demanda s’il n’y avait rien de nouveau. « Non, » dit le général froidement , et il passa outre pour aller donner ses ordres. Dès que le comte Piper fut entré dans la tente :

« Renschild ne vous a-t-il rien appris ? » lui dit le roi. « Rien ,» répondit Piper. « Hé bien , je vous apprends donc , rerit le roi, que demain nous donnons ataille. » I.e comte Piper fut effrayé d’une résolution si désespérée; mais il savait bien qu’on ne faisait jamais changer son maître d'idée ; il ne marqua son étonnement que par son silence, et laissa Charles dormir jusqu’à la pointe du jour.

« Ce fut le 8 juillet de l’année 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultava , entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde. Charles XII, illustre par neuf années de victoires; Pierre A lexiowitz, par neuf années de peines, prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises : l’un, glorieux d’avoir donné des états; l’autre, d’avoir civilisé les siens : Charles, aimant les dangers , et ne combattant que pour la gloire; Alexiovvitz , ne tuyant point le péril, et ne faisant la guerre que pour ses intérêts : le monarque suédois, libéral par grandeur d’ame ; le Moscovite, ne donnant jamais que par quelque vue : celui-là , d’une sobriété et d’une continence sans exemple, d’un naturel magnanime , et qui n’avait été barbare qu'une fois; celui-ci, n’avant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays , aussi terrible a ses sujets qu’admirable aux étrangers, et trop adonne à des excès qui ont même abrégé ses jours : Charles avait le titre d’invincible, qu’un moment pouvait lui ôter ; les nations avaient déjà donné à

Page 1