‹ Suède et Norwége par m. Ph. Le BasChapitre 12 sur 72 · SÎ · texte numérisé non relu

SÎ

« formée dans le sénat que le prince « royal , par ordre particulier, a no- « tilie hier à tous les collèges que le « roi ne prendroit plus aucune part

• aux affaires du gouvernement, il de- « vient indispensable de rappeler aux « colleges comment le royaume doit « être gouverné selon la /orme de gou- « vernement qu’ils ont juré de main- « tenir; et en conséquence de laquelle « les seuls ordres valides, les seuls aux- « quels on doive obéir, sont ceux qui « émanent du sénat au nom de Sa Ma- «jesté, et dûment contre-signés; Sa « M a J esté avantcelte confiance en tous « ceux qui servent dans les différents « empioisdu royaume, que dans ccscir- « constances si pressantes et si dan-

• gereuscs pour la nation et la liberté,

• ils se conduiront selon la forme du « gouvernement , de manière que leur « conduite soit irréprochable envers

• Dieu, le roi et les états. »

Les principaux collèges ayant répon- . du que, comme, selon la constitution, la Suede ne pouvait pas plus être gouvernée sans roi que sans sénat, ils resteraient dans l'inaction jusqu'à la convocation des états ; et le sénat fut obligé d’en venir à la résolution qui suit ;

« Attendu que les différents collèges « ont déclaré qu’ils n'obéiraient point « aux ordres de Sa Majesté, émanés « du sénat, jusqu’à ce que les états du « royaume tussent convoqués; que la « trésorerie a refusé de faire aucun « payement , et que le général de Fer- « sen et le colonel Ehrensward ont « déclaré qu’ils ne peuvent répondre « de l’obéissance des deux régiments « en garnison dans la ville, le sénat se « trouve obligé de convoquer une as- « semblée des états pour le 19 avril « suivant. »

Dès lors le roi se rendit de nouveau au sénat; il y témoigna toute sa satisfaction de la mesure qui venait d'être prise; il ajouta qu’il était sûr de pouvoir montrer combien ses intentions avaient été pures dans tout ce qui s’était passé les jours précédents, et qu’il était pleinement convaincu que sa conduite serait approuvée dans la suite.

La France avait alors le plus grand

L’UNIVERS

intérêt à ressaisir son ancienne influence en Suède, afin que ce royaume fît une diversion en faveur des Turcs; aussi l'ambassadeur français ne négligea-t-il rien pour soutenir les chapeaux. Relativement aux mesures qu’exigeaient des circonstances si extraordinaires, il avait un avantage considérable sur les ambassadeurs de Russie et d’Angleterre : il était seul inuni d’ordres éventuels. On annonçait que dans peu il aurait à sa disposition douze millions, et que dix étaient déjà déposés à Amsterdam. En même temps les marchands suédois ouvrirent une souscription pour soutenir les partisans de la France; et, à l’ouverture de la diète, la grande majorité des nobles, du clergé et de la bourgeoisie, parut décidée en faveur du parti opposé à l’administration existante. Les chapeaux firent même nommer, dans l’ordre des paysans, un président de leur parti, en répandant, dans la nuit oui récéda l’élection, que l'intention des onnets était de déposer le roi. Fersen, l’un des plus habiles et des plus zélés partisans de la France, fut nommé maréchal de la diète, et dans le comité secret il n’y eut pas un seul bonnet.

Heureusement pour les bonnets, leurs adversaires étaient divisés en deux partis , le parti de la cour, qui tendait à rendre *e roi absolu, et le parti des vieux i.ia/teaux, qui n’avait en vue que de déposséder le ministère actuel pour se mettre à sa place, et qui ne montrait pas moins d’aversion que les bonnets pour tout changement essentiel dans la constitution. Ceux-ci avaient à leur tête le colonel Pecklin, homme du premier mérite, qui jouissaitdu plus grand crédit dans la diète, et qui ne s’attachait à un parti qu'autant que ce parti tenait aux principes dont il ne voulut jamais s’écarter.

Toutefois tous les chapeaux furent d’accord pour déposer, des le commencement de la session, les sénateurs nommés par la dernière diète, et pour rappeler ceux qu’elle avait renvoyés.

La chambre des nobles vota ensuiteune adresse au roi , pour le remercier d'a-

voir par ses résolutions énergiques amene la convocation d’une nouvelle diète.

Les ambassadeurs des puissances du nord n’eurent plus dès lors d’autre soin que d’empêcher un , changement dans la constitution de l'État, et nouèrent des intrigues avec le parti de Pecklin. Celui-ci, quelque mouvement que se donnât l’ambassadeur de France, sut empêcher une rupture avec la Russie; rupture que le cabinet de Versailles désirait aussi ardemment qu’il désirait la concentration du pouvoir entre les mains du roi. Le clergé seul se montra seul disposé à seconder les vues de la France; mais l’arriéré des subsides n’arrivant point ou ayant été dépensé sous main , le traité d’alliance proposé par cette puissance fut repoussé à la presque unanimité. Cependant les instructions données au sénat par le comité secret étaient assez conformes à la politique du cabinet de Versailles. Elles portaient que sans doute le sénat devait maintenir la Suède en bonne intelligence avec toutes les cours voisines, mais qu’il n’était pas prudent de contracter une aHiance avec aucune d’elles , et particulièrement d’entrer dans la ligue du Nord projetée depuis quelque temps par l’impératrice de Russie. Le comité, dans ces instructions, ajoutait que la France et la Porte Ottomane étaient les alliés naturels de la Suède, et rangeait aussi l’Espagne et l’Autriche parmi les puissances amies, à cause de leur union intime avec la France. Il faisait observer en outre que l’unique but de l’Angleterre , c’était d’envahir l’empire des mers, et d’augmenter son commerce aux dépens des autres nations; qu’elle ne devait donc pas être considérée comme bien intentionnée pour la Suède, depuis surtout qu’ayant eu une occasion de se lier étroitement avec ce royaume, elle n’avait pas voulu en profiter. Il concluait à ce que le sénat ne contractât aucun engagement avec la cour de Londres. On fit en même temps comprendre au ministère français que ses partisans, bien qu’il leur cilt été impossible de le satisfaire peu-

SUEDE

dant la diete, comme ils l'avaient promis, ne négligeraient aucun moyen pour mettre le royaume en état de défense , et empêcher toute diete extraordinaire à l'avenir; et i|u’on ne laisserait

fias dedonner suite au projetde changer a constitution, pourvu que les arrérages fussent payés et qu’on fournit l’argent nécessaires pour les préparatifs qu'on se disposait à faire dès que la diète serait dissoute. On adressa de semblables promesses à la Porte, et la diète fut close le 30 janvier 1770.

Le parti de la cour et de lu France ayant ainsi échoué dans les tentatives qu’il avait faites pour changer la constitution par l’intermédiaire des états eux-mêmes, prit des lors la résolution d’employer fa force. Mais l’humeur douce et pacilique d’Adolphe-Frédéric s’y opposait ; ce prince était etranger, et la nation ne pouvait avoir en lui la confiance qu’elle aurait mise dans un souverain né et élevé en Suède.

Doué de toutes les vertus de la vie privée, il n’était ni assez ambitieux pour desirer un plus grand pouvoir, ni assez entreprenant pour le conquérir. D’ailleurs ses sentiments paternels ne lui auraient jamais permis aucune démarche qui, venant a échouer, edt pu entraîner la ruine de sa famille.

Le n’avait même été qu'avec beaucoup de répugnance qu il s’etait hasardé , quelque temps avant la diète de 1770 , a abdiquer la couronne.

L’âge ajoutait encore aux dispositions naturelles qui le portaient à la tranquillité et au repos. Cependant on affectait de préparer des forces militaires pour répondre aux assurances données à la Porte, et le prince royal s’étant rendu a Paris, les partisans de la France fondèrent de grandes espérances sur l’issue de ce voyage, et sur les conférences du prince avec le duc de Choiseul. D’un autre côté, les bonnets se tenaient tranquilles, mettant leur confiance dans le résultat définitif de la dernière dicte, dans le caractère du roi, et dans l’aversion de la nation à entreprendre une guerre contre la Russie , et enfin dans le mécontentement que causaient

les’délais éternels apportés au payement des subsides français.

Telle était la situation des affaires lorsque Adolphe-Frédéric mourut, le 12 février 1771, à l'âge de Cl ans. Son fils et son successeur en reçut la nouvelle à Paris au Théâtre-Français.

GUSTAVE lit.

Quand Adolphe-Frédéric mourut, Gustave et son frère le prince Frédéric étaient depuis quelque temps à la cour de France, où ils s’étaient rendus pour se procurer les moyens de rétablir l’autorité royale en Siïède, et s’assurer l’assistance' du gouvernement français. Louis XV , malgré ses luttes contre les parlements et les dissipations de sa vie privée, ne cessa pas un seul instant de faire personnellement une sorte de diplomatie mystérieuse, qui avait scs agents particuliers et différents de ceux qu’employait le ministère des affaires étrangères.

Gustave, qui s’était attaché aux d’Aiguillon, alors en grande faveur, sut par leur intervention obtenir de traiter directement avec le roi pour tout ce qui concernait les affaires de la Suède , et surtout pourle payement des subsides que la France refusait depuis le changement survenu dans la politique suédoise en 1766. 11 y a tout lieu de croire que dans ces entrevues le jeune prince convint avec le vieux monarque de la conduite qu’il devait tenir plus tard pour anéantir l'autorité du sénat, et qui eut un si plein succès.

Le titre de roi , en donnant au négociateur une nouvelle importance, fit contre toute attente réussir la négociation principale. On assure aussi que le comte Scheffer, envoyé en France par le sénat pour complimenter lo nouveau roi , contribua beaucoup à ce résultat en venant inopinément au milieu de la nuit annoncer à Louis XV la nouvelle de la mort du roi de Suède. Louis , dit-on , parut fort affecté de cet événement, et le comte saisit ce moment pour peindre au monarque français la déplorable situation des fina'nces de la Suède et les

maux qui en résultaient; il insinua adroitement que le défaut de payement des arrérages dus par la France en était la seule cause. Dans l'étonnement où le roi se trouvait jeté , l'éloquence du comte ne manqua pas de produire son effet, et Louis promit que le lendemain il ordonnerait à ses ministres de satisfaire aux demandes des Suédois.

Ce remboursement devait procurer à la Suède une somme de quinze cent mille livres par an. Indépendamment de cette somme, des crédits considérables furent ouverts à M. de Vereennes, nommé ambassadeur à Stockholm sur la demande de Gustave. Ces crédits étaient destinés à acquitter les dépenses inséparables de la tenue d'une diète.

Cette diète aurait dil être convoquée dans les trente jours gui suivirent la mort du roi ; mais I absence du prince qui devait succéder à la couronne et la nécessité de lui laisser le temps de terminer les négociations ni l’avaient appelé en France, défièrent le sénat à remettre l'assemblée au mois de juin. Tel était du moins le prétexte de ce délai ; car le motif véritable, c’était le désir qu'avaient les bonnets de laisser aux ministres d’Angleterre et de Russie le loisir convenable pour préparer, à la faveur de l’absence du jeune roi, l’entier succès de leurs desseins. On pressentait déjà que de grands événements se préparaient, et que Gustave, comme roi né en Suède et comme héritier de la couronne, ne se contenterait pas du rôle de roi fainéant auquel avaient été condamnés des rois électifs qui avaient figuré sur le trône depuis la mort de Charles XII. Aussi tes bonnets firent de si grands efforts dans cette occasion , et furent si bien soutenus par les ministres de l’Angleterre et de la Russie, que, les élections faites, ils purent croire que la majorité leur était acquise dans les trois ordres inférieurs. Cependant le jeune roi écrivit dans les termes les plus obligeants au sénat, approuvant toutes lés mesures qu’il avait prises, et l’assurant plusieurs fois dans sa lettre qu’il en- 1

tendait gouverner selon les lois du royaume. Le lançage des partisans de la France se modelait sur celui du roi et tendait à accroître la sécurité de leurs adversaires.

Gustave en quittant Paris alla faire une visite à son oncle le roi de Prusse, auquel il donna, dit-on, les assurances les moins équivoques du désir où il était de conserver la paix avec ses voisins et de gouverner d’après les lois établies. De Berlin il se rendit dans la Poméranie suédoise, et vers la fin du mois de mai 1771 il arriva à Stockholm. Voici le portrait qu’a fait de ce prince, peu de temps après la révolution de 1772, l’auteur anglais que nous avons déjà cité plus d’une fois :

« Gustave III était âgé d’environ vingt-cinq ans lorsqu’il fut proclamé roi de Suède. Sa mère, sœur du roi de Prusse, semblait lui avoir transmis le courage et les grandes qualités de son oncle, comme il parut tenir de son père cette bonté de coeur qui rend encore chère aux Suédois la mémoire d’Adolphe-Frédéric.

« Les talents qu’il reçut de la nature, capables d'illustrer quelque rang que ce fût , semblèrent s’adapter plus particulièrement a celui qu’il devait occuper : ses qualités naturelles acquirent en se développant tout ce qu on pouvait attendre de l’éducation la mieux entendue et la mieux appropriée à une situation qui devait probablement un jour exiger qu’il les mît eu usage dans toute leur étendue.

« La douceur et la force de son éloquence, ses manières engageantes et une adresse insinuante, fui gagnaient les cœurs de ceux qui ne le voyaient qu’en public; l’étendue de ses" connaissances et la profondeur de son jugement captivaient l’admiration de ceux qui avaient occasion de l’approcher de plus près. Mais ni les uns ni les autres ne soupçonnaient encore ce génie pour la politique, cet esprit courageux et entreprenant qui Font distingué depuis. Ou s’attendait encore moins que ce prince, en employaut ce ; génie au soutien de ses intérêts parti-

SUEDE. 231

caliers, 'ne perdrait jamais de vue le bonheur de son peuple, que son courage serait toujours dirige par la prudence, et que toute sa eonauite serait caractérisée par une modération aussi touchante qu elle est rare.

« Indifférent pour les plaisirs sans en être ennemi , on le voyait goûter les amusements d’une cour , sans être dissipé, et conserver, au milieu de l'application la plus sérieuse à l’étude , l’aisance et les grâces qui font briller dans un cercle. Il s’exerçait avec un égal succès dans l'art de gouverner et de plaire, et savait tout à la fois se concilier le respect et l’affection de ses futurs sujets.

■ Sous l'apparence du patriotisme le plus désintéressé, il cachait une ambition aussi grande que ses talents, et le zèle pour le bien de scs sujets couvrait si bien scs projets contre la liberté, qu’ils devaient échapper à la péoetration la plus habile. Tel était ce prince destiné à porter un sceptre qui ne devait ni satisfaire son ambition, ni ouvrir à ses talents une carrière digne de lui , et qui , doué de toutes les qualités qui pouvaient le faire chérir dans un gouvernement populaire, devait se soumettre aux caprices d’un sénat, ou aux suggestions impérieuses d’un ministre etranger; qui, capable de gouverner les autres , ne devait point avoir de volonté ? et qui, possédant les cœurs de ses sujets, ne devait être leur roi que de nom; obligé de sc contenter de la pompe extérieure de la royauté qu’il savait dédaigner, et de se’ garder d'aspirer au pouvoir qui faisait le grand objet de ses désirs.

« Rien n’égala les démonstrations de joie de la nation à l’arrivée du roi à Stockholm , si ce n’est la toucHîmte affabilité avec laquelle il reçut tous cela qui l’approchèrent. Rien de plus propre à étendre sa popularité jusque dans les parties les plus reculées de ses États, que la conduite qu'il adopta.

« Trois Fois par semaine il donnait régulièrement audience à tous ceux qui se présentaient. Ni le rang , ni la fortune, ni le crédit n’étaient néces-

saires pour avoir accès auprès de lui.

Il sufGsait d’être opprimé ou d’avoif quelque sujet légitime de se plaindre.

11 écoutait les derniers de ses sujet* avec la dignité d’un souverain et avec la tendresse d’un père. Il entrait dans les détails les plus minutieux sur ce qui les regardait ; il s’informait de leurs affaires particulières, et paraissait prendre à leur bonheur cet intérêt qui natte tant les infortunés, et qu’on rencontre si rarement dans ceux que la supériorité du rang et de la fortune a mis hors de portée de sentir ou même de connaître les souffrances des dernières classes de la société.

« Un souverain qui descend à des soins de cette espèce ne peut manuer d’étre considéré comme le père e ses sujets. Dans la chaleur de leur reconnaissance, ils oublièrent que l'ambition pouvait avoir part à une conduite qui ne paraissait fondée que sur la plus pure bienveillance.

» En s’attachant à gagner le cœur 'de son peuple, ce prince travaillait en même temps à convaincre les principaux de la nation de son attachement sincère et inviolable à la constitution de son pays ; il se montrait satisfait de la portion de pouvoir que celte constitution lui avait laissée, et saisissait toutes les occasions de déclarer qu’il se glorifiait d’être le premier citoyen d’un peuple libre.

» Il parut donner toute son attention à éloigner la corruption et à réunir les esprits ; il disait qu’il ne voulait embrasser d’autre parti que celui de la nation, et qu’il rendrait l’obéissance la plus implicite à tout ce que la diète déciderait (*). »

Ces assurances inspiraient aux partisans de la constitution de 1720 une sécurité fatale ; peu d’esprits étaient assez pénétrants pour remarquer que le roi introduisait partout des partisans de la France, et qu’il promettait trop pour que l’on put se fier à ses promesses.

(*) Shéridan, Hisl. de la dernière révolution de Suède , trad. de l’anglais, Londres. 17*3. '

L’UNIVERS

' Peu de temps après l’arrivée du roi, on vit paraître à la courM. deVergennes, décoré du titre d’ambassadeur. Un ministre de la cour de Madrid le suivit de près. Les ministres d’Angleterre et de Russie s’en alarmèrent, et réunirent tous leurs efforts pour préparer la déposition des sénateurs dévoués au roi et à la France, et pour parvenir ainsi à la conclusion de la grande ligue du Nord.

Nous avons déjà dit que les bonnets avaient la majorité dans les trois ordres inférieurs; mais les chapeaux prévalurent dans celui des nobles, et par conséquent le maréchal de la diète fut de leur parti. On se tromperait toutefois étrangement si l’on crovait qu’à cette époque les chapeaux étaient à La dévotion du roi ; ils comptaient plutôt sur rattachement que le roi leur portait, et pour leur en donner des preuves solides, le prince fut forcé de recourir à des moyens tout à fait extraordinaires. Le premier terme du payement promis par la France échéait au mois de janvier 1772. Gustave, pressé par des besoins de toute espèce, se fit avancer par la maison de commerce qui était chargée de toucher le premier terme montant à 1,500,000 livres, une somme de 600,000 livres, bien qu’il sût que quand viendrait l’époque du payement, il se trouverait dans l'impossibilité de la remplacer, et qu’il devait s’attendreàtoute l'animadversion du sénat pour avoir ainsi détourné a son usage particulier les deniers de l'État. On n'en saurait douter , le prince, gui ne recula pas devant une négociation de ce genre , avait déjà formé le dessein de renverser les lois de son pays , qu’en attendant il cherchait à éluder.

Et pourtant rien n’était encore bien préparé pour assurer le succès de cette tentative : le nombre des amis aveuglément dévoués à Gustave était trèspetit , et il ne pouvait encore compter avec certitude ni sur l’armée ni sur îes paysans. Mais il sut tout conduire avec tant de prudence et d’habileté, qu’il trompa tous les partis, et les amena insensiblement à seconder scs desseins, tout en croyant ne travail-

ler qu’à déjouer les projets de leurs adversaires.

La diète s’assembla le 13 juin 1771.

Elle commença tomme à l'ordinaire par la vérification des pouvoirs, c’esta-dire, par l’exclusion de plusieurs députés de la minorité. L'élection du maréchal et des orateurs ayant été achevée le 19 juin, le lendemain les quatre ordres furent admis par députation à l’audience du roi , qui fit cette réponse aux députés de la noblesse :

« L’aflliction que témoigne la no- « blesse rouvre dans mon sein une « blessure que le temps seul est ea-

* pable de guérir parfaitement. Les « larmes que le peuple a répandues

* sur la tombe d'un si bon roi m’in- « vitent a imiter son exemple. Le bon- « heur du roi est si intimement lié à « celui de la patrie et de la noblesse , « que vous devez être assurés que je « ne négligerai rien de ce qui peut « contribuer au vôtre. Ma première « attention sera de maintenir les lois « et la liberté de mon peuple, de pré- » parer, de fortifier et a’augmenter » leur union. Descendu d’un gentil- « homme suédois qui mérita la rou- « ronne pour avoir éteint le feu de la « discorde et délivré son pavs des « chaînes étrangères, je ne pu fs tenir « ce sceptre à un titre plus noble ,

* ni donner de plus fortes preuves « de la droiture de mes intentions , « qu’en m’attachant à suivre scs tra- « ces. »

Le 24, le héraut du royaume, accompagné des hérauts d’armes et précède des timballcs et des trompettes royales, fit publier pour le lendemain l’ouverture des états généraux du royaume , enjoignant à tous ceux qui avaient droit de les composer de s'y rendre. Le 25 , quand les états furent assemblés dans la grande salle de leurs séances, le monarque, revêtu de ses habits royaux, accompagné de ses frères et de sa cour, s’y rendit pour en faire l'ouverture. Depuis Charles X, les souverains avaient coutume de charger le président de la chancellerie de parler pour eux à la diète; mais

SUÈDE

Gustave prononça lui-même le discours suivant:

« Tout, dans ce moment, jusqu’à la «place que j’occupe, me rappelle notre

* pande et commune perte. Lorsque « les états du royaume terminèrent «leur dernière assemblée, ils virent «dans ce palais un roi également res- « prêté et chéri, environné de sujets «fidèles et de trois Pds qui leur dispu- «taient l'avantage de lui donner les

* plus fortes preuves de leur vénéra-

■ tion et de leur amour. Au lieu de ce «spectacle imposant, vous ne vovez « aujourd’hui que trois fils privés d'un

* père chéri et plongés dans la dou- «leur, qui mêlent leurs larmes aux «vôtres, et qui sentent leurs plaies se

* rouvrir à la vue de celles dont vos « cœurs paraissent déchirés.

« Les larmes des sujets sont le plus « glorieux monument qu’on puisse éle- « ver à la mémoire d’un hon roi ; celles

* que vous répande/, aujourd’hui sont «pour moi un aiguillon qui m'anime

* encore à la vertu , et un encourage*

* nient pour mériter, à l’exemple d'un •père si sincèrement regrette, votre

* attachement et votre confiance par « la clemence et la bonté.

• Je ne vous parlerai pas ici des « changements arrivés dans le gouver-

* neinent depuis votre dernière asscm- «blée; vous en serez informés par les «pièces qui vous seront communi- « quées. Mon absence m’a empêché de « rien faire pour le bien public. Si nous « avons aujourd'hui le bonheur de voir « la paix régner au dedans et au dehors, « l’amitié et la confiance bien établies

■ avec nos voisins et les plus anciens «alliés de ce royaume, ce sont les « fruits de la prudence et de la sagesse «d’une administration pour laquelle je

■ suis bien aise de témoigner ici publi-

■ quement ina reconnaissance.

« Quant à l’objet qui vous rassemble « aujourd’hui, je ne crois pas qu’il soit « besoin de vous en parler. Vous savez ■ce que le grand changement arrivé «dans l'État exige de vous; vous con- « naissez vps droits, et c'est pour les

■ exercer que vous avez été convoqués.

* Je vous souhaite pour cela la bené-

• diction du ciel , afin que la paix et « l'union président à vos conseils, et « leur préparent un heureux succès.

« Ne et elevé parmi vqus, j'ai appris « dès ma tendre jeunesse à aimer ma «i patrie, à regarder comme mon plus « grand bonheur d’être Suédois , et « comme ma plus grande gloire d’être « le premier citoyen d’un peuple libre.

« Tous nies désirs seront remplis si les « résolutions que vous allez prendre « contribuent a affermir la félicité, la « gloire et l'indépendance de la Suède.

« Mon premier objet est de la voir « heureuse; le dernier ternie de mon « ambition est de gouverner un peuple « libre et indépendant. Ne croyez pas «que ce soient là de vaines paroles, « démenties peut-être par les mouve- « ments secrets de mon cœur; elles « sont la fidèle expression des senti- « ments de ce cœur qui brûle du plus « ardent amour pour la gloire et pour « sa patrie, d'un cœur trop sincère « pour n’être pas de lionne foi dans ses « promesses, et trop fier pour n>nn-

• quer jamais à ses engagements.

« J’ai vu plusieurs pays, j’ai tâclîé « d’en connaître les mœurs et le gou- « vernenicnt , et de m’instruire des « avantages et des désavantages de la « situation du peuple. J’ai trouvé que «ce n’est ni le pouvoir absolu, ni le « luxe, ni la magnificence, ni les tré- « sors amassés, par l’économie qui font « le bonheur des sujets, mais 1 unani- « mité et l'amour de la patrie : il ne « dépend donc que de nous d’être la « plus heureuse nation de la terre.

« Puisse cette diète être à jamais dis- « tinguée dans nos annales par le sa- « crifice de toute vue particulière, de « toute haine et de toute jalousie « personnelle au grand intérêt du bien « public! Je continuerai de mon côté, « autant qu’il dépendra de moi, à rap- « procher les esprits divisés, à réunir « les cœurs aliénés les uns des autres, « afin que cette assemblée puisse , avec « l’aide du Tout-Puissant, devenir l’é- « poque de la félicité de ce royaume. »

Ce discours, d’une éloquence sage et modérée, attendrit l’assemblée jusqu'aux larmes; mais il amena trés-

L’UNIVERS

peu de changement dans la majorité des états, et le roi, dont le principal objet était de retarder la déposition du sénat, ne négligea rien pour tenir la diète dans l’inaction, en lui suscitant sans cesse de nouvelles difficultés.

Elle avait été surtout convoquée pour délibérer sur quatre points principaux : 1° sur les funérailles du feu roi; 2* sur le couronnement de son successeur | 3“ sur la pension de la reine douairière; et 4° sur l’apanage des princes frères du roi. Ixs funérailles du feu roi ne pouvaient admettre aucun délai ; mais la cérémonie du couronnement s’y rattachait immédiatement, et l’on ne voulait pas y procéder avant d’étre tombé d’accora sur la forme de l’acte d'assurance que le roi devait signer. On était à cet égard bien éloigné de s’entendre. Les esprits s'échauffèrent de part et d'autre. Après un mois de violentes et inutiles querelles, on décida que les obsèques d’ Adolphe-Frédéric auraient lieu le 30 juillet, et le roi composa pour cette circonstance un discou rs académique , que l’évdque de Linkôpiug substitua à l’oraison funèbre d’usage.

On reprit ensuite les débats sur l’acte d’assurance. La noblesse voulait qu’il fût tel que l'avait signé le feu roi en J751 ; les trois ordres inférieurs prétendaient qu’on y fit mention des lois introduites depuis cette époque. Aux termes de la constitution , toute résolution prise par trois ordres devait avoir force de loi toutes les fois qu'il ne s’agissait point des privilèges de l’un des quatre ordres. Les nobles profitèrent ac cette clause pour entraver la décision que venaient de prendre le clergé, les bourgeois et les paysans; ils prétendirent que plusieurs des articles qu’on voulait ajoutée à l’assurance royale étaient autant d’infractions à leurs privilèges, et par conséquent exigeaient un consentement unanime des quatre ordres.

Le roi alors refusa de signer l’assurance tant que les nobles ne l’auraient pas approuvée. C’était un moyen sdr de traîner les choses en longueur, et de gaguer du temps pour préparer l’ac-

complissement de ses projets. Enfin, d’autres difficultés étant survenues, la diète devint entièrement inactive, et toutes ses opérations furent suspendues pendant huit mois, au bout desquels la question de l’assurance fut enfin réglée, grdee à la modération de quelques chefs des chapeaux. Le roi signa, en protestant qu’il n’avait d’autre désir que la réuuion des différents partis et le bien du royaume.

Cependant ce délai avait été assez long pour convaincre le peuple des vices du gouvernement et de l’inlluence u’exerçaient les puissances étrangères ans les affaires de la Suède. Le roi eu avait aussi profité pour faire valoir la sagesse, le désintéressement et le patriotisme qui l’avaient porté si souvent à offrir sa médiation pour terminer les continuelles divisions de la diète. Le parti de Gustave n’avait également rien épargné pour exciter de plus en plus la jalousie qui existait entre les quatre ordres, et pour amener une rupture ouverte entre eux.

Quelques émissaires s’étaient répandus clans les différentes provinces du royaume pour exciter le mécontentement des habitants, pour les détacher de la constitution et les engager à lever l’étendard de la révolte. Les débats relatifsà l’assurance royale terminés, on s’occupa avec plus d'acharnement que jamais du renouvellement du sénat.

Le comité secret, choisi dans l’ordre des bourgeois, accusa les sénateurs d’avoir abusé de la confiance des états; en conséquence, les trois ordres inférieurs décidèrent qu’il fallait les déposer tous , et le roi ht si bien manœuvrer ses amis, que l’ordre des nobles y consentit et que la résolution passa à l’unanimité. Ainsi les bonnets triomphèrent complètement, et des lors la révolution devint inévitable.

La cour vit avec joie l'administration des affaires pass<T pour un temps entre les mains des bonnets, espérant que l’abaissement dans lequel se trouveraient les chapeaux changerait les opinions de ceux d’entre eux qui s’étaient déclarés les défenseurs zélés de la constitution présente, et que, sq

S U KDE. 235

Voyant exclus du pouvoir, des charges rt des dignités, avec la perspective d’être opprimés et maltraités par un parti dont ils avaient, en 1756, fait monter les chefs sur l’échafaud, ils chercheraient un refuge auprès du roi et l'aideraient à faire réussir le plan çu’il avait formé.

L'effet répondit à cette attente; les craintes que les chapeaux ressentirent pour eux-mêmes firent ou hlier à ce pa rti i intérêt qu’il avait pris jusqu’alors au maintien de la constitution; le plus grand nombre d’entre eux firent secrètement assurer le roi qu’ils le soutiend raient dans tout ce qu’il voudrait entreprendre, tandis que ceux qui s’étaient déclarés publiquement avec le plus de chaleur contre l’autorité royale quittèrent Stockholm et se retirèrent dans leurs terres.

Du nombre de ces derniers était le fcld-maréchal comte de Fersen, un des chefs les plus habiles du parti des chapeaux, et qui, bien que zélé partisan de la France, s’était toujours déclaré ardent défenseur de la constitution établie. L’absence de ce seigneur, qui était en même temps colonel des gardes, fut l’une des circonstances qui favorisèrent le plus Gustave.

Après la déposition de l’ancien sénat, il fallut s'occuper d'en composer un nouveau. Les formalités usitées à ect égard permettaient au roi de différer cette nomination tant qu’il le jugeait convenable, et de suspendre pendant cet intervalle les opérations de la dicte. Il sut profiter de cette circonstanceavec beaucoup d’adresse, et s’empressa de rassembler à Stockholm, »us les ordres du lieutenant-colonel de Sprengporten , un corps d’environ cent cinquante officiers, sous prétexte de les exercer à des manoeuvres militaires, mais dans le fait afin de s’environner d’une espèce de garde noble.

Il gagna bientôt la confiance de ces jeunes officiers, qui tous témoignèrent le zèle le plus ardent pour ses intérêts.

Dans \e même temps survint une disette de blé dans tout le royaume.

Le parti de la cour s'empressa" de répandre parmi le peuple que le renché-

rissement des grains devait être attribué à l’imprudence et à l’incurie des états. Les membres de la diète répondirent vainement qu'ils avaient envoyé une quantité considérable de blé aux gouverneurs des différentes provinces. Les gouverneurs avaient été gagnés par la cour, et, sous différents

firêtextes, retinrent dans les magasins es grains destinés à soulager la misère générale. Cette ruse réussit complètement; le peuple, exaspéré contre lé gouvernement , éclata ae tout côté en murmures, et le mécontentement devint général. On ne se contenta pas de préparer la nation à un changement, on le lui fit désirer, et dans toutes les rovinces on l'excita à marcher sur tockbolni pour venirexposer ses griefs au pied du trône.

Enfin , le parti du roi leva tout à fait le masque; les courtisans répandirent dans tous les endroits publics de la capitale des libelles contre le gouvernement, dans lesquels on provoquait les citoyens à la révolte. Les bonnets s’alarmèrent, et voulurent s’adresser au comité secret pour qu’il prit les mesures nécessaires et mit l’autorité à l’abri de toute surprise; mais le maréchal de la diète, entièrement dévoué au roi , refusa de convoquer le comité, et ajourna ainsi une démarche qui demandait la plus grande célérité. Lorsqu’rnfin le comité s’assembla, il envoya ordre aux régiments d’Upland et de Sudermanie de se tenir prêts à marcher sur Stockholm. Le colonel dé Sprengporten, dont les bonnets se défiaient plus que detout autre, reçut l’injonction de se rendrejmmédiatementen Finlande pour y prévenir une rébellion que l’on disait menaçante. Le général Rudbeck, gouverneur de Stockholm, l’homme de confiance du nouveau sénat qui venait d'être institué, fut dépêche vers la Scanie, pour tranquilliser les esprits et pour surveiller les démarches des émissaires de la cour; et le général Pecklin, le plus habile et le plus hardi des chefs du parti des bonnets, fut chargé de veiller, pendant l’absence du gouverneur, à la sûreté de la capitale,"

L’UNIVERS

! Toutes ces précautions inquiétaient le parti du roi ; Gustave seul était tranquille; il pouvait compter sur la plus rande partie de la garnison de Stockolm, et ne craignait rien pour sa personne. Cependant, pour faire réussir l’entreprise projetée, il était nécessaire de s’assurer aussi des régiments qui se trouvaient dans les provinces. Les frères du roi , sous différents prétextes , firent plusieurs tournées dans la Scanie et dans l’Ostrogothie , et réussirent à gagner les troupes. Mais il fallait trouver un prétexte pour les rassembler; la loi n’accordait pas aux princes le droit de leur donner des ordres, et les officiers, en leur obéissant, pouvaient être considérés comme coupables du crime de haute trahison. 11 fallait donc trouver un moyen qui pilt les justifier aux veux des états. Voici celui qu'on imagina. A un jour fixé, le 1er août 1772, le capitaine Hellichius , commandant de Christianstadt, publia le manifeste suivant :

« Afin d’instruire les citoyens du «véritable motif des mcsures’qui ont « été prises pour mettre cette ville et « la forteresse en état de défense et « pour y établir une garde suffisante, « on déclare , par ce manifeste , qu'on « a été forcé à cette démarche, parce « que des gcus, par ruse et par vio- «lence, et aux dépens des lois et du

• peuple, ont osé porter injustement « le nom d’états du royaume de Suède.

« Ils ont exercé un pouvoir tvranni- «que; ils se sont écartés des lois du « royaume et ils ont outragé la justice; « ils' ont exclu l'honnéteté de leurs ac- « tions et favorisé des vues étrangères. « En se livrant à ces excès, ils n’ont « pris aucune précaution pour prévenir « la disette de crains, et la nusère qui « opprime et afflige la plus grande par- « tie du royaume; ils n'ont pris au- « cunes mesures pour procurer les res- « sources nécessaires , et pour favoriser « le commerce et la circulation de l’ar- « gent. Les forteresses n’ont point été « réparées et sont restées sans défense. « Le royaume est sur le penchant de « sa ruine; il n’y a aucune sûreté ni

• pour l’État en général ni pour les

«particuliers. La réputation, l’hon- « neur et les biens des citoyens sont en « danger. On a porté les plus violentes « atteintes au pouvoir juste et légitime « du roi; l’obéissance, les devoirs, les « égards même dus à Sa Majesté, tout « a été violé.

« Dans cette circonstance, la garni- « son de cette ville et de cette forte- « resse considérant que cette manière « de gouverner tend au pouvoir illi- « mité, auquel tout citoven est obligé « de s’opposer en vertu de son serment « et de ses engagements envers la pa- « trie, refuse de déférer et d’obéir aux « soi-disant états; elle regarde et dé- « clare tout ce qu’ils ont fait comme « nul et non avenu; et pour porter re- « méfie à tant de maux , elle est déter- « minée à persister dans le parti qu’elle « a pris de ne mettre bas les armes « que lorsque l’État sera rentré dans « la forme qu'il doit avoir.

« Braves Suédois, l'ouvrage est enfin « commencé ! rappelez-vous vos obli- « gâtions envers le roi et la patrie; « donnez des preuves de votre zèle « chacun dans l'état qu’il occupe; unis- « sez-vousà nous : c’est le seul moyen « qui nous reste pour sauver le royaume «de sa chute, et peut-être du joug « étranger dont nous sommes mena- « cés. Nous protestons devant Dieu et « à la face ae toute la terre que nos « intentions sont pures; elles tendent « uniquement au bien de la patrie et à « rendre à Dieu ce qui est à Dieu , et au « roi ce qui est au roi. »

Lorsque Ilcllichius crut que le manifeste avait produit l’effet désiré, il excita la garnison à se révolter, fit fermer les portes de la forteresse et la mit en état de défense; ensuite il en donna secrètement avis au prince Charles , qui , sous le prétexte spécieux d’apaiser cette révolte, engagea les officiers des environs à rassembler leurs soldats et h se mettre sous ses ordres , de sorte que tout d’un coup il parut à la tête de cinq régiments.

Comme les troupes ignoraient entièrement ce qui se passait à Stockholm, il ne fut pas difficile de leur faire croire qu’on voulait renverser la

SUÈDE

constitution, abolir la royauté et établir un gouvernement aristocratique sous la protection de la Russie, contre laquelle les Suédois avaient eu de tout' temps la plus vive antipathie.

Le général Rudbeck dans sa tournée arriva devant Christianstadt, et, trouvant les portes fermées, courut à Stockholm pour avertir les états de ce qui se passait. Le sénat aussitôt envoya deux régiments de cavalerie investir Christianstadt , et intima aux princes l’ordre de revenir sur-lechamp. On supplia le roi de ne pas quitter sa capitale, etl’on fit marcher sur Stockholm deux régiments provinciaux. Le roi, à la nouvelle de la révolte, affecta une grande surprise; il feignit d’approuver sincèrement les mesures prises par le sénat, et alla môme jusqu’à accompagner les patrouilles de ta cavalerie bourgeoise chargée de garder Stockholm pendant la nuit ; il voulait, disait-il, veiller lui-même à la silreté de la capitale. C’était se ménager le moyen de gagner les bourgeois, et il y parvint tellement, qu’au moment décisif ils se déclarèrent tous pour lui.

Enfin la lettre du prince Charles, ui devait décider le roi à agir, arriva eux jours après la nouvelle de la révolte. Il lui apprenait qu’il se trouvait à la tête de cinq régiments. Le roi transmit aussitôt cette lettre au sénat, en l’engageant à confirmer le prince dans le commandement, comme il en témoignait le vif désir, tout en protestant de son attachement inviolable pour la liberté. Le sénat n’eut garde d’accéder à ce désir, et nomma un sénateur pour remplacer le prince. Dès lors tout délai pouvait devenir funeste au roi. 11 envoya des émissaires dans tous les quartiers de la ville, pour gagner la garnison , rassembla autour de sa personne les.ofliciers qu'il savait lui étredévoués,et se promenant aveecette escorte dans les rues principales, il s’entretenait familièrement avec tous ceux qu’il rencontrait. Les sénateurs furent avertis de la fermentation qui se manifestait dans La ville; mais les uns, pleins de coufiauce dans les mesures

qui avaient été prises, se livraient à une sécurité inconvenable, tandisque les autres , et c’était le plus grand nombre, se laissaient intimider par la popularité du roi. On résolut donc d’attendre l’arrivée des régiments qui n’étaient plus qu’à une journée de la ville. I.e roi n’err pressa que plus vivement l’exécution de son plan; six personnes à peine dans tout le royaume étaient initiées à son secret, Il ne pouvait donc prendre conseil que de lui-même; mais il montra dans cette occasion une présence d’esprit et une habileté dignes d’une meilleure cause.

Le 19 août 1772, trois jours après l’arrivée de Rudbeck, il résolut de porter le coup décisif. Avant dix heures du matin il était à cheval, entouré de ses officiers , et commença par s’assurer du parc d’artillerie, fl y fit appeler le comte de Hessenstêin , fils naturel du roi Frédéric, le nomma commandant de la garnison et l’invita à lui prêter serment. Le comte pour toute réponse mit son épée aux pieds du roi et se constitua prisonnier (*).

(*);La conduite de cet officier a élé interprétée dedlflrren!esmanières:qtielqiies personne» ont pretrndu que les bonnets lui avaient fait env isager l’espoir d’obtenir la couronne si le roi échouait dans son entreprise ; mais la vanité connue du comte a pu seule donner lieu à cette supposition; car la rapidité des événements rendait toute négociation de ce genre preque impossible. Toici, du reste, la lettre que le comte écrivit au roi après la première séance des états; elle donnerait plutôt lieu de croire que le dépit de ne pas avoir été initie dans les plans de Gustave fut seul le motif du refus de Hessensteiu.

Siaa,

- I.es bontés dont V. M. m’a toujours ho-

• noré m’avaient pénétré de la plus vive reconnaissance, et me plongent dansée mo- « ment dans le plus grand désespoir. J'ai été

• obligé. Sire, de vous désobéir, parce que «j'ai cru que les états ne pouvaient lever le « serment que je leur avais fait , et parce que

• je ne voulais pas servir d'instrument au

• pouvoir arbitraire que j'ai en horreur, et

• que je Clos ai s devoir être une suite de

• cette révolution. Vous »vc* eu, Sire, ce

L’UNIVERS

En traversant la ville , le roi redoubla de politesse et de familiarité envers tous ceux qu’il rencontra, et il rentra au château au moment où la arde montante venait de relever celle u jour précédent. 11 lit alors entrer les officiers des deux gardes dans le palais, et leur adressant la parole avec cette éloquence qui lui fut si utile , il leur dit que sa vie était en danger, leur retraça , dans les ternies les plus énergiques , le triste état où se trouvait le royaume, leur rappela l’esclavage sous lequel la nation gémissait par suite de l'influence étrangère, les dissensions qui régnaient dans les états et qui avaient prolongé la diète durant quatorze mois; il protesta qu’il n’avait d'autre but que de remédier à ces désordres, de bannir la corruption, de rétablir la liberté et de faire revivre l’ancien éclat du nom suédois , terni depuis longtemps par une vénalité honteuse. Puis, afiirmant dans les termes les plus énergiques qu’il renonçait à tout pouvoir absolu , il termina èn ces termes: « Je suis obligé de dé- « fendre ma propre liberté et celle du « royaume contre l'aristocratie qui ■ nous opprime. Voulez-vous m’être

«pouvoir arbitraire pendant deux jours; « mais vous venez de rendre la liberté à la « nation, action qui n'a presque point d'cicnt- « pic et que je ne pouvais prévoir, malgré

• l'opinion que j’ai toujours eue de vos grau-

• des qualités. C’est donc en bonne cons-

• cicnre que je reporte mon hommage aux «pieds de V. M.; mais, Sire, permettez

• qu'apràs avoir pat lé à ntou roi je m'adresse « à mou ami : ce terme de la part d’un sujet « ne duit pas choquer les oreilles de Gus- « lave. Vous avez outragé mon cœur; un » mot m’eût fait voler à vos cotés; il y a eu « un complot contre votre personne et vous « ne me l’avez pas dit..... Il ne me reste plus

• que de remettre mon emploi. La plume me

« tombe des mains »

Aussitôt que Gustave eut reçu cette lettre, il se rendit auprès du comte et lui présenta son é|>èe. M.de Hessetisteiu fut dans la suite un des plus chauds partisans du roi et revêtu des fonctions les plus distinguées. Pendant plusieurs années il administra, comme gouverneur général , la Poméranie suédoise,

« fidèles comme vos ancêtres l’ont été « à Gustave Vasa et à Gustave-Adol- « plie? Alors je risquerai ma vie pour « votre bien et pour celui de ma pa- « trie ! »

Les officiers, qui pour la plupart étaient des jeunes gens attachés à sa personne, et qui peut-être ne pénétraient point ses intentions, lui prêtèrent avec enthousiasme serment de fidélité, et promirent de le suivre partout où il voudrait les conduire. Trois d’entre eux cependant refusèrent. L’un d’eux, Frédéric Cederstrom, capitaine d’une compagnie des gardes, allégua le serment qu’il avait prêté aux états. « Sou- «gez, lui dit Gustave, à ce que vous « allez faire. — J’y songe, lui répondit « le loyal officier , et ce que je pense « aujourd’hui , je le penserai demain.

« Si j’étais capable de violer le serti ment par lequel j’ai promis fidélité « aux états, je serais également ca- « pable de manquer à celui qu’exige «de moi Votre Majesté.» Gustave, ébranlé par cette réponse noble et courageuse, voulut rendre à Cederstrom son épée, sans insister sur le serment; mais Cederstrom demeura ferme dans sa généreuse résolution.

Cependant les soldats semblaient irrésolus et inquiets, et Gustave, surpris de leur attitude, hésita un instant. Sa position était critique; mais un sergent décida tout en s’écriant:

«Tout ira bien, vive Gustave! » Le roi répliqua sans perdre un instant: « Allons, je m'abandonne à la fortune. »

Puis s’avançant vers les troupes, il leur tint à peu près le même discours qu’il venait d'adresser aux officiers, et il eut le même succès. Vue seule voix cria non! mais on n’y fit pas attention. Cependant, tandis que les officiers rassemblaient le régiment des ardes et celui d’artillerie, on répauit le bruit que le roi avait été arrêté. A cette nouvelle , la populace courut en foule au château, et témoigna par les plus vives acclamations sa satisfaction de le voir en liberté.

Les sénateurs assemblés en conseil entendant ce bruit et voyant par les fenêtres ce qui se passait, desccndi-

SUÈDE

rent pour en apprendre la cause; trente-six grenadiers, la baïonnette au bout du fusil , les tirent rétrograder et les enfermèrent à clef. On les fit ensuite passer dans différents appartements du château , d'où iis ne sortirent que trois jours après , le roi ne jugeant pas à propos qu’ils assistassent à la nouvelle assemblée des états ; cependant on ne les laissa manquer de rien, et Gustave eut même 1 attention de faire assurer à leurs épouses et à leurs familles qu’il ne leur arriverait aucun mal. En même temps, le général Rudbeck et tous les chefs du parti des bonnets furent arrêtes, sans qu’aucun d'eux fît la moindre résistance ou proférât la plus légère plainte. Alors Gustave remonta à cheval , suivi de tous les ofliciers l’épée à la main, d’un détachement de soldats et d'une populace nombreuse ; il visita les differents corps de la garnison et leur fit prêter serment. Il répétait partout qu’il n’avait d’autre dessein que de les défendre et de sauver la patrie, ajoutant que s’ils n’avaient pas de confiance en lui , il se désisterait de son entreprise et déposerait la couronne. Mais partout on se jeta à ses genoux et on le supplia les larmes aux yeux de ne point abandonner son peuple.

Dans l’espace d’une heure toute la garnison de Stockholm avait prêté serment. Gustave ordonna qu’on lui distribuât des cartouches, et fit poster des pièces de canon aux portes du palais , sur les ponts et dans tous les endroits importants. Personne ne pouvait sortir de la ville sans une autorisation signée de la main du roi. Un officier d’ordonnance porta aux régiments que le sénat avait fait marcher sur Stockholm l’ordre de regagner leurs quartiers, et comme ils ignoraient absolument ce qui venait de se passer dans la ville, ils obéirent sans difficulté.

« Ainsi, s’écrie Shéridan, le roi qui s'était levé le matin , le prince le plus limité de l’Europe, se rendit dans l'espace de deux heures non moins absolu a Stockholm que le monarque français

l'est à Versailles (*), ou le Grand Seigneur à Constantinople. Le peuple vit avec la plus grande satisfaction le pouvoir d'une aristocratie dont il avait éprouvé toute l’insolence, transféré à un roi qui possédait son amour et son affection . Le parti des chapeaux, transporté de la chute de ses adversaires , parut oublier dans l'ivresse de sa joie ue le renversement du parti opposé tait en même temps celui de la constitution. Ils virent avec un délire insensé le pouvoir arraché des mains de leurs rivaux, sans songer qu’ils ne gagnaient rien à un événement dont le roi seul recueillerait tout l'avantage ! »

Gustave continua à parcourir la ville durant tout le reste de la journée, et même la nuitsuivante(**); sa suite deve-

("} Le traducteur français de Shéridan a substitue au roi de Fiance et à Versailles le roi de Prusse et Berlin. Ce ne sont pas les seules variantes qu’il se soit permises.

(**) Dans la soirée même du 19, Gustave fil prier les ministres étrangers de se rendre près de lui, et il les reçut vers sept heures. « C'est pour votre siirele, leur dit-il en fran- "çais, ou plutôt pour votre tranquillité, «Messieurs, que je vous ni priés de vous • rendre ici. J'aurais été nu désespoir qu’il « vous fut arrivé quelque chose de désagréa- « hle, et le trouble d’un pareil moment no « me permettait pas de répondre des evéne- «meuls. Je ue vous dis rien de ce qui se « passe : il y a longtemps que vous avez dû «le prévoir; j’y ai été forcé, et les circons- « tances me justihcrOut assez. Ce que je no « veux pas vous laisser ignorer un instant, et « ce que je vous prie de mander à vos cours, « c’est que ceci ne change en rien mes dis- « positions pacifiques, et que je cultiverai « avec soin l'amitié et la lionne harmonie .< avec mes voisins et mes alliés. » Cette version du discours de Gustave est donnée par M. d’Aguila, qui a vécu en Suède sous le règne de Gustave III, dont il a écrit l’histuire; mais M. Jean Cohen, dans l’histoire de la révolution de 177a, qu’il a insérée dans une excellente traduction de l’ouvrage de Brown, intitulé 1rs Cours du Nord, en présente une autre qui diffère un peu par la forme, et qui contient de plus la phrase suivante : ■ Il dépend encore de vous, ou de re- « tourner daus vos hôteb ou de rester au

L'UNIVERS

naitde plus en plus nombreuse, et tous les citoyens s’attachaient un mouchoir au bras gauche : c’était le siçne de ralliement que le roi avait indiqué pour reconnaître ses amis. Les magistrats de la municipalité et tous les corps constitués prêtèrent ensuite serment; mais Gustave, connaissant le caractère religieux du peuple, ne crut pas inutile de le faire prêter au peuple en masse. Une foule innombrable se rassembla deux jours après la révolution dans une très-grande place. Le roi y parut à cheval l’épée à la main. Il prononça un discours très-pathétique d’une voix si claire et si distincte que personne n’en perdit un seul mot. Suivant son habitude, il déclara qu’il n’avait d’autre intention que de rendre la tranquillité à sa patrie, de faire renaître

■ château , où je tâcherai de vous donner des a logements convenables. »

«A ce discours,» dit M. Cohcu, qui parait avoir eu à sa disposition des papiers provenant de l'ambassade de M. de Vergennes, « • ce discours, le désespoir et les pas- « sions les plus violentes se peignirent sur « les traits des ministres de Russie, d'Angle- « terre et de Danemark; pas un d'eux ne « répondit un seul mot aux choses obligean- « tes que le roi venait de leur dire (la Russie «avait garanti, en 1743, la constitution «de 1720); l’ambassadeur de France lui fit «seul les remerciments convenables; le mi- « nistre d'Angleterre n'ouvrit la bouche que ** pour demander le passe-port d’un courrier «qu’il voulait expédier à sa cour. Le roi « s’excusa 1res- obligea ni ment d'être obligé de « le lui refuser jusqu 'air motner-'. où la sûreté « rétablie lui permettrait d’ouvrir les portes «de la capitale. Ou a lieu de croire (c'est «toujours M. Cohen qui parle (*)) que ces « ministres voulurent exciter quelques mou- « vements dans la nuit du 19 au ao : on « tenta de corrompre les gens de l'amirauté; « mais ib furent inexorables. Les banquiers, «qui servaient les ministres de Russie et «d’Angleterre, se donnèrent beaucoup de « soins pojtr trouver de l’argent; mais le roi « fil mettre le premier aux arrêts dans sa « maison , où quatre hommes le gardèrent ; le «second sc sauva pour éviter le même « sort. *•

(*) Aucnn autr? aolfor n« fait la plus li'jèr* muitiou de celle orcouiUince grave.

la liberté éteinte, et de remettre en vigueur les anciennes lois telles qu’elles existaient avant l’année 16H0. "Je re-

• nonce, dit-il, à toute idée de sou- « verainetc, de pouvoir absolu, met- « tant nia principale gloire à me regar-

• der comme le premier citoyen d’un « peuple véritablement libre. » Il fut interrompu par de vives acclamations.

L’éloquence de son discours et les belles phrases de renonciation à la souveraineté et de bonheur du peuple, prononcées dans la langue du pays, qu’aucun roi n'avait plus parlée depuis Charles XII, arrachèrent des larmes de joie à la multitude assemblée. F.n même temps, des hérauts proclamèrent dans tous les quartiers de la ville une assemblée des états pour le lendemain, déclarant traîtres à la patrie tous les membres qui ne s’y rendraient point. Gustave y parut dans tout l’écfat de la royauté , entouré de ses gardes , et tenant en main le sceptre d’argent de Gustave-Adolphe. Il prononça le discours suivant:

« Pénétré de la plus vive douleur à « la vue de la situation malheureuse de « la patrie, je nie trouve obligé d’ex- « poser au grand jour des vérités « amères. Lorsque fe royaume est à « deux doigts de sa perte vous ne de- « vez pas être surpris si je ne vous « reçois pas avec les mêmes sentiments » de joie dont mon cccur était rempli

* lorsque vous vous assembliez devînt « le trône. Je n’ai pas à me reprocher « de vous avoir jamais rien déguisé.

* Deux fois je vous ai parlé avec la « franchise qu’exigeait ma dignité, et « avec la sincérité que l'honneur ins- « pire. La même sincérité, la même « franchise vont me guider dans ce dis- « cours. Il faut vous rappeler le passé « pour porter remède au présent.

« C’est une vérité bien triste , mais « généralement reconnue, que la haine » et la discorde ont déchiré le royaume. « Depuis longtemps la nation est en . proie aux dissensions de deux partis « qui en ont fait, pour ainsi dire, deux « peuples distincts, mais conspirant « ensemble à la ruine de la patrie. La « division a produit la haine; la haine

SUÈDE. | 341

a inspiré la vengeance ; la vengeance a excité la persécution : de là , ces nouvelles, ces fréquentes révolutions.

« Ces secousses , produites par un petit nombre de personnes, ont ébranlé le royaume. L’un et l’autre parti ont fait couler des flots de sang, et le peuple a été la victime d’une désunion qui ne l’intéressait que par les malheurs qu'elle a entraînés après elle , et dont il est accablé le premier. L’unique but de ceux qui dominaient était d'affermir leur pouvoir. Tout devait s’y rapporter, souvent aux dépens des citoyens, et toujours au détriment de l’État. La loi était-elle claire, ils en altéraient le texte; était-elle évidemment contraire à leurs vues, ils la détruisaient entièrement. Rien n’était sacré pour des hommes guidés par la haine et la vengeance. La licence, enfin, a été portée si loin, que c’était une opinion presque généralement reçue, que la pluralité des suffrages ‘ était au-dessus des lois , et qu’elle n’avait d’autres bornes que celles qu’on y voulait mettre.

« C’est ainsi que la liberté , le droit le plus noble de l'humanité , a été changée en un despotisme aristocratique dans la main du parti dominant, qui était bientôt terrassé par le parti opposé , lequel était subjugué lui-méme par un petit nombre de particuliers. On tremblait aux approches d'une diète. Au lieu de penser aux moyens les plus propres pour diriger les affaires du royaume , toute l’attention d’un parti "se portait à s’assurer une pluralité de voix qui pût le garantir de la supériorité et ae la violence de l’autre ; si la situation intérieure du royaume était périlleuse, combien ne devait-elle pas être humiliante au dehors? J’ai honte de le dire. Né Suédois et roi de Suède, il devrait m’être impossible de croire que des vues étrangères aient pu entrer dans le cœur d’un Suédois, encore moins que leur influence ait été préparée par les moyens les plus vils et les plus bas.

16* Livraison. (Sdbde.)

«Vous m’entendez, et ma rougeur « suffit pour vous faire sentir à quel « degré d’ignominie ces dissensions « ont réduit le royaume.

« C’est dans cette funeste situation « que j'ai trouvé l'État, lorsque, par les « décrets de la Providence, j?ai été élevé « au trône; vous savez que je n’ai rien « épargné pour vous réunir ; j’ai tou-

• jours insisté, lorsque je vous ai parlé « comme votre roi , et dans d’autres oc- « casions, sur l’union nécessaire entre « vous et sur l’obéissance aux lois. J’ai « sacrifié tout ce qui pouvait me tou- « cher personnellement , tout ce qui « peut être cher à un roi. Je ne me suis « refusé à aucun engagement, a au- « cune démarche, quelque pénible « qu'elle fût , pour parvenir à un but

• si salutaire à la nation. S'il y a « quelqu’un parmi vous qui ose nier « cette vérité, qu’il se lève hardiment « et qu’il dépose contre moi.

En prononçant ces mots, Gustave se leva et regarda fièrement l'assemblée. Tous , honteux et confus , gardèrent le silence. Gustave, après avoir quelque temps joui de ce spectacle, continua en ces termes :

«J’espérais que mes efforts rom- « praient les liens que l’or étranger, les «naines mutuelles, la licence, vou- « laient vous imposer ; que l’exemple « des autres nations serait pour vous « un avertissement menaçant. Tout « a été inutile. Tantôt vous avez été « séduits par vos chefs, tantôt vous « avez été entraînés par votre propre « vengeance. Toutes les barrières ont «été renversées, toutes les conven- « tions enfreintes , toutes les promesses « oubliées. La licence a franchi toutes « les digues, les plus grands efforts « n’ont pu la réprimer : les citoyens « les plus vertueux et les plus éclairés

• ont été sacrifiés ; d’anciens officiers, « recommandables par leur zèle et leur « fidélité , ont été déshonorés ; des « corps entiers de magistrats déposés.

« Le peuple même , oui , le peuple a « été foulé , sa voix étouffée , ses plain- « tes traitées de sédition , et la liberté > a dégénéré en un joug aristocrati- « que , odieux à tout citoyen suédois.

L’UNIVERS

« Le Tout-Puissant a manifesté sa colère contre l’injustice de ceux qui avaient usurpé la domination. La terre a ferme son sein ; elle a refusé ses dons. La cherté , la famine ont répandu la calamité dans tout le pays, et vous, bien loin de recourir aux remèdes dans le temps que je vous en pressais, vous ne pensiez qu’à satisfaire vos vengeances particulières, tandis que vous deviez voler au secours de ceux qui vous avaient confié leurs intérêts. Lorsque la nécessité vous a forcés , enfin , à prendre des mesures pour secourir un peuple malheureux , le remède est venu trop tard. C'est ainsi que vous avez prolongé pendant une année entière une diète onéreuse à l’État, et que, faisant tout pour vous, vous n’avez rien fait pour la nation. Mes représentations ayant été inutiles, mes efforts superflus, j’ai gémi sur le sort de ma chere patrie , j’ai attendu dans le silence ce que la nation penserait de la conduite de ses députés tant envers moi qu’ envers elle-même.

Une partie de cette nation a porté patiemment le joug en soupirant , ne sachant où trouver du secours contre tant de maux , et quel parti elle devait prendre pour sauver la patrie. Le désespoir a éclaté dans un coin du royaume, et l’on y a pris les armes.

«Danscettecirconstanceleroyaume, la vraie liberté, et la sûreté publique, sans parler de ma propre vie, étaient exposés au plus grand danger. Je n'ai trouvé, après l’assistance du Très-Haut, d’autre remède à nos maux ue celui de recourir aux moyens ont toutes les nations courageuses se sont servies , et que la Suède ellemême mit autrefois en usage lorsque , sous les drapeaux de Gustave Vasa, elle brisa le joug de la tyrannie et de l’oppression, liieu a béni mon entreprise. J’ai vu tout à coup se ranimer dans l’esprit de mes peuples ce scie pour la patrie qui enflamma Engelbrecht et Gustave-Ericson. Tout a heureusement réussi. J’ai sauvé ma personne et le royaume, sans qu’au-

« cun de mes sujets ait essuyé le « moindre préjudice.

« Vous êtes dans l’erreur si vous « me supposez d’autres vues que de « faire régner la liberté et les lois. J’ai « promis de gouverner un peuple libre;

« cette promesse est d’autant plus sa- « crée qu’elle était volontaire; et ce qui « arrive aujourd’hui ne me fera point « désister a une résolution qui n'est « pas fondée sur la nécessité, mais sur « ma conviction intime. Loin de por- « ter atteinte à la liberté, je ne veux « qu’abolir la licence et substituer h « l’arbitraire, qui jusqu’ici a gouverné « le royaune, une forme de gouverne- « ment sage et régulière, telle que la « prescrivent les anciennes lois c le «Suède, et telle qu’elle était établie « sous nos glorieux prédécesseurs.

« La seule lin que je me suis*pro- « posée, c’est de rétablir une vraie li- « nerté : elle seule, mes chers sujets,

« peut vous rendre heureux. Les lois «étant immuables, vos propriétés en « seront plus assurées, l’industrie hon- « nète n’aura plus aucune entrave ,

« l’administration de la justice sera « impartiale, le bon ordre régnera dans « les villes et dans les campagnes , tout « concourra à l'augmentation de l’opu- « lence générale, chacun jouira de la « sienne sans trouble; enfin, nous ver- « rons renaître une piété pure, dégagée « de toute hypocrisie et de toute su- « perstition.’

« Pour parvenir à ce bonheur, il faut «que le royaume soit gouverné par « une loi invariable', dont la lettre « claire et précise ne laisse point lieu à «de fausses interprétations; qui lie « non-seulement le roi, mais récipro- « quement les états; qui ne puisse être « abrogée ni changée sans le consente - «inent libre du roi et des états; qui « permette à un roi zélé pour la patrie « de se consulter avec les états, sans « que ces derniers s’en fussent un objet « d’alarme et d’épouvante; qui réunisse « enfin le roi et les ctats dans un mém e « intérêt , le bien commun du royaume.

«Cette loi, qui doit nous lier respec- « ti veinent, on va vous la lire.

«Vous remarquerez, par tout c«s

SUEDE. 543

« que je viens de vous dire, que Je n’ai « aucune vue particulière et que je « rapporte tout au bien de l’État, ai « j’ai été forcé de vous montrer la vé- « rite dans son plus grand jour, je ne « l'ai pas feit par des motifs de ressen-

• tintent , mais uniquement par amour « pour votre bien. Je ne doute point « que vous ne receviez avec reeonnais- « sauce ces nouvelles disfiositions, et » que vous ne soyez prêts à concourir « avec moi pour asseoir sur un fonde- « ment solide et inébranlable l’édilice «• de la félicité publique et de la vraie « liberté.

« Des rois illustres , dont la mémoire « sera immortelle, ont porté le sceptre « que j’ai dans les moins; je n’ai pas « la présomption de me comparer à

• eux, mais je leur dispute à tous de « zèle et d’amour pour mon peuple.

« Si vos cœurs sont également bien « disposés pour la patrie, j’espère que « le nom suédois acquerra bientôt la « considération et la gloire dont il « jouissait au temps de nos ancêtres.

« Le Dieu tout-puissant, devant qui « rien n’est caché , lit dans mon cœur « les sentiments dont je suis pénétré; « que sa bonté daigne répandre sa bé-

• nédiction sur vos conseils et sur vos <•• dérisions! »

Personne n’osa répliquer un mot; la honte et la crainte se lisaient sur tous les visages. Pendant ce silence général le roi se leva de nouveau, et ordonna à son secrétaire de lire la nouvelle forme de gouvernement <\a' il proposait à l'acceptation des états. Elle consistait en six articles, qui, pour la plupart, ne différaient pas beaucoup de l’ancienne constitution. .Mais le roi se réservait le droit de convoquer et de dissoudre à volonté l'assemblée des états. Par un autre article il avait seul la disposition de l’armée, de la marine, des Hnances, et de tous les emplois civils et militaires. Les impôts existants étaient rendus perpétuels, et dans le cas d’une invasion ou d’une nécessité pressante , le roi pouvait en établir de nouveaux en attendant la réunion des états. EnQn, les états, naguère souverains, ne pouvaient plus

délibérer que sur les questions proposées par le roi.

Quand ce projet de constitution fut lu, un seul membre de la noblesse osa se lever pour demander qu’on limitât les contributions à un certain nombre d'années; mais le maréchal de la diète refusa de mettre la question en délibération sans le consentement du roi, qui témoigna qu’il désirait que les nobles eussent dans ses soins paternels la -même confiance que les autres or* dres. On signa ensuite la constitution, et on prêta le serment que le roi dicta lui-même. Cette scène extraordinaire se termina d'une manière non moii.s étrange. Tout à coup le roi tira de sa poche un petit livre de psaumes, et, après avoir ôté sa couronne, il entonna le TeDeum, nui fut très-dévotement et sans doute très-sincèrement chanté par tous les assistants.

Aucun sénateur n’avait assisté à cette assemblée; Gustave, en les faisant arrêter, leur avait déclaré qu’il ne reconnaissait plus en eux les représentants de la nation.

Ainsi se termina cette singulière révolution sans effusion de sang. Il est permis de penser que les changements qu’elle introduisit ne déplurent pas à la nation , car les ordres inférieurs de l’État avaient tout à gagner à l’abaissement de l’aristocratie.

J je lendemain, les personnes arrêtera furent mises en liberté après avoir juré fidelité à Gustave; les princes, ffercs du roi, parcoururent le royaume pour faire prêter le serment dans les villes principales, et la révolution, qui à Stockholm avait été l’ouvrage de quelques heures, s’opéra dans tout le royaume en quelque* jours, sans opposition et sans murmure.

Gustave ne montra de ressentiment envers personne, et ne sembla avoir acquis tant d’autorité que pour répandre plus sûrement ses bienfaits. Plusieurs bonnets, et mêmequelques-unsdeceux qui, à la diète de 1756, avaient envoyé à l’échafaud les amis du feu roi , furent continués dans des places de confiance et très-lucratives. Les personnes qui avaient particulièrement été

L’UNIVERS

les instruments des dessejns du roi furent récompensées au delà de leurs espérances. Le capitaine Hellichius fut Fait colonel et anobli sous le nom de Gustafs-schôldt (bouclier de Gustave); le colonel de Springporten fut créé commandant de l’ordre de l’Épée à la tête de quatre régiments qu’il amena de Finlande peu de jours après la révolution. On se rappelle sans doute que le sénat l’y avait envoyé pour apaiser les troubles , et il avait si bien rempli sa mission , qu'il marcha avec les troupes révoltées sur Stockholm pour renverser le sénat; mais des vents contraires l’empêchèrent d’arriver à temps , et il trouva tout fait. Il n'en fut pas moins nommé lieutenant-général commandant des gardes.

Quant aux princes Charles et Frédéric, ils furent, à leur retour dans la capitale, décorés des titres de ducs de Sudermanie et d'Ostrogothic.

Le dimanche 23 , toute la famille royale assista nu Te Deum qui fut chanté dans la cathédrale. On n'y pria que pour Leurs Majestés et pour la famille royale; pour la première fois on ne fît mention ni des états ni du sénat.

Un des premiers soins de Gustave fut d’abolir l’horrible usage de la question, employée quelquefois, comme nous l’avons vu, dans les' cours extraordinaires de justice , par une chambre bien improprement appelée la Chambre des roses. Ne se contentant pas d’encourager par son exemple la réunion des partis , il fît publier le 24 la proclamation suivante :

« Nos soins pour votre union géné- « raie ont eu , par la puissante protection et la bénédiction de Dieu, le « succès le plus heureux; les états du

• royaume ont unanimement reçu et « confirmé par serment une nouvelle ■ forme de gouvernement qui a établi « la sûreté des sujets de la manière la « plus solennelle, et mis (in en même « temps à toutes les causes de discorde

• et de division. Nous sommes bien » fondés à nous flatter que, dès ce mo-

• ment, l’ancien esprit de parti qui a

• divisé et déchiré la nation a entière-

« ment disparu. Nous ne verrons plus « le père opposé au fils, le frère au « frère, et chaque famille en proie aux

• divisions les plus fatales, se désho-

• norer par des actions aussi contraires « à toutes les lois divines et humaines « qu’affligeantes pour les honnêtes « gens , qui avaient peine à se per- « suader que de pareilles moeurs pus- « sent exister parmi des chrétiens.

« Pour accomplir avec plus de proinp- « titude nos desseins, et pour voir « remplir plus tôt nos espérances , nous « nous croyons obliges d’ordonner « qu’on s’abstienne, dans toute espèce «d’écrits, d’aucun reproche qui pût « offenser les différents partis qui ont « régné jusqu’ici, et de défendre d’em- « ployer à l’avenir aucun des noms qui « ont servi à les distinguer, dans le « sens odieux qu’on avait coutume de « leur donner.

« La confiance que nous inspire la « fidelité de nos sujets nous fait espé- « rer que l’amour du repos et de la

• tranquillité du pays fera également « observer dans les conversations par-

• ticulières ce qui est dit et ordonné « par rapport aux écrits et aux discours « publies. Par là, les lois et les mœurs « concourront également au même but, « et feront des Suédois une nation heu- » reusement unie dans son respect pour « Dieu , daps l’obéissance et l’amour « de la patrie, et dans la pratique de « toutes les vertus sociales.

« Donné au château de Stockholm , le 24 août 1772. Signé, Gustave.

Et plus bas, Jean de Hélakd. »

A la première assemblée des états qui suivit la séance royale, on vota une adresse au roi pour le remercier d’avoir au risque de sa vie délivré le royaume de l’anarchie, et l’on fit frapper une médaille en mémoire de cet événement. Le 9 septembre, le roi prononça la clôture de la diète et s’exprima en ces termes :

« En terminant cette assemblée des «états, l’une des plus mémorables ■ entre celles qui distingueront nos «annales, je suis pénétré de la re- « connaissance la plus vive envers le

• Tout-Puissant qui a daigné protéger

SUÈDE. 245

« notre patrie, et dissiper l'orage des- « tracteur qui menaçait nos libertés et

• nous-ménies.

« L’ouverture de la diète a été mar- «quée par les regrets qu’excitait en « nous la perte d’un bon roi et d’un « père chéri. La discorde et l’animosité « des partis ont souvent interrompu « vos délibérations. On dirait que la « Providence n’a permis aux maux qui « ont opprimé nos ancêtres de par- » venir a leur comble, que pour mieux « montrer la force de sa puissance dans « le changement qui leur a succédé.

' « Cette heureuse révolution est de-

« venue, sous les auspices du Tout- « Puissant, le remède immédiat des « maux qui désolaient le royaume de* « puis près d’un siècle ; d'une nation « livrée auparavant aux dissensions les « plus cruelles , elle a fait un peuple «uni, libre, puissant, indépendant, « brûlant de zélé pour le bien public.

« C’est dans de pareilles circonstances

• que le gouvernement du royaume « passa de vos mains dans les miennes.

« La liberté est assurée, les lois sont « fixées , la concorde renaît. Concevez , « s’il se peut, avec quels sentiments de

• tendresse et de satisfaction je vous

• vois aujourd’hui rassemblés autour

• du trône.

• « Le peu de temps qui s’est écoulé

« depuis ce changement important a « suffi pour m'offrir les preuves les « plus certaines de votre affection et « de votre confiance. J’ai vu ces ver- « tus , ces grandes qualités , par les- « quelles vos ancêtres surent illustrer «leur siècle, germer dans vos coeurs « et se manifester dans vos actions. « Elles n’ont pas cessé d’y exister; « elles n’attenaaient que Tes circons- « tances actuelles pour se développer « avec éclat.

«J’ai vu renaître ce courage, cet « attachement pour le roi et la patrie «dont s’honoraient jadis les nobles «Suédois, et leurs efforts puissants « m’ont soutenu. On a vu reparaître « dans le clergé la soumission aux dé- « crets de la Providence, le zèle pour « la gloire de Dieu , l'obéissance à leurs « supérieurs, l’amour de la paix et du

« bien public. Soyez attentifs à inspirer « les mêmes sentiments à vos frères « absents. Le zèle de l’ordre des bour- « geois pour le commerce du royaume « s’est montré dès qu’ils ont acquis des « idées justes sur leurs véritables inté- « rêts et sur leur prospérité réelle. Le « respect de l’ordre des paysans envers « Dieu et le gouvernement a paru com- «plétement, en ce qu'nussitôt au’ils « ont été livrés à euxAnêmes, ils n’ont « plus consulté que cet amour de la « patrie qui dans tous les temps a ca- « ractérisé le peuple suédois.

« Je ne vous quitte donc aujourd’hui « qu’avec un coeur plein de reconnais- « sance et de joie. Après avoir con- « couru avec moi à rétablir l’ancienne « liberté et à lui donner les fondements «les plus solides, après avoir donné « la sanction à une forme de gouver- « nement qui la favorise, apres vous « être unis à moi par les liens les plus «puissants, des temps plus heureux « vont remplir vos espérances.

* Soyez assurés que mes soins et « mon attention à mériter la confiance « que vous avez placée en moi seront « sans bornes. Si, par votre union mu- « tuelle, votre économie et votre mo- « dération , vous secondez mes efforts « pour le bien de l’État, je regarderai « sa prospérité comme certaine; je « verrai mes espérances comblées en « vous recevant dans six ans comme « un peuple fidèle, heureux, uni, libre « et indépendant. *

Les orateurs des quatre ordres répondirent à ce discours par des harangues qui seraient ridicules si l’abjection pouvait jamais l’être. Dans le recez de la diète (*), les états semblèrent s’attacher à se condamner euxmêmes et à justifier l'entreprise du roi. L’extrait suivant mérite d’être cité pour qu’on puisse juger de cette étrange palinodie:

« Unedivision déjà ancienne dans la « nation a brisé les liens qui auraient « dû réunir les sujets dans une confiance « et un amour réciproques. Sa Majesté,

(*) Compte rendu qu’on publie en Suède • là clôture de chaque diète.

L'UNIVERS

« s’est souvent efforcée* dans ses gra- « cieuses harangues, de rapprocher les « esprits divisés et de ramener l'union , « la concorde et le zèle patriotique, « fondement du bonheur et de la force « des nations libres; mais voyant que « les effets de sa bienveillance seraient « perdus tant que les lois ne seraient « pas immuables, qu’il n’y aurait « point de balance du pouvoir dans le « gouvernement, et que l’on pourrait « abuser de la liberté, notre généreux « monarque a enfin fait éclore au mi- « lieu de la tempête un moment de

* calme, pour nous donner le temps « de réfléchir plus mûrement sur non tre situation et celle de notre pays.

« Il serait superflu de rappeler ici le « changement qui se fit dans le gou- « vernement du royaume, lorsque les « Suédois considéraient la puissance « royale comme trop dangereuse, et « que nous craignions plutôt que nous b n’aimions celui qui régnait. Une ex* « périence également longue et doulou- > relise nous a convaincus que les lois

* fondamentales ont été souvent sou- « mises à des changements, à des in* b terprétations forcées, et à des resb trictions hors de propos ; qu’on s’est « permis sur le pouvoir de la couronne « des usurpations, d’où il est résulté «une foule de désordres; que l’excb cution des lois a souvent été con- « fiée à ceux même qui en étaient « les auteurs ; que la corruption des «mœurs étant devenue générale, les « lois n’obtenaient plus le respect , et « les juges l’obéissance qui leur était « due. Des vues étrangères influaient «sur les délibérations nationales; les « semences de la discorde étaient soi-

* gneusement cultivées dans un sol déjà « malheureusement trop bien préparé « à leur faire produire une moisson « abondante ; la haine et la vengeance « éclataient par des exécutions puhli- «queS; l'ambition et l’envie ont fait « couler le sang , et causé des mérou- « tentements , des troultles sans nom-

* bre. On sentait que l’amélioration de « la constitution était indispensable- « nient nécessaire pour soutenir un

* édifice chancelant; qu’il fallait à la

« sûreté publique de nouvelles lois , «enfin,, que le joug imposé aux ci- « toyens, insupportable en tout temps,

« avait accablé un peuple qui devait « s’appliquer entièrement à regagner • son ancienne force et son ancienne « splendeur par le recouvrement de « sa liberté légitime sous un roi qui « ferait des lois la règle de sa con- « duite.

« Ce devait être l’ouvrage de notre « roi chéri, le magnanime Gustave III, « et ce sera pour lui une gloire im- « mortelle, d’avoir, avec l’aide de la «Providence, par sa propre intrépi- « dité, par le courage et l'amour pa- « triotique de Leurs Altesses Royales «les princes Charles et Frédéric, « sauvé le royaume sur le penchant « de sa ruine. Nous reconnaissons et « révérons l’intrépidité et la clémence « de notre roi. Nous bénissons ce grand « ouvrage accompli par un monarque « soumis aux lois, qui, de sou propre « mouvement , a abjuré le despotisme « par un nouveau serment et une nou- « velle assurance ■ Nous voyons l’an- « demie liberté et la sûreté des Sué- « dois confirmée dans la nouvelle forme « de gouvernement que nous avons «acceptée, approuvée et confirmée, « tant en notre nom , qu’en celui de « nos descendants, le ïl août de cette « année, et que nous acceptons, ap- « prouvons et confirmons en dernière « instance, comme si elle était insérée « ici mot pour mot. Par ce moyen, la « Suède a obtenu l’avantage de voir « son trône occupé par un véritable «roi, et tous les habitants de l’État « peuvent laisser à présent sans in- « quiétude l'administration entre les « mains d’un monarque à qui il con* « vient de les gouverner et de les pro* « téger, qui est roi, non pas pour son «avantage particulier, mais pour ce- « lui de sps sujets , et qui met sa [nus « grande gloire à régner sur un fieu* « pie indépendant, et à être le pre- « mier citoyen d’une société libre ( )• •

(*} (Vesl à l'excellent ouvrage de Slieridan sur la révolution de 177a et sur le» fauses qui l’uni amenée, que nousavons emprunte la principaux details de cette révolution

SUEDE

Du moment où l’oligarchie qui dévorait la Suède fut détruite, une nouvelle race d’hommes parut à la cour de Stockholm. Les sénateurs se retirèrent dans leurs terres, accablés de honte et de douleur; car ils emportaient avec eux le mépris du pays. A leur place on vit paraître une troupe de parasites dissolus, qui regardaient le roi comme le représentant de Dieu sur la terre. On devait s’y attendre.

La noblesse était trop corrompue pour ne pas vendre au roi après la révolution ce qu’avant cet événement elle vendait aux puissances étrangères. Gustave lui-même, on doit le reconnaître, ne désira d'abord obtenir plus de pouvoir que pour satisfaire plus librement ce besoin de réformes qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, s'empara de plusieurs monarques, et qui, du reste, ne pouvait trouver nulle part un champ plus vaste que dans la Suède oligarchique. Si, plus tard, il ne voulut plus prendre conseil que de lui -même, et s’il tenta des entreprises tout à fait en disproportion avec les ressources de son royaume, il subit en cela ie sort de "tous feux qui ont une fois, même dans une bonne intention, dévié de la ligne droite.

Gustave s’attacha d'abord à détruire la vénalité révoltante de la justice. Il déploya dans l'exécution de cette mesure une sévérité excessive, et n’eut

mémorable; c’est aussi à cette source qu'ont puisé tous ceux qui jusqu'ici ont retracé cet événement sans exemple dan. l'histoire. Nous “'ous aussi consulté avec fruit l’histoire du rèjne de Gustave III , parM. d'Aguila , et Ut Crnrs du Nord , par Brown, otm-age traduit de l’anglais par M. Cohen. Pour l'époque suivante, nous avons consulté ces deux derniers livres et un Voyage en Suivie, publié cn par un officier hollandais. Si ce»

matériaux ne nous pennetlent plus d'indiquer avec autant de soin le développement de 1a constitution, nous pouvons en revanche donner plus de détails sur la vie iu- Jerienre de Gustave, et surtout sur la cour, a laquelle on doit une attention particulière, sous le règue d’un prince qui chercha ion modèle à Versailles,

aucun égard à la position et aux relations des personnes. Ixs finances appelaient aussi une réforme. Gustave établit une commission pour régulariser les dépenses et les recettes ; et fit préparer un plan pour la réalisation de la masse énorme de papier-monnaie qui avait fait disparaître du royaume presque tout le numéraire.

Mais les dépenses immenses qu’il faisait pour l'armée et la marine, jointesau luxe de sa cour, s’opposèrent à toute amélioration , et l’on verra plus tard que le désordre des finances et l’accroissement des impôts furent l’une des plus grandes calamités de son règne.

Au commencement de novembre, il alla , suivant la coutume des anciens rois (*), faire le tour du royaume peur en prendre possession. Dans cette tournée, il visita les chantiers de Carlscrona, le canal de Trolhetta (**),les fortifications des places frontières , les magasins , et, fit la revue des troupes. Il s'informait avec soin de tout ce qui avait quelque rapport à l’administration intérieure, et peu avare de belles paroles, témoignait partout la satisfaction la plus vive ae se voir désormais à la tête d’un peuple libre. Le peuple croyait voir en lui un second Gustave Vàsa, et l'on comparait l’oppression de l’aristocratie à la tyrannie de Christian. De retour à Stockholm avant la (in de l’année , il y trouva la reine mère. Au moment de la révolution, cette princesse était en Allemagne, et elle dut éprouver une vive joie en se voyant vengée de cette aristocratie, qui, en 1756, avait fait monter sur l’échafaud ses plus fidèles serviteurs.

Le roi nevivantpasaveclareine(***), on jugea convenable de donner une épouse au prince Charles , et l’on choisit la princesse de Lubeck-Eutin, jeune, belle, et pleine de talents. Mais commç

(*) Voyez pag. 43 , col. a.

(**) Fameux canal à iS lieues de Gothenbourg , qui réuni! la Baltique à l'Océan par une suite de lacs.

(***) Sophie Madeleine de Danemark, 1 laquelle il avait été fiancée cn 1754, èt qu’il avait épousée en 1766.

L’UNIVERS

le duc son époux, dont les mœurs étaient aussi dépravées que celles du roi , ne changea pas de façon de vivre apres son mariage , on s’attendait peu à la naissance d'un héritier au trône.

Toutefois on publiaquelques mois après la célébration des noces, que la duchesse était enceinte. Déjà la nation se livrait à la joie, déjà les canons étaient charés pour annoncer à la capitale la élivrance de la duchesse, quand tout à coup on apprit que la duchesse s’était trompée. Nous 11e croyons pouvoir mieux expliquer cet étrange événement qu’en donnant ici un extrait d’un écrit anonyme, que Brown a inséré dans ses Cours du Nord, et qui a été traduit par.M. J. Cohen.

* Louise Ulrique, malheureuse par les vices cachés de ses fils , et surtout des deux aînés , Gustave et le prince Charles de Sudermanie, depuis Charles XIII , reportait toute son affection sur sa fille unique, la princesse Sophie - Albertine. C’était une femme charmante, et bien digne d’un meilleur sort. Cette aimable princesse possédait un cœur plein d’une sensibilité ue l’étiquette royale n’était pas en tat d’étouffer. Plusieurs illustres prétendants, parmi lesquels se trouvèrent même des souverains, demandèrent sa main ; mais elle déclara que, n’éprouvant aucune affection pour eux, elle préférait renoncer à son rang et à ses titres, et quitter son palais pour une chaumière, plutôt que d’épouser un homme qu’elle ne pourrait aimer.

En attendant , sa conduite était si prudente , que la calomnie , qui se plaît tant à attaquer les mœurs des dames d’un rang élevé , n’avait même osé ternir du plus léger souffle sa réutation sans tache. Le moment arriva la fin, où elle donna son cœur à un étranger aimable et vertueux , qui se trouva à la cour de son frère. Ils furent unis en secret, et tout fut préparé pour leur fuite; mais un coup affreux était sur le point de frapper le couple inquiet. L’époux expira subitement; il expira la veille meme du jour destiné à leur départ. Le prêtre qui les avait mariés et un vieux domcsti-

ue qui leur avait servi de témoin isparurent sans laisser aucune trace de leurs pas. La malheureuse princesse fut donc privée au même instant nonseulement d’un époux jeune et adoré, mais encore du seul moyen de prouver qu’elle fôt réellement sa femme. Ce coup fatal faillit la priver de la raison et de la vie; elle y survécut cependant, mais ce ne fut que pour connaître l’abîme où elle était tombée; elle se sentit enceinte. La jeune veuve crut devoir mettre dans sa confidence l’aimable duchesse de Sudermanie, qui lui conseilla de cacher sa grossesse, et offrit d’en feindre une elle-même pour adopter l’enfant que portait Albertine.

Ce plan fut approuvé. La grossesse de la jeune duchesse fut officiellement annoncée, et des prières publiques furent ordonnées dans toutes les églises de la Suède : on assure même que les canons qui devaient annoncer son heureux accouchement avaient été chargés d’avance , quand il arriva un événement qui déjoua les projets de ces deux tendres amies , et qui , pour me servir des expressions de l’auteur d’un ouvrage intitulé : Caractères et Anecdotes de la cour de Suède, « causa autant d’humeur nu roi qu’au duc. »

J’ai cité ces expressions , parce qu’elles servent à confirmer la conjecture que, quel que fût le père de l’enfant qu’on attendait, le roi et le duc avaient participé au projet d’adopter l’un et l’autre celui d’Albertine. La cause immédiate de la rupture fut que la reine-douairière soupçonna la réalité de cette feinte grossesse. La manière dont elle y fut amenée est remplie de ce merveilleux qui plaît à l’esprit ; mais il serait trop long d’en rendre compte ici.

Sachant que le duc ne pouvait en aucune manière avoir contribué à l’état où se trouvait sa femme, et n’ayant aucun lieu de douter de la vertu de cette princesse, elle devina la supercherie. Louise Ulrique était courageuse; ses résolutions et sa conduite étaient, dans toutes les occasions, fermes, ouvertes et décidées. Sans avoir égard à des sentiments particuliers, elle était résolue à dejouer

SUÈDE. 249

ce projet, et elle menaça en conséquence de le dévoiler. Quelque absolu que fût Gustave, il ne put parer le coup. Le baron f Benzelstjerna , un des secrétaires d’État, fut chargé d’en porter l’avis à la jeune et enjouée duchesse. «Eh bien, » répondit-elle, «si ce n’est pas pour aujourd'hui , cela peut arriver une autre fois. » Le même jour on annonça que l’inexpérience de la duchesse avait été cause qu’elle s’était méprise sur son état , et qu'elle avait été trompée par une fausse conception.

Sur ces entrefaites, la princesse Albertine fut délivrée en secret d’une fdle, u’on éleva comme l'enfant posthume 'un bourgeois de Stockholm, mais sous les yeux de sa belle et intéressante mère, et qui depuis a été connue à la cour de la princesse sous le nom de mademoiselle F***.

«Cependant, au milieu de ces intrigues, les années s’écoulaient, et n’apportaient aucun changement au sort de la jeune reine. Quoique, par Tordre du roi, elle donnât régulièrement audience aux seigneurs de la cour, la toilette la plus brillante et la pompe dont elle était environnée partout où elle allait, ne remplissaient pas le vide qui régnait dans son cœur. Elle était depuis onze ans la femme d’un époux qui n’avait pas encore consomme son mariage. Le roi, sentant la nécessité d’un héritier pour donner de la stabilité au gouvernement qu’il avait créé, adopta un expédient extraordinaire. Il proposa à sa femme d’admettre un de ses amis intimes, le major Muncke, dans sa couche. Un pareil projet est si odieux par luimême , que des personnes , assez heureuses pour naître dans des pays où Ton préfère la décence à la volupté, en rejetteront l’idée comme faite pour calomnier la mémoire de Gustave III; mais ces personnes auraient tort : je suis, pour ce qui me regarde, aussi convaincu de la réalité de ce fait, que de celle de l’assassinat qui termina les jours de ce monarque magnifique et dépravé.

« Le fameux Anailard , quand il suppliait l’aimable Héloïse de céder à ses

vœux , n’employait pas sans doute plus d’éloijuence pour parvenir au but de ses désirs, que l’étrange Gustave pour assurer son propre déshonneur. Avec des larmes feintes et avec des soupirs qui paraissaient s'élever d’un cœur réellement oppressé par le chagrin et par la honte, il avoua qu’une incapacité physique l’éloignait seule du lit de son épouse , et afin de la faire consentir plus facilement à une proposition si vile , il insinua que sa mère avait été la cause volontaire de son malheur. Quoiqu’il fût difficile de se persuader qu’il n’eût pas été de moitié dans l’expédient nui venait d’être déjoué par la mâle fermeté de sa mère, le monarque l’attribua à l’ambition du duc et de la duchesse de Sudermanie , et fit les plus grands efforts pour persuader à son épousé que la stabilité de son trône dépendait de sa condescendance. Il lui offrit une répudiation, et voulut jurer une discrétion éternelle ; mais la reine connaissait trop bien ce rince artificieux pour confier son onneur à sa garde. Rougissant, le cœur agité de mille passions diverses qui se combattaient , pouvant à peine parler , et n’osant regarder le perfide roi, elle lui fit signe de se retirer, et de lui accorder un peu de temps pour rappeler ses esprits agités. A leur prochaine entrevue, la reine, ayant repris courage, dit à son époux’: Qu'après avoir réfléchi mûrement à la proposition extraordinaire qu’il venait de lui faire , elle croyait qu’il fallait d’abord que le roi consentit à un divorce, et qu’il la mariât ensuite au major Muncke; ajoutant que, si Sa Majesté daignait agir ainsi , elle était prête à accorder , de son côté , tout ce qu’on lui demandait; sinon, les principes moraux et religieux dans lesquels elle avait été élevée, et qu’elle n’avait jamais perdus de vue, l’empêcheraient de rien écouter de semblable. Quand le roi sentit que rien n’était capable de lui faire changer d'avis , il céda de bonne grâce. En attendant , il fallait colorer aux yeux du public sa prétendue réconciliation avec la reine; on répandit donc que pendant le sé-

L’UNIVERS

jour du roi en Finlande, il avait, par le moyen d'un de scs mignons, nommé Rôsenstein, découvert que la reine, qu'il avait jusqu’alors accuséô de manquer d'amour pour lui, était, au contraire, éperddment éprise de son bien-aimé Gustave. Ma belle compatriote (*) , madame ’** , qui fut payée assez magnifiquement pour la consoler de l’exécration d’un peuple qu’elle n’avait jamais aiiné , et qu elle ne comptait plus revoir, fut accusée d’avoir transcrit les lettres de la reine, et de les avoir altérées , omettant toutes les expressions de tendresse qu’elles contenaient. Elle l'avoua , disant que le monarque , généreux et trom|>é , avait lu son style au lieu de celui de sa maîtresse. En un mot , les avocats et les curés ne tirent pas languir oour le divorce ; et le même jour où le bon

Peuple de Stockholm se réunit dans émise de Riddcrholm, pour rendre grâces ù Dieu , sous les yeux du roi et de la reine, de cette heureuse réconciliation, ce même jour, dans cette même église, dans la tribune royale, la ci-devant reine, qui avait été légalement divorcé,-, fut mariée au major Muncke. Les plus brillantes fêtes suivirent ce prétendu mariage, auquel Gustave Adolphe IV dut sa naissance (**). »

(*) L'auteur anonyme du mémoire auquel nous empruntai» cet extrait est Danois.

(**) Cours du Nord, t. I, p. 18 et suiv. — « Les principaux hommes d'État de l'Europe n’iguorent pas cette circonstance, qui fut la véritable cause de son abdication eu

« Pour laisser un monument durable de sa tendre amitié pour le major Mimckc, le roi donna le nom de Dtunckin's Bakrn (montagne de Muncke) à une énorme masse de granit , qui fut laissée dans son état primitif lors de la distribution des magnifiques jardins de Droltupigholm. Le terrain était couvétt de gros rochers, placés dans des marais arides et malsains. On lit sauter les rochers de granit au moyen de la poudre. Les marais furent desséchés après d'execsfives dépenses. Pour conserver le souvenir de son aridité naturelle , on permit à une

Tout ce qui est dit dans cet extrait de la princesse Albertine parait assez

seule masse hideuse de lever sa lôte nue au milieu des fleurs et des buissons odoriférants. L'idée était heureuse et réussit complètement Peu de temps après la naissance du prétendu prince royal, depuis Gustave IV, et maintenant comte de Gottorp, ce rocher fut tout entier couvert de terre. On lui douna une forme régulière, on y porta du gaion, et l’on y planta des arbustes et des fleurs. Au sommet on plaça , sur un beau piédestal en granit de Suède , un groupe de marbre de Carrare , représentant Castor et Poilus sous les traits de Gustave et de son ami Muncke. Ce monument de sculpture , ni ne saurait être comparé aux ouvrages e Sergcl ou de Canova, fut fait en Italie, où le roi l’avait commandé lui-méme en 1783, pendant scs voyages. La statue qui est à droite représente le roi; celle à gauche Muncke. Le rocher sauvage, d’abord stérile et dépouillé , maintenant décoré do fleurs et d’arbustes et ombragé de beaux ai lires, fut peut-être destiné à offrir un symbole mvstérieux de la stérilité de la reine, qui cessa des que cetlc princesse eut été confiée au comte Muncke.

“ Ce qui ajoute encore b la vraisemblance de cette anecdote , c’est l'esistence avérée du coffre Je fer, dont parle sir John Carr, et d’autres voyageurs, et qui se conserve dans une chambre appartenant à l'université d'IJpsal. Le contenu de ce coffre doit être connu de bien peu de personnes vivantes aujourd'hui , à moins qu’on ne l'ait ouvert depuis la révolution de 1809, ce qui ne serait pas impossible. U y aurait de la présomption à rien affirmer de positif sur un point aussi délicat, mais je fonde mon opinion sur celle des patriotes suédois, qui ont fait la révolution de 1809. Je pense donc qu’il contient l'histoire secréte de la naissance de Gustave Adolphe IV. Le roi avait ordonné que ce coffre restât fermé jusqu’à l’expiration d’un demi-siècle après sa mort; et il n’y a pas de preuve certaine que , même à cette époque , 011 soit autorisé à l’ouvrir. Le coffre est grand : il a trois serrures et autant de clefs. En outre, il a été scellé par le roi Charles XIII, au moment où il fut déclaré régent , du grand sceau de l'Université, et par le ryksdrotts, ou chanrelier de Suède. Les clefs furent déposées , l'une eulrc les mains du roi régnant , l'autre dans celles du ryksdrotts , et la troisième resta eu

SUÈDE

vraisemblable ; mais ee qui concerne la naissance de Gustave IV l'est beaucoup moins, et les raisons politiques qui, après l'abdication de ce roi, peuvent avoir donné naissance à de pareilles anecdotes, doivent empêcher le Ifdeur d’y ajouter une foi implicite.

Peut-être un jour les manuscrits de Gustave 111, conservés à Upsal, jetteront- ils quelque lumière sur ce point.

Gustave commença à cette époque à adopter une magnificence sans bornes; ii prodigua les ressources du royaume en fêtes et en tournois, et au bout de deui ans il avait déjà beaucoup perdu , non-seulement de l'admiration, mais encore de l'estime de la partie éclairée des Suédois. La reine douairière prévoyait une catastrophe, et ne laissait «napper aucune occasion d'adresser à son (ils de sages remontrances; mais Gustave la traitait avec hauteur et mépris. Malgré cet amour insensé pour leiaste, il employa les six premières anées de son règne assez utilement pour son royaume; et si presque tous ses projets 'pour l’encouragement de l'agriculture, des fabriques et du commerce, n’eurent pas de suites ou eurent des suites funestes, un doit moins s'en prendre à ses institutions ou à son incapacité qu’à l’esprit du temps et à l’état d’imperfection où se trouvait alors la science de l’économie politique. Il rétablit le bon ordre et la discipline dans l’armée, et la marine, tout a fait abandonnée sous la domination de l'aristocratie, fut bientôt rétablie, et dans un état respectable. Mais les arts et les Wles-lettres appelaient surtout son attention, et il assistait souvent en personne aux s ances de son académie.

Kn 1773 il fit élever devant l’hôtel des Nobles une statue équestre de Gustave 'usa, une autre de Gustave Adolphe lut érigée en 1 786 (*). La Bourse , le

dépit à l'université d’Upsal. Si ces manuscrits royaux n’avaient en rapport qu’à la littérature, il n’est pas probable que l'on 'il pris à leur cg.nd de si grandes précaution*. » (A ote de DroA’n.)

{') C es deux monuments remarquables ,

théâtre de l'Opéra national, qui coûta lus d'un million, le palais du duc de udermanie.celuidela princesse Albertine, la maison destinéenuxbals et aux concerts, la place de Gustave Adolphe, un magnifique pont de pierre, offrirent à des artistes de tout genre une occasion favorable d’exercer leurs talents. Toutefois , l’Opéra était l’objet de sa prédilection; les paroles des pièces qu’on y représentait étaient presque toujours de la composition du roi (*), et lfon a prétendu que son talent pour ce genre de composition avait excité la jalousie littéraire de Frédéric II , qui, probablement sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, avait servi de modèle à Gustave.

.Mais re goût pour les arts épuisa les ressources de la Suède, déjà pauvre et endettée, et bientôt la cour se trouva dans une pénurie qui ne pouvait manquer d’avoir les résultats les plus funestes. Un dignitaire de l’Église dit un jour à Gustave: » Il y a deux « choses dont un roi de Suède, quand « il est sage, ne se mêle jamais : la re- « ligion et l’eau-de-vie. » Gustave abandonna en effet la première aux soins du clergé; mais la seconde offrait une tentation à laquelle il ne put résister. Peu de temps après la révolution, pour pnrrr à la disette de grains, il avait défendu la fabrication de l'eau-de-vie dans l’intérieur; un an plus tard, il monopolisa cette industrie au profit de la couronne, et rnleva aux paysans le droit de distiller l'eau-de-vie pour leur consommation. Cette mesure ébranla violemment sa popularité et occasionna plusieurs révoltes; même dans la capitale il fut jugé nécessaire de mettre des factionnaires à la porte des entrepôts royaux, pour les protéger contre la populace indignée. Mais l'opiniâtreté de Gustave sur ce point fut si grande, qu'il aima mieux risquer sa.

couronne que de renoncer à ce revenu odieux.

tons deux en bronze, sont dns à un sculpteur français nomme l'Archevêque.

(*) Il existe une traduction française du théâtre de Gustave III , en cinq volumes. On y a réuni ses discours.

L'UNIVERS

Tandis que le luxe de la cour allait toujours croissant, il conçut l’idée ridicule de mettre un frein à celui des particuliers par des lois somptuaires et par l’introduction d’un costume national imité de l’espagnol. Au commencement de l’an 1778 il en fit la proposition au sénat, et peu de jours apres parut une circulaire qui en recommandait l’adoption. Tous les hommes du royaume s'affublèrent de ce costume; niais le beau sexe eut plus de peine à s’y résoudre. Voici ce qu'en dit M. John Carr, voyageur anglais qui visita Stockholm en'l804(*): « Les Suédoises sont en général très-bien faites ; elles joignent à Iteattcoup d’embonpoint un teint de la plus grande fraîcheur; mais, quoique extrêmement favorisées par la nature du côté des charmes , elles mettent h les cacher le même soin que les femmes des autres pays prennent pour les faire admirer. Une longue mante noire couvre les belles lorsqu'elles sortent, et confond dans sa vaste ampleur toutes les marques distinctives de la symétrie et de la difformité ; leurs pieds mêmes , qui sont aussi légers et aussi délicats que ceux d’une Française, sont rarement visibles sans le secours de l’halcine du vent. Les chaleurs de l’été ne peuvent pas même parvenir à faire quitter aux Suédoises les plus élégantes cette sombre draperie. Nous rencontrâmes cependant dans les rues de Stockholm quelques femmes dont le bon esprit avait su triompher d’une inode aussi contraire à leurs intérêts, et qui remonte nécessairement aux lois somptuaires, dont les dispositions avaient prohibé l’usage des soieries de couleur (**). »

(*) Traduction de M. F. P. Berlin. Paris, 1S0S.

(**) Dans le récit d'un autre Anglais, du célèbre voyageur Coxe , qui visita la Suède pendant le régne de Gustave, se trouve le passage suivant : «.Nous vîmes la cour dans toulc sa splendeur : l'habit de gala pour les hommes romme pour les femmes est en soie ou en satin bleu doublé en blanc et avec des ornements. Aux yeux d'un étranger, la

A l’époque où fut introduit ce costume, les dames de la cour furent l’objet des railleries et des caricatures, et employèrent tous les moyens pour s’y soustraire.

Les dépenses excessives de la maison du roi avaient cependant une excuse : les fêtes étaient pour Gustave un moyen de séduction très-efficace. Il arriva un jour que des habitants de Stockholm, déjeunant en famille, déplorèrent la fatale prodigalité de leur roi ; suivant eux , ta banqueroute et une insurrection générale devaient en être les suites inévitables. Vers midi , un page de la cour vint apporter un billet qui invitait les mécontents à assister, avec leurs femmes et leurs filles, à un spectacle magnifique. Aussitôt les dames, modifiant la sévérité de leur jugement, applaudirent d’une voix unanime à l’esprit et à la galanterie de leur aimable roi. Gustave, en effét, connaissait le caractère de tous les habitants distingués de Stockholm; il étudiait aussi celui de leurs femmes et de leurs filles, et s’efforçait, en cherchant à leur plaire, de neutraliser le mécontentement public. De là une succession non interrompue de fêtes magnifiques, de spectacles, de ballets, de tournois et d opéras (*).

La révolution de 1772 avait été pour Catherine, impératrice de Russie, un sujet d’étonnement et de douleur, car elfe n’était nullement préparée à un semblable événement ; mais quand elle apnritque la courdeGustave réunissait à l'étiquette de Versailles un faste encore plus révoltant, elle ne douta plus

société aurait semblé prèle à partir pour un bal masqué. Le roi portait un costume de fantaisie en soie couleur de pourpre , richement brodé en or; car tandis qu’il limite ses sujets à certaines couleurs, il porte luimême toutes les teintes de l'arc-en-ciel. •

(*) On dépensa So.ooo ccus pour tin tournoi qui eut lieu en 1776 à Eckolsund. Gustave, sous l'habit d’un chevalier étranger, combattit pour soutenir que : l'amour régnait avec plus de force et ue constance dans les ccetirs dont il s’emparait le plus tard. Il est inutile de dire que le roi fut vainqueur.

SUÈDE. 253

que la carrière de Gustave ne dût se leurs yeux. Tout fut réglé pour cette terminer par quelque catastrophe, et diète suivant l’ordonnance rendue par souriait avec malice quand on fui par- Gustave Adolphe en 161 7; le roi nomma lait de la magnificence de ce prince, le maréchal de la diète et les orateurs Catherine, en effet, avait à sa cour des trois autres ordres, et fit ensuite des seigneurs qui, à eux seuls, possé- l’ouverture des états par un discours daient des revenus plus considérables dans lequel, après avoir tracé le tacfue ceux qui devaient servir à l’entre- bleau le plus riant de la situation prétien de toute la famille royale de sente du royaume, il assura que, mal- Soède. Elle lui prodiguait les épithètes gré les dépenses considérables et les les plus offensantes, l’appelait le petit besoins urgents des six dernières anroi, le comédien amateur de Stock- nées, une sage économie lui avait kobn. Os sarcasmes firent une vive permis de remettre le royaume en bon impression sur l'esprit de Gustave, état de défense et de lui rendre son Dés ce moment il joignit à son ini- ancienne splendeur; que ce n'était initié politique une haine ardente et point pour demander des secours ou personnelle contre la Marine. Il re- des subsides, dont grâce à la bonté doubla d’efforts pour mettre sa marine suprême il n’avait pas besoin, qu’il et son armée sur un pied formidable, avait convoqué les états, mais uniqueet résolut de faire une irruption sou- ment pour se réjouir avec eux de la daine sur le territoire russe à la pre- situation heureuse de la patrie, etc., rnière occasion qui s’en présente- etc. Il les pria ensuite de vouloir bien rail. être parrains de l’enfant auquel il es-

Mais la cour de Saint-James l’ayant pérait que la reine allait donner le offensé de son côté , en ne lui envoyant jour, et il finit par ces mots où il trouva pas Tordre de la Jarretière, il se laissa moyen de placer ses formules favorientralner, par un mouvement d'hu- tes : « Si le ciel m'accorde un liérimeur, à une alliance avec Catherine. « ticr, puisse-t-il être digne de mon- En 1777 il alla lui faire une visite à » ter un jour sur le trône de Gusta- Saint-Pétersbourg; Catherine lui fit la « ve t axa et de. Gustave Adolphe... plus brillante réception. Leur conver- « S’il devait jamais oublier que le presation roula surtout sur les préten- « mier devoir d'un roi suédois est aaitions maritimes de la Grande-Bretagne « mer et et honorer un peuple libre, et sur le partage définitif de la Polo- « je regarderais comme une faveur du gne. Au mois a’août il revint à Stock- « ciel qu’il le retirât à lui, etc., etc. » holm dans un yacht superbe dont la Deux jours après cette séance solenczarine lui avait fait présent, et l’on nelle, Sophie Madeleine accoucha d’un évalue à environ 400,000 roubles les enfant male, qui fut le premier héricadeaux que lui et ses courtisans rap- ticr immédiat de la couronne né en portèrent de Saint-Pétersbourg. Suède depuis Charles XII; car Gus-

Ce fut dans cette même année 1777 tave III était né avant que son père qu’eut lieu la réconciliation vraie ou montât sur le trône. Il fut baptisé avec fente dont füfit mention l’écrit que la plus grande pompe et nommé Gusnous avons cité plus haut(*), et dont tave Adolphe. «Les sentiments du pu- Ja grossesse de la reine fut la suite, blic à la naissance de ce prince, dit «pendant l’époque où la diète de- M. Brown, se manifestèrent par le nit se réunir allait arriver. Le roi grand nombre de manières différentes en pressa la convocation, parce que la que l’on imagina pour la célébrer; reine approchait de son terme, et qu’il mais, d’un autre coté, les agents sevouiait qu’elle accouchât pendant la crets du roi furent si actifs dans les diète, afin que les états pussent être soins qu’ils prirent pour donner de parrains de l’enfant qui naîtrait sous l’éclat aux fêtes, qu’ft est assez difficile de distinguer ce qu’il faut attri- (*) voyez page >4*. buer à l’attachement , de ce qui ue fut

L’UMVKRS.

que l’effet d’une influence secrète {*).»

Cette naissance, regardéecommeun événement si lieureux pour la Suède, occasionna à Stockholm une catastrophe affreuse, dans laquelle une centaine de personnes perdirent la vie.

Triste prélude des calamités plus grandes que le règne de ce prince devait causer h son pays! Indépendamment des brillantes illuminations et des fontaines d’où coulait le vin avec profusion, le roi fit construire, sur le modèle des anciens chars romains , des chars de triomphe qui parcoururent les rues de la capitale. Sur ces chars étaient placées des femmes jeunes et belles, habillées en déesses de l'abondance, qui, de leurs belles mains, répandaient, en passant, de l’argent et des sucreries à la multitude enchantée.

On érigea aussi un grand édifice amplement pourvu de provisions et de liqueurs de toute espèce; une musique brillante s’y faisait entendre. La populace s’y porta avec tant d'ardeur, pour y obtenir sa part 'des distributions, que les gardes ne purent la retenir.

On avait imprudemment placé des marches à l’entrée; elles firent trébucher quelques personnes qui disparurent pour ne plus se relever : elles furent écrasées sous les pieds de la foule. Telle était néanmoins la fureur avec laquelle on s’efforçait d’étre admis dans l’intérieur de la salle, que l’on passa par-dessus les morts et les mourants, et que ceux qui purent y pénétrer continuèrent de manger, de boire et de danser jusqu'à six heures du matin.

(*) On donna pour nourrice au jeune prince une Dalècarlienne, femme d’un paysan qui descendait de ce Preslson qui avait sauvé Gustave Visa. Tant que l'enfant royal fut vêtu en robe longue, un ne le laissa jamais sortir, à moins qu'il ne fût accompagne d'un détachement de cavalerie légère. In nourrice du piince, ne s'imaginant pas que tant d'honneurs fussent rendus à un eufant en maillot , dit un jour quelle était coufusc du respect qu’on lui témoignait à la cour, et qu'elle craignait d'inspirer de la jalousie à ses voisines quand elle retournerait dans son pays.

Dans le premier moment , le ministre de la police crut que, pour ne pas diminuer la joie publique, il fallait cacher toute l’étendue de cette calamité; mais le nombre de ceux qui tombaient et In fureur de la populace augmentèrent à un tel point, qu’il fut obligé d’envoyer chercher un renfort de troupes ; et ce ne fut pas sans user de violence , et sans courir les risques d’une sédition, que la foule fut à la fin dispersée.

Le lendemain matin, le temple du plaisir fut converti en une maison de deuil. Les parents, les frères, les enfants et les amis vinrent chercher parmi les morts ceux qui leur étaient chers , et à mesure qu’ils les trouvaient, ils faisaient retentir l’air de leurs cris, et de tristes lamentations succédèrent dans ces mêmes lieux aux accents de l’ivresse et de la folie. Le roi réprimanda sévèrement le gouverneur de Stockholm de n’avoir pas pris des précautions suffisantes. Le gouverneur répondit : « Sire, c’est la pre- « mière fois que j’ai eu l’honneur de « régaler la canaille. Je n’étais pas «préparé à de pareils accidents. Lue « autre fois je saurai mieux prendre « mes mesures. »

La diète accorda au roi un don gratuit de six cent mille écus , payable en sept ans, dont la moitié devait servir à augmenter son revenu particulier; l’autre moitié devait être distribuée entre la reine et les princes.

Le 25 janvier 1779, le roi termina la diète par un discours très-gracieux, dans lequel il était, suivant l'usage, fréquemment question des lois et tîe la liberté du pays. Mais la partie pensante de la nation crut voir que cette diète n’avait pas été moins influencée par la couronne, que les précédentes avaient pu l'être par l'aristocratie.

La naissance a'un prince héréditaire avait été , sous plus d'un rapport , un événement très-heureux pour Gustave; car, sans le don gratuit, il n’aurait pu longtemps continuer sa vie splendide.

Malgré cette nouvelle ressource, il ne voulût pas révoquer scs ordonnances sur les distilleries d'eau -de- vie, et les

SUÈDE. 255

paysans lui devinrent de plus en plus hostiles. On commença à accuser le roi de dissimulation , de perfidie; des doutes même s'élevèrent sur la légitimité de l’enfant qui venait de naître.

En 1780, la guerre ayant éclaté entre la France et l'Amérique d’une part, et l’Angleterre de l’autre, Gustare et son voisin , le roi de Danemark j cherchèrent à proliter de leur situation comme puissances neutres, pour faire le commerce maritime des nations belligérantes. On sait que l’Angleterre , se fondant sur d’anciens traités , réclama le droit de visiter les navires neutres, et bien loin de reconnaître que te pavillon protège ta marchandise , elle prétendit même que la marchandise devait faire confisquer le navire. Cette prétention donna lieu à la ligue de la neutralité année, signée par la Russie, la Suède et le Danemark. Cette ligue, qui indisposa au plus haut point l’Angleterre, eut peu de conséquences immédiates, par suite de la méfiance des puissances contractantes; mais elle eut plus tard une grande influence sur les progrès du commerce dans le Nord.

Gustave passa une grande partie de Tété de 1781 à Aix-la-Chapelle, dont on lui avait ordonné les eaux. Le séjour de S|>a le rétablit entièrement , et il revint a Stockholm à la (in d’octobre, après avoir traversé la Hollande.

F.n 1782, la reine devint de nouveau enceinte, et accoucha heureusement d’un prince; niais cet événement causa tant ae chagrin à la reine douairière, qu’elle n’y put survivre. On prétend qu’elle ne voulut jamais reconnaître pour ses petits-fils les enfants de Sophie Macleleine.Du reste, le nouveau-né mourut sept moisaprès avoir vu le jour.

Le commencement de l’année 1783 fut marque par une émeute qui éclata en Iîalécarlie. Elle fut assez sérieuse pour qu’on fdt obligé d’envoyer un corps de troupes dans cette province.

Les principaux chefs furent arretés et punis; maison ne put détruire avec eux le mécontentement général que le monopole odieux de l’eau-de-vie excitait dans tout le royaume.

Les projets de Catherine , relativement à la Crimée et 51a navigation de la mer Noire, exigeaient qu’elle s’assurât l’alliance de la Suède , dont les forces maritimes devenaient respectables , et dont l’armée de terre était alors parfaitement organisée. Elle redoutait un voisin qui , guidé par son ambition, ou influencé par le cabinet de Versailles, pouvait tenter un coup de main sur sa capitale (*). Pour pénétrer les desseins de Gustave, elle lui proposa à Frédérikshamn une entrevue qu’il accepta. Il se rendit au lieu convenu le 29 juin.

Afin de flatter les goilfs de Gustave pour la magnificence , elle fit préparer a Saint-Pétersbourg un palais qui se démontait à volonté, et dont elle fit transporter par eau, à Frédérikshamn, les pièces détachées et l’ameublement.

Le palais fut monté avec tant de mystère et de célérité que Gustave ne se douta pas ou feignit du moins de ne pas se douter de ce que l’on projetait, jusqu’au moment ou Catherine elïcinénie l’introduisit dans un magnifique salon, Il y avait dans ce palais une trèsbelle salle de spectacle, où une troupe française, qu’elle avaitainenée, donnait tous’les soirs des représentations. On a assuré dans le temps, s’il faut en croire Brown , que Catherine corrompit G ttstave à l’aide d’un présent d’un million d’écus, et qu’elle lui donna sa paroletlc souveraine qu’elle ne fomenterait point de troubles en Suède ou en Finlande, si , de son côté , il s'abstenait de toute hostilité secrète ou déclarée contre elle. Jamais, peut-être, deux monarques , ressentant l’un pour l’autre une

(*) Lors de la visite que Gustave fit à Catherine en 1777, l'impératrice lui dit qu’elle avait beaucoup entendu louer la position de la ville de Stockholm, et qu’elle desirait bien savoir ce qu’il pensait de Saint-Pétersbourg. — «(t’est une belle ville, répondit Gustave; « mais elle n'a point l’air d'élre naturclle- « ment placée. « Le lendemain , Catherine trouva f’orca.-.ion de lui rappeler cette réponse, en disant qu'aucun Russe n'avait pu expliquer son énigme. «Je le crois bien, « répliqua Gustave en souriant, il faut être « Suédois pour l'entendre. »

haine plus invétérée , n'ont eu d’entrevue ensemble. Mais l’impératrice trouva convenable d’oublier que Gustave l’avait accusée des vices les plus infâmes, et Gustave, toujours poli, lui pardonnant les épithètes de petit roi et de comédien amateur, joua la comédie avec elle en artiste consommé.

Il revint à Stockholm le 4 juillet, et vers la fin d’août il déclara au sénat que, d’après l’avis de ses médecins, il était résolu à passer l’hiver sous un climat méridional, et au commencement d’octobre il se mit en route pour l'Italie, où on lui avait conseille de prendre les bains de Pise. Pour subvenir aux frais du voyage, il négocia une somme considérable, hypothéquée sur les revenus des distilleries d’eaude-vie, et quelques semaines après son départ, la banque mit tout d'un coup pour 150,000 rixdalers de papier en circulation.

Pendant son voyage sur la terre classique, Gustave acheta des statues, des tableaux, des médailles, qu’il fit transporter en Suède pour orner le palais dont il projetait la construction à Lille -Haga (petit Haga (*)).

Parmi les chefs-d’œuvre de la sculpture antique dont il enrichit la Suède, on remarque surtout un Endymion couché , de grandeur naturelle et des meilleurs temps de l’école grecque; Gustave le paya deux mille ducats.

Gustave passa en Italie l’hiver et

(*) Ce château de Haga , situé à une lieue de la partie septentrionale de Stockholm , fait aujourd’hui un des plus beaux ornements des environs de la capitale. Il a cté bâti d’apres les dessins de Gustave secondé par Marselier , et l’on assure qu’il rappelle le petit Trianon. « Gustave passait une « grande partie de sou temps dans ce séjour, « et l’on rapporte , dit M. Coxe , que si ces « lieux avaient autant de charme pour lui, « c'était parce qu’à la révolution de 177a , « il avait consulté secrètement ses amis dans

• l'enfoncement des rochers qui forment une « des grandes beautés de ces lieux romanti-

• ques : cette circonstance le détermina à « prendre dans ses voyages le titre de comte

• de Haga. >

le printemps de l’année 1784. Il visita Pise, où if prit les bains, Rome, Na-

Ïiles , Florence et Venise. Le luxe et es manières nobles du moderne roi des Goths et Vandales enchantèrent d'abord les Italiens; mais l’admiration se changea bientôt en indifférence, quand il refusa de payer les prix exorbitants que les habitants de la péninsule croyaient pouvoir exiger d’un voyageur couronné (*). Au commenceinent du mois de juin, il arriva à Paris , où il fut reçu avec le plus grand éclat. La cour de Versailles ayant depuis quelques années négligé'le payement des subsides, il parvint à obtenir comme dédommagement la cession de la petite île de Saint-Barthélemy, près de la Guadeloupe; mais de son' côté il accorda aux Français le droit d'entrepôt dans la ville de Gothenbourg. Après avoir passé quelque temps à la cour de France, qui célébra sa présence par une suite de fêtes magnifiques, il repartit pour la Suède, et arriva à Stockholm le 3 août 1784.

Huit ans s’étaient écoulés depuis la clôture de la diète de 1778, quand Gustave, pressé parles besoins du trésor, et désirant se préparer les moyens de réaliser ses projets de conquête en Russie, convoqua une nouvelle assemblée des états. La proclamation parut pendant le séjour de Gustave en Finlande, et causa la plus grande surprise à Stockholm et dans les cours étrangères. La diète s’ouvrit ,1e 7 mai 1786. Dans le discours d’ouverture que Gustave prononça , il fit le tableau le plus séduisant de la situation florissante du royaume et des avantages que la nation avait retirés de son règne. «Cependant, ajouta-t-il, les vi- « cissitudes, inséparablement attachées «à la nature humaine, n’ont pu être • écartées de notre patrie. Les pro-

(*) Les pasquinadei ne l'épargnèrent nas: Tune d'elles , qui commence par cet deux vers :

• Jl conte di Haga Che molto vedt * poco page, rte.

r ouve suffisamment ce qui en lui déplaisait scs hôtes.

SUÈDE

■ d actions de la terre , les premières

• de toutes les richesses, nous ont été

• refusées pendant les trois dernières

• années , et cette disette n’a pas peu

• aggravé le poids de ma couronne.

• En effet , mes chers sujets , vos maux

• sont les miens. I,es soins que j’ai

■ employés pour prévenir les suites

• que ces années désastreuses pouvaient

• entraîner, les secours considérables ' que je me suis efforcé sans cesse - de donner aux nécessiteux, vous sont •déjà connus par leurs effets... Com- * bfén ne doit-il pas être intéressant

• pour vous-mêmes de concourir avec •moi aux mesures qui vous mettront

■ en état de contribuer de votre côté

• à éloigner de pareilles craintes pour l'avenir! » Après quelques autres

Phrases de ce genre, il termina son discours par quatre propositions :

l* Que l’infanticide cessdt d’être puni de mort. Cette punition, consacrée par le chapitre 10 de la section

■ iminelle du code de 1730, existe encore aujourd’hui en Suède, car ia pro- !*sition deGustave fut repoussée ; toutefois on amenda la disposition de la W de manière à limiter la peine de mort wx cas où il y aurait eu préméditation constante avant la délivrance.

Y L’abolition du partage égal entre « enfants, et rétablissement du droit d aînesse. Repoussé.

3* L’établissement de greniers d'abondance, au moyen de tonds qui seraient tirés de la banque. Cette proposition fut accueillie, mais avec des msndements propres à empêcher le foi de détourner les fonds de leur destination.

*’ Que le roi fdt autorisé à tirer de b banque les sommes nécessaires pour ; •‘'ploitation de diverses mines, en '■•‘posant une valeur égale en cuivre.

Repoussé.

Le sort de ces propositions prouve suffisamment que l’on commençait à “ méfier de Gustave; une forte opposition anti-royaliste se fit vivement sentir durant le cours de la diète. En '*'8, on avait accordé les impôts sans y nier un terme; en 1786, on ne les accorda que pour quatre ans , et l’on dé-

M* Livraison. (Suèdb.)

clara qu’à l’avenir les dettes de la couronne ne seraient plus recon nues comme dettes de l’État. U distillation des eaux-de-vie donna encore lieu à des scènes violentes dans la chambre des paysans, mais sans aucun résultat.

G ustave lit éclater son mécontentement dans le discours de clôture qu’il prononça le 21 juin. Il se plaignit quune inquiète défiance, mal fondée en ellemême et peu méritée de la part de celui qui avait rendu le peuple libre, eût menacé de troubler l’union et la concorde. «La vérité, dit-il, finira par triompher »; il cita, suivant l’usage, l’exemple de Gustave Vasn et en appela a la postérité. Ensuite il congédia les états en faisant des vœux pour la continuation de la paix , pour le retour de temps plus heureux, et pour qu’aitcune circonstance ne l'obligeât de longtemps à convoquer une nouvelle diète. Voici le tableau que trace M .

Brown de la situation de Gustave en 1786 (‘).

* A cette époque, Gustave n’était pas aimé : on lui soupçonnait le projet de convertir l’autorité royale en une autorité arbitraire. Ses liaisons peu décentes avec quelques jeunes seigneurs de la cour, et les querelles qui s’ensuivaient quelquefois, donnèrent lieu à des imputations malignes. Le roi montra surtout ce manque de dignité dans sa conduite envers le colonel Armfelt. Cet officier était, lors de la révolution de 1772, enseigne dans les dragons légers. Gustave le fit chevalier de l’ordre de l’Épée, l’anoblit et lui conféra un grade élevé; ce qui n’enipécha pas qu’il ne se retirât de la cour en témoignant du mécontentement, et qu’il ne se montrât dans la diète de 1786 un des plus violents adversaires du roi; et cependant, les différents appointements dont il jouissait s’élevaient à près de cinquante mille francs. C’est ainsi que

(*) Nous n’assumons passur nous la responsabilité Je toutes les assertions d’un auteur qui parait avoir adopté pour priucl|K‘, que toutes les actions de Gustave duiveut être interprétées défavorablement.

Gustave s'efforçait de soulager la détresse d’une population affamée. Il accordait d’énormes pensions a d’indignes favoris, qui, malgré lesgràcesdont nies comblait, le méprisaient en secret. « Le soin extraordinaire que le roi

ftrcnait du prince royal, tandis qu’il ne ui témoignait, du reste, aucune affection paternelle, donna lieu à d’étranges soupçons. Tout annonçait que Gustave visait à l’effet théâtral. I.e pauvre enfant fut si tourmenté, qu’il est surprenant qu’on ne l’ait pas rendu imbécile. On l'éleva d’une manière fort dure. Dans les temps les plus froids, on le plongeait dans l’eau froide

e’à ce que scs jambes devinssent s; du reste, il reçut, dès le moment de sa naissance, toutes les marques de respect que l’orgueil royal ou l’étiquette put imaginer. Gustave traînait le jeune prince avcclui dans toutes les provinces du royaume, et le forçait à de longues et pénibles répétitions, qui devaient servir à le préparer à la représentation journalière de ses talents précoces. Il est inutile d’observer que tous ceux qui approchaient de cet enfant-prodige, écoutaient avec une profonde attention les discours qu’il avait appris par cœur, et examinaient ses mouvements comme ils auraient fait de ceux d’un automate curieux. Un pareil système d’éducation ne pouvait que gâter son esprit et son cœur; il ertt tout autant valu le confier à une troupe d’acteurs ambulants. Gustave se servait surtout de cet héritier du trône comme d’un conducteur qui devait émousser la foudre de l’indignation populaire, et il ne manquait

4'amais de le rendre utile au succès de ics plans d’ambition personnelle. Après l’avoir ainsi montré dans plusieurs villes, il lui fit prendre place sur les bancs de l’université d’Upsal, avant qu’il cdt achevé sa huitième année.

Pendant sûr semaines qu’il y resta, le jeune Gustave ne jouit pas d’un seul moment de repos ou de tranquillité. Chaque jour il était obligé de déployer toutes ses connaissances. Le successeur du célèbre botaniste Linné dit un jour ironiquement : ll faut

que j’aille trouver le }rrir,ce royal pour prendre une leçon de Monique.

Le roi assistait, ou plutôt instruisait le malheureux enfant aans la plupart des exercices particuliers et dans tous ceux u’il faisait en public. Ceux qui repanaient la flatterie avec le plus de prodigalité plaisaient infiniment à l’artificieux Gustave, non qu'il se laissât tromper à leurs discours, mais il s'embarrassait peu de la façon de penser, pourvu qu’on lui rendit des hommages extérieurs. Il n’y avait sans doute aucun mal à faire voyager son fils dans les provinces, à lui montrer les formes de l’éducation académique, à le familiariser avec les assemblées publiques, et à lui faire connaître les jeunes gens qui étudiaient alors dans l’université; mais ce fut l’exagération que Gustave mit à toutes ces actions , qui prévint le bien qui aurait pu en résulter , de sorte que ces comédies royales devinrent en effet aussi ridicules qu’ennuyeuses.

« Tandis que la magnificence et les plaisirs, se présentant sous mille formes différentes, distinguaient la cour efféminée de Gustave III, la misère et la famine s’appesantissaient avec rapidité d'un bout de la Suède à l’autre sur les classes ouvrières. Ni les gémissements des misérables qui mouraient de faim , ni les malédictions des pauvres, qui se disputaient une nourriture que les chiens de la meute royale auraient refusée, ne produisirent la moindre diminution dans les dépenses de la cour. Le prince cruel, qui avait toujours à la bouche les mois de sympathie et de compassion, n’cn déployait pas moins, dans toutes les occasions , une coupable magnificence , et témoignait , à la vue de la misère que ses prodigalités avaient, sinon causée, du moins considérablement aggravée, une indifférence aussi grande que les rochers nus sur lesquels périssaient en fouie ses sujets. La cour retentissait des éloges du meilleur des rois , tandis que la ville et les provinces ne jetaient qu'un cri pour la reforme et i’économie. Gustave se montrait sourd aux prières; ses ministres et scs favoris ies

SUEDE. 3S9

attribuaient toute? à un esprit de révolte. Des troubles eurent lieu , en effet; il fallut les réprimer par les armes , et lutter contre le peuple que l’exccs de ses souffrances portait à se soulever.

Plusieurs distilleries royales furent brûlées , et les inspecteurs ainsi que les autres employés furent tués. Ces événements et les pertes qui en furent la suite, engagèrent enfin le roi h l’abandon d’une partie de ce monopole odieux : il permit aux paysans de distiller la quantité d’eau-de-vie nécessaire à leur consommation particulière, moyennant le payement de quelques mesures de seigle à prendre sur chaque récolte, et dont le nombre était proportionné à l'étendue des fermes. »

A cette époque , les premières conséquences du partage de la Pologne commençaient a jeter le trouble dans la société européenne; l’ancien équilibre des États avait été rompu par cet acte odieux d’une politique astucieuse et sans pudeur, qui , foulant aux pieds toutes les maximes de Injustice et de la morale, ne craignit pas de violer l’ancien droit des nations. Une puissance barbare et égoïste jeta sa lance de cosaque dans le plateau des destinées de l'Europe civilisée , et prodigua l’or pour gagner les courtisans et les ministres de tous ces gouvernements , que tant de leçons terribles n’ont pas encore détournés d’une voie qui peut leur être un jour si funeste.

Frédéric II avait profité du premier partage de la malheureuse Pologne, sans s'inquiéter des dangers auxquels serait exposé son pays, quand sa main ferme et puissante n’en dirigerait plus les destinées. Son successeur, par sa politique vacillante, lit ressortir toute l’étendue de cette faute.

L’Autriche, de son côté, sous Joseph II, n’abandonna point sa politique de temporisation et de ménagements; elle se flatta que, par une alliance et des relations d’amitié, elle pourrait arrêter les rapides progrès de la Russie. Mais Catherine , comptant sur les difficultés intérieures qu’elle suscitait sans relâche à ses voisins , crut que le moment était venu pour

s'emparer de la souveraineté du Pont- Euxin , et rassembla toutes ses forces sur les frontières de la Turquie.

Alors tous les cabinets, dans l’impossibilité où ils s’étaient placés d’agir directement contre la conquérante moscovite , tournèrent leurs regards vers Gustave III , héritier d’un trône jadis rival de celui des czars. Le roi désirait la guerre plus* que personne. Dans sa marche usurpatrice, il en était venu à ce point ou l’éclat des victoires et le bruit des armes peuvent seuls couvrir les murmures d'un peuple opprimé. Mais la constitution qu’il avait imposée en 1772 défendait expressément au roi d’entreprendre une guerre offensive sans le consentement des états, et l'esprit d’opposition qui s’était manifesté a la diète de 1 786 ne lui permettait pas d'espérer qu’il pût obtenir dans cette circonstance l’autorisation qui légitimerait ses tentatives contre la Russie. Il commença néanmoins ses préparatifs de guerre, et ne négligea rien pour acquérir de l'influence sur l’esprit du prince royal de Danemark , son neveu, qui venait d’arracheràsa grand’mèrela direction de son père imbécile. Gustave lit deux voyages à Copenhague ; mais sa réputation de perfidie était trop bien établie, et le comte de Bernstorf , principal ministre du prince de Danemark, était trop systématiquement attaché à la Russie, pour que ses efforts pussent amener le moindre résultat , et enlever cet allié redoutable à la Russie.

Cependant l’animosité des Suédois et des Russes prenait chaque jour une nouvelle violence, car Gustave employait tous les moyens propres à réveiller l’ancienne haine de la Suède pour un empire qui l’avait privé de ses plus belles provinces, et Catherine de son côté n’épargnait aucune de ces menées sourdes auxquelles elleavait eu si efficacement recoursen Pologne pourdiviser la nation , et s’y faire uu parti. Son ambassadeur Rasumofsky agitait Stockholm , comme d’autres émissaires de la czarine avaient agité Varsovie, et l’on préludait à la guerre par un échange de notes irritantes que, de part et

L’UNIVERS

d’autre, on s’empressait de rendre publiques. Gustave ordonna enfin au ministre russe de quitter la Suède sous huit jours, et cela par mer. Ni l’un ni l’autre ne convenait à Rasumofsky ; ii feignit une maladie , et resta à Stockholm. Néanmoins le roi parvint à faire croire généralement que la czarine, dont toutes les forces étaient rassemblées sur les côtes de la mer Noire , se préparait à des hostilités contre lui ; il rassemble donc ses troupes en Finlande, ordonne à ses vaisseaux de mettre à la voile, et fait approuver par le sénat ses mesures de précaution.

Lui-méme, il s’embarqua le 23 juin, pendant une de ces nuits du Nord qui conservent toute la clarté du jour, aux acclamations de tous les habitants de la capitale, et accompagné de l’élite des troupes du royaume. Dès ie 19.

il avait fait expéaier un courrier à Pétersbourg pour y porter ce qu’il appelait son ultimatum. Il demandait :

1° La punition du comte Razumofsky, pour avoir tenté d’exciter des troubles en Suède ;

2* La cession par Catherine à la Suède de quelques parties de territoire enlevées à ce royaume par les traités de Nystadt et d’Abo ;

'3° Que Catherine acceptât sa médiation et l’autorisât à offrir aux Turcs la cession de la Crimée , etc. ;

4° Le désarmement des flottes russes pendant que celles de la Suède resteraient armées en guerre.

En faisant ces propositions absurdes , il n’avait, sans doute, d’autre but que de flatter l’orgueil national de la partie ignorante du peuple suédois, et de renare tout accommodement impossible. La guerre devint, en effet, populaire aux yeux des classes peu éclairées; mais Catherine de son côté sut agir sur les esprits du reste de la nation , dont les fanfaronnades de Gustave augmentaient le mécontentement. Elle répondit par un manifeste destiné à calmer les craintes des cabinets de l'Europe, et à exciter en Suède de la résistance aux desseins de Gustave. Voici un passage de ce document, qui ne peut manquer de paraître singulier dans la bouche

d’une autocrate russe, d’une femme qui avait assassiné son époux et usurpé le trône : « Lorsque ce prince , y est-il « dit, renversad’une manière violente la « constitution de la Suède, sur laquelle « reposaient le pouvoir du sénat et la « liberté dupeuple, et qu’il parvint au « pouvoir absolu, nous ne fîmes point » valoir le droit que nous avions de « nous opposer à ses entreprises , « etc. »

Gustave arriva en Finlande le 2 juillet, quinze jours après le commencement des hostilités. La czarine avait rassemblé en toute hâte un petit corps de troupes qui ne montait pas à vingt mille hommes et qui devait arrêter la marche des Suédois sur la capitale, où la terreur était telle que les habitants songeaient déjà à l’abandonner.

Gustave, gêné par f article de la constitution qui lui défendait de faire une guerre offensive, prétendit que des Cosaques avaient les premiers passé la frontière et incendie deux villages, violation dont le capitaine provincial, baron de Kaerpelcn, avait dressé procès-verbal; mais la cour de Russie nia que cet acte d’hostilité edt eu lieu, et plus tard on prétendit à Stockholm que ces prétendus Cosaques n’étaient autres que des soldats allemands déguisés, apostés par le comédien-amateur.

Quoi qu’il en soit, les Suédois entrèrent sans délai dans la Finlande russe, s’assurèrent des passages et investirent Nyslott; en même temps le duc Charles, commandant de la flotte, commença la guerre maritime en capturant deux frégates russes (*)• Mai* la conduite de ce prince a toujours eu quelque chose A' inexplicable .-le 9 juin, ayant rencontré une petite division de là flotte russe, commandée par l’amiral Dessen , il le fît sommer de saluer le pavillon suédois. L’amiral , qui s était attendu à être pris , fut agréablement surpris par cette modération ; il

(*j D'aprcs le récit de d'Aguila , ces (régates ne furent prises qu’aprés la balauie de Hogland , ce qui , en effet , parait plus probable.

SUEDE

répondit qu’il ne ferait aucune difficulté de rendre les honneurs du pavillon au frère du roi de -Suède , et poursuivit sa route. Le 4 juillet la grande flotte russe sortit de Cronstadt, et le 17 elle rencontra la flotte suédoise. Une bataille s’engagea près de nie de tlogland , à l’ouest du golfe de Wibourg : elle dura près de cinq heures et fut très - sanglante ; mais il n’y eut d'avantage décisif ni de part lii d’autre; l’une et l’autre flotte rejeta sur le temps son peu de succès : le rapport des Suédois faisait mention d’une brume et d’un vent d’est ; la dépêche de l’amiral russe portait au contraire que le ciel était très-clair et le vent au sud-est, et les deux relations différaient encore sur beaucoup d’autres points. Néanmoins, on chanta le Te Deutn aussi bien à Stockholm qu’à Pétersbourg.

Pendant ce temps, Gustave bloquait Wibourg et s’avançait contre la forteresse de Frédérikshamn, devant la-

Îuelle il plaça son camp le 19 juillet.

I envoya par mer un corps de six mille hommes pour s’emparer de Mendolax et pour fin-mer le chemin de Wibourg ; mais la trahison était déjà tout à fait organisée quand ses ordres furent exécutés; le commandant de Frédérikshamn avait eu le temps de prendre les mesures nécessaires pour rendre la tentative inutile.

Les causes de la révolte et de la trahison des officiers finlandais doivent surtout être recherchées dans la situation de cette province limitrophe, qui devait toujours servir de théâtre à la guerre en cas d’hostilité entre la Suède et la Russie. Les agents de Catherine et l’accroissement continuel de la puissance russe avaient inspiré aux nobles finlandais la pensée que rien ne pourrait les empêcher de tomber tôt ou tard sous la domination moscovite :

cette persuasion devait faciliter au gouvernement russe les moyens de se les rendre favorables, et Gustave, de son coté, ne leur donna que trop de prétextes pour pallier leur parjure. Plusieurs chefs de la noblesse finlandaise, et à leur tète les colonels Sprcngportcn

et Hestesko , sachant à quel point Gustave avait éludé la constitution de 1772, et effrayés de la vengeance que Catherine pourrait exercer sur leurs propriétés, résolurent de résister à l’autorité du roi.

« Après avoir, dit Brown, sondé les dispositions des soldats, qu’ils trouvèrent tiussi favorables qu’ils pouvaient le désirer, ils dressèrent en secret une protestation solennelle, dans laquelle ils commençaient par déclarer qu’inviolablement attachés aux lois de la Suède, ils étaient prêts à défendre au prix, de leur sang la province contre toute invasion. Ils se plaignaient ensuite avec indignation d’avoir été appelés , sans l’aveu des étatsdu royaume , a porter une guerre offensive clans un pays étranger. Ainsi préparés , ils n’attendaient plus qu’une occasion pour se déclarer. Cette occasion se présenta quand le roi ordonna au colonel Hestesko de monter à l’assaut de Frédérikshamn. Le colonel fit d'abord quelques remontrances sur les dangers et les difficultés de la route par laquelle le roi voulait faire approcher ses troupes : elles devaient traverser un marais impénétrable. Irrité de son peu de zèle, Gustave dit qu'il voulait être obéi. Alors les officiers confédérés déclarèrent en termes clairs et directs au roi, qui resta muet de surprise, qu’il n’avait aucun droit de les conduire à une guerre offensive sans le consentement des états du royaume; que si leur patrie était attaquée, ils verseraient pour sa défense la dernière goutte de leur sang , mais qu’ils se borneraient à défendre leurs propres frontières contre l’invasion. Le roi, se fiant à son éloquence et à son pouvoir sur les esprits, en appela aux soldats qui l'entouraient. Ceux-ci, au lieu de se séparer de leurs chefs, écoutèrent le roi dans un morne silence , et le régiment d’Abo , que commandait le colonel Hestesko , mit les armes bas sur-le-champ.

« Jamais peut-être les coupables desseins d'un prince ambitieux n’éprouvèrent un échec plus sensible. Le rêve brillant qui lui représentait Catherine etsacourchassés de Saint-Pétersbourg,

L’UMVERS.

et qui paraissait sur le point de se réaliser, s’évanouit à jamais (*).

« Affligé à la fois et humilié, Gustave ne se sentit pas assez fort pour punir cette trahison. S’il eût voulu faire arrêter les officiers finlandais , nul doute que les soldats ne se fussent aussitôt soulevés pour leur défense.

Le colonel Hestesko dit au roi à voix basse : « Prenez garde, Sire, le mo- « ment est critique ! Rappelez - vous « qu’une seule fausse mesure peut en- « traîner la perte de votre couronne. » Le front de Gustave pâlit, mais non de crainte, ce sentiment lui était inconnu. Il se rappela en effet des choses qu’il voulait laisser, sinon pour toujours, du moins pendant longtemps, couvertes du voile du mystère. La honte causait sa pâleur : il craignait la publicité; il craignait que la noblesse mécontente ne fut peut-être dans le moment même assemblée à Stockholm pour porter un coup mortel à sa puissance ou même à sa vie. Tandis que son cœur, rempli de rage et de douleur, palpitait du désir de la vengeance, ses lèvres tremblaient d’une colère qu’il avait peine à maîtriser. S’apercevantque l’orage approchait, Gustave eut la sagesse de céder à un pouvoir qui aurait pu l'écraser; il montra de la tranquillité et de la résolution. Le cœur navré, mais calme, il ordonna au général Seigeroth de rembarquer les troues qui étaient descendues à terre, et e faire sa retraite le plus promptement possible. Le blocus de Nyslot, forteresse imprenable de toute autre manière que par la famine, et qui était

(*) C.Vst un fait incontestable que l’alarme fut si grande à Saint-Pétersbourg , que l'impératrice Catherine avait déjà ordonné de faire emballer Ici archives de l’Etat , et tout ce que son trésor renfermait d’objets prédeux et portatifs. Il est hors de doute que la révolte de l’armée de Finlande et les désastres qui accompagnèrent les expéditions maritimes de la Suède, sauvèrent la ville de Saint-Pétersbourg; exploit qui eill couvert Gustave de ce que l’on appelle communément de la gloire, mais qui aurait eulrainé la ruine complète de son roviutnc. (Note de Brown.)

sur le point de se rendre aux forces suédoises sous le eolonel Hasfer, fut précipitamment levé. L’armée entière se replia et abandonna tous ses avantages. Le roi, voyant ses espérances déçues, revint en" hâte dans sa capitale, le cœur rempli des sentiments les plus pénibles. '

« La campagne ainsi terminée d’une manière soudaine et honteuse, les officiers révoltés de l’armée de Finlande entrèrent directement en négociation avec la cour de Russie. Cependant le ministre russe Rasumofski restait toujours à Stockholm, et il est robable que son influence ne contriua pas peu aux événements qui eurent lieu. Les chefs de l’armée révoltée eurent l’audace d’envoyer des députés à Saint-Pétersbourg pour proposer la conclusion d’un armistice qui (levait durer jusqu’à ce que le sénat de Suède eût décidé les mesures qu’il faudrait prendre pour mettre lin frein à l’ambition d’un roi aux veux de qui nul serment n’était sacré. Ii est inutile de dire que ces traîtres furent bien reçus de Catherine, qui était enehantee de leur conduite, quoiqu’elle les méprisât intérieurement. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, et ce qui ‘donna quelque apparence de vérité au bruit généralement répandu à Saint-Pétersbourg de la trahison du duc de Sudermanié , ce fut que les négociations entre l’armée révoltée et la cour de Russie se faisaient pour ainsi dire sous scs yeux.

Le duc Charles avait quitté la flotte

fiour prendre le commandement de ’ armée , et dans le premier moment il avait paru vouloir mettre tout en œuvre pour empêcher cette correspondance perfide; mais il changea bientôt de conduite, et ratifia lui-même les conditions de cette étrange convention.

Les suites en furent que les Suédois abandonnèrent tous les postes qu’ils occupaient sur le territoire russe, et que l’armée ennemie, avançant au même instant, prit possession de ces passages sans lesquels elle n'aurait jamais pu pénétrer dans la Finlande suédoise. Un seul officier général, le lieutenant général Plaateh, conserva

SUEDE. ^61

<0 îragcuscmcnt sa position en Carélie, disant qu’il ne pouvait être lié par une convention arrachée à sou chef par la force. Tels furent les premiers effets d'une révolte qui ébranla le trône de Gustave Ill(*). »

Le prince royal de Danemark, qui , lié à la Russie’ par ses traités , désirait profiter de l'absence de Gustave pour enlever à la Suède les provinces qu’elle avait conquises dans les guerres précédentes , n'eut pas plutôt appris les pertes que la flotte suédoise avait essuyées au combat de Hogland, qu’il fit mettre en mer la (lotte danoise et rassembler des forces considérables en Norwége. Gustave, à cette nouvelle, lit sommer les Danois de rester neutres, et Bernstorff répondit au nom de son roi , que le Danemark , en fournissant à la Russie les vaisseaux cl les troupes stipulés par le traité, ne violait point la paix, et qu'il ne demandait pas mieux que de conserver des relations d’amitié, quoiqu'il edt déjà commencé les hostilités. Gustave fit répondre par son ministre des affaires étrangères : « üu’il accédait avec plai- « sir à la condition , pourvu que la « défaite des auxiliaires danois par les « armées suédoises ne filt pas consi- « dérée comme un acte d'hostilité con- » tre Sa Majesté danoise. »

Cependant le prince Charles de Hesse, gouverneurde la Norwége, entra bientôt dans la Suède à la tête d’une armée de douze mille hommes; le 26 septembre 1788, il prit la petite ville de Stronistad (dans le Gôteborgslân) , et, le 1er octobre, celle d’Udevalla, d'où il menaça la ville importante de Gôteborg (**), qui paraissait devoir tomber entre ses mains après la première sommation. Le quartier général des Suédois était dans l'intérieur, à tVenersborg sur le lac Wener , et un colonel suédois, qui devait garder le défilé important de Quistrom, s’était laissé faire prisonnier avec tout son corps, parce que, dit-on, il avait hé-

(*) Brown, Cour» du Nord, t. III, p. 24 et stiiv. de la Iradiictiou française.

(**) Ou Cothenbourg.

site de détruire la maison d'une femme dont il était épris.

Ce danger imminent réveilla toutes les grandes qualités de Gustave. La nouvelle d’une attaque de la part des Danois lui avait fourni un prétexte plausible pour revenir de la Finlande, et son prompt retour avait rompu- le plan formé par le sénat de convoquer une diète sans le concours du souverain. L'opinion de la grande niasse du peuple ne pouvait être que favorable au roi , qui s’était vu arrêté dans sa carrière victorieuse par unetrahison, dont les auteurs avaient eu peine à cacher les motifs honteux. Après s’étre retiré pendant quelques jours à Haga, Gustave , debout sur le Slofsbacken , éminence située derrière le palais, harangua les habitants de Stockholm , et sut inspirer à la multitude le plus vif entliousiasme. Deux mille bourgeois s’engagèrent sur-le-champ pour remplir toutes les fonctions d'une garnison régulière. L’ancienne haine que les Suédois portaient aux Danois était encore plus forte que celle qu’ils avaient vouée aux Russes, et Gustave, en faisant, avec son éloquence ordinaire, un appel au sentiment national, recouvra sans peine toute sa popularité.

Alors il dirigea sur Gôteborg toutes les troupes disponibles que la garde bourgeoise pouvait remplacer, et luimême il se rendit en Dalécarlie, où il sutsi bien agir sur l’esprit des paysans de cette province, naturellement braves et impétueux, que trois mille jeunes gens s’enrôlèrent volontairement, et que trois mille autres promirent de les suivre si leur secours était nécessaire. Gustave, à la tête de ce renfort, s’avança dans le Wermland , où les contingents des autres provinces le rejoignirent.

Cependant les dangers de la place de Gôteborg devenant de plus en plus pressants , Gustave quitta en secret son quartier général, et, seul b cheval, il franchit une distance d’environ quarante lieues, courant à chaque instant le risque d’être pris par l’ennemi. Minuit sonnait quand il arriva à la vieille porte de la forteresse, et ne

L’UNIVERS

parvint qu'avec peine à se faire intro- \ (luire. Le général Duretz, qui commandait à Gôteborg, s’écria, en voyantle roi, ue rien ne pouvait empêcher la ville 'être prise. Gustave fui répondit :

«Vous vous trompez ; je suis venu pour « la sauver. » Le général sejettealors à ses pieds et le supplie de quitter une place si peu susceptible de résistance.

« L’ennemi , dit-il , approche , dès au- « jourd’hui il sommera la ville de se « rendre. En cas de refus, un assaut « sera livré , et la personne sacrée de « Votre Majesté se trouvera exposée.

— « Puisque telle est votre opinion, re- « partit le roi, retirez-vous, le comte « Jean Sparre est votre successeur. »

La presence du roi , son courage , son éloquence ranimèrent bientôt l’ardeur des habitants de Gôteborg, qui , en peu de jours, fut à l’abri d'un coup de main. La lettre qui devait sommer le général Duretz de se rendre arriva en effet ; mais l'étonnement du héraut qui l’apporta fut extrême quand il se vit en presence du roi de Suède lui-même. Les Danois étaient tellement silrs du commandant de la place, qu’ils avaient négligé d'occuper le pont nui traverse le Gôta-KIf, à quelques milles de là. Gustave s’empressa de le faire brûler , et de dresser des batteries qui dominaient le passage, en sorte que la place n’eut bientôt plus rien à craindre. En même temps, l’intervention de la diplomatie vint seconder les efforts de Gustave. M. Elliot , envoyé d’Angleterre à Copenhague, était venu au quartier général du roi de Suède concerter avec ce prince les moyens les plus propres à rétablir la paix. Il écrivit (le Carlstad plusieurs lettres au commandant de l'armée danoise, pour l’engager à se retirer promptement, faute de quoi la guerre -serait déclarée au Danemark par l’Angleterre et la Prusse. Ces lettres eurent l’effet désiré, et le 12 novembre l’armée ennemie évacua la Suède.

Gustave rentra dans sa capitale le 20 décembre 1788 , et y fut reçu avec les plus vives acclamations. Il 'ne put voir sans une joie secrète l’expression de l’amour que le peuple lui portait. Il

comptait bien en profiter pour punir les officiers de l’armée finlandaise et terrasser la noblesse. Il convoqua donc dans le palais de Frédériksnoff un conseil de guerre, devant leauel il fit traduire un grand nombre d'officiers.

Ils furent condamnés les uns à des peines afflictives, les autres à un emprisonnement perpétuel ou très-longdansdes forteresses éloignées. Le capitaine Ankarstroem était de ce nombre; mais sa sentence, comme celle de bien d'autres officiers, fut commuée par le roi.

Sprengporten , Hestesko et d’autres chefs de la conspiration furent condamnés à mort; niais ils s’étaient enfuis en Russie.

Le déficit occasionné par les dépenses de la dernière guerre força Gustave à convoquer une nouvelle diète.

Prévoyant cette nécessité, il n’avait rien négligé pour gagner les trois ordres inférieurs ; car il espérait porter un coup décisif à l’influence de la noblesse. La diète se réunit le 2 février 1789, et, malgré les menaces que le discours du trône contenait contre la noblesse, celle-ci se montra hautaine et inflexible. Elle refusa de concourir à l’adresse composée dans le sens du discours, à moins qu'on n’y ajoutât une clause pour engager le roi à conclure la paix le plus promptement possible, et elle finit par en voter une de son propre chef, dans laquelle elle priait le roi de punir les auteurs de quelques libelles qui tendaient à l’extension des prérogatives de la couronne.

Bientôt elle voulut limiter l'autorité du comité secret, qui, depuis 1772, était à la dévotion du roi. Un orage violent éclata alors contre le comte de Lôwenhaupt, maréchal de la diète, zéjé partisan de la couronne. Gustave fit aussitôt marcher sur la capitale plusieurs milliers de Dalécarliens, et uand ils n’en furent plus éloignés que 'une journée, il assembla les quatre ordres. Il commença par complimenter les ordres inférieurs, et les remercia de l’ardeur qu’ils avaient mise à soulager la détresse du royaume ; puis se tournant brusauement vers

SUEDE

la noblesse , il lui ordonna de nommer une députation pour faire des excuses publiques au maréchal. S'adressant en particulier au comte de Fersen et au baron de Geer, il leur dit d'un ton sévère qu’il considérait leur conduite Hivers le maréchal comme une insulte a sa personne que le comte reprësentait. jetant ensuite un regard plein de fierté sur le comte Axel Fersen , le roi s'écria avec beaucoup de violence : « Vous avez plus d’une fois ébranlé le

• trône de mon père ; gardez-vous de 'jamais toucher au sceptre de son

■ fils. * Le comte voulut se défendre, fl d'autres seigneurs tentèrent de parler en sa faveur; mais Gustave, d’ûn -'este dédaigneux , fit signe aux nobles de se retirer, et, quelques jours plus tard , les principaux d’entre eux furent .irrétés par la garde bourgeoise. On ^conduisit au palaisdeFrédérikshoff, où ils furent traités avec égards, quoique gardés étroitement.

Mais la noblesse était bien éloignée dese laisser intimider ; plusieurs mem- !*res des premières familles abandonnèrent les places qu’ils occupaient dans l'armée ou à la cour, les dames méroescessèrent de se rendre au palais du roi, qui devint désert. Gustave supporta ces privations en philosophe, tant il était enchanté de sa ménagerie patricienne de Frédérikshoff.

I.e lendemain de l’arrestation des nobles, Gustave se rendit à l’assemblée des états, et leur soumit la loi de sûreté et d'union , qui n'était rien moins qu'une nouvelle constitution , par laquelle le pouvoir politique était concentré entre les mains du roi. Le premier articledecetacteest ainsi conçu: «Nous

• reconnaissons avoir un roi hérédi-

• taire, qui a lepouvoirde gouverner le 'royaume, de le mettre en sûreté tant

■ à l’intérieur qu’à l’extérieur , de le

• maintenir en liberté et de le défendre; de commencer la guerre , de

• foire la paix , de conclure des al- * fences , de distribuer des grâces, ■e*c- » L’article II admet les roturiers dans le tribunal suprême, et l’article III leur permet d’acheter des terres ■toblej. L’article IV réserve à la no-

blesse les hautes dignités du royaume et les emplois de la cour. D’après l’article V, le vote de l'impôt reste à la diète ; mais l’article VI porte que les diètes ne doivent discuter que les questions qui lui seront soumises par le roi, etc., etc. «dette loi enfin détruisait le sénat, institution flétrie, à la vérité, par ses usurpations passées et par sa récente bassesse , mais néanmoins respectable aux yeux des Suédois par son antiquité, qui remontait presque aux temps fabuleux, et par les services réels qu’elle avait en diverses occasions rendus au royaume(*). »

L'acte de sûreté et d’union fut adopté sans difficulté par les trois ordres inférieurs; la noblesse le mit en délibération. Niais cette délibération s’étant prolongée durant trois semaines , et ne paraissant pas toucher à sa fin, le roi adressa un message à l'ordre des nobles pour exiger une promptedécision. On répondit en rejetant la loi à l'unanimité. Gustave ne se tint pas pour battu : il entama de nouvelles négociations ; mais elles furent infructueuses. Enfin la bourgeoisie et les Dalécarlicns campés dans les environs de Stockholm ayant menacé de massacrer la noblesse si elle persistait dans son refus, celle-ci, privée de ses chefs f qui, pour la plupart, étaient retenus dans les fers par Gustave, ou s’étaient retirés à la campagne, crut devoir céder à l’autorité du roi , et sina l’acte le 27 avril. Le lendemain la iète fut dissoute. Ainsi l’aristocratie était frappée à mort; les trois ordres inférieurs, qui hâtèrent sa chute, ne virent pas qu'ils auraient pu profiter de cette occasion pour réprimer tout ii la fois le pouvoir excessif de l'aristocratie et le despotisme du monarque, et fonder à jamais la liberté du pays. lis gagnèrent cependant quelque chose au changement, l'hydre qui les dévorait n’avait plus qu’une tête.

Le comité secret et la majorité constituée par les trois ordres inférieurs, ayant accordé à la couronne tous les subsides et toutes les ressources qu’elle

(*) Cours du Nord, t. III, p. 58.

avait réclamés, Gustave ne songea

filus qu’à continuer la guerre contre a Russie. L'entêtement insensé qui amena la chute de tant de rois de Suède , commençait à égarer aussi son esprit. Il ne vit pas que le moment favorable pour attaquer la Russie était passé, et qu’il ne serait plus désormais que le jouet de l’Angleterre et de la Prusse. Ces deux puissances em-

f léchèrent de nouvelles nostilitcs entre a Suède et le Danemark, qui brûlaient du désir de se mesurer. L’ainbassadeur anglais déclara sèchement à Gustave que s’il ne faisait point la paix avec le Danemark , il serait attaqué par l’Angleterre; de semblables menaces furent faites à la cour de Copenhague, et le prince royal signa la paix, quand Catherine, qui n’avait aucun intérêt à laisser brûler la flotte danoise par les Anglais , l'eut dégagé de ses serments.

Vers la fin de l’hiver de 1789 , la uerre recommença par une expédition u baron de Stedingk contre Nvslot, et, le 5 juin de la même année, Gustave en personne arriva au quartier général , et se mit à la tête de l’armee. Il obtint d’abord quelques succès, et assiégea Frédérikshamn ; mais le prince de Nassau survint avec la flotte russe et força à la retraite les vaisseaux suédois' qui formaient le blocus du côté de la mer. Gustave se vit alors contraint de se replier vers la Finlande suédoise, et le reste de la campagne se passa en combats sans importance et sans résultat. Le t'r septembre, Gustave rentra à Stockholm, où l’état des esprits et les menées des factions rendaient sa présence nécessaire.

La campagne de l’année 1790 ne fut pas plus décisive sur terre, mais la guerre maritime devint très-acharnée, et se termina par la célèbre bataille de Swensk-Sund (9 juillet), où Gustave, commandant en personne la flotte suédoise. remporta une victoire complète et brillante sur les frégates et les galères russes, commandées par le prince de Nassau. Ij; 14 août 1790, on conclut la paix à VVerelac, et l’on prit pour base du traité le statu quo ante hél-

ium. Mais la Suède avait perdu ses meilleurs vaisseaux et ses meilleurs marins, et elle n’avait pas, pour réparer de semblables désastres, les moyens dont pouvait disposer la czarine. ’

Gustave, néanmoins, rentra triomphant à Stockholm, et le peuple le reçut comme un conquérant et un pacificateur. La gloire militaire devint désormais sa passion dominante, et il forma le projet de la satisfaire sur un champ plus vaste. La révolution française venait d’éclater, et Louis XVI s’était trouvé tout d’un coup hors d’état de payer le subside. Catherine, qui n’ignorait point les embarras dans lesquels Gustave serait jeté par la perte de cette importante ressource, et qui savait d’ailleurs qu’il devait à la France le rétablissement de l’autorité royale en Suède , ce qui lui ferait regarder comme un devoir de rendre le même service au successeur de Louis XV , Catherine forma le projet de se servir de lui pour lutter contre l’esprit révolutionnaire en France. « Elle lui fit offrir un secours en argent, et, à son instigation, jilusieurs des plus illustres émigrés français s’adressèrent, vers le même temps, à Gustave, et lui dépeignirent leur belle reine et les dames de sa cour accablées de douleur, tournant leurs yeux baignés de larmes vers le preux Gustave, qu’elles regardaient comme leur chevalier et leur futur libérateur. L’appât réussit; Gustave promit d’accepter les subsides de Catherine, et de plonger son royaume dans une nouvelle guerre , contre un peuple qui n’avait pas à se reprocher l'ombre d'une offense contre la Suède (*). » Cette guerre, d'ailleurs, ne devait obtenir aucune popularité en Suède, car elle ne flattait aucun des préjugés nationaux.

Pour ne plus abandonner les commandements à des officiers déloyaux, ou patriotes, il forma une académie de guerre , où la jeunesse qui se destinait au service militaire devait être élevée dans l’habitude d’une obéissance

(*) Cours du Nord, t. III, p. y 1 .

SUEDE

meugle. En même temps, il pressa la armements de tout genre sous des | rétestes plus ou moins spécieux. 11 Avilit l'idole des réfugiés français, et uae sorte de roi Stanislas aux yeux des éusse, qui l’appelaient «le fidèle et ■iijne chevalier de leur immortelle aitresse. »

Les sentiments hostiles du peuple Mtre la noblesse, sentiments que Gustave avait lui-même excités, renirent les doctrines de la révolution rincaisc extrêmement populaires en vasoe, et Gustave , pour enflammer le rdigjeux paysan suédois contre les Français, ne crut pouvoir mieux faire lue de les appeler une nation d’athées, qui avait renoncé à la foi chrétienne ft massacré scs prêtres ; mais on neutralisa facilement cette impression en répondant que les Français avaient uniquement renoncé au papisme, et qu’ils étaient sur le point de devenir luthériens.

La conduite insensée du roi était généralement blâmée, mais il n’en persévéra pas moins dans sa résolution d’étouffer la liberté naissante en France; il défendit toute discussion sur les nouvelles politiques qui arrivaient de ce pays , établit .une censure rigoureuse des iou maux, et, en un mot, se montra le digne allié de Catherine II. Four se concerter plus sûrement avec les chefs de l’émigration française et les cabinets absolus, il se rendit au mois de juillet 1701 à Aix-la-Chapelie; mais il en repartit précipitamment, quand le marquis de Boitillé l’eut informé qu’une alliance étroite avait été formée entre les révolutionnaires français et les mécontents suédois, et qu’on se disposait à l’assassiner.

Malgré les sommes énormes que les Bourbons d’Espagne et de Naples, et d’autres encore, 'lui avaient comptées, ses embarras financiers se trouvèrent si grands qu’il se vit forcé de convoquer une nouvelle diète. Elle s’assembla le 27 janvier 1792 à Gesle, ville maritime sur le golfe de Bothnie, dans la province de (ïestride, voisine de la Dalécariie. En quelques séances toutes les propositions du roi furent agréées,

et l’assemblée fut close le 24 février.

Gustave revint à Stockholm sombre, mécontent, mais toujours fermement résolu à la guerre. Ses jours étaient conqités; un nombre assez considérablede nobles crurent pouvoir recourir à l’assassinat pour se venger de l'abaissement de leur ordre, et sans doute aussi pour épargner a leur pays les maux d’une guerre injuste et insensée.

Celui qui devait immoler le roi, Jean- Jacques Ankarstroem, était issu d’une famille noble, et doué d’une volonté forte et énergique. On assure que de bonne heure Gustave l’avait irrité par des injustices , et que des ressentiments personnels avaient fortifié dans son lime la haine politique. Pendant la^ guerre de Russie il commandait dans l’Ile de Gotliland, et avait capitulé à l’approche d’une escadre russe, pour ne pas exposer l’tle aux ravages de l’ennemi. Il fut pour ce motif traduit devant le conseil de guerre de Frédérikshoff, condamné à une captivité perpétuelle et gracié par le roi. Quand on lui annonça que Gustave lui pardonnait, il dit, s'il faut en croire des témoignages qui ont été contestés :

« J’aimerais mieux périr par l’inimitié « du roi que de vivre déshonoré par sa « clémence. Je suis innocent des accu- « sations que l’on a forgées contre mol « et qui ont été soutenues par des té- « moins subornés. Mes juges dans leur « iniquité lie l'ignoraient pas. J’ai dp- « mandé justice, on me l’a refusée. Je « regarde cette exemption d’un arrêt « injuste comme un droit et nullement « comme une grâce. » D’autres racontent que quand on lui annonça la grâce que le roi lui faisait, il répondit seulement : « tft moi je ne la lui fais pas. »

Peu de temps après, le roi , par une ordonnance, diminua d’un tiers la valeur du papier-monnaie. Ankarstroem venait de vendre la veille pour trois cent mille éi’us de propriétés foncières, et perdit d’un seul coup le tiers de sa fortune. On accusa le roi d’avoir annoncé d’avance la mesure il ses amis qui l’avaient exploitée. Luc foule de familles nobles se virent ruinées, et le projet de détrôner et d’assassiner

L’UNIVERS

Gustave fut définitivement formé. On le suivit à Gesle, mais on n’y trouva pas l’occasion d'agir. Le 2 mars on l’attendit à un bal masqué, mais il n’y parut pas; plus tard, un grand bal qui devait avoir lieu à la cour fut inopinénn nt contremandé. Mais ces obstacles et bien d’autres encore ne purent ébranler la ferme résolution qu’avait prise Ankarstroem de tuer celui qu’il croyait le plus grand ennemi de sa patrie. A la fin on annonça pour le 16 mars un bal masqué à la salle de l’Opéra, et les nobles conjurés, abandonnant le projet d’enlever le roi, choisirent cette nuit pour l’exécution de leur sanglant complot.

Pour tout ce qui va suivre, nous devons prévenir nos lecteurs que les motifs au crune du 16 mars n’étant pas encore suffisamment connus, et devant peut-être rester à jamais cachés, nous ne pouvons garantir l’entière exactitude du récit que nous avons cru devoir emprunter à Brown , et qu’il tenait lui-même d’une personne attachée à la maison du roi.

On prétend que Gustave, pendant qu’il se faisait coiffer pour aller au bal masqué, reçut une lettre anonyme qui l'informait de l’existence d’un complot et qui l’engageait à rester chez lui, c’est-à-dire, à ne pas se rendre au bal , et à ne pas effectuer l’attaque qu’il projetait contre la France. On ajoute que le roi communiqua cette lettre au baron lîielke, son secrétaire particulier, qui lui-même était du nombre des conjurés. «Il me parait, Sire,» répondit celui-ci du plus grand sangfroid , « qu’on cherche à vous intimider. « — M’intimider! s’écria Gustave; je « ne fais jamais attention à des sottises « pareilles. Si j’écoutais tous les aver- « tissements que je reçois , je ne joui- « rais pas d’un moment de repos...

« Si l’insolent écrivain a prétendu me « railler, il dira que le roi a eu peur !... « Non, je suis décidé à aller au bal ! » l lîielke était convenu avecles conjurés que si le roi se décidait à aller au bal il enverrait sa montre chez un bijoutier, sous prétexte de la faire réparer ; si au contraire^ roi changeait d’avis, le bijou-

tier devait recevoir une tabatière. Le comte Ribbing attendait dans la boutique. Quand on eut apporté la montre, il prévint aussitôt les conjurés, et tous se tinrent prêts à agir. Gustave cependant se décida fort tard, et n’entra dans la salle que peu d’instants avant minuit; sa figure était gaie et animée. Arrivé dans la salle, il crut avoir échappé à tout danger. Toutefois , ayant saisi au passage quelques regards qui réveillèrent ses craintes, il résolut de se retirer, et chercha, en tenant le bras de l’ambassadeur de Prusse, à percer la foule des masques. Mjis les conjurés lui barrèrent le passage, et le liront reculer vers une coulisse derrière laquelle Ankarstroem se tenait caché. Celui-ci, s’étant assuré avec le plus grand sang-froid que la personne placée devant lui était réellement sa victime, appuya le canon d’un pistolet à vent contre’ les reins du monarque et lâcha le coup. Le roi aussitôt arracha son masque en s’écriant : « Je suis « blessé ! » Déjà Ankarstroem saisissait un couteau ébréché et dentelé, qu'il avait fait préparer tout exprès, et il était sur le point de l’enfoncer dans la poitrine du prince, quand il le vit tomber. Ce fut alors seulement qu'il se retira. I.es conjurés avaient, en attendant, crié au feu , afin d’occasionner un désordre, à la faveur duquel l'assassin aurait pu s’enfuir. Mais, au premier cri du roi, un de ses plus jeunes aides de camp, M. de Polet, avait donne l’ordre de fermer les portes et de ne laisser sortir personne. Le bruit du crime se répandit bientôt dans la ville, et le théâtre fut cerné par plusieurs régiments. On plaça le roi sur un sofa , qui ne tarda pas à être couvert de son sang. Aussitôt qu’il put se faire entendre, il ordonna de faire fermer les portes de la ville, et dit aux ambassadeurs présents qu’ils ne pourraient envoyer des courriers à leurs cours que quand on saurait s'il survivrait à sa blessure. I.a sueur froide qui baignait son front marquait lessoufïranccs horribles qu’il éprouvait; il n'en prescrivit pas moins les mesures qu'il fallait prendre pour découvrir 1 assassin.

ïoogle

SUEDE

Toutes les personnes qui se trouvaient dons la salle devaient ôter leur masque, se laisser fouiller, et écrire leurs noms et leurs qualités sur des registres prépares à la hâte. Ankarstroem , qui naît laissé tomber ses pistolets et son couteau, fut le dernier appelé à subir cette épreuve, et ne montra pas la moindre émotion au chancelier Benîdstierna, qui tenait le registre et observait attentivement sa physionomie.

• Les chirurgiens (dit ic témoin oculaire, auteur du mémoire communiqué à Brown), les chirurgiens, ayant wndé la blessure du monarque’, et réfléchissant à la direction que la balle avait prise, jugèrent du premier moment qu'il y avait peu de chose à espérer pour la vie de leur auguste malade. Pendant cette opération , qui fut massivement douloureuse, le roi déploya ce courage et cette force d’âme que peu d'hommes ont poussés plus loin que lui. Quand le chirurgien appliqua la sonde, le roi crut remarquer que sa main tremblait; étouffant le sentiment de la douleur, il dit d’une voix ferme : « Ne souffrez pas que

■ votre affliction vous empêche de remplir votre ministère; rappelez-vous •due si la balle n’est pas extraite, il

■ devient impossible de me sauver. »

Le chirurgien s’arrêta un moment comme pour prendre courage, puis il retira de la plaie des halles de différentes formes. Naguère, Gustave avait descendu légèrement le large escalier de granit qui conduisait au vestibule du palais ; dans ce moment on l’y reconduisait à pas lents, étendu sur un brancard que portaient des grenadiers, et dont le moindre mouvement augmentait ses douleurs inexprimables.

Legrand escalier du palais est, comme le palais lui-même, a’une forte dimension; l’épaisse rampe est en marbre poli, les marches en granit, et les ornements, de proportions colossales, sont parfaitement exécutés et bien conformes au vaste et beau dessin de ce snperbe édifice. Quoique l’on eût fermé les portes du palais aussitôt que le roi fat arrivé, et que l’on n’y admît que des soldats et quelques courtisans

choisis, l’escalier fut néanmoins encombré de monde. Plusieurs ministres étaient en habit de cérémonie, et la plupart des personnes attachées à fa maison portaient encore ceux qu’elles avaient mis pour aller au bal. Ces costumes élégants et variés , l'état du roi étendu sur son brancard, son front décoloré, appuyé sur sa main droite, les physionomies diverses sur lesquelles se peignaient à la fois la douleur, la consternation et l’effroi, l’éclat des flambeaux et des torches nombreuses que portaient les militaires, celui des casques polis, des habits brodés et couverts de paillettes, joint aux sabres nus et aux baïonnettes, la lumière forte qui se projetait sur la figure du roi, sur le brancard et sur le groupe ui l'environnait, les larges masses 'ombres qui se répandaient au-dessus et au-dessous de ce groupe principal, et les accidents de lumière qui éclairaient diversement les parties détachées de ce vaste tableau, formaient un spectacle grand , pittoresque , et qui ne pouvait manquer de produire la plus vive impression. Les yeux du roi n’avaient rien perdu de leur lustre, et ses traits indiquaient le triomphe du courage sur la douleur. Quoique ce malheur fût terrible et soudain, il ne lui fit pas perdre sa présence d’esprit; il parut plus affecte des larmes qui sillonnaient les joues des vieux companons de ses travaux militaires que ii coup qui, scion toute apparence, allait bientôt terminer ses jours. A mesure que les porteurs montaient l’escalier, le roi levait la tête comme pour se pénétrer du majestueux spectacle dont il formait lui-même l’objet principal. Quand il fut arrivé à la grande galerie, qui était de plain-nied avec son appartement, il lit signe de la main qu'on le laissât reposer un moment; puis, regardant autour de lui d’un air attentif, il dit au baron d'Armfclt, qui ne pouvait retenir ses sanglots : « N’est- « il pas étrange que je me sois ainsi « précipité au-devant de ma destinée « après les avis que l’on m’avait don- « nés? Mon esprit m’annonçait un mal- «heur. Je ne suis allé qu’à regret.

« comme si j'eusse été poussé par une « main invisible. Je suis entièrement « persuadé que quand son heure est «venue, c’est en vain qu’un homme « voudrait fuir son sort... « Après une courte pause, il continua en ces mots : « La mienne n’est peut-être pas encore « arrivée. Je ne serais pas fâché de « vivre; mais je ne crains nas de mou- « rir. Si je vis, je descendrai de nou- « veau à pas légers cet escalier ; sinon, ■ la première fois qu’on m’y reportera , « ce sera pour aller au GÜstavianska « Grafi Mddarholm Kyrkan (au tom- « beaii des Gustave, dans l’église de « Riddarholm). » Le roi parlait lentement et à voix basse. Le silence qui suivit fut terrible; chacun paraissait avide d’apercevoir ses traits, ne fdt-ce que de loin, ou de saisir quelques-uns des mots qu’il proférait. Des larmes remplissaient tous les yeux. On vit des personnes, tenant une torche de la main gauche, se couvrir le visage de leur manteau pour cacher l’exces de leur émotion. Gustave était, selon toute apparence, le plus calme des acteurs ae cette scène. Aussitôt que la violence de sa douleur se fut un peu calmée, il fit signe aux porteurs d'avancer. Les vastes portes à deux battants du grand salon furent ouvertes et refermées dès que le roi y fut entré avec les personnes les plus intimes de sa suite. La triste procession traversa les appartements de cérémonie jusqu'à la chambre à coucher du prince. Là , le brancard fut soigneusement posé à terre , et le roi fut porté dans son lit, d’où il ne se releva plus.

* Après que Gustave eut pris deux heures de repos, malgré les ordres des médecins et des chirurgiens, et malgré les prières de son frère , le duc Charles de Sudermanie, il ordonna au baron d’Armfelt de lui faire la lecture de la liste des personnes qui avaient assisté au bal. I.es hommes de l’art et les domestiques s’étaient retirés. Chaque fois qu’Armfelt prononçait un nom qui inspirait quelques soupçons au roi, il le marquait avec un crayon. Tout à coup le roi dit ; « De grâce , mon cher « Armfelt, le nom d'Ankarstroem s’y

« trouve-t-il ? — Oui , Sire , répondit le «baron, et il est le dernier de la «liste.» Le roi prit un air sombre, secoua la tête et dit: « Un pressenti- « ment m’annonce que cet homme a « été mon assassin (*) ».

Cependant le directeur de la police avait dans la nuit même fait amener chez lui tous les armuriers de la capitale, pour soumettre à leur inspection les pistolets trouvés à l’endroit du meurtre, et pour savoir d’eux s’ils les reconnaissaient. L’un des armuriers se rappela qu’il les avait nettoyés pour Iecapitaine Ankarstroem. Celuici était rentré chez lui vers sept heures du matin. Quand il fit grand jour, sa servante vint, tout effrayée, lui dire que le roi avait été assassiné dans la nuit. « Est - il mort ? » lui demandat-il. t- «Non , mais il est grièvement blessé. » — « So, so (**), » reprit-il, et il la renvoya. Vers les dix heures, il sortit avec un ami, se rendit dans un café, et se dirigea ensuite vers la place des nobles. C’est là que le directeur de la police l’aperçut et le prit sous le bras, en lui dis’ant : « Vous voilà bien à propos, j’ai à vousparler.»

Il ne nia pas un instant le crime dont il se glorifiait , mais il assura lie pas avoir de complices. Le baron d’Arnifelt, membre de la régence provisoire et favori du roi , le menaça de la torture s’il refusait de tout avouer. Ankarstroem, les bras croisés et la tête droite, le regarda fixement , et lui dil d’un ton lent et dédaigneux : « Ne t’attends « pas, audacieux criminel , que je t’o- « béisse. Ce fut et ton vil exemple et la « contagieuse bassesse qui rendirent « l’infortuné roi parjure à ses serments,

« qui l’initièrent à des crimes inconnus «jusqu’à toi sur le sol suédois. Déjà « ton nom est un terme de reproche.

« Tes os ne reposeront point sur la « terre de la patrie. Ma main sera « bénie par les siècles à venir; j’ai « délivré la nature d’un monstre et « mon pays d’un tyran parjure. »

(*) Cours du Nord , p. 1 18 et suit.

(**) Équivalent de ah ! ah ! dit avec indifférence.

SL'feDF*

Après le premier interrogatoire, on n’avait laissés Ankarstroem nicouteau, ni fourchette , ni aucun autre instrument avec lequel il aurait pu se donner la mort. Au second interrogatoire, il remit au directeur de la police une lancette qu’il tira de la manche de sa pelisse. « Voyez, lui dit-il, comme « toutes vos précautions eussent été « vaines, si la religion ne m’avait em- « péché de commettre un suicide. >

Dans la nuit même du 17 , on avait expédié des courriers pour arrêter la malle qui n’était partie que depuis quatre heures. On y trouva plus de cent lettres anonymes avec cette phrase : « A minuit if ne sera plus; arrangez-vous en conséquence. * En même temps , on découvrit la personne qui avait porté au chtlteau la lettre anonyme adressée au roi ; on sut qu’elle venait du comte Lillehorn, major des gardes. Sur ses dépositions et sur quelques autres indices, on arrêta encore le comte Horn , qui était venu chercher Anknrstroem pour aller au Liai , le comte Ribbing , (ils naturel du roi , dont on avait voulu faire un nouveau Rrutus, les barons Ehrensward, Kngerstroem, Pechlin, etc.

Le baron liielke , l’un des principaux conjurés, avait accompagné le monarque blessé au château. Quand Lillehorn le dénonça, le roi fut trèsaffecté, et l’indignation de la cour fut pour ainsi dire plus vive contre lui que contre Ankarstroem lui -même.

Conduit devant Armfelt et le ministre de police, il s'écria avec une joie barbare : « Oui , c’est moi qui ai « fait aller le monstre au bal. La main « sacrée d'Ankarstroem lui a donné « le psse-port pour l'éternité. » Armfelt le somma de nommer ses complices. Rielke, qui avait eu le temps d'avaler une torte dose de poison, repartit d’une voix horriblement altérée : « Scélérat, je ne te crains pas. la « main de la mort est déjà sur moi.

• Mes amis me vengeront de toi. » En disant ces mots, il tomba dans une agonie affreuse, et ne tarda pas à rendre le dernier soupir. On exposa son corps au lieu du supplice, et il fut

enseveli au pied de la potence; mais on l’en retira secrètement.

Ankarstroem se montra vivement affecté de la trahison de Lillehorn , et, rougissant bien plus d’avoir dit une fausseté que d’avoir commis un meurtre, il saisit la première occasion pour accabler Lillehorn de reproches, et pour justifier sa première déposition , en s'avouant le principal instigateur du complot. On ne put lui extorquer aucun aveu qui inculpât personne ; mais il affecta de répondre que le pistolet avait été charge de clous rouillés, afin de rendre la plaie incurable.

La position de Gustave était affreuse. Pendant que les douleurs les plus vives et la perspective d’une mort certaine le tourmentaient , il dut encore s'inquiéter des événements qui , apres sa mort, pourraient couvrir son nom d’ignominie, si le duc Charles prétendait à la couronne , que les nobles de l’opposition venaient de lui offrir. Mais le duc , touché de la position de son frère, promit tout ce qu’on exigea de lui , à la condition toutefois qu’Armfelt serait éloigné du pouvoir, et qu'on ne ferait point la guerre à la France. A ces conditions, lui et son parti promirent de reconnaître comme roi le fils de la reine.

On résolutde sacrifier Ankarstroem, et Gustave consentit sans regret à la grâeedes autres conspirateurs. Il voulait même étendre cette faveur au meurtrier ;« mais les chefs de la justice l’en empêchèrent. Après ces arrangements, les comtes de liralic et Fersen se rendirent près du roi, et Gustave, toujours gracieux, leur dit, d’une voix affaiblie, que sa blessure n'était pas sans quelque douceur , puisqu’elle lui procurait le plaisir de se réconcilier avec ses amis. Ces seigneurs furent d’autant plus portés à promettre de reconnaître le prince royal , que l'esprit révolutionnaire commençait à faire des progrès, et menaçait leur influence, non moins que le pouvoir royal. Ensuite, une grande quantité de papiers furent soigneusement empaquetés et scellés du sceau du roi, qui les déposa dans un coffre à trois ser-

L’UNIVERS

ni res , dont il confia les clefs au duc son frère, au charicelier et à l'archevêque d'Upsal. Ce dépôt mystérieux, qui est conservé encore aujourd’hui à l'université d'Upsal, ne doit être ouvert, à ce qu’on assure, que cinquante ans après la mort du roi , c’est-àdire en 1842. Le 28, on commença a désespérer de la vie du roi ; la gangrène gagna les vaisseaux absorbants. Le chambellan Benzelstiern fut chargéd’apprendre au malheureux Gustave qu’il n’avait plus que vingt-quatre heures à vivre. Dès ce moment on assure qu'il perdit toute son énergie, et fut en proie aux remords les plus cruels. Il ne voulut plus voir Armfelt, le compagnon de ses vices.

Vers midi, il s’enferma pendant une heure avec le due Charles. Quand les médecins vinrent engager le prince à se retirer, pour épargner au roi une émotion trop vi\e, il s'écria : « Ne « pouvez-vous par votre art me donner « un sursis? Ne pouvez-vous éloigner « le coup fatal pendant trois jours?

« trois jours ! c’est tout ce que je vous « demande. J’ai encore quelques affai- « res pénibles à arranger. Eli quoi ! ni « les médicaments , ni le scalpel ne « peuvent donc prolonger ma vie !... »

Le soir, le malade devint plus calme; il s’entretint avec son chapelain. Pour diminuer le sentiment de la douleur corporelle, on lui administra de l'opium à fortes doses. Toutes ses facultés étaient affaiblies. Vers huit heures, il reçut les sacrements , et après cette cérémonie, on introduisit la reine. Ni elle, ni son (ils n’avaient été admis auprès du roi depuis son assassinat.

Elle ne put s'empêcher de jeter un cri d'horreur eu apercevant Gustave mourant, et elle tomba sans connaissance dans les bras du prince Charles. Quand elle eut repris ses sens, elle resta seule pendant quelque temps avec le roi et son frère. Après son départ, Gustave ne parla plus, et, dans la'matinée du 29, il expira nu milieu des plus cruelles douleurs. « Grâce au ciel , s’écria le « chapelain, ses souffrances temporelles « sont terminées. Puisse-t-il obtenir « le pardon de ses péchés I Puisse son

« âme reposer’en paix ! » Le chambel • lan et le médecin répondirent : Jmen !

amen! Tous les autres courtisans étaient allés s’incliner devant le nouvel arbitre des faveurs, le duc Charles de Sudermanie. L’artillerie du fort et les fanfares des trompettes annoncèrent l’avénement du nouveau souverain Gustave IV, Adolphe , roi de Suède , des Goths et des Vandales.

Le premier acte du régent fut la punition d’Ankarstroem. «Il était détenu dans une prison appelée le Smedjesqaard, située dans une rue qui conduit vers le sud-ouest de la Droitning - Gaten , à Roerslrands - Sjon.

L’édilicc n’est ni grand ni fort. Les prisonniers ne sont jamais mis aux fers avant leur condamnation; ils ne le sont pas même après , à moins que l’arrêt ne le porte en propres termes.

Les lois de la Suède considèrent toute personne comme innocente jusqu’à ce que le crime soit prouvé; et dans ce royaume les fers sont par eux-mêmes un' supplice qui emporte une infamie perpétuelle. Ankarstroem était gardé par des sentinelles. Il passait la plus grande partie de son temps à lire des livres pieux , à prier et à songer à son existence future : ces pensées l’occupaient beaucoup plus que la punition terrible à laquelle il était sur de ne pouvoir échapper. Quand il apprit l’excès des souffrances du roi , il dit avec douceur : « J’en suis réellement fà- « ché; mon intention était de tuer le «tyran, et non de le faire souffrir.

« Il est impossible qu’il guérisse :

« pour moi, je mourrai d’un supplice « affreux ; mais la certitude d’avoir mis « fin à sa coupable carrière, d’avoir « sauvé la vie de plusieurs milliers de « mes compatriotes, et d’avoir délivré « ma patrie de l’esclavage , me donnera « la force de tout supporter. » La gravité et la douceur de son ton parurent, produire beaucoup d’effet sur ceux qui étaient chargés de le surveiller. Il ne considérait ni les murs de sa prison , ni la mort ignominieuse qui l’attendait; ses regards étaient sans cesse dirigés vers un inonde meilleur que celui qu’il allait quitter. — « Là, » disait-il en cm-

SUÈDE

pruntant les paroles de l’Écriture sainte , « les méchants cessent d’importuner, et ceux qui sont là se reposent. » 11 y avait tant de dignité dans sa personne , qu’on eût dit de lui qu’il ertait plutôt un martyr souffrant pour la foi , qu'un mortel coupable qui venait de tremper ses mains dans le sang de son semblable.

«Quand le bniit du canon vint frapper son oreille . et lui apprendre que la victime avait cessé de vivre, Ankarstroem , se jetant tout à coup à genoux, et baissant la tête, s'écria:

«Grâce à Dieu ! ses tourments ont « cessé. Puisse son créateur avoir pitié «de son âme, et lui pardonner ses • nombreuses fautes. Maintenant je « puis mourir en paix. » Singulier assemblage de crime et de vertu, de fanatisme et de religion! Il soutint ce caractère jusqu’au dernier moment de son existence. Son sort ne resta pas longtemps incertain. Le 18 avril 1792, la sentence de mort fut prononcée; son exécution devait être précédée d’une torture de trois jours. II entendit son arrêt sans émotion, et passa dans la prière le peu de temps qui lui restait à vivre. Le lendemain matin , il fut conduit au Riddarhtu-Torg , où un échafaud avait été dressé non loin de la statue équestre de l'illustre fondateur de la dynastie des Wasa, et en face du palais de la noblesse. Une potence fût élevée sur l’échafaud, et au sommet de la potence on attacha le pistolet et le couteau dentelé, avec cette inscription : « Johan - Jacob ■ -Inkarstroem , kongungs mordnar (Jean- Jacques Ankarstroem, régicide).» Une lourde chaîne de fer descendait de la potence et venait s’attacher à un large anneau qui devait entourer son cou. Sa tête était découverte; mais on lui permit de porter une pelisse fourree. Il monta sur l’échafaud d’un pas ferme , d’un air tranquille, mais sans arrogance. Le collier fut passé autour de son cou, et il resta ainsi exposé pendant deux heures, ce qui, dans un climat aussi froid que celui de la Suède, est déjà on supplice assez rude. Ensuite il fut

18' Livraison. (Suède.)

dépouillé et frappé de verges. II supporta cette peine sans donner aucun signe de souffrance. On le reconduisit ensuite à sa prison, où il demanda au ciel le [lardon de ses péchés et de ceux de ses ennemis, ainsi que la force nécessaire poursupporter les tortures qui lui étaient encore réservées. Le lendemain on le conduisit au Torg, ou marché, dans Soderma/m, ou le même tra i tement fut réi téré. Ils’efforra vainement deconserver autant de tranquillité

que la veille; car il avait tant souffert du froid , et il était si fort affaibli, que les verges, s imprimant de nouveau sur les mêmes parties déjà déchirées il ne put s’empêcher de pousser quelques gémissements sourds, qui néanmoins ne furent entendus qu’au pied de l’échafaud. Quand on le ramena dans sa prison, il succomba à la douleu^ et à la faiblesse, et se trouva mal. Le médecin avait ordonné qu’on lui donnât une nourriture fortifiaute , dans le but charitable d’empêcher que le malheureux n’échappât, par une mort plus douce, aux tourments qu’il était condamné à souffrir. Ankarstroem n ignorait pas la cause de cette cruelle sollicitude; mais il ne s’opposa en rien à ce que l’on exigeait de lui , disant que Jesus-Christ , dont la mort devait lui assurer une vie éternelle, avait souffert un supplice plus terrible encore. Le troisième jour, il pouvait à peine se soutenir, et ses traits altérés indiquaient l’excès de ses souffrances.

Il fut entraîné et exposé de la même manière sur la Stora Torget, vis-à-vis de l’Opéra, où il avait commis le crime pour lequel il souffrait un châtiment si cruel , et précisément en face du palais du roi. Là ses reins déchirés furent de nouveau livrés aux verges impitoyables. On le détacha ensuite du pilier, et on l’étendit sur le bloc ; la main droite fut d’abord coupée, puis la tête, que l’exécuteur saisit par les cheveux et montra sanglante aux regards du public, comme la tête d’un traître et d’un régicide. Ainsi se termina une suite de tortures les plus inutiles qui aient jamais été infligées à un criminel.

Le corps mutilé fut ouvert , coupé par

L’UNIVERS

quartiers et transporté à travers la ville et le fauLiourg de Sodermalm jusqu’au lieu d’exécution ordinaire, où il des ait rester exposé pour devenir la ûture des oiseaux de proie. Ses mentres furent attaches sur des roues, et la tète placée au centre sur un pieu, avec la main droite clouée au dessous (*).»

Page 1