‹ Suède et Norwége par m. Ph. Le BasChapitre 27 sur 72 · SU ED K · texte numérisé non relu

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la noblesse, le clergé, la bourgeoisie et les paysans.

« Il y a en Suède environ deux mille uatre cents familles nobles. Le chef e chacune de ces familles est de droit membre des états; mais il est rare que le nombre de ceux qui assistent à cette assemblée dépasse quatre cents personnes. Un grand dignitaire de l'État, nommé par le roi, préside, sous le titre de maréchal de la diete , nonseulement les réunions de la noblesse, mais encore celles des autres ordres lorsqu’ils se forment en diète générale. Il existe au palais des nobles un registre analogue au livre d'or de Venise ; les noms de toutes les familles nobles y sont inscrits, et chacun d’eux est surmonté d’un numéro d'ordre invariable et perpétuel , et lorsque les chefs des familles de la noblesse signent les actes de la diète, ils font précéder leur signature de ce numéro, qui est inséparable de leur nom propre. Plusieurs familles nobles sont éteintes; mais leurs noms et leurs numéros subsistent toujours sur les registres.

« L’ordre du clergé se compose de l’archevêque d’Upsal, qui en est toujours le président; des onze autres évêques du royaume , et des députés nommés par les ecclésiastiques reunis dans chaque diocèse. Le nombre total des députés du clergé ne dépasse pas soixante membres.

« La bourgeoisie est représentée par les députés des quatre-vingt-cinq villes de la Suède, dont dix pour Stockholm , trois pour Gothembourg, deux pour Norkœping, et un seul pour toutes les autres. Deux petites villes peuvent se réunir pour nommer un député.

« Les paysans choisissent leurs députés par arrondissement; les conditions d’éligibilité sont les mêmes que pour la bourgeoisie : il faut être propriélaire d’immeubles. Il y a environ cent quarante à cent cinquante députés de cet ordre. L’ordre des paysans et celui de la bourgeoisie sont chacun présidés par un orateur nommé par le roi.

« Les députés du clergé , de la boureoisie et des paysans reçoivent, nenant la durée de la session, une indem-

nité pécuniaire; elle est payée pr leurs commettants qui en fixent volontairement la quotité. Un deputédes paysans peut représenter plusieurs arrondissements, et en cumuler le traitement.

« La noblesse se réunit dans son hôtel, sur la place des Chevaliers. Pendant la tenue des états, le maréchal de la diète a table ouverte. Le clergé tient ses séances dans la sacristie de la cathédrale; les bourgeois à la bourse, et les paysans dans les salles de l'hôtel de ville. Pendant toute la durée de la session, ces derniers ont un club où ils se rassemblent dans l’intervalle des séances pour boire et fumer. C'est un spectacle curieux de voir ces paysans, vêtus de leurs larges et longues redingotes de drap commun , s’entretenir des plus graves affaires publiques avec un sens et un jugement qui feraient honneur à beaucoup d’hommes d’Etat.

Il en est parmi eux qui ont reçu une éducation parfaite ; quelques-uns sont doués du talent de la parole : ils s’en servent pour exercer sur leurs collègues une grande influence. Leur langage, ordinairement calme et persuasif, devient souvent mâle et vigoureux ; il s’élève aux plus hautes pensées , et s’ennoblit des plus chaleureuses inspirations lorsqu il s’agit d’émouvoir et d’exciter l'amour de la patrie. Ander Danielson, député du gouvernement de Westrogothie, est l’orateur le plus remarquable de cet ordre (*). »

Signalons maintenant les inconvénients que présente un tel état de choses. « Sur quatre ordres, il y en a un qui est purement industriel ( la bourgeoisie); un autre qui ne possède rien ( le clergé ); un troisième qui compte autant de fonctionnaires que de propriétaires (la noblesse); et enfin celui des paysans propriétaires.

«En Suède, nul ne put aspirer à représenter le pays, s'il n’est noble de naissance, ecclésiastique, bourgeois ou paysan ; et les fonctions législatives sont l’apanage exclusif de la naissance pour la noblesse , des fonctions pour te clergé, du droit de bourgeoisie dans

(*) Daumont , ibid. , p. ai6 et tuiv.

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les villes , et de la propriété rurale possédée par les paysans.

« Chaque chef de famille noble est de droit membre des états, c’est-à-dire, qu’un être privé de l’intelligence la plus vulgaire, un misérable dégradé par sa conduite et voué au mépris, peut être appelé à l'honneur de représenter la nation, parce que le hasard de sa naissance l’aura placé à la tête d’une famille noble ; plusieurs de ces familles sont d’ailleurs complètement ruinées, et elles subissent toutes les tristes et humiliantes conséquences de la pauvreté.

« L’ordre du clergé, par sa composition, ses lumières et l’indépendance de sa position , forme l’ordre le plus compacte de la Suède. Pourquoi donc le clergé forme-t-il un ordre séparé?

La direction des consciences ne lui donne-t-elle pas une assez grande influence , sans l'accroître encore de sa participation aux affaires de l’État?

N’est-il pas singulier de voir une assemblée de prêtres discuter les lois sur l'organisation de l’armée, sur les finances, la guerre et la paix ? En s’occupant ainsi des intérêts au ciel et de ceux de la terre , ils doivent quelquefois éprouver de terribles scrupules pour en fixer les limites respectives.

« Des quatre ordres qui forment les états, l’on a d'abord remarqué que celui de la noblesse représente le mieux par sa dignité et sa tenue, et celui du clergé beaucoup mieux qu’il ne convient peut-être a des hommes destinés à donner l’exemple de l'humilité chrétienne. Pendant la session de 1828 à 1830, l'on trouvait, en Suède, que par sa tendance et son esprit de corps, c'était de tous les ordres celui qui rappelait le mieux l’idée d’une chambre aristocratique. Il est juste cependant d'ajouter que cet ordre se distingue aussi par ses lumières et par des vertus réelles.

«Pour être député de l’ordre de la bourgeoisie, il faut être domicilié ou exercer une profession dans la ville; mais les suffrages portent presque toujours sur les bourgmestres.

* Quaut à la classe nombreuse des

paysans , elle ne peut nommer pour députés que des paysans propriétaires. Les députés des paysans et de la bourgeoisie peuvent être nommés par plusieurs arrondissements ou villes, et les représenter à la diète.

«Ainsi, une partie considérable de la population est formellement exclue du droit le plus précieux, celui de délibérer sur les affaires publiques; et cette exclusion atteint des classes aussi nombreuses qu'honorables. Le proprietaire du plus vaste domaine rural, ou le plus savant agronome , ne sera jamais député, parce qu’il n’est pas un paysan : toute la classe connue , en Suède, sous le nom d e stand per soner, se trouve comprise dans cette catégorie; et elle compte plus de soixantedix mille individus, peut-être les plus respectables de la société.

« Un maître de forges millionnaire, tin laborieux industriel , qui fait vivre des milliers d’ouvriers et enrichit son pays, s'il ne possède que cette industrie, ne peut être membre de la diète.

Cependant depuis 1820 ou 1821 , les états, par une faveur spéciale, ont daigné accorder aux maîtres de forges et propriétaires déminés, la faculté de nommer trois députés qui assistent à ses assemblées , et siègent avec l’ordre de la bourgeoisie; mais ils ne peuvent délibérer et voter que sur les questions relatives aux mines et aux forges.

«Un gouverneur de pro\ ince, un haut fonctionnaire, le savant dont les travaux auront immortalisé le nom, l’artiste le plus illustré par ses chefs-d'œuvre, ne seront point députes, à moins qu’ils ne soient nobles ou bourgeois.

Linné n'aurait pu représenter son pays, s’il n’edt été que président de l'académie de Stockholm, et professeur à Upsal. Le célèbre Berzélius n'était pas éligible avant d’être anobli.

«L’opinion générale des hommes instruits de la Suède appelle de tous ses voeux une reforme complète de ces malheureux abus , et de tous ceux qui se sont perpétués dans les différentes branches de l'administration. En 1830, l'on publia à ce sujet, à Stockholm , un ouvrage dans lequel on proposait de

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substituer deux chambres aux quatre ordres des états : cette idée fut accueillie avec beaucoup de faveur par un grand nombre d’hommes éclairés; mais comment espérer de faire adopter un projet si opposé à tant d'intérêts isolés? Pense-t-on que la noblesse renonçât volontiers à son privilège de représenter le pays, et que, pour parvenir à la députation , elle se vît confondue de son propre gré avec In masse plélwienne, ou réduite à solliciter le vote du plus humble paysan ? Quant à ceux-ci, voici ce que disait, à ce sujet, un riche laboureur qui paraissait tout à fait intrigué de ce projet, et ses ra isonnements étaient propres à donner une idée du sens droit de ces hommes : « Savez-vous bien ce qui arrivera, disait-il , si ce projet vient à se réaliser? c’est que nous autres paysans, nous ne serons plus rien dans l'État, dès qu’il y aura (leux chambres; nous n’v aurons plus d’accès , parce que les habitants influents des villes s’empareront des élections, qui deviendront la proie des ambitieux. des financiers, des grands propriétaires, et de tous ceux dont la faconde en imposera à des hommes simples. L’action de l’autorité royale, ajouta-t-il , sera bien plus puissante sur une assemblée ainsi composée que sur nos états tels qu’ils sont constitués. » Ce n’était pas trop mal raisonner pour un paysan.

« On comprend que le clergé ne doit pas être extrêmement disposé à s’enthousiasmer pour un ordre de choses qui détruirait son existence d’ordre privilégié dans l’État.

«Il est donc bien difficile de voir se réaliser en Suède un projet qui rencontrerait un aussi grand nombre de contradicteurs; et comme aucune modification ne peut être faite à la forme actuelle de gouvernement qu’avec le concours unanime du roi et des quatre ordres de l’État, il est probable que les Suédois ne sont pas a la veille de voir opérer quelque changement dans leurs institutions fondamentales. Cependant on est en droit de penser que les modifications indiquées par le temps et l’expérience s’elfectueront dans l'or-

ganisation des quatre ordres de l’État (*). .

Voici d’ailleurs la réponse qu’un Suédois éclairé faisait aux critiques que nous venons d’exposer. « Il existe certainement en Suède des abus nombreux et trop bien constatés; mais enfin où n'en existe-t-il pas? Ne sont-ils as inhérents a notre misérable nature umaine et une triste compensation du peu de bien qui existe? Les abus, lorsqu’ils ne sont pas extrêmes , sont peut-être aux nations ce que les préjugés sont à l’honune : l’ordre social , sans eux, ne saurait exister.

« Vous trouvez donc bien surprenant que les éléments de la représentation nationale, en Suède, soient composés de quelques classes d'habitants ; mais au moins elles forment plus des deux tiers de la population, et. pour mieux dire, la totalité de la population réellement sédentaire.

« Vous avez vraiment bonne grôce, vous autres Français, de vous récrier contre les imperfections de nos institutions. Tourncz-donc vos regards vers votre patrie, et veuillez m’expliquer comment il se fait, que, dans une nation aussi puissante, aussi riche, aussi intelligente , le droit électoral se trouve concentré entre les mains de quatrevingts à cent mille individus, formant une classe mobile maintenant, mais qui bientôt deviendra la base d’une nouvelle aristopratie.

« Vous croyez donc que le roi devrait proposer la réforme des abus : le roi n'est pas venu parmi nous comme réformateur, il y est venu comme conservateur; il est d’ailleurs des préjugés qu’il n’est pas facile de fronder, et des abus que leur antiquité rend très-tolérables : un prince sorti du peuple a dtl, avant tout, s’attacher à respecter les institutions du peuple telles qu’elles lui ont été transmises et confiées ; c’est là son premier devoir comme souverain et depositaire de la garde des lois. Il n’est guère présumable u’il consente à prendre l'initiative ans cette occasion ; les innovations

(*) Daumout , ibid., p. aai etsuiv.

L’UNIVERS

doivent être réglées par la prudence ; elles ne doivent jamais être entreprises prématurément et avec précipitation :

c'est au temps à en démontrer la nécessité, et alors les améliorations s’introduisent d’elles-mémes et sans secousse. Si les quatre ordres étaient unanimes pour opérer un changement, il est hors de doute que Sa Majesté se rendrait avec empressement aux vœux qu'ils auraient manifestés....»

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