LA NORWÉGE RUYAUME INDÉPENDANT UXI AU ROYAUME DE SUÈDE
Telle était la situation de la Norwége, lorsque les événements de 1814 amenèrent dans le Nord une importante révolution. On a pu voir dans notre histoire de Suède par quelle suite d’événements la Suède avait été jetée, en 1812, dans l’alliance de la Russie.
Cette union de deux puissances longtemps ennemies fut cimentée par des concessions réciproques; la Suede renonça au grand-duché de Finlande que la Russie lui avait enlevé en 1809:
c’était le tiers de son territoire; mais la possession de cette province, utile quand les rois de Suède aspiraient à jouer le rôle de conquérants dans les États du Nord, devenait moins importante maintenant qu’une politique plus éclairée présidait aux destinées de la Suède, et comprenait quels immenses avantages il v aurait pour la péninsule Scandinave â ne former qu’un seul royaume. La Russie consentait en effet à assurer a la Suède la Norwége. qu’on enlèverait au Danemark, allié de Napoléon. La Finlande , sans doute , était plus riche, plus fertile, plus dévouée, mais elle était séparée de Stockholm par la Baltique, et multipliait sur mille points vulnérables la frontière suédoise. La Norwége, nu contraire, couvrait la Suède à l’ouest, comme la Baltique la protégeait au sud et à l'est , et les froids du pôle au nord. Divisée en deux États, la Péninsule avait ou pouvait avoir toujours la guerre dans son sein; réunie, elle
NORWEGE
ne la recevait au moins que sur ses côtes, qucdéfendent partout des abords difficiles et des mers dangereuses.
Sous le rapport militaire, l’acquisition de la Norwége était donc de la plus haute importance ; sous le rapport politique, quelle force la Péninsule ne tirait-elle pas de son unité et de son isolement ! Sous le rapport commercial et industriel, la Norwége est, sans doute, de beaucoup en arrière de In Finlande; mais les restrictions à la liberté commerciale tombent chaque jour, et le temps sera bientôt passé où le commerce de toute une province pourra être sacrifié à l’intérêt de la métropole, où le système prohibitif continuera de traiter les marchands étrangers en ennemis; alors nationaux et etrangers seront également admis à la libre pratique. La Suède, qui est entrée déjà dans cette voie, ne s’ajiercevra plus alors de la perte de la Finlande.
C'est au mois de mars de l’année 1812 que le traité de Saint-Pétersbourg avait été conclu ; il était à craindre qu’il ne rencontrât quelque opposition de la part de l'Angleterre ; aussi le prince royal , dans le courant du mois de septembre , envoya à Londres le colonel Bjrrrnstierna, pour négocier l’accession du cabinet de Saint-James à différentes stipulations convenues à Abo entre l’empereur Alexandre et S. A. R. « Il y a lieu de croire, » disait la note remise alors par le colonel à lord Castlereagh , « que l'expédition « de Norwége réussira sans coûter « beaucoup ue sang. Ni le roi , ni le » prince royal ne veulent jamais trai- « ter ce pays en province. La Norwége « aura sa représentation , ses lois et » son système financier séparés de la ■* Suède, mais elle sera unie à elle.
Elle ne sera au fond qu’une puissance « confédérée sous un même roi. »
Cependant les événements de Moscou , la retraite de l’armée française, la nécessité d’amener vite la solution de la grande question européenne, firent ajourner l’expédition Je Norwége; mais, quand le prince royal eut conduit les aliiés jusque sur la' fron-
tière de France , quand la chute de Napoléon eut rendu Alexandre toutpuissant , le Danemark se hâta de traiter; et, par le traité de Kiel , signé le 14 janvier 1814, la Norwége, c’està-dire, les évêchés et bailliages de Christiansand , de Bergenhuas ^ d’Aggershus , de Drontheim , avec le Norrlan et le Finmarken , jusqu’aux frontières russes, furent cédés à la Suède en échange de la Poméranie suédoise et de l’ile de Rugen ; mais l’exécution du traité fut suspendue par une opposition inattendue. Le prince Christian Frédéric, cousin germain du roi de Danemark , et gouverneur général de la Norwége, voulut essayer de résister avec les seules forces qu’il avait à sa disposition. D’abord il se procura de l’argent par une émission , faite le 27 janvier, de trois millions de rixdales banco eu billets; puis il se rendit à Drontheim, où il harangua les troupes réunies pour le recevoir. « C’est par votre courage , disait - il , que la Norwége peut et doit se maintenir sans être ni partagée, ni asservie. » Aux bourgeoiset aux fonctionnaires, il parla
filus clairement encore. « La paix est e voeu de la nation ; mais ce n'est que la Norwége indépendante qui peut jouir des bienfaits de la paix. S’il faut l’acheter par un asservissement à un joug étranger, elle serait déshonorante et funeste... On veut prendre la Norwége , mais elle peut et doit maintenir sa liberté. » A cetle conduite étrange, les habitants de Drontheim, qui ne connaissaient pas encore le traité de Kiel , crurent que le prince voulait se révolter contre le roi de Danemark.
Mais, à son arrivée à Eidsvold, il dévoila à plusieurs personnes son intention de se mettre a la tête de la nation , comme souverain absolu. Sur les représentations qui lui furent faites, il se décida à convoquer une diète nationale; pendant qu’elle se réunissait à Eidsvold , le prince se rendit à Christiania, et leva enfin publiquement le masque; ayant invité les principaux fonctionnaires à se rendre près de lui, il leur dit : » Par suite des événements de la guerre et du traité de Kiel , je
L’UNIVERS
suis rappelé, et j’ai reçu l’ordre de livrer des forteresses aux troupes suédoises ; mais j'ai consulté la voix du peuple, et partout elle a répété: Nous voulons être Norvégiens, et non Suédois. J’accepte la mission de défendre les droits d'un peuple indépendant. »
Puis il fit assembler les bourgeois et la garnison pour leur déclarer ses intentions, et fut reçu par des bourras; mais, le même jour, arrivèrent des officiers suédois pour le sommer d’exécuter le traité , et il fallut se hâter de prendre des mesures décisives. J.e 2j février, il se rendit dans l’église de Christiania en grande, solennité . et prêta , avec tout le peuple , le serment de maintenir l'indépendance de la Norvège, et de sacrifier son sang et sa vie pour la patrie.
Cependant la diète se réunissait; le Il avril elle ouvrit sa première séance; elle était composée de cent treize membres, dont six propriétaires de terres, treize bourgeois, vingt et un paysans, vingt -cinq fonctionnaires, quatorze prêtres , deux officiera élus en qualité de bourgeois, dix-sept élus en qualité de représentants de l'armée , enfin quinze sous-officiers , soldats et matelots. Pour donner à cette diète les dehors de l'indépendance , on éloigna toutes les troupes, et on porta le scrupule au point que le sous-officier gui était de planton auprès du prince, lut obligé de déposer son sabre tout le temps qu’il resta à Kidsvold ; mais quelques députés ayant demandé des éclaircissements sur la situation du pays, il leur fut signifié que leur mission se bornait à la rédaction d’une constitution et à l’élection d’un roi.
La constitution fut enfin rédigée; et, malgré la présence du prince Christian, elle conserva à la nation le pouvoir législatif et le droit de voter l’impôt ; puis, le 1 7 mai, on procéda à l’élection d’un roi Le prince fut élu, et la diète, qui avait pris le nom de Sthorthing, congédiée. Niais bientôt arrivèrent les commissaires russes , anglais, autrichiens et prussiens, pour signifier au nouveau roi la volonté formelle des allies. Sur son refus d’exé-
cuter le traité, ils sortirent de Norvège , et les troupes suédoises s’approchèrent des frontières sous la conduite du prince royal , tandis que le roi, malgré son âge, montait luimême sur sa flotte. La forteresse de Frédérikstad, attaquée la première, se rendit presque sans résistance ; et le prince, bientôt convaincu de l’impuissance où il était de résister, sigua, le 1 1 août, un armistice; et, leinêinejour, fut conclue la convention suivante :
« S. A. R. le prince Christian convoquera aussitôt, dans le mode prescrit par la constitution existante, les états généraux de Norvège ; la diète s’ouvrira le dernier de septembre , ou , si cela n'est pas possible, dans les huit premiers jours d'octobre.
» S. M. le roi de Suède promet d’accepter la constitution rédigée par les députés de la diète d’F.idsvold. S. M.
ne proposera de changements que ceux ui seront nécessaires à l'union des eux royaumes, et s’engage à n’en faire aucun autrequcdeconcertavecla diète.
« Les promesses faites par S.
le roi de Suède au peuple norvégien, ainsi que celles que S. A. R. le prince royal a faites au nom du roi , seront scrupuleusement remplies et confirmées à la diète norvégienne.
» La diète se réunira à Christiania.
S. M. le roi de Suède déclare que personne ne sera poursuivi ni directement ni indirectement pour les opinions, contraires à l'union des deux royaumes, qu’il aura pu émettre jusqu’à présent. Les fonctionnaires civils et militaires norvégiens, ou nés hors du royaume , seront traités avec les égards et la bienveillance que leur doit l’autorité supérieure. Aucun d’eux ne pourra être recherché pour ses opinions. Ceux qui ne continueront pas leurs services obtiendront des pensions d’après les lois du pays.
« S. M. le roi de Suède emploiera ses bons offices auprès de S. M. le roi de Danemark pour faire révoquer les ordonnances ou édits publiés le 14 janvier 1814, soit contre des fonctionnaires publics, soit contre le peuple norvégien en général. »
Les états , convoqués par le prince Christian.se réunirent te 8 octobre, reçurent |a déclaration par laquelle il se désistait, pour lui et ses descendants, des pouvoirs qui lui avaient été confiés ; puis ils travaillèrent , avec les commissaires suédois envoyés près d'eux, à la révision de la constitution d'Eidsvold ; et , lorsque ce travail eut été approuvé par le prince royal au nom du roi (*), le storthing élut à l'unanimité, pour roi de Norwege, Charles XIII et ses successeurs.
line députation alla aussitôt porter ce décret au prince royal, qui se trouvait alors a Frèdérikshall. Après l'avoir reçu , le prince partit pour Christiania, ou toute la population sortit à sa rencontre. Le lendemain, il se rendit au storthing, et là , ayant prêté serment à la constitution , et remis à l’assemblée le serment du roi par écrit, il reçut à son tour le serinent de fidélité des états. Ainsi fut consommée, presque sans eftusion de sang , l'union des deux royaumes Scandinaves.
L’année suivante, un acte particulier, dressé par les dictes des deux royaumes et consenti par le roi , détermina les rapports constitutionnels de la Suède et de la Norwége :
Art. I". Le royaume de Norwége formera un royaume libre, indépendant, indivisible et inaliénable, réuni avec la Suède sous un même roi.
2. L’hérédité suivra la ligne descendante masculine et collatérale , de la manière qui a été réglée dans l’ordre de succession du 2(1 septembre 1810, décrété par les états de Suède , et adopte par le roi.
3. S’il n’y a point d’héritier présomptif, le roi , ou s'il y a vacance du trône, le gouvernement légitime des deux royaumes par intérim fera en même temps , dans les huit premiers ours de l’ouverture des deux diètes, a proposition relative à la succession.
Les membres des dec,x diètes ont le droit de proposer un candidat. L'élection devra nécessairement commencer
(*) Voyez cette constitution, p. 538 et «uiv.
dans les douze jours qui suivront la proposition dn gouvernement. La veille du jour lixé pour l’élection , les deux dictes nommeront un comité qui , dans
1e cas où l’élection des deux dictes tomicrait sur des individus différents, se réunira comme fondé de pouvoirs des deux royaumes, pour fixer, à la pluralité des voix , lechoix sur un seul individu. Ce comité, composé de trente-six ersonnes de chaque royaume , et de uit suppléants, sc réunira à Carlstadt dans les vingt et un jours qui suivront les douze jours fixes ci-dessus pour l’élection. Le scrutin du comité se fera par billets pliés signes de l’un des deux orateurs (présidents) du comité réuni.
Avant de compter les billets, l’orateur en mettra un à part cacheté, qui aura voix prépondérante s’il y a égalité de suffrages.
4. Le roi aura le droit de rassembler les troupes , de commencer la guerre, de faire la paix, et de conclure ou de rompre des traités d’envoyer ou d’admettre des ministres plénipotentiaires.
5. Si lé roi veut faire la guerre, il doit faire part de son dessein à la régence de Norwége , et lui demander sou sentiment sur cet objet ; il lui communiquera en même temps un rapport détaillé sur l’état du royaume par rapport aux finances , aux moyens de défense , etc. Ensuite le roi rassemblera en conseil d'État extraordinaire le ministre d'Étnt et les conseillers d’État de Norwége , ainsi que ceux de Suède , et il exposera les motifs et les circonstances a preudre en considération dans le cas dont il s’agit. La régence de Norxvége fera en même temps sa déclaration sur l’état de ce royaume, et il sera fait un rapport semblable sur celui de la Suède. Le roi demandera aux membres du conseil leur opinion, que chacun d’eux donnera séparément, pour être insérée au procès-verbal, sous la responsabilité que prescrit la constitution. Alors le roi aura le droit de prendre et d'exécuter la résolution qu’il jugera avantageuse à l’É-tat.
6. Si , le roi venant à mourir , l’héritier présomptif du trône est encor»
L’UNIVERS
mineur, les conseils d’État de Norwége et de Suède se rassembleront' aussitôt pour régler en commun la convocation de la diète de Norwége et de la diète de Suède.
7. En attendant que les représentants des deux royaumes soient rassemblés et aient établi une régence pendant la minorité du roi , un conseil d’État , composé d’un nombre égal de membres norwégiens et suédois, gouvernera , sous le nom de régence par intérim de Norwége et de Suède , les deux royaumes , en se conformant à la constitution respective. Ce conseil d'État sera forme de dix membres dè chaque rovaume.
de la roi , et de
l’article 3 ci-dessus, pour l'élection du successeur au trône.
9. Ia>s personnes qui seront chargées de la régence dans les cas ci-dessus mentionnés, prêteront, serment , les Norwégiens à la diète de Norwége, et les Suédois à celle de Suède.
Voici quelle doit être la formule du serment :
« .le promets et jure de conduire « l’administration du rovaume d'une « manière conforme aux lois et à la « constitution ; qu’ainsi Dieu et sa « sainte parole me soient en aide. »
Si aucune des deux diètes n’est alors rassemblée, le serment sera déposé par écrit dans le conseil d’État , et présenté ensuite à la première diète de Suède et de Norwége.
10. Les soins relatifs à l'éducation du roi mineur seront réglés de la manière prescrite à l’article 8. Un point fondamental sera que ce prince apprenne suffisamment la langue norwégienne.
Fait à Christiania le 3t juillet, et à, Stockholm le 0 aodt de l’an de grâce 1815. Suivent /es signatures.
Nous avons adopté et sanctionnons l’acte ci-dessus... En foi de quoi, etc.
Fait à Stockholm le 0 aodt 1815.