SUÈDE. US
de «on roi , et le génie de Gustave- Adolphe conduit encore ces phalanges victorieuses. En un instant, l’ordre est rétabli à l'aile gauche ; le duc Bernard enfonce l’ailé droite des Impériaux; il s'empare de l’artillerie des moulins, qui causait les plus grands ravages, et la dirige contre l’ennemi.
Le centre de l’infanterie suédoise, conduit par le duc Bernard et Kniphausen , franchit de nouveau les fossés, et, pour la seconde fois, la batterie de sept canons est emportée.
Alors l’attaque recommence avec une nouvelle fureur contre les gros bataillons du centre; leur résistance devient toujours plus faible , et le hasard luimême vient concourir avec la bravoure suàloise pour achever leur défaite : le feu prend aux caissons des Impériaux, et, au milieu d’un fracas horrible, on voit voler dans les airs une immense quantité de grenades et de bombes.
L’ennemi épouvanté se croit surpris par derrière , tandis que les brigades suédoises l'attaquent par devant; le courage l'abandonne; il voit son aile gauche battue, sa droite sur le point de l’étre, et son artillerie au pouvoir des Suédois. La victoire est prête à se déclarer ; le destin de la journée ne dépend plus que d’un instant... Mais tout à coup paraît Pappenheim à la tète des cuirassiers et des dragons; alors tous les avantages obtenus jusque-là sont perdus, et une nouvelle bataille recommence.
« L’ordre qui rappelait ce général à Lutzen l’avait trouvé à Halle, au moment même où ses soldats achevaient le pillage de cette ville. 11 était impossible de rassembler toute cette infanterie avec la promptitude qu'exigeaient l’urgence des ordres et l’impatience de ce guerrier. Sans attendre donc qu’elle fût réunie , il fait montei à cheval huit régiments de cavalerie, se met à leur tete, et accourt pour
? rendre part à la fête de cette journée. I arriva encore assez à temps pour Yoir la défaite de l'aile gauche des Impériaux battue par Gustave Horn, et u fut , pendant quelques instants , enveloppé lui-même dans cette défaite;
mais sa présence d’esprit sut bientôt rallier ses bandes fugitives et les ramener à l’ennemi. Entraîné par son indomptable courage, brûlant d’impatience de combattre le roi lui-même, qu’il supposait commander cette aile, il fond avec furie sur les escadrons suédois, qui, las de vaincre, et accablés
fiar la supériorité du nombre, reeuent devant cette nouvelle masse d’ennemis, en faisant toutefois la plu} vigoureuse contenance. La présence de Pappenheim, sur laquelle on ne comptait plus, réveille aussi l’ardeur presque éteinte de l’infanterie impériale , et le duc de Friedland saisit avec promptitude l’occasion de reformer sa ligne. Les bataillons suédois, serrés en masse, sont repoussés, après un combat terrible, jusqu’au-delà des fossés, et les canons, deux fois emportés , sont arrachés deux fois de leurs mains. Tout le régiment jaune, comme le plus brave de ceux qui signalèrent leur courage dans cette sanglante journée, était étendu sur le champ de bataille , dans le même ordre qu'il avait si vaillamment conservé avant de mourir. Tel fut aussi le sort d’un régiment bleu, que le comte de Piccolomini, à la tête de la cavalerie impériale, tailla en pièces, après le combat le plus terrible. Cet excellent général renouvela sept fois sou attaque; sept chevaux furent tués sous lui, et, percé de six coups de feu, il n’abandonna le champ de bataille que lorsque l’armée entière l’entraîna dans sa retraite. On vit le duc de Friedland lui-même, au milieu d’une grêle de balles , parcourir avec calme toutes ses divisions, secourant le faible, applaudissant au brave , punissant le tâche d’un regard foudroyant. Autour de lui, à ses côtés, la mort moissonne en foule ses guerriers; son manteau même est criblé de balles. Mais le?
dieux vengeurs protègent en ce jour celui qui doit bientôt expirer par un, fer assassin qu’on aiguise déjà dam l’ombre: Waldstein ne devait pas terminer une vie coupable sur le champ d'honneur où Gustave- Adolphe venait de finir la sienne.
L’UNIVERS
« Le même bonheur ne fut pas réservé à Pappenheim , le Télamon de Farinée, le plus redoutable soldat de ia maison d’Autriche et de l'Église. Le désir brûlant de combattre le roi corps à corps avait entraîné ce guerrier furieux au milieu de la plus sanglante mêlée , la où il espérait le plus rencontrer son généreux ennemi. Gustave-Adolphe avait aussi cherché à voir de près cet adversaire qu’il estimait; mais l'ardeur secrète qui les animait l'un contre Fautre ne put être satisfaite, et la mort seule rapprocha ces deux héros.
Deux balles de mousquet traversèrent la poitrine de Pappenheim, déjà couverte de cicatrices, et les siens furent obligés de l’arracher de force à cette scène de carnage. Tandis qu'on était occupé à le transporter sur les derrières , un bruit confus vient jusqu’à son oreille, et semble lui apprendre que celui qu’il cherchait est etendu mort sur le champ de bataille; bientôt cette nouvelle lui est confirmée. On vit alors tous ses traits s’épanouir, et ses yeux briller d’un dernier éclat. « Qu’on an- •< nonce au duc de Friedland, s’écria- « t-il , que je suis blessé sans espé- « rance, mais que je meurs content, « puisque l’implacable ennemi de ma « religion est mort le même jour que • moi. »
« Avec Pappenheim disparut du champ de bataille le bonheur des Impériaux. La cavalerie de l’aile gauche, a peine privée de ce chef victorieux qui venait de la rallier, crut tout perdu par sa mort , et, s'abandonnant au plus lâche aécouragement , prit la fuite. Un pareil desordre s'empara aussi de l’aile droite, qui prit la iuite également , à l’exception de quelques régiments , que l’intrépidité de leurs colonels, Gôtz, Terzki, Golloredo et Piccolomini, contraignit de demeurer à leur poste. L’infanterie suédoise sut profiter, avec promptitude et vigueur, de ce moment d’épouvante. AÜn de remplir les vides que la mort venait de faire dans le premier corps de bataille, les deux lignes se réunissent, et hasardent enlin l’attaque décisive.
Pour la troisième fois , l’infanterie
franchit les fossés, et, pour la troisième fois , les canons placés sur le revers tombent entre ses mains. Le soleil va terminer sa carrière, et les deux armées renouvellent leur sanglante lutte; le combat, près de Bnir, recommence plus terrible que jamais; de part et d’autre , les dernières forces sont aux prises : l’adresse, la fureur font les plus violents efforts pour ressaisir, dans ces instants précieux, les avantages de la journée. En vain le désespoir élève chaque combattant audessus de lui -même, aucun ne sait vaincre, aucun ne sait reculer; et la tactique ne semble épuiser, d’un côté, ses plus savantes ressources que pour donner lieu, de l’autre, à l’exécution des plus habiles, des plus surprenantes manœuvres. Enfin, le brouillard et la nuit viennent mettre à ce combat un terme que la fureur ne sait y mettre, et l'attaque cesse , parce qufon ne découvre plus son ennemi. Un mouvement uniforme sépare les deux armées; les trompettes font entendre le signal consolant de la retraite, et chacun, désavouant sa défaite, abandonne la plaine.
« L’artillerie des deux armées passa la nuit sur le champ de bataille, faute de chevaux : elle devait être à la fois le prix et le gage de la victoire pour celui qui se rendrait maître du terrain. .Mais la précipitation avec laquelle le duc de Friedland abandonna Leipzick et la Saxe, lui Ut oublier d’aller retirer la sienne. Peu après la lin du combat, arriva l’infanterie de Pappenheim, forte de six régiments, et qui n’avait pu suivre assez vite son général; mais elle arriva trop tard, et le sort de la journée était lixé. Il est vraisemblable que, si ce renfort fût venu quelques heures plus tôt, il eût décidé de la victoire en faveur des Impériaux; il aurait même pu, en s'emparant, aussitôt après son arrivée, du champ de bataille, sauver l’artillerie du duc de Friedland et enlever celle des Suédois; mais, sans ordre pour régler sa conduite , ignorant entièrement l’issue de la bataille, il prit la route de Leipzick dans l'espoir ae rencontrer l’armée. »
SUÈDE
HT
Tel est l’admirable tableau que Schil- les officiers , et leur dit que le roi «toit 1er a tracé de la bataille de Lutzen. mort, et qu’il étoit résolu, après une Écoutons maintenant Richelieu. Il si grande perte et une si grande vicnous dira quelles furent les suites de toire, de poursuivre les ennemis et de cette lutte sanglante , et nous ne pour- continuer une si juste vengeance. Tous ro ns sans un vif intérêt entendre les les colonels louèrent son dessein, et réflexions que la mort de Gustave il commanda aux troupes de marcher; suggéra à ce grand ministre, l'homme et, après qu’elles furent au rendez-vous, le mieux fait, peut-être, pour coin- il fit amener le corps du roi au devant prendre le héros suédois. de l’armée, qu’il harangua, disant,
« Le désordre des Impériaux fut si entre autres clioses, qu'il ne vouloit grand en leur fuite, que leur cavalerie, pas céler davantage le malheur qui rencontrant leur propre bagage auprès étoit arrivé de la mort d’un si grand de Leipziek , le pilla comme sic’eüt été prince,etlesconjuroittous,parlagloire celui de l'ennemi. qu’ils avoient acquise en le suivant,
n Pappenheim mourut d'une mous- de lui aider à en prendre vengeance, quetade en cette bataille, et dit qu’il et à faire voir a toute la terre qu'il mouroit content puisque le roi de commandoit à des soldats qui l'ont Suède étoit mort avant lui. Ce fut le rendu invincible et , après la mort capitaine le plus courageux et le plus même, la terreur de ses ennemis, heureux de tous ceux de l’empereur, Toute l'armée répondit en criant qu’ils et qui, pour marque de sa valeur, avoit le suivraient partout où il voudrait, et cent cicatrices sur lui. jusques au bout du monde.
« La nuit suivante fut une des plus » Après ces choses, le duc de Weihorribles dont on ait ouï parler, à mar s'avança vers Lemnitz et Zwickau, cause des morts et des mourants blés- sur la même route des ennemis , faisés de part et d’autre, répandus dans sant porter le corps du roi de Suède le champ de batalle, ou le duc de au milieu de la bataille, accompagné de Weimar demeura jusqu’au lendemain. ses deux régiments de gardes, l'es- <i II y eut six mille hommes de morts, pce de quinze jours durant. Il prit la plupart Impériaux , grand nombre les deux places là où s'étoit retire le. de blessés qui moururent presque de- reste de l’infanterie des ennemis, et puis, et trente-six pièces de canon des ensuite sépara son armée. Kniphausen ennemis prises. alla, sous le duc de Lunebourg, as-
« Ledit duc, après avoir retiré tous siéger Hameln, ville en Westphalie, et les blessés du champ , en partit sur les le duc Bernard prit le chemin de la dix heures du matin, et s'en alla à Franconie, ayant fait conduire le Weisseniels avec son armée, qui ne corps du roi a Wolgast, et de là en savait encore rien de la mort de son Suède, on grande pompe et cérémochef, qu’il avoit eu soin d’envoyer reti- nie. Arnheim joignit ledit duc de rer par le sieur de Truxcs et autres le Weimar, qui ne se retira point en ses jour précédent, lorsqu'il prit le corn- quartiers d’hiver, qu’il n'eut premièremandement de l’armée et alla charger ment repris Leipzick et toutes les aules ennemis. Ledit Truxes le mit sur tres places de la Misnie, dans laquelle un chariot d’artillerie, prenant son Walstein avoit laissé garnison, et qu’il temps lorsque les ennemis furent un n’eüt chassé tous les Impériaux des peu éloignés du lieu où il l’avoit re- états du duc de Saxe, marqué, car tantôt ils s’avançoient et « La mort du rai de Suède est un tantôt reculoient, allant d’une place à exemple mémorable de la misère hul’autre selon le choc qu'ils donnoient inaine , ne lui étant pas, à l’instant de ou recevoient, et la variété du jour, où sa mort , resté de tant de provinces l’on voyoit un perpétuel changement qu’il avoit conquises sur ses voisins, de pluie et de beau temps. Étant arrivé et tant de richesses qu'il avoit gagnées à Weisseinfels, il fit assembler tous en Allemagne, une seule chemise pour
L’UNIVERS
couvrir son infirmité, l’orçueil de sa l'empereur en ses provinces hérédinaissance et de la réputation de ses taires, aussi bien comme il tourna armes qui î’élevoit au-dessus de plu- l'effort de ses armes contre les évéeieurs grands monarques, avant été ques et les électeurs catholiques, pébattu jusques à ce point que d'être foulé nétrant jusques à Mayence, Spire et aux pieds des chevaux amis et ennemis, Worrns, d<ÿà le Rhin , c’étoit fait de et si égal au corps des moindres sol- la maison d'Autriche, vu que la moindats, entre lesquels le sien étoit gisant, dre victoire qu'il eilt remportée en ce meurtri et souillé de sang, que ses lieu-là, qui lui étoit facile, ses forces plus familiers même eurent neine à le ayant été défaites à Leipzick , elle n'areconnoltre pour lui rendre l’honneur voit plus de ressources ni de lieu où de la sépulture. Telle fut la ün de toute pouvoir rassembler un corps d'armée , sa grandeur. où , au contraire , tandis que ledit roi
« Le pape, ovant cette nouvelle, s'amusa contre les autres princes, alla en leglise nationale des Allemands toutes les provinces qui n’avoirnt point dire une messe basse. Les Espagnols, été affligées de la guerre, fournirent à qui vouloient que ce roi, qui ne fai- l'Autriche des gens de guerre, des musoit la guerre qu’à leur ambition et en nitions , et des moyens de remettre sur faveur des princes qu’ils avoient oppri- pied et entretenir iine armée deux fois més, fût estimé comme si le but de plus grande que celle qu'elle avoit eue ses armes étoit la destruction de l’E- auparavant. Mais, ou Dieu ne votiloit glise, se plaignirent hautement de ce pas l'entière destruction de cette maique le pajie n’avoit point fait chanter son, qui eût peut-être été lors trop le Te Devm, et tirer le canon en signe préjudiciable a la religion catholique , de réjouissance; ce qui fut fait le len- et détourna le roi de Suède du conseil demain, qui étoit un dimanche, à Pis- qui lui étoit avantageux de prendre, ou sue de la chapelle : les uns disoient que le même Dieu , qui ne donne pas tout c’étoit sur le sujet de ladite mort, les à tous, mais divise ses dons diverseautres, sur celui de l’élection du roi ment à chacun, avoit donné à ce roi, de Pologne, dont l’avis étoit venu au comme à Annibal, la science de vaininéme temps. cre, mais non pas celle d’user de la
« Le roi de Suède fut fils du duc victoire.
Charles, oncle de Sigismond, roi de « Il étoit prince savant, qui parloit Pologne, qui le laissa son lieutenant- beaucoup de langues, accort et affable,
f;énéral en Suède quand il alla recevoir et qui savoit l’art de la guerre parfaia couronne de Pologne , à laquelle il tement-, et avoit pris plaisir de le avoit été élu. Il se rebella dans peu de mettre en pratique depuis son avénetemps , sous prétexte de la religion, ment à la couronne , et non seulement et, après plusieurs guerres et plu- donnoit les commandements , mais les sieurs années, s'enhardit de prendre faisoit exécuter lui-même en personne, le titre de roi. Après sa mort, Gustave » Il avait accoutumé de dire qu’un son fils , dont nous parlons mainte- roi n’étoit pas digne de porter la counant, lui succéda, âgé de dix-sept ans, ronne sur la tête, qui faisoit difficulté qui avoit déjà beaucoup voyagé et don- de la porter partout où un simple solnoit une grande espérance de soi, la- dat pnnvoit aller : aussi courut-il souquelle il confirma par ses actions, car vent fortune d’être pris, et eut quantité n eut incontinent guerre avec les Po- de coups sur lui, et, entre autres, un lonois, les Danois et les Moscovites, sur l’épaule dont la balle lui étoit dequ’il attaqua l’un après l’autre, et em- meurée; ce qui l'empêcha de pouvoir porta de chacun d'eux quelque pro- prendre sa cuirasse à la bataille de vince. Enfin il vint en Allemagne, où Lutzen.
il brisa et fracassa tout ce qui s'opposa » Ceux qui cherchent les ténèbres à lui; et si, après la bataille de dans la lumière du soleil , et retrou- Leipzick , il eût été droit attaquer venta reprendre en la même vertu,
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•le blâment d’étre mort en soldat ; mais Ils ne se souviennent pas que tous les princes conquérants sont obligés de faire, non seulement l'office de capitaine, mais de simple soldat, et d'étre les
firemiers dans les périls pour y animer es soldats, qui ne s'y hasarderaient pas sans eux. IS’a-t-on pas vu Alexandre sauter du haut des murailles dans une ville, et soutenir tout un temps l'effort de tout le peuple qui l’y vint assaillir? Et César prit-il pas dans un combat le bouclier du premier de ses légionnaires , se mit à pied à In tête de tous les siens , pour combattre ses ennemis? et une autre fois, il se jeta si courageusement dans le péril , qu’il fut contraint de s'exposer à la nage, et de sa hardiesse est demeuré ce proverlie : Que rien ne peut vaincre César et sa fortune.
« l,e Suédois mourut d’autant plus glorieusement que l'un et l’autre, qu'il est plus convenable à la condition d'un grand capitaine et d’un conquérant de mourir l'épée à la main, faisant son tombeau du corps de ses ennemis dans le champ de sa victoire , que d’étre liai des siens ou poignardé des mains de ses plus proches, ou mourir empoisonné et enseveli dans le vin.
« Cette dernière bataille est mémorable encore, en ce que et les Impériaux et les Suédois ont tous deux
Ïirétendu avoir remporté la victoire :
es Suédois , pour le grand carnage u'ils firent de leurs ennemis, le champ e bataille qui leur demeura avec le bagage et le canon; les Impériaux pour la mort du roi de Suède, qui valoit seul plus que toutes les deux armées, et en la personne duquel ils prétendoient que consistoient la victoire et l’heureux succès de toute la guerre, espérant désormais bon marché de tout ie parti destitué d'un tel chef.
« Ils avoient raison de faire tant d’estime de la personne de ce prince, et néanmoins ils furent trompés en l'es|iérance qu'ils avoient que tout seroit divisé après sa mort, ear il avoit eu tant de prévoyance, qu’ayant fait reconnoltre en Suède sa fille pour son héritière , il avoit désigné en Allema-
gne Oxenstie rn , au cas qu’iL mourût, pour avoir la direction des affaires et le souverain commandement des armées, de manière que sa mort n'étonna point en sorte le parii qu'il ne demeurât en état de pouvoir continuer la guerre. Outre que si ta mort du roi de Suède ôtoit au parti un si grand capitaine, aussi délivroit-elle tous les princes collègues de la jalousie qu'ils commençoientà avoirdece conquérant, qui , bien que sage, commençoit néanmoins à s'emporter à quelques paroles insolentes contre ces princes, et les mettoit à une disposition plus affermie de demeurer dans l'union de la ligue de Leipzick , vu principalement qu’ils se vovoient commander dix armées dans l'Allemagne, avoir les deux tiers du pays et les principales villes à leur dévotion, et étoient entrés en connoissanee de leurs forces, ti faute de laquelle ils avoient reçu, durant quelques années, une dure loi de ceux auxquels ils étoient capables de la donner (*). »
cnnisTiNB.
Quand Gustave eut terminé sa carrière à l.utzen , les États du royaume s’assemblèrent pour prendre les mesures qu’exigeaient les circonstances.
Christine , qui n'avait alors que six ans , fut proclamée reine de Suède , et on lui désigna pour tuteurs les cinq grands dignitaires de la couronne, auxquels on confia en même temps les soins de l’administration. Gustave, qui voyait en Christine le seul espoir de son trône, avait donné les plus grands soins à l’éducation de cette princesse. Il avait voulu qu’on l’élevât d’une manière forte et mâle, et le plan qu’il avait tracé lui-méme pour l'éducation de sa fille, fut continué après sa mort. Nous laisserons la jeune reine grandir au sein de l’étude qu’elle préfère aux jeux de son âge, et nous retournerons en Allemagne, où la Suède est encore pendant quelques années appelée à jouer un grand rôle. Nous ne rentrerons en
(*) Mémoires de Richelieu , t. VU , p. a6 r et suiv.
Suède qu'avec l’armée suédoise , quand la paix de Westphalie aura rendu le repios au inonde.
Peu de temps après Gustave, mourut , le 29 novembre 1632, le comte Palatin Frédéric V, ex-roi de Bohême.
Bien qu’il eût perdu toute influence morale, il était le seul peut-être parmi les princes allemands qui eût pu seconder l’électeur de Saxe dans la direction des affaires du parti. Mais Axel Oxenstierna, chancelier de la couronne de Suède, éclipsa bientôt l’électeur par ses talents et par sa haute supériorité. Né en 1583, à Fanoë, dans la province d’Upland, il passa vers 1598 en Allemagne, où il étudia pendant cinq ans à Rostock et à Wittemberg le droit, la politique et la théologie, dans laquelle il prit ses degrés. En 1609, il fut nommé conseiller du royaume , et , à l’avénément de Gustave, chancelier. » La nature, a dit l’un de es biographes, avait formé ces deux hommes pour aller ensemble à la gloire, l'un par ses exploits, sou courage brillant, ses conceptions élevées et hardies-, l’autre par sa prudence, son zèle infatigable, ses combinaisons profondes. Leurs deux noms sont devenus inséparables comme ceux de Henri IV et de Sully. »
Il n’est personne qui ne connaisse les lettres d’Oxenstierna à son fils , et les sages préceptes qu’elles renferment ; mais on peut ajouter qu’il suivit toujours lui - même la règle qu’il traçait aux autres. « C’est l’homme le plus sage avec lequel j’aie jamais conversé à l’étranger, écrivait l’ambassadeur anglais , et son mérite répond à sa renommée. » La mort de Gustave, qu’il apprit à Hanau , dut bien le surprendre : il pouvait craindre qu’on ne reconnût pas plus long-temps son autorité en Suède et en Allemagne ; mais il n’hésita pas un instant : il écrivit sans délai aux généraux suédois et aux confédérés allemands , et prit possession , par son ascendant moral , de l’autorité, que, peu de temps après, on lui confirma pleinement à Stockholm, en lui donnant même des pouvoirs illimités, mais en lui recominan
dant de tout faire pour arriver à une aix générale qui assurât à la Suède es possessions territoriales en Allemagne, sur les côtes de la Baltique.
Au mois de décembre, Oxenstierna se rendit à Dresde , auprès de l’électeur deSaxe, qui ne put se résoudre à prendre aucune détermination; mais il fut plus heureux à Berlin, car l’électeur de Brandebourg était gagné par la France, et espérait épouser la jeune reine de Suède. Puis il revint à Heilbronn, présider une diète des protestants, qui devait lui décerner la direction des affaires.
Richelieu, qui s’était enfin décidé à agir avec plus d’énergie et plus de franchise, envoya vers cette époque en Allemagne le marquis de Feuquières , cousin du fameux P. Joseph.
Les instructions de Feuquières portaient qu’il devoit se rendre a Dresde après s’être abouché, en passant, avec Oxenstierna , et persuader à l’électeur « de prendre la direction des affaires, « et donner près de lui la même part « à Oxenstierna, en ce qui concerne
* ce fait, qu’il avoit auprès de son mai- « tre (*), » le roi de France s'obligeant d'ailleurs envers l’électeur aux mêmes subsides qu'il avait payés à Gustave.
Mais l'habile négociateur vit bien qu'il était impossible d’exécuter cette partie de ses instructions : il dit donc à Oxenstierna, « que Sa Majesté (Louis XIII) « n’estimoit pas seulement que la sub- « sistancedu parti jusques ici ne lui fût « justement et entièrement due , mais « que pour l’avenir elle ne s’en atten-
* doit encore qu’à lui seul, et qu’elle « ne considéroit les autres que comme « des Allemands (**). »
L’ambassadeur parvint à faire décider, le 13 avril, à lleilbronn, qu'il serait formé une confédération, dont Oxenstierna serait nommé directeur, avec le pouvoir de décider seul des affaires de la guerre, avec l’assistance de six conseillers, nommés par les confédérés. En même temps , Feuquières conclut avec le chancelier un nouveau
(*) Négociations de Feuquières, 1. 1 , p. g.
(**) Ibid., p. 4t-
SUÈDE
traité entre la France et la Suède, et crut devoir s’en excuser auprès de son maître. Voici ce qu'il écrivait à Louis XIII : « Votre Majesté verra « comme quoi je ne me suis pas trouvé « peu embarrassé arrivant ici , pour * y avoir rencontré les affaires en une « assiette tout autre que celle qui « étoit présupposée par mes instruc- « tions , et notamment en ce que « M. l’électeur de Saxe passoit dans « l’esprit du commun et au jugement « des plus entendus, pour prince perdu « de réputation et de crédit, pour être a reconnu généralement d’une humeur « portée au repos et à ses plaisirs; « trop adonné au vin, partant inca- « pable de présider à des affaires iin- « portantes, à la paix ou à la guerre; « d’une trop grande dépendance du roi « de Danemark ; d’une aversion de la « couronne de Suède, à cause princi- « paiement de leurs concurrence et pré- « tentions sur les évêchés de Magde- « bourg et Halberstadt; toujours arrêté « par son ancienne inclination à la « maison d’Autriche, entretenant tou- « jours correspondance avec l’empe- « reur et Waldstein; nonchalant et a négligeant de se mettre en état « contre les ennemis communs, etc.
a Ces considérations jointes à l’infora mation que j'ai eue que ce prince a porte et témoigne ouvertement une a haine à toute puissance étrangère, a bien qu’auxiliaire dans l’empire, et a qu’il a cette maxime à cœur de dia vertir par une paix cette guerre a civile allemande, en la portant chez a quelque voisin, m’ont obligé de croire a nu’il seroit dangereux de s’opiniâtrer a de la part de V. M., etc (*}. »
Le portrait de l’électeur de Saxe n’était que trop vrai. En Allemagne même, il passait pour un désordonné buveur. Le comte Schwarzenherg, envoyé de l’électeur de Brandebourg à Dresde, écrivait à son maître qu’il lui avait fait le sacrifice de dix ans de sa vie, en buvant avec l'électeur de Saxe. Mais d'un autre côté, on remarquera que la lettre de l’ambassadeur français
(*) Ibid., p. i35.
accorde 5 l’électeur des sentiments de nationalité qui, bien qu’alors contraires aux vues de la couronne de France, et peut-être même aux intérêts bien entendus de la Saxe, n’en sont pas moins très-honorables. Au reste, l’union d'Heilbronn venait bien .à propos pour renforcer l’autorité des chefs des armées protestantes où la discipline avait reçu une fâcheuse atteinte par la mort de’ Gustave.
Cependant Waldstein, retiré en Bohême, réorganisa son armée, en punissant avec la plus grande sévérité ceux qu’il croyait n’avoir pas fuit leurdevoir à la bataille de Lutzen , et en récompensant avec une générosité non moins grande ceux dont il approuvait la conduite. Il ne fut plus questionde paix. On frappa des impôts énormes sur les états héréditaires de la monarchie autrichienne, et les confiscations servirent à procurer l’argent qui pouvait être encore nécessaire pour recommencer la guerre avec l’ardeur convenable.
A la tête de l’armée suédoise était Bernard de Weimar, cadet de la maison ducale de ce nom , guerrier d'inclination, ambitieux, actif, peu soumis aux faiblesses humaines , tel enfin qu’Oxenstierna ne put levoirsans quelque jalousie. A côté de Bernard se trouvait le Suédois Gustave Horn, moins ambitieux et plus prudent que le duc de Weimar, dont il sut souvent modérer la fougue et réparer les fautes. En novembre, il obtint quelques succès sur les Impériaux et les Bavarois. En janvier 1633, Bernard prit Bamberg et Hôchstedt, qu’il fit saccager; puis s’étant réuni à Horn, il reprit Munich, que les Bavarois avaient pillé eux-mêmes pour ne rien laisser aux Suédois , et se fit céder à lui personnellement, par Oxenstierna, le duché de Franconie et les évêchés de Würzbourg et de Bamberg. L’électeur de Bavière s’était enfui dans le Tyrol.
Ses paysans, qui se révoltèrent, furent maltraités par les deux partis , et on en massacra plus de deux mille.
Là ne s’arrêtèrent pas les succès des armes suédoises. En juillet 1633, les Impériaux furent battus près d’Olden-
L’UNIVERS
dorf sur le Weser. T. es Suédois prirent Haineln et Osnabrück, et firent évêque de cette ville le comte de Wasabourg, fils naturel de Gustave. Ils parvinrent aussi à chasser les Impériaux de l’Alsace, de la Bavière et de la Souabe. Il est incontestable qu’on doit attribuer une partie de ces succès à l’inaction de Waldstein qui , ne voulant pas exposer son armée aux chances d’une nouvelle bataille, resta en Bohème pour protéger les états héréditaires de l'empereur, liant des négociations avec la Saxe et la France, et voyant avec plaisir ravager les états de l’électeur de Saxe. Enfin il s’avança vers la Silésie, et conclut un armistice avec la Saxe, négociant toujours avec l'électeur qu'il espérait séparer de la Suède; maisOxenstiernn ayant mis obstacle à ses projets , il s'élança soudain sur les Saxons, et, le 18 octobre )033, il lit toute l’année prisonnière et avec elle le vieux comte de Thurn , qu’il remit aussitôt en liberté.
A Vienne, où l’on commençait à soupçonner les desseins de VValdstein, la mise en liberté de Thurn excita le plus vif mécontentement. Waldstein, dans la conscience de sa force, répondit par des menaces: «Que vouliez-vous, « dit-il , que je fisse de ce vieux fou? A « la tête des armées ennemies , il nous • est plus utilequedansuneprison.» Ensuite profitant de la défaite des Saxons, il s’empara de toute la Silésie, et s'avança jusqu’à Berlin, où, il entra le tt novembre. Mais, le 4 novembre, le boulevard de la Bavière était tombé, Ratisbonne avait été prise par le duc de Weimar, et W aldstein, forcé par les instances réitérées de l’empereur de se rapprocher du midi de l’Allemagne, prit ses quartiers d'hiver en Holiéme , frondant la cour, maudissant l'électeur de Bavière et les jésuites , et continuant ses négociations avec la France et la Saxe. Ces négociations, confirmées par les Mémoires du cardinal de Hichelieu , nous ont été conservées dans tous leurs détails par la correspondance du marquis de Feuquieres, et nous allons en reproduire les documents les plus intéressants,
comme étant les pièces les plus importantes du procès que l’histoire a dd intenter h Waldstein. Il faut toutefois faire observer qu'à cette époque les idées de souveraineté n’étaient pas encore aussi arrêtées qu’elles le furent plus tard; une négociation du sujet d'un prince avec le souverain d'un autre pays n’était pas précisément regardée comme une félonie, dans ce temps de dissolution du système féodal.
Des l’époque où il reprit le commandement , Waldstein avait noué ces négociations secrètes , d’aliord avec Arnheiin , général de l'électeur de Saxe, puis avec les envovésde France et de Suède, par l'entremise de Kinski, gentilhomme bohémien réfugié, qu’il avait, ainsi que beaucoup d’autres ennemis de l’empereur, accueilli dans son armée. Il parait que ce Kinski. désirant amener la détection de Waldstein, agit en grande partie sans mandat , au moins n’a-t-il jamais produit aucun acte signé par Waldstein. Voilà pourquoi Oxensticrna regarda toujours cette négociation comme un piège qu'on lui tendait , et se tint sur la réserve, sans que les nouvelles qu’il pouvait recevoir personnellement tussent capables de le faire revenir de ses premières idées. D'ailleurs ce ministre, ayant des vues d'établissement en Allemagne, n’avait carde de se prêter à l'élévation d'un nomme qui, dans ses arrangements, se proposait d’éloigner les Suédois de l’empire , après s'être servi d’eux pour parvenir à ses fins.
En France on n’avait pas ajouté plus de fui qu’Oxenstierna aux propositions de Waldstein; mais tout ce qui servait à les rendre suspectes et odieuses à Oxensticrna, devait précisément les faire goûter au cabinet français. Le cardinal de Richelieu et le capucin Joseph ne ménageaient rien pour ré-
Îiondre aux vues de Waldstein. Tous es projets formés contre l’Autriche se réalisaient avec la défection de ce général, et dans le cas même où elle n'aurait pas réussi , la négociation devait servir de contre-poids aux prétentions de la Suède. Feuquières, à son arrivée en Allemagne, trouva les cüo-
SUÈDE
ge s dans un état qui ne dissipait encore aucun des doutes qu’on pouvait concevoir; il dépécha donc plusieurs personnes à Waldstein (*) pour « essaverii reennnoître par lesdiscours « du duc de Friedland, si, dans la pro- « messe qu’il fait, il y a lieu de prm- « dre confiance, et ensuite de voir si « ledit duc lui veut donner par écrit « une assurance de ce qu’il promet « faire (**). »
Au commencement de 1633, il lui fit présenter le mémoire suivant qui , malgré son obscurité diplomatique, prou ve toute l'importance que la France attachait à la conquête de Waldstein.
Mémoire par forme d'avis dressé par M. de Feuqssiires , à Friedland.
« Les amis les plus affectionnés et « les serviteurs les plus fideles de M. le « duc de Friedlanu, dans la connois- « sance qu’ils ont de sa générosité, ne « croient pas qu’il puisse avoir perdu « le souvenir du traitement honteux « qu’il n reçu par ci-devant de la mai- « son d'Autriche, et qu’en ayant reçu « tant de mépris pour récoin|iense de « tant de si grands et si signalés ser- « vices qu’il lui avoit rendus , il puisse « avec raison se promettre d'être mieux « récompensé à l’avenir de ceux qu’il « continue de lui rendre, et elle d’atb tendre de lui.
b Ce qu’elle a rappelé n’est nas une b raison qui soit jugée capable de le b satisfaire sur l’injure du mépris, puisb qu’il est trop judicieux pour ne voir b pas, que comme elle ne lui ôta le b généralat que par méfiance de sa fib délité et jalousie de son autorité o parmi les gens de guerre, elle ne le « lui a redonné ensuite que par néces- « sité de ne s’en pouvoir passer.
b Les conséquences qu'il peut tirer b de cela pour l’avenir ne doivent pas
(*) Waldslein avait élê nommé duc de Friedland et deMeoklenboitrg. Ou lui donne toujours le premier litre dan* le* dépéchea fiançais?* pour ne pa* offenser la couronne de Suède , alliée du dura de Mecklenbourg , chassés par Waldslein.
j**) Wèg. de Feuquieres , 1. 1, p. i54.
b peu augmenter la méfiance qu’il en b doit avoir, y considérant sa perte in- « faillible de quelque côté que les afb faires tournent; car si le parti conb traire vient à avoir du bon sur lui, il « trouvera sa ruine particulière dans « la générale de sou parti; et si au « contraire il lui succède bien, le plus b de succès venant à être l’accroisse- « ment de son autorité, le sera par « conséquent de la jalousie de ceux ° qui , suivant les maximes d'Espagne, b ne pouvant souffrir personne en état b de leur en donner, se porteroient aus- « sitôt à le défaire, comme une per- « sonne qu'ils croiroient d'ailleurs ne « pouvoir jamais être contente d’eux, b après en avoir été traitée avec tant « de mépris, d’injustice et d'ingratib tude.
« On comprend bien que ce fut plub tôt pour satisfaire à scs généreuses « inclinations qu'aux importunes reb quêtes des Espagnols , qu’il se laissa « persuader de reprendre l’année pas- « sée le timon de leurs affaires; mais « y ayant satisfait de sorte qu’il les b puisse maintenant laisser sans pou- « voir être accusé d’aucun reproche, b ses dits amis et serviteurs ne le troub veroient pas excusable dorénavant b s'il s’opimâtroit davantage à suivre « une fortune dans les secrets de la- « quelle il pénètre trop avant pour b ne voir pas qu’elle est à la veille d’une b ruine sans ressources, et il est trop « habile homme pour ne juger pas que b les forces auxquelles il joint les sicnb nés, ne peuvent plus être long-temps » capables de le soutenir, ni lui de les b faire subsister contre la puissance b des ennemis qui s’est rendue consib dérable, ajoutant à la force des ar- « niées la parfaite intelligence dans s laquelle se sont affermis non seuleb ment les princes et états de l'union, b mais avec eux tous les rois, princes « et étals ennemis de la maison d’Aub triche ; ayant, en suitedes résolutions b prises à lleilbronn, disposé par leur b conseil de toutes leurs forces avec b un ordre qui les fait connoitre capab pables, non seulement de soutenir b un effort puissant de plusieurs ar-
« mées, mais même de maintenir une ■ guerre perpétuelle comme les Hol- « landois; de sorte que le jugeant bien « informé de cela, il ne croit pas que « son dessein soit de les combattre « par la patience , mais aussi qu'il « soit de hasarder un combat avec « eux ; ils n’estiment pas se le devoir >• persuader, vu que si l’événement « venoit à lui être contraire, sa perte « seroit entière et sans ressource, ce qui « ne se peut réciproquement affirmer.
« Ils tout ces considérations sur sa « grande armée, qu’elle n’est composée « que de troupes nouvelles , d’assez « mauvais hommes, peu affectiounés à « leur parti ; et que des ofliriers , il y « en a peu de la capacité desquels il « puisse s’assurer; et ne doutent pas « qu’il n’ait été contraint d’employer « le reste de son crédit , tant en hôm- « mes qu’en argent, pour la mettre « au point où elle est. Ils ne peuvent « comprendre quels moyens il peut « prévoir de la faire subsister, vu « même qu'il a été obligé d’en faire « les levées dans ce peu de pays qui lui « reste tout ruiné, et que venant à « être obligé de tirer sa subsistance de « l'Autriche, il a considéré là-dessus ■■ qu’il ne le pourra faire sans que la « foule du pays fasse aller beaucoup « de plaintes à la cour de Vienne, et « attirer sur lui autant de ce côté-là, « que des moyens semblables lui en « ont acquis dé tous les autres de l’Al- » lemagne.
« Toutes ces raisons et plusieurs « autres dans lesquelles il peut être « plus particulièrement que person- « ne, leur donnent sujet de s’éton- » ner, qu’après s’ëtre soumis, il y a «quelque temps, à entendre à un « accommodement avec le roi de Suède, ■ qu’il connoissoit d’une humeur si « altière et ambitieuse qu’il ne pou- « voit souffrir auprès de lui personne « qui eût la moindre ombre de crédit,
« et qui se portoit partout en per- « sonne, il laisse perdre une si belle « occasion qu’il a aujourd'hui en main,
« de pouvoir, en sûreté et honneur,
« non seulement assurer sa fortune et > se maintenir dans l’autorité, rang
« et dignités qu’il possède, mais s’é- « lever a une couronne dont la posses- « sion lui seroit assurée par l’appui «de si puissants amis, qu’il aurait « plutôt lieu d'espérer de passer plus « avant que de craindre ae déchoir.
■ « Si c’est chose à quoi il veuille en- « tendre, et que pour passer plus avant « dans la connoissance de l’affaire, il « agrée de s’aboucher avec l’ami intime « et fidèle serviteur qui lui a fait i’ou- « verture, il lui fera voir dans la suite « ses avantages et ses sûretés si clai- « renient, qiic lui répondant du secret « et fidélité requise, et de tout le soin « et la diligence qui se peuvent désirer « en pareille occasion , il aura sujet « d’y prendre une entière confiance,
« comme il peut faire dès à présent ,
* de lui faire savoir ses sentiments sur « ce sujet par telle voie qu’il jugera à « propos. »
I’ius tard , après l’armistice entre la Saxe et Waldstein, K inski s’étant de nouveau présenté à Feuquières , et lui avant donné des espérances, Louis XIII écrivit à son ambassadeur la lettre suivante, qui n’est pas l’un des documents les moins curieux de cette époque :
« Monsieur de Feuquières , j’ai un « contentement particulier de voir ce « que vous m’écrivez sur le sujet de « Friedland , lequel vous assurerez de « mon affection, lui faisant entendre «positivement, par voie sûre, que « s’il veut contribuer, ce qui dépendra « de lui, aux bonnes intentions que j'ai « pour établir une bonne paix dans « l’empire et dans toute la chrétienté,
« pour la conservation de la religion « et de la liberté publique, j’emploierai « très-volontiers la puissance de nies « armes et de mes bons amis avec «toute mon autorité, pour le faire «élire roi de Bohême, et même le « porter plus haut ; sur quoi vous ob- « serverez et pénétrerez, autant qu'il « vous sera possible, si ce qui vous a « été avancé de sa part n’est point un « artifice pour découvrir quels desseins « je puis avoir dans la part que je « prends aux affaires de aelà. Quand « cela seroit, il sera toujours bon de
« lui faire savoir ce que dessus , et ce , « avec tel secret et telle manière qu'il « en demeure satisfait. Il est très- « soupçonneux; quoique ce soit, il ne « peut être qu'à propos de donner ja- « lousie de lui à l'empereur; mais il « faut prendre garde aussi qu’il ne se « prévale point de ce que vous ferez à « son égard , pour le faire concevoir de « moi à mes amis. Je serois très-aise « qu’ilyeût lieudeménagerleditFried- « lar.d effectivement, dont vous me « donnerez prompt avis , afin d'avoir « mes ordres plus précis sur ce que « vous me ferez savoir. Je vous ré- « péterai par cette lettre que je suis a très -satisfait de votre conduite et o prudence en tout ce que. vous avez « fait par-delà , ainsi que je vous ferai « paroitre en toutes les occasions qui « s'en offriront, priant sur ce Dieu « qu'il vous ait, monsieur de Feu- « quières, en sa sainte garde.
« Écrit à Forges le 19' jour de juin « 1G33. Signé LOUIS, et plus bas « Bouthillieh, avec paraphe. »
Feuquières répondit à cette missive, le 25 juin, que Waldstein prétextait une négociation avec le comte de Thurn , pour ne pas se prononcer visà-vis de la France. ■< Ces raisons, con- « tiuue l’ambassadeur, quoique fortes « en apparence , ne me venant que de « la bouche d’un ami intime dudit « duc de Friedland (Kinski), j’ai pensé « que V. M. ne les trouveroit en effet « assez puissantes pour continuer de « ma part à presser la négociation que « j’avois commencée avec lui , de « crainte qu’il n'essayàt de m’obliger « à lui faire quelque réponse , dont il « voulût se prévaloir. S’il m’est per- « mis de dire à V. M. mon opinion « sur ce sujet , elle est qu’en cas que » ledit duc de Friedland traite fran- « chement avec ledit comte de la Tour «. fde Thurn), il désirera avoir la li- « bertéde se venger du duede Bavière , « qui est la plus forte passion qu’il ait « au monde ; à quoi il est assuré de ne « trouver aucune opposition , si ce « n’est de la part de V. M.; ce qui le * pourroit porter à remettre à traiter « avec elle , après qu’il auroit satisfait
» à sa passion (*). * Le t C juillet, Richelieu envoya à Feuquières le mémoire suivant, qui a uniquement rapport à la défection de Waidstein. Ce qui est assez curieux, c'est qued’après l’intitulé du mémoire, il parait qu'il avait été délibéré en conseil.
Mémoire envoyé par le commandement du
roi au sieur de Feuquières , touchant V affaire résolue au conseil d'état.
A Chantilly, le 16 juillet i633.
« Sa Majesté approuve ce qu’il a ré- « pondu aux articles qui lui ont été « proposés par le comte de Kinski , de « la part de Friedland. Sur quoi Sa « Majesté a résolu de lui répondre :
« Que venant au particulier et tou- « chant le premier article, supposé que « Friedland se déclare contre l’empc- « reur. Sa Majesté fera de tout son « pouvoir avec ses alliés pour qu’ils « disposent présentement de leurs « troupes en sa faveur, soit par di- « version ou conjonction, selon qu’il «jugera lui-même être plus à propos.
« Que si Friedland a besoin dequel- « que argent pour cette heure, le roi « donne ordre au sieur Feuquières de « lui offrir cent mille écus présente- « ment; et s’il connoit nécessaire d’en « donner davantage , Sa Majesté lui « permet d’aller jusqu'à cinq cent’ « mille francs, ce qu'il ménagera néan- « moins avec sa retenue et circon- « spection accoutumée. Si ledit Fried- « land veut entrer en un traité , et qu’il « se veuille obliger à entretenir sur « pied trente mille hommes de pied « et quatre ou cinq mille chevaux, ou « au moins une armée considérable « pour s’opposer aux desseins de la « maison d'Autriche, qui pourroient « empêcher la liberté commune et le « repos de la chrétienté, outre les di- « versions puissantes que Sa Majesté « prépare de tous côtes, Sa Majesté « s'obligera de fournir audit duc un « million de livres par an, dont les « premiers six mois seront payés pré- « sentement et les six autres mois
{*) Ouvrage cilé , t. I , p. a65.
L’UNIVERS
.. après par avance; lequel traité du- « rera autant de temps que les inté- « rêts communs pourront le requérir, « avec obligation de ne point traiter « avec les princes de la maison d’Au- « triche l'un sans l'autre, et d’un «nuit tuel consentement.
« S'il y a quelques autres moyens « par lesquels le roi puisse aider « Friedland , il s’y portera volontiers « autant qu’ils dépendront de lui, étant • résolu de l’assister de toute sa puis- « sanee.
« Sa Majesté trouve à propos que « Friedland commence la déclaration, « en se rendant maître de la Bohème, « et entrant de la dans l’Autriche, se « remettant toutefois en la manière « qu’il jugera plus convenable de tén moiguer publiquement par quelque « acte d'hostilité qu'il se sépare des « intérêts de la maison d’Autriche.
» Sa Majesté remet au jugement du « sieur de Feuquières de considérer « qu’il est périlleux d’accorder une sus- « pension d’armes , si ce n’est pour |»eu «de jours, et que l’on fût très-assuré « que Friedland après cela viendrait se « déclarer incontinent, etquepeut-être « il sera plus utile de presser ledit « Friedland à se résoudre, parla crainte « de ne pouvoir tenir les choses long- « temps eu suspens.
« Pour ce qui regarde le duc de Ba- « vière , Sa Majesté fera ce qu'elle pour- « ra pour mettre ledit duc de Bavière « auxtermesqu’il convient, c’est-à-dire « qu'il nes’oppose point aux intérêts et « desseins dudit Friedland et des al- « liés, auquel cas Sa Majesté sera bien « aise qu’étant prince catholique et « son allié, il soit conservé. Mais si « après les instances que lui en aura « faites Sa Majesté, il ne laisse de se te- » nir lié avec l’empereur contre ledit « Friedland et les alliés, Sa Majesté « entend de continuer l’assistance « qu'elle prometaudit Friedland , et de « ne point s’opposer a ce que Friedland «pourra faire contre ledit Bavière, « suivant l'occasion qu’il lui en baillera. « Le sieur de Feuquieres fera consi- « dérer qu’il n’est pas à propos, pour « la dignité du roi , de parler dans un
« traité plus aigrement contre Bavière , « et même prendra garde à ne point « bailler cet article, s’il n’est bien asti suré que Friedland veuille se dé- « clarer.
« 11 est bon de commencer et atta- « cher ledit traité entre Sa Majesté et « Friedland ; que s’il veut que la cou- « ronne de Suède y ait part, Sa Ma- « jesté en demeure d’accord et le dé- « sire, estimant qu’il est encore ultis « avantageux comme cela, et que la « France et la Suède et Friedland, étant « ensemble, se mettront en état que « les autres se joindront volontiers à « eux pour le bien commun.
« Le sieur de Feuquières remarque- « ra ici que si Friedland ne vouloit pas « que Suède eût connoissance de ce « traité pour le tenir plus secret, il ne « laissera pas d'en donner part à « Oxenstiern sitôt qu’il sera conclu, « afin qu’Oxeustiern u’en prenne ja- « lousie.
« Selon que ledit sieur de Fenquiè- « res verra jour en cette affaire , il « fera entendre audit duc que Sa Ma- « jesté estime être utile pour le bien « public, qu’il soit roi de Bohême, « comme étant un royaume occupé « contre les lois du pays” par la maison « d’Autriche. Le roi s'oltrant d'y rm- « ployer tout ce qui dépendra de lui, « et de porter tous ses amis pour éta- « blir et maintenir Friedland en cette « dignité. Que si ledit sieur de Feu- « qulères reconnolt quelque autre « chose qu’il désire qui soit faisable, « et qui ne choque point les intérêts « de ses alliés, il offrira tout de même « l’assistance du roi.
« Fait au conseil d'état du roi , tenu à Chantilly le 16* jour de juillet 1633.
« Signé LOUIS,
« et plus bas Bouthilliek (*). s
Voici comment, le 22 août, Feuquières rendit compte du succès obtenu dans cette négociation :
« Quant à l’instruction par laquelle « Votre Majesté ne parle que de ce qui « concerne le duc de F’riedland , je lux
(*) Ouvrage cité, t. U, p. t et »uiv.
SUÈDE
* dirai qu’étant arrivé à Dresde, le
• comte de Kinski me vint voir et me « dit qu’il avoit reçu une lettre du duc « de Friedland, par laquelle il le prioit « de savoir de moi si je serois encore « dans les mêmes dispositions que
• j’étois lorsqu’il reçut ma réponse à « ses propositions, et qu’il le prioit « de me pressentir sur cela; sur quoi
* je lui répondis que le duc de Frted- « land agissoit avec trop de finesse « pour moi , que son silence aux ré- « ponses que je lui avois faites me « taisoit assez ronnoitre qu'il ne cher- « choit que les moyens d’en tirer
■ quelque chose, dont il se pût avan- « tager pour faire naître quelque més- « intelligence entre Votre Majesté et « ses alliés : que de son côté il avoit « à craindre qu’en usant de trop de « finesse, il ne se mit hors des termes « de pouvoir, par le moyen de Votre « Majesté et de l’union , s'assurer « contre ceux de qui nous savions qu’il « avoit plus de sujet d’avoir crainte et « considérer comme scs plus dange- « reux ennemis, avec lesquels telles « procédures ne sont point capables « de les mettre en créance, ni leur faire « diminuer la jalousie qu'ils ont de lui : « qu’il ne devoit pas douter qu’ayant « dessein d’agir avec Votre Majesté de « bonne foi , elle ne fût toujours prête « à lui donner tous les consentements « qu’il pourroit espérer; mais que s’at- « tendre que je uvouvrisse davantage « avec lui , qu’il ne m'edt fait savoir « ses sentiments sur les réjHinses que « je lui avois faites, étoit chose qu'il « ne devoit point attendre de moi.
« Huit jours apres que j'eus tait cette
■ réponse audit comte ae Kinski, al- « tant chez lui, il me fit voir une « lettre de son beau-frère qu’il venoit de
* recevoir, par laquelle il lui mandoit « que le duc de Friedland l'avoit chargé x de lui écrire qu'il fit savoir au x duc de Saxe que si on vouloit ren- « trer en quelque négociation avec lui, x il lui declaroit qu’il ne prendroit x créance en qui que ce fût , qu’en la x personne du comte de Kinski, et que x pour cet effet il lui envoyoit aussi
• un passeport qu’il me lit voir, et le
x convioit tant qu'il lui étoit possible « de ne manquer point d’y aller.
« Sur cette nouvelle, il m’entra en x même temps dans l’esprit que cette « proposition n'étoit que pour servir « de prétexte au vovage du comte de x Kinski vers lui, duquel il désiroit « savoir les termes auxquels nous en « étions ensemble , et ce qu’il avoit à x attendre de moi, n’étant nullement « à croire qu’il se voulût servir dudit « comte de Kinski vers l’électeur de « Saxe, avec lequel il sait qu’il est « mal au dernier point.
« Je lui conseillai de montrer cette « lettre au duc, sur la certitude que « j’avois que l’extrême désir qu'il a ° d’un traité étoit capable de lui faire « recevoir toutes sortes de propositions « par les mains de qui que ce pût « être; ce qui s’est ensuivi de la meme « sorte que je l’avois pensé, ayant non « seulement approuvé cette entremise, « mais convié ledit comte de Kinski « de faire promptement ce vovage.
« Le lendemain au soir arriva le
• sieur Dubois avec l’instruction et le « pouvoir que Votre Majesté m'envoie « sur ce sujet; sur quoi, pour ne perdre ° aucun temps, j’envoyai aussitôt « prier ledit comte de' Kinski de « venir me voir, et lui fis entendre « bien au long tout ce jusques où je « jugeai nécessaire qu’il fût instruit « sur ce sujet, y ajoutant ses intérêts « particuliers pour lui donner plus de « chaleur, lesquels ne consistent qu'en « son rétablissement en tous ses biens « de Kolidme , qui sont très-grands, et « quelques titres d’honneur qu’il desi-
• reroit dans son pavs. »
Mais toutes ces démarches n’amenèrent aucun résultat. Wnldstein fit son excursion dans le Hrandebourg, et ce fut seulement le I" mars de l’année suivante (1034) que Feuquières, qui se trouvait alors a Francfort, osa reparler de cette affaire.
x Comme j’achevois cette dépêche, « j’ai reçu une lettre en créance du «comte de Kinski, par un gentil- « homme qu’il m’a envoyé exprès, au- « quel il avoit donné charge de m'aller « chercher où servit le chancelier, ce
L’UNIVERS
« qui est cause qu’il a été long-temps « par le chemin , ce qu’il m’a fait sa- « voir par lui et la resolution arrêtée « du duc de Friedland à se déclarer « présentement , de quoi il a cette cer- « titude qu’il me prie et conjurede n’en « entrer dans aucun doute et de faire « en sorte que le chancelier, vers lequel * il a aussi envoyé, y ajoute la même « foi : l’excuse qu’il me donne au man- « quei nent de Tannée passée, est que « ledit duc n’ayant pu s’assurer de « tous les oflicie'rs de son armée , n’a- « voit osé passer outre, de crainte d’en « être abandonné; que pour maintenant « il me peut assurer cette difficulté » levée, avant été présent, lorsque le « dit duc de Friedland a reçu serment « de chaque officier en particulier de « servir sous son nom envers tous et « contre tous, ce qu’il leur a fait signer « à tous , et particulièrement à Galas, « lequel s’est fait fort pour Altinguer « comme ayant pouvoir de lui. Pico- « lomini a fait le semblable, et le reste « des officiers jusqu’au moindre, à quoi « il a ajouté pour plus grande sûreté « cent cornettes de cavalerie qu’il a « fait lever sous son nom et autant de « compagnies de gens de pied compo- « sées de trois cents hommes. Tout cela a ne se pouvant faire sans être su, les a officiers de l’empereur en ayant avis, a sans prendre la peine de l’aller voir a et de s’en informer plus particuliè- « rement de lui , se sont retirés vers a l’empereur, auquel ils ont porté la a couronne de Bohême, de quoi en a ayant été averti , il répondit qu’il a lui suffisoit qu’ils ne pouvoient taire a le semblable du royaume, et qu’il a auroit assez d'or et de pierreries a pour en pouvoir faire une pareille.
« Ce qu il promet faire aussitôt le a traité arrêté avec celui que j’y ena verrai , et de se déclarer dès le lena demain ouvertement en se taisant a proclamer roi de Bohême , et en a porter la nouvelle lui-même à l’etna pereur, et le suivre en quelque lieu a qu’il se retire, fût -ce jusque dans a les enfers ; ajoutant à cela plusieurs a discours d'un homme qui veut faire a croire une haine irréconciliable contre
a une maison qui , après tant de bons a services, cherehoit tous les moyens « de le perdre, même par le poison et « les assassins. Voilà en quoi consiste » la créance du porteur de la lettre a dont je vous envoie copie.
» Sur ce second avis, j'ai incontia nent fait partir le sieur de la Boderie « avec le gentilhomme qui a apporté « son passeport, et lui ai donné les « pouvoirs nécessaires pour conclure « lê traité, avec une très-ample instruc- « tion de laquelle je vous envoie co- « pie. Une des raisons qui m’a le plus ” obligé à le faire partir sans délai a « été pour prévenir celui que je sais « que le chancelier y doit envoyer; de « crainte que, par l’accord qu’ils fe- « roient ensemble, il ne se passât « quelque chose au préjudice de Sa « Majesté, et particulièrement de la re- « ligion , à quoi je suis assuré qu’ils a n’oublieront rien de tout ce qu’ils « lui pourront faire contre.
a En même temps, sans faire sema blant que le comte de Kinski eut a envoyé vers le chancelier, j'ai jugé a à propos de lui envoyer mon seeréa taire avec lettres de créance, et a une instruction dont je vous envoie a copie. »
Mais lorsque Feuquières écrivait cette lettre, le dénoüment du drame avait déjà eu lieu. La négociation avait duré trop long-temps, et trop de personnes y avaient pris part, pour qu’on n'en eût pas quelque soupçon à Vienne. Waldstein, bien loin ae rassurer l'empereur par des assurances de soumission, crut devoir l'intimider
Iiar des menaces contre les jésuites et es courtisans. Ses ennemis, qui étaient nombreux à Vienne, ne manquèrent pas d'en tirer parti auprès de l'empereur, qui résolut enfin défaire surveiller son général de plus près. Il lui dépêcha donc Questemberg pour lui
fiersuader d’éloigner l'armée des états icréditaires de la maison d'Autriche.
En même temps le P. Chiroga fut chargé d’annoncer à Waldstein combien l’empereur était désolé que la outte et le mauvais état de la santé u duc de Friedland ne permissent pas
SUÈDE. 129
à ce général d’agir avec assez d’acti- conséquence, le 12 janvier, on fit révité; il lui représenta qu’il ferait mieux diger, lire et approuver un document de renoncer au commandement et de d’après lequel les ofliciers promet* se retirer alors que sa réputation était taient, sous la foi du serinent, de ne dans tout son éclat, que de risquer de jamais se séparer de VVuldstein et de la perdre par l’inaction forcée à la- verser jusqu’à la dernière goutte de quelle sa santé le condamnait; qu’il ne leur sang pour le maintenir à la tète devait point regarder cette démarche de l’armée. Cet engagement , aux tercomme la preuve d’une disgrâce, et mes de l’un des articles, devait avoir qu’il pouvait être assuré qu’on ne lui force et effet, tant que Waldstein donnerait pour successeur que le roi resterait au service de l'empereur et de Hongrie , fils aîné de l’empereur , au- qu’il emploierait l’armée dans les intéquel il pouvait céder le commandement rets de S. M.
sans deshonneur. Tous ceux qui avaient pris part à
Bien que ces insinuations fussent en- cet acte furent réunis dans un festin veloppées de paroles douces et Hat- par le maréchal lllo, et au moment teuses, Waldstein répondit briève- où l’on allait se lever de table, ment que l’empereur n’avait qu’à don- l’acte , qui pendant ce temps avait ner ses ordres, qu’il obéirait; mais été mis au net, fut présenté aux conqu’il espérait que Sa Majesté songerait vives pour être signé. Déjà plusieurs à remplir les conditions du traite d’a- officiers avaient apposé leur signature, près lequel il s’était chargé d’organiser quand on s’aperçut que la clause relal’armée. On commença, en effet, à tive au service île l'empereur ne s’y entrer en négociation à cet égard; trouvait point. Une rixe violente s’enmaisen attendant on intrigua des deux suivit, lllo prétendit que cette clause côtés pour gagner l’armée. Le 1 1 jan- n’était point nécessaire, attendu qu’au vier 1634, Waldstein assembla scs co- commencement de l’acte on avait fait lonels à Pilsen et leur proposa les mention du service de l’empereur, questions suivantes : I* Peut-on dé- Terzki traita de lâches et de parjures tacher 6,000 chevaux de l’armée pour tous ceux qui ne se donneraient pas les envoyer au secours des Espagnols? corps et ame à Friedland. Il était im- 2° Peut-on prendre ses quartiers d’hi- possible de résister à des hommes ver autre part que dans les états hé- ivres et exaltés, et quarante-deux coréditaires? 3° Peut-on s’emparer de lonels signèrent.
Ratisbonne en hiver? Tous répondirent Waldstein ayant su ce qui s’était négativement à ces diverses questions, passé au banquet d’Illo, assembla de Cependant plusieurs officiers profi- nouveau les colonels le lendemain, et tant de l’assemblée pour exposer leurs leur répéta ses griefs. Après quelques griefs et leurs plaintes, lllo entreprit, discussions, on le pria d’oublier la avec la plus grande véhémence, la jus- scène de la veille, et tous l’assurètification du duc, et accusa les con- rent qu’ils étaient prêts à signer, ce seillers impériaux, les jésuites, les qu’ils firent en effet sur-le-champ. Espagnols et d’autres encore, de ne son- Sur la copie de la veille, plusieurs ger qu’à renverser Waldstein , de re- signatures étaieut illisibles, soit que tenir la solde de l'armée, de s’opposer les signataires fussent ivres, soit à la paix contre l’avis du général , etc., qu’ils eussent fait semblant de l’étre. etc. Échauffés par ces discours , les co- On ignore si la clause du service aulonels assemblés prièrent Waldstein trichien fut rétablie sur cette seconde avec instance de ne pas abandonner le copie; ce qu’il y a de certain, c’est commandement, comme il avait an- quon n'avait point les signatures de nonce vouloir le faire, et il consentit Collas et d’Altringer qui conmianh rester à la tête de l’armée ; mais il daient des corps sépares. Waldstein exigea que de leur côté les généraux confia la commission importante de les s’engageassent à lui rester fidèles. En gagner ou de les éloigner, à Octavio
9* Livraison. (Suède.) 9
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Piccolomini, qu’il avait comblé d’honneurs et de richesses , et auquel il accordait la plus entière confiance; parce que, dit Richelieu , on lui avait dit que sa nativité convenait avec la sienne; « cequi, ajoute le cardinal, lui devoit donner le plus de défiance; car, puisqu’il étoit de naturel si rusé, il devoit croire que Piccolomini n’étoit pas moins trompeur que lui. »
Au lieu u’agir dans les intérêts de Waidstein , Piccolomini Intrigua contre lui , et Altringer se rendit en toute hâte à Vienne, pour hâter la perte de Waidstein, avec l’assistance de l'ambassadeur d'Espagne, des jésuites, des confesseurs et des autres ennemis du duc. On agit avec tant de promptitude , et on garda si bien le secret, que les amis de Friedland eurent à peine quelques soupçons de ce qui se passait. Le 24 janvier,l’empereur transféra secrètement le commandement en chef à Gallas , délia tous les soldats des serments prêtés à Waidstein, promit une amnistie géné- «ule pour le passé, et menaça des peines les plus séveres ceux qui, à l’avenir, désobéiraient aux ordres envoyés de Vienne. Gallas, dans la conduite qu’il aurait à tenir, ne devait prendre conseil que de sa prudence et des circonstances: on l'invitait seulement à agir de manière à exécuter promptement ce dont on était convenu dans l'intérêt général , et à s’emparer de Waidstein mort ou vif.
Celui-ci s’apercevant bien qu’il se tramait quelque complot contre lui, convoqua de nouveau ses officiers; et lorsqu’il vit que Piccolomini , Gallas et Altringer ne se présentaient pas, il publia, le 20 février, un manifeste dans lequel il protestait contre l’accusation u’on lui intentait de vouloir abanonner l’empereur et la religion catholique. Mais déjà, le 18 février, on l’avait déclaré publiquement à Vienne traître à l’empire, et le même jour il avait lui-même dépêché le duc Lauenbourg à Bernard de Weimar pour le resser de se réunir à lui. Bernard , ien qu'on lui montrât l’acte signé par les généraux , et qu'on l'assurât de ce qui s’était passé a Vienne , ne se
pressa point d’avancer. Peu de jour* auparavant, Oxenstierna lui avait écrit de ne pas entraver Waidstein dans l’exécution de ses desseins, mais d’agir avec circonspection : il craignait en effet que Waidstein ne songeât peut-être qu’a tromper les Suédois , et que même, s’il venait à exécuter sa détection, il n’eùt peut-être pas toutes les ressources necessaires pour la faire réussir.
Bernard répondit donc au duc de Lauenliourg qu’il ne pouvait se fier à un homme qui ne crovait point en Dieu. Mais Illo et Terzki lui avant expédié courrier sur courrier, bernard se mit, avec la plus grande circonspection, en marche vers Égra.
Waidstein arriva dans cette ville le 24.
Il n’y avait plus à reculer. Piccolomini avait débauché la plus grande partie de l’armée , et la ville de Prague était au pouvoir de l’empereur. W.àldstein se ilatta qu’il pourrait s’échapper avec quelques fidèles; mais ceux qui avaient conspiré sa mort se trouvaient précisément dans le nombre des fideles qui l’accompagnaient. Buttler, Gordon et Leslie, tous étrangers, étaient les chefs des conspirateurs, qui se composaient de trente soldats , dont deux Ecossais, un Espagnol, et tous les autres Irlandais. Le 25, pendant un banquet, auquel Gordon invita ceux dont on voulait se défaire , des hommes armés entrèrent dans la salle du festin, et aux cris de vive Ford* nanti! vive ta maison et Autriche! immolèrent Kinski, Illo et Terski, qui périrent en se défendant vaillamment. Ensuite, comme le duc ignorait encore ce qui s’était passé, on délibéra s’il fallait le faire prisonnier ou le tuer. On se décida pour l’assassinat. Waklstein, reveillé par le bruit qu’occasionnait le désarmement de ses gardes, se lève en sursaut au moment où le capitaine Deveraux pénètre dans sa chambre: « Voilà, s’écrie lecapitaine, le lâche • qui veut conduire à l’ennemi l'armée « de l'empereur, et qui espère lui nr- « racher sa couronne ! » Waidstein, sans proférer un mot, ouvre les bras, et, percé d'un coup de pertuisane, tombe mort aux pieds de son bour-
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reau. Dans toute la Bohême, des exécutions et des confiscations sans nombre eurent lieu, et les conspirateurs furent richement récompensés : Leslie et Buttler furent faits comtes, Piccolomini fut élevé au rang de prince.
« C’est , dit Richelieu dans ses mémoires (*), une chose bien étrange et qui montre la faiblesse et l'indignité des hommes, que, de tant d'hommes qu’il avoit obligés, il n’y en eut pas un seul dans la ville qui s’èmilt pour venger sa mort, chacun d’eux cherchant des prétextes imaginaires de son ingratitude ou de sa crainte.
i Sa mort est un prodigieux exemple ou de la méconnoissance d’un serviteur ou de la cruauté d'un maître, car l’empereur, durant sa vie, qui a été traversée d'accidents mémorables , n’a trouvé personne dont les services approchassent de ceux qu’il lui avoit rendus; mais aussi difficilement les histoires fourniront-elles un exemple d’un serviteur si hautement récompensé de son maître qu’il l’avoit été du sien.
« Néanmoins nous le voyons terminer sa vie d’une mort violente par le commandement de son maître , et l’ayant si souvent exposée pour son service, lui être ravie par lui-même.
Son maître se plaint qu’il lui a été infidèle , et qu’ayant tant reçu de sa libéralité qu'il né lui restoit plus rien à espérer de lui, il le méprise et est las de le servir. Mais il faut qu’il avoue qu'il ne peut coter aucun desservice qu’il en ait reçu, et Waldstein lui pourroit compter un million de services qu’il lui a rendus; et si l’empereur lui oppose les jalousies qu’il lui donne sujet d’avoir de lui, il pourroit avec justice lui répondre qu’auparavant que de les croire, il devoit peser en son esprit dépouillé de passion quels étoient les plus grands ou les témoignages effectifs de la fidélité ou les simples soupçons du contraire.
Mais soit que l’empereur ait été un mauvais maître ou Waldstein infidèle serviteur, c’est toujours une preuve de la misère de cette vie , en laquelle
(*) Tome VIII, p. 1 00-102.
si un maître a peine de trouver un serviteur à qui il se doive confier entièrement, un bon serviteur en a d’autant avantage de se fier totalement en son maître, qu'il a près de lui mille envieux de sa gloire, et autant d’ennemis qu'il a faits pour son service, qui par mille llattenes l’accusent envers lui ; que l'esprit d'un prince est jaloux, méfiant et crédule, et qu’il a toute puissance d’exercer impunément sa mauvaise volonté contre lui; que c’est crime à ceux qui demeurent en vie de s’en plaindre, et que pour lui plaire chacun lui déguise du nom de justice les actions de sa cruauté ou de son injuste jalousie. »
Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans une longue discussion sur le degré de culpabilité de Waldstein. Nous aurons occasion d'y revenir en nous occupant de l'histoire d’Allemagne. Mous nous contenterons de communiquer à nos lecteurs l’opinion qu’émet à cet égard M. Raumer, célèbre historien allemand, dont les travaux nous ont fréquemment servi de base dans tout ce qui concerne la guerre de trente ans.
« Il faut avouer, ait-il, qu’à l’époque où l’empereur condamna Waldstein, il n’avait fait aucun traité, ni avec la Suède, ni avec la France, et que bien loin d’avoir des motifs suffisants pour faire tuer un homme investi du pouvoir illimité de l’empereur, on n’en avait même pas pour le mettre en jugement. Mais c’était précisément l’étendue de ce pouvoir qui rendait sa perte inévitable. Au reste, l’idée de se constituer comme puissance indépendante, et comme médiateur entre deux partis également exagérés, entre ses compatriotes et l’étranger, n’était point à cette époque aussi extravagante qu’elle l’aurait été dans tout autre temps. La plus grande partie des ennemis du duc étaient des personnes méprisables qui enviaient sa puissance; mais lui, de son côté, manquait de cette franchise qui caractérise une grande aine. Flottant entre différentes résolutions , se laissant guider tout à la fois par ta circonspection, l'audace, la superstition, l’orgueil, l’ambition et
L’UNIVERS
l’avarice, il perdit non seulement la confiance de tous les princes, mais aussi cette conûance en soi-même, qui fait choisir avec indifférence entre le vice et la vertu. »
Quand Louis XIII apprit la mort de Waldstein, il s’écria : « J’espère « que tous les traîtres à leurs souvc- « rains auront le même sort! » Le cardinal de Richelieu ne put s’empêcher de dire à cette occasion : « Le roi pou- « voit bien se dispenserd’exprimersi li- « brement ses pensées ! » C’est que le cardinal comptait beaucoup sur la défection de Waldstein pour balancer l'influence d’Oxenstierna, qui de son côté s'était bien aperçu des intentions du cardinal et mettait tous ses efforts à entraver ses projets.
« Le chancelier, écrit Fcuquières (*), « étoit déjà entré dans une telle alarme « de l’union des électeurs de Saxe et « de Brandebourg avec Friedland joint b à S. M., que quelque bonne mine b qu'il ait faite, il y a long-temps qu’il b n*a reçu une nouvelle qui lui ait plu « davantage que celle de sa mort, de b laquelle le duc Bernard de son côté « n’a aussi eu moins de joie. «
Au reste, la mort de Waldstein n’eut point pour la cause des protestants les suites qu’on aurait pu espérer; ils ne surent pas profiter du premier moment de consternation qu’elle causa, et le roi Ferdinand ayant pris Ratisbonne le 26 juillet, le théâtre de la guerre fut encore transporté en Bavière. En même temps les protestants ne purent plus se dissimuler que leurs alliés songeaient uniquement a gagner à la paix , la France, l’Alsace, la Suede, la Poméranie. La défiance entre les Français et les Suédois n’était pas moindre, c’est ce que prouvera ce passage de la correspondance deFeuquières :
■ « Nous ne nous trouvons pas peu
empêchés, M . De Lagrange et moi, de la sorte dont nous avons à nous conduire à l’égard dudit chancelier , auquel la fierté et l’orgueil brutal fait perdre le jugement : parce que si d’une part nous voulons le gagner par persuasion,
son humeur méfiante, couverte et insolente, nous ôte tout moyen de nous ajuster avec lui; et si d’un autre côté nous le voulons combattre, la mauvaise disposition de tous les esprits est telle contre lui qu’il nous sera difficile de l’ébranler sans le faire tomber, et par ainsi , ne voyant personne h pouvoir prendre sa place sans extrême péril de renverser toutes choses , nous nous conduirons le plus adroitement qu’il nous sera possible entre ces deux considérations. (*) »
Cependant les Impériaux prirent Ingofstadt et Donauwerth, et assiégèrent Nôrdlingen. Bernard et Horn , qui réunirent leurs armées pour débloquer cette ville , furent entièrement battus le 6 septembre 1634, et Horn fut fait prisonnier. La Bavière, la Souabe et la Franconie étaient perdues pour les protestants. Peu de temps après, l’électeur de Saxe, réconcilié avec l’empereur, signa à Prague un traité de paix qui, sous bien des rapports, était défavorable à la cause protestante. Le 12 juin 1635, l'empereur somma tous les états allemands d’accéder à la paix , et la plupart obéirent. Oxcnstierna, qui n’avait jamais approuvé la guerre entreprise par Gustave en Allemagne, se voyant abandonné par ses alliés et une partie de son armee, et prévoyant d'ailleurs que le Danemark et fa Pologne ne manqueraient pas de profiter des circonstances pour attaquer la Suède , offrit aussi de son côté la paix à l’empereur. Après avoir attendu longtemps, il reçut pour toute réponse , qu’on accorderait aux Suédois la liberté de se retirer dans leur pays.
Ces dures conditions ne pouvaient être acceptées sans déshonneur; aussi ne songeant plus qu’à continuer la guerre, Oxenstierna et Bernard mirent tous leurs soins à former une nouvelle armée sur les hords du Rhin ; mais ils se virent bientôt forcés de reculer jusqu’à Metz, et, en avril 1635, le chancelier se rendit lui-même à Paris pour décider Louis XIII à prendre une part plus
(*) Feuqnières, t. II, p. 177.
SUÈDE
active à la guerre. Des scrupules religieux retenaient encore le roi, et d’ailleurs la bonne harmonie entre Ips deux couronnes de France et de Suède avait été un |ieu altérée par la maladresse et la suffisance de Grotius, l’auteur du Droit de la paix et de la guerre , qui, forcéde quitter la Hollande comme partisan d'OIden - Barneveld , s’était réfugié à Stockholm et avait été pendant toute cette époque ambassadeur de Suède à Paris.
On a vu que Richelieu , en prescrivant à son ambassadeur Feuquières, de dire partout que la France n’agissait que pour le bien commun, avait surtout en vue d'acquérir les places les plus importantes de l’Alsace, d’affaiblir l’empereur et de tenir la Saxe et la Suède en échec l’une par l’autre. Cette politique, bien qu’elle ruinât les alliés de la France en Allemagne, eut les résultats que le cardinal de Richelieu voulait obtenir. Déjà, avant la bataille de Nôrdiingen , on avait cédé Philipsbourgà la France. Bientôt après et sans aucune autorisation, plusieurs gouverneurs lui vendirent les places qu’ils commandaient; mais, sans pré- ’udice des droits de l’empire et de a religion , ajoutaient-ils ordinairement , comme pour se moquer de ceux qu'ils trahissaient.
Oxenstierna ne selaissant paséblouir par les vaines promesses qu’on lui prodiguait à Paris , demanda formellement un nouveau traité, des subsides, et la médiation de la France pour la continuation de la trêve conclue avec la Pologne. Tout fut accordé ; mais la trêve ne put être obtenue sans que la Suède cédât aux Polonais toute la Prusse polonaise, cette conquête si chèrement achetée par Gustave-Adolphe.
Cependant les armes de l’empereur continuaient à être victorieuses, et la perte des Suédois parut inévitable lorsque, la Saxe lui déclara la guerre en octobre 1(135. Richelieu profita de cette circonstance pour faire avec Bernard de Weimar un traité qui assurait à ce général des ressources considérables, mais aussi qui le soumettait presque entièrement aux ordres du cardi-
nal. La F rance alors envoya des armées sur le Rhin, sans toutefois déclarer la guerre à l’Autriche, et, pendant quelque temps, on combattit sur ce point sans autre résultat que l'entière dévastation du pays. A cette époque, la guerre éclata entre l'Espagne et la France ; mais cette dernière puissance n’eut pas dans le principe tout le succès auquel on aurait pu s’attendre.
Les Suédois, au contraire, reprirent courage, vainquirent les Saxons, le 22 octobre, près de Dômiz.et les Impériaux, le 7 décembre, près de Zyntz.
Ces avantages brillants étaient dus à Banner qui venait d’être nommé général en chefde l’armée suédoise. Ce capitaine, âgé de 40 ans, avait fait toutes les campagnes de Gustave; il avait commandé sous lui l’aile droite de l’armée à la bataille de Leipzick ; Banner était capable de l’activité la plus énergique, mais il se livrait malheureusement avec non moins d'ardeur à la débauche et au vice. Le 4 octobre 163G, il obtint près de Wittstoek une victoire signalée sur les Saxons et les Impériaux qui lui étaient supérieurs en nombre. Il leur tua 5,000 hommes , s’empara ■de 180 chariots avec les munitions dont ils étaient chargés, de tout le bagage, de l’argenterie et de la chancellerie de l’électeur, etc. Après cette victoire, le Brandebourg, la Saxe, la Thuringe et une partie de la Franconie furent ravagés et pillés, en punition de ce qu’ils avaient abandonné la cause commune. En • Saxe surtout aucune violence ne. fut interdite aux soldats.
L’année suivante, le 15 février 1637, mourut l'empereur Ferdinand II. On a très-bien dit que pour caractériser son règne, il suffisait d’un seul fait, c’est que la Bohême qui , à l’avénement <le ce prince, avait 3 millions d'habitants, n’en avait plus que 760,000 à sa mort. Au reste, rien ne fut changé à la politique autrichienne sous son fils et son successeur Ferdinand III. Nous devons réserver à l’histoire de l’Allemagne les détails circonstanciés de la guerre qui eut lieu pendant les années suivantes, nous nous contenterons ici de rappeler sommairement
L' UNIVERS
les faits principaux. En juin 1637, Banner fut environné par les Impériaux près de Torgau; mais il réussit a les tromper et à se retirer jusqu’en Poméranie, traversant avec 14,000 hommes une armée de 60,000 ennemis. Le cardinal Richelieu craignant sérieusement que les Suédois n’abandonnassent l’Allemagne, fit un nouveau traité avec eux , et leur promit un million de livres de subside annuel. En même temps, le duc Bernard, après plusieurs victoires sur les Impériaux, dont la plus remarquable est celle de Rheinfelden, livrée le 3 mars 1638, s’empara de Brisacli, le 19 décembre.
Déjà le duc commençait à inspirer de la crainte aux Français , et de la jalousie aux Suédois, lorsqu’une lièvre contagieuse l’enleva, le 18 juillet 1639, dans la 35* année de son ége. On ne manqua pas de parler d’empoisonnement; en jus susplcionem vix vitare possunt potentum eæitus, dit Grotius dans cette circonstance. Son armée et ses conquêtes tombèrent entre les mains de la France, qui avait sur les lieux des négociateurs habiles , d’Erlach et Guébriant, et qui pouvait disposer de sommes d’argent considérables, mobile plus puissant à cette époque que la pairie et la religion.
Trois ans plus tard , le 20 mai 1641, Banner trouva à Helberstadtletermede sa glorieuse carrière, et, jusqu’au mois de novembre de la même année, il y eut dans l’armée suédoise une sorte d’interrègne, pendant lequel la guerre ne fut
Êas faite avec beaucoup de bonheur.
infin , Torstenson , l’un des anciens élèves de Gustave, chargé parce prince du commandement de l'artillerie suédoise , accepta le titre de général en chef. Il chassa les Impériaux de la Silésie, et défit, le 2 novembre 1642, près de Leipzick , leur armée commandée par Piccolomini et par l'archiduc Léopold.
Les armes suédoises ne furent pas moins heureuses l’année suivante, et, sans vouloir secourir les Français, battus par les Bavarois à Duttlingen ( 24 novembre 1643), Torstenson alla faire la guerre en Danemark. Nous ne parlerons de cette guerre , qui dura jus-
u’en 1645 , qu’après avoir raconté les vénements arrivés en Allemagne.
Le 24 février 1 645, Torstenson, après une marche forcée, qui passe dans les fastes militaires pour l’unedes plusextraordinairesque l’on connaisse, arrive tout à coup du Jutland, défait les Impériaux à Jankowitz , et s’établit en Bohême. Peu de temps après , le mauvais état de sa santé l’obligede céder le commandement à Wrangel qui, le 31 juillet 1646, réunit son arméencelledeTurenne. Alors les deux armées pénètrent de concertdans la Bavièreet dans laSouabe. Les Français auraient préféré conclure une trêve avec l’électeurde Bavière, afi n de pou voi r em ployer leu rs forces dans les Pays-Bas ; mais Maximilien n’y consentitqùe le 14 mars 1647, et la rompit quelques mois après , ce qui attira sur son pays les plus cruelles vengeances de la part des Suédois, qui pénétrèrent ensuiteen Bohême, et s’emparèrent d'une partiede la ville de Prague, le 15 juillet 1648. Déjà ils allaient fondre sur les états héréditaires de l’empereur, lorsque la paix fut signée, le 24 octobre 1648, à Munster et à Osnabruk. Nous n'avons rien dit jusqu’à présent des négociations relatives à cette paix , afin de les présenter ici dans leur ensemble.
Il est sans doute des circonstances où la guerre est inévitable et préférable cent fois a une paix avilissante ; mais pour l’ami de l'humanité, il n’est pas de plus triste spectacle que cet entraînement qui s’empare des esprits après de longues guerres, alors que le but et la cause des hostilités commencent à s'oublier, et que l’on continue à se battre uniquement parce qu’on espère des succès plus importants que ceux qu’on a obtenus , ou bien encore parce qu'on croirait manquer a l’honneur si l’on consentait à la paix après avoir essuyé un revers. Ce fut ce qui eut lieu durant cette guerre. Combien ne se présenta-t-il pas d’occasions favorables pour terminer la lutte sanglante qui désolait l’Allemagne? On les laissa toutes échapper. De part et d’autre on parlait sans cesse d'une paix générale ; mais aucune puissance ne la
gle
SUEDE
voulait sincèrement. Chacun ne songeait qu’à une paix particulière, au moyen de laquelle il pourrait satisfaire ses prétentions aux dépens de ses ennemis ou même de ses alliés.
A la diète de Ratisbonne, qui eut lieu en 1641, tout le monde demanda la prompte conclusion d’une paix quelconque; mais les faibles seuls la voulaient franchement. Ont cinquantedeux séances et des protocoles sans lin n’amenèrent la solution sérieuse d’aucune question. Les grandes puissances étaient trop animées les unes contre les autres, pour sentir combien elles achetaient chèrement la gloire de vaincre , ou de montrer de la fermeté dans les revers. Ce ne fut en quelque sorte
? ne malgré elles qu'elles signèrent, à lambourg, le 25 décembre 1641, non pas les articles préliminaires de la paix, mais une simple convention pour l’ouverture d’un congrès.
Les conférences devaient commencer le 25 mars suivant; mais la convention ne fut ratiliée qu'au commencement de l’année 1643, et l’Europe devait encore être huit ans en .proie à la misère et à l'avilissement avant de pouvoir arracher la paix aux passions, a l'égoïsme et à une politique odieuse.
La proposition faite par le pape Urbain VIII de commencer par la conclusion d’un armistice, fut écartée par les Français, et il est juste de reconnaître que dans le dessein qu’ils avaient conçu de s'étendre vers le Rhin , ils devaient souhaiter la continuation de la guerre; mais l'opposition que les princes d’Allemagne apportèrent constamment à un arrangement définitif, ne peut s’expliquer que par l'abaissement, la démoralisation sansexemple, l’ignorance et le ridicule égarement où de trop longues dissensions intestines les avaient fait tomber. En général, toutes les puissances croyaient que c’était le comble de l’adressé que de paraître vouloir la paix et de la retarder par tous les moyens possibles.
C’était dans les villes de Munster et d’Osnabruk, en Westphalie, que devaient se tenir les conférences. Le comte de Piassau, ambassadeur de
l’empereur, y arriva le premier en juillet 1643; l’arrivée des plénipotentiaires français n'eut lieu qu'au mois de mars de l’année suivante , et seize mois s’écoulèrentavant qu’on etlt terminé l'examen des pouvoirs. On employa un temps précieux à se quereller sur le cérémonial , et le titre A' Excellence faillit faire rompre le congrès. Eu même temps une guerre de brochures aussi violente qu'absurde s’alluma et acheva d’anéantir ce que la guerre matérielle avait laissé d'honnêteté dans les cœurs.
D’Avaux , le principal négociateur français, accusa l’empereur d'aspirer à la monarchie universelle; et aussitôt des brochures autrichiennes se moquèrent des Français et de leur prétention à fonder et à protéger la liberté allemande.
La cause des Suédois ne resta pas sans défenseurs , et il parut dans leur intérêt un livre dont nous allons nous occuper un instant, parce qu’il a eu une influence immense sur la dissolution de la constitution germanique.
Ce livre , écrit en latin et imprimé chez les Elzevir, comme presque tous les pamphlets de cette époque, a pour titre : Disserta! io de ratione status in imperia noslro ramano - germanico , auctore l/ippohj/o à Lapide.
L’auteur, caché sous ce pseudonyme, s’appelait Philippe de Chemnitz (mot qui signifie pierre dans les langues slaves) , et était chancelier de la couronne de Suède en Poméranie. II ne serait pas juste de dire que l’auteur, en affichant un patriotisme tout allemand , ne songeait qu’à servir les intérêts de la couronne de Suède ; mais ses idées sur l'indépendance antique des électeurs et des princes, et sur ie rétablissement de cet ancien état de choses, qui, du reste, n'avait jamais existé, sont tellement empreintes de haine pour la maison d’Autriche et pour toute puissance centrale, qu'il est impossible de lie pas soupçonner la pureté de ses intentions. Après avoir exposé ses idées sur l’état normal de la constitution de l’empire, dont il accuse les empereurs d'avoir détruit
L’UNIVERS
la liberté, il exhorte les Allemands à l’unité, mais pour s'opposer plutôt à la maison d’Autriche qu'à 1 ennemi extérieur. L’un des chapitres qui tendent à ce but, porte textuellement le titre suivant : » Qu’il faut laisser au prince le simulacre de la majesté et réserver à l’empire les véritables droits (*). » Dans la troisième partie , il indique les moyens qu’on doit, suivant lui , employer pour rétablir et affermir l'antique liberté ( avila libertas). L’historien examinera jusqu’à quel point toutes les assertions de Cbemnitz sont exactes ; mais personne ne saurait s’empêcher de comparer l’état actuel de l’Allemagne avec le projet hardi du pamphlétaire. Les moyens qu’il propose sont au nombre de six :
« 1° Amnistie générale et rétablissement de la concorde.
« 2° Extirpation de la maison d’Autriche.
« 3° Élection d'un nouvel empereur, auquel on imposera une capitulation d’un nouveau genre.
•• 4° Faire disparaître la défiance et rétablir la confiance.
« 5° Rétablir les diètes et la constitution de l’empire, et dissoudre le conseil aulique.
« 6° Entretenir une armée permanente, et établir un trésor militaire (**). »
Voici maintenant quelques extraits du second chapitre intitulé : Domus Austriacæ exstirpatio; ils prouveront mieux que tout ce que nous pourrions dire , l'aigreur qui s’était emparée des esprits pendant ce congrès destiné à rétablir la paix, et les prétentions exa-
(*) « Quod simulacre majestatis principi relinqucnda sint , jura vera reipublicc rcservauda. »
(**) • i° Universalis amnistiai sanciio cl conrurdiæ rrstitutio. a° Domus Austriacæ exslirpatio. 3» Novi imperatnris vleclio et capitulation» cidem præscribendæ ntodiis.
4° Diffidcnlite cradicatio et ver» confidcntiæ reslilutio. 5° Comitiorum et rcgimenli , sublato co ns il io aulico, rrstitutio. 0° Continu! exerdtui sustentatio et militaris «Tarn institutio. »
gérées qu’élevaientles différents partis.
« Que les armes de tous se tournent contre les enfants du tyran défunt, contre toute cette famille si funeste à notre empire et à l’antique liberté, en un mot, contre la maison d’Autriche, qui n’a jamais été fidèle qu’à elle-même; qu’on tachasse, comme elle l’a mérité, de l’Allemagne entière; qu’on vende, au profit du trésor de I empire, lesbiens considérables qu’elle a acquis en fief de l’empire, et qu’elle possédé sous sa suzeraineté. Si ce que Machiavel a écrit est vrai, que dans toutes les républiques il y a des familles fatales qui naissent pour la ruine de la patrie , cette famille est vraiment fatale à notre Allemagne; elle qui, si faible à son origine, est parvenue à un tel degré ae puissance , qu’elle est redoutable, nuisible même à tout l'empire. — Il nous est facile de prouverqu’ils ont abusé des ressources et des forces de l’empire pour établir leur puissance, et que plus ils ont accru leurs forces et leur puissance ,
Plus on a vu décroître la majesté de empire, l’autorité des différents ordres de l’état , et la liberté commune.
Ainsi, dit-on, quand la rate grossit , tout le reste du corps diminue. — Le titre d'archiduc n’a été pris par les Autrichiens que par pure arrogance , afin de l’emporter en quelque chose sur les autres familles de princes beaucoup plus anciennes que la leur. — Les Polonais , qui ont éprouvé l’ambition des Autrichiens, ont autrefois, dans leurs diètes, défendu, sous peine d’infamie, de jamais, lors de l'élection d’un nouveau roi de Pologne, nommer un membre de la maison d’Autriche, voire même de lui donner son suffrage.
— Etqu’on n’objecte pas les vertus et les qualités de l’ame qui , à ce qu’on prétend , ont illustré cette famille; qu'on ne parle pas surtout de cette réputation de clémence , dont ils jouissent auprès de beaucoup de gens, qui vont disant partout qu'il n’y a jamais eu de tyran dans cette famille. Car bien que certains faux-semblants de vertu puissent s’offrir en eux au premier aspect, ces vertus ne sont pas moins nuisibles
SUÈDE
que des vices toutes les fois qu’on s’en pare pour acquérir un trône. Et si la réputation de clémence est utile à ceux qui fondent un nouvel empire, l’affectation de clémence dans cette famille n’étant qu'un leurre pour acquérir un nouvel empire , n’en doit être que plus suspecte. Que les Autrichiens vantent tant qu’ils voudront leur clémence et leur mansuétude ; nous, qui sommes nés et qui avons été élevés dans la liberté, nous approuvons celte parole généreuse de Déinosthène qui , entendant louer l’humanité et la douceur d’Antipater, s’écria : Nous repoussons un maître quelque doux qu'il soit. — Bien que la saignée et la purgation enlèvent au malade beaucoup de bon sang , il faut cependant s’y resigner sous peine de perdre la vie; de même notre empire doit évacuer cette famille puissante et redoutable pour tous, lors même qu'elle ne serait pas entièrement mauvaise. — Ainsi donc, que tous ceux qui ont horreur de la servitude, réunissent leurs forces et conspirent contre cette race de vipères. Car c’est avoir presque vaincu les tyrans que de ne plus vouloir souffrir’ la tyrannie (*). »
(*) « Omnium arma in defuncti tyranni lihcros ac totam islam farailiam, imperio noslro, avitæque libertnti exitiosum, nullique (jiiarn sihi fidam, domum , iiiquam, Austriacam, converluntor : ilia, prout de republica nostra mepila est, Germania in totum pellitor : ditiones ejus, rj nas amplissimas imperii benefirio consent tu est et suh imperio possidet in fiscum redigunlor ! — Si enim veruni est, quod Maehiavellus scripsiî, esse in singulis rehuspublicis familins filiales quæ cartim exilio nascantur : bæc cerlc familia Germania» nostræ faialis est, quæ, ab exiguis orta initiis , eo progressa est potentiæ, ut toto imperio foruiidolosa , irno exitiosa existât. — Faeiti opéra demonstrarc possumus publicis imperii opibus ac virions ad privatam potentiam suam stabiliendam, cos abuses, qnantumque illi virilms et potenlia aueli sont, tantum decrevisse imperii majestateni , ordinum auctoritntom , eouimunemque libertatem; ut de lieue referunt,eo rreseeute, reliquum corpus imininui. — Archiducis titulum ob meram arrogantiam Austriaci adsciverunt ut alias
Ce langage exagéré était commun à tous les partis. De tous les négociateurs, il n’y avait de véritablement modérés que les ambassadeurs de quelques petites villes, la plupart d'entre elles donnant dans l’extrême opposé, et voulant la paix à tout prix. Cet état des esprits était un premier obstacle a tout accommodement. Mais la plus grande difficulté consistait dans la masse des intérêts à régler. Ce n’était pas seulement la constitution de l'Allemagne qui était en question , c’étaient encore ses relations avec les puissances de T Europe, et les relations de toutes ces puissances entre elles; car, dans cet embra-
prinripuni familins , longe aniiquiores et eminenliores, aliqua prvcellerent. — Poloni, Auslriacorum anibilioiiem expert i, in conduis suis aliquaudo sauxere : Ne quis m clectione novi regis Polouiæ, deinceps aliquem ex domo Aiisfriara nominare aut suffragio suo commendare auderet, alioquin, ipso facto iufamem fore. — Nec virilités aut animi dotes quibtis familia ista clarescere vulgo jactilafor quisquam objiciat et démenti œ inprimis famam , quam aptid multos habet, quorum in ore pervulgatum est : milium in bac familia tinquam exstilissc tyrannum. Nam virtutum quædam speeies etsi primo intuitu sese offerant , atlamen isiae quoque non minus noxiæ , quam vitia sunt, quoties parando regno fingiiutur; cumque novum inqterium inchoantibus utilis sit clcmcntice fama (Tacit. Hist. I. IV), ista quoque clementiæ in bar domo afferîatio tamquam novi imperii illecebra, eo magis suspecta esse débet. Et, quicquid clementiam ac mansiietudincm suam jactitent Austriaci, nobis, in liberinte natis et educalis, plarel generosa ilia Demost bénis vox, qui pbrixque aliis Antipairi bumanilatem ac faeilitalem laudantibiis: Dominion , inquit . quantum cumque facitem repudiamus ! — Velu! sanguinis ciuissionc ac purgalione pluriiiium etiam boni sangtiinis elicitur, fieri lamenboc expedit nisi vitæ velis periciilum facere : ila imperium nostrum ejusmodi potenti et omnibus formidolosa familia evaruari oportet ; etiamsi ea in totum mala non esset. — Obfirmentur ergo et conspirent contra vipereum boc genus, omnium, qiticunqtie servit e dedignantur, animi: magna enim ad* versus tyrannos Victoria; pars est , nolU amplius tyrannidem pati. » (Liv. VI.)
L’UNIVERS
sèment général de la chrétienté, il n’y avait que le pape et Venise qui pussent agir en médiateurs désintéressés. D’un autre côté, les négociations étaient encore entravées par le caractère personnel de presque tous les ambassadeurs. Tous avaient puisé leurs principes dans la diplomatie machiavélique de cette époque ; et , indépendamment des menées de leurs cours, leurs passions privées opposaient encore un nouvel obstacle à la pais. On pourra s’en convaincre en lisant les portraits suivants qu’a tracés Waltmann, le continuateur de Schiller :
« I.a paix de l’église et du monde était l'unique pensée de l’envoyé du pape Fabio Chigi ; impartial au milieu de tous les partis, il n’inclinait vers l’un d’eux que lorsqu'il découvrait en lui un sincère désir de faire la -paix. Son esprit était si clairvoyant, ses connaissances si étendues, qu’il ne pouvait être porté vers une injustice.
Passionné dés sa jeunesse pour la célébrité, il s’était livré avec ardeur à l’étude de la philosophie, de la jurisprudence et de la théologie; ii avait incine occupé la renommée par quelques productions poétiques. Parvenu a un âge plus avancé, il était également exempt de vanité et d’ambition. Lorsqu’il fut élu pape en 1655, ii ne voulut accepter aucun présent; tout entier à ses devoirs et au monde, il vécut continuellement avec l’image de la mort sous ses yeux. Sur sa table, au milieu des aliments et de racines destinées à le nourrir, se trouvait une tête de mort; une bière de bois de cyprès était constamment sous son lit, et cet esprit si éloigné des choses terrestres était entièrement dégagé de toute influence résultant de la religion qu’il professait. Il y a plus: Chigi, depuis son exaltation, avait laissé percer quelque penchant pour la réforme.
« Sans un pareil médiateur, il n’y avait aucun rapprochement possible entre l’orgueil des Espagnols, l’opiniâtre retenue des Impériaux, et l’orgueilleuse légèreté, l’astucieuse politique des plénipotentiaires français.
D ailleurs l'inimitié personnelle qui
divisait ces derniers, embarrassait et retardait singulièrement les négociations.
« Le comte Clauded’Avaux jouissait de la plus grande réputation comme diplomate; diverses missions importantes qu’il avait remplies en Allemagne , en Danemark , en Suède et en Pologne , avaient tellement formé son expérience et développé ses talents, qu il pouvait être considéré avec raison comme capable de traiter les affaires les plus délicates : mais son orgueil, sa vanité lui faisaient facilement croire qu’il n’avait pas d’égal en politique.
Cette présomption était fortement enracinée chez lui , parce qu’en général son esprit était lourd, et qu’il avait besoin de faire les plus grands efforts pour vaincre et dissimuler cette espèce de pesanteur naturelle. Il était obligé de retoucher plusieurs fois ce qu’il avait, péniblement composé; mais alors il ne fallait |>as que personne se crût capable de rédiger d’aussi belles phrases, ni de mettre un tel art dans l'ensemble de son travail. Son principal mérite en politique était une grande prudence, et beaucoup de mesure dans ses pensées comme dans ses démarches. Il était d’ailleurs trop pesant et trop orgueilleux pour savoir tirer parti des qualités ou des défauts des autres.
» Si d'Avaux ne souffrait point d’égal , le comte de Servien ne concevait du moins personne au-dessus de lui.
C’était déjà un sujet de douleur pour son amour-propre, que son collègue, d'une famille plus ancienne que lui, et distinguée par ses alliances avec la cour, parât jouir d’un plus grand crédit, et c’est pour cette raison qu’il cherchait à l’écraser par l'éclat a’un génie supérieur ; et sans doute que le feu, la plénitude et la promptitude de ses idées décelaient réellement en lui plus de génie que dans le comte d’Avaux avec sa science et ses pénibles efforts; sans doute aussi que Servien qui, en qualité de secrétaire d’état, avait servi avec, gloire , même sous le cardinal de Richelieu, et jouissait encore en ce moment de la conliance particulière
SUÈDE
de Mazarin , connaissait mieux les desseins et les pensées du ministère.
Mais au lieu de taire tourner ces avantages vers la gloire et les intérêts de sa cour, il ne s'en servait que pour blesser l’amour-propre de son collègue; et les discussions amères qu'ils eurent ensemble, lui laissèrent la réputation d’un homme de mauvais caractère.
« La funeste influence que leur inimitié eut sur les négociations fut encore accrue par leurs liaisons naturelles avec l’ambassade de Suede,à la tète de laquelle était le comte Jean Oxenstierna.
« Celui-ci avait autant d’orgueil que d’Avaux , mais moins d’empire sur lui -même et moins de modération.
Comme d'Avnux, il voulait directement ce qui était juste , mais avec encore plus de simplicité et de rudesse.
Il était également jaloux de l'honneur et des privilèges de sa couronne, et les prétentions que s'arrogeaient les Français faisaient souvent éclater sa colère. Les écoles supérieures d lJpsal qu'il avait fréquentées, ses voyages en Belgique, en Angleterre et en France, et ses liaisons avec plusieurs personnages célèbres, lui avaient donné la connaissance du monde. Pendant la guerre qu’il avait faite comme colonel du régiment de cavalerie rouge, sous les ordres de son proche parent, le maréchal suédois Gustave Horn, il avait appris à connaître les provinces et le peuple d’Allemagne, et il était initié dans tous les secrets de la politique suédoise par rapport à l'Allemagne, car son père, en qualité de directeur des états évangéliques à Francfort-sur-le-Mein, lui avait fait prendre part à toutes les délibérations. Mais il manquait d’idées ou de la chaleur nécessaire pour les exprimer, et sa politique ne portait aucune trace de ce génie supéi ieur qui avait fait de son père l'ami de Gustave-Adolphe.
« Par cette raison , quoique chef de l’ambassade suédoise, il ne put jamais s’élever au-dessus de son collègue Adler Salvius. Celui-ci était doué d’un génie aussi délié qu’Oxenstierna était pesant.
Lorsque ce deraiercommettait quelque
erreur importante en politique, il s’excusait sur sa mauvaise mémoire ; Salvius, au contraire, jouissait d’une mémoire qui ne laissait échapper aucune des nombreuses observations dont il l'avait enrichie. Ayant quitté ses parents dès l’enfance, et se trouvant dans une extrême misère , il s’était habitué de bonne heure à vivre dans la dépendance d'autrui , et à s’élever ainsi dans un abaissement apparent, tandis que l’ambition le dévorait en secret. Non seulement il fut assez heureux pour terminer ses études à Upsal, mais encore il eut l’art d'acquérir, dans différents voyages qu’il nt surtout en Allemagne, la science du monde, en même temps qu’il enrichit son esprit d'une foule de connaissances utiles.
■■ Deretourdans sa patrie, il y jouissait d'une considération méritée, lorsqu’il épousa une veuveâgée, dont l’énorme fortune surpassait de beaucoup les obscures qualités. Mais Gustave-Adolphe remarqua bientôt l'extrême application et la sage comluitedu mari ; il découvrit que Salvius, entièrement adonné à la carrière diplomatique, était particulièrement versé dans les affaires d’Allemagne. Ses connaissances étaient aussi étendues qu’elles pouvaient l’être , à cette époque , dans un homme d’état.
Il recherchait en parlant l'élégance et la précision; mais alors qu’on croyait avoir pénétré le fond de sa pensée j on n’en découvrait que ce qu’il avait voulu laisser entrevoir , et cette apparente clarté cachait toujours des équivoques.
Au retour d’une mission secrete auprès de l’électeur de Saxe, il fut fait secrétaire d'état et admis dans la noblesse.
Employé aux affaires les plus importantes,’ il s’y rendit constamment digne des plus grands éloges, parce qu'il sut toujours réunir au zèle la sagesse et la modération, de manière que, sans négliger aucune des parties de la mission qui lui était conliée, il n'outrepassait jamais les bornes qu'on lui avait prescrites. Lorsqu'il s'agissait de la loire et dis avantages de la couronne e Suède, il s’animait moins par attachement naturel pour son pays que
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parce que son propre intérêt se trouvait lie à ces avantages ; car son amour même pour sa patrie ne résistait pas aux atteintes de l’or et de la corruption. Vis-à-vis des grands suédois, il ne dépouilla jamais les dehors d'une basse humilité. Son ambition ne put porter son intérêt ni sa prévoyance à sentir que par des bienfaits il se créerait des partisans , et que s’il était honoré des uns, il avait excité la jalousie des autres. Il se dédommageait dans son intérieur des humiliations qu'éprouvait son orgueil en public , connue de la contrainte et de la dissimulation qu’il était obligé d'v garder.
Là, il était aussi lier, aussi inconstant, aussi capricieux qu’il était soumis et rampant en public. Toujours semblable a lui-même, il se consolait de la
f;éne du mariage en se livrant aux vouptés les plus communes.
« Oxensl ierna était jaloux de Salvius, comme d’ Avaux l’était de Servien ; et l’inimitié qui régnait entre les plénipotentiaires suédois trouvait un exemple funeste dans les querelles publiques des plénipotentiaires français, qui faisaient imprimer des lettres ameres et injurieuses l’un contre l’autre. De semblables divisions ne se faisaient pas remarquer parmi les Impériaux à Munster; le comte de Nassau et le docteur ■\\olmar restèrent lidèles à leur ancienne intimité; mais chez eux le second plénipotentiaire était aussi l’aine de l’ambassade, et visait aux ruses, comme Servien et Salvius.
" L’humeur naturelle, des chefs de ces trois ambassades était donc peu propre à frayer les premiers pas vers la paix, et les inimitiés personnelles venaient encore embrouiller une négociation assez embrouillée par ellemême.
" Grâce aux difficultés qui s’étaient élevées à Munster, et aux inimitiés personnelles des plénipotentiaires , les négociations, après une année de durée, n'étaient encore qu’un chaos, qui devenait de jour en jour plus inextricable. Enfin , arriva la nouvelle que la cour impériale envoyait au congrès un nouveau plénipotentiaire , le comte
Maximilien de Trautmansdorf. Un rayon d’espoir vint luire aussitôt sur la malheureuse Allemagne.
« Ce ministre jouissait par-dessus tous ses collègues d’une grande considération dans les états d'Autriche, et de la confiance entière de sa cour. Après avoir employé sa jeunesse à l’étude des sciences et à la pratique des plus nobles vertus, et au perfectionnement de sa raison par le commerce des hommes et de nombreux voyages, il avait consacré au service militaire les premières années de l'âge viril; car, sans ces études, sans ces travaux de la jeunesse, la capacité active de l'homme ne se développe jamais complètement; de même que l'homme d’état n’arrive jamais à un degré remarquable en politique sans la connaissance de l'art de la guerre.
Les Tautmansdorf s’étaient montrésde tout temps vaillants dans les combats; quatorze d'entre eux tombèrent sur le champ de bataille, où ils aidèrent Rodolphe de Habsbourg à remporter une sanglante victoire sur Ottakar de Bohème; et de dix-huit membres de sa famille qui se trouvaient à la bataille de Miihldorf, seize périrent sur la place sans avoir pu préserver leur infortuné chef, Frédéric-le-Beau d’Autriche, de cette captivité à laquelle sa noble générosité donna une si longue durée.
« Parvenu à l’âge de maturité , riche de connaissances en tous genres, Trautmansdorf entra dans la carrière des affaires publiques. Sous le bizarre empereur Rodolphe, qui oubliait la politique pour rechercher les secrets de la nature, et sous Matthias, qui , fier et haineux, nommait sa stérile activité, en la comparant à la lâche indolence de son prédécesseur, humeur entreprenante et hardie, Trautmansdorf traita les affaires les plus importantes, à la satisfaction de ces deux souverains. Tous les deux , quelque différents que fussent d'ailleurs leurs caractères, voyaient débrouiller et régler par ses grands talents ou sa grande sagesse ce qui n’était pour eux qu’incertain ou inconnu. Mais ce ne fut que sous Ferdinand II, sous cet empereur labo-
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rieux, instruit et véritablement souverain , que brillèrent dans tout leur éclat la capacité, la prudence dans les affaires, l'universalité de connaissances, la fidélité de Trautmansdorf; et l'époque de la guerre de trente ans n’exigeait rien moins que le dévelop-
Sernent des plus grandes vertus comme es plus grands talents. Ferdinand, nui était si zélé pour la religion catholique , donna son entière confiance à Trautmansdorf, quoique celui-ci, élevé dans la doctrine évangélique , et devenu ensuite catholique, ne fût vu qu'avec une certaine méfiance de la part des catholiques.
« L’empereur, en mourant, ne crut pas pouvoir faire de présent plus précieux à Ferdinand III , son (ils , que de lui laisser un conseiller aussi habile et aussi dévoué.
■> A lapaixde Prague (le 20 mai 1035), Trautmansdorfavait réconcilié les cours de Vienne et de Saxe, service essentiel rendu au chef des évangéliques. Il arracha au zèle des catholiques et des jésuites un article d’après lequel les protestants devaient rester, au moins pendant un certain temps, en possession des biens ecclésiastiques. 11 montra autant de calme pour le zèle de ceux de s i croyance qui lui reprochaient la paix de’ Prague, que pour les protestants, qui la reprochaient a la cour de Saxe. Les gens impartiaux étaient d'accord sur ce point, que Trautmansdorf pouvait seul en ce moment rapprocher les deux partis , et les amener à uneespèce de réconciliation. Aussi apprirent-ils avec un vif sentiment de reconnaissance qu’il n'avait pas craint de s’éloigner de l’empereur, quoiqu'il fût convaincu que les Espagnols et leurs partisans allaient employer tous leurs efforts, pendant son absence, pour lui faire perdre la confiance de son maître. Un noble sentiment de ses forces lui persuadait qu’il était indispensable à Ferdinand ; mais son ame indépendante pouvait aisément se détacher de la cour et de ses faveurs.
« Lorsqu’il fut sur le point de partir pour le congrès , il reçut des pouvoirs beaucoup plus étendus que les
plénipotentiaires de sa cour qui y travaillaient depuis un an sans résultat. L’empereur lui adressa ses volontés sécrétés écrites de sa propre main.
Il est naturel de croire que le chef de l’empire désirait attirer à lui de nouveau les membres de l’empire, et les réunir en un même corps , afin que , tous ensemble, ils pussent s’opposer aux Français et aux Suédois, et chasser de l’Allemagne ces insolents étrangers ; car pendant sa route Trautmansdorf fit répandre le bruit qu’il était chargé de pacifier tous les états de l’empire, et d’opérer au plustôt leur réconciliation et leur réunion avec l’empereur, s’ils n’avaient pas perdu tout sentiment d’amour national.
» On attendait avec la plus vive impatience au congrès l’arrivée de ce nouveau plénipotentiaire ; enfin , l'avantdernier jour de novembre, on annonça tout a coup que Trautmansdorf était à Munster. Il y était entré, en effet, sans aucun cérémonial , pour éviter de tomber dans les discussions de préséance qui avaient jusqu’ici troublé les négociations. Mais son arrivée était à peine connue que les plénipotentiaires français lui firent demander s’il leur reluirait leur visite immédiatement apres celle qu’il ferait au nonce. Il hésita un instant, car il connaissait toute la jalousie qui régnait entre les Français et les Espagnols relativement à la préséance. Enfin, il répondit par l’affirmative, et ajouta, en riant, qu’il était juste de visiter d’abord les amis, ensuite les indifférents, et puis les ennemis. Les Français observèrent avec soin le moment où le nonce lui fit sa visite; et, aussitôt après son départ, ils se présentèrent solennellement dans neuf voitures pour faire la leur. Le plénipotentiaire impérial rendit, à lavérité, cette visite immédiatement après avoir rendu celle du nonce , mais il avait déjà visité les plénipotentiaires d’Espagne, comme amis et servant la même maison que lui , et les Français en parurent satisfaits.
« Les diplomates eurent de la peine à se rendre compte de la sensation que leur causa Trautmansdorf. Une grande
L’UNIVERS
taille sans être bien fait, des yeux enfoncés , un nez retroussé , un visage ombragé par une affreuse perruque , excitèrent d'abord le sourire , surtout des Français; mais sa gravité naturelle, fortifiée par ce que pouvait y ajouter un âge de plus de soixante ans, et sa suite magnifique, conuiosée de nombreux chevaliers allemands, firent bientôt cesser cette première disposition. lorsqu’il commençait à parler, le charme Je ses paroles excitait l’admiration. L’art avec lequel il discutait les affaires les plus importantes , la profondeur de son jugement, étonnaient également, line affaire était à peine commencée qu’il la poursuivait sans relâche jusqu’à ce qu’elle fût terminée ; et dès qu’on eut entamé la question relative a la réunion des états d’Allemagne avec l’empereur, il ne permit plus qu'on l’abandonnât jusqu’à sa solution. Les préséances faisaientelles craindre de vives contestations, personne ne trouvait mauvais que Trautmansdorf dédaignât un vain cérémonial. Il était franc et ouvert, sans cependant jamais sortir des limites de la sagesse. Les envoyés des états prirent bientôt en lui une confiance entière, et les plénipotentiaires français eux-mêmes partagèrent l’opinion générale, que son arrivée devait amener la conclusion de la paix , et rendre enfin le repos à l’ Allemagne. ■
«ne temps avant Trautmansn avait vu arriver à Munster le duc de Longueville, qui , par l'élévation de son rang, était destiné à maintenir l'harmonie entre d’A vaux et Servien , mais qui ne fit que soulever de nouvelles difficultés, eu insistant fortement sur ses prétentions au litre d'af/esse, qui lui était dd, disait-il, en sa qualité de prince du sang, et que cependant les Impériaux et les Espagnols s’obstinèrent à lui refuser.
Nous laisserons de côté ces discus- - sions puériles et ridicules, pour indiquer rapidement les questions les plus importantes qui se présentèrent à examiner. La première était la question de savoir qui devait assister aux conférences , et de quelle manière les
voix seraient comptées. L’Autriche prétendait, ce qui pouvait être vrai dans des temps ordinaires, que les membres de l’empire n’avaient point à s'immiscer dans les négociations avec des puissances étrangères, et que l’ambassadeur de l’empereur les représentait tous ; mais on abandonna bientôt cette prétention insoutenable dans les circonstances présentes, et contraires même aux intérêts de l’Autriche, puisque éliminer les envoyés des princes Je l’empire, c’était accroître l’influence des Suédois et de la France. On convint enfin que les membres de l’empire voteraient en trois sections (rurii r), et que dans certains cas on formerait des commissions. Une autre question préjudicielle, c'était celle de savoir si l'on s'occuperait d'abord delà paix dans l’empire, ou deses relations avec les puissances étrangères.
Les patriotes allemands demandèrent naturellement qu’on s'occupât avant tout du premier point , mais ne purent obtenir une décision formelle à cet égard. La politique extérieure prédomina pendant presque toute la durée du congrès.
On perdit beaucoup de temps en tâtonnements; car personne ne voulait faire de propositions, dans la crainte de demandertrop peu. Enfin, en juin 1645, on apprit avec une joie qui fut universelle , que la France et la Suède avaient fait des propositions sérieuses. Mais quelle fut l’indignation générale, lorsqu’on sut en quoi elles consistaient !
A côté de conditions qui pouvaient être fortement contesfees, comme, par exemple, l'amnistie générale sans aucune exception, le rétablissement du statu quo ante bellum , la reforme de l’empire à peu près dans le sens de Chemnitz (*) . la Suède ne demandait que la Silésie, la Poméranie , presque toutes les villes importantes sur la Baltique, et 20 millions d'écus! Quant à la France, elle se contentait d'acquérir Metz, Toul, Verdun, la l.orraine, l’Alsace, l’Artois, la Flandre, le Roussillon, la Catalogne , et
(*) Voyez p. «36 et i3j.
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des avantages en Italie. Encore l’une et l’autre se réservaient-elles expressément le droit de présenter d’autres demandesdanslecourant des négociations.
Les Impériaux répondirent que les Suédois, pour prix de leur intervention désintéressée, demandaient deux fois
filus que toute la Suède ne valait, et que e cœur royal de I louis XIII, qui l'avait porté a se faire le protecteur de la liberté germanique, devait être vivement affligé de voir qu’on cherchât ainsi à démembrer l’empire. Pour peu , ajoutaient-ils, qu’on vienne encore une fois du Sud et du Nord pour nous protégerai ne restera bientôt plus rien au centre de l’Allemagne. La Suède répondit qu’elle ne demandait la Silésie que pour pouvoir prêter un secours efficace à l'Allemagne contre les Turcs; les Français déclarèrent qu’ils ne réclamaient toutes les places nommées plus haut que par pur désintéressement , et qu’ils ne voulaient les occuper quepour être plus à portée de secourir l’Allemagne. Ces prétentions exagérées eurent l’effet qu’ellesdevaientavoir: presque tous les Allemands se rattachèicnt à la maison d’Autriche.
« Nous devons représenter à Votre Excellence, écrivaient d’ Avaux et Servien au cardinal Mazarin , que l'inclination des princes allemands est trèsdifférente de celle des princes italiens. Ceux-ci, pleins de prévoyance et bien conseillés , approuvent et désirent tout ce qui peut contribuer à les rendre indépendants; en conséquence, ils se réjouissent beaucoup que la France conserve quelques places en Italie pour leur tendre la main en cas de besoin. Les princes allemands, au contraire, sont mus surtout par l'amour delà patrie: ils ne peuvent consentir à ce que les étrangers morcellent l’empire, et ils préfèrent , par une politique digne du climat, l’existence d’un corps politique dont ils sont membres, aux avantages que chacun d’eux pourroit retirer de la division de l’Allemagne. En un mot, ils désirent biyn d'être rétablis dans leurs anciens droits, et que l’autorité de l’empereur soit restreinte par les constitutions , mais ils ne veulent pas
obtenir ce bienfait au prix d’une séparation des divers états de l’empire, ni que des princes étrangers , sous prétexte de mieux les aider par la suite, s’agrandissent à leurs dépens. Nous ne négligerons pas de leur faire comprendre dans l'occasion, que, dans l'intérêt de leur propre conservation , ils devraient adopter une tout autre maxime ; mais il sera difficile de leur persuader ce que nous désirons, ni d'empêcher qu'ils ne préfèrent au fond nous voir rendre toutes nos conquêtes que de nous les voir conserver. »
Telle était la situation des affaires quand Trautmansdorf, pour réunir les Allemands, lit quelques concessions aux protestants; mais a peine en euton connaissance, que, dans leur zèle catholique, les ambassadeurs du pape et des Espagnols, et même ceux des Français, poussèrent des cris d’indignation. Mazarin, qui avait pour principe qu'on doit cacher scs intentions quand on veut atteindre un but, avait intérêt à retarder la paix , puisque par là il détournait (attention ues Français de l’état malheureux de leur patrie. D'Avaux , qui voulait passer pour un homme religieux, conseilla de faire durer les dissensions religieuses en Allemagne , alin d'avoir toujours un prétexte d'intervenir et de conquérir. Toutefois , ils s’aperçurent qu’ils avaient mal pris leurs mesures , et qu'ils avaient excité le mécontentement non seulement des Allemands, mais aussi des Suédois , par la brusquerie de leurs prétentions. On revint donc au système que Richelieu , ou plutôt le P. Joseph, avait déjà pratiqué avec tant de succès en Allemagne , c'est-à-dire à corrompre les ministres des petits états, et l’on y parvint si bien, que l'Autriche perdit, en peu de temps , tous ses avantages.
Ils trouvèrent du reste le prince prévoyant et bien conseillé qui devait entrer dans leurs vues [tour faire réussir les siennes. Ce fut le digne Maximilien de Bavière qui, par l'entremise du nonce Bagni , révéla les plans de l’empereur à Mazarin. En même temps qu’il obsédait l’empereur pour l’enga-
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ger à ne céder sur aucun point aux protestants et aux Suédois, il négociait avec la France l’échange du Palatinat contre une partie des états héréditaires de l’Autriche.
Dès lors la question de savoir si la France et la Suède seraient indemnisées aux frais de l’Allemagne fut bientôt abandonnée , et il ne s’agit plus que de décider comment elles le seraient. Les Suédois étaient d’avis que l’on devait séculariser les évêchés, afin de rendre par là les princes plus puissants, en enlevant a l’inlluence de l’empereur la nomination aux prébendes; d’autres présentaient d’autres plans; mais, en définitive, les possesseurs des provinces frontières eurent à supporter la plus grande partie des pertes , et l’on convint peu à peu des places et des provinces qui seraient cédées définitivement à la France et à la Suède , au pouvoir desquelles elles étaient alors presque toutes. Nous n’avons point a nous occuper ici des acquisitions que la France fit à cette époque , nous dirons seulement quelles furent celles de la Suède.
« La satisfaction de la Svède est déterminée par l’article X de la paix d’Osnabruck , où l'on cède à la Suède :
1* La Poméranie citérieure avec une partie de l’ultérieure, nomméme.it la ville de Stettin et celles de Gartz, Dam, Golnau, situées sur les deux rives de l’Oder vers son embouchure, avec l’ile de Wolin et les droits que les ducs de la Poméranie citérieure avaient exercés sur le chapitre de Gamin, ainsi que le droit de laisser éteindre les canomcats de cet évêché. La Suède a renoncé à ce dernier droit par une convention conclue, en 1635, à Stettin, avec la maison de Brandebourg;
2“ L’expectative de toute la Poméranie et de l’évêché de Gamin , à l’extinction des mâles de la maison de Brandebourg;
3° L’île de Rügen à titre de principauté ;
4° La ville et le port de Wismar, sous le titre de seigneurie, avec les bailliages inecklembourgeois de Pocl et de Neukioster;
5° L’archevêché de Bremen , sous le titre de duché, et l’évêché de Verden, sous le titre de principauté. Les Suédois avaient enlevé le premier à Frédéric, prince de Danemark, fils de Christian IV, et l’autre à un bâtard de Bavière. Ge fut, au reste, pendant les négociations de Munster , qu'on se servit pour la première fois du mot de séculariser; les ministres de France en enrichirent la langue. Ils ne se montrèrent pourtant pas favorables aux sécularisations. Quant à la ville de Bremen , elle conserva ses droits et son immédiateté.
» Tous ces états furent concédés à la Suède à titre de fiefs perpétuels et immédiats, et en qualité d’états d’empire, avec la triple voix et séance à la diète pour Bremen, Verden et la Poméranie. On lui accorda pour ces états le privilège de noji appetlando , à condition qu'elle érigerait une cour souveraine en empire , où les autres causes seraient décidées en dernier ressort. Gette cour fut établie à Wismar. On accorda aussi à la Suède le privilège d’opter entre le conseil aulique et la chambre impériale, lorsqu’elle serait actionnée en justice pour ses
fmssessions en Allemagne. Enfin , on ui donna le droit d’érîger une université où elle le jugerait à propos. Cette université fut fixée à Greifswald , dans la Poméranie citérieure (*). »
Enfin les Suédois, après de longues négociations , peu honorables pour les uns comme pour les autres, obtinrent la somme de cinq millions d'écusà titre de paie arriérée de leurs troupes, et le tout fut signé le 16 mars 1648. Une uestion fort importante qu’on agita ans les derniers temps fut celle" de savoir si les deux états devaient entrer, en vertu de leurs acquisitions, dans les assemblées de l’empire, ou si on devait regarder les provinces cédées à ces deux royaumes comme définitivement aliénées de l’empire. La France se prononça d'abord pour la première alternative, mais finit par se décider pour la dernière. La Suède , au con-
(*) Sommaire du traité de Westphalie.
SUÈDE
traire, opta sans hésitation pour la première. Est-ce à cette circonstance qu’il faut assigner la singulière destinée de ses conquêtes? La France a conservé toutes les siennes, tandis que la Suède n’en possède plus aucune.
« Par la paix de Stockholm , en 1 7 1 9, elle céda au roi d’Angleterre, comme électeur d’Hanovre, les duchés de Bremen et de Verdcn. Par le traité de Stockholm, en 1720, elle abandonna au roi de Prusse la ville de Stettiu avec la Poméranie située sur l’Oder et entre l’Oder et la Peene. F.lle céda la ville de Wismar au ducdeMecklembourg-Scliwerin, pour une somme de douze cent mille ecus de banque, en vertu d’une convention signée en 1803.
Enfin, elle a abandonné au Danemark , après la paix de Kiel (en 181 4), ce qui lui restait de lu Poméranie , ainsi que Elle de Rügen, contre la Norwège. Cet arrangement éprouva néanmoins un changement pendant le congrès de Vienne. Le roi de Danemark renonça aux droits qu’il avait sur la Poméranie en vertu du traité de Kiel. La Suède céda enfin ce pays à la Prusse, moyennant une somme d’argent (*). »
Le tableau de la guerre de trenteans, et de ses résultats immédiats , serait incomplet , si , après avoir retracé les principaux événements qui la signalèrent , nous n’ajoutions pas quelques mots sur l’état des moeurs dans les armées et chez tous ceux qui étaient en rapport avec elles. On suppléera agréablement à ce que notre exposé aura d’incomplet, en relisant le camp de Waldstein , la première partie de cette admirable trilogie que le génie de Schiller a consacrée a W aldstein (**).
(*) Sommaire du traité de XVestphali».
(**) Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en transcrivant ici le jugement de madame de Staël sur l'ouvrage auquel nous les renvoyons :
« Le camp de Waldstein représente le»
effets de la guerre sur la masse du peuple et de l’armée... J’ai vu jouer ce prologue : OU se croyait au milieu d'une armée , et d'une armée de partisans bien
10e Livraison. (Suède.)
De tous les capitaines que la guerre de trente ans mit en évidence, Gustave-Adolphe fut le seul qui maintint dans son armée l’ordre et la discipline; et toutefois , dès la seconde année de la campagne , il se vit forcé de recourir à une sévérité cruelle, pour prévenir le désordre qui, apres sa mort, devint aussi commun dans l’armée suédoise que dans toutes les autres.
Il ne faut pas s'en étonner : toutes les armées de cette époque étaient uniquement composées de soldats mercenaires, qui mettaient un prix trèsélevé ii leurs services; et comme souvent les événements de la guerre rendaient impossible le paiement exact de leur solde, ils se croyaient autorisés à commettre des excès de tout genre.
lus vive et bien moins disciplinée que es troupes réglées. Les paysans, les recrues, les vivandières, les soldats, tout concourait à l’effet de ce spectacle; l’impression qu’il produit est si guerrière, que lors-
3 u ou le donna sur le théélrede Berlin devant es officiers qui partaient pour l’armée, des cris d'enthousiasme se firent enteudre de toutes parts. Il faut une imagination bien puissante dans un homme de lettres pour se figurer ainsi la vie des ramps , l'indépendance , la vie turbulente excitée par le danger même. L’homme dégagé de tous ses liens, sans regret et sans prévoyance, fait des années un jour, et des jours un instant; il joue tout ce qu'il possède , obéit au hasard sous la forme de son général : la mort toujours présente le délivre gaiement des soucis de la vie. Rien n'est plus original, dans le camp de Waldstein, que l’arrivée d'un capucin, au milieu de la bande tumultueuse des soldats , qui croieul défendre la cause du catholicisme. Le capucin leur prêche la modération et la justice dans un langage plein dequulibels et de calembourgt, et qui ne diffère de celui des camps que par la recherche et l'usage de quelques paroles latine». L’éloquence bizarre et soliatesque du prêtre, la religion rude et grossière de ceux qui l'écoulent , tout cela présente un spectacle de confusion très-remarquable. L'etat social en fermentation montre l’homme sous un singulier aspect ; ce qu'il a de sauvage réparait , et les restes de la civilisation errent comme un vaisseau brisé sur les vagues agitées. «
L'UNIVERS
Souvent aussi les généraux favorisaient les exactions des soldats , afin d'attirer auprès d'eux les hommes qui ne voyaient que ce seul but dans le métier des armes. Ce fut le principal mobile employé par Waldstein. Son armée était encombrée de chariots remplis d'objets provenant du pillage; et un auteur assure que dans son camp devant Nuremberg, il n'y avait pas moins de 15,000 femmes. On sait d'ailleurs quelles richesses énormes il avait amassées.
Les autres généraux suivaient son exemple; ainsi Altringcr, indépendamment de l’or, de l’argent et des pierres précieuses dont il s'était emparé, avait déposé huit cent mille écus dans les banques de Gènes et de Venise. L'officier qui avait obtenu une terre en dotation , ou qui se l’était arrogée, se considérait comme souverain et au-dessus des lois : il ne payait aucun impôt, et exigeait des paysans tout ce que lui suggérait son non plaisir. Il est inutile d'ajouter qu’au milieu d’un pareil désordre, les oisettes étaient fréquentes , car on brillait ou l’on détruisait tout ce qui nepouvait être immédiatement consommé. En IG30 , on fit du pain en Silésie avec des racines et des écorces d'arbre.
Le nombre de ceux qui moururent de faim fut si considérable, qu’on vit des parents tuer leurs enfants pour diminuer le nombre des consommateurs.
A Rrisach, {tendant le siège de IG39, on donna un florin pour une souris , et jusqu’à sept florins pour un quartier de chien. Des enfants furent volés et tués pour être mangés. Les cadavres de ceux qui mouraient dans les prisons étaient déchirés et dévorés par leurs compagnons d’infortune. Dans lusieurs provinces on enleva les caavres jetés à la voirie ou suspendus à la potence. Il fallait placer des sentinelles dans les cimetières pour empêcher que les morts ne fussent déterrés et ma ngés. 1 1 se forma des bandes qui chassaient les hommes comme la Dëte fauve; et l’on surprit dans les environs de Worms des malheureux qui , après une pareille chasse s'étaient
accroupis autour d'un chaudron dans lequel on trouva des bras, des mains et des jambes d'hommes qu'ils faisaient bouillir.
On conçoit facilement que d’affreuses épidémies durent éclater très-souvent : des armées entières périrent sans avoir vu l'ennemi ; et ces fléaux , au lieu de ramener les esprits à la modération et à la vertu , ne servaient qu'a augmenter la démoralisation générale.
Pour les malheureux habitants de l’Allemagne, il était assez indifférent que ce fut une armée amie ou ennemie qui traversât leurs propriétés, car ils étaient silrs de ne trouver qu’un désert après le départ des troupes. Les Croates furent, de tous les corps de l’armée impériale, celui qui commit les atrocités les plus révoltantes. Il faut convenir aussi , pour être juste, que les soldats suédois , sous Bernard et sous Banner, se portèrent à des extrémités dont heureusement on n'a plus d’idée aujourd'hui.
Dans les dernières années de la guerre, ce fut surtout des excès commis par les armées françaises qu’on eut généralement à se plaindre. En 1042, on vit le corps de Gucbriant se dissoudre entièrement en petites bandes qui pillaient , incendiaient et tuaient tout ce qui se présentent sur leur passage. Quand on les menaçait, dit un auteur allemand contemporain, de la sévérité de leur roi ou de leur reine, ils s’écartaient dans leurs réponses du respect que tout sujet doit a son gracieux souverain. « Les cho- « ses, disaient -ils, se passent ainsi « même en France.» Les ordonnances rendues à cette époque ne témoignent que trop de cette démoralisation de l’armée française. Pour empêcher les troupes de se débander, on se vit contraint de placer des piquets de cavalerie autour des camps , et l’ordonnance qui proscrit cette mesure prouve que les officiers ne désertaient pas moins que les soldats.
L'appauvrissement des villes et des campagnes dépassa de bien loin tout ce qu'on a pu voirdans les guerres qui
SU RD fi-
ent eu lien de nos jours ; des villages qui comptaient 400 habitants avant la guerre, n'en comptaient plus que 20 dans les derniers temps , et l’on vendit 70 florins des terres qui en avaient valu 2000. Il ne resta aans la Hesse u’un quart de la population; celle ’Augsbourg tomba de 80,000 habitants a 18,000. Il n'était plus question d’écoles ni de professeurs; des curés se virent forcés de se faire cordonniers on musiciens ambulants pour ne pas mourir de faim. D’un autre côté , le système de spoliation adopté par Mummius, en Grèce, tut, pour 1a première fois, appliqué dans l’Kurope chrétienne; la bibliothèque d’Heidelnerg fut envoyée à Rome, et les Suédois tirent passer la Baltique à d’autres trésors de ce genre.
La Bavière fut l’un des pays qui curent le plus à souffrir dans là dernière période de la guerre : dans la seule année 1646, les Français y incendièrent plus de cent village». Lorsque le pays eut été pillé , dévasté et dépeuplé âu point que des bandes de loups le parcouraient librement en tout sens, Maximilien . le principal auteurde la guerre, dit qu’il s’en consolait, en songeant qu’il avait combattu pour la cause de Dieu , qu’il n’y avait plus d’hérétiques dans son duché, et que la foi y etart entièrement épurée. Malgré l’assurance de cette réponse , il jeûnait , se macérait , et se mortifiait sans cesse pour se délivrer des angoisses dont la sagesse éternelle ne manque jamais d’obséder les aines superstitieuses. Les crânes de saint Gosmeet de saintDamien, qui furent envoyés de Brème à Munich, lui parurent un ample dédommagement de (a misère qui accablait ses états; et pour apporter remède à la démoralisation qui avait pénétré dans tous les rangs de la société, il força le peuple à aller à l’eglise, à porter des rosaires bénits , etc. La dabse, les jeux et toutes les réjouissances furent sévèrement interdits. Défense inutile! car la tristesse et le dégoût de la vie étaient parvenus à ce point, que Maximilien fit publier un ordre par lequel il enjoignait aux hommes mariés de ne pas s’abstenir
des plaisirs du mariage. D’après tout ce qüi précède, on ne s'étonnera pas de voir que les malheurs de la guerre n’aient jamais empêché le pieux électeur de faire rechercher les livres défendus, taudis que, d’un autre côté, dans i’armée de la ligue, les soldats assuraient qu’il était fort salutaire de réciter tous les matins l’alphabet où étaient contenues toutes les prières, entre lesquelles Dieu n’avait qu’a choisir. L’état général de la religion est assez bien caractérisé par le distique suivant de Logau, poète allemand de cette époque : J'ai bien vu des luthériens, des papistes et des calvinistes, mais pour des chrétiens je ne sais pas où U s’en trouve! (*)
Tels étaient les résultatsd’uneguerre entreprise sous le prétexte de défendre la religion!
Il est temps désormais de rentrer en Suède, dont la guerre de trente ans nous a tenus si long-temps éloignés.
Lorsque la nouvelle de la mort de Gustave s’y répaudit, partout l’expression de la douleur la plus vraie et la plus profonde s’y fit entendre. Plus les succès obtenus par le héros suédois avaient inspiré ae confiance , plus ce revers inattendu parut irréparable.
Toutefois on ne perdit point courage, et toutes les dispositions nécessaires furent faites, comme nous l’avons déjà dit, avec autant de promptitude que de sagesse. Pour écarter les prétentions de Sigismond, roi de Pologne, on avait, du vivant de Gustave, reconnu sa fille unique Christine, héritière de la couronne; on la reconnut alors comme reine, à la condition qu’elle confirmerait à sa majorité tous les droits et toutes les libertés du peuple. la tutelle fut confiée aux cinq grands officiers de la couronne, le chancelier Axel Qxcnstierna . le drossart Gabriel Qxenstierna (frère puîné du chancelier ), le maréchal de la Gar-
(*) DI* GLVUMUV.
Lpth’mch, Piutieb and Calrioitcli Dirse Glaubrn aile drd Sind Torhanden, duch ist ZwriM
Wo das Chris leu Omis demi tmj I
L’UNIVERS
die, le grand-trésorier Gabriel Oxenstierna (cousin d'Axel), et l’amiralGyldonliielm , frère illégitime de Gustave- Adolphe, tous d'un âge avancé et d’une sagesse reconnue. On leur adjoignit un conseil composé de 25 membres , et on leur donna des instructions tresdétaillées sur la conduite à tenir dans la direction du gouvernement. La décision des affaires d’une haute importance fut réservée aux états du royaume, et l’on convint de n’accorder, tant que durerait la minorité, aucun privilège, aucun titre de noblesse. En meme temps on s'occupa d’augmenter et d’approvisionner les armees, en leur enjoignant, de la maniéré la plus formelle, de ne point se mêler des affaires politiques.
La reine-mère et son frère , le comte palatin Jean-Casimir, ne dissimulèrent pas le déplaisir que leur causait cet arrangement; mais l’influence de la noblesse suédoise, et surtout celle de la maison d’Oxenstierna , l’emportèrent dans cette circonstance, et se maintinrent pendant tout le cours de la minorité.
Ladislas IV, qui en 1632 avait succédé à son père sur le trône de Pologne, n’avait ps voulu renoncer à ses prétendus droits sur la couronne de Suède , et la guerre entreprise en Allemagne ne permettant pas de l’y forcer, on conclut avec lui, en 1635, par l’entremise de la France, une trêve de vingt-six ans , aux termes de laquelle les Suédois gardaient la Livonie, mais devaient retirer leurs forces de la Prusse; de plus les habitants deceduché avaient la liberté de quitter le pays dans le cours des troisanneessuivantesetune amnistie générale leur était accordée.
Cette trêve, malgré les inconvénients que nous avons signalés plus haut (*), favorisait les succès des Suédois en Allemagne. Aussi excita-t-elle la jalousie du roi de Danemark , Christian IV, ui croyait pouvoir retarder les progrès ’ust voisin déjà trop puissant en se présentant comme médiateur, et subsidiairement comme chef d’une nou-
f*) Page (3Î.
velle ligue. Mais Oxenstierna et ses amis ne tardèrent pas à entraver ses
nets. «Cet amour de la paix, disaients, que le Danemark affecte dans « les circonstances présentes, n’a d'au- « tre mobile que l’envie et la jalousie; « sous le prétexte de s’interposer com- « me médiateur, il favorise les ennemis « de la Suède, l’Autriche, la Russie et • la Pologne. Il n’a mis en avant l’in- « tention de protéger la Basse-Saxe que « pour nous en exclure; et en même « temps il élève le péage du Sund , il « entrave de toutes les manières lecom- « merce suédois, prohibe l'exportation « des munitions de guerre, et se joue « de nos représentations, parce que, ■ nous voyant tant d’ennemis sur les « bras, il nous croit hors d'état de « prêter à notre droit l'appui de la • force. Il faut désespérer de donner « une heureuse issue à la guerre d’Al- « lemagne, si l’on ne parvient à écar- « ter l’inlluence insidieuse du Dane- < mark. Mieux vaut l’attaquer inain- « tenant, que de se voir attaquer par « lui dans des circonstances plus cri- « tiques. Le Danemark paiera les frais « de la guerre , qui sera courte et ne * portera aucun préjudice à la conti- « nuation de la guerre d’Allemagne.
«Au reste, le roi de Danemark est « pour la Suède un ennemi beaucoup « plus dangereux que l’empereur , et « nous ne devons point négliger nos « propres intérêts pour ceux de nos « allies d’Allemagne. Ce serait une « grande pusillanimité que d’avoir « peur de s’embarquer dans cette nou- « velle guerre ; les hommes de cœur, « les hommes prévoyants doivent re- « connaître que la hardiesse de la ré- « solution et i’éuergie de l'exécution « augmenteront nos forces et notre « autorité. •
D’autres, niant toutes ces assertions, répondirent : « La nouvelle « guerre que l’on propose va renvoyer « a un avenir incertain la conclusion « de la paix qui est imminente. Les « forces de la Suède étant partagées .
« les avantages importants qu’on a ob- « tenus jusqu’ici pourront facilement « être perdus. Des hostilités avec h
SL KDE.
« Russie et la Pologne peuvent en ré- « sulter , et il serait possible que la « France ne voulût plus nous assis- « ter. Les impôts et les prohibitions « imposés au commerce ne sont nul- « lement insupportables, et ce qu'ils « ont de plus gênant pourra vraisem- « blablement être modifié au moyen « des négociations. » Cet avis prévalut, et un échange de notes entamé entre les couronnes Scandinaves dura depuis le mois de juin 1643 jusqu'au mois de novembre de la même année, et finit par devenir si hostile, qu’on résolut a cette époque , avec l’assentiment de Christine , de faire la guerre au Danemark. Mais on tint cette résolution tellement secrète, que ni les Français ni les Danois ne purent en soupçonner rien.
i Torstenson, après avoir fait parcourir à son armée avec une vitesse inouïe toute l’étendue de l' A llemagne , occupa, en décembre 1643, les duchés de Holstein et deSleswig, et le Jutland en janvier 1644. Le vieux Christian se plaignit amèrement de la mauvaise foi des Suédois , qui lui suscitaient une guerre inattendue, au moment même où il s’interposait comme médiateur pour assurer la paix ; inaisOxenstierna, se moquant de sa faiblesse, dit que son manifeste était méchant, absurde, mensonger et calomnieux. Le vieillard organisa alors la résistance avec autant d’activité que de prudence. Une armée impériale, sous Gallas , vint à son secours, et Torstenson eut besoin de tout sob génie pour lui échapper et pour exécuter la marche fameuse dont nous avons parlé plus haut (*).
Toutefois, les menaces des Provinces-Unies et de la France forcèrent le Danemark à souscrire, en août 1644, à la paix de Bremsebroe , qui lui imposait des conditions assez dures, et qui lui enlevait quelques Iles dans la Baltique.
Avant la conclusion de cette paix, le 8 décembre 1644, Christine avait pris les rênes du gouvernement, et tout semblait faire espérer à la Suède
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un avenir fortuné et un règne glorieux. Les dons les plus heureux de l’esprit avaient été cultivés dans la jeune reine par l’éducation la plus soignée ; pleine a'amour pour le travail et d'aptitude pour les affaires, elle était douée d’une éloquence remarquable, d’une pénétration rare et d’une modération qu’on aurait été loin d'attendre de son âge et de son rang. Dans le conseil , elle était modeste et prudente, et savait cependant faire respecter son autorité.
Christine fit plus pour les arts et pour les sciences qu'aucun prince de son époque. Presque tous les savants distingués de toutes les contrées de l'Europe se réunirent à sa cour. On y voyait Saumaise, Freinsheim, Isaac Vossius, Heinsius, Descartes , Grotius, Conring, Bochart, Huet, Mandé, Meibom, Comenins et autres. Les spectacles, les chasses, les carrousels, les concerts se succédaient sans interruption , et ne manquèrent pas d’exciter l’indignation du clergé protestant.
Malheureusement le caractère de la reine n’avait pas cette unité et cette élévation si nécessaires à un prince qui doit faire tendre toutes ses actions à une seule fin. Bientôt Christine regarda les plaisirs comme le but de sa vie, et subordonna ses devoirs à ses penchants et à ses goûts. Son ambition prit une direction mesquine , et son esprit moqueur la porta à tourner en dérision les choses les plus sacrées.
L’homme dont les conseils eurent l’influence la plus funeste sur Christine fut un médecin français , nommé Bourdelot, qui avait su fixer son attention par ses bons mots et par ses talents superficiels. La hardiesse de ses principes soi-disant philosophiques captiva entièrement resprit de la reine.
Fort de son influence, il ne songea plus qu’à écarter les personnes qui avaient des connaissances plus solides ue lui , et certes il ne lui était pas bien ifficiie de renverser par l’arme du ridicule des pédants dont l’unique occupation était de faire leur cour à la reine et de se quereller entre eux.
Tout le monde sait qu’un jour il obligea deux vieillards, Meibom et Naudé.
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L’UNIVERS
dont l’un arait écrit sur la musique et l'autre sur la danse des anciens , à chanter et à danser devànt la cour. Et comme il se moquait d'eux avec trop d'amertlune, Meihom appliqua un soufflet à liourdelot qui le lit aussitôt bannir de In cour. Du reste, ce favori eut le bon sens de se retirer dans sa patrie avec une fortune assez considérable, avant que l’indignation publique ou l’humeur changeante de la reine vinssent détruire la faveur dont il jouissait.
Son successeur auprès de Christine fut Pimentel , ambassadeur d’Ksnagne:
il avait ses appartements dans la maison de campagne de la reine, passait des nuits entières à converser avec elle, et en reçut des présents du plus haut prix. Quand il vint prendre congé de Christine , elle lui remit une écharpe brodée par elle-même, avec cette inscription : Dolce nelld menlorid.
La reine douairière se plaignit souvent de la vie déréglée de sa fille. « Si votre père vivait encore, Ini disait-elle, il ne permettrait point tout cela. » — '-Alors il a bien fait de mourir, >■ repartit insolemment Chrisline. Mais sa mère ressentit un chagrin beaucoup plus vif lorsque Christineassura devant elle qu’ün païen pourrait être sauvé tout comme un chrétien. Elle alla même jusqu’à dire que sa mère était l’esprit de femme le plus pauvre et le plus faible qu'elle eût jamais connu et qu’elle était désespérée d’être sa fille.
Jamais non plus elle ne fut en trèsbonne intelligence avec Oxenstierna, bien qu’elle reconnût tout ce qu’il valait et combien il lui serait impossible de se passer de lui; ses rourtisans travaillaient sans resse à l’indisposer contre le chancelier, et elle consentit même à entretenir avec Salvius une correspondance que l’on cacha a Oxenstierna.
Plusieurs seigneurs, fatigués de tant d’intrigues , se retirèrent ; le chancelier resta inébranlable à son i oste :
• Elié est toujours pour moi la fille de Gustave, » s’écria-t-il, et cependant il ne se faisait pas illusion sur son caractère irascible, jaloux et implacable.
Après la paixdeWéstpHàüe, quand il n’y eut plus de gloire militaire à acquérir et que le butin fut dissipé (dès 1051 les caisses étaient entièrement vides), la marche régulière et les soins souvent minutieux du gouvernement parurent à cette reine romanesque chose tellement fastidieuse que souvent, dans le cours de plusieurs mois, elle n'assemblait pas une seule fois son conseil. Aussi il arriva bientôt à Christine ce que nous avons vu arriver à plus d’un roi de Suède : on prétendit qu’elle était devenue folle. Ce fut alors que l’idée d’une indépendance complète vint s’emparer de son esprit. Elle pensa qu’il serait glorieux n’avoir volontairement renonré à une couronne, et doux en même temps de faire succéder à la vie monotone et fastidieuse qui l’obsédait une exisience Aventureuse et variée, uniquement consacrée aux plaisirs, aux arts et aux sciences. Ce désir, d’abord vague et passager, prit bientôt une telle énergie que Christine ne le dissimula plus. Les représentations des grands de sa cour et des hommes détat ne servirent qu’à la fortifier dans sa résolution. Enfin, après avoir mûri son dessein pendant plusieurs années, elle l'annonça hautement, etdit à l’ambassadeur anglais qu’elle allait abdiquer parce qu’un homme était plus capable qu’elle de régner, et aussi nf love of tnt/self , to phase mj ou-nfâney , hij tnyprirate retirement (*). Ce ne fut qu’en 1654 qu’elle exécuta son dessein. Le 1 G juin, elle remit la ronronne au comte palatin Charles-Gustave, fils d’une soeur de Gustave-Adolphe, qui fut reconnu par les états. Oxenstierna , qui s'était opposé à l’abdication de Christine avec toute la force de son caractère qui tenait quelque chose du nom qu’il portait (**), mourut quelques semaines après , en août 1654. Son fils hérita de toutes ses charges.
Christine obtint une pension considérable; mais on délibéra long-temps
(*) Dans mon propre intérêt , pour me livrer à mes goûts dans la \ie privée.
(’*) Oxenstigrna signifie front de bœuf.
Jiour savoir si on lui permettrait d’en ouir à l’étranger : la question fut résolue en sa faveur. Après son départ on s’aperçut qu'elle ou ses courtisans avaient pnlevé presque tout le mobilier de la couronne. Christine, en quittant Stockholm, se rendit à Hambourg, et passa de là à Bruxelles. Arrivée à Inspruck , elle se convertit au catholicisme et fut par conséquent accueillie à Rome avec tous les honneurs imaginables, tandis qu’à Stockholm et dans tous les pays protestants on ne tarissait pas en invectives contre elle. D'ailleurs, avant de partir, elle avait renvoyé toutes ses femmes de chambre, qui ne manquèrent pas d’ébruiter ce u’elles savaient, et allèrent même au elà de la vérité.
Le changement de religion de la fille de Gustave- Adolphe fit une grande impression dans toute l’Europe. Christine avait d’abord été zélée luthérienne; plus tard, l'influence de Bourdelot l’avait rendue indifférente à toute espèce de religion , et elle déclara même qu’elle n’était pas disposée à s'enfoncer dans les questions absurdes et extravagantes de la théologie. Il est à présumer que le désir de s’attirer la bienveillance et l’intérêt des princes catholiques du midi de l’Europe , et de se rendre par là plus agréable le séjour de l’Italie, le pays de ses rêves, eut plus d’inlluence s’ur sa résolution que tous les discours des jésuites dont elle se vit bientôt entourée. Au reste, les reproches sévères dont Christine a été l’objet durant toute sa vie, lui furent prestjuc toujours adressés par des catholiques. The beloved french galants, eerivaitde RomeThomas Somerset , are lier sole entertainment. The vanity of lhe french levity is most sui/able to her waiulering humour.
« Elle a des goûts fort dissipés , dit un autre , et passe son temps dans la société des hommes. Elle n a aucun souci de la bienséance ni des moeurs. Les tableaux, les spectacles, les bouffonneries sont ses uniques plaisirs ; tout ce qui touche à la religion, elle le fuit et révite avec soin. » Un pasteur protestant lui ayant demande la cause de
tfil
sa conversion, elle répondit : « Ce sont « vos ennuyeuses prédications !» Elle dit dans ses lettres : « Ici, à Rome, il n’y a que des statues , des obélisques et des palais, mais point d'hommes. On ne voit que des malotrus , des scélérats, des bouffons, des fous, des impertinents , des fripons , des mendiants et des vauriens; il faut bien que l'Église soit dirigée par Dieu lui-même, car j’ai connu quatre papes dont pas un seul n’avait le sens commun (*). » Dans un autre passage , elle se montre fort mécontente de la bigoterie de Louis XIV, et de l’ascendant que prenaient les jésuites. Par malheur, ce scepticisme et ce mépris superbe ne partaient point d’un esprit assez élevé pour dédaigner la forme et atteindre l’idée même dans sa pureté philosophique; Christine, qui se moquait de Louis XIV, croyait à l’astrologie et à ses prédictions. ’
Bien qu’on ne doive pas croire légèrement tout ce qui s’est dit de la reine Christine, les témoignages s’accordent trop en de certains points pour ne pas reconnaître que son genre de vie était au moins très-singulier. » Elle s'habille comme un homme, dit un témoin oculaire ; elle a la voix d'un homme et se conduit comme un homme en toutes choses; à Hambourg; elle portoit une longue redingote, uné perruque, un chapeau et uneépée.»«Elle est pleine d’esprit , dit un autre; mais elle jure à chaque instant comme un vieux soldat. » «Elle ne se peigne, assure un troisième, que tous les quinze jours ; ses chemises et ses manchet!
sont ordinairement tâchées d’encre et déchirées. Elle força un jour son amie, mademoiselle dé Sparre, à lui réciter des passages du livre intitulé: Moyens de parvenir , et mettoit Pétrone audessus de tous les autres auteurs clas-
(*) C'est presque l'hisloire de ce Juif de Chatircr qui se convertit après avoir vu Rome ; car il y a là, dit-il, parmi ces prêtres de toutes couleurs tant de vires et d’in faillies, qu’il faut bien que le christianisme soit la religion véritable, puisqu'elle ne meurt point malgré les (Times et les abominations de ses ministres.
L’UNIVERS
siques.» « Madame Christine, dit la duchesse d’Orléans, avec son originalité ordinaire, étoit une dame galante, bien que fort contrefaite. La grande demoiselle m’a raconté qu'étant fort blanche, elle se couchoit toute nue sur un lit de velours noir pour se présenter ainsi à ses amants. Elle étoit très-vindicative , débauchée au plus haiit point, et parloit de choses dont parlent seulement les plus grands débauchés. » Dans une lettre française contemporaine conservée à la bibliothèque Harléenne, voici comment on juge Christine : » Sa taille est tout à fait irrégulière; elle est voûtée; elle a une hanche hors d’architecture; elle boite; elle a le nez plus long que le pied , les yeux assez beaux, mais elle n’a pas la vue bonne; elle rit de si mauvaise grâce, que son visage se ride comme un morceau de parchemin que l’on met sur des charbons ardents ; elle a un téton plus bas que l’autre d’un demi-pied , et si enfoncé sous l'épaule , qu’fl semble qu’elle ait la moitié de la gorge absolument plate; elle n'a pas la bouche laide, pourvu qu’elle ne rie point; elle n’a pas soin de ses dents; elle pue assez Honnêtement pour obliger ceux qui s’approchent, â se précautionner et à parer de la main. On dit qu’elle avoit autrefois les cheveux admirablement beaux ; mais depuis qu’elle les a fait couper pour faire le métier de vagabonde, elle a pris une perruque noire.
La manière dont elle est habillée n’est pas moins extraordinaire que celle de sa personne, car, pour se distinguer de son sexe, elle porte des jupes fort courtes avec un justaucorps , un chapeau , un collet d'homme , ou un mouchoir qu'elle noue comme un cavalier qui va en partie; et quand elle porte une cravate comme les dames, elle ne laisse pas de fermer sa chemise jusqu’au menton, et de porter un petit collet d’homme, avec des manchettes telles que nous les portons ; en sorte que la voyant marcher avec sa perru-
?|ue noire, sa jupe courte, sa gorge crmée et son épaule élevée, on dirait que c’est un visage déguisé, etc. »
voici enfin comme elle se peint elle-
même : « J’ai une aversion et une antipathie invincibles pour tout ce que font et disent les femmes. Irascible, fière et railleuse , je ne fais grâce à personne. Je suis incrédule , fort peu dévote , et mon tempérament ardent et impétueux ne m’a pas donné moins de penchant pour l’amour que pour l’ambition; cependant j’ai toujours résisté, mais uniquement par fierté et pour ne me soumettre à personne. »
Sans doute il est permis de ne pas la croire sur parole ; mais il paraît certain qu’une aversion prononcée pour toutes les habitudes féminines fut le trait dominant de son caractère , et qu’elle blessa souvent les mœurs avec affectation, pour faire preuve d’un esprit viril. Du reste, elle n'était nullement au-dessus des faiblesses de son sexe , car elle avaitun correspondant à Rome qui la tenait au courant de toutes les petites intrigues de cette ville, et l’assassinat de son écuyer Monaldeschi ne prouva que trop jusqu’à quel point elle était femme (*). .Nous ne parlerons ni de cette aventure ni des événements de cette vie si agitée (**) , il suffira de dire qu’elle se repentit bientôt d’être descendue du trône, qu'elle tenta sans aucun succès d’y remonter après la mort de Charles - Gustave , et qu’elle ne fut pas plus heureuse dans les tentatives qu’elle fit pour épouser le roi de
(*) 11 n’entre pas dans notre plan de raconter ici ce sanglant jeu de prim e , par lequel Christine signala son passage à Fontainebleau : il nappait ien’ pas direeiement à l’hisioire. Oux de nos lecteurs qui voudront se rendre compte de l’impression qu’il produisit dans le temps, |K>urront consulter La Place, Recueil de pièces intéressantes,
L IV, p. 139; Suint-Eireinonl , Mémoires du comte D. , t. Il, p. 99; Gui Patin, Nouvelles lettres, t. Il, p. 33o; les Mémoires deMontglas, t. III, p. 46; et ceux de madame de Mottevillc, XXXIX, 419.
U en est aussi question dans les Mélanges de littérature de d’Alembert Tout le monde connaît la tragédie que M. Alexandre Dumas a composée sur ce sujet.
(**) On sait qu’il existe un Recueil des lettres de Christine public par Arckenholz; nous y renvoyons nos lecteurs.
SUÈDE
Pologne. Elle fut contrainte de rester jusqu'à sa mort , arrivée en 1689, dans le cercle étroit où elle s’était volontairement renférmee.
Le mérite personnel de G ustave-Adolphe, et les succès extraordinaires obtecus par ce héros et par ses successeurs dans la guerre d’Allemagne, avaient fait retentir le nom suédois dans toute l’ Europe. Mais en examinant de près l’etat intérieur de la Suède , on sera promptement convaincu que toute cette gloire militaire cachait la misère la plus profonde, et que le peuple vainqueur avait eu non moins à souffrir de la guerre
ue les peuples vaincus. Le rôle que la
uède s’était arrogé dans les affaires de l’Europe dépassait de beaucoup ses forces réelles, et les subsides de l'étranger disparaissaient entre les mains d'un petit nombre de personnes ; de sorte que les charges s'accrurent prodigieusement , et qu'on fut souvent dans la nécessité île recourir à des voies de rigueur pour faire rentrer les impôts.
Oxenstierna , attaché aux idées aristocratiques et redouté de ses paysans comme un seigneur sévère, méprisait les plaintes du peuple et traitait les affaires intérieures en diplomate.
Dès 1617, on établit lesimpôts extraordinaires, dits de guerre, sur tous les objets de consommation , et cette nouvelle charge fut d'autant plus onéreuse que la noblesse trouva moyen de s’y soustraire, et que d'ailleurs "on n'était pas accoutumé aux visites domiciliaires que ce genre d'im|>ôt nécessite. A cette même époque, la couronne monopolisa le commerce des métaux , du sel et du blé, et créa une foule de ces règlements et de ces institutions par lesquels, dans l’enfance des théories sur l'économie politique , on croyait pouvoir accroître la fortune nationale.
La noblesse se sépara de plus en plus du peuple; une mésalliance rendait incapuble de succéder aux tiefs , et les lois elles -mêmes établirent une ligne de démarcation entrera noblesse titrée, les familles sénatoriales et la simple noblesse.
Le clergé maintint sa hiérarchie et conserva son droit de voter dans les
diètes; mais le roi nommant à toutes les places, il se vit bientôt dans une étroite dépendance de la couronne.
Les paysans, qui continuaient également à assister aux dietes, furent ou intimidés par des menaces ou gagnés par des dlner-s , moyen de corruption si souvent mis en usage de nos jours, et que notre chansonnier national a si heureusement stigmatisé.
Du reste, les différents états continuaient à délibérer séparément , ce qui augmenta encore l’inlluence du gouvernement. Il est bien vrai que le sénat, qui avait acquis une nouvelle importance, depuis qu’il s’était interposé comme arbitre entre Charles et Sigismond , fit beaucoup de prétendus efforts en faveur de la liberté; mais dans le cours des deux derniers siècles, le caractère et les moeurs du peuple avaient bien changé; cet antique esprit d’indépendance avait disparu pourfaire place a la subordination militaire, et l'on é’ait trop éclairé sur les intentions égoïstes des nobles , pour appuyer des mesures tendant uniquement à concentrer l’autorité entre les mains d’un petit nombred'hommesqui se faisaient déjà remarquer par leur orgueil insolent. De la naquirent entre la noblesse d'une part . et les paysans et les bourgeois de l’autre, des jalousies qui eurent pour résultat l’esclavage de tous.
Ce fut cette mésintelligence qui permit à Christine de traiter ses ministres avec aussi peu d’égards qu’elle osa le faire, et d’exiger de son peuple une obéissance aussi illimitée que si elle eût été le monarque de l'Europe le plus absolu. Elle porta le nombre des sénateurs de vingt-cinq à quarante, et leur enleva par cette mesure toute indépendance. Sans doute elle résista a Oxenstierna , lorsqu'il voulut punir les orateurs des autres états qui attaquaient continuellement et avec violence l’ordre de la noblesse; mais elle n’osa pas se placer ouvertement à la tête de cette opposition antiaristocratique, qui peut-être lui aurait fait décerner le pouvoir absolu, comme cela eut lieu en Danemark quelques années plus tard.
L’UNIVERS
Du reste, l’intolérance envers les catholiques et les querelles entre les théologiens continuaient toujours, et étouffaient tous les pennes d’instruction et de civilisation que Gustave et Christine avaient répandus avec tant de soins. La passion des exploits militaires s’était exclusivement emparée de la nation.
CHARI.ESGtJSTAYE.
Charles-Gustave, cousin et successeur de Christine, était né à Nykôping en Suède, le 8 novembre 1622, et après avoir fait ses études à Upsal , il voyagea en France, en Allemagne et en Suisse, rejoignit l’armée de Torstcnson en 1642, etassista aux batailles de JenkauetdeLeipzick. Plus tard, il fut le principal commissaire de Christine aux conférences qui eurent lieu pour l’exécution de la paix de AVestphalie. De retour en Suède en 1650, il fut reçu avec beaucoup de distinction ; mais on ne lui donna aucune part dans les affaires, et il vécut très-retiré, pour ne nas exciter la jalousie de Christine et des seigneurs suédois. On avait cru généralement que Christine le choisirait pour époux , et lui-même il avait recherché sa main , mais sans aucun succès ; en sorte qu’il paraissait avoir perdu tout espoir de monter sur le trône, lorsque tout à coup, en 1654, il y fut élevé par l'abdication de sa cousine.
Charles-Gustave était alors dans la force de l’âge. Il était instruit, actif, affable , sans cependant jamais compromettre sa dignité, du reste d’un sang-froid peu commun dans les dangers et d’une ambition sans mesure.
L’état intérieur de la Suède pouvait offrir un vaste champ à son activité; mais la tâche laborieuse d’accroltre par une influence salutaire la prospérité intérieure du pays, ne promettait pas assez de gloire" à son ambition. Il se persuada donc sans peine que la guerre seule pouvait remédier aux maux existants, et rehausser la gloire du nom suédois. Dans cette conviction , il se proposa d’imiter la con-
duite de Gustave-Adolphe par la hardiesse de ses entreprises et la rapidité de ses conquêtes. Mieux eilt valu sans doute suivre une ligne toute pacifique; mais comment ne pas excuser un jeune monarque qui obéit à l’entrainement énéral et à l’élan généreux de son poque , surtout si l’on songe que chez un peuple aussi généralement disposé à l’obéissance que l’étaient alors les Suédois, un roi moins ardent et plus égoïste eût pu facilement, en donnant toute son attention aux affaires intérieures , changer la constitution et jeter les bases d’un despotisme constitu’ionnel ?
Charles-Gustave monta sur le trône dans des circonstances peu favorables :
à son avènement, les revenus du royaume étaient réduits à 800,000 écus, tandis que les «Jettes s’élevaient à dix millions; ce qui fit dire au nouveau roi, que, tout hardi qu’il était, il n’aurait pas accepté la couronne s’il eflt été instruit de l’état des finances. La pension de Christine ( (jui, du reste, ne fut pas toujours pât ée très-exactement ) s’élevait seule à la somme énorme de 200,000 écus. Aussi le vieil Oxenstierna s’écria, dit -on, après l’abdication de Christine , que jamais ennemi n’avait plus coilté à la Suède.
Le mot était assez juste, et lors du couronnement de Charles, on put s’apercevoir qu’en se retirant, elle avait traité la Suède en pays conquis. Toutes les chambres du château royal avaient été dépouillées de leurs tapisseries et de tout le mobilier de la couronne: un vieux lit fut tout ce qu’elle avait laissé. Il fallut emprunter une batterie de cuisine , et , dans le repas donné à l’occasion du couronnement, on n’eut â offrir aux bourgeois que des assiettes d’étain , et aux paysans que des éruelles de bois.
Telle était la situation des affaires à l’avénement de Charles-Gustave. Aussi les personnes les plus sages conseillaient-elles d’écarter tout ce qui poupraitdonner lieu à une nouvelle guerre.
« La paix , ajoutaient-elles , est deve- « nue indispensablement nécessaire au « pays épuisé et appauvri , et déjà les
SUEDE
« paissances vaincues se plaignent avec dèrent le roi de Suède à attaquer « amertume de la soif de guerre et de d'abord la Pologne, sous le prétexte conquêtes qui s’est emparée des que Jean-Casimir avait protesté contre
• Suédois. » Mais le nombre de ceux son avènement nu trône. Ce grief, si qui voulaient la guerre était beaucoup l'on eût voulu entrer en négociations, plus considérable. « Ce u'est que par eût pu facilement disparaître ainsi que
• la guerre , disaient-ils, que la Sucde beaucoup d’autres , et l’on aurait vu
• a pris place parmi les grandes puis- proroger la trêve, qui n’était point
• tances, et Ion ne peut conserver ■ encore écoulée. Mais on était bien éloi-
• les biens de ce monde que par les gué de vouloir recourir à ces moyens « moyens qui ont servi a les acquérir. pacifiques, et les arméessuédoisesenva-
• La gloire de la Suède commence déjà liirent la Pologne au mois de juillet
• à s’effa cer, les esprits s'amollissent, 1G55. Les villes de Varsovie, de Cra-
• et Ton ne doit pas entretenir une covie, dcThorn, d’Elbing, de Posen « année pour n’en tirer aucun prolit. et de Kaiisch. furent prises dans la •Le royaume est environné d'ennemis même année, et Jean-Casimir fut forcé « secrets qui épient le moment favora- de s’enfuir en Silésie. Les troupes irré-
• ble pour éclater: il est juste et sage gulières de la république n'étaient pas
• de les prévenir » en état de s'opposer aux armées aguer-
Les motifs spécieux qui s’offrent ries de la Suède; une grande partie de
toujours quand on veut faire la guerre, la noblesse se rangea du côté de Charne se présentèrent même pas dans les-Gustave , prit du service dans l’ar- ■•ettô circonstance, car on ne savait niée victorieuse, et trouva fort natusur qui faire tomber cette humeur bel- rel qu’on punît de la confiscation de liqueuse. On n'était fixé que sur un leurs biens et du bannissement ceux seul point : on voulait faire la guerre, gui restaient fidèles à Jean-Casimir. Long-temps on délibéra si l’on atta- L’opinion des nobles devint encore queruit les Russes, les Danois ou les plus favorable à Charles, lorsqu’il con- PtitoiiMS. lirina les privilèges de tous ceux qui se
Cependant, en Danemark, Frédéric rangeraient de son côté, et leur assura III qui , depuis 10-18, avait succédé à l’affranchissement des impôts de guerre C'iiristian IV, continuait paisiblement et du Service personnel. Ils ne voulule système d’améliorations intérieures rent point voir que ces avantages ne qu’il avait adopté ; et déjà la Russie pourraient être achetés que par Fasavait commencé, depuis l'avènement servissement de la nation entière, et de la dynastie des Komanof en 1013, qu’en se réjouissant hautement de l’excette marche progressive qui devait tension de leurs libertés, ils faitin Jour lui donner une si grande in- saient retentir le bruit des chaînes fluence sur les destinées de l’Europe qu’un prince étranger leur imposait civilisée. Elle venait alors de terminer par la force des armes. Cependant, heureusement une guerre contre la peu à peu , le patriotisme reprit son Pdtpgne. - ascendant naturel, surtout lorsque, par
Ce dernier royaume était devenu la manière barbaredont on fit la guerre, électif depuis l’extinction des Jagellons tout le pays eût été converti en une (co 1572), et les faibles monarquesde vaste solitude, la maison de VVasa, Sigismond III On pourra juger des ravages que les ; 1587), Ladislas IV (IG32), et Jean- Suédois exercèrent, par le récit que Casimir (1648), n’étaient pas enposi- nous allons emprunter aux Mémoires tion de s’opposer aux empiétements de Terlon, ambassadeur extraordinaire de la noblesse et à la dissolution de de Louis XIV près la cour de Cbarles- , 'empire. Cette situation malheureuse, Gustave. On verra par cette citation tes succès récents obtenus par les comme on a pu déjà s’en convaincre Russes et par les Cosaques, et les in- par quelques-unes de celles qui précèvitatious de plusieurs seigneurs, déci- dent, que les diplomates français du
L’UNIVERS
f;rand siècle ne parlaient pas encore a langue des Pascal , des Bossuet et des Fenélon.
« Les troupes suédoises, jointes à celles du prince Rakocij (Rakoczy), brûlèrent, en allant et en revenant de Bretzié, ou par ordre ou par malice, tous les quartiers où l’on avoit logé, aussi bien que les villes et les villages qui se rencontrèrent à droite et à gauche sur leur inarche : ce qu’elles firent sans doute pour empêcher qu’on ne les put suivre qu’avec bien de l’incommodité, et qu'on trouvât la même difficulté pour attaquer la Prusse- Royale, que le roi de Suède avoit mise sous sa domi nation ; et cet embrasement tenoit depuis Bretzié de Lithuanie jusques à Thorn , capitale de la Prusse royale. Les troupes de l'électeur de Brandebourg brûlèrent aussi en Pologne toutce qu'elles purent rencontrer, pour se venger de ce que les Tartans et les Polonois avoient brûlé l’année précédente dans la Prusse royale , lorsque le comte de tValdcck et le prince Radzcvilleycombattirent contre eux avec malheur et quelque perte, ce dernier ayant été fait prisonnier , et n’ayant été délivré qu’après un autre combat que les Tartares perdirent.
Comme c est leur coutume dans ces occasions d'attacher à des arbres les prisonniers qu’ils ont, le prince Radzeville fut heureusement trouvé par des officiers de Suède et de Brandebourg qui le détachèrent et le mirent en liberté, sans quoi il seroit sans doute mort de faim, si par bonheur quelqu’un ne fût passé par le lieu où il etoit. Dans cet embrasement il y eut des gentilshommes |>olonois, et même des dames , qui furent brûlés pour s’être cachés dans des granges parmi des gerbes de grain pendant le passage des armées suédoises et transylvaines, et qui , croyant par la se sauver de leurs ennemis, y périrent misérablement.
« Comme, en partant le matin, on mettoit le feu aux lieux où l’on avoit logé, ceux qui n’étoient pas assez diligents, couraient quelque risque. Il y eut même quelques personnes de la maison du roi de Suede brûlées; un
page du comte Jacob de La Gardie et
Jilusieurs autres furent surpris par e feu dans leurs maisons. Le comte d’A vaugoirr et moi , ayant eu l’honneur de dîner un jour avec, le roi de Suède chez le prince Rakocij, ce prince nous fit boire dans un petit bard de bois au lieu de verre, d’un vin de Tokav fort doux et agréable à ceux qui l'aiment, mais violent et qui donne dans la tête particulièrement à ceux qui n’y sont pas accoutumés; et comme la débauche fut assez longue, elle fut cause que nous couchâmes sur nos lits tout habillés, ce qui servit à nous sauver , quoiqu’il nous fallut passer par où les flammes faisoient déjà bien du ravage. Le roi de Suède même se trouva un matin dans un pareil danger , et le feu qui avoit pris à un logis joignant le sien l’obligea d’en sortir en diligence.
« En revenant de Britziè avec le roi de Suède, je marcliois un jour à côté de l’armée pour passer dans les bois, afin d’éviter la chaleur, qui étoit excessive ; j’étois en compagnie du baron Banier, Suédois, du général Coreski, Polonois , et d'un gentilhomme de la même nation , qui était au prince Radzeville , et qui marchoit avec l’armée pour faire conserver les terres de son maître. Nous vîmes des femmes et des filles bien faites qui conduisoirnt des bestiaux que les Suédois emmenoient de la Pologne. Nous résolûmes de les sauver, si nous pouvions connoître qu’elles fussent de qualité. Pour cet effet, nous demeurâmes un peu derrière l’armée, et abordant les Suédois qui leur servoieut d’escorte , nous regardâmes de près ces Polonoises, et leur ayant vu les mains , nous jugeâmes qu’elles n'étoient pas de basse condition. Le général Coreskj et le gentilhomme du prince Radzeville leur ayant parlé en particulier, ils sçurent d'elles qu'elles etoient de naissance, ce qui nous obligea de les ôter à ces Suédois et de les conduire dans les bois qui étoient derrière nous , où nous les laissâmes en toute sûreté et en liberté de retourner chez elles; mais comme pour leur procurer ce bien , et avoir eu le temps de le faire, nous nous étions fort
éloignés de l’armée, et qu’il y avoit plusieurs partis dans les bois, nous lûmes fort heureux de la pouvoir rejoindre sans avoir fait de mauvaise rencontre.
» A notre arrivée au quartier, nous sçdmes qu’il y avoit aussi des dames de qualité et des religieuses qui avoient été prises par des officiers suédois, et qui étoient dans les régiments. Le comte d’Avaugour et moi envoyâmes prier ces otliciers de nous donner ces dames, ce qu’ils tirent de fort bonne grâce : si bien qu’avec quinze ou seize autres femmes, filles et religieuses que mes gens avoient sauvées, après leur avoir tait la meilleure chère qu'il nous fut possible, nous les renvoyâmes toutes ensemble dans un carrosse et dans des chariots, avec un trompette et de l’escorte, pour les mettre dans une maison du prince Radzeville, qui étoit assez forte contre les partis qui couroient la campagne et où il y avoit une sauve-garde.
« L’avant-garde uu roi de Suède, avant que d arriver à Strasbourg , frontière de la Prusse-Royale, pilla un cloître de religieuses , et des qu’elles sçurent qui j’étoîs, elles me donnèrent un petit coffre plein de reliques pour les sauver et empêcher qu’on ne perdit auprès d’elles le îespect qui leur étoit dd. Je tâchai autant qu’il me fut possible d’empêcher qu’on ne fit du mal à ces pauvres religieuses; mais avantque j’y fusse, il leur etoit déjà arrivé quelque désordre. Le baron Banier m’aida à les sauver, et à chasser de l’église ceux qui la piiloient et qui manquoient de respect à de vertueuses filles, dont je croyois que l’abbcesse étoit sœur du prince Rakocij. Je dois dire que lorsque je dis au roi de Suède l’état où les troupes avoient mis ce cloître , il eut la bonté d’y faire mettre des sauves-gardes, et lit même arrêter un cavalier qui en usoit trop insolemment. »
Les suites de ces dévastations se firent promptement sentir; il devint impossible de pourvoir à la subsistance d’une grande armée dans des contrées ravagées et désertes. Les troupes ne
connurent bientôt plus d’obéissance.
Des band*-s irrégulières se formèrent sur les derrières et sur les lianes de l’armée, et interceptèrent toutes les communications; enfin l'on ne put obtenir la victoire sur les Polonais, réunis près de Varsovie, qu’avec l’assistance de l’électeur de Brandebourg , dont on avait acheté l’appui en lui sacrifiant des" portions de territoire dans la Prusse ducale. La bataille dura trois jours (du li» au 21 juillet l<>.>6), et la victoire n’eut aucun résultat bien important. L’armée déjà épuisée et décimée se trouva dans une situation plus défavorable encore après le succès u’elle venait d’obtenir. D’ailleurs Frééric-Guillaumes’en retourna aussitôt en Prusse , et elle resta seule et sans appui au milieu de ce vaste empire.
Charles-Gustave crut |>ouvoir intimider les patriotes polonais par des mesures atroces ou absurdes. Ainsi, il déclara que tout Polonais de son parti qui tuerait un noble du parti opposé aurait la moitié des biens de ce dernier, s’il était noble lui-même, et la liberté avec l’usufruit de ces biens pendant six ans, s’il était paysan. Mais de tels moyens, loin de lui être utiles, ne firent que rallier a la cause nationale un grand nombre de Polonais égarés.
D’un autre côté, les Polonais du parti de Gustave se plaignaient de la préférence qu’il accordait aux Suédois et aux Allemands, et voyaient avec indignation que les charges de la guprre pesassent uniquement sur les Polonais.
Cependant un nouveau traité conclu avec l’électeur de Brandebourg, et d’après lequel la Suède renonçait à la suzeraineté sur la Prusse ducale, et en outre l’alliance contractée avec Rakoezy , princede la Transylvanie, parurent un instant devoir alfermir les Suédois en Pologne; mais Frédéric- Guillaume n’était pas homme à faire les affaires d'autrui, et Rakoczy n’avait d’autre but que de se faire lui-même roi de Pologne.
La Russie avait vu avec inquiétude les progrès des Suédois , et sacrifiant son ressentiment contre les Polonais à ses intérêts bien entendus , elle
L’UNIVERS
Gt une diversion utile dans la Livonie. D’un autre côté, les puissances du midi ne devaient plus être les témoins indifférents des querelles qui agitaient les royaumes du nord : la uerre de trente ans ainsi que la paix eWestphalie avaient établi entre elles des rapports de haine et d’amitié.
Aussi I empereur Ferdinand III se souvenant avec indignation que la Suède avait été le premier auteur des disgrâces de sa maison , saisit cette occasion pour se venger, en envoyant des secours à Casimir et en engageant le Danemark à prendre les armes. Charles-Gustave fut enfin forcé de reconnaître que cette manière barbare de faire la guerre ne pouvait conduire à aucun résultat , et que de vains succès ne sauraient réparer les pertes journalières de son armée. ■■ Ses forces , dit Terlon , qui étoient de plus de 30,000 hommes lorsqu’il entra dans la Pologne, étoient réduites (en 1657) à six ou sept mille ; et vingt-cinq régiments qu'il avoit laissés dans la Prusse royale, étoient devenus si faibles, que tous ensemble ne faisoient que deux mille hommes ; encore, dans cette petite armée, y avoit -il trois mille hommes de l’électeur de Brandebourg. -
F.n juin 1G57, le Danemark, séduit par les promesses de l’empereur et des Polonais , et croyant le moment venu pour réparer des pertes encore récentes, déclara la guerre à Charles-Gustave, qui, bien qu’il affectât d’être fort surpris et fort courroucé d’un pareil procédé, dut être fort satisfait de trouver ce prétexte pour quitter la Pologne. Il passa rapidement en Poméranie; et tandis que les Danois, croyant que la retraite lui était coupée du côté de. l’Allemagne , arrivaient avec leur Hotte à Dantzig pour lui intercepter le passage par mer, il se trouvait déjà sur les frontières du llolstein sans avoir vu un seul ennemi. Arrivé dans le llolstein, il rencontra le général Korber, qui soutint vigoureusement le premier choc, et aurait infailliblement rompu l’aile gauche des Suédois, s’il n’edt été abandonné par les siens- mais ceux-ci
crurent que le roi de Suede avait avec lui toute son armée, qu’ils s'imaginaient plus forte et en meilleur état
?|u’elle ne l’était en effet. Korber fut ait prisonnier, et Charles-Gustave gagna le temps nécessaire pourrefaire son armée aux frais du llolstein et de la ville de Hambourg. A près s’être emparé dans lecourant de l’année IG57 de toutes les possessions continentales du roi de Danemark, il exécuta en janvier 1658 l’undes projets les plustémérairesdont l'histoire fasse mention; nous laisserons parler le chevalier de Terlon qui se trouvait sur les lieux (*) :
» Le roi ayant depuis fort longtemps formé le dessein de faire une tentative sur l’ile de Funen, en se prévalant des glaces, comme le grand froid qu’il faisoit depuis plusieurs jours , sembloit lui en donner occasion; il voulut exécuter son entreprise en cas que les glaces fussent assez fortes pour porter en sûreté son armée et son artillerie. Il avoit envoyé auparavant le grand-amiral tVrangel pour assembler ses troupes et les mettre en état de marcher, qui, étant arrivé le huit du même mois sur le bord du petit Belt, fit aussitôt passer quelques escadrons avec cent dragons, nr.ur se saisir d’une petite péninsule qu on appelle Bogen , qui s’avance jusqu’au milieu du petit Belt, entre les villes d’Assins et de IMidelsar, où le prince se rendit le même jour en traîneau, m'ayant fait l’honneur de me faire mettre auprès de lui. Mais l’amiral tVi-angel ayant sçeu de ceux que le roi de Suede avoit envoyés pour reconnoître les glaces et pour passer dans l’isle de Funen en cas qu’elles fussent fortes , qu’elles étoient trop foiblcs du côté qu’ils marchoient; ce qui étoit véritable , car il avoit vu périr devant lui quelques-uns de ses
(*) Nous demandons encore une fois grâce à nos lecteurs pour le style du diplomate français. L'emploi fréquent et insolite qu’il fait des qui et des que , l’extrême longueur de ses périodes, la bizarrerie de ses expressions, rendent parfois la lecture de son litre très-fatigante; mais cet inconvénient est racheté par l'exactitude de* faits et par lanaï veté du récit.
SUÈDE
cavaliers qui enfoncèrent dans la mer : de plus, les Danois qui étoient postés sur les bords de cette île avec de l’artillerie, tiroient sans cesse pour rompre et affoiblir les glaces; et comme T'armée suédoise qui étoit à découvert en étoit fort incommodée en ce que les boulets de canon glissoient sur la mer qui étoit unie, hormis en quelques endroits où il y avoit des hauteurs de glaces et de neige, ou trouvant de la résistance, ils s’élançoient avec impétuosité; il en avertit le roi de Suède, qui crut se devoir retirer et remettre la partie au lendemain, es|>érant que les glaces seroient plus fortes. Cependant ce prince fit camper son armés le long du petit Belt, et envoya toute la nuit de petits partis de tous les côtés pour sonder la glace et reconnoître où l’on pourroit passer plus sûrement. Il en attendit des nouvelles avec bien de l’impatience et bien de l’inquiétude, et meme sans prendre aucun repos toute la nuit, jusqu’à ce qu’il fût averti sur les deux heures du matin, par le retour des partis et par le rapport de divers paysans , qu’il avoit extrêmement gele toute la nuit et qu’on pouvoit passer sur les glaces sans danger jusqties l’ile de Funen.
» J’étois pour lors dans sa chambre, et je lui vis donner l’ordre à la même heure de faire avancer toute son armée dans la péninsule dont il s’étoit emparé le jour précédent; et pour exécuter son dessein , il donna les ordres du combat , et commanda que les cavaliers menassent leurs chevaux par la bride et marchassent assez loin les uns des autres; que les canons iroient aussi dans une égale distance pour ne pas rompre les glaces par un trop grand poids, jusqu’à ce qu'on eût passé le courant de la mer où elles étoient plus foibles. Il commanda encore que l’armée se mit en bataille lorsqu'elle serait passée, pour aller aux ennemis , qui paraissaient tout le long du bord de la mer. Le roi de Suède passa jusques là en traîneau, où il monta à cheval; ce que je fis aussi pour être toujours auprès de sa personne.
« Il donna l’aile droite de son armée au grand -amiral Wrangel, sous qui commandoient le marquis de Raden , lieutenant-général , et le comte Toot, général-major et commandant de la cavalerie. Le roi de Suède prit l’aile gauche pour lui; et le comte Jacob de la Gardiecominandoit l'infanterie. Mais comme elle marchoit trop lentement, parce que les soldats étoient épars pour n’enfoncer pas les glaces , et qu’ils avoient même beaucoup de peine à marcher ; le roi de Suède ayant vu que son avant-garde avoit déjà passé l’endroit du courant de la mer qui étoit le plus dangereux, donna l’ordre à l'amiral Wrangel de s’avancer avec l’aile droite et de seconder l’avant-garde quand elle donnerait sur les Danois, qui paroissoient en bataille tout le long dit Inird de la mer, tandis qu’il attendrait l’infanterie et qu’il mettrait l’aile gauche en état de le suivre.
« Le roi de Suède ne vouloit pas avancer trop vite, de crainte que les* Danois, voyant toute son armée passée dans nie, ne gagnassent le client iu qui va en Jutland et en ilolstein, du coté que l’île regarde ce pays-là, et par le même chemin que le roi de Suède étoit venu en Funen, y avant laissé tout le bagage de son armee pour aller plus librement à cette expédition. Ce qui aurait été d’un grand avantage aux Danois s’ils avoient été prévoyants pour prendre cette résolution , qui aurait beaucoup nui aux Suédois , et ils auraient mieux fait de prendre ce parti, voyant bien qu’ils n’cmpécheroient pas le roi de Suède de se rendre maître de l’île , comme il fit.
«Le roi de Suède ayant remarqué que les troupes danoises s’ebranloient au lieu de venir charger, fit marcher diligemment l’aile gauche, d’autant plus qu’on le vint avertir que le grand-amiral tVrangel avoit poussé les Danois qu'il avoit trouvés (levant lui, et fait prisonnier le colonel qui les coinmanooit, avec tous les officiers. Cela obligea ce prince de doubler le pas pour s’approcher de l’ile où il srcut que le colonel Jens, qui commandoit toutes les troupes danoises en l’absent» du
L’UNIVERS
f'énéral Guldenleu qui étoit fort maade, s’étoil posté en un lieu tout-àfait avantageux, ayant les haies qui le couvroicnt d’uu coté , et la mer de l’autre. „
« Cette posture des ennemis fit que le roi de Suède partagea son aile droite et en donna une partie au grond -amiral Wrangel, avec ordre d’attaquer les Danois du côte de la mer, tandis qu’avec le reste il tâcheroit de passer les haies. Et comme ce prince jugea que le colonel Jens, qu’il connoissoit pour avoir autant de prudence que de cœur, se voyant trop faible pour lui résister , ne soutiendront qu'une simple charge pour faire ensuite sa retraite avec plus d’honneur, il prit son temps si à propos pour l’environner, qu'il ne put échapper.
« Ayant enfin percé les haies, il commanda au marquis de Baden de commencer l’attaque avec trois escadrons ; ce qu’il fit avec tant de succès , u’il renversa d'abord quatre escadrons anois, et le grand-amiral Wrangel, ui étoit a la droite du roi de Suède, onna aussi en même temps , poussa et rompit pareillement tout ce qui lui lit résistance. Il est vrai que les glaces s’étant rompues en un endroit, il y eut deux compagnies de l’un et l’autre parti qui enfoncèrent dans la mer , et se noyèrent. Le roi de Suède perdit au même lieu le carrosse qui lui servoit ordinairement, et ma calèche eut la même infortune. Le roi de Suède ayant vu cet accident avoit raison de craindre qu’il ne lui en arrivât autant, et à toute son armée , à la tête dé laquelle il étoit. Mais étant un prince intrépide, quoiqu'il connût bien le danger où il ttoit, au lieu de prendre le parti de tourner du côté de la terre, ce qu'il pouvoit faire sans danger, il prit celui de laisser à sa gauche l’ouverture de la mer où ces cavaliers avoient péri , et alla chercher les ennemis qui étoient sur la mer, à sa droite ; et de peur que les Danois ne se servissent de cette conjoncture pour prendre l'amiral Wrangcl en liane, le roi de Suède leur opposa le comte de Toot avec un régiment suédois , qui lit en cette rencontre tout
ce qu’un brave cavalier et très -brave officier pouvoit faire.
« Après que tous les escadrons danois furent rompus, l’amiral Wrangel alla lui -même a l’infanterie danoise qui étoit sur la glace et qui gardoit le poste où étoit l’artillerie, leur criant de mettre lias leurs armes. Le colonel Jens l'ayant reconnu , et ne se voyant pas en état de faire résistance, luf demanda quartier, et se rendit à lui , ce que l’amiral lui accorda de bonne grâce, et à tous ceux qui le voulurent avoir, parce qu’il avoit de l'estime et de l’amitié pour les olficiers et les soldats qui témoignent avoir du coeur, sachant d’ailleurs que les armes sont journalières , que les plus vaillants ne sont pas exempts des malheurs de la guerre. Ainsi les troupes danoises furent défaites et prisonnières, et la fuite n'en sauva pas 200.
« Sur l’avis que le roi de Suède eut des prisonniers que l’on venoit de faire, il commanda le général - major Berner avec quelques régimeuts pour aller au-devant de 500 chevaux qui venoient se joindre aux troupes que ce prince avoit défaites; et le général Archamberg fut aussi commandé pour aller vers Midelsar , où il y avoit 600 chevaux qui étoient en chemin pour le même sujet. Ils exécutèrent si bien leurs ordres, que toutes les troupes de leurs ennemis, tant danoises qu'allemandes, capitulèrent et prirent parti avec les officiers suédois.
• Le colonel Jens avoua que toutes les troupes qui étoient dans l’île de Funen , sous son commandement , faisoient plus de 3000 chevaux , 700 hommes de pied Allemands, et 1500 de la milice du pays. Ce combat rendit le roi de Suède entièrement maitre de l'ilc de Funen. »
Le lendemain Gustave tint un conseil de guerre pour savoir si l'on devait tenter de passer sur les glaces , dans l’ile de Zélande , comme on était passé dans celle de Funen; mais personne ne fut d’avis de hasarder le trajet du grand Belt, qui est de quatre lieues de largeur. Le. roi seul voulait le risquer, et il persévéra dans sa résolution
SUÈDE.. 161
lorsqu’un courrier de l'ambassadeur anglais , qui s’interposait pour la paix , arriva par les glaces, fort à propos pour prouver qu'il y avait possibilité de les traverser à cheval. Toute hésitation cessa quand, le soir même, un petit parti de cavalerie qu'on avait envoyé pour tenter le passage, revint avec plusieurs paysans qu’il avait faits prisonniers en Zélande, pour prouver qu’il était allé jusque-là.
« Sur le rapport de ce parti, dit Terlon , le roi de Suède fit sonner à cheval , et se mit en marche avec ce qu’il avoit de troupes auprès de lui. Le grand froid que, j'avois souffert tout le jour rn’avoit obligé à me retirer à mou logis , autant pour me réchauffer que pour prendre un peu de repos. A peine coinmcnçois-je à le goûter qu'on me vint avertir que le roi de Suède étoit parti. Je me mis aussitôt en traîneau pour le suivre. Je puis dire avec vérité qu’il y avoit quelque chose d’affreux à marcher de nuit sur cette mer glacée, parce que la multitude des chevaux qui étoient avec le roi de Suède avoit, en frayant le chemin, fait fondre la neige; en sorte qu’il y avoit plus de deux pieds d’eau par-dessus la glace, et l’on étoit toujours dans la crainte de trouver la mer ouverte en quelque endroit. Il y eut plusieurs traîneaux qui s’égarèrent dans l’obscurité de la nuit, et qui périrent malheureusement pour avoir trouvé la glace trop foible ou trop ébranlée par le chemin qu'ils avoient pris.
« Je fis ainsi quatre lieues dans l'incertitude si à chaque pas que je faisois mon traîneau n’enfonceroit pas dans la mer. Toutefois, Je joignis heureusement le roi de Suède. Le lendemain il me fit monter avec lui en carrosse pour aller dans l'ile de Laland , où la forteresse de Naskau est située.
» Le roi de Suède, qui n’en vouloit qu’à la capitale du royaume, ne se mettoit pas en peine de toutes les places qu’il trouvoit en son chemin, quelue fortes qu'elles fussent ; et il avoit éja passé celle de Naskau , quand on vint lui en apprendre la reddition; ce qui le surprit agréablement , aussi bieir
11* Litraison. (SuiDK.)
que la nouvelle qu’il reçut en même temps qu’un grand parti détaché de son avant-garde avoit défait quatre cents hommes de pied qui se vouloient jeter dans Naskau avec quelques pièces de campagne. Après la reddition de Naskau, le roi de Suède envoya ordre au grand -amiral Wrangel de laisser quelque monde dans N ieubourg et dans l’ile de Funen , et de le suivre après avec le reste des troupes.
« Je dois dire à V. M. (*) que le froid étoit si grand qu’il falloit couper le pain et les tonneaux de vin et de bière avec une hache, et en couper après des morceaux pour les faire dégeler, qui n’avoient après cela presque aucun odt; et l’on étoit encore bien obligé e mettre les viandes dans des poêles bien chauds pour les faire dégeler; et nonobstant touscessoins, elles se trouvoient le plus souvent pourries. Le roi de Suède rioit de toutes les incommodités qui ne regardoient que le boire et le manger, et les méprisoit, quoiqu’il en eût sa' part et qu’elles fussent plus grandes que je ne saurois jamais aire.
Il ne songeoit qu’à réussir dans ses grands desseins et à passer de l’ile de Laland en celle de Zelande.
« Le roi de Suède passa sur les glaces dans l’ile de Falster, qui est l’apa- ' nage de la reine de Danempyck , où , ayant pris le château royal de Nicoping, il y laissa peu de gens en garnison, ainsi qu’il avoit fait à Naskau, et, sans s’arrêter en aucun de ces lieux , il passa sur les glaces et fut droit a Waernembourg , première ville de Zélande, de ce côté -là où le chevalier Medoüé vint trouver le roi de Suède.
« Après qu’il lui eut fait son compliment, il m’aborda et me dit qu’il eût bien souhaité de ine voir chez moi pour m’y rendre sa visite. Je lui dis ce que je devois pour répondre à sa civilité , mais que le roi de Suède marchant avec une armée victorieuse, les affaires u’il venoit traiter demandoient de la iligence, et qu’ainsi les cérémonies et
(*) Terlon dans tout le cours de son livre s’adresse à Louis XIV, dont il avait été l'ambassadeur en Suède.
L’UNIVERS
les compliments n’étoient pnsde saison; qu'il savoit bien que le roi de Suede avoit nommé |iour commissaires en cette négociation le comte Wlfeldt et le baron Steinbielke , et le roi de Danemarck, le grand-maitrcdeson royaume G uestorf, avec les sénateurs Skèl et Mons lioëuck , qui s’étoient rendus à \Vaernembourg, où nous devions commencer les préliminaires de la paix. Il fut aisé de voir en ce moment qu’elle se feroit infailliblement à l'avantage du roi de Suede, à qui on offrait d'abord des choses si considérables qu’d ne les pouvoit refuser, à moins de faire counoitre à toute l’Europe qu’il aspirait à la conquête entière de tous les états du Danemarck.
« Quand nous fdmes demeurés d’aocord des préliminaires, le ministre d’Angleterre et les commissaires danois s'en retournèrent à ('.ope nhaguen pour rendre compte au roi de Danemarck de leur négociation. Le roi de Suede partit ensuite pour altéra keuek, petite ville qui est à 4 lieues de Copeufiaguen, ou ce prince logea avec toute son armée, ayant fait mettre une garde de 400 chevaux à 2 lieues de Conenhaguen , et une autre de 800 pour la soutenir. Les neiges étoient si grandes que les chevaux a voient de la peine ii marcher, et l'infanterie n’en pouvoit sortir qu'avec beaucoup de difficulté. Si le roi de Danemarck eût éte absolu dans son royaume , il aurait pu beaucoup incommoder le rai de Suède et le mettre en très - grand danger lorsqu’il étoit dans la v ille de keuek avec toute son armée, son artillerie et les munitions nécessaires pour la guerre, et ne lui aurait jamai- fait les offres qu’il lui lit, puisqu'il n’y avoit aucune nécessité de les faire; air il pouvoit sortir de Copenhaguen avec presque autant de monde qu'en avoit le roi de Suede pour l'aller combattre , et avec des troupes qui n'étoient pas si fatiguées que les suédoises. Le général Krempen, qui commaodoit la cavalerie dans Copenhaguen , offrit de faire Une sortie qu’il |iouvoit entreprendre avec plus de î,000 chevaux et 2,1)00 fantassins , qui , quelque événement
qu’elle eût pu avoir, n’eût pas fait faire au roi dé Danemarck une paix plus désavantageuse; et par cette sortie on aurait eu assez de temps pour brûler tous les fourrages et les vivres qui étoient dans les lieux circonvoisins, et de faire entrer tous les bestiaux dans Copenhaguen ; et, parce moveo, ou aurait ruiné l’armee de Suède, qui, manquant de vivres et de fourrages, auroit été contrainte de repasser la mer, ou d’en faire venir des îles voisines , ce qui étoit presque impossible par la rigueur de la saison. Mais outre cela, Krempen aurait pu mettre le feu dans keuek et la réduire en cendres , nonobstant la présence du roi de Suède et de son armee.
« Le roi de Danemarck eut même le dessein de sorlir à la tête de ce grand parti. Mais il en fut empêché par son conseil, qui crut que si son parti étoit abattu , la ville de Copenhaguen en aurait une telle épouvante, que dans la foililesse où elle étoit , dénuée de ses forces, et ouverte de tous côtés, le malheur la pourrait peut-être forcer à capituler.
« Tout ce que je viens de dire fait savoirelairemeut qu’un état est malheureux quand un roi n'est pas absolu (*); car la conduite du sénat de Danemarck montre visiblement qu'il mit le royaume à deux doigts de sa perte par son trop de crainte et de prévoyance. Il est aisé de voir que si le roi de Suède eût cru que les Danois se fussent voulu mettre en défense , comme il n'auroit pas eu lieu d’en douter par cette sortie, il aurait été plus modéré sur les conditions de la paix , et peut-être on l'auroit obligé par là d'abandonner les îles du Danemarck , ou par la force, ou par le manquement de vivres, si le couseil danois eût eu assez de résolution pour les ruiner ; du moins on aurait empêché la deuxième guerre, la prudence voulant qu'on ruinât le paya pour conserver l'état , et qu’on mît tout en pratique pour eloigner les Suédois de la capitale , qui , étant en
(*) IVp tels principe» devaient plaire à fouit XIV.
danger, y mettoit infailliblement tout llalland, de Scanie et de Rleckinge, le royaume. ainsi que l'ile de Bornholm et plusieurs
« Aussi une vigoureuse défense ne autres |>ortions de territoire moins iin-
pou voit être que tres-avantageuse au portantes; de plus, on convint que les
Danemarck, où au contraire le grand vaisseaux de la Suède et de scs sujets
nombredes sénateurs, qui se peut trou- ne seraient soumis à aucun péage, à
ver d'ordinaire de différents avis , fait aucune visite, à aucune charge, en pas*
voir quelle infortune c'est pour un état sant le Sund et le Belt, qui seraient
quand le prince n’en est fias le maitre, fermés aux flottes de toutes les autres
et que ses secrets sont sçeus de tant de nations.
personnes, qu’il ne peut exécuter ses Churles-Gustaveavaitconçudes proprojets comme il les a conçus. jets de conquêtes beaucoup plus vastes
« Tel fut le manquement du roi de encore, et il eût sans doute cherché à les
Danemarck , apres avoir déclaré la réaliser, si les représentations des au-
guerre aux Suédois, pendant que leur très puissances ne l'eussent contraint à
roi étoit si avancé dans la Pologne, les abandonner pour le moment. Ainsi,
qu'il n'auroit nu jamais empêcher le par exemple, il avait proposé aux Hol*
Eillagedc Stockholm, ni sa flotte d'être landais et aux Anglais le partage du
rülee , si le roi de Danemarck eût su Danemarck ; mais Cromwell lui lit ré-
la terreur que le bruit de ses armes pondre que les temps barbares, où l'on
avoit répandue par toute la Suède, et avait vu anéantir la nationalité d'un
s’il les eût fait briller aux yeux de ses peuple , étaient heureusement bien
ennemis, (|ue l’éloignement de leur éloignés. D’un autre coté, l'électeur de
prince et I état où ils se trouvoient Brandebourg , abandonné par les Sué-
rendoient à demi vaincus. dois en Pologne, et recherche par les
» Pour reprendre la suite de mon Polonais, avait fait avec ces derniers,
discours, je dirai à V. M. que le roi en septembre et novembre 1657, les
de Suède alla le lendemain sur une traites deWehlau et de Bromberg, par
hauteur assez proche de Copenhaguen, lesquels, eu échange d'une cession
où il y avoit une forte garde de cava- considérable de territoire, il avait pro-
leric danoise qu'il fit pousser, et en mis de se ranger du côté des Polonais
mit une aussi forte au même lieu où et des Autrichiens. Alors Charles,
avoit été celle de ses ennemis, pour voyant qu'il avait échoué dans ses ten-
empècher les sorties de Copenhaguen; tatives auprès de l'Angleterre et de
et après avoir observé toutes choses la Hollande, relativement au Dane-
et donné ses ordres , il s’en alla cou- niarck , proposa au Brandebourg et à
cher à un village nommé Tostrop , qui l’Autriche le partage de la t'ologne.
est à trois lieues de Copenhaguen, Mais à cette époque les gouvernements
où nous commençâmes le traite de de ces deux pays étaient encore aussi
Iiaix dans la maison' du comte de Toot, honnêtes que relui de Cromwell : c'é*
es commissaires danois s’v étant ren- tait seulement un siècle plus tard, que,
dus avec le ministre d'Angleterre, sur la proposition de la Russie, ils de-
ISous y demeurâmes quelques jours où voient consentir a l’acte de barbarie
étant énlin demeurés d’accord des prin- auquel le 1‘rulecteyr s'était refusé avec
cipaux points du traité, nous fûmes à une si généreuse indignation.
RoskiiJ, qui est à quatre lieues de Ces refus successifs décidèrent Char- Copenhagucn, où l'on était plus coin- les à signer le traité de Roskild; mais à
modément, tant pour les logements peine la paix fut-elle conclue, qu'il s’en
que |K>iir les vivres. Nous achevâmes à repentit, laijpcilitéavec laquelle il avait
Roskild ce que nous avions coin- fait des acquisitions si considérables
mencé à Tostrop, et nous y mimes le éveilla en liy le désir d’en faire de
traité dans sa perfection. » plus importantes, et, dans le sentiment
Cetie paix fut conclue le 7 mars 1658. de sa force, il déclara qu'après la con* On coda à la Suède les provinces de quête il prouverait son droit; qu’un
L’UNIVERS
grand roi devait continuellement faire m guerre afin d’occuper ses sujets, de se rendre redoutable à ses voisins et d’étendre les frontières de son pays; qu'il suffisait pour avoir un juste motif de commencer la guerre qu’un pays ou un prince n’eussent pas les forces nécessaires pour résister. « En ef- « fet, ajoutait- il , Dieu ne punissant pas « immédiatement les fautes des grands « de ce monde, la faiblesse d’un voisin « est comme un signal donné par la » Divinité, et impose le devoir de se « constituer à son egard le représentant « de la vengeance divine. »
Il ne pouvait être question d’accommodement avec un roi qui n’avait pas honte de professer publiquement de semblables principes. Apres avoir fait assurer le roi de Danemarck de son affection et de son amitié, Charles-Gustave aborda inopinément, le 8 août 1658, en Séelande, rejeta la proposition que lui fit le roi Frédéric de terminer la guerre par un combat singulier, et s'adressant aux Danois, qui ne voulaient point prendre parti pour lui, prétenait qu'il devait leur être indifférent que leur roi s’appelât Charles-Gustave ou Frédéric. Le roi Frédéric assembla, le 9 août , les sénateurs et les bourgeois de Copenhague, refusa des’embarquer|K>ur la N'orwège, et déclara qu’il ne renoncerait jamais à l’honneur et à l’indépendance de son royaume. Le bourgmestre ayant demandé ce qu’il devait répondre au roi, tout le monde s’écria que ce serait une honte que de se rendre sans combattre le perfide Suédois. On prit donc les armes sans distinction d'âge et de rang.
Charles-Gustave, qui ne s'était point avancé avec sa rapidité ordinaire , trouva la résistance bien organisée, et ne put commencer le bombardement de la ville qu'après avoir pris , le 6 septembre, la torteresse de Cronenbourg. Les bourgeois, auxquels Frédéric avait accordé des privilèges importants, défendirent la capitale avec succès, et firent plusieurs sorties heureuses . Leur courage prit une nou velle vigueur lorsqu’en octobre ils virent arriver à leur secours une flotte hol-
landaise, qui parvint à jeter dans la ville des troupes et des vivres, après avoir livré une bataille navale aux Suédois, le 29 octobre 1658. Bien qu’on filten hiver et que la disette se fit sentir, on repoussa, en février 1659, avec le plus rand courage, deux assauts terribles es Suédois. On donna ainsi aux Polonais et autres ennemis de Charles-Gustave le temps d'envoyer des secours, et aux autres puissances de l’Europe celui d’intervenir dans les négociations, en sorte que le roi de Suède dut renoncer à (espoir d’un prompt succès en Séelande.
Charles-Gustave pressait sa réconciliation avec la Pologne, afin de pouvoir plus librement attaquer la N'orwège, uand, le 23 février 1660, il mourut 'une fièvre chaude, à Gothenbourg, dans la 37* année de son âge. Au lieu de regarder la guerre comme un moyen d’assurer la paix, Charles-Gustave la regarda toujours comme la seule occupation digne d'un roi , et cette erreur donna lieu à de nombreuses injustices dont la mémoire a survécu à la gloire éphémère de ses exploits guerriers.
« Il s’en trouve plus d'un dans le sénat ( écrivait peu après la mort de Charles l’ambassadeur hollandais au pensionnaire de NVitt) , et même parmi ceux qui gouvernent conjointement avec la reine douairière , qui avouent franchement que la mort de leur roi a été un heureux événement pour eux; il ne pouvait leur arriver un malheur plus grand que de faire la conquête du Danemark, puisqu'ils n’apprénendent rien tant qu'un gouvernement despotique, et qu’un roi conquérant et fort de ses victoires n’eût pas manqué de les assujettir. » Les plaintes sur la misère générale éclatèrent de toutes parts, et la minorité du nouveau roi Charles XI, né en 1655, vint encore rendre le gouvernement plus difficile.
Plusieurs prétendants à la tutelle se présentèrent : la reine Christine, qui reparut en Suède, fut très-mal accueillie par suite de son changement de religion, et forcée même de renouveler son abdication, pour obtenir que sa pension lui fût continuée. Les sénateurs écar-
SUÈDE
tèrent ensuite le duc Adolphe, frère de Charles-Gustave, en alléguant qu'ils n'avaient pas eu connaissance du testament qui le nommait à ces fonctions, et qu’une mesure qui se rattachait aussi immédiatement au gouvernement du royaume ne pouvait être valable sans l'approbation des États. On s'en tint donc à ce qui avait été fait, en 1634, et l’on remit la tutelle à la reinemère, Hedwige-Éléonore, et aux cinq grands dignitaires de la couronne, qui devinrent bientôt les véritables régents. Ainsi l'aristocratie s’empara encore une fois de la direction des affaires, et si aucune amélioration n’eut lieu à l'intérieur, on doit reconnaître du moins que dans les traités de paix que l’on se hflta de conclure, les intérêts du royaume furent ménagés avec habileté.
La” Pologne céda par la paix d'OIiva (3 mai 1660), l’Esthonie, une partie de la Livonie et l’Ile d’Oesel; de plus, Jean Casimir renonça h ses prétentions sur la couronne de Suède. La paix avec la Russie fut faite, en 1661 , d’après le statu qun ante beUum ; et à la paix qui dès le G juin 1660 fut conclue à Copenhague, avec le Danemark , on conserva presque toutes les acquisitions obtenues par le traité de Roskild , mais on fut forcé de restituer Bornholm et Drontheim, et l'influencé des puissances maritimes lit rétablir le péage du Sund sur l’ancien pied.
ciurles xi.
Les administrateurs du royaume, pendant la minorité de Charles XI, étaient, comme nous venons de le dire, sous la dépendance de la reine douairière; mais bientôt cette princesse ne figura dans les affaires que de nom, car elle n'avait pas cet esprit vif et facile qui, dans la direction des affaires publiques, peut quelquefois suppléer au mérité et aux connaissances acquises. Le drossart Pierre Bralie était un vieillard pieux et économe, et il tardait à son gendre, le duc Adolphe- Jean, de recueillir sa succession. Le maréchal Lars Kagge, vieillard encore assez vert, était un général expérimenté,
allié aux premières famillesdu rovaume.
L’amiral Charles tVrangel, l’undes plus grands capitaines de son époque, aurait mie- x aimé se voir à la tete d’une armée que d’avoir à se mêler d'intrigues domestiques; il avait un goût prononcé pour le luxe , dépensait plus qu'aucun autre , et cependant ne put jamais consumer entièrement ses revenus. Il n'en était pas de même du chancelier, le comte De laGardie.qui n’a' ait que trop bien réussi àdi siner unefortune immense ; on le regardait comme le premier homme de son siècle, pour tout ce qui concerne la représentation, et la reine-mère le préférait à tous ses conseillers. Parmi les autres grands fonctionnaires, le trésorier Gustave Bonde avait seul quelque autorité, qu’il devait à ses connaissances financières ; mais le reste des membres du sénat se groupait autour de chacun des administrateurs auxquels appartint l’entière direction des affaires pendant la, plus grande partie de la minorité : les États semblaient ne plus exister, ou , du moins, n'avaient plus aucune influence.
L’éducation savante donnée à la reine Christine avait produit des résultats tellement différents de ceux qu’on en attendait en Suède, que, pour celle de Charles XI , on tomba dans l'extrême opposé. D’autres circonstances vinrent encore contribuer à le laisser grandir dans l’ignorance: sa mère l'aimait avec une tendresse extravagante, et ne s'inquiétait que de son développement physique; d’un autre côte, ses tuteurs" trouvaient leur intérêt à empêcher qu’il acquît des connaissances solides, puisquec’était un moyen d’accroître leur pouvoir. Du reste les inclinations du jeune prince ne favorisaient pas médiocrement ces vues coupables, car il n'avait de penchant que pour les exercices du corps, et se laissait diriger par des jeunes gens avec lesquels il se livrait à une vie désordonnée.
Charles XI, de toutes les langues étrangères, ne parlait que l'allemand , et cela, parce qu'il l'avait appris de sa nourrice; mais il ne put jamais acquérir aucune connaissance : il ne savait même
fias lire lorsque âgé de 20 ans , il se ren- l’alliance leur avait toujours été si utile ait il l’armée. Les suppliques qu'on lui et si honorable (dit l'abbé de Choisi , présentait lui causaient le plus grand au commencement du 4' livre de ses embarras; il rougissait, puis pâlissait Mémoires); et comme cette couronne tout à coup, faisait semblant de lire paraissait résolue à entretenir la paix ét retournait sans cesse la feuille, avec l’Espagne, il fallut songer à des C’était sans doute une sévère leçon; projets qui, sans obliger la Suède à aussi se mit-ll a étudier durant toute la rentrer en guerre ouverte pendant la campagne, et en revenant à Stockholm, minorité de son roi, pussent être assez il avait fait la conquête de l’alphabet, utiles à la France, pour l’engager à il savait lire et écrire! Peut-on s’éton- fournir des subsides considérables. En
ner, après cela, qu’il ait toujours regardé ses tuteurs avec l'indignation la plus vive, et qu’il se soit montré disposé à croire toutes les calomnies dont ils étaient l’objet? « Toi, dit-il un jour à son vieil écuyer, tu m’as appris à monter à cheval, mais tous les autres ne m'ont rien appris. » Le lion sens qui perce dans ces paroles caractérise toutes les actions de Charles XI , gui par cela même, peut-être, que son esprit manquait de culture et de connaissances, avait conservé avec plus d’énergie le sentiment de la dignité royale, un courage imperturbable et ün coeur plein de bienveillance.
Dire que les tuteurs du roi et les seigneurs qui se rattachaient à chacun des membres de la tutelle, travaillaient à ébranler l’autorité royale, c’est dire aussi que les contestations étaient fréuentes entre ces différents partis. La uède n’avait plus, comme durant la minorité de Christine, un Axel Oxenstierna qui , par l’autorité d’un esprit supérieur et honnête , ralliât toutes les ambitions pour les faire tendre à un même but, celui de l’intérêt commun.
Aussi bientôt se formèrent des factions qui devaient long-temps agiter la Suède.
La guerre de trente ans, et le système de pillage qui la caractérisa, avaient , ainsi que les secours en argent tirés de la France, accoutumé les principaux Seigneurs de la Suède à des dépenses auxquelles les revenus ordinaires du royaume ne pouvaient suffire. Dès lors, pour conserver le grand train auquel lis s'étaient accoutumés, il fallut trouver moyen d’entamer des négociations ui leur ouvrissent les trésors des pays trangers. Dans ce dessein, ils tournèrent les yeux sur la France, dont
conséquence, on proposa de faire assurer la couronne de Pologne au duc d’Enghien; mais comme on prévoyait queduedtéde l’empereur cette élection rencontrerait de grands obstacles, la Suède s’engagea par un traité à fournir une armee nombreuse, pour soutenir, en Pologne, les intérêts de la France, et cela moyennant un subside de 600,000 écus par an.
Le comte de Toit, ambassadeur de Suèdeà Versailles, reçut le premier paiement, qu'il mangea en lieu de temps.
« Tott, ditencoret’abbédeChoisi.étoit un homme bien fait , jeune, de beaucoup d’esprit, magnifique, galant, grand joueur, donnant dans toutes les dépenses ; l'air noble et parlant mieux français que pas un courtisan; et c’est une remarque qu’on a faite, que de tous les étrangers les Suédois sont les plus ressemblants aux François, ont les manières les plus aisées et gardent moins l’accent de leur pays. Le comte Tott, adoré et flatté des lenimes, gui trouvaient leur compte avec lui, ne fut pas embarrassé sur les moyens de dépenser. son argent.
Les affaires s’étant depuis tournées en Pologne de manière a n’y pouvoir faire agir les Suédois, la régence de Suède, qui se vit hors d'état d'exéctiter ce qu’elle avoit promis, et le roi Louis XIV, qui vit de son côtéqu’il n’y avoit rien à faire en Pologne, tombèrent d’accord pour rompre le traité.
On laissa aux Suédois, ou, |>our mieux dire , au comte Tott , ce qu’il avoit touché et mangé ; on le dispensa d’exécuter ce qu'il avoit promis. »
Peu de temps après, le parti français, à la tête duquel était le chancelier, essuya, en Suède, un échec considérablè par suite de la non-réussite d'une
SUÈDE
entreprise honteuse, que l’on tenta contre la liberté de la ville de Brème, et qui fit inutilement dépenser plus de deux millions de rixdalers. Le chevalier de Terlon et le marquis de Pomponne, envoyés en Suède pour séparer cette puissance de l'Angleterre et des .Néerlandais pendant la guerre que Louis XIV faisait aux Pays-Bas espagnols, ne purent ni relever le parti français, ni effacer la mauvaise impression que l’ambition de la cour de Versailles commençait à produire sur toute l’Europe, et, en 1668 , la Suède, en accédant a la triple alliance , força Louis XIV àconclure la paix d'Aix-la-Chapelle, par laquelle il ne conserva qu’une partie de ses conquêtes.
Mais après cette résolution vigoureuse, tout retomba dans l'état ordinaire : les finances étaient dans le désordre le plus incroyable, et il y avait à peine une seule personne marquante à Stockholm qui ne fût point pensionnée par une puissance étrangère. « Le roi de France (écrit l’ambassadeur hollandais de Groat à son gouvernement) a donné en une seide fois à M. H... K... soixante mille florins, sous prétexte de faire un présent à l’un de ses enfants dont il a été le parrain; et quoique je croie M. B.... un très-lionnète homme, on est persuadé ici que ce n’est pas pour rien qu’il a été si avant dans les intérêts de l’Angleterre : c'est pourquoi j’avais pris la liberté de vous marquer qu’on ferait un singulier plaisir a la reine, que je mets a cet égard au nombre des particuliers , de lui faire présent d’un deces yachts dont on se sert dans les parties (le p.aisir (*). » On lit encore dans une aulre lettre du même ambassadeur :
« Je suis d’avis qu'on ne doit point négliger l’avantage qu’on peut tirer d’une judicieuse distribution de quelques sommes d'argent, surtout dans un royaume où tout est fort cher, où l'on a coutume de dépenser plus que l’on a, où l’on ne fait rien pour rien, où chacun préfère le particulier au pu-
(*) Lettre du x8 novembre (8 décembre)
blic; en un mot, où personne ne ferait un pas pour le public, s’il n’était assuré d’v trouver son intérêt particulier. Il y a des seigneurs ici qui ont 60 à 70 mille rixdalers de revenu, qui ne leur suffisent pasv, il y en a d’autres qui , sans avoir des revenus considérables , dépensent tous les ans , en vin seulement , quatre à cinq mille rivdalers. Enfin, il n’y en a pas un qui n’ait besoin ou des revenants - bon de la guerre, ou des libéralités de leurs alliés. L’est par ce moyen que la France a toujours ici un parti formé; c'est par ce moyen que le roi d’Angleterre l’a emporté dans la dernière guerre, et c’est ce moyen qu'il faudra mettre en œuvre si l’on veut engager cette couronne à quitter tout à fait le parti de la France. Je trouve même que c’est le plus court, le moins dispendieux et le moins préjudiciable, puis* qu’avec 20,000 rixdalers de présents on fera plus qu'avec 200,000 de subsides... Je ne mets uointdedistinction à cet égard entre la reine et les particuliers, d'autant plus qu’elle n'a rien à dire par rapport aux finan-' ces, et qu’elle est souvent sans argent, etc. (*)»
Il est inutile d’ajouter que sons une telle administration l’état entier menaçait ruine : les vaisseaux pourrissaient abandonnés dans les ports ; les troupes se débandaient faute de solde; les paysans, écrasés par mille vexations, étaient prêts a se révolter. Cette désolation intérieure, on ne prenait aucun soin de la cacher aux étrangers, et les ambassadeurs suédois étaient obligés, pour vivre, de vendre leur indépendance, en se mettant aux gaes «es princes près desquels ils rcsiaient. Le roi , malgré son jeune dge et sa dissipation, ne pouvait se faire illusion sur cet état déplorable; il en conserva une longue méfiance contre ses tuteurs.
Lorsqu'il prit en main les rênes du gouvernement, en décembre 1672, il avait 17 ans. Is 18 du même mois, il prêta le serment de ne souffrir
(*) Lettre du i3 janvier (î février) 1669.
lOOgie
L’UNIVERS
l’exercice d’aucun autre culte que celui qu’avait consacré la confession d’Augsbourg, d'aimer et d’honorersa mère, etc. ; puis il ajouta : • Nous maintiendrons et observerons également tout ce que les lois de la Suède exigent de nous , relativement aux États. Nous nous conduirons de la même manière a l’égard de tous nos sujets , dans tout ce qui concernera leurs droits, etc...; et dans le cas où il serait nécessaire de faire quelque changement relatif à la défense , à la sûreté , à la prospérité et aux besoins du royaume, nous ne ferons ni ne souffrirons qu’il se fasse rien sans l’avis du sénat ou sans la participation et le concours des États. » On sait ce que valent tous ces serments : style de chancellerie , formalité convenu» qui ne trompe personne; qui lie le faible, mais ne peut enchaîner le fort. Aussi ne faut-il point s’étonner si , deux ans après , Charles devint le monarque le plus absolu qui eût encore porté le sceptre en Suède.
Bien que ses jeunes amis le pressassent de faire le procès à ses tuteurs, Charles se contenta des comptes sans pièces à l’appui qui lui furent présentés; mais il se forma aussitôt un conseil privé composé de personnes étrangères à la haute noblesse, entre lesquelles Lindshjôld obtint bientôt le plus de crédit. Nous parlerons plus tard de l'ascendant que l’autorité royale parvintà reconquérir en Suède. Nous devons d’abord présenter un tableau rapide de la part que la Suède prit, sous Charles XI, dans les affaires générales de l’Europe, qui , pendant toute la seconde moitié du X VU* siècle, fut agitée par les guerres et par les négociations de la cour de Versailles.
Le cabinet de Versailles et De la Gardie n’avaient jamais cessé de mettre tout en œuvre pour regagner l’influence que le parti opposé, à la tête duquel se trouvait Rjoernklo, lui avait fait perdre depuis quelques années.
Ce parti s’était entièrement dévoué aux intérêts de la Hollande et de l'Angleterre; mais on ne pouvait tirer des subsides de l’un ni de l’autre de ces deux états. La constitution singu-
lière des Provinces-Unies rendait la chose presque impossible , et ce ne fut qu a force d’intrigues, en remuant toutes les autres provinces, que le pensionnaire de la Hollande, de Witt, put donner quelque suite aux négociations de la république avec les états de l’Europe. Il imagina de faire payer à la Suede des subsides par l’Espagne; mais la chose était difficile, car les finances de ce royaume étaient déjà dans un état déplorable. Quant à l’Angleterre , le roi Charles II lui-même recevait une pension de Louis XIV, et sa sœur, la duchesse d'Orléans , avait plus d’une affaire de ce genre à négocier. Le parti Bjoernklo, opposé à la France, fut donc obligé de songer à se rapprocher de l’Autriche; mais le peu d’empressement que l’empereur, lié secrètement avec la France, mit à répondre aux avances de la Suède , acheva la victoire de Delà Gardie, que Pomponne, venu pour la seconde fois en Suède en 1671 , avait préparée par des libéralités faites avec discernement.
Courtin, successeur de Pomponne, agit avec encore plus d’adresse , et le 14 avril 1672, la France et la Suède conclurent un traité d’alliance, par lequel elles se promettaient une assistance mutuelle ; et dans plusieurs articles seerets , que l’on signa à la même époque , on alla jusqu’à se faire la promesse d'attaquer quiconque assisterait les ennemis de I une des deux
fiartics contractantes ; c’était dire que a Suède attaquerait l’électeur de Brandebourg, dans le cas où ce prince viendrait au secours des Hollandais. En revanche, la France promit un subside annuel de 400,000 rixdalers, et ce. subside devait être augmenté de la moitié, dans le cas où la guerre éclaterait. On sait qu’elle éclata effectivement peu de temps après, que Louis XIV fit des progrès rapides, et ue l’électeur fut contraint d’abanonner l’alliance hollandaise par le traité de Vassen, en date au 16 juin 1673.
Les Suédois ne s’étaient pas attendus à ces brillants succès des armes
SUÈDE. '
françaises; ils ne voulaient nullement b destruction d'une république dont l'indépendance était de la plus haute importance pour leur commerce; ils avaient voulu seulement montrer à l'empereur qu’on ne devait pas mépriser leur alliance, et ils s'étaient unis à la France uniquement parce qu’ils ne pouvaient se faire donner d’argent ailleurs , qwxl alias nemo esset qui jtecuniae quid tiare vellet (*) , et ils avaient cru que cette alliance, comme celle qu'ils avaient contractée avec la Hollande et l’Angleterre en 1668, ne les forcerait pas à tirer l’épée, pecunia gratis accepta. Quand donc ils s’a-
Pc mirent que Louis XIV annonçait intention Je se rendre maître de tous les Pays-Bas , ils se rapprochèrent de l’empereur et de l’électeur, et conclurent une alliance étroite avec ce dernier le 1“ décembre 1673, bien que
Îiréeédemment ils eussent contribué à ui faire conclure la pais de Vassen.
La Suède offrit ensuite sa médiation aus parties belligérantes , et des conférences eurent lieu à cet effet dans la ville de Cologne. Mais les ambassadeurs suédois Tott , Sparre et Khrenstein étant, à la connaissance de tout le monde, à la solde de la France, personne ne leur accorda confiance , et le congrès ne produisit aucun résultat. JL’électeur de Brandebourg forma,
Îeu de temps après , une nouvelle aliance avec l'empereur , l'Espagne et la Hollande ( I" juillet 1674), et l’ambassadeur de France à Stockholm , le mar-
3uis de Feuquieresf**), demanda alors ans une audience publique que la Suède exécutât les clauses du traité secret de 1672, c’est-à-dire qu'elle attaquât , sans plus tarder, l'électeur de Brandebourg. Charles XI, brillant du désir de se trouver sur un champ de bataille, fit taire tous ceux qui s'opposaient à la guerre, bien qu’on eiH gns-
E'Ilé, suivant l’usage, les subsides de France, que l'armée fût dans un
(•) Pufendorf. Fred. Guill, pag. 6ia.
(**) C'était le fils du marquis de Fcuqtiièra dont nous avons eu souvent occasion de parler dans le récit de la guerre de 3o ans.
état de délabrement complet, et qu’il n'y eût pas un sou dans les caisses, line partie des sénateurs espéraient que l’on pourrait se borner à occuper sans coup férir quelques villes de l'électeur, pour satisfaire aux exigences de Feuquières. Vainement on leur représenta que si les subsides de la France n'arrivaient pas aux époques fixées , ou se trouvaient insuffisants, on serait forcé d'envahir d'autres provinces pour faire vivre l’armée; le parti qui voulait la guerre l'emporta.
On nomma général en chef de l’armée le connétable Wrangel , autrefois amiral. Celui-ci , qui était vieux et gardait habituellement le lit, refusa de se charger du commandement; mais le roi l’y contraignit, car on espérait que la grande renommée de ce capitaine et l’estime particulièreque l’électeur avait pour lui amèneraient promptement la conclusion de la paix. On donna pour second à W rangel le maréchal Helinfeld, qui était une créature de De la Gardie, et ne songea qu’à susciter des embarrasau connétable. L’armée resta quelque temps dans les provinces que la Suède possédait alors en Allemagne; mais ces provinces étaient si épuisées, et les menaces que la France fit de retenir les subsides devinrent si sérieuses, qu'en décembre 1674 Wrangel entra dans la Marche de Brandebourg.
On crut en A llemagne que la guerre de 30 ans allait recommencer. La valeur suédoise n’avait rien perdu de sa renommée , et quelques princes , entre autres les électeurs de Saxe et de Bavière, se déclaraient déjà hautement pour les Suédois. La rour de Versailles avait gagné l’envoyé du duc de Florence; on avait obtenu de lui qu’il écrivît à Vienne afin d’y faire croire que l’armée suédoise devait uniquemeut traverser les états de l’électeur de Brandebourg pour s’unir aux protestants de la Silésie, et atta-
3 uer l’empereur dans ses états héréitaires. Wrangel , de son côté, ne négligea rien pour faire supposer qu’il existait des intelligences secrètes entre la Suède et l’électeur. D’abord il
déclara qu'il ne commençait la pierre que pour rétablir la paix et la bonne amitié entre le Brandebourg et la France ; il veilla à ce qu’on ne traitât pas les soldats de l'électeur en ennemis, et parvint, dans le principe, à faire observer une discipline sévère; mais bientôt les habitants refusant d’entretenir l’armée suédoise, des pillages, non moins affreux que ceux de la guerre de 30 ans, commencèrent.
Dos provinces entières furent dévastées; les villes devinrent désertes, et plus de 7000 habitants se réfugièrent en Pologne.
L’électeur , qui se trouvait alors en Alsace avec son armée , fit entendre aussitôt les plaintes les plus vives et les plus énergiques ; il implora partout des secours; et l’Angleterre, qui venait d’abandonner la France, lui accorda son appui. De son côté, la république de Hollande ne se borna pas seulement à déclarer qu’elle était prête à attaquer la Suède par terre et par mer, mais elle chercha encore à exciter le Danemark et la Russie à suivre son exemple. I,cs hostilités furent, il est vrai , retardées par les menées de l’ambassadeur suédois et par quelques villes qui redoutaient l’interruption du commerce dans la Baltique; mais l’électeur, s’étant rendu à La Haye, parvint sans peine à vaincre tous les obstacles, et la guerre fut déclarée le 15 juin 1675.
L’Espagne , peu de jours après , suivit l’exemple de la Hollande; mais en Allemagne , l’électeur ne trouva point d’auxiliaires. Les intérêts étaient trop partagés , et la forme des déliWrations de la diète de Ratisbonne trop absurde pour que l’on pilt promettre à Félectcur autre chose que de garantir ses états au nom de l’Empire. L’Autriche aurait bien voulu profiter de l’occasion pour chasser les Suédois de l’Allemane, mais les avis qu’elle avait reçus e Paris lui inspiraient de trop vives terreurs.
Cependant les Suédois s’étaient répandus dans le Brandebourg où les violences et le désordre allèrent toujours croissant dès l’instant que Wrangel,
par suite du mauvais état de sa santé, eut cédé le commandement à son frère puîné Waldemar. L’électeur, qui avait réorganisé son armée en Franconie, n’eut pas plutôt obtenu delà Hollande qu’elle déclarât la guerre à la Suède , qu'il accourut au secours de son malheureux pays. Il avait ordonne pour le to juin dés prières générales et des prédications sur les versets 11 et 12 du chapitre XX de Jérémie (*'.
et le jour suivant , au moment où l’on croyait généralement qu'il allait commencer à se mettre en inarrhe, on le vit arriver avec toute son année à Magdebourg. Là, il apprit que l’ennemi n’avait pas des forces considérables, et que ses troupes étaient dispersées dans la contrée. F.n conséquence , il convoqua un conseil de guerre, et tint les portes de la vilje fermées, afin que l’ennemi ne put être informé de ses résolutions. Lf soir du 12, il ordonna à toute sa cavalerie, ainsi qu’aux dragons, dépasser le pont de l'Elbe avec dix pim* de petit calibre; mille fantassins d'élite les suivirent, sur quntre-vinîtsix chariots, dont chacun portait ta outre une nacelle. L’électeur luwnéw se mit en marche, accompagné dr tous les officiers Supérieurs de son armée ; mais il fut retardé par le mauvais temps, et n’arriva devant Rathenow que le 1 4 à dix heures du soir. Aussitôt il fit décharger les nacelles , et 600 fantassins passèrent fi Havel, au-dessus de la ville, pour l’attaquer du côté opposé. De grand matin , la cavalerie se présenta devant le pont extérieur du Havel, feignant d'être un corps suédois poursuivi par l'électeur. Cette ruse réussit;
(*) « ri. L’f.lertiel est avec moi comme os homme Toi t et Irrrilile . c'est pourquoi rca» qui me porsétutent seront renverse! J ® n’auronl point te dessus ils seront honlfut car ils n’ont pas été prudents : re sera uni confusion éternelle qui ne s’oubliera jatnau
«x il. C’est pourquoi , Éternel des arjwfo qui sondes les justes, «pii unis les mains d le cœur, fais que je voie la vengeance tu eu feras, car je t’ai décou vert inacautf-*
SUEDE
mro les Suédois prirent bientôt l'alarme, et il fallut emporter d'assaut te autres ponts construits sur les différents brns du lleuve. Les Suédois opposèrent la résistance la plus acharnée; sur plusieurs points, les soldats commis à la garde des postes se (Iront tous tuer jusqu’au dernier , et les fantassins brnndebourgeois qui , à la pointe du jour, voulurent se rendre maîtres de l’une des portes , ne purent s’en emparer que plusieurs heures après; mais enfin les troupes de IVterteur pénétrèrent de tous les côtés dans la ville , et tout ce qui s'y trouva de Suédois fut ou massacré, ou fait prisonnier. Dans la soirée du même jour on prit un faubourg de la ville de Brandebourg.
L’électeur, par la prise de Rathenow , avait séparé XVrangel , qui était à Havelberg avec son état-major et un corps considérable de troupes , de Tannée suédoise qui était campée prés de Brandebourg. Il se proposait de séjourner dans cette derniere ville, pour y attendre son infanterie , qui était encore à Magdebourg , quand le lendemain on lui annonça que les Suédois avaient abandonné le camp de Brandebourg et se dirigeaient sur Barnewik. Il résolut aussitôt de profiter du succès qu’il venait d’obtenir, et se mit sans tarder à leur poursuite. Les Suédois vovant qu’ils ne pourraient passer le Havel sans engager un combat, se rangèrent en bataille près de Febrbeilin. L'électeur accepta le défi , quoiqu’il n’etlt avec lui que les forces indiquées plus haut , encore étaientelles déjà considérablement affaiblies par les marches forcées et par différents combats. Le connétable Wrnngel n’étant pas présent, la jalousie la plus folle éclata parmi les chefs suédois, qui prirent une position desavantageuse; et, pour régler Tordre de bataille, Waldemar W range! fut au moment d’en venir aux mains avec les autres généraux.
Le 18 juin, à huit heures du matin , commença une lutte sanglante :
une partie de l’armée suédoise s' étant trop avancée, força, par cette ma-
nœuvre inconsidérée, le corps principal d'accourir en toute hôte pour la soutenir; mais partout les Suédois furent repoussés et purent à peine se replier sur Fehrbellin , qu'ils quittèrent dans la nuit , après une perte de 1500 morts et d’un grand nombre de blessés. L'électeur entra le lendemain dans la ville, où il trouva une partie du train et de l’artillerie des Suédois, et poursuivit ensuite l'ennemi jusqu'à la frontière du Meklembourg, que l'autre corps, commandé par \Vrangel, avait déjà franchie. Alors seulement il s'arrêta pour donner du repos à sa cavalerie , qui n’avait fait u’une seule balte depuis son départ e la Kraneonie. • .
Cette bataille, si peu importante par elle-même, eut un immense résultat politique. Elle détruisit l’ancienne gloire des armes suédoises , et la fit passer tout entière à celles de l’électeur qui, par l’énergie et par la rapi lité de ses mesures , avait en moins de huit jours chassé de ses états un ennemi que Ton regardait comme le lis aguerri de l’Europe. L’électeur,
qui on a depuis donné en Prusse le nom de Grand, fut reçu à Berlin avec un enthousiasme bien mérité; la diète de Hatisbonne prononça le ban de l’empire contre la Suède, et l’Autriche, ainsi que tous les outres princes de l'Allemagne, se déclara contre elle. Ils ne prévoyaient as sans doute quelle puissance allait tre fondée sur la victoire de Fehrbellin.
Au mois d'août suivant, une diète s'assembla à Upsal; la nouvelle des pertes essuyées en Allemagne y lit d'autant plus d’impression qu’à cette époque le Danemark déclara aussi la lierre à la Suède. Le parti de De la Gnrie désirait continuer la guerre avec vigueur; mais les États se montrèrent peu disposés à voter des subsides.
« Les sénateurs, disaient-ils, ont sans « doute dans leur sagesse préparé les « moyens de terminer heureusement « cette entreprise avant que de la com- • mencer. D’ailleurs, pendant quatorze « ans de paix, on doit avoir amassé des
L’UNIVERS
« sommes d’argent considérables (le « trésor était vidé !),et les sénateurs con- « naissent sans doute d’autres moyens « que les impôts extraordinaires pour •< se procurer de l’argent ; mais s’ils « persistent h demander des subsides, « ils doivent avant tout exposer claire- « ment aux États sur quels motifs on « a commencé la guerre. »
A ces objections embarrassantes, les sénateurs ne purent faire que des réponses évasives, et les États présentèrent au roi une supplique , dans laquelle ils se plaignaient de la direction donnée aux affaires durant la minorité, et de l’alliance conclue avec la France. Ils terminaient leur requête en demandant qu’on nommât dans leur sein une commission d'enquête, qui serait chargée de poursuivre les coupables. Quatorze sénateurs s'etant réunis aux États , le roi se vit dans l'obligation de nommer la commission d’enquête. Cette concession faite, les subsides et les levées de troupes furent votés sans restriction et sans difficulté. Les poursuites commencèrent aussitôt avec, la plus grande rigueur, et tout ce qu’on put obtenir , ce fut que la reine-mère ne serait pas enveloppée dans la procédure.
Ainsi tout se préparait pour la révolution qui devait anéantir le pouvoiraristocratique des seigneurs : peut-être ceux-ci auraient-ils pu résister, s’ils eussent été plus unis; mais, persuadés que l’orage atteindrait uniquement le chancelier, qui était effectivement l’homme le plus impopulaire du royaume, ils ne virent pas qu’il y allait de leur salut commun , et ils furent tous renversés. Avant de nous occuper de cette révolution, voyons comment se termina la guerre.
Nous avons dit que la diète germanique avait mis le roi de Suède au ban de l'empire ; par suitedecette mesure, tous les sujets allemands de ce prince furent déliés de leurscrment de fidélité. Aussitôt le Danemark , le duc de Lunebourg, l’évêque de Munster et Frédéric-Guillaume conclurent des alliances publiques et secrètes , des traites particuliers et généraux pour se partager le
pays à conquérir, et pour s’exclure mutuellement. Mais les conquêtes ne se firent pas aussi rapidement qu’on l’avait espère , et si , à Stockholm , l’on eût pris en temps plus convenable les mesures que réclamaient les circonstances , on eût pu sans aurtiu doute conserver les provinces allemandes.
L’électeur, qui continuait la guerre dans la Poméranie citérieure , ne
Put prendre Stettin qu’à la fin de année 1677, et ne s’empara de Stralsund qu’au mois d’octobre de l’année suivante. Daits le cours de cette même année, une armée suédoise de 16,000 hommes , qui envahit la Prusse du côté de la Livonie, périt presque tout entière , sans avoir livré bataille , autant par la faute de ses chefs que par les habiles manoeuvres de l’électeur.
Dans l’hiver de 1677 à 1678, eut lieu une négociation diplomatique trop curieuse pour que nous la passions ici sous silence. Le comte de Lil jehoek, ambassadeur extraordinaire du roi de Suède en Pologne, avait tellement irrité l’électeur par des écrits publiés contre ce prince, que celui-ci dit à l’ambassadeur de Pologne que Liljehoek méritait de recevoir des coups de bâton. L’ambassadeur polonais s’empressa de reporter ces paroles à Liljeiioek, qui aussitôt demanda une audience publique au roi de Pologne, et déclara que si l’électeur venait à exécuter ses menaces, lui, Liljehoek , userait de représailles. L’électeur , instruit de cette démarche et de ces paroles insolentes, fit, au nom de la majesté souveraine outragée, un appel à toutes les cours de l’Europe, pour avoir satisfaction de ce propos ; mais tout ce qu’il put obtenir, ce fut un désaveu peu explicite de la part du roi de Suède.
Cependant la Suède n’avait rien négligé pour prévenir une rupture avec le Danemark; Nils Brahe tut envoyé à Copenhague à cet effet. Il était en outre chargé de demander en mariage, pour son souverain , une sœur du roi ae Danemark, et cette demande fut, il est vrai , accordée , à la sollicitation
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à la reine -mère du Danemark , mais la pierre n’en fut pas moins déclarée le 2 septembre 1675. Une partie desforces danoises se réunirent à celles de l'électeur; d’autres corps d’armée attaquèrent la Suède du coté de la .Norvège et de la Scanie , tandis que la flotte danoise occupait toutes les Iles de la Baltique. Le 1er juin 1676, l'amiral Creuz , dans une bataille importante, livrée près de l'ile d'OEIand, contre la flotte réunie du Danemark et de la Hollande, perdit la vie et presque tous ses vaisseaux. A la suite de ce désastre, toute la Scanie fut occupée par l'armée danoise, dont les progrès ne furent arrêtés que par la résistance de De la Gardie, qui cherdiait, par des exploits militaires, à se réhabiliter dans l'opinion, et par la présence de Otaries XI qui, pour empêcher la jonction de l'armée norwégienne et de celle de Scanie , se porta en personne sur la côte occidentale, et surprit, entre Halmstad et Labolin, un corps danois de 4000 hommes, qu'il fit prisonnier le 17 août.
Mais deux jours auparavant les Danois avaient pris d’assaut la ville de Christiaustad , et à la suite dece succès ils avaient établi leurs quartiers d’hiver en Scanie. Charles les poursuivit , et du 30 octobre au I4déeeinbre, les deux armées se trouvèrent en présence, l’une et l’autre dans le plus grand dénüment.
Enfin, le 14 décembre, le roi voyantque la situation devenait insoutenable, et décidé à mourir plutôt que de consentir à une retraite , qui dégénérerait bientôt en fuite, attaqua l’ennemi et lui fit essuyer une défaite complète. Toute l'artillerie et tous les équipages des Danois furent pris , et dix mille morts couvrirent le enamp de bataille. Peu à peu on reprit toutes les places occupées par les Dauois ; mais les paysans, qui s’étaient formés en bandés armées, incommodèrent beaucoup l’armée en interceptant les communications.
Au printemps de l’année 1678, Charles s’approcha de Landskrona, pour observer les mouvements de I armée danoise, qu’il trouva infiniment su-
périeure à la sienne ; mais elle était si mal dirigée, qu’il put se retirer sain et sauf sur Christiaustad. Les Danois, au lieu de le poursuivre, allèrent assiéger Malmô , dont ils tentèrent l’assaut avant d'avoir pratiqué aucune brèche, ce qui leur fit perdre inutilement 4,000 hommes et les força de regagner Landskrona.
En revanche, la flotte suédoise, qui était dans un délabrement complet depuis l’époque de la minorité , fut
Partout battue, et le tl juin 1678, amiral Sjôbiad , à la hauteur de Rostock , fut fait prisonnier avec cinq vaisseaux, par l’amiral danois Juel, qui, le I" juillet, après s'être reuni à la (lotte hollandaise commandée par Tromp, anéantit entièrement les forces maritimes de la Suède, commandées par Henri Horn. Le roi, pour atténuer le mauvais effet de ces désastres, se décida de nouveau b attaquer les Danois, les battit encore •une fois, le 14 juillet, aux environs de Landskrona, et les chassa entièrement de la Scanie, où ils ne conservèrent que quelques forteresses; mais sur les frontières méridionales de la îiorwége, ils s'emparèrent de la forteresse importante de Marstrand; De la Gardie se fit battre près d’Udevolla, et Juel, maître de la mer, aborda sur plusieurs points et ravagea le pays.
Le 3 février 1678, la diète fut ouverte à Halmstad ; peu de membres s’y rendirent, et elle ne dura que jusqu’au 20 ; mais dans ce court intervalle le chancelier fut l’objet des sorties les plus violentes : on l’accusa d'avoir faitconclure l’alliance française, d’avoir provoqué l’envoi des troupes suédoises en Allemagne, de s’être laissé gagner par des présents, et d’avoir contribué au désordre des finances.
De la Gardie répondit qu’il n’avait jamais reçu de la France que quelques bijoux; que d’autres en avaient accepté des présents plus considérables, et qu’on ne saurait lui imputer le mauvais état des finances, puisqu’on n’avait jamais eu égard à ses remontrances. Mais les besoins du moment
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étaient trop pressants pour qu’on eût le temps de donner suite à de pareilles récriminations ; on se h. ta donc de voter des subsides , en demandant en termes exprès une réforme dans les finances. Charles XI continua le siège de Christianstad , et se rendit maître de cette forteresse par capitulation le 4 août 1678; les Danois de leur coté transportèrent une nouvelle armée en Scanie et prirent Helsingborg; mais de part et d’autre on était épuisé au aernier point , et d'ailleurs les négociations de Nimègue étaient déjà fort avancées.
Ces négociations avaient commencé en 1076; mais elles traînèrent en longueur , parce que l’intérét de la Suede était de desunir les alliés, qui élevaient les prétentions les plus exagérées. L’électeur Frédéric -Guillaume demandait une indemnité en argent pour les frais de la guerre, et en outre l’abandon de la Poméranie , « car, disait-il , tant que les Suédois ne seront pas expulsés de l’Allemagne , il n'y aura pas de repos pour le saint F.mplre; d’ailleurs, ajoutait-il encore, les Suédois eux-mêmes attachent peu d'importance à leurs (««sessions en Allemagne.» Surquoi Jenkins, l’un des ambassadeurs anglais, répliua que telle était peut-être l’opinion es paysans suédois. L’Autriche et l’F.spagne prétendaient à une indemnité, sans spécifier en quoi elle pouvait consister; le Danemark voulait le rétablissement du slatu quo avant le paix de Rromsebro , l'exclusion des Suédois de l’Allemagne, l'ile de Rugen, le pays de Brême et Wismar, etc.
Quant aux Hollandais, ils ne voulaient que la paix. La Suède, représentée par le comte Oxenstierna et par le savant Olivecranz, ne demandait que le rétablissement du statu quo ante bellum.
Louis XIV leur avait donné l’assurance qu’il ne rendrait aucune de ses conquêtes qu’autant qu’on restituerait à la Suède tout ce qu’elle avait perdu ; malheureusement la lettre qui contenait cette promesse lut interceptée, et les princes allemands formèrent aussitôt une nouvelle li-
gue; mais la Hollande, fatiguée de tant de lenteurs, avant fait la paix séparément le 4 aoiît 1078, et l’Espagne ayant suivi son exemple le 17 septembre suivant , le parti francosuedoisreprit ledessus, et chacun s’em-
firessa de suivre l’exemple de la Holande. Les plaintes ameres de l'électeur et du roi de Danemark ne purent empêcher l’empereur de signer, le S février 1670, un traité de paix par lequel il s’engageait à rétablir la Suede dans toutes ses possessions allemandes. L’évêque de Munster et les ducs de Lunebourg firent la paix en même temps, et l’électeur la signa le 29 juin à Saint-Germaiii-en-Laye, contraint à cette démarche parune irruption que les Français firent dans ses provinces d'outre R"hin , et, de toutes ses conquêtes il ne put garder qu'un petit territoire sur l’Oder.
Le Danemark voulut d’abord continuer seul la guerre ; mais les troupes françaises ayant occupé une partie du duché d’Oldenbourg, il se décida à entrer en négociations avec la Suede, à I.und, où la paix fut signée le 17 septembre 1779. On convint qu'il yaurait amnistie générale et qu'on se rendrait mutuellement toutes les conquêtes faites pendant la dernière guerre. Ainsi la Suède sortit, presque sans aucune perte de territoire, d’uneguerre commencée si légèrement et conduite avec tantde faiblesse; mais elle ne dut cet heureux résultat qu’a la politique magnanime de son allie LouisXIV , et cette politique dut paraître d’autant plus généreuse, que les alliés s’etaient abandonnés mutuellement avec l'égoïsme le plus méprisable.
l,e jeune roi de Suède avait montré dans cette guerre toutes les qualités dignes du chef d’une grande nation :
du courage, de la sagesse et une activité infatigable. A la bataille de Lund, il combattit a la tête de son armée, et, au plus fort de la mêlée, il se trouva tout à coup au milieu des ennemis ; mais , par une présence d’esprit remarquable, il feignit qu’il était un officier de l’armée danoise et excita un corps ennemi a loudresurles troupes
SUEDE
suédoises, qu'il regagna de cette manière. Au reste , apres avoir prouvé au’il n’était pas dépourvu des qualités u'un grand capitaine, il résolut fermement de ne jamais prendre les armes que pour défendre sa patrie. Les désordres de la guerre et la misère de toute une génération Grent une impression profonde sur son esprit religieux : «Je « sais, disait-il eu IG'9, dans une « maladie grave, que Dieu deman- « dera beaucoup de moi , car il m'a « beaucoup confié ; mais ce Dieu qui « m'a imposé une responsabilité si « pesante , a vu ma bonne volonté , « et lui seul peut me donner la force « nécessaire. Ce que j'ai juré à mes a sujets, ce n’est pas la sagesse et « l’habileté, mais la fidelité et lajus- « tice, et je crois avoir autant que « personne fait preuve de ces deux « qualités. »
Des travaux non moins rudes que ceux de la guerre attendaient le roi après la conclusion de la paix.
Tious avons déjà dit que toutes les provinces de la Suède étaient entièrement épuisées d’hommes (la guerre en avait moissonné 100,000) ; le trésor royal était vide, la llotte anéantie et le commerce presque nul; la Scanie et les provinces voisines étaient devenues des déserts que parcouraient des bandes de paysans armés. Il fallait trouver des remèdes à tous ces maux. Le roi n’avait jamais abandonné l’idée de cimenter l'union des royaumes Scandinaves par son mariage avec" une princesse danoise, et rien ne put l'empécher d’exécuter ce dessein aussitôt apres la conclusion de la paix. Si Llrique Eléonore qu’il épousa ne fut pas complètement heureuse, ce ne fut la faute ni de son propre caractère, ni de celui du roi, mais seulement de la trop grande déférence que ce prince eut pour sa mère.
Ce fut dans les diètes de 1680 et de 1682 que le roi, avec l'assistance des autres états , porta aux sénateurs le coup mortel qu'ils avaient si bien mérité. I^c conseil du royaume devint un simple conseil du roi, les tuteurs furent condamnés à indemniser l'état de leurs
malversations, et l’on décréta que toutes les terres séparées de la couronne y seraient de nouveau réunies. L’usage glorieux que Louis XIV faisait alors de son autorité illimitée, l’exem-
f>le du Danemark et la haine pour la îaute noblesse, déterminèrent les autres ordres à remettre leurs droits respectifs entre les mains du roi.
Ce qui les irritait surtout, c’était que les nobles ne supportassent pas , ou du moins ne supportassent que faiblement le fardeau des impôts, si lourd, que le reste de la nation n’était pas en état d’y suffire. On commença donc par abolir ce privilège odieux et injuste; puis Charles obtint le décret qui réunissait à la couronne toutes les terres qui en avaient été détachées depuis 1609; mesure qui portait uniquement sur la noblesse. Les ordres inférieurs ne s’en tinrent pas la; la dcliance que leur avait inspirée le pouvoir dont le sénat s'était récemment emparé, égalait l’impatience du roi. Ils restreignirent donc l’autorité de ce corps dans des limites si étroites, qu’il cessa entièrement d'ètre un frein
f>our l’autorité royale ; enfin on prit a résolution suivante : « Les Etats « ont décidé que toutes les formes « de gouvernement, avec leurs ad- « ditions nécessaires, ne seraient plus « considérées comme liant le roi, mais « qu’il serait le maître de les changer, « selon son bon plaisir; ils ont re- • connu qu'il est nécessaire, pour le « bien du royaume , qu'il ne soit « obligé de suivre aucune forme de « gouvernement, pourvu qu’il s’as- « treigne à gouverner selon les lois « et statuts du royaume (H); que « s’il arrive qu’il gouverne avec le « consentement du sénat, il ne sera « censé le faire que comme volon- « tairement et en vertu de son boo « et juste discernement. De sorte que « S. M. , en qualité de roi revêtu du « suprême pouvoir de gouverner son « royaume, conformément aux lois et « aux statuts, comme un héritage qu’il « tient de Dieu, n’est responsable de « son autorité qu’à Dieu seul ! (*) « En (*} UécLralioii du y décembre lüüj.
L’UNIVERS
1693 , on supprima même la clause relative aux lois et statuts du royaume. Depuis 1683 les Etats ne furent plus nommés les E.tats du royaume, mais les États de S. M.! Shé’ridan, qui a écrit un livre excellent sur la constitution suédoise , s’écrie . à cette occasion : « Elle mérite bien de souf- « frir tous les maux de la tyrannie, « la nation capable de forger ainsi « ses propres chaînes et d'établir le • despotisme par ses lois ! »
On doit avouer cependant que si jamais l’établissement d’un pouvoir illimité put être justifié par les besoins pressants de l’époque, et par l’usage sage et modéré qu’en peut faire celui auquel il est accordé, ce fut surtout dans cette circonstance. Tous ceux qui ne souffrirent pas personnellement de cette révolution , reconnurent que si le roi l’accomplissait avec sévérité , il satisfaisait en même temps à toutes les obligations de la couronne. Toutes les dettes furent pa vées en peu d’années ; l'arriéré des appointements civils et militaires fut entièrement soldé, la (lotte réorganisée, et en 1693 on n’eut plus besoin de subsides extraordinaires pour les dépenses imprévues.
On conçoit combien cet état prospère des finances dut affermir l’autorité et l’indépendance du pouvoir royal. Charles XI consacra tout son temps et tous ses soins aux affaires extérieures de la Suède , et sous aucun règne ce pays ne jouit d’un bienêtre plus général et plus solide. Il ne frappa jamais d’autres impôts que ceux que les États avaient établis et répartis , et il fit publier tous les ans un compte-rendu très-détaillé des recettes et des dépenses. Un grand nombre de mesures administratives et d'ordonnances, qui presque toutes sont encore aujourd'hui en vigueur, •contribuèrent à régler les services publics et ù protéger les paysans contre l’arbitraire des officiers royaux; mais ce qui affermit surtout Tordre dans l'administration , ce furent les voyages continuels du roi, qui voulait tout voir par lui-même.
Quant aux affaires étrangères, Charles XI avait de trop justes motifs d’être offensé de la manière immorale dont la cour de Versailles avait établi son influence à Stockholm, pour ne pas seséparerde l'alliance française.
Les relations entre les deux états furent encore exaspérées par les prétentions de suzeraineté que la F rance éleva sur le duché de Deux - Ponts , dont Charles XI avait hérité en 168t.
Toutefois Charles resta neutre pendant la guerre de 1692. Les relations avec le Danemark furent quelquefois troublées par les invasions aes Danois dans le Hoistein; mais Charles XI sut par son autorité et sa modération ramener toujours la paix, et cette violation des traités n'occasionna d’hostilités entre la Suède et le Danemark que sous son successeur. En octobre J 681 , on conclut une alliance étroite avec la Hollande, et en 1688 on y envoya 6,000 hommes, qui y restèrent
S’en 1698. Les relations avec la ie, la Pologne et l’Allemagne, furent amicales.
Ajoutons encore que sous ce prince on réunit à la couronne 10 comtés, 70 baronnies et une infinité de terres: qu’en 1696, Charles lit distribuer aux pauvres, pendant une disette, 110,000 tonneaux de blé, et qu’après'lui on trouva plusieurs millions de rixdalers dans le trésor public. La rédaction d’un code général fut poursuivie avec persévérance, et était à moitié terminée à la mort du roi. Pendant la minorité, on avait publié sur le droit commercial et maritime, d’excellentes ordonnances qui précédèrent celles de Louis XIV, et ne le leur cèdent en rien.
Charles mourut le 5 avril 1697, et laissa son royaume dans la situation la plus prospère. Le règne de son successeur pouvait être d’autant plus heureux , qu’il n’avait plus qu’a profiter des mesures énergiques de son père, sans encourir la haine de ceux qui en avaient souffert, et surtout de la noblesse. Mais tous les travaux de Charles n’eurent d’autre résultat que de fournir à son fils le moyen de ruiner le royaume pour toujours; on recon-
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jiut, mais trop tard, quelle faute on avait commise en détruisant toutes les barrières que la sagesse des temps avait opposées au pouvoir royal. Apres vingt ans d'une paix heureuse et honorable, la Suède va commencer une nouvelle guerre, qui finira parla rayer du rang des grandes puissances de l’Europe.