LA SUÈDE PROTESTANTE
Gustave Wasa naquit, le 12 mai 1496, d'une ancienne famille qui avait donné plusieurs membres au conseil, et qui, par suite de son alliance avec Sténon Sture, s'était rangée dans le parti national, après avoir été pendant long -temps un des principaux soutiens de l'uni >.n et des princes danois. Nul monarque n'a jamais été, après sa mort, plus populaire que
Ni
Vn
Gustave Wasa; et dans ce pays des vieilles traditions, les moindres événements de sa vie sont restés dans la mémoire du peuple. Son génie se révéla de bonne heure. Le roi Jean le voyant jouer avec ses camarades, prédit qu'il serait un jour un grand homme. Plus tard, le jeune Gustave dit lui-même à l'un de ses jeunes condisciples : «Voici ce que je ferai un jour: j'irai en Dalécarlie rallier autour de hioi les paysans, et alors je saurai bien causer le nez aux Danois.» Le maître d'école , instruit de ce propos, lui donna un soufflet, et Gustave, tirant sa petite épée, perça de part en part son Quinte-Curce , et quitta F école pour jamais. Plus tard , quand il fut roi , le vieux pédagogue crut devoir s'enfuir du pays, mais Gustave le fît rappeler.
A Tâge de dix-huit ans, Gustave fut envoyé à la cour de Sténon Sture le jeune, où il se distingua dans tous les exercices de son âge , comme aussi par son enjouement et son affabilité.
Il fît ses premières armes dans les guerres de cet administrateur contre t'arclievéque Gustave Trolle et les Danois. Nous avons raconté plus haut de quelle manière perOde Christian s'empara de lui, d'Hemming-Gadd et de quelques autres personnages. Transporte en Danemark , il fut confié à la garde de son parent Erik Baner , chez lequel il vécut pendant un an , jouissant de toute la liberté que son hôte pouvait lui laisser. Mais tout ce qu'il voyait , tout ce qu'il entendait dire des préparatifs immenses qu'on faisait pour subjuguer sa patrie, ne lui laissait pas un seul instant de repos : à table même, les jeunes seigneurs danois ne parlaient que du butin, des femmes et des fiefs qu'ils allaient se partager en Suède. C'en était trop pour la patience de Gustave. Un matin , il se déguisa en bouvier , et s'enfuit à Lubeck. Erik Baner se présenta bientôt pour le réclamer, prétendant qu'il était prisonnier sur parole; mais uustave montra, qu'enlevé de Suède par trahison , il n'était point prisonnier de guerre, et que depuis qu'il
était entre les mains des Danois, il n'avait jamais donné sa parole de ne point cnercher à sortir de lin juste captivité où il était retenu. Les Lubeckois, jaloux des succès de Christian qui venait de soumettre la Suède, laissèrent partir Gustave.
Deux châteaux seulement tenaient encore en Suède contre les Danois :
le château de Stockholm, défendu par la veuve de Sténon Sture le jeune, et celui de Calmar, défendu par la veuve de Jean, fils de Mans, l'assassin d'Engilbert. Le château de Stockholm était trop étroitement bloqué pour que Gustave pût y pénétrer. Il ne parvint même qu'avec peine à se jeter dans celui de Calmar, d'où il lui fallut s'enfuir encore en toute hâte , car on était déjà résolu à se rendre, et Gustave, qui voulut engager les assiégés à faire une plus longue résistance, aurait été tué par la garnison allemande, sans l'intervention des bourgeois.
Gustave, de nouveau fugitif, erra dans le pays, voyant partout les Suédois se soumettre à Christian, qui promettait dans ses lettres de maintenir toutes les libertés du pays. Gustave, qui connaissait les desseins sanglants de Christian , ne put se faire entendre nulle part. Pendant tout l'été il se tint cache ; au mois de septembre il alla trouver son beau-frère Joacliim Brahe, qu'il voulut, mais en vain , empêcher de se rendre à Stockholm; de là il se réfugia dans les terres de son père.
Stockholm venait de capituler, contre la volonté des bourgeois. Les paysans s'étaient , il est vrai , soulevés en quelques endroits, et avaient même attaqué les Danois; mais n'ayant point de chef, on les avait partout battus , et ils étaient entièrement découragés.
Le clergé usait de tout son pouvoir pour qu'on se soumît à Christian, • qui, le 30 octobre 1520 , fut enfin proclamé roi héréditaire. De tous côtés on conseillait à Gustave de reconnaître le nouveau roi; mais il savait trop bien quel compte, on pouvait faire sur les promesses du roi. Lorsque la terri
L'UNIVERS
Me nouvelle des massacres exécutes à
Stockholm vint détruire toutes les
espérance? des Suédois,, il s'enfuit
avec un seul serviteur oui l'abandonna
quelques jours plus tara, après l'avoir
volé.
.. Ce fut vers la Cri dé novembre
3~ue Gustave arriva en iJalècarlie. Là, travailla quelque temps dans les mines de cuivre (*), occupe à battre le Mé et à couper du bois. lis granges dans lesquelles U a travaillé sont encore aujourd'hui conservées, comme des monuments nationaux . et lés descendants des paysans qui lui ont donné asile, montrent avec fierté, dans la forêt dé Marnas, l'endroit où il se tirit caché pendant trois jours, sous un sapin abattu; la colline environnée de marais , où il resta également durant quelques jours; la cave, dans le village d'iltmedland, qui le déroba aux regards de ses persécuteurs; enfin l'endroit près ae l'église de Mon* , où il harangua pour la premier lois les paysans.
"On sait qu'une paysanne le reconnut ad collet de sa chemisé qui était brodé , qu'à la suite de cette découverte, le maître chez lequel il travaillait ne voulut plus lui donner asile , qu'un de ses compagnons d'écûlë le trahit et le dénonça aux ofliciers de Christian, et qu'il eût été infailliblement surpris, si là femme du traître lie l'eût averti de ce qui se machinait contre lui. On sait encore qu'un jour, où il était caché dans une voiture chargée de foin, dès soldats danois qui le cherchaient survinrent, et que l'un d'eux, sondant la voiture avec sa lance, blessa Gustave, qui cette fois encore échappa, comme par miracle^ car le « sang qui coulait de sa blessure l'aurait fait découvrir, si l'un de ses amis n'eût blessé adroitement un cheval.
Son séjour désormais connu, tes Danois le poursuivirent sans relcîche; il sut cependant se soustraire à toutes leurs investigations ? et plus d'une fois même, aidé de quelques amis dévoués, !1 surprit ceux qui le cherchaient.
,(*lNoui donnons,/*/. XVI, une vue des de fidun.
tendant ce tëmpé, Clthstiah poursuivant le cours de ses cruautés, augmentait chaque jour la haine des Suédois pour le joue, étranger. Gustave comprit qu'il était temps de se montrer; il se présenta d&nc aux assertl- Î liées de quelques Croisses , harangua ë peuple; rappela tous les maux qu'avait apportés là domination danoise, la gloire et le courage des anciens Suédois, leurs victoires contre ces mêmes ennemis qui les opprimaient aujourd'hui. Puis il s'offrit pour être leur chef, et les exhorta à prendre les armes. Mais ses paroles eurent d'abord peu de succès. On était fatigué des longues et inutiles guerres soutenues contre le Danemark. Gustave d'ailleurs était peu connu, et la tyrannie de Christian se faisait peu sentir dans ces provinces éloignées de la capitale.
. G ustave ? ayant échoué dans ces tentatives, ne se crut plUs en sûreté chez les paysans de la Dalécarlie , et Se dirigea Vers la Norvège. Toutefois Son langage lui avait attiré l'affection des Dalécarliens : il en eut bientôt une preuve certaine. Des cavaliers danois étant survenus dans le pays pour S'emparer de Gustave, les pafsnns qui virent arriver Cette troupe ,* sonnèrent le tocsin , et comme le vent souillait dé la plaine, les pavsans des hiorit âghes egtendirent te signal , et s'assemblèrent aussitôt , comme dans uh danger commun. Les Danois , réftigiés dans une église, promirent de cesser leurs poursuites contre Gustâve.
Peu de jours après, deux chevaliers, témoins des massacres de Stockholm, arrivèrent à Mora , et racontèrent ce qu'ils avaient vu, ajoutant qu'on S'attendait d'un jour à l'autre à une nouvelle exécution , et nue le roi avait le dessein de désarmer les paysans de tout le royaume , et de ne leur laisser que dès hâtons. Cette mesure, qui eut un commencement d'exécution , et fit donner à Christian le nom de roi bâton, irrita vivement les pavsans dalécarliens. Ils se repentirent d'avoir laissé partir Gustave, et envoyèrent (ks patineurs pour te ramener. Ils
le trouvèrent sur les frontières de la Norvège.
t)e retour â Mora , Gustave fut aussitôt élu chef des Dalécariieris et de tous les cantons du royaume de Suède.
Pendant le discours qu'il adressa au peuple à cette occasion , le vent souffla du nord, ce qui, aux yeux des paysans, fût considéré comme un heureux présage. Sa première troupe fut peu nombreuse : seize cavaliers composaient sa garde, une centaine de fantassins formaient toute son armée.
Toutefois le district des mines en Dalécarlie ne se rangea de son parti que quelques mois plus tard , après qu'il eut clnssé les officiers danois. Le Helsiugland et le Gestrfkland augmentèrent bientôt le nombre de ses partisans; les pécheurs des côtes se montrèrent également bien disposés pour lui , et bientôt Ton redouta à Stockholm une révolte générale.
Cependant Christian était retourné en Danemark , et avait laissé le gouvernement de la Suède h Dietrik Slaghôk, qu'il avait nommé évêque de Scara. Le sénat de la ville de Stockholm avait été renouvelé après le massacre des anciens sénateurs, et était tout dévoué à Christian. Il en était de même des bourgeois allemands:
Gorius ifolst et Claus Bove étaient les Chefs du parti danois. Le premier, pendant l'exécution, avait donné au roi une fête magnifique, et l'autre, mis en prison avec les autres sénateurs, n'avait dû son salut qu'à son extrême embonpoint, qui avait empêché les bourreaux de le retirer assez promptement de son cachot.
Le conseil des seigneurs écrivit une lettre aux paysans , pour les exhorter à la soumission ; mais cette lettre ne se trouvant signée que de trois seigneurs, les paysans se moquèrent d'un conseil si peu nombreux. Gustave Troll et les favoris de Christian, nommés évéques pour la plupart, se mirent au printemps à la tête d'une armée ae 6,000 hommes, pour aller soumettre les paysans. Ils s'avancèrent jusqu'à la rivière de Brunnebâk , sur la frontière de la Dalécarlie y que
SUÈDE.. 47
les paysans gardaient en l'absence de GustriVe. sous le commandement d'un paysan des montagnes. ()n raconte qu un des évêques danois demandait le nombre des paysans, on ui répondit (jue la levée en masse de là Dalécarlie pouvait monter à 20,000 hommes. «Et de quoi vivent-ils donc?
ajouta-t-il? — Ils ne boivent que de l'eau, lui répondit-on, et se comptent au besoin de pain d'fceorce. » L évoque, mieux avisé que Crésus , i)ui , mal gré de semblables réponses, n'avait pas craint d'attaquer les Persans , s'écria : « Ceux qui mangent du bois et ne boivent que de l'eàu t lfe diable lui-même ne saurait les soumettre, encore moins le pourrions-ttous; quittons la partie, nies frères ! »
Mais il était déjà trop tard ; les paysans avaient passé la rivière, et l'armée danoise, surprise, périt en grande partie dans les eaux. Voici deux chansons populaires de cfe temps où les paysans célèbrent leur victoire : « La r flèche des paysans atteint bien la « poule de neige et l'écureuil sur le sa- «pin, pourquoi donc Christian, ce « bourreau sanguinaire , parviendraitail à l'éviter? — Ils poussèrent les « Jutois dans le ruisseau de Brunne- « bak ; Peau qui bouillonnait autour « d'eux les ensevelit ; par malheur « Christian n'était pas avec eux. Les « Jutois se mirent tous à fuir, eti « chantant ce chant lugubre : Nous ne « voulons plus boire delà bière de Pars « que l'on brasse dans les mines de la « Dalécarlie. » Un autre chant populaire est ainsi conçu : « Le fleuve « de Brunnebâk est bien large et bien « profond , falîwilom ! Nous y avons « jeté nombre de Jutois, faliwiliwilî- « womï C'est ainsi qu'on chasse Ûb « Suède les Danois, faiiwilom! »
La seconde bataille fut livrée à Westeras. Dietrik Slaghôk commandait dans le château de cette ville: i' avait fait briller et détruire toutes Its haies autour de la ville, afin de pouvoir plus facilement se servir de la cavalerie danoise. A peine Pavant-garde de Gustave eut-elle aperçu l'ennemi, qu'elle l'attaqua malgré l'ordre qirH avril
I/UNINERS
donné d'attendre jusqu'au lendemain.
Gustave se hâta de voler à son secours , et la cavalerie danoise fut repoussée avec perte. Ce qui assura le succès des paysans, c'est que Gustave leur avait donné des lances de trois à
3uatre pieds plus longues que celles ont ils se servaient auparavant. La cavalerie rompue mit en désordre l'infanterie danoise, et la ville fut prise par un corps détaché, au moment où les Danois allaient y mettre le feu.
Une fois la ville prise, l'armée indisciplinée de Gustave ne songea pius qu'à piller et à boire. Les Danois profitèrent de ce désordre pour recommencer la hâtai lie et rentrer dans la ville, mais i»s furent repoussés par un corps que Gustave avait prudemment gardé en armes autour de lui.
Le carnage fut affreux ; presque tous les Danois périrent dans l'incendie des maisons, sous les haches des paysans ou dans les eaux du neuve qu ils s'efforçaient de traverser. Cette fois Gustave eut la précaution de faire détruire aussitôt tout ce qui se trouva dans la ville, d'eau-de-vie et de vin.
L'avantage matériel de cette journée était peu important , car le château restait aux Danois, mais l'effet moral de cette victoire fut immense.
Partout le peuple se souleva et tua les officiers danois. Toutefois les châteaux et les forteresses, qui restaient aux mains de l'ennemi , rendaient difficile le triomphe complet de Gustave.
Son armée était peu faite pour de longs sièges , la plupart de ses soldats le quittaient à I époque des semailles et de la moisson : il se voyait alors contraint de recourir à mille expédients pour conserver les avantages obtenus. Pour triompher de tant d'obstacles, et arriver à la délivrance de la Suède, il fallait un homire tel que Gustave, actif, persévérant, rusé, éloquent , et capable de s'assurer une grande autorité morale.
Vers la fête de saint Erik, Gustave s'approcha d'Upsal , et répondit aux envoyés de la ville que ses paysans voulaient être de la fête. L'archevê-
que d'Upsal était absent :.son lieutenant, voulant montrer le mépris qu'il avait pour les paysans, fit par bravade danser et jouer dans la ville jusque bien avant dans la nuit. Mais toutà-coup l'archevêché , qui était fortifié, selon l'usage du temps, se trouva investi par les paysans qui , lançant pardessus les murs des flèches armées de brandons enflammés, incendièrent tous les bâtiments. Presque tous ceux qui s'y trouvaient périrent.
'Gustave entra dans la ville le jour de la Pentecôte, et envoya aussitôt à l'archevêque un messager, pour l'exhorter à ne pas se séparer plus longtemps de la cause de son pays. L'archevêque retint le messager, disant qu'il apporterait lui-même sa réponse, puis il se mit en marche avec 500 cavaliers et 3,000 hommes d'infanterie allemande. G ustaven'en fut informé qu;»
lorsque l'ennemi n'était plus qu'à quelques lieues de la ville. Il sortit pour faire une reconnaissance avec une faible escorte , tomba au milieu des ennemis , et ne fut sauvé que par le courage de ceux qui l'entouraient.
Loin d'être découragé par cet échec, il assembla à la hâte les paysans de> environs, attaqua l'archevêque qui retournait à Stockholm, lui tua les cinq sixièmes de son armée, et mit enfin, dans le mois de juin 1521, L»
siège devant Stockholm. Ce siège ne dura pas moins de deux ans, car les Danois, maîtres de la mer, pouvaient renouveler les approvisionnements et la garnison de la ville , sans qu'il fût possible à Gustave d'y mettre oostacle.
La noblesse avait tenu jusque-là pour Christian , mais au mois d'août soixante-dix seigneurs offrirent la couronne à Gustave, qui la refusa, se contentant du titre d'administrateur du royaume. Au commencement de Tan 1522, tout le pays s'était rangé de son côté , les Danois n'occupaient plus que Stockholm , Calmar et Abo en Finlande. Mais Severin Norby, amiral de Christian, jeta dans ces places des renforts sï considérables que les Danois purent un instant reprendre l'offensive- la Finlande re-
tomba sous leur domination , et Gustave, forcé de lever le siège de Stockholm en avril , ne put le recommencer qu'un mois plus tard.
Gustave avait continuellement à lutter contre l'indiscipline des paysans, et surtout contre leur habitude dé se débander sitct que le danger cessait d'être pressant. Heureusement, au mois de juin, la ville de Lubeck se déclara enfin pour lui, et il en reçut -des navires, et quelques troupes , qui, jointes à un corps qu'il s'était formé des plus jeunes d'entre les paysans non mariés, servirent de noyau a une armée régulière, et le rendirent plus indépendant de ta levée en masse. Au reste, cette alliance était payée assez cher. La république marchande de Lubeck jouait le rôle des Vénitiens pendant les croisades , elle vendait à un très-haut prix ce qu'elle apportait de marchandises et de munitions, et ne donnait quelques soldats qu'après avoir stipulé pour ellemême d'importants avantages. Ainsi, pour avoir deux canons , on fut obligé d'engager à Lubeck autant de châteaux , et lorsque Norby fut repoussé de Stockholm, qu'il voulait débloquer, il put s'échapper impunément, parce que l'amiral lubeckois ne crut pas devoir exposer ses navires dans un combat décisif.
Stockholm ne se rendit que le 20 juin 1523 , lorsqu'on fut parvenu à la séparer de la mer par un pont de bateaux et par des chaînes. La garnison obtint les conditions les plus honorables, et peut-être se serait-elle défendue plus long-temps, si une révolution qui eut heu en Danemark n'eût renversé Christian de son trône.
Ce roi n'avait jamais voulu tenter les voies de conciliation. Les femmes et les enfants des nobles suédois massacrés à Stockholm, il les avait emmenés en Danemark, et les avait fait mourir dans des cachots affreux.
Du nombre des victimes étaient la mère et les sœurs de Gustave. Severin Norby avait aussi reçu Tordre de faire exécuter les prisonniers suédois qui *e trouvaient en son pouvoir, mais il >cs laissa échapper, disant qu'il aimait
4* livraison. (Suède.)
SUEDE. 49
mieux les tuer dans un combat que de les abattre comme des bœufs amenés à la boucherie. Dans une visite que peu de temps après Christian fit à son beau-frère Charles-Quin- , pour se faire payer le restant de la dot de sa femme , il dit à Érasme , qui le raconte dans ses lettres : « On ne fait ^'amais rien avec de faibles remèdes, es meilleurs sont toujours ceux qui remuent tout le corps. » Admettre de tels principes, c'est faire comme le général qui brûie tous les ponts derrière lui, et s'ôte ainsi tout moyen de revenir sur ses pas ; mais alors il faut déployer une énergie toujours soutenue, 'continuer dans les mêmes voies, et triompher à force d'audace de toute résistance, sous peine de tout perdre par un moment d'hésitation, par une demi-mesure.
Ce rut I» précisément ce qui causa la ruine de Christian; lorsqu'il commençait une entreprise, c'était presqu'avec emportement et vh.lence; mais bientôt fatigué, il ne la poursuivait plus qu'avec dégoût ; il prenait des moyens termes , ou négligeait ceux qui pou • ▼aient lui assurer le succès, après avoir soulevé contre lui de violentes oppositions, et s'être fermé par des crimes tout retour en arrière. Ses projets étaient gigantesques, mesurés à ses forces. Il voulait détruire Pinfluence du clergé et des nobles, relever les bourgeois et les paysans, anéantir le commerce des villes anséatiques , acquérir le Holstein , recv nquérir la Suéde, mais avant tout dominer en maître absolu. Pour arriver à des buts si divers, il ne répudia jamais la ruse, ni le meurtre. L'excommunicati n de la Suède par le pape lui servit de prétexte pour ordonner les massacres de Stockholm , alors même qu'il favorisait la réforme en Danemark. Dans le même temps où il était en correspondance avec Luther, et qu'il invita't Carlstadt à venirv à Copenhague, il écrivait au pape pour faire canoniser deux nouveaux saints. Enfin il nomma l'infâme Dietrik Slaghôk,. archevêque de Lund , et le fit brûler plus tard, en présence d'un légat du
iù
LirsrtVËRS.
pape, contra* auteur des attentats 4e Stockholm.
Toutefois son adresse ne lui réussit ps toujours aussi bien. Pour abattre la noblesse en Danemark , il s'était appuyé sur le peuple : c'était un appui encore trop faible. Christian s'en aper-
Î ut bientôt. Dès le commencement de 623 , le conseil des nobles du Danemark le déclara déchu de la couronne.
Ce décret lui lit perdre tout courage ; il n'essaya même pas de résister, et s'embarqua à. la hâte avec sa famille et ses trésors (20 avril).
Christian avait eu l'intention de faire servir la réforme à ses projets , mais il n'en eut point le temps. Gustave fut plus heureux et plus habile, il sut se rendre maître du mouvement de la réforme, pour le diriger à son gré. Mais la ruine du clergé catholique ne servit pas seulement à accroître l'autorité royale, Gustave , qui songeait aussi aux besoins moraux du peuple, consacra une partie des domaines du clergé à l'établissement de nombreuses écoles, qui répandirent de bonne heure l'instruction parmi le peuple. Aujourd'hui encore la Suède est peut-être avec l'Ecosse le pays de 1'Kurope où il y a le moins d ignorance dans les basses classes.
L'avenir qui se présentait à Gustave, lorsque, après s'être rendu maître de la capitale, il fut nommé roi de Suède, était cependant bien triste.
Ainsi que Stockholm, la plus grande partie du royaume était dépeuplée et en proie à tous les maux. La noblesse ou lés grands propriétaires s'étaient rendus maîtres des domaines de la couronne, que l'on avait conGés à leur administration, tant qu'avait duré l'Union. La Suède était prête à se démembrer en une foule de petites souverainetés, presque indépendantes ; ce qui réduisait le .plus souvent les rois à recourir eux-mêmes à l'arbitraire. Le haut clergé se trouvait presque dans la même situation que la noblesse, avec cette différence qu'il était disposé à sacrifier aux étrangers l'indépendance nationale, et que par conséquent il était more plue bai du peuple. Sa
conduite h regard de Christfan lut enleva ce qui lui restait encore d'influence. Toutefois il possédait matériellement une grande partie du royaume.
Gustave devait son trône a la démocratie et aux paysans, qui depuis Engilbert avaient repris les armes; maïs il était bien dangereux de se confier entièrement à cette classe, dans la* quelle l'esprit provincial et les souvenirs de l'ancienne constitution fédérale provoquaient sans cesse des résistances à toute mesure d'intérêt général, et dont l'orgueil, accru par les succès de Gustave, éclatait à la moindre occasion en révoltes ouvertes.
Gustave lui-même eut plus d'une fois à combattre ses anciens amis, les paysans de la Dalécarlie.
A l'extérieur l'embarras n'était pas moins grand ; le nouveau roi de Danemark n abdiquait point les prétentions de son prédécesseur sur la couronne de Suède; et quand même il n'aurait pas songé à les soutenir par les armes, d'autres motifs pouvaient rallumer la guerre entre les deux royaumes, qui se disputaient Pile de Gotliland et quelques provinces frontières de la Norvège. Enfin Christian était en Allemagne , attendant une occasion favorable pour reconquérir ses royaumes, et sollicitant la puissante protection de son beau-frère Charles-Ouint. Lubeck était encore l'ai liée de G usxave; mais cette république, ne consultantque son égoïsme mercantile, ne cachait guère qu'elle appuierait toujours celui qui lui assurerait le plus de privilèges, et déjà elle déclarait hautement qu'elle abandonnerait le parti de Gustave pour embrasser celui du nouveau rot de Danemark , si Ton ne confirmait pas sans délai et à son profit les anciens
firiviléges que, pendant le moyen âjre, a ligue anséatigue avait su obtenir.
Il fallut céder Su risque d'appauvrir le pays, et le mettre pour certaines denrées dans la dépendance de cette grande ville commerçante.
Le seul pays oui tenait encore pour Christian était iîle de Gothland , dont la possession était depuis longtemps
SUÈDE
, vn sujet de contestation entre les couronnes de Suède et de Danemark. Cette fie importante pour le commerce avec la Russie , et célèbre par la colonie de marchands allemands établie à Wisby, Sa capitale, avait d'abord été dans l'alliance plutôt que dans la dépendance de la Suède. Sous le règne de la reine Marguerite elle passa au Danemark , après avoir été pendant quelque temps entre les mains des chevaliers de l'Ordre Teutonique ; mais la Suède ne se désista jamais de ses prétentions, et l'île resta un objet continuel de disputes.
A l'époque où nous sommes arrivés, son importance commerciale avait bien diminué, mais sa situation, comme position militaire , était trop favorable pour que Gustave fit aisément l'abandon d une Ile d'où il pouvait inquiéter tout le commerce de la Baltique. Gustave, parvenu au trône, aurait bien voulu donner son attention aux affaires intérieures, etévitertoutcequi pouvait amener des contestations avec le Danemark, mais les seigneurs suédois , craignant déjà l'activité du nouveau roi et pressentant ses desseins, le poussaient a une entreprise qui devait l'occuper trop sérieusement pour qu'il pût songer à rien tenter contre eux. De plus, (influent évéquede Linkopingne voulaitpasque l'île de Gothland restât plus long-temps séparée de son diocèse , et dun autre coté, les Lubeckois, dont le commerce souffrait des pirateries de Norby, l'amiral de Christian, qui s'y était établi , mettaient tout en œuvre pour faire entreprendre aux Suédois une expédition contre l'Ile.
Gustave dut céder : il confia la direction de l'expédition à Bernard de Me/en. chevalier allemand, qui du parti de Christian avait passé àrcelui de Gustave., et avait épousé une des cousines de ce prince. Bernard ne prit file que pour fa rendre au roi de Danemark, puis il retourna au parti de Christian , son ancien maître , et leva le drapeau de la révolte en Suède. Ce ne fut qu'après beaucoup d'efforts que Ton parvint à le chasser de Calmar, •ù il soutint un siège opiniâtre.
t La guerre entre Gustave et Frédé-
rfk, roi du Danemark, fut cette fob suspendue par la médiation des Lubeckois , qui voulaient donner quelque repos à la Suède, pour la mettre en état de payer les sommes qu'elle leur devait. Gustave rendit au Danemark la province de Blekingen , et Frédérik renonça à toute prétention sur la couronne de Suède; la discussion des contestations relatives à l'île de Gothland fut renvoyée a des négociations ultérieures.
Au reste, la révolte de Meleu se rattachait au projet que l'on avait de rétablir les Sture et plus tard Christian. En effet , peu de temps après le couronnement de Gustave, le parti des Sture, ou de la démocratie, fît un accord avec celui du roi déchu. Séverio Norby devait épouser la veuve de Steo Sture le jeune , et régner avec l'autorisation et sous un lieutenant de Christian. Le jeune fils de Sten étant venu à la cour de Gustave, on répandit le bruit dans le pays qu'il y était retenu prisonnier. Le roi le renvoya à sa mère, mais comme il mourut peu de temps après , on prétendit qu'il avait été empoisonné. A cette époque et même avant la mort du jeune Sture, on vit paraître dans les montagnes un personnage qui se faisait passer pour ce jeune homme, et qui est connu dans l'histoire sous le nom du faux Sture.
Cet aventurier trouva des partisans , fit des actes d'autorité royale, et frappa même monnaie à son effigie*
Ces diverses tentatives furent appuyées par le clergé, qui avait toujours su profiter des désordres amenés par l'Union et les guerres civiles. Pour le malheur de la Suède, les partis tournaient toujours les yeux vers l'étranger , dont le premier soin était de rattacher à sa cause le clergé qui , pour prix de son alliance, demandait et obtenait toujours d'immenses concessions. D'un autre côté, comme possesseurs de fiefs et de domaines considérables, les prélats formaient la portion la plus influente de l'aristocratie, dont ils embrassaient généralement les intérêts. Aussi le parti patrie* et démocratique a'était-il accoutumé a
I/UISIVERS.
les regarder comme ses plus redoutables adversaires; Engeibert les avait menacés; Charles, fils de Canut, et les Stures n'avaient cessé de lutter contre leur prépondérance. Quant au clergé inférieur et régulier, il s'était fait méprîser par ses mœurs licencieuses et violentes.
Tel était l'état de l'église suédoise quai.d les doctrines de la réforme commencèrent à trouver accès dans le pays. A cette époque le parti national", ennemi du clergé, triomphait et régnait sous le nom de. Gustave "Wasa. Le nouveau roi, qui gardait le souvenir du mauvais vouloir des évoques à son égard , devait nécessairement chercher à affaiblir la puissance d'un corps si hostile au nouvel ordre - de choses. La ruine de l'aristocratie seigneuriale devait entraîner celle de l'aristocratie épiscopale. Laiss< r subsister Tune quand l'autre était détruite, eeilt été vouloir éterniser les troubles de la Suède. On ne- saurait trop admirer l'habileté que Gustave déploie dans cette lutte. Toutes les fois qu'il engage le combat, il débute par un conflit de "peu d'importance ; mais sa conliance et sa force s'accroissent avec la résistance qu'on lui oppose, il marche avec persévérance vers son but, sans toutefois se laisser emporter à aucune démarche éclatante qui révèle trop tdt ses desseins, et puisse les compromettre.
En 1519, deux ans après la révolte du moine de Wittenberg, les frères Olaûset Laurence Pétri, élèves de Luther, revinrent d'Allemagne en Suède , et y prêchèrent la nouvelle doctrine, bien qu'ils eussent été devancés par un bref du pape Adrien II , ordonnant l'institution de l'inquisition : « Depur tentur inquisitores hœreticœ pracitatis. » Le roi ne laissa pas de les prendre sous sa protection. « Vous savez , » écrit-il à 1 archevêque Brask, « qu'il est de notre dignité de protéger tous nos sujets. » En 1624 , il refusa de prohiber l'introduction des livres de* Luther, avec lequel il était en correspondance, « car, dit-il, dans cecas il serait équitable de supprimer également ce qu'on a écrit contre Luther.»
Deux ans après, il défendit la publication des orefs du pape , comme excitant à la révolte : c était presque se déclarer contre Rome. Bientôt il fit un pas de plus. Olaiïs Pétri fut nommé ministre à Stockholm, et son frère Laurence professeur à Lpsal. Leurs prédications, et surtout celles du premier, ne le cédaient en rien à celles de Luther, pour la hardiesse d*»s attaques. « Ce maître Olaiis, écrivait l'évé<;ue Brask en 1523 , à i'un de ses confrères, s'attaque surtout aux décrets de la sainte église romaine et à la liberté ecclésiastique, dans le but de réduire l'église actuelle à l'état de mendicité auquel était réduite l'église primitive.» On voit quelles étaient parmi les doctrines de la nouvelle hérésie celles qui inquiétaient le plus les prélats. Ils avaient grandement raison de craindre pour leurs biens; car le vieux chancelier Laurence Andréa, élevé à Rome, mais depuis peu fervent réformiste, répondit aux moines de Wadstena :
« Quando dicimus ecclesij£ pecuniam, qmd aliud quam pecuniam populi dicimusi
A cette époque, les disputes publiques sur des questions religieuses étaient à l'ordre du jour en Allemagne. On se rappelle celle qui s'engagea entre Luther et Eck, et qui dura pendant trois jours Gustave lit tenir, en 1524, un tournoi théologique de ce genre à Lpsal, entre Olaiïs et le docteur Pierre Galle, et il fit résumer les débats en douze questions, qui devaient être proposées à un concile national. Nous croyons devoir donner ici ces questions, parce qu'elles résument admirablement toute la lutte de la réforme contre les doctrines romaines :
1° Doit-on admettre les doctrines des saints Pères et la tradition de l'Église , lorsque les saintes écritures ne les confirment pas?
2° Notre Seigneur J.-C. a-t-il donné aux prêtres, au pape, aux évéques,etc, un pouvoir sur I humanité autre que celui de prêcher la parole de Dieu; et ceux qui ne remplissent pas ce devoir, sont-ils dignes de la prêtrise?
3° La question a<nsi posée, corn-
met-on un péché lorsqu'on ne.se conforme pas aux préceptes de ces prêtres?
4° Ont-ils le droit de séparer de Dieu par l'excommunication un membre de l'Église, et de le livrer au diable?
ôw Le règne du pape et de ses partisans est- il pour ou contre le règne deJ.-C?
6° Peut-on servir Dieu autrement qu'en vivant selon ses commandements, et tout le reste n'est-il pas de l'invention des hommes?
7° L'homme peut-il être sauvé par son mérite, ou seulement par ta grâce et par la miséricorde de Dieu ?
8° L'institution des couvents est-elle basée sur quelque passage des saintes écritures?
9° Un homme a-t-il jamais eu le pouvoir de donner au sacrement du pain et du vin une autre forme que celle que J.-C. lui-même a prescrite?
10° Doit-on reconnaître d'autres révélations <jue celles qui se trouvent mentionnées dans la sainte écriture?
11° Est-il un passage de la sainte écriture qui parle du purgatoire?
12° Doit-on vénérer et adorer les saints, et sont- ils nos défenseurs, patrons , médiateurs ou négociateurs auprès de Dieu?
On voit que dans ces questions se trouve toute la réforme , e' la manière hardie dont elles sont posées indique beaucoup plus l'élève fervent de Luther que l'homme politique. Peutêtre le roi croyait-il nécessaire d'intimder le clergé, en lui montrant jus-
Su'où cette lutte pouvait conduire, lais le clergé croyait pouvoir faire chasser ce roi comme tant d'autres, et suivant l'usage des corps privilégiés, il aima mieux tout perdre que d'abandonner ses anciennes prétentions. D'ailleurs l'évéque Brask disait:
Sententia citlgi nostri facile solet variari. Il pouvait avoir raison; mais Gustave tut plus habile que lui à profiter de cette disposition du vulgaire.
Ce Jean Brask, évoque de Linkôpin?, et un faible vieillard, Ingemar, évèque de "Wexiœ, étaient seuls en possession de la tiare à l'avènement
SUÈDE. . 63
de Gustave : les autres sièges se trouvaient, alors vacants. Toutefois, cette circonstance, en apparence si favorable aux projets réformistes du roi, ne lui fut d'aucune utilité; car ses amis, une fois nommés évéques, prirent aussitôt les intérêts de leur ordre, et enlevèrent au roi une partie de l'influence qu'il exerçait sur le peuple.
Nous avons déjà dit qu'à l'avénement de Gustave, l'état se trouvait dans la plus grande pénurie, et accablé de dettes énormes. Comme dans cette situation critique il fallait encore se préparer à des expéditions coûteuses, le roi, qui ne craignit pas d'envoyer sa propre argenterie à la monnaie, ne crut pas devoir respecter davantage celle des églises. Il s'excusa toutefois de recourir à ces mesures extrêmes, tantôt affirmant les larmes aux veux que ces exactions ne pouvaient déplaire à personne plus qu'à lui, tantôt déclarant avec une grande fermeté que, dans le besoin général, tout honnête homme devait reconnaître qu'il ne pouvait, quels que fussent ses privilèges, se soustraire aux sacrifices que s'imposaient ses concitoyens.
Pour comble de malheur , une disette survint , et le peuple commença à murmurer et à prêter l'oreille aux déclamations du clergé, où tous ces malheurs étaient représentés comme une punition envoyée par le ciel à un peuple qui souffrait un roi hérétique* Ce n'était la qu'un côté du danger; Gustave avait encore à lutter contre ceux qui , enivrés par l'esprit novateur , le poussaient à des extrémités périlleuses.
En 1524, deux* prédicateurs anabaptistes, Melcliior Rink et Knippendahing, plus tard exécuté à Munster, avaient mis en émoi toute la ville de Stockholm, et surtout la population allemande, par une explication de l'Apocalypse. Les couvents et les églises furent saccagés, les images jetées dans la rue, etc. Olaùs Pétri, qui n'était pas doué de la fermeté de Luther, n'osa résister à ce mouvement ; mais le roi le réprima sévèrement, chassa du pays les auteurs de ces troubles,
L'UNIVERS
sévit contre les prédicateurs, qui pour la plupart étaient des moines échappés de leurs couvents, et qui scandalisaient le pays par leur vie dissolue, et enfin recommanda à tous la plus grande modération, déclarant que son intention n'était nullement d'introduire une nouvelle foi , mais seulement de faire cesser les abus*
C'est dans ce même temps qu'eurent lieu ces tentatives de Séverin JNorby , dont nous avons déjà parlé. Quelques prélats crurent qu'ils pourraient persuader aux paysans mécontents de s'allier a lui ; mais ils ne purent réussir , deux évéques qui s'étaient trop avancés , se virent contraints de s'enfuir en Norvège. Mais. Gustave obtint leur extradition , et en dépit d'une protestation des autres prélats , qui voulaient qu'on les renvoyât devant un tribunal ecclésiastique , il les fit condamner par le sénat, affirmant qu'il ne pouvait y avoir de privilège pour des criminels. Ils furent exécutés en 1537, après avoir été l'objet de ces insultes honteuses auxquelles, dans de pareilles circonstances, la populace des grandes Tilles se livre avec fureur, et que l'esprit de parti ne manque jamais d'imputer à ceux qui gouvernent.
Dans la même année et par suite d'événements que nous allons bientôt faire connaître , l'évéque Brask, qui commençait à voir à quel roi on avait affaire , s'éloigna clandestinement du royaume , et en lui le parti de l'église catholique perdit son plus ferme appui.
Membre de l'aristocratie , il avait su conserver des sentiments modérés et patriotiques. Dans les premières années de la révolution, il avait entretenu avec Gustave une correspondance suivie, où celui-ci, qui n'était encore qu'administrateur du royaume , est appelé par lui, ■ mon cher. Gustave, » et où Gustave donne toujours à l'évéque le titre de « monseigneur. » Il se flatta doncq lelque temps de pouvoir diriger le jeune monarque qui lui avait montré tant de déférence; mais il lui fallut bientôt renoncer à cette illusion.
Cet évéque était un homme instruit ft connaissant bien les besoins de son
époque. On rapporte de lui qu'il avait envoyé en Allemagne et en Italie le docteur Pierre Bénédict, avec la mission de ramener en Suède des fabricants de verre et de papier , d'étudier l'exploitation des mioçs de cuivre et de fer , et d'apprendre à manipuler dans les pharmacies. En outre, fl lui avait enjoint d'acheter des livres, non pas seulement des bréviaires, mais plutôt des livres de jurisprudence et des poètes italiens, « car, dit-il, in urbe liomana on vend aussi des tractatus itatici rimes, comme par exemple fnamoramentum Karoli Magni, Jnamoramenium Renaldi vel Or* landt, etc. » Pour bien comprendre l'importance d'un tel homme pour le parti catholique, il faut se rappeler qu'en Allemagne, la lutte entre les réformateurs et les ultramontaim était en même temps une lutte entre la littérature renaissante et l'obscurantisme, et que plusieurs des plus fervents d'entre les réformateurs, Ulrik de Hutten à leur tête, n'envisageaient la lutte que de ce côté. Brask comprit qu'il ne pouvait plus être utile à la Suéde, et que d'ailleurs il n'y saurait y garder une position qui convint à son âge et à ses relations antérieures avec Gustave; car il ne pouvait plus se méprendre sur les intentions du prince : l'archevêque d'Upsal ayant dit au roi dans un festin : Notre Grâce boil à la santé de votre Grâce , Gustave lui avait répondu : « // n*y a pas de place pour deux grâces sous un même toit. »
Olaûs Pétri avait donné aux prêtres l'exemple de la renonciation au célibat. Bientôt, la messe en latin fut abolie à Stockholm par décision du conseil communal. Le roi lui-même parut à la foire d'Lpsal , et , monté sur son cheval , harangua le peuple , pour le convaincre de l'inutilité de l'office en latin et des couvents, auxquels tes paysans tenaient encore fortement. Il ut traduire la Bible en suédois , pour prouver qu'il n'abolissait rien qui prit s'appuyer sur elle, et d'un autre coté il intéressa toute la noblesse à la suppression des couvents , en prpcl»-
5UÈDE-
mant ee principe que les héritiers des fondateurs avaient le droit de se faire restituer les fondations. Fort de Passentiment de la noblesse , il supprima sans ménagement la juridiction des evéques , en s'approprient leurs privilèges et ceux du saint-siége.
Ces mesures violentes , Gustave les prend dans un moment où il se voit de toutes parts entouré de révoltes. Dans ja résistance qu'il oppose à celles-ci, il se montre véritablement un homme supérieur : toujours il commence par des négociations avec les révoltés , mais il ne finit jamais que par des châtiments. En lisant ses lettres , on ne sait s'il prie, s'il cherche à persuader , ou s'il commande ; mais il réussit toujours. Aucun retard , aucune difficulté ne le rebute , il écarte tout , il discute les moindres questions, et à la fin ceux mêmes qu'il a- vaincus sont persuadés de son avour pour la justice.
Mais cette guerre d'escarmouches contre les abus, contre les prêtres, contre les nobles, n'avançait pas beaucoup les affaires de Gustave. Sa force augmentait , il est vrai , chaque jour , mais il fallait en finir d'une manière éclatante avec toutes ces prétentions
?u'il combattait depuis si long-temps.
1 résolut de le faire dans une assemblée générale où il paraîtrait n'avoir consulté que les vœux du peuple. Il fit donc publier, qu'au commencement de l'année 1527, une grande assemblée se réunirait à \V esteras, pour délibérer sur l'état du royaume. L'assemblée fut nombreuse : on y vit quatre évéques, parmi lesquels se trouvait Brask , qui ne quitta le royaume qu'à la suite de ces événements, quatre chanoines qui représentaient deux autres évéques, quinze sénateurs, cent vinçt-neuf nobles, trente-deux bourgeois, quatorze montagnards et cent cinq paysans : les Dalécarliens seuls ne parurent pas. Au repas, par lequel on ouvrit la diète, les sénateurs furent placés au-dessus des évéques , et aussitôt ceux-ci Signèrent secrètement une protestation contre tout ce mie le roi entreprendrait au préjudice de l'église.
Le lendemain, la session fut ou-
verte par tm exposé de fétat des af»
faires , qui fut In par le chancelier; ce» lui-ci y rappelait tout ce que le roi avait fait pour le royaume, ajoutant que Guav ta ve, bien que jeune encore, ne connais* sait que trop jusqu'où pouvait aller l'inconstance populaire, et que s'il avait accepté le titre de roi, c'était uniquement dans l'intérêt de l'état ; quedeôuis il s'en était souvent repenti , ne sachant comment gouverner un peuple qui me»
naçait de se révolter toutes les fois qu'il voulait supprimer quelque abus ; que la conduite des Dalécarliens en particulier ne se pouvait plus long -temps souffrir, et que bien qu'ils eussent les premiers soutenu le roi , ils n'avaient cependant pas tout fait; que jamais le roi ne céderait à leur prétention d'imposer leur volonté au royaume, et de traiter les habitants des autres provinces comme des serft; qu'à était temps de mettre un terme à ces révoltes gui éclataient toutes les fois que le roi demandait de l'argent pour payer les dettes contractées envers Pétranger; que ce n'était pas avec des révoltes que l'on s'acquitterait envers Lubecfc ; que, du reste, on avait étrangement calomnié le rot au sujet de la religion, qu'il ne désirait que le bien de l'église; que si l'on voulait un gouvernement , il fallait aussi lui donner les moyens d'exister; que la manière de faire la guerre avait changé et exigeait plus d'argent; que toutes les recettes étaient considérablement diminuées; qu'elles ne s'élevaient plus qu'à 24,000 marcs , tandis que la dépense montait au-delà de 60,000 ; qu'il fallait porter remède à un tel état de choses , quel que fut du reste le gouvernement que la Suède voudrait se donner.
Après cette lecture, le roi demanda une réponse aux nobles et aux évéaues, et personne n'osant parler, Brask dit qu'il savait parfaitement devoir obéissance au roi , mais qu'il devait aussi obéissance au pape, et que. sans Pautorisation du souverain pontife, il ne pouvait consentir à aucun changement dans le dogme, ni à aucune dimi uition dans les revenus de l'église. Le rot >
L'UNIVERS
demanda aux seigneurs si cette réponse avait leur assentiment ; le grandmaréchal répondit qu'il ne savait rien de mieux. « Alors, s'écria Gustave, « cherchez un autre roi. Je ne m'é- « tonne plus des troubles qui s'élèvent « parmi les paysans, si tels sont les « sentiments dé la noblesse; je ne m'é- « tonne plus que le peuple vous impute « la pluie et les ternîtes. Vous v< u- « lez vous soumettre aux créatures du « pape? permis à vous de le faire. Vous « voudriez bien aussi que la hache fût « posée sur mon cou ; mais personne « de vous n'ose en lever le manche.
« Allez , le plus malheureux des dam- « nés de l'enfer ne voudrait pas être « votre roi. Songez à me décharger « du gouvernement, et à me rendre « ce que l'état me doit , car pour moi , « je suis disposé à quitter pour tou- « jours une ingrate patrie. » A ces mots il sortit de la salle en pleurant.
La consternation fut générale, et ce jour-là personne n'osa émettre un avis : il en fut de même le lendemain. Le peuple, qui se prononce toujours pour ceux qui agissent avec fermeté, revint bientôt à G ustave. « A près tout, disaient les paysans, le roi n'a jamais fait tort à personne. Que les nobles se hâtent de déclarer ce qu'ils veulent. » Les bourgeois allèrent plus loin encore, ils protestèrent de leur fidélité au roi , et le clergé se vit forcé de déclarer qu'il ne voulait pas être protégé d'une manière qui pût nuire aux intérêts du royaume. On voulut entendre encore une fois Olaûs et le docteur Galle sur les questions religieuses, mais, comme le peuple devenait plus pressant, les seigneurs se décidèrent le troisième jour à envoyer une députation près de Gustave pour le prier de garder le gouvernement.
Le roi, qui depuis son discours s'était tenu tranquillement renfermé dans le chAteau , n'accepta que le quatrième jour, après avoir refusé trois fois. Quant il parut en public , il fut accueilli avec le plus grand enthousiasme, et toutes lf s propositions du gouvernement furent acceptées par acclamation. Dès lors disparaît entière-
ment le pouvoir politique des évéques.
Brask , le plus distingue d'entre eux, quitta peu de temps après le royaume.
Par le recez de AVesteras les états s'obligèrent à repousser toute révolte, et à protéger le gouvernement établi contre ses ennemis , à l'extérieur comme à l'intérieur. Ils reconnurent au roi le droit de réunir à la couronne les château» forts des évéques, de fixer le traitement du cierge, et de prendre une résolution définitive en ce qui concernait les couvents. Ils décidèrent que la noblesse pourrait réclamer les biens tombés en main morte depuis l'an 1454; et qu'enfin les prédicateurs enseigneraient la parole de Dieu dans toute sa pureté.
Par quelques articles additionnels, il fut convenu que les évéques conserveraient le droit de présenter les curés au roi, à qui appartiendrait la nomination; que les prêtres, seraient soumis à la |ustice séculière, et que l'évangile serait lu et étudié dans toutes les écoles.
Ces différentes mesures furent h peine connues , qu'on les mit aussitôt en vigueur. Gustave , après s'être fait couronner solennellement, invita les Dalécarliens, encore révoltés, à une entrevue. Ceux-ci , croyant que le roi viendrait seul, comme autrefois, se rendirent sans crainte à l'endroit indiqué, et se virent aussitôt entourés d'une armée de 14,000 hommes, en sorte qu'il ne leur resta plus qu'à livrer leurs chefs.
Ainsi, le calme était rétabli; mais ce ne fut pas pour long-temps. Kous verrons pendant soixante-dix ans encore des révoltes continuelles, résultat inévitable de l'agitation produite par la réforme et par la nouvelle constitution de l'état. En effet, cette constitution ayant détruit l'influence de l'aristocratie nobiliaire et du clergé, les deux pouvoirs restants, .la démocratie et la royauté, se livrèrent un combat acharné, pendant lequel le parti des seigneurs eut le temps de reprendre de la force. De son côté , le cierge n'usa de ce qui lui restait d'influence que pour indisposer le peuple
SUEDF
des campagnes contre les innovations religieuses, et la bourgeoisie des grandes villes fut toujours mécontente de ne pas voir |x>usser plus loin les réformes commencées. Le roi aurai* bien voulu asseoir ta réforme sur une instruction
r>pulaire plus solide; mais les moyens e Jairer le peuple manquaient* au point que Gustave lui-même fut obligé de s'adresser à Luther afin de trouver un précepteur pour son fils.
Ture, fils de Jôns, lagman héréditaire de la AVestrogothie, et le seigneur le plus riche de cette province, avait une grande influence parmi les nobles. Quoique Gustave I eut comblé de bienfaits et de dignités, c'était lui qui , à la diète de AV esteras, avait avec le plus de force défendu les intérêts des évêques. La diète terminée, il rentra dans sa province, dont Gustave l'avait nommé gouverneur , et là il s'opposa à la publication des résolutions de Vf esteras. La perte d'un procès qu'il eut à soutenir pour des intérêts privés con're la famille du roi, était venue mettre le comble à son mécontentement.
Mais cette révolte prouve mieux que tout autre fait combien la puissance de Ja noblesse et du clergé avait été ruinée par les massacres de Stockholm et par le recez de Westerns. On ne voit plus , comme autrefois , ces corps privilégiés lever hardiment l'étendard ue la revolie, et tous les mécontents des classes inférieures s'empresser de s'y rallier; désormais, on se contente d'exciter sourdement le peuple , de semer partout de secrètes accusations contre le roi , en un mot , on est réduit à combattre dans l'ombre.
Au printemps de l'an 1529, Ture entra en correspondance avec les paysans révoltés (lu Smaland , qui venaient de tuer Favoyer du roi , et qui retenaient sa soeur prisonnière. Il les engigea à éciire aux habitants des autres provinces, envoya lui-m*me son fils en Norriand , et dans sa pr» pre province de Westrogot nie , et réussit enfin à soulever les paysans; mais lorsqu'il crut le moment arrivé de déclarer ses projets , et qu'il se mon-
tra dans rassemblée des Westrogoths pour proposer le choix d'un nouveau roi , annonçant que le pape allait délier les Suédois du serment prêté à Gustave, il s'aperçut combien il s'était trompé dans ses calculs. En effet, sa proposition fut unanimement rejetée , et, comme toute proposition hasardée qui ne réussit pas, elle fit échouer le plan tout entier.
Gustave, comme on devait s'y attendre, profita habilement de ces circonstances. Après avoir réclamé la médiation des provinces fidèles, il écrivit aux révoltés dans les termes les plus modérés, promettant amnistie pleine et entière, et toutes les garanties possibles , mais du reste déclarant que rien ne pouvait être changé au recez de Westeras. Ces mesures eurent le résultat désiré. Bientfît, Ture se vit obligé de se réfugier avec ses par tisans en Danemark , et son fils fut livré au roi. Quelques seigneurs, complices de Ture , croyant que leur connivence avec celui-ci n'était pas connue , se rendirent hardiment a Stockholm; mais Gustave les fit aussitôt arrêter et traduire devant la diète , où il se présenta lui-même, comme partie plaignante, et les fit condamner à mort.
Les révoltes qui se succédaient presque sans interruption, avaient jusqu'ici retardé le paiement de la dette contractée avec Lubeck. On recourut enfin à un moyen dont le Danemark avait déjà donné l'exemple, et auquel on a également recouru en France, , dans un moment où le salut de l'état exigeait et justifiait une pareille mesure. On enleva une cloche à chaque église, et la maison des Fugger d'Augsbourg, les Rothschild du XYT siècle, se chargea, moyennant ce dépôt, de fournir l'argent dd aux Lubeckois.
Mais les paysans de presque toutes les provinces se soulevèrent. » Le temps des paysans est venu, » dit alors Gustave, « le mien viendra plus tard ; » et contraint de dissimuler, il ne trouva d'autre moyen de les apaiser que de nommer les chefs de la révolte ses lieutenants.
L'UTflTEHS.
Pour conserver la paix intérieure , Gustave aurait consenti à de plus grands sacrifices, car le pays était alors sérieusement menacé. En effet, Christian , roi détrôné de Suède et du Danemark faisait à cette époque la dernière {tentative dont nous avons parié plus haut. Tous les émigrés suédois s'étaient réunis à lui, et selon l'habitude des émigrés de tous les temps et de tous les pays , ils ne lui avaient parlé que de la facilité avec laquelle on pourrait effectuer la conquête de la Suède ; mais ni leurs intrigues , ni leurs armes ne purent obtenir le moindre succès : Christian fut fait prisonnier, après s'être vengé sur Ture, qu'il fit mettre à mort, du mauvais succès de ses folles espérances ; et le résultat de cette imprudente entreprise fut une alliance intime entre Gustave et le roi Frédérik de Danemark.
La paix extérieure rétablie, le roi n'eut pas de peine à soumettre les Dalécarliens, qui commençaient à se lasser de ces troubles continuels. Ils se virent forcés de livrer leurs chefs et de faire l'abandon de leurs privilèges.
Quelques années plus tard une tentative des Lubeckois échoua également, et délivra pour toujours les cours Scandinaves des intrigues de ces marchands présomptueux, dont une démocratie turbulente minait intérieurement la puissance.
Ce n'est pas que depuis cette époque Gustave n'ait plus eu à combattre aucune révolte; mais celles qui suivirent, et surtout la plus dangereuse, celle desSmalandais, sous la conduite d'un paysan nommé Dake, eurent un caractère tout-à-fait différent; si les premières eurentqtielque ressemblance avec l'ancienne Vendée, les dernières pourraient être comparées à la chouannerie. Les révoltés se cachent dans les forêts , n'en sortent que pour massacrer les curés mariés, ou pour se livrer au brigandage , et sont repoussés par tous les gens de bien , quel que soit d'ailleurs le parti politique auquel ces derniers appartiennent.
A dater de 1543, ces derniers mou* vements disparaissent à leur tour, et nous pourrons désormais parler du
Souvernement intérieur et des mœurs e cette époque. Mais d'abord nous jetterons un regard sur les suites immédiates de la réforme relativement au clergé.
Les evêques protestants se trouvant délivrés de l'autorité du pape, et entourés de partisans zélés, auraient pu devenir puissants, si les princes ne s'étaient pas aussitôt emparés de l'autorité suprême en matières religieuses ; tentative singulière qui réussit dans presque tous les états protestants, et qui modifie singulièrement les idées que l'on s'est faites long-temps sur les principes de la réforme. De nos jours en effet, les historiens, sans cesse préoccupés d'intérêts politiques, ont tout à fait oublié que la question du XVIe siècle était avant tout une question religieuse, une question de conscience et de l'autre vie, et que la question politique ne fut que secondaire.
En parlant de l'Allemagne, nous aurons occasion de développer cette idée, nous nous bornerons ici à donner un extrait d'une lettre que Gustave écrivit en 1540 aux paysans uplandais, et qui pourra paraître étrange à ceux qui ne veulent voir dans la réforme que l'émancipation politique des masses :
« Vous prétendez , leur dit - il , « être plus savants que nous et que « d'autres personnes sages; vous ai- « mez mieux vous faire diriger par a des traîtres d'évêques et de papistes « que par la parole ou Dieu vivant et « par l'Évangile. Mais il n'en sera « point ainsi. Prenez soin de vos maici sons, de vos champs et de vos prés, « de vos femmes et ae vos enfants, de « votre gFOs et de votre menu bétail ; « mais ne songez nullement à nous « circonscrire dans notre gouverne- * ment et dans les affaires religieuses ; « car il est de notre devoir, de par « Dieu et la justice, et selon la raison « naturelle, de vous donner des ordres « et des règlements , comme il con- « vient à un roi chrétien. En sorte
SUkDB,
«que si tous ne voulez pas encourir « nôtre disgrâce et une punition sé- « vère, vous obéirez à nos ordres « royaux , tint dans les affaires mon* « daines que dans celles de la reli»
« gion. »
Voilà le pouvoir royal, tel qu'il est sorti de la destruction des institutions du moven âge; le voilà dans toutes ses prétentions! Et cependant le roi qui écrivit cette lettre était le premier de sa race, et la royauté n'était pas même encore héréditaire dans sa famille ! On nous pardonnera d'entrer encore dans quelques détails sur le nouveau droit publie qu'il établit en théorie, bien que dans ses actions H ait toujours montré la plus grande modération et la justice la plus scru-
Euleuse ; notre seul but est de bien lire connaître l'époque.
En 1540, les membres de la diète jurèrent, en posant les doigts surl'épée du roi , de conserver la couronne à ses fils. Ce ne fut qu'en 1544 que la couronne fut déclarée héréditaire dans sa famille : dès lors seulement on peut considérer son pouvoir comme nien assuré, car c'est à peu près à la même époque que les troubles furent définitivement réprimés.
On a vu que par le recez de Westerns le roi obtint le droit de réduire les biens ecclésiastiques, et que la noblesse voulut sa part du butin. Cet ordre usa au-delà de toute mesure des avantages mt'on lui avait accordés :
les biens furent comme mis au pillage. Toutefois le roi se fit part de lion ; puis il dota de nouveau les églises , et 11 le fit avec tant de largesse que les revenus des curés suédois sont encore aujourd'hui plus considérables que ceux des curés du reste de l'Europe, l'Angleterre exceptée.
Au reste, il procéda avec beaucoup de réserve et de modération. Les exécutions politiques ne furent malheureusement pas rares sous son règne ; mais pas une goutte de sang ne fut versée pour cause de dissidences religieuses. Rarement il déposa des curés.
Il se contentait ordinairement d'adjoindre des substituts à ceux qu'il
croyait indignes, soit h cause de leur attachement au papisme, soit à cause de leur ignorance.
D'après le conseil de Luther, il ordonna des inspections fréquentes du clergé, et ce n'est pas une des singularités les moins frappantes de cette époque que l'ordonnance par laquelle les prêtres ignorants furent punis d'une amende* Au reste, les exemples suivants prouveront combien cette ignorance était grossière : à la question Quid est Evangeliumf un prêtre répondit Est bap* Usmus: un autre avait dit que les chrétiens n'avaient pas à s'occuper de l'ancien Testament, l'original de ce livre ayant été perdu dans le déluge de Noé.
Les couvents disparurent peu à peu, on leur ôta leurs biens , et lorsqu'ils se plaignaient, on leur répondait de Tendre le couvent, comme on rend une forteresse faute de vivres.
Quant à la souveraineté territoriale, le roi la comprit dans le sens le plus large; un jurisconsulte néerlandais 9 Conrad Peutniger ou de Pyby, l'instruisit des théories qui avaient réussi dans d'autres contrées , et Gustave sut en faire un si bon usage, que les droits ré* galiens furent de son temps, en Suède, plus considérables qu'iis ne l'ont jamais été ailleurs. Ce Peutniger, simple aventurier, fut le seul homme qui réussit pendant quelque temps à exercer une certaine influence sur le roi. Il devint grand-chancelier et conseiller Intime* pour l'intérieur et pour la guerre. Il organisa une police générale, et tenta de centraliser l'administration ; mais ces formes espagnoles répugnaient tellement à l'esprit des Suédois et à l'activité révolutionnaire du roi , qu'au bout de trois ans il fit enfermer dans un château fort son chancelier, que l'on venait d'accuser de bigamie et de dilapidation des deniers publics.
Ce chancelier fut, nous le répétons, le seul ministre qui eut quelque influence; les autres ne faisaient, pour ainsi dire, qu'écrire sous la dictée du roi,
Î|ui , doué d'une activité extrême , vouait être en relation immédiate avec toutes les communautés du royaume,
L'UNIVERS
et haranguait sans cesse le peuple aux foires et aux autres réunions publiques. Une grande partie de son énorme correspondance est aussi adressée aux administrateurs de ses domaines, avec lesquels il entre dans les plus petits détails.
Son coût pour les constructions et les défrichements s'accrut avec l'âge, et finit par devenir une véritable manie. L'agriculture fut le premier objet de ses soins. Il lit tout ce qui était en lui pour la favoriser et multiplier le nombre de ceux qui s'y livraient; il donnait lui-même l'exemple dans l'administration des biens domaniaux, et ne refusait à personne les conseils et les exhortations. Entre les moyens qu'il employa pour donner une vie nouvelle a I agriculture et au défrichement du sol, il faut compter une répartition plus équitable de l'impôt foncier.
L'exploitation des mines fut aussi l'objet de sa sollicitude : à plusieurs reprises il fit venir d'Allemagne des mineurs pour rouvrir les mines d'argent abandonnées , et pour introduire un meilleur système dans la fonte du fer, un des principaux produits du sol suédois.
Il est inutile de dire que le commerce ne fut pas non plus négligé.
En effet, nous voyons que Gustave sut profiter de la crise qui, à cette époque, eut lieu dans le commerce du n<rd, par suite de l'affaiblissement de la ligue anséatique. Quoique obligé, au commencement de son règne, de ménager les Lubeckois, il entretint des relations avec les Hollandais, leurs rivaux, et en 1542, il conclut avec François Ier un traité d'alliance et de commerce, qui, en 1559 , fut renouvelé avec François II, et reçut même plus d'extension*
C'est de cette époque que date cette alliance intime entre la Suède et la France, qui a duré pendant plusieurs siècles. Elle fut provoquée par la lutte que François Ier eut à soutenir contre Charles-Quint, qui à lui seul, comme on l'a dit récemment , représentait tonte une coalition , et londée par Kichers ,
le même ambassadeur qui venait d'en-
Î;ager la porte ottomane à embrasser es intérêts de la France contre la maison d'Autriche. Gustave accéda avec d'autant plus de facilité à cette union, que son adversaire Christian était le beau-frère et le protégé de Charles-Quint.
Par ce traité, Gustave s'alliait en même temps avec le roi d'Ecosse , qui lui permettait d'engager des Écossais à son service. Auxjtermes de ces traités, protection était assurée aux commerçants des deux nations, et le sel de Suède était exempt de tout impôt à son importation en France.
Le traité tait en 1526 avec les Néerlandais, fut renouvelé en 1551 , et, dans la même année, un acte conçu dans les mêmes termes fut signé avec l'Angleterre. En 1526 et en 1537 eurent lieu de pareilles transactions avec la Russie , qui permit aux négociants suédois de commercer librement dans toute l'étendue de l'empire, et de rebâtir la factorerie suédoise de Nowgorod. La paix avec le Danemark fut également assurée par des traités.
Mais Gustave ne se contentait pas de protéger le commerce par ses relations diplomatiques, il prenait soin de l'étendre, et de lui ouvrir de nouveaux débouchés; il publia même une instruction pour faire connaître quel genre de denrées serait le plus favorablement exporté dans tel ou tel pays.
Il engagea les négociants suédois à envoyer des navires dans l'Atlantique, et il clonna lui-même l'exemple, en expédiant pour son compte plusieurs cargaisons à Lisbonne et en Hollande.
Les artisans eurent également part à ses soins , et s'il les renferma dans les villes , s'il rendit souvent des ordonnances contraires à nos idées sur la liberté du commerce et des arts, on ne doit pas oublier à quelle époque il vivait, et l'on doit même avouer qu'elles se distinguaient de toutes celles que l'on rendajt alors dans les autres états de l'Europe par une grande connaissance des détails et des localités, ce qui épargnait bien souvent à Gustave les fautes auxquelles la cen-
SUÉDE.
tfatisation <ta pouvoir peut donner lieu. .
Une mesure dont ne paraissent guère s'être occupés les princes ses contemporains, attira toute son' attention:
je veux parier des travaux qu'il Gt exécuter pour établir par toute la Suède des routes et des canaux. Ces routes, exé. utées d'ailleurs par les communes, et à leurs frais, devaient en même temps faciliter les communications stratégiques , et être protégées par des places d'armes qui serviraient de points de ralliement pour le ban et la levée en masse. Gustave avait organisé cette levée en masse, mais fut assez heureux pour n'avoir jamais besoin d y recourir. Ce qui y suppléait, c'était une force régulière qui, à la lin de son règne, montait à 12,934 hommes de pied et 1,379 cavaliers, sans compter la .garde allemande qui était de 800 hommes, dont les deux tiers à pied. La solde mensuelle d'un capitaine était à peu près de douze francs, celle d'un lieutenant de dix, et celle d'un soldat de huit; mais on voit que, malgré les défenses du roi, au moyen des congés accordés aux soldats, les capitaines parvenaient à élever leur paie , comme cela ^e fait encore aujourd'hui en Russie.
La marine militaire fut également créée par lui , car jusqu'alors on s'était contenté, en cas de guerre, d'engager des navires marchands pour le service de l'état. Gustave fit venir de Venise des ingénieurs qu'il paya assez libéralement , et qui introduisirent en Suède Fart de construire de grands navires.
Gustave se maria trois fois : sa première femme fut Catherine, fille du duc de Saxe-Lauenboure; elle lui donna un fils , Erik , qui lui succéda. Cette union , qui ne dura que deux ans, fut peu heureuse. 11 en forma une seconde en 1536, avec Marguerite, tille d'un seigneur suédcis : cette princesse entra dans toutes ses vues d'économie, et sut avec une adresse singulière ménager son caractère brusque et impatient. Elle mourut en 1551 , après lui avoir donné cinq fils et autant de filles. Bien qu'il se soit
remarié un an après, c'est surtout depuis la mort de sa chère Marguerite qu'on remarque en lui cette humeur sombre et irascible à laquelle succombent si souvent, dans leurs derniers jours , lès hommes politiques dont la jeunesse a été absorbée par des luttes continuelles.
Le fils qu'il aima le plus fut Jean, le premier-né de Marguerite, auquel il donna en fief la Finlande, province exposée aux incursions des Russes, qui semblaient alors vouloir s'approcher de la mer. Le roi , quoique déjà vieux , devait voir naître de son vivant , entre Erik et Jean , cette inimitié qui plus tard eut des suites si funestes pour la Suède. Erik, le fils atné de Gustave, attrista les derniers jours de son père. Il ne songeait qu'à jouir du pouvoir que Gustave avait acquis avec tant de peine, et dont il ne comprit jamais ni les conditions, ni les bornes. Brusque, violent , débauché , presque insolent avec son père, il jeta le déshonneur sur sa famille (*). Ayant un jour surpris dans la chambre dé sa propre soeur, Cécile, la plu» belle des femmes y le comte Jean de Frise, il fit connaître par ses emportements la honte de sa sœur, et lorsqu'il vit toute sa famille profondément affligée de la publicité donnée à ce triste événement, il crut remédier à tout, en faisant frapper une médaille qui représentait d'un côté sa sœur Cécile, et de l'autre l'image de la chaste Suzanne.
Quelques Français, favoris d'Erik, surtout Denis Burrey, son précepteur, et Charles de Mornay , baron de Varennes, lui donnèrent ('idée de rechercher la main d'Elisabeth d'Angleterre. Presque toute la Suède partagea cette espérance aussi vivement qu'Erik lui-même, excepté toutefois le vieux roi, qui ne vit autre chose dans
(*) Gustave sut combattre quelquefois les goûts extravagants d'Erik. Celui lui demandant un jour des costumes [.our une représentation théâtrale : Mon /ils, Un réponditil , un prince ne doit aimt-r d'autre spectacle qu'une revue de cavalerie.
L'UMVERS.
tout cdo que le désir qu'avaient les favoris du prince de se faire envoyer en Angleterre avec une ambassade pompeuse. Néanmoins le prince Jean ayant uni ses instances à celles d'Erik , le roi dépensa plus d'un million pour ces ambassades, que l'adroite reine d'Angleterre ne renvoya jamais avec uii refus formel. Seulement, lorsque Erik annonça l'intention de se rendre lui* même en Angleterre, elle écrivit à Gustave une lettre en latin pour la prier de conseiller à .son Gis de ne pas faire le voyage. Erik persista et prétendit savoir assez le latin pour pouvoir assurer que Ton avait mal traduit la lettre à son père. Le roi lui répondit : « Tu ferais bien mieux de son* « ger, en honnête prince, au bonheur « de la Suède , aux devoirs que le peu- « pie suédois t'a imposés par la haute « position qu'il t'a conliée. » Mais peu de jours après Gustave tomba malade, et sentant approcher sa On, il convoqua les états du royaume, leur lit ses adieux (*), et remit les rênes du gouvernement a Erik! qui se fit aussitôt allouer par les. états les fonds nécessaires pour son voyage, et se pressa tellement de partir, qu'une rechute de son père ne put même l'arrêter.
Gustave, pendant les six semaines que dura sa dernière maladie, s'occupa surtout d'idées religieuses. Il fit élargir des prisonniers, pardonna à ses ennemis, et demanda pardon à ceux au'il avait offensés. 11 exhorta ses fils a l'union et à ne jamais s'écarter des devoirs que la religion prescrit. « Un homme est un homme , » s'écria-t-ii en les apercevant, « la comédie finie, nous sommes tous égaux. »
Vers la mi-septembre il perdit la parole ; mais on le vit souvent lever les mains , comme pour prier. Le 29, lorsque le dernier moment approchait, son confesseur lui adressa des exhortations; mais un des assistants lui fai-
(*) Tous nos lecteurs connaissent le beau tableau eu M. Herseut a représenté Gustave faisant ses adieu* au* états, appuyé sur ses dtu* OU»
sent remarquer que le ml paraissait ne plus entendre , le prêtre se pencha près de l'oreille de Gustave, en disant : « Si vous croyez en Jésus* Christ , et si vous entendez ma voix .
donnez-nous-en un signe 1 « Le roi répondit d'une voix très-ferme : « Oui»» et il expira un moment après.
Nous croyons avoir fait assez connaître ce grand caractère pour pou* voir nous dispenser de toute réflexion.
Il suffit de jeter un regard sur les résultats de son règne, pour justifier sa conduite. L'homme qui , après un siècle de troubles , sait rétablir Tordre et ramener le bien-être dans ses états, ne doit pas être jugé comme un homme ordinaire4 vivant dans des temps de calme. Si le bel édifice qu'il avait élevé tomba en ruine presque aussitôt après sa mort, c'est qu il fallait, pour continuer l'ouvrage de Gustave, une main aussi ferme et aussi habile que la sienne : malheureusement son successeur n'hérita que de son trône,