ERIK
Gustave, pendant son long règne»
avait cherche à consolider le pouvoir royal dans sa famille. Deux moyens pouvaient conduire à ce but : le premier consistait à donner toute l'autorité dont il disposait à l'aîné de ses fils, qui alors aurait été assez puissant pour résister à l'ennemi tant à l'extérieur qu'à l'intérieur» pourvu toutefois qu'il régnât avec sagesse; mais en voyant le caractère soupçonneux et violent d'Erik, le vieux roi craignit (et la suite ne justifia que trop ses appréhensions) que la royauté, construite par lui avec tant de peine, ne s'écroulât rapidement entre les mains d'un jeune insensé. Il recourut donc au second moyen, qui consistait à donner à ses fils puînés une puissance supérieure à celiedes autres seigneurs, tout en laissant la couronne à l'aîné.
De cette manière il pouvait espérer que, si la conduite d'Erik provoquait des troubles, les frères du monarque ne songeraient pas à s'unir à la noblesse dqut appeler un hh étranger
SUEDE
et
rafle trône de Suède, et que la lutte, s'il y en avait une , aurait lieu entre les Biffèrent* membres d'une famille indigène. Cette résolution, qui exposa pendant long-temps la Suéde à des
Suereltes intestines, contribua cepenant à assurer l'indépendance nationale. Il en fut de même en Angleterre, où l'histoire nous offre une lutte continuelle entre les princes de la maison royale; il en fut de même en France, où nous trouvons toujours un duc du sang royal à la tête de chaque révolte, et pourtant ces deux pays sont aujourd'hui les plus libres oe l'Europe, tandis que le pays où l'on s'est le plus souvent adressé aux princes étrangers, libelle Italie, semble avoir pour longtemps perdu sa nationalité.
Erik avait vingt-sept ans à la mort de son père. Une éducation soignée avait développé ses qualités naturelles.
Doué d'un extérieur agréable, très* habile daus les exercices du corps, il avait hérité de l'activité infatigable de son père; il pariait avec facilité plusieurs langues; il était peintre, poète, musicien, et malheureusement aussi astrologue : cette folie du siècle, unie* à un caractère soupçonneux, devait bientôt amener de grands malheurs.
On a prétendu que la démence était héréditaire; dans la famille des Wasa, et il est vrai gue beaucoup des princes et des princesses de cette maison ont été plus ou moins atteints d'une extrême faiblesse d'esprit. JNous venons de parler de la princesse Cécile qui, mariée d'abord au margrave de Bade, mourut à l'ége de quatrevingt-sept ans, après une vie fort aventureuse* Jean, le second ûls de Gustave , mis en possession de la Fin- "ande, du vivant de son père, était possédé de cette même défiance malaiive qui tourmentait son frère aîné; 5t s'il commit moins d'extravagances, c'est qu'il ne prit le gouvernement qu'à un âge plus mûr, alors que ses passions avaient été calmées par une ' longue captivité. Des deux autres Gis de Gustave, l'un, Magnus, duc de Wfftfteataeaf mourut en déuitaee*
le plus jeune, Charles, duc de Sudermanie, qui n'avait que dix ans à la mort de son père, semble avoir été celui de tous ses frères que la nature avait le plus heureusement doué.
Nous avons dit plus haut que Jean, dans les derniers jours de Gustave, s'était uni à Erik pour lui procurer les moyens de passer, en Angleterre, que le vieux roi avait enfin consenti à ce voyage, et qu'Erik était parti le jour même où son père était atteint de la maladie qui l'enleva. Cependant il ne s'éloignait qu'à petites journées, et à la nouvelle de la mort Je Gustave, il rebroussa chemin, et revint à Stockholm, prévenant ainsi les intentions" que Jean pouvait avoir eues en l'éloignant.
Gustave, par son testament, n'avait rien statué sur la destination des trésors qu'il avait amassés; en conséquence Jean prétendait qu'ils étaient la propriété de la famille , et non pal celle de l'état. Les droits des princes royaux dans leurs du liés fournirent un- autre sujet de contestations; mais Erik , qui s était prompte ment assuré de l'assentiment des nobles, parvint d'abord par son ascendant à maintenir la bonne harmonie entre ses frères; et le 29 juin 1561 , il se Gt couronner à Upsal avec un faste jusqu'alors inconnu en Suède.
On a vu que la noblesse dans ce royaume s'était composée peu à peu des grands propriétaires, et qu'elle existait plutôt de fait que de droit : une conséquence naturelle de cet état de choses , c'est qu'il n'y avait pas de titres; ce qui convenait fort peu aux goûts fastueux d'Erik, qui désirait se voir entouré d'une cour somp* tueuse, et qui s'était laissé éblouii par une maxime dont la logique banale séduit ordinairement les esprits peu solides : « que dans une monarchie • héréditaire il faut des dignités héré» « ditaires. » C'était entraver gratuite* ment l'action de la royauté par. lea vieilles formes féodales; mais Erik voulait illustrer son couronnement par quelque chose d'insolite , et contrefaire l'éclat chevaleresque que U*ar-
L'UNIVERS
lesVIIÎ, touis XII et François I" avaient su donner à la cour du Louvre, sur laquelle se modelait alors T Europe entière. Erik institua donctrois comtés dans les familles de Sture, Brahe et Raos; il créa aussi neuf baronnies, et donna lui-même, lors de son couronnement, l'accolade aux nouveaux seigneurs, qu'il dota de vastes districts appartenant à la couronne, et auxquels il attacha une juridiction et des privilèges seigneuriaux ; puis il fit vingt chevaliers ,^ auxquels il d.t, en leur conférant la chevalerie : « D'abord tu fus païen , puis chrétien ; aujourd'hui, tu deviens chevalier. »
Peu de temps après, il institua à Stockholm une cour suprême qui jusqu'alors manquait au royaume , et qui devait bientôt devenir une commission politique ; en même temps il entreprit plusieurs travaux d'utilité publique, et ouvrit le pays aux colonistes français , qui trouvèrent un appui dans son précepteur, Denis Burrey.
Cependant, son mariage avec Elisabeth l'occupait toujours, bien que la reine l'eiU, pour ainsi dire, formellement refusé. Quand on lit tout ce qu'il fit pour arriver à l'accomplissement de ce mariage, on ne peut s'empêcher de reconnaître que son esprit était déjà troublé. Un mois après son couronnement, il annonça à son ambassadeur en Angleterre , qu'il allait incessamment se rendre en personne à Londres , et qu'une partie de sa cour , ainsi que les tailleurs et les brodeurs, s'étaient déjà mis en route.
Dix-huit chevaux, couverts de riches harnais d'or et d'argent, arrivèrent bientôt après sur les bords de la Tamise, pour être offerts à la reine, et la cour de Londres fut dans le plus grand embarras , en apprenant qu'Erik avait mis lui-même à la voile.
Une tempête l'ayant ramené en Suède, il voulut diriger sa route par le Danemark , l'Allemagne et les Pays-Bas, et fit demander passage à travers ces pays. En même temps, il écrivit à son ambassadeur de gagner à prix d'argent le conseil de la reine , et
de faire assassiner son favori, le duc de Leicester.
Dans la même année, il envoya un ambassadeur en Ecosse, pour s'assurer si la reine Marie était véritablement aussi be.le qu'on le disait, puis encore un autre pour demander sa main. Quelques mois après, on le voit rechercher la princesse Renée de Lorraine, hérûière de Christian II de Danemark , et alors que la négociation est très-avancée, signer avec la princesse de Hesse un contrat de mariage , qu'il casse aussitôt ; puis enfin , après avoir diiapidé dans ces ambassades les trésors de son père, il se marie avec la tille d'un caporal de sa garde!
Pendant le temps qu'Erik s'abandonnait à ces extravagances , la guerre avait éclaté de l'autre côté de la 'Baltique. Erik , avant la mort de Gustave, avait promis à son frère Jean de lui procurer la Livonie, où les chevaliers Porte- glaives et Teiitoniques ne se soutenaient plus qu'avec peine contre les Russes et les Polonais ; mais lorsque Jean lui annonça qu'il allait prend re possession de Kevel ,jdout les bourgeois s'étaient prononcés en sa faveur , Erik le prévint , et s'empara de la ville ainsi que de toute l'Esthonie. Puis il s'allia à la Russie contre la Pologne, à laquelle le dernier grandmaître de l'ordre des Porte- glaives venait de prêter hommage. Jean; au contraire, qui redoutait lés excursions des Russes en Finlande, s'unit à la Pologne, et épousa la princesse Catherine Jagellonica.
Possesseur d'une partie des trésors de son père, et comptant sur l'assistance de la Pologne , Jean refusa pour ainsi dire de reconnaître la souveraineté d'Erik , et la querelle alla si loin qu'il fit arrêter les ambassadeurs de son frère. Celui-ci , à son tour , le fit condamner à mort par les états. Cependant , aucun secours n'arriva de la Pologne, et le 12 aortt 1563 , Jean, après avoir résisté quelques mois dans le château d'Aho, se rendit prisonnier avec sa femme. Erik le fit conduire à Stockholm, et renfermer au château
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de GripsboIm? où l'on conserve encore sance qu'elle ait jamais atteint. Sur dans son ancien état la chambre que Jean et son épouse occupèrent pendant leur longue captivité. Elle est audessous de celle qui, plus tard, servit de prison à Erik.
Quoique bien résolu de ne jamais rendre la liberté à son frère, Erik
n'osa cependant pas le faire exécuter; il ne négligea même rien pour rendre sa captivité moins dure , et fit punir sévèrement un geôlier qui s'était rendu coupable de négligence dans le service du royal prisonnier. Mais ce qui devait surtout rendre la position de Jean plus tolérable, c'est qu'il con± serva sa femme près de lui. A l'arrivée de cette princesse à Stockholm , on lui avait oftert pour résidence un château royal, mais pour toute réponse elle montra son anneau nuptial, qui portait l'inscription latine : *Mors sola, la mort seule! »
Erik, par l'arrestation de Jean, s'était aliéné une grande partie de la noblesse. Bientôt sa défiance augmentant avec le nombre de ses ennemis , une police secrète fut organisée dans tout le royaume , et le crime de lèse-majesté, qui emportait la confiscation des biens , dont la moitié était promise au dénonciateur , fut imputé a une foule de personnes. Les condamnations à mort devinrent de plus en plus fréquentes. En 1562, il n'y en eut qu'une seule , mais en 1563 , il y en eut cinquante , et en 1567, le nombre de toutes celles qui avaient été ordonnées montait h deux cent trente-deux. Elles portèrent pour la plupart sur des gens de basse condition , et avaient pour prétexte des crimes ridicules. Le tour de la noblesse vint aussi, mais plus tard.
Il est facile de concevoir qu'Erik ne dut pas rester long-temps en bonne intelligence avec ses voisins, et en effet, dés 1563 , la guerre avec le Danemark éclata. Elle commença par une bataille navale, favorable aux Sué-
terre la guerre fut moins heureuse, car Erik s'en mêla, donnant aux généraux de mauvaises instructions qu'ils durent suivre à la lettre. La défiance venait chez lui d'une grande lâcheté. Les Danois ayant débuté par prendre Elfjsborg, Erik assiégea Halmstad; mais à rapproche d'un corps danois, il s'enfuit en telle hâte qu il entraîna toute son armée, avant même d'avoir vu l'ennemi , qui, l'ayant atteint dans sa retraite, le défit entièrement. Erik , non moins fanfaron que lâche , fit proclamer que cette action , grâce au courage du régfment royal , avait fini par une victoire. Toutefois, l'on trouva que cette proclamation allait au-delà des instructions que le roi avait transmises à ses généraux, et par lesquelles il leur recommandait de donner toujours des nouvelles « qui approchassent au moins de la vraisemblance; » il leur avait aussi recommandé de se procurer des personnes qui sussent faire usage du poison, mais, toutefois, de ne s'en servir qu'avec réserve.
Une incursion en Norvège eut plus de succès. Un jeune Français, Claude Callart, qui la conduisit, prit possession de Drontheim et de toute la province; mais une fois en possession de la ville, le jeune générai se laissa aller à la plus grande incurie , congédia son armée, enleva des femmes, se livra aux plaisirs de la table, et mécontenta tellement les habitants , que le premier corps danois qui arriva n'eut aucune pane à le faire prison* nier.
Dans les années suivantes , Erik , pour se venger , fit à plusieurs reprises ravager diverses contrées de la Norvège. En 1563, il dévasta le Blekingen d'une manière terrible, et la charge de maître incendiaire fut établie dans tous les corps de l'armée.
Son intention était de transporter dans le Nord tous les habitants des
dois, qui, pendant cette guerre de sept provinces frontières. Des deux côtés ans, virent leur marine militaire se- la guerre fut faite avec la plus grande
lever, sous Jacques Bagçe et Clas Horn, au plus haut degré de puis-
5* Livraison. (Suède.)
cruauté; dans quelques provinces de la Suède, on appela les femmes aux
et
L'UNIVERS
armes, et» çôur Comble 4e malheur, la peste survint et décima ce qui restait de la population.
Erik avait lu dans les étoiles qu'il serait privé de la couronne par un homme à cheveux blonds. Le duc Jean avait les cheveux de cette couleur , et ce fut Fun des motifs pour lesquels son frère le persécuta avec tant d'à* charnement. Mais lorsque Jean eut été emprisonné, Erik dut naturellement voir avec non moins de défiance tous les autres personnages marquants, auxquels la prédiction fatale pouvait être appliquée , ou plutôt , après avoir emprisonné son frère, il devait se défier de quiconque pourrait prendre sa j>lace comme chef ae parti. Nils Sture, fils du vieux comte Svante, qui avait servi Gustave avec tant de fidélité et d'abnégation, fut assez malheureux pour porter cette chevelure réprouvée, que au reste la nature donne à presque tous les enfants du Nord. Le roi crut avoir découvert le traître que les étoiles lui avaient révélé ; il le fit arrêter et condamner à mort, pour n'avoir pas exécuté les ordres du roi , ordres que du reste l'accusation n'indignait pas. Toutefois, Erik n'osa pas faire exécuter Nils, l'un des plus braves officiers, et, en même temps, l'un des plus puissants gentilshommes dé la Suéde. 11 se contenta de le faire promener dans les rues de Stockholm, précédé cf un héraut qui criait : «Voici un traître! » Et comme les soldats menaçaient de se révolter, il s'empressa de le gracier, et l'envoya comme ambassadeur en Lorraine; mais il comprit bien que la maison des Sture et toute la noblesse ne lui pardonneraient jamais cet affront.
L'année 1567, qui suivit cet événement, a été appelée par Erik lui-même Infeucissimu* annœ Erici régi* , dans des mémoires sur cette année, qui ont eu eux-mêmes bien des aventures. Le fils d'Erik, Gustave, les laissa en gage pour une somme d'argent, à un de ses hôtes de Wilna. Plus tard, la somme ayant été payée, le livre revint en Suède; mais bientôt le roi Jean Casimir l'emporta en France, où, en 1673,
un Suédois le saovades mains de Vwel des plus cruels ennemis de la littérature, (fun épicier de Paris, auquel le nam du roi Pavait vendu , et qui allait débiter le royal manuscrit , feuille par feuille, en y enveloppant sa marchandise. Ces mémoires nous apprennent que le roi croyait à une conspiration
Î générale de la noblesse, pour chasser a maison de TVasa, et if agissait en conséquence de cette pensée. Ordonavi (sic) exploratores dômes fwos Holmiœy écrit-il à la date du 22 juillet. Dès lors les exécutions se multiplièrent, et un coup d'état contre toute la noblesse fut préparé. Tout prouve cependant que cette conspiration n'existait pas : elle n'aurait eu aucun but, et les seigneurs manquaient de tous les moyens qui auraient pu les faire réussir; seulement il est possible et même très-naturel que de simples particuliers aient pensé que ce serait un bonheur pour la Suède d'être débarrassé de ce roi à demi fou, qui voyait partout des crimes et des trahisons.
« Parce que ceux qu'on a exécutés étaient en très-grand nombre , on les a crus tous innocents , disait Gustave- Adolphe, en parlant de ces événements ; » et il a eu sans doute raison. Cependant, le duc Charles venait d'entrer dans sa majorité, et, sous prétexte de régler son état, une diète fut convoquée pour le premier mai. Le roi y fit inviter particulièrement les chefs de la noblesse; et aussitôt qu'il vit les principaux d'entre eux réunis autour de lui, il les fit arrêter et condamner sur des témoignages insignifiants.
On ne produisit que deux documents :
l'un était une lettre que Abraham Steubok, frère de la reine douairière, s'était laissé arracher en prison par la torture ; l'autre existe encore, et consiste uniquement en un billet qu'Erik Sture et quelries autres jeunes gens avaient adressé une dame qu'ils appelaient « mon cher porte-étendard, » parce qu'elle avait en effet porté un drapeau à une fête.
Ce billet où ils plaisantaient cette dame sur ses exploits et ses victoires, l'accusation prétendit qu'il était adressé à Nils Sture. On conçoit que ces lettres,
SUÈDE
lues ptfr lé roi hrt-méme à rassemblée d'Upsai, ne portèrent pas ta conviction dans tons les esprits; il quitta donc à la bâte rassemblée, pressé également par le désir de se débarrasser des prétendus conspirateurs, et par la peur de soulever toute la noblesse contre lui.
Le retour de îlite Sture vint encore augmenter ces craintes. Erik lui or* donna de se constituer prisonnier, et écrivit en même temps au vieux comte Svante Sture, pour le rassurer. Deux jours plus tard il alla même lui demander pardon , et montra une agitation extraordinaire. Le curé de Calmar tenta de l'apaiser ; mais , vers le soir, quelqu'un lui ayant dit que le duc Jean s était échappé de prison , il se jeta, armé d'un poignard, dans la prison de Nils Sture, qu'il blessa au bras , et qui fat achevé par les trabans royaux.
Mais à peine le crime est-il consommé, qu Erik se fait ouvrir lia prison du vieux Sture, se jette à ses pieds , en s'écriant : « Pour l'amour de Dieu T pardonnez-moi le mal que je viens de vous foire. » « Je vous pardonne tout , répondit le comte ; mai9 si la vie de mon fils est en danger, vous allez m'en répondre devant Dieu ! » « Je le vois bien , dit le roi , vous ne me pardonnerez jamais; ainsi il faut que je fasse de vous ce que je viens de faire de lui. » Puis il s'enfuit dans le» forêts , après avoir donné Tordre, qui fut aussitôt exécuté, de tuer tous les prisonniers.
Erik resta caché pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'enfin Denis Burrée et George Peterson, les terribles instruments de ses volontés, eussent persuadé aux États de condamner les accusés ; ils s'empressèrent alors de rejoindre le roi, qui errait toujours dans les forêts, accompagné seulement de quelques hommes de sa garde.
Denis le rencontra le premier, et fut aussitôt tué sur les ordres du roi, qui parvint à s'échapper dés mains de ses compagnons-, et erra seul pendant plusieurs jours. Enfin , quand on le retrouva sous des habits de paysan, il s'écria qu'il n'était pas le roi , que,
comme Néron, Il avait tué son précepteur, et que Nite Sture était admk fristratetir du royaume. Catherine , sa maîtresse, et plus tard sa femme , parvint à le calmer , et au bout de quelques jours il rentra à Stockholm, en adressant des prières au ciel.
De retour à Stockholm t Erik se confessa à plusieurs reprises, fit àV elarer innocents les prisonniers exécutés, prit soin de leurs familles, et fit traduire en justice George Peterson. Cet état dura plusieurs mois, et lé roi dans son journal l'appelle, « son temps de faiblesse. » Il s'imaginait être prisonnier. Cependant la terreur était si grande par toute la> Suède, qu'aucun homme, qu'aucun ordre de rétat n'osa tenter une révolution. D'un autre côté , ce calme apparent rendit le repos à Erik, qui peu à peu oublia ses craintes, et reprit ses habitudes et ses penchants.
. Cependant Charles , son frère * et lé duc Magnus de" Saxe, son beau-frère, parvinrent à lui persuader de rendre Jean à la liberté. La première fois qu'il le vit , il tomba à ses pieds, en lé saluant comme roi. « Je suis allé à « Ventholm, écrit-il dans son jour- * nal, à la date du 8 octobre, et je « me suis entretenu avec mon frère y « le priant guam humiiïime âé mer « dire si vraiment il était roi , quod « TfuÙo modo nisi obscuris ambagî- « bus potui inteltigere. Cependant « lui et la princesse sa femme m'ont « pardonné de bon cœur en m'em- « brassant. » îl se croyait toujours!
prisonnier; toutefois, en élargissant son frère, il lui fit signer la promesse de reconnaître comme successeur légitime le fils que pourrait toi donner sa maîtresse Catherine x avec laquelle il songea sérieusement a se marier , et qui lui donna en effet un fils , le 28 février 1668.
Pendant ce temps les Suédois étaient continuellement battus en Livonié, et ils auraient perdu cette province s!
les habitants ne leur eussent été favorables , et si , d'un autre côté , léu# alliance avec les Russes ne les eût pfo*
' La supériorité maritime de la Suède - étant bien établie , les Danois résolurent de profiter des troubles de la Suède pour faire une invasion par terre. Ils réunirent donc de grandes forces , et s'avancèrent en Suéde au commencement de 1568. Les généraux suédois, qui n'avaient pu' les empêcher de franchir les montagnes, y rassemblèrent de leur côté des corps considérables nour leur couper la retraite; mais Erik se mit lui-même en campagne , rappela des corps c|ui gardaient les défilés, et permit ainsi aux Danois de se retirer, presque sans perte. Cependant il les poursuivit quelque temps; mais bientôt il se retira à Stockholm , parce que le dégel rendait la poursuite impossible.
George Péterson, dont l'exécution avait été malheureusement différée,' fut gracié au retour du roi , et reprit son ancienne influence. Bientôt tout ce que le roi avait fait pendant sa faiblesse fut déclaré nul et non avenu.
Le 4 juillet, il célébra, avec un luxe extraordinaire, son mariage avec Catherine, et la fit couronner peu de jours après; mais tout le monde pressentit qu'un tel règne ne pouvait durer Ions-temps. Le chancelier laissa glisser de sa main la couronne , en la présentant au roi , et on eut quelque peiné à trouver des seigneurs qui consentissent à recevoir 1 accolade à cette occasion.
Les deux frères du roi, Jean et Charles ( il y avait déjà plusieurs an-% nées que Magnus était mort), avaient été invités à la cérémonie des noces.
Ils envoyèrent complimenter la nouvelle reine, mais ne parurent pas.
Bientôt ils comprirent que le renversement d'Erik était nécessaire pour leur sûreté personnelle autant que pour le bien du pays et les intérêts dé leur famille. Jean, outre sa longue captivité, avait encore un autre motif de haine contre son frère : sa femme Catherine Jagellonica avait été recherchée avant son mariage par le grandduc Ivan Vassilievitch qu'elle avait repoussé avec dédain. L'autocrate russe ne désespéra pas pour cela de l'ob-
tenir : à plusieurs reprises il demanda à son allié Erik, qui la tenait prisonnière, de la lui livrer; l'infâme Erik y avait enfin consenti , et désormais les Russes le pressaient de remplir sa promesse.
Les ducs s'étaient préparés de longue main au renversement d'Erik. En 1567, ils s'étaient rencontrés dans une forêt du Wermeland, quelques jours après le mariage du roi. On crut pendant quelque temps qu'ils avaient quitté le royaume ; mais on ne tarda pas à apprendre qu'ils s'étaient emparés de Wadstena, qu'une fouie de jeunes gens se réunissaient autour d'eux, portant à leur chapeau une branche de chêne, et qu'ils marchaient sur la capitale.
Erik, à cette nouvelle, voulut se faire ouvrir les veines, et étrangla le médecin qui refusait de lui indiquer un moyen facile de se donner la mort ; puis il essaya de négocier avec ses frères , proposa un duel entre lui et Charles ; et lorsqu'on eut tout refusé, il se mit à la tête des gardes qui lui étaient restés fidèles, et combattit dans cette dernière lutte avec le courage dû désespoir. Mais malgré quelques succès partiels, il se vit, des le 1,7 septembre, réduit à Stockholm.
Erik , regardant avec tristesse les drapeaux ennemis qui environnaient la ville, George Péterson lui dit : « Si vous aviez daigné, mon gracieux seigneur, suivre mon conseil à l'égard du duc Jean, et lui mettre la tête devant les pieds , il en serait autrement aujourd'hui. » Quelques heures après , les gens d'Erik garrottèrent ce digne conseiller et le livrèrent à Jean qui le fit expirer dans des tortures, sans pouvoir en tirer une plainte.
Le 29 septembre, les ducs entrèrent dans la ville par suite d'intelligences avec les bourgeois: Erik , qui se trouvait en ce moment à l'église , gagna avec peine le château, et se présenta au bout de quelques instants sur la muraille pour se rendre à Charles.
Au commencement de l'année 1569, il comparut devant les états du royaume
le
pour être jugé, et prononça sa défense avec beaucoup de présence d'esprit et même de hardiesse. Néanmoins, les états le déclarèrent déchu du trône, lui et ses enfants , et le condamnèrent à une prison perpétuelle, mais princière. Lacté de déchéance énuraère les méfaits du roi en 24 articles, qui n'ont pas tous le même caractère de vérité , puis viennent les considérants suivants : « Toute autorité, étant instituée par Dieu
nr favoriser le bien et pour punir nal, le roi Erik, au contraire, ayant favorisé- les méchants, et ayant persécuté les bons , a clairement agi contre la loi , la volonté et Tordre de Dieu. De plus, le roi Erik a juré à son couronnement d'être, tant qu'il vivrait, un roi bon , juste , chrétien et pieux ; mais ayant violé ce serment , tant envers Dieu qu'envers la Suède, il a rendu nuls et de nul effet le serment et l'hommage que les Suédois lui ont prêtés ; d'où il suit que devant Dieu et devant les hommes il a perdu ses droits de roi , etc. »
Entre les vingt -quatre articles il en trouve un trop curieux pour être passé sous silence. C'est l'article 16 : Il a voulu rendre les Suédois esclaves comme des Esthiens (peuple de la Russie) : cette intention, il l'a montrée par une gravure qu'il a faite lui-même, et qu'il voulait publier. Elle représentait un homme conduisant un âne par un licou; l'âne était chargé d'un grand sac de sable, et derrière lui se tenait un autre homme avec un fouet dont il frappait l'âne sans relâche. L'âne, c'était le peuple suédois , l'homme qui le conduisait, George Péterson, et celui qui le frappait, le roi Erik. Voilà sa gratitude envers le peuple suédois qui l'a reconnu comme premier roi héréditaire! Que Dieu ait pitié de lui! »
Il parait que dans sa prison , ses ennemis vinrent souvent l'insulter, et que Jean ne s'y opposa pas. Erik lui écrivit à ce sujet plusieurs lettres , le priant de le laisser sortir du royaume, nam
SUÈDE. m
mundus est satis amplus ut odia inter /retires dUstanHa locorum et régionitm benepossint sedari. Quelques tentatives pour le délivrer ne servi* rent qu'à rendre sa prison plus dure.
Il paraît d'ailleurs qu'il correspondait avec les Danois. On le transporta donc de château en château, et Jean se serait bien volontiers débarrassé de lui , si Charles ne s'y fût pas opposé. On convint toutefois de se procurer l'autorisation du conseil pour le faire exécuter. Enfin, les tentatives pour, le délivrer se multipliant, Jean, du consentement de Charles , lui fit donner du poison, le 26 février 1577.
Les amis d'Erik avaient presque tous perdu la vie avant lui : le sieur de Varennes, Charles de Mornay, furent du nombre. Dès 1574, on avait séparé Erik de sa femme, qu'il idolâtrait. Il laissa deux enfants, nés tous deux avant le mariage : une fille qui épousa un seigneur suédois, et un fils , Gustave , qui fut enlevé de Suède et vécut dans la plus grande détresse, bien que des seigneurs suédois émigrés, agissant à son insu, eussent proposé à Henri III de l'élever sur le trône de Stockholm, à la condition qu'il reconnaîtrait la suzeraineté de la France. Il mourut en Pologne en 1607, sans avoir jamais rien entrepris contre sa patrie.