JEAN
Jean, qui, après la chute d'Erik, monta sur le trône avec l'assentiment des états et de son frère Charles , était un prince lettré. Il lui avait bien fallu charmer par l'étude les ennuis de sa longue prison. Il parlait toutes les langues de l'Europe , soit anciennes , soit modernes; mais par malheur la théologie, l'étude de prédilection à cette époque , absorba bientôt tous ses instants. Il paraît que sa vertueuse épouse, Catherine Jagellonica, qui avait partaçé sa prison et qui était zélée catholique , contribua beaucoup à encourager en lui cette disposition d'esprit. On le voit pendant tout son règne occupé , presque sans relâche, d'affaires religieuses.
L'UNIVERS
P|iweurf «murenef cherchaient alors* à raftwocher l'église catholiaue 0e 1'égHse protestante. Jean les imita, liane rintention 4e rendre le calme à l'église suédoise, et probablement aussi jiSp de satisfaire soo goût pour le faste
g les cérémonies qu'avait proscrites sévér ité de la reforme. En eftet, dans le eômmeaceupent de son règne , il parait n'avoir voulu que réunir les 4leux églises et fonder une nouvelle hiérarchie , tout eu protestant de son y version pour le papisme; mais peu a peu il se laissa entramer par sa fem* ine , que les jésuites dirigeaient , et par ta réaction catholique dont U s'était fait, k son insu, le premier auteur.
L'était de l'église suédoise favorisait ses projets de réforme. Gustave Wasa avait toujours nié qu'il eût introduit une foi pouvelle ; il avait même conservé du culte extérieur de l'église catholique, beaucoup plus que les réformateurs allemands n'avaient fait, et dans (beaucoup d'églises le service avait lieu encore en latin : la tâche de ramener 1? Suède dans le giron de l'éc lise pouvait donc ne pas paraître au- Oessus des forces du roi.
En 1571 parut une ordonnance pour les églises et les écoles : les paroisses y conservent le droit de choisir ellesmêmes leurs curés , et ce choix est uniquement confirmé par l'évéque; les chapitres près des métropoles sont recomposés sous d'autres dénominations, et l'élection des évéques leur est rendue. En outre, on y exige des prêtres qu'ils sachent le latin, la langue officielle de l'église romaine, tandis que Ton supprime l'enseignement du grec et de lnébreu, langues dont se servaient alors presque uniquement les protestants pour interpréter la Bible suivant leurs opinions.
Le roi manifesta plus clairement encore ses intentions en 1573, à la mort du vieux Laurent Pétri , le réformateur de la Suède et le premier archevêque protestant de Stockholm ; il fit signer, par le successeur qu'il lui donna , dix-sept articles d'après lesquels le nouvel évoque reconnaissait
l'utilité des couvents , l'adoration de* saints , les prières pour les morts , etc. En même temps les négociations avec Rome étaient poussées par la reine et par le cardinal Hosius , jésuite , qui ne cessait d'encourager le zèle de cette princesse en lui prodiguant des éloges ou en ranimant ses espérances.
Lorsqu'on se crut sûr dû roi et que tout fut bien préparé , deux jésuites arrivèrent à Stockholm. D'après leur propre relation , ils se donnèrent pour des luthériens, et surent gagner le clergé de la ville par leur réserve et l'étendue de leurs connaissances , si bien que ce fut le clergé protestant lui-même qui les proposa pour la nouvelle université de Stockholm. Grande Ait la satisfaction du roi , en voyant eette habile manœuvre. Rex gratam sibi esse commendationem signifient; gaudet in sinurem dextre confection.
Aussitôt les jésuites se mirent à l'œuvre, et firent clandestinement des prosélvtes: mais le clergé reconnaissant bientôt qu'il s'était laissé jouer , s'en irrita d'autant plus, et toute réconciliation avec l'église romaine re-% devint impossible. Cependant le roi' ne perdait pas encore tout espoir. Il fabriqua lui-même une nouvelle liturgie qui devait servir à remplacer le sacrifice de la messe. L'archevêque de Stockholm voulut bien s'en faire l'éditeur, mais les autres évoques du royaume refusèrent de l'accepter. L'amour-propre du roi , une fois engagé dans cette question, il fallut recourir à tous les moyens pour le satisfaire; et, en effet, ce prince ne négligea rien pour faire reconnaître son ouvrage; l'acceptation de la liturgie fut une condition indispensable pour tous ceux qui aspirèrent a une cure, et afin de donner plus d'importance à l'assentiment de l'archevêque , le roi prétendit rendre tous les autres évoques suffragants de ce prélat, bien que cela fut entièrement contraire à la discipline intérieure de l'église suédoise.
En 1576, Jean envoya une ambassade à Rome pour négocier et conclure une espèce de concordat. I) demanda que Rome renonçât à élever
SUEDE
anémie réclamation au sujet des biens 1 du clergé qui avaient été confisqués , que l'on accordât aux prêtres la faculté de se marier, et que tous fussent soumis à la justice séculière. La cour de Rome était bien éloignée de vouloir accepter de telles conditions :
toutefois , afin de ne point rompre les négociations, elle envoya en Suède le P. Passevfn, qui parvint à faire proscrire les livres de Luther , à remplir de jésuites les chaires de l'université , et à faire envoyer une foule de jeunes gens à l'étranger dans les écoles dirigées par cet ordre. On a mime dit qu'en 1578 Jean abjura formellement le protestantisme entre les mains de Passevin ; mais cela paraîtra bien douteux , si Ton songe au caractère de ce prince et à ses hautes prétentions ; si Von songe qu'il voulait slnterposer comme médiateur entre les deux églises, bien plutôt que se soumettre à l'une d'elles.
Ce qu'il y a de certain . c'est qu'en 1583 , après la mort de la reine Catherine Jagellonica, le zèle du roi pour le catholicisme se ralentit tout a coup; il renvoya les jésuites du royaume, et cessa toute négociation avec la cour de Rome, qui, pensait-il, ne l'avait pas assez fortement soutenu dans ses réclamations relativement aux duchés de Bari et de Rossani (Jean avait voulu faire valoir sur ces duchés les droits que sa femme tenait de Bona Sforzia, sa mère). Mais à mesure que le roi se détacha de Rome, il redoubla d'efforts pour faire accepter sa liturgie. Le duc Charles , fidèle au système de son père et à la doctrine de Luther , refusa constamment d'accepter cette liturgie. Il accueillit au contraire dans son duché les prêtres réfugiés du royaume, et envoya des jeunes gens en Allemagne pour étudier dans les universités protestantes. Les querelles qu'il eut avec le roi , son frère , furent singulièrement envenimées car le Livre Rouge (c'est le nom qu'on aonnait à la liturgie), et il est assez probable que la fin tragique d'Erik eut pour cause la crainte qu'eut le roi de voir les antiliturgistes
songer k remettre ce prince sur le trône.
Un an après la mort de Catherine Jagellonica, Jean épousa une des dames de la reine, Gunnilla Bjelke, sortie de l'une des premières familles du royaume. Elle n était âgée que de seize ans ; cependant elle sut bientôt obtenir sur l'esprit du roi une influence non moins gronde que celle qu'avait exercée Catherine , et le faire renoncer à toute idée de réunion au catholicisme. Le roi, dès lors non moins hostile aux catholiques par suite de cette influence qu'il l'était par luimême aux protestants, se vit plus que jamais réduit à sa malheureuse liturgie.
Mais avant d'en finir avec le roi Jean , nous croyons devoir revenir sur quelques événements que nous avions passes sous silence, et qui ne sont pas sans liaison avec la question reli-
Êieuse : nous voulons parler de ses re* itions avec la Pologne et avec ses autres voisins.
On doit se rappeler qu'Erik avait appauvri la Suède en entreprenant contre le Danemark une longue guerre, qui n'avait eu d'autre résultat que de ruiner l'un et l'autre pays.
De leur côté, les ducs Jean et Charles, alors engagés dans leur lutte contre Erik , avaient conclu une trêve à tout prix et à des conditions défavorables pour la Suède. Jean, devenu roi, vint proposer aux États, en 1569 , de confirmer ces conditions; mais ceux-.
ci se bornèrent à répondre qu'ils étaient
S rets à accorder au roi autant de poure, de boulets et de piques qu'il leur en demanderait. La guerre recommença donc.
L'année suivante on conclut à Stettin , sous la médiation de l'empereur et du roi de France , une paix assez peu avantageuse pour la Suéde , mais que rendait nécessaire une guerre imminente avec la Russie.
Le duc Charles avait défendu de sa propre main, contre la fureur du peuple , les ambassadeurs russes qui, a la destitution d'Erik, se trouvaient à Stockholm , chargés d'une mission.
L'UNIVERS
odieuse (*) : néanmoins le czar maltraita peu de temps après les ambassadeurs suédois qui venaient pour traiter avec lui. Cette violation du droit des gens amena une guerre qui eut pour théâtre la Livonie, la Finlande.
D'abord l'avantage fut aux Russes, qui, sous la conduite divan, ravagèrent le pays avec une cruauté inouïe; mais en 1580 , Pontus de la Gardie rendit la victoire aux armes suédoises, en rétablissant la discipline, reporta la guerre en Russie, et prit Narva.
Ce gentilhomme français, attaché d'abord à la courd'Énk, avait épousé une fille naturelle du roi Jean , et par suite avait reçu le titre de baron et avait été nommé général en chef. Il sut donner à cette guerre un caractère nouveau. Il mérita l'estime de tous par son humanité et par la douceur qu'il montra a l'égard clés pays théâtre de la guerre. Bientôt il contraignit le czar à demander la paix, à 3es conditions très - onéreuses pour lui, mais que Jean , dans l'orgueil de la victoire, ne trouva pas satisfaisantes. Charles les approuva plus tard , lorsqu'il fut administrateur du royaume.
Les relations avec la Pologne furent d'une bien plus haute impor-.
tance encore. La Pologne élevait des prétentions sur la Livonie, oui , menacée par les Russes, s'était réunie à la Suède. On était prêt à en venir aux mains , lorsqu'en 1586 , mourut le roi de Pologne , Etienne Bathory. Sa veuve, Anne Jagellonica, engagea les Polonais à choisir pour roi Sigismond, fils de Jean , qui était son neveu, et qui se trouvait par sa mère le dernier rejeton de la famille royale des Jagellons. Elle le fit préférer à son concurrent , l'archiduc Maximilien , parce qu'elle promit en son nom au'il céderait là Livonie à la Pologne, à son avènement au trône de Suède.
(*) Ils étaient venus, comme nous l'avons dit plus haut , pag. 68 , demander qu'on livrât à Ivan Vassilievitch Catherina Jagellonica , dont le piince russe avait infructueusement recherché la main, avant qu'elle épousât le duc Jean.
Sigismond fut couronné h Cracovîe le 27 décembre 1587; et bien que nous n'ayons pas à nous occuper aes affaires de la Pologne, il sera curieux cependant de voir avec quelle ardeur, en Suède, la noblesse, et surtout la haute noblesse , pressa son roi de solliciter, d'abord pour lui-même, et puis pour son fils, la couronne a'un royaume étranger et catholique.
En général on peut dire que les relations du roi et de la haute noblesse, ainsi que les contestations qui s'élevèrent entre eux, eurent sous le règne de Jean le même caractère et les mêmes résultats que sous Erik. Comme son frère atné , Jean commença par favoriser la noblesse et par étendre les privilèges de cet ordre , car il avait besoin de son assistance pour assurer la succession à son fils Sigismond.
Jean et Charles , alors qu'ils s'unirent pour détrôner leur frère Erik , et tant qu'ils luttèrent contre lui , avaient exigé que quiconque reconnaissait leur autorité prêtât serment à tous deux en commun : le testament de Gustave avait en effet rendu le gouvernement de la Suède presque commun à tous les princes de la famille royale. Néanmoins, Jean reçut des seigneurs, aussitôt après son arrivée à Stockholm , le titre de roi, que les états plus tard lui confirmèrent , de sorte que pendant quelques mois il s'intitula roi élu, qualification qu'il abandonna sitôtqueCharles eût reconnu son autorité comme roi et les droits de Sigismond comme successeur au trône. Ce prince , bien qu'il fût doué de talents supérieurs et de toute la fermeté de son père, aima mieux se contenter du gouvernement de son duché que d'exposer sa patrie à une guerre civile , et de compromettre ainsi l'avenir de la famille des Wasa.
Jean, pour s'attacher la haute noblesse, fit réviser et annuler les procès intentés à quelques seigneurs aans les dernières années du règne d'Erik ; , il confirma la dignité de comte accordée par ce prince à quelques familles» et conféra ce titre à plusieurs
SUÈDE
ri
autres. \\ augmenta également le nombre des sénateurs , et rétablit la dignité de grand - maréchal en faveur du comte Pierre Brahe. Deux jours avant son couronnement, il signa un acte qui confirmait la noblesse dans les privilèges qu'elle avait autrefois possédés , et qu'elle revendiquait depuis long-temps. Ledroit le plus important que cet acte restituait aux nobles , c'était celui de rendre la justice sur leurs terres, et de percevoir les amendes, qui souvent étaient trèsnombreuses, et qui, par suite du maintien de l'ancien système de pénalité des lois germaniques, remplaçaient les peines corporelles dans presque tous les délits. De plus les nobles obtinrent le privilège de ne pouvoir être jugés que par leurs pairs, et de ne pouvoir être arrêtés préventivement ; en même temps on allégea les devoirs féodaux, relativement au service militaire , et Ton accorda aux nobles qui ne pouvaient ou ne voudraient pas faire ce service en personne, la faculté de se dessaisir de leurs terres eu faveur de leur plus proche héritier, et de garder néanmoins l'écusson et les armes de leur famille. On établissait ainsi le système d'hommes nobles, non par leurs terres, mais seulement par le sang; système qui, en France et en Allemagne, s'était déjà développé à cette époque. Les villes avaient eu jusqu'alors le privilège exclusif du commerce ; mais, affaiblies par la ruine de la ligue anséatique, elles ne purent empêcher que la noblesse n'obtînt le droit de vendre partout les produits de ses . domaines. .
Les questions qui les premières jetèrent aes germes de mécontentement entre Jean et la noblesse, furent d'une part celle de la propriété des biens conGsqués sur les églises avant et par le recez de Westenas, et de l'autre celle du service militaire , alors si mal fait par les nobles , que le roi désirait ardemment changer cette obligation féodale en une somme d'argent déterminée, afin de pouvoir former une armée régulière , et entièrement dans
sa dépendance. La mésintelligence existant entre le roi Jean et le duc Charles contribua beaucoup à donner un caractère de gravité à ces contestations qui, dans le principe, n'eurent lieu qu^entre le roi et le duc qui voulait que les nobles propriétaires de son duché dépendissent immédiatement de lui, tandis que ceux-ci aimaient mieux être soumis à un roi sans caractère qu'à l'autorité ferme et vigilante d'un prince tel que Charles. Cherchant à introduire en Suède les principes du droit féodal allemand , ils essayèrent de se faire une situation analogue à celle des barons, sujets immédiats de l'empire.
Cest ce principe qui a été défendu par le savant Erik Sparre, dans un traité intitulé « Pro rege , lege et greqe. » L'auteur cherche à prouver que le roi dans son conseil et avec l'assistance de la noblesse doit seul juger des contestations qui s'élèvent sur les droits de la couronne ; droits qui , au reste, sont inaliénables. On y voit avec combien d'adresse les intérêts du roi étaient liés à ceux de la noblesse.
Jean accueillit aisément tout ce qui tendait à abaisser son frère , et a le mettre peu à peu au niveau des autres seigneurs du royaume. Plus tard il put se convaincre qu'on songeait beaucoup moins à affermir le trône qu'à rendre les grands seigneurs terriens aussi indépendants que la haute noblesse d'Allemagne. Les seigneurs suédois ne pouvaient oublier "indépendance dont ils avaient joui autrefois , et surtout pendant l'époque de l'union avec le Danemark, et le mécontentement qu'ils ressentaient de leur situation présente devenait de plus en plus vif, à mesure que l'introduction des usages et du luxe de l'étranger créaient de nouveaux besoins, que dans l'état actuel de la Suède peu de personnes avaient les moyens de satisfaire.
Nous possédons un monument curieux qui constate cette tendance des esprits; c'est le livre intitulé :
« OEconomia* ou Instruction domestique pour les jeunes nobles. » et publie en 1585, par le comte Pierre
LMUMVKES.
Brahe, grand-maréchal du royaume.
L'auteur, l'un des hommes l'es plus vertueux de son temps, examine avec une naïveté toute patriarcale les différentes positions (fins lesquelles peut se trouver un jeune seigneur. Ses conseils s'étendeat à l'éducation, aux voyages, au service militaire, aux fonctions politiques, et mente au choix d'une épouse, et aux affaires domestiques. Fils de la sœur de Gustave Wasa et grand admirateur de ce monarque, fl ne peut s'empêcher de jeter un regard de regret sur les temps de l'union.
« Aujourd'hui, dit-il, il n'y a plus f que peu de personnes qui aient en- « coi* souvenance des privilèges et « des libertés dont jouissait autrefois « la noblesse, alors que les seigneurs c exerçaient sur leurs paysans tous les « droits royaux, alors que le service « militaire n'était pas pour eux une « obligation, et qu'ils pouvaient, lors-
• qu'ils jugeaient à propos de figurer « dans l'armée, trouver un dédomma- « gemept dans les libéralités de la cou- « ronne. C'est la tyrannie de Chris- « tian qui a mis On pour toujours à « cet heureux état, et qui a rendu né-
• cessaire la royauté des Wasa. Le roi
* Jean consent, il est vrai, à rétablir « les privilèges de la noblesse ; mais
• elle se ruine eîle-raéme par le luxe « de ses habits , de ses festins et de « ses livrées. »
On le voit , l'union avec le Danemark était reconnue comme impossible par la noblesse elle-même; mais le désir d'une union n'en était pas pour cela moins vif, et depuis l'alliance avec la famille des Jagellons, ce désir existait dans la maison royale ellemême. Que ce fût avec le Danemark ou avec la Pologne que l'union eût lieu, peu importait aux seigneurs, pourvu que le roi , retenu à rétranfier, laissât le gouvernement de la Suède entre leurs mains. Lorsque Jean brigua pour lui-même le trône qui échut plus tard à son fils, « les
* bons seigneurs jugèrent que non
* seulement il ne fallait pas refuser « leur consentement, mais au con-
« traire foire tout ce qui était en eux « pour que le choix tombât sur la « propre personne de sa très-haute « majesté. » Jean voulait la couronne de Pol 1 gne, parce que ce royaume était catholigue;*les seigneurs voulaient la lui faire donner, parce que la royauté était élective en Pologne, et que l'on espérait pouvoir lui rendre ce caractère en Suède. Et en effet, les Polonais, à l'intronisation de Sigismond, le qualifièrent de roi désigné et élu de Suéde.
Le second mariage de Jean l'avait de nouveau et plus intimement que jamais uni à la haute noblesse. Elle profita de toute son influence pour vaincre les répugnances de Sigismond et pour lui faire accepter la couronne de Pologne. En 1586, Erik Sparre, après avoir réussi dans ses négociations à Varsovie, revint à Stockholm, rfur décider Jean, qui commençait entrevoir les périls de l'entreprise dans laquelle on voulait l'entraîner.
On parvint à foire signer par Jean et par Sigismond , à l'insu du duc Charles, les statuts de Calmar sur le gouvernement des deux royaumes. Par ces statuts les nobles recouvraient presque tous les privilèges qu'ils possédaient au temps de l'ancienne union de Calmar avec les Danois. L'orgueil de ces descendants des anciens rois païens du Nord se montre encore tout entier dans ces statuts. Ils ont soin d'y rappeler les honneurs et la considération dus à la noblesse ; ils ne cachent même pas que parmi les charges de cour il y en a bon nombre qui sont au-dessous de sa dignité et de son indépendance.
Le but avoué de la nouvelle union était la défense «de la religion et de la liberté des deux royaumes. « Il y aura, est-il dit, entre les deux états paix et alliance; les lois et les libertés de chacun d'eux seront maintenues ; on ne Sourra nommer au gouvernement que es nationaux. Tous les trois ans le roi doit venir en Suède , et pendant son absepce le gouvernement sera entre les mains de sept seigneurs. Le roi nommera aux charges de la cou-
SUÈDE
ronne , mais sur la proposition du sénat. I^cs trésors et les joyaux de la couronne, les munitions et le matériel de guerre ne pourront sortir du royaume, sauf le cas du mariage d'un membre de la famille royale. Les impôts, les traités de paix 'et d'alliance, ainsi que les déclarations de guerre, ne seront décrétés aue de concert avec les états. Enfin , le roi ne pourra dans les affaires de la Suède se servir que de la langue suédoise; les Suédois ne pourront être jugés qu'en Suède par des Suédois , et d'après la loi suédoise : toutefois, en cas de révolte dans l'un des deux royaumes , le roi peut se servir des troupes de l'autre pour dompter les rebelles, en dédommageant le royaume qui aura fait les frais de guerre. »
Gustave- Adolphe, dans l'histoire qu'il a écrite du règne de Charles IX , parle avec le plus grand mépris de ce septemvirat , imite des sept électeurs de l'empire germanique, et imaginé par des hommes qui voulaient d'un même coup réduire à l'impuissance et le roi Jean et le duc Charles. Mais le duc n'eut pas de peine à faire ouvrir les yeux au roi , aidé qu'il était par l'orgueil indiscret de la noblesse.
ï)éja en 1588, Jean avait écrit à Sigismond qu'une faction désirait l'extinction de la famille des Wasa , et que les Sparre , les Bjelke , les Baner et les Lejonhufrad , tous membres de la haute noblesse, en étaient les chefs. Aussi, la division éclata bientôt entre les nobles et le roi.
La question des droits régaliens et les demandes de subsides fournissaient matière à des contestations sans On. Aux demandes fréquentes du roi , le sénat répondit en se plaignant du désordre qui existait dans l'administration des deniers publics, et des dépenses immodérées faites pour des constructions sans utilité. Le roi de son côté alla jusqu'à déclarer que , si l'on ne pourvoyait de façon ou d'autre aux besoins pressants de l'armée , il se verrait contraint de mettre la main sur tous les fiefs et tous les bénéfices de la noblesse.
Os tracasseries continuelles rendaient le roi chaque jour plus sombre et plus mélancolique. Il ne s'était d'ailleurs séparé qu'avec beaucoup de peine de aou ms chéri. Aussi , pour faire distraction à sa tristesse, il montra en toutes choses une activité qu'on ne lui cott»
naissait pas. Il semblait vouloir régner seul ; '• et on le vit se mêler de tous les détails de l'administration , au point qu'on ne pouvait plus faire le moindre paiement sans lui demander les fonda nécessaires , et ainsi , au gouvernement de la noblesse , se substitua celui dune bureaucratie composée de serviteurs obscurs et sans dignité.
Cependant le désir qu'éprouvait le roi de revoir son cher sigismond , lui fit chercher tous les moyens de se rapprocher de lui. Après quelques négociations secrètes, on commença, vers la fin de l'année 1 588, à parler publiquement d'une entrevue des deux rois, qui devait avoir lieu au printemps prochain , et dans laquelle on devait convenir des mesures à prendre contre les Russes. En même temps on exi-
§ea un emprunt, des impôts extraorinaires, et la noblesse fut sommée de faire, selon les coutumes féodales, le service personnel de ses fiefs. Le sénat s'efforça de faire renoncer le roi à cette entreprise que rien ne rendait* nécessaire , et signa secrètement une protestation ; mais le roi , bien éloigné de céder, n'attendit pas même la réunion de ses troupes , et s'embarqua le S juillet 1589, pour Revel, où Sigismond n'arriva que quelques semaines plus tard.
Aussitôt après le départ du roi , on répandit partout que les <deux rois allaient revenir en Suède, et qu'à l'exemple de Henri de Valois, Sigismond allait déserter le trône de Pologne.
Les Polonais et les Suédois avaient us intérêt commun à empêcher la réussite de ce projet.
Jean déclara, il est vrai, que son intention n'était que de ramener Sigismond en Suède , pour le faire couronner comme son successeur au trône; mais il parait qu'il avait alors l'intention de lui céder la couronne et de
flr
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le retenir en Suède sous ce prétexte.
Dés le commencement du mois de septembre, les Polonais pressèrent leur roi Sigismond de revenir au milieu d'eux , attendu qu'on avait reçu la nouvelle d'une irruption des Tartares sur les provinces frontières ; les seigneurs suédois, de leur côté, mettaient sous les yeux de Jean la situation désastreuse du royaume , et lui représentaient combien il y avait urgence à conclure promptement la paix avec les Russes, qui, a cette époque, la désiraient aussi vivement que leurs ennemis. En même temps, les seigneurs suédois s'élevaient hautement contre le dessein de Sigismond d'abandonner la couronne de Pologne.
• Ce serait, disaient-ils, manquer à « l'honneur et à la bonne foi royale.
« Il est vrai que l'histoire nous offre « des monarques qui sont descendus « du trône, mais ils en sont descen- « dus publiquement et en hommes « d'honneur. Il n'existe qu'un seul « exemple d'un roi qui ait quitté clan- « destinement sa couronne, et son « royaume, c'est celui de Henri de « Valois, d'un prince qu'on ne peut être « jaloux d'imiter. Si le roi Sigismond c abandonne, comme lui, le trône de « Pologne, la Suède, déjà en guerre « avec les Russes, le sera bientôt avec « la Pologne, et les impositions en « hommes et en argent, que ces deux « guerres nécessiteront, ne pourront « pas manquer de provoquer des révol- « tes. Au reste , le roi peut être assuré « de la fidélité des seigneurs , qui n'é- < pargneront ni leur vie , ni leur sang, « pour assurer à Sigismond la suecesc sion à la couronne de Suède.»
Cet écrit portait soixante et une signatures, parmi lesquelles étaient celles de tous les membres du sénat :
un seul avait refusé d'v apposer son nom. Jean repondit laconiquement « qu'il fallait obéir ou chercher un autre roi. » Alors les officiers de l'armée renvoyèrent au roi leurs drapeaux ; etïfogenskild Bjelke, administrateur de la Suède en l'absence du roi, lui écrivit que le duc Charles suscitait des troubles , et comme les Polonais mena-
çaient, de leur côté, il fallut céder, se séparer de Sigismond , envoyer des ambassadeurs en Russie , et repartir pour la Suède.
Jean , de retour à Stockholm , trouva que la dénonciation de Bjelke était dépourvue de fondement; il se réconcilia donc avec Charles , et lui confia les soins du gouvernement. Le duc, en sacrifiant une partie de sa fortune, et même en contractant des dettes personnelles, pour subvenir aux besoins du royaume, parvint bientôt à rétablir l'ordre. Il fournit aussi à Jean tous les loisirs nécessaires pour commencer une procédure contre les principaux signataires de la protestation qui lui avait été présentée à Revel. L'affaire fut portée devant les états assemblés au commencement de l'année 1590, et la procédure dura jusqu'à la mort de Jean, et ne fut terminée que par une amnistie générale, en 1592.
Bien que pressé par les prières de sa femme et de Sigismond lui-même , Jean ne voulut point consentir à pardonner ; il annonça qu'il voulait régner en roi absolu; alla même jusqu'à demander aux sénateurs de s'engager par serment à ne jamais s'opposer a la volonté royale, et déclara qu'il ne donnerait la paix au czar que quand celui-ci serait venu en personne s'agenouiller devant lui.
Le czar répondit en attaquant la Finlande à la tête de 100,000 hommes.
Gustave Baner, par suite de cette agression , fut force d'évacuer la Livome, et si Charles Horn, frère aîné du célèbre Gustave Horn, n'eût pas défendu Narva avec un courage héroï-
3ue , les possesions de la Suède à l'est e la Baltique eussent été entièrement perdues. Jean, pour toute récompense, le fit traduire devant une cour martiale, et ne lui accorda sa grâce que sur le lieu même de l'exécution. m
A cette époque , Jean était dé nouveau en mésintelligence avec Charles, qu'il voulait empêcher de se remarier; il finit par se brouiller avec Sigismond, parce que celui-ci avait fait la paix avec la Russie. Ce ne fut qu'à son lit
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de mort qu'il consentit à ne plus persécuter personne au sujet de la religion, qui étaittoujours le principal objet de ses pensées. Il mourut le 17 novembre 1592, et, six mois après sa mort, sa liturgie fut abandonnée par toute la Suède, et ne fut plus suivie que dans la chapelle de sa veuve , la reine Gunilla. L'unique résultat de son règne fut de montrer à tous que la constitution de la Suède ne pouvait servir qu'à donner aux rois des velléités d'autorité absolue, aux nobles des désirs d'indépendance , et au peuple de la misère,