‹ Suède et NorwégeChapitre 8 sur 60 · CHRISTINE · texte numérisé non relu

CHRISTINE

Quand Gustave eut terminé sa carrière à Lutzen , les États du royaume s'assemblèrent pour prendre les mesures qu'exigeaient les circonstances. Christine , qui n'avait alors que six ans , fut proclamée reine de Suède , et on lui désigna pour tuteurs les cinq grands dignitaires de la couronne, auxquels on confia en même temps les soins de l'administration. Gustave, qui voyait en Christine le seul espoir de son trône , avait donné les plus grands soins à l'éducation de cette princesse. Il avait touIu qu'on rélevât d'une manière forte et mâle, et le plan qu'il avait tracé lui-même pour 1 éducation de sa fille, fut continué après sa mort. Nous laisserons la jeune reine grandir au sein de l'étude qu'elle préfère aux jeux de son âge, et nous retournerons en Allemagne, où la Suède est encore pendant quelques années appelée à jouer un grand rôle. Nous ne rentrerons en

(*) Mémoires de Richelieu 9 1 VII , p. *6t et «uiv.

L'UNIVERS

Suède qu'avec l'armée suédoise , quand la paix de Westphalie aura rendu le repos au monde.

Peu de temps après Gustave, mourut, le 29 novembre 1632 , le comte Palatin Frédéric V, ex-roi de Bohême.

Bien qu'il eût perdu toute influence morale, il était le seul peut-être parmi les princes allemands qui eût pu seconder l'électeur de Saxe dans la direction des affaires du parti. Mais Axel Oxenstierna, chancelier de la couronne de Suède, éclipsa bientôt l'électeur par ses talents et par sa haute supériorité. Né en 1583, à Fanoë, dans la province d'Upland, il passa vers 1598 en Allemagne, où il étudia pendant cinq ans à Rostock et à Wittemberg le droit, la politique et la théologie, dans laquelle il prit ses degrés. En 1609, il fut nommé conseiller du royaume, et, à l'avénément de Gustave, chancelier. « La nature, a dit l'un de ses biographes, avait formé ces deux hommes pour aller ensemble à la gloire, l'un par ses exploits, son courage brillant, ses conceptions élevées et hardies; l'autre par sa prudence, son zèle infatigable, ses combinaisons profondes. Leurs deux noms sont devenus inséparables comme ceux de Henri IV et de Sully. »

Il n'est personne qui ne connaisse les lettres d'Oxenstierna à son fils, et les sages préceptes qu'elles renferment; mais on peut ajouter qu'il suivit toujours lui-même la règle qu'il traçait aux autres. « C'est l'homme le plus sage avec lequel j'aie jamais conversé à l'étranger, écrivait l'ambassadeur anglais , et son mérite répond à sa renommée. » La mort de Gustave, qu'il apprit à Hanau , dut bien le surprendre : il pouvait craindre qu'on ne reconnût pas plus long-temps son autorité en Suède et en Allemagne; mais il n'hésita pas un instant : il écrivit sans délai aux généraux suédois et aux confédérés allemands, et prit possession , par son ascendant moral , de l'autorité, que, peu de temps après, ou lui confirma pleinement a Stockholm, en lui donnant même des pouvoirs illimités, mais en lui recomman

dant de tout faire pour arriver à une

Saix générale qui assurât à la Suède es possessions territoriales en Allemagne, sur les côtes de la Baltique.

Au mois de décembre, Oxenstierna se rendit à Dresde , auprès de l'électeur de Saxe, qui ne put se résoudre à prendre aucune détermination; mais il fut S lus heureux à Berlin, car l'électeur e Brandebourg était gagné par la France, et espérait épouser la jeune reine de Suède. Puis il revint à Heilbronn , présider une diète des protestants, qui devait lui décerner la direction des affaires.

Richelieu, qui s'était enfin décidé à agir avec plus d'énergie et plus de franchise, envoya vers cette époque en Allemagne le marquis de Feuquières", cousin du fameux P. Joseph.

Les instructions de Feuquières portaient qu'il devoit se rendre à Dresde après s être abouché, en passant, avec Oxenstierna , et persuader à l'électeur « de prendre la direction des affaires , « et donner près de lui la même part « à Oxenstierna, en ce qui concerne a ce fait, qu'il avoit auprès de son maî- « tre H , » le roi de France s'obligeant d'ailleurs envers l'électeur aux mêmes subsides qu'il avait payés à Gustave.

Mais l'habile négociateur vit bien qu'il était impossible d'exécuter cette partie de ses instructions: il dit donc à Oxenstierna, « que Sa Majesté (Louis XIII) « u'estimoit pas seulement que la sub- « sistance du parti jusques ici ne lui fût « justement et entièrement due , mais « que pour l'avenir elle ne s'en atten- « doit encore qu'à lui seul, et qu'elle « ne considéroit les autres que comme « des Allemands (**). »

L'ambassadeur parvint à faire décider, le 13 avril, à Heilbronn, qu'il serait formé une confédération , dont Oxenstierna serait nommé directeur, avec le pouvoir de décider seul des affaires de la guerre, avec l'assistance de six conseillers, nommés par les confédérés. En même temps, Feuquières conclut avec le chancelier un nouveau

(*) Négociations de Feuquières, 1 1 , p. 9.

niÛL,p.4i.

traité entre la France et la Suède, et crut devoir s'en excuser auprès de son maître. Voici ce qu'il écrivait à Louis XIII : « Votre Majesté verra comme quoi je ne me suis pas trouvé peu embarrassé arrivant ici, pour y avoir rencontré lés affaires en une assiette tout autre que celle qui étoit présupposée par mes instructions, et notamment en ce que M. l'électeur de Saxe passoit dans l'esprit du commun et au jugement des plus entendus, pour prince perdu de réputation et de crédit, pour être reconnu généralement d'une humeur portée au repos et à ses plaisirs; trop adonné au vin, partant incapable de présider à des affaires importantes, à la paix ou à la guerre; d'une trop grande dépendance du roi de Danemark ; d'une aversion de la couronne de Suède, à cause principalement de leurs concurrence et prétentions sur les évécbés de Magdebourg et Halberstadt ; toujours arrêté par son ancienne inclination à la maison d'Autriche, entretenant toujours correspondance avec l'empereur et Waldstein; nonchalant et négligeant de se mettre en état contre tes ennemis communs, etc.

Ces considérations jointes à l'information que j'ai eue que ce prince porte et témoigne ouvertement une haine à toute puissance étrangère, bienN qu'auxiliaire dans l'empire, et qu'il a cette maxime à cœur de divertir par une paix cette guerre civile allemande, en la portant chez quelque voisin, m'ont obligé de croire « qu'il serait dangereux de s'opiniâtrer « de la part de V. M., etc (*). »

Le portrait de l'électeur de Saxe n'était que trop vrai. En Allemagne même, il passait pour un désordonné buveur. Le comte Schwarzenberg, envoyé de l'électeur de Brandebourg à Dresde, écrivait à son maître qu'il lui avait fait le sacrifice de dix ans de sa vie, en buvant avec l'électeur de Saxe. Mais d'un autre côté , on remarquera que la lettre de l'ambassadeur français

O&id., p. i35.

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accorde à l'électeur des sentiments de nationalité qui , bien qu'alors contraires aux vues de la couronne de France, et peut-être même aux intérêts bien entendus de la Saxe, n'en sont pas moins très-honorables. Au reste, l'union d'Heilbronn venait bien à propos pour renforcer l'autorité des chefs des armées protestantes où la discipline avait reçu une fâcheuse atteinte par la mort de Gustave.

Cependant Waldstein, retiré en Bohême, réorganisa son armée, en punissant avec la plus grande sévérité ceux qu'il croyait n'avoir pas fait leur devoir à ta bataille de Lutzen , et en récompensant avec une générosité non moins grande ceux dont il approuvait la conduite. Il ne fut plus question de paix. On frappa des impots énormes sur les états héréditaires de la monarchie autrichienne, et les confiscations servirent à procurer l'argent qui pouvait être encore nécessaire pour recommencer la guerre avec l'ardeur convenable.

A la tête de l'armée suédoise était Bernard de Weimar, cadet de la maison ducale de ce nom, guerrier d'inclination , ambitieux , actif , peu soumis aux faiblesses humaines, tel enfin qu'Oxenstierna ne put le voir sans quelque jalousie. A côté de Bernard se trouvait le Suédois Gustave Horn, moins ambitieux et plus prudent que le duc de Weimar, dont il sut souvent modérer la fougue et réparer les fautes. En novembre, il obtint quelques succès sur les Impériaux et les Bavarois. En janvier 1633, Bernard prit Bamberg et Hôchstedt, qu'il fit saccager; puis s'étant réuni à Horn, il reprit Munich , que les Bavarois avaient pillé eux-mêmes pour ne rien laisser aux Suédois , et se fit céder à lui personnellement, par Oxenstierna, le duché de Franco nie et les évéchés de Wurzbourç et de Bamberg. L'électeur de Bavière s'était enfui dans le Tyrol.

Ses paysans, qui se révoltèrent, furent maltraités par les deux partis, et on en massacra plus de deux mille.

Là ne s'arrêtèrent pas les succès des • armes suédoises. En juillet 1633 , les Impériaux furent battus près d'Oldea*

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dorf sar le Weser. Les Suédois prirent Hameln et Osnabruck, et firent évéque de cette ville le comte de Wasabourg; fils naturel de Gustave, fis parvinrent aussi à chasser les Impériaux de l'Ai* sace , de la Bavière et de la Souabe. Il est incontestable qu'on doit attribuer une partie de ces succès à l'inaction de Waldstein qui , ne voulant pas exposer son année aux chances d'une nouvelle bataille, resta en Bohême pour protéger les états héréditaires de l'empereur, liant des négociations avec la Saxe et la France, et voyant avec plaisir ravager les états de l'électeur de Saxe. Enfin il s'avança vers la Silésie, et conclut un armistice avec la Saxe, négociant toujours avec l'électeur qu'il espérait séparer de la Suède 5 mais Oxenstierna ayant mis obstacle à ses projets , il s'élança soudain sur les Saxons', et, le 18 octobre 1633, il fit toute l'armée prisonnière et avec elle le vieux comte de Tburn , qu'il remit aussitôt en liberté.

A Vienne, où Ton commençait à soupçonner les desseins de Waldstein, la mise en liberté de Thurn excita le

5 lus vif mécontentement. Waldstein , ans la conscience de sa force, répondit par des menaces : «Que vouliez-vous, « dit-il , que je fisse de ce vieux fou ? A « la tête des armées ennemies , il nous « est plus utile que dans une prison.» Etiftuite profitant de la défaite des Saxons, il s'empara de toute la Silésie, et s'avança jusqu'à Berlin, où il entra le 1 1 novembre. Mais , le 4 novembre , le boulevard de la Bavière étoit tombé> Ratisbonne avait été prise par le duc de Weimar, et Waldstein, forcé par les instances réitérées de l'empereur de se rapprocher du midi de l'Allemagne, prit ses quartiers d'hiver en £0néme , frondant la cour , maudissant l'électeur de Bavière et les jésuites , et continuant ses négociations avec la France et la Saxe, tes négociations, confirmées par les Mémoires du cardinal de Richelieu , nous ont été conservées dans tous leurs détails par la correspondance du marquis de Feuquières, et nous allons en reproduire ks documents les plus intéressants,

comme étant les pièces les plus importantes du procès que l'histoire a dû intenter à Waldstein. Il faut toutefois faire observer qu'à cette époque les idées de souveraineté n'étaient pas encore aussi arrêtées qu'elles ie furent plus tard; une négociation du sujet d'un prince avec le souverain d'un autre pays n'était pas précisément regardée comme une félonie, dans ce temps de dissolution du système féodal.

Dès l'époque où il reprit le commandement , Waldstein avait noué ces négociations secrètes, d'abord avec Arnheim , général de l'électeur de Saxe , puis avec les envovés de France et de Suède, par l'entremise de Kinski, gentilhomme bohémien réfugié, qu'il avait, ainsi que beaucoup d'autres ennemis de l'empereur, accueilli dans son armée. Il paraît que ce Kinski , désirant amener la détection de Waldstein, agit en grande partie sans mandat , au moins n'a-t-il jamais produit aucun acte signé par Waldstein. Voilà pourquoi Oxenstierna regarda toujours cette négociation comme un piège qu'on lui tendait, et se tint sur la réserve, sans que les nouvelles qu'ij pouvait recevoir personnellement fussent capables de le faire revenir de ses premières idées. D'ailleurs ce ministre, ayant des vues d'établissement en Allemagne, n'avait garde de se prêter à l'élévation d'un homme qui , dans ses arrangements , se proposait d'éloigner les Suédois de l'empire , après s'être 6ervi d'eux pour parvenir à ses fins.

En France on n'avait pas ajouté plus de foi atf Oxenstierna aux propositions de Waldstein; mais tout ce qui servait à les rendre suspectes et odieuses à Oxenstierna, devait précisément les faire goûter au cabinet français. Le cardinal de Richelieu et le capucin Joseph ne ménageaient rien pour répondre aux vues de Waldstein. Tous les projets formés contre l'Autriche se réalisaient avec la défection de ce général , et dans le cas même où elle n'aurait pas réussi , la négociation devait servir de contre-poids aux prétentions de la Suède. Feuquières, à son arrivée en Allemagne» trouva les cho-

SUÈDE

M dans an état qui ne dissipait encore aucun des doutes qu'on Doutait concevoir; il dépêcha donc plusieurs personnes à Waldstein (*) pour « essayera reconnoître par les discours « du duc de Friedland , si, dans la pro- « messe qu'il fait, il y a lieu de pren: « dre confiance, et ensuite de voir si « ledit duc lui veut donner par écrit « une assurance de ce qu'il promet • faire (**). » ,M ,

Au commencement de 1633, il lui fit présenter le mémoire suivant qui , malgré son obscurité diplomatique, prouve toute l'importance quela France attachait à la conquête de Waldstein.

Mémoire par forme d'avis dresse par AT. de Feuquières, à Friedland,

« Les amis les plus affectionnés et « les serviteurs les plus (idèles de M. le a duc de Friedland , dans la connoisa sance qu'ils ont de sa générosité, ne « croient pas qu'il puisse avoir perdu « le souvenir du traitement honteux « qu'il a reçu par ci-devant de la mai- « son d'Autriche, et qu'en ayant reçu « tant de mépris pour récompense de « tant de si grands et si signalés ser- « vices qu'il lui avoit rendus , il puisse « avec raison se promettre d'être mieux « récompensé à l'avenir de ceux qu'il « continue de lui rendre, et elle d'at- « tendre de lui.

« Ce qu'elle a rappelé n'est pas une « raison qui soit jugée capable de le « satisfaire sur l'injure du mépris, puis- « qu'il est trop judicieux pour ne voir « pas, que comme elle ne lui ôta le « généralat que par méfiance de sa fi- « délité et jalousie de son autorité « parmi les gens de guerre , elle ne le « lui a redonné ensuite que par néces- « site de ne s'en pouvoir passer.

« Les conséquences qu il peut tirer « de cela pour l'avenir ne doivent pas

(*) \ya1dstein avait clé nommé duc de Friedland cl deMecklenbourg. On lui donne toujours le premier titre dans les déi>èches françaises pour ne pas offenser la couronne de Suède , alliée des ducs de Mecklenbourg, chassés par Waldstein.

{**) Nég. de Feuquières, 1. 19 p. x54.

S eu augmenter la méfiance qu'il en oit avoir, y considérant sa perte in- « faillible de quelque côté que les af- « faires tournent; car si le parti con- « traire vient à avoir du bon sur lui, il « trouvera sa ruine particulière dans « la générale de son parti; et si.au « contraire il lui succède bien , le plus « de succès venant à être l'accroisse- « ment de son autorité, le sera par « conséquent de la jalousie de ceux « qui, suivant les maximes d'Espagne.

« ne pouvant souffrir personne en état « de leur en donner, se porteroient aus- « sitôt à le défaire, comme une per- « sonne qu'ils croiroient d'ailleurs ne « pouvoir jamais être contente d'eux, « après en avoir été traitée avec tant « de mépris, d'injustice et d'ingrati- « tude.

« On comprend bien que ce fut plu- « tôt pour satisfaire à ses généreuses a inclinations qu'aux importunes re- « quêtes des Espagnols , qu'il se laissa « persuader de reprendre l'année pas- « sée le timon de leurs affaires; mais « y ayant satisfait de sorte qu'il les « puisse maintenant laisser sans pou- « voir être accusé d'aucun reproche, « ses dits amis et serviteurs ne le troua veroient pas excusable dorénavant a s'il s'opimâtroit davantage à suivre « une fortune dans les secrets de la- « quelle il pénètre trop avant pour « ne voir pas qu'elle est à la veille (Tune « ruine sans ressources, et il est trop « habile homme pour ne juger pas que « les forces auxquelles il joint les sien- « nés, ne peuvent plus être long-temps a capables de le soutenir, ni lui de les « faire subsister contre la puissance « des ennemis qui s'est rendue consi- « dérabie, ajoutant à la force des ar- « mées la parfaite intelligence dans « laquelle se sont affermis non seule- « ment les princes et états de l'union, « mais avec eux tous les rois, princes « et états ennemis de la maison d'Au- « triche ; ayant, en suite des résolutions « prises à Heilbronn, disposé par leur « conseil de toutes leurs forces avec « un ordre qui les fait connottre capa- « pables, non seulement de soutenir « un effort puissant de plusieurs ar-

tu

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« mées , mais même de maintenir une ■ guerre perpétuelle comme les Hol- « landois; de sorte que le jugeant bien « informé de cela, il ne croit pas que « son dessein soit de les combattre « par la patience , mais aussi qu'il « soit de nasarder un combat avec « eux ; ils n'estiment pas se le devoir « persuader, vu que si l'événement « venoit à lui être contraire, sa perte « seroit entière et sans ressource, ce qui « ne se peut réciproquement affirmer.

« Ils font ces considérations sur sa « grande armée, qu'elle n'est composée « que de troupes nouvelles , d'assez « mauvais hommes, peu affectionnés à « leur parti ; et que des officiers , il y « en a peu de la capacité desquels il « puisse s'assurer ; et ne doutent pas « qu'il n'ait été contraint d'employer « le reste de son crédit , tant en hom- « mes qu'en argent, pour la mettre « au point où elle est. Ils ne peuvent « comprendre quels moyens il peut « prévoir de la faire subsister, vu « même qu'il a été obligé d'en faire « les levées dans ce peu de pays qui lui « reste tout ruiné, et que venant à « être obligé de tirer sa subsistance de « l'Autriche , il a considéré là-dessus « qu'il ne le pourra faire sans que la « roule du pays fasse aller beaucoup « de plaintes à la cour de Vienne, et « attirer sur lui autant de ce côté-là, « que des moyens semblables lui en « ont acquis de tous les autres de l'Ai- « lemagne.

« Toutes ces raisons et plusieurs « autres dans lesquelles il peut être « plus particulièrement que person- « ne, leur donnent sujet de s'éton- « ner, qu'après s'être soumis, il y a « quelque temps , à entendre à un « accommodement avec le roi de Suède, « qu'il connoissoit d'une humeur si « altière et ambitieuse qu'il ne pou- « voit souffrir auprès de lui personne « qui eût la moindre ombre de crédit, « et qui se portoit partout en per- « sonne, il laisse perdre une si belle « occasion qu'il a aujourd'hui en main, «de pouvoir, en sûreté et honneur, « non seulement assurer sa fortune et « se maintenir dans l'autorité, rang

« et dignités qu'il possède, mais s'é- « lever a une couronne dont la nosses- « sion lui seroit assurée par l'appui « de si puissants amis , qu'il auroit « plutôt lieu d'espérer de passer plus « avant que de craindre de déchoir.

« Si c'est chose à quoi il veuille en- « tendre, et que pour passer plus avant « dans la connoissance de i'affaire; il « agrée de s'aboucher avec l'ami intime « et fidèle serviteur qui lui afaitl'ou- « verture , il lui fera voir dans la suite « ses avantages et ses sûretés si clai- « rement, que lui répondant du secret « et fidélité requise, et de tout le soin « et la diligence qui se peuvent désirer « en pareille occasion , il aura sujet « d'y prendre une entière confiance, « comme il peut faire dès à présent , « de lui faire savoir ses sentiments sur « ce sujet par telle voie qu'il jugera à « propos. »

Plus tard, après l'armistice entre la Saxe et Waldstein, Kinski s'étant de nouveau présenté à Feuquières , et lui ayant donné des espérances, Louis XIII écrivit à son ambassadeur la lettre suivante, qui n'est pas l'un des documents les moins curieux de cette époque :

« Monsieur de Feuquières , j'ai un « contentement particulier de voir ce « que vous m'écrivez sur le sujet de « Friedland , lequel vous assurerez de « mon affection , lui faisant entendre « positivement , par voie sûre , que « s'il veut contribuer, ce qui dépendra « de lui, aux bonnes intentions que j'ai «pour établir une bonne paix dans « l'empire et dans toute la chrétienté, « pour la conservation de la religion « et de la liberté publique, j'emploierai « très-volontiers la puissance de mes « armes et de mes bons amis avec « toute mon autorité , pour le faire « élire roi de Bohême, et même le « porter plus haut ; sur quoi vous ob- « serverez et pénétrerez , autant qu'il « vous sera possible, si ce qui vous a « été avancé de sa part n'est point un « artifice pour découvrir quels desseins «je puis avoir dans la part que je « prends aux affaires de delà. Quand « cela seroit , il sera toujours bon de

SUÈDE

loi faire savoir ce que dessus, et ce, avec tel secret et telle manière qu'il en demeure satisfait. Il est trèssoupçonneux; quoique ce soit, il ne Kïut être qu'à propos de donner jausie de lui à l'empereur; mais il faut prendre garde aussi qu'il ne se prévale point de ce que vous ferez à son égard , pour le faire concevoir de moi a mes amis. Je serois très-aise qu'il y eût lieu de ménager ledit Friedland effectivement, dont vous me donnerez prompt avis, afin d'avoir mes ordres plus précis sur ce que vous me ferez savoir. Je vous répéterai par cette lettre que je suis très - satisfait de votre conduite et prudence en tout ce que vous avez fait par-delà , ainsi que je vous ferai paraître en toutes les occasions gui s'en offriront, priant sur ce Dieu qu'il vous ait, monsieur de Feuquières, en sa sainte garde.

« Écrit à Forges le 19* jour de juin 1633. Signé LOUIS, et plus bas Bouthillisb, avec paraphe. »

Feuquières répondit a cette missive, le 25 juin, que Waldstein prétextait une négociation avec le comte de Thurn , pour ne pas se prononcer visà-vis de la France. « Ces raisons, con- « tinue l'ambassadeur , quoique fortes « en apparence, ne me venant que de « la bouche d'un ami intime dudit « duc de Friedland (Kinski) ,j'ai pensé « que V. M. ne les trouverait en effet « assez puissantes pour continuer de « ma part à presser la négociation que «j'avois commencée avec lui, de « crainte qu'il n'essayât de m'obliger « à lui faire quelque réponse , dont il « voulût se prévaloir. S'il m'est per- « mis de dire à V. M. mon opinion « sur ce sujet , elle est qu'en cas que « ledit duc de Friedland traite fran- « ciiement avec ledit comte de la Tour « (de Thurn), il désirera avoir la li- « berté de se venger du ducde Bavière , « qui est la plus forte passion qu'il ait « au monde ; à quoi il est assuré de ne «trouver aucune opposition, si ce * n'est de la part de V. M. ; ce qui le « pourrait porter à remettre à traiter « avec elle, après qu'il aurait satisfait

« à sa passion (*). »Le 16 juillet, Richelieu envoya à Feuquières le mémoire suivant, qui a uniquement rapport à la défection de Waldstein. Ce qui est assez curieux, c'est qued'après l'intitulé du mémoire, il parait qu'il avait été délibéré en conseil.

Mémoire envoyé par le commandement du roi au sieur de Feuquières , fouettant V affaire résolue au conseil d'état.

▲ Chantilly, !• 16 jniltot i633.

« Sa Majesté approuve ce qu'il a ré- « pondu aux articles qui lui ont été « proposés par le comte de Kinski , de « la part de Friedland. Sur quoi Sa « Majesté a résolu de lui répondre :

« Que venant au particulier et tou- « chant le premier article, supposé que « Friedland se déclare contre l'empe- « reur, Sa Majesté fera de tout son « pouvoir avec ses alliés pour qu'ils « disposent présentement de leurs « troupes en sa faveur, soit par di- « version ou conjonction , selon qu'il «jugera lui-même être plus à propos.

« Que si Friedland a besoin de quel- « que argent pour cette heure, le roi « donne ordre au sieur Feuquières de « lui offrir cent mille écus présente- « ment; et s'il conhoît nécessaire d'en « donner davantage , Sa Majesté lui « permet d'aller jusqu'à cinq cent1 « mille francs , ce qu'il ménagera néan- « moins avec sa retenue et circon- « spection accoutumée. Si ledit Fried- « land veut entrer en un traité, et qu'il « se veuille obliger à entretenir sur « pied trente mule hommes de pied « et quatre ou cinq mille chevaux , ou « au moins une armée considérable « pour s'opposer aux desseins de la « maison d Autriche, qui pourraient « empêcher la liberté commune et le « repos de la chrétienté, outre les di- « versions puissantes que Sa Majesté « prépare de tous côtes, Sa Majesté « s'obligera de fournir audit duc un « million de livres par an, dont les « premiers six mois seront payés pré- « sentement et les six autres mois

(*) Ouvrage cité, t. I, p. a65.

L'UNIVERS

c après par avance? lequel traité du-

< rera autant de temps que les intérêts communs pourront le requérir, t avec obligation de ne point traiter

< avec les princes de la maison d'Au-

< triche l'un sans l'autre, et d'un mu-

< tuel consentement.

« S'il y a quelques autres moyens i par lesquels le roi puisse aider t Friedland , il s'y portera volontiers c autant qu'ils dépendront de lui , étant t résolu ae l'assister de toute sa puis- ( sance.

« Sa Majesté trouve à propos que c Friedland commence la déclaration,

< en se rendant maître de la Bohême,

* et entrant de la dans l'Autriche, se

< remettant toutefois en la manière

< qu'il jugera plus convenable de tét moigner publiquement par quelque t acte d'hostilité qu'il se sépare des c intérêts de la maison d'Autriche.

« Sa Majesté remet au jugement du i sieur de Feuquières de considérer t qu'il est périlleux d'accorder une susc pension d'armes , si cô n'est pour peu t de jours, et que l'on fût très-assuré

* que Friedland après cela viendrait se x déclarer incontinent, et que peut-être

< il sera plus utile de presser ledit

* Friedland à se résoudre, par la crainte

* de ne pouvoir tenir les choses long-

* temps en suspens.

« Pour ce qui regarde le duc de Ba- « vière , Sa Majesté fera ce qu'elle pour- « ra pour mettre ledit duc de Bavière

* aux termes qu'il convient, c'est-à-dire % qu'il ne s'oppose point aux intérêts et % desseins dudit Friedland et des al-

* liés, auquel cas Sa Majesté sera bien

* aise qu étant prince catholique et

< son allié; il soit conservé. Mais si x après les instances que lui en aura « faites Sa Majesté, il ne laisse de se te-

* nir lié avec l'empereur contre ledit t Friedland et les alliés , Sa Majesté » entend de continuer l'assistance k qu'elle promet audit Friedland , et de k ne point s'opposer à ce que Friedland

* pourra faire contre ledit Bavière , k suivant l'occasion qu'il lui en baillera. « Le sieur de Feuquières fera consi- « dérer qu'il n'est pas à propos, pour

* la dignité du roi , de parier dans un

« traité plus aigrement contre Bavière, « et même prendra garde à ne point « bailler cet article, s'il n'est bien as- « sure que Friedland veuille se dé- « clarer.

« Il est bon de commencer et atta- « cher ledit traité entre Sa Majesté et « Friedland ; que s'il veut que la cou- « ronne de Suéde y ait part, Sa Ma- « jesté en demeure d'accord et le dé- « sire, estimant qu'il est encore plus « avantageux comme cela , et que la « France et la Suède et Friedland, étant « ensemble, se mettront en état que « les autres se joindront volontiers à « eux pour le bien commun.

a Le sieur de Feuquières remarque- « ra ici que si Friedland ne vouioit pas « que Suède eût connoissance de ee « traité pour le tenir plus secret, il ne « laissera pas d'en donner part à « Oxenstiern sitôt qu'il sera conclu , « afin qu'Oxenstiern u'en prenne jao lousie.

« Selon que ledit sieur de Feuquiè- « res verra jour en cette affaire , il « fera entendre audit duc que Sa Ma- « jesté estime être utile pour le bien «public, qu'il soit roi oe Bohême, « comme étant un royaume occupé « contre les lois du pays par la maison « d'Autriche. Le roi s'offrant d'y em- « ployer tout ce qui dépendra de lui , « et de porter tous ses amis pour éta- « blir et maintenir Friedland en cette « dignité. Que si ledit sieur de Feu- « quières reconnoft quelque autre « chose qu'il désire qui soit faisable , « et qui ne choque point les intérêts « de ses alliés , il offrira tout de même « l'assistance du roi.

« Fait au conseil d'état du roi , tenu à Chantilly le 16* jour de juillet 168$.

«Signé LOUIS,

« et plus bas Bouthilubb (*). »

Voici comment, le 22 août, Feuquières rendit compte du succès obtenu dans cette négociation :

« Quant à l'instruction par laquelle « Votre Majesté ne parle que de ce qui a concerne le duc de Friealand , je lui

(*) Ouvrage dlé, t II, p. x «t auiv.

SUÈDE

Itt

«dirai qu'étant arrivé à Dresde, le ' comte de Kinski me vint voir et me

• dit qu'il avoit reçu une lettre du due

• de Fiiediand , par laquelle il le prioit « de savoir de moi si je serois encore « dans les mêmes dispositions que « j'étois lorsqu'il reçut ma réponse à « ses propositions, et qu'il le prioit « de me pressentir sur cela ; sur quoi « îe lui répondis que le duc de Fned-

• land agissoit avec trop de finesse

« pour moi , que son silence aux ré-

«nonses que je lui avois faites me

« faisoit assez connoftre qu'il ne cher-

« choit que les moyens d'en tirer

■ quelque chose, dont il se pût avan-

« tager pour faire naître quelque més-

« intelligence entre Votre Majesté et

« ses alliés : que de son côté il avoit

"« à craindre qu'en usant de trop de

« finesse , il ne se mît hors des ternies

« de pouvoir, par le moyen de Votre

« Majesté et de l'union, s'assurer

« contre ceux de qui nous savions qu'il-

« avoit plus de sujet d'avoir crainte et

« considérer comme ses plus dange-

« reux ennemis, avec lesquels telles

« procédures ne sont point capables

« de les mettre en créance, ni leur faire

« diminuer la jalousie qu'ils ont de lui :

« au'il ne devoit pas douter qu'ayant

« dessein d'agir avec Votre Majesté de

« bonne foi , elle ne fût toujours prête

« à lui donner tous les consentements

« qu'il pourrait espérer; mais que s'at-

* tendre que je m ouvrisse davantage « avec lui; qu'il ne m'eût fait savoir « ses sentiments sur les réponses que «je lui avois faites, étoit chose qu'il « ne devoit point attendre de moi.

* Huit jours après que j'eus fait cette « réponse audit comte de Kinski , al- « lant chez lui , il me fit voir une

* lettre de son beau-frère qu'il venoit de « recevoir, par laquelle il lui mandoit « due le duc de Friedland l'avoit chargé «de lui écrire qu'il fît savoir au « duc de Saxe que si on vouloit ren- « trer en quelque négociation avec lui, « il lui déclarait qu'il ne prendrait « créance en qui que ce fût, qu'en la « personne du comte de Kinski, et que « pour cet effet il lui envoyoit aussi « un passeport qu'il me fit voir, et le

eonvioH tant qirtl lui étoit possible de ne manquer point d'y aner.

« Sur cette nouvelle, il m'entra en même temps dans l'esprit que cette proposition n'étoit que pour servir de prétexte au votfogo du comte de Kinski vers lui, duquel il désirait savoir les termes auxquels nous en étions ensemble , et ce qu'il avoit à attendre de moi, n'étant nullement à croire qu'il se voulût servir dudit comte de Kinski vers l'électeur de Saxe, avec lequel il sait qu'il est mal au dernier point.

« Je lui conseillai de montrer cette lettre au duc, sur la certitude que j'avois que l'extrême désir qu'il a d'un traité étoit capable de lui faire recevoir toutes sortes de propositions par les mains de qui que ce pût être; ce qui s'est ensuivi de la même sorte que je l'a vois pensé, ayant non seulement approuve cette entremise, mais convié ledit comte de Kinski de faire promptement ce voyage.

« Le lendemain au soir arriva le sieur Dubois avec l'instruction et le pouvoir que Votre Majesté m'envoie sur ce sujet; sur quoi, pour ne perdre aucun temps, j'envoyai aussitôt prier ledit comte de' Kinski de venir me voir, et lui fis entendre bien au long tout ce iusques où j[e jugeai nécessaire qu'il fût instruit sur ce sujet, y ajoutant ses intérêts particuliers pour lui donner plus de chaleur, lesquels ne consistent qu'en son rétablissement en tous ses biens de Bohême , qui sont très -grands , et « quelques titres d'honneur qu'il dési- « reroit dans son pavs. »

Mais toutes ces démarches n'amenèrent aucun résultat. Waldsteinfit son excursion dans le Brandebourg, et ce fut seulement le tOT mars de l'année suivante (1634) que Feuquières, qui se trouvait alors à Francfort, osa reparler de cette affaire.

« Comme j'achevois cette dépêche, « j'ai reçu une lettre en créance du « comte de Kinski , par un gentil* « homme qu'il m'a envoyé exprès , au- « quel il avoit donné charge de m'aller « chercher où serait le chancelier, ce

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