‹ Suez; histoire de la jonction des deux mersChapitre 12 sur 31 · LE CANAL D'EAU DOUCE · texte numérisé non relu

LE CANAL D'EAU DOUCE

Le chantier de travrdl qui s'ouvrait devant M. de Lesseps et ses ouvriers, c'était le désert-, c'est-à-dire un sol où la faim, la soif, ne trouvent ni l'aliment, ni l'eau qui leur est nécessaire : en un mot, il fallait lancer et maintenir pendant huit ou dix années une armée de travailleurs dans des régions où la moindre caravane ne pouvait alors subsister qu'à grand'peine.

Pour creuser le canal maritime de Suez, on devait donc tout d'abord trouver le moyen de rendre possible la vie des ouvriers dans l'isthme :

{'ri SUEZ

il fallait, à tout prix, amener Teau jusqu'au milieu des sables brûlants.

Au début des travaux, dans la partie septentrionale de Tisthme^ sur les rives du lac Menzaleh, on se procurait l'eau douce dans quelques puits isolés, ou en la faisant venir de Damiette, ou enfin en distillant Teau salée de la mer et du lac : la tonne d'eau douce apportée de Damiette coûtait cinq francs, la tonne distillée à Port-Saïd en coûtait vingt-cinq.

Une négligence, un accident ou quelque entrave causée par la malveillance suffisaient à jeter les ouvriers dans la plus pénible situation et à troubler les travaux.

Il importait de recourir à des moyens plus efficaces, surtout à mesure qu'on allait avancer vers le centre de l'isthme : la création d'un. canal d'eau douce fut résolue : au mois d'avril 1861, trois mille fellahs commencèrent à le creuser.

Il y avait autrefois en Egypte une contrée dont le nom est resté légendaire comme un sy-

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nonyme de fécondité, c'était le domaine des Hébreux, h terre de Gessen, ou terre des pâturages. Les irrigations du Nil, habilement dirigées et soigneusement entretenues, avaient fait un véritable jardin de ce territoire situé entre la vallée du fleuve et les confins des solitudes de Suez.

Aujourd'hui la terre de Gessen s'appelle VOucidy-Toumilat. Depuis le temps des Pharaons, ce sol fertile, négligé par suite des multiples révolutions et invasions qui ont passé sur l'Egypte, était devenu aride comme lïn avantposte du désert ; — l'eau l'avait jadis fécondé ; pour le féconder encore, il fallait lui ramener l'eau.

Ce problème avait frappé la haute intelligence de Méhémet-Ali : un jour, en revenant de la Mecque, ce prince traversa la terre désolée de Gessen ei il se promit de lui rendre sa splendeur d'autrefois.

Pour réahser ce projet, il conduisit, du Nil jusqu'au milieu de l'Ouady, deux canaux qui se

réunissaient dans le lac Maxamah à peu près à égale distance de Zagaziget d'Ismaïlia, le Canal Mahmoudich et le Canal Cherkaoué,

Ainsi, M. de Lesseps trouva en partie commencé le grand travail d'irrigation qu'il allait achever : il rencontrait en entrant dans rOuady une terre déjà remi>^e en culture, et une population d'arabes vouée aux travaux de la campagne : champs et colons révélaient par avance ce que deviendra un jour le pays de Suez.

Huit années se sont écoulées depuis que la compagnie du canal maritime a continué dans rOuady l'entreprise de Méhémet-Ali : la transformation est aujourd'hui complète : les habitations, les jardins, les mille exploitations de l'industrie agricole ont surgi sur;le passage del'eau douce ; dattiers, oliviers, orangers croissent sur les rives comme dans une pépinière ; le mûrier surtout s'y développe en véritable forêt, et le jour n'est pas loin, où l'isthme naguère infertile nous enverra les plus magnifiques richesses de la soie.

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Le panorama qui esl à la fin de ce volume fait saisir clairement le tracé du canal d'eau douce. Nous le voyons, à partir de Zagazig, prolonger l'ancien canal de Méhémet-Ali; puis avant d'arriver à ïsmaïlia qu'il atteint par un embranchement dont nous parlerons tout à l'heure, il se courbe vers le Sud, suit une ligne à peu près parallèle à celle du Canal maritime, en longeant les lacs Amers, passe au pied des montages de Genefîe et enfin aboutit à Suez.

Dix-sept mètres de largeur au plan d'eau ; huit mètres au plafond ; une profondeur de deux mètres vingt-cinq centimètres ; une longueur de cent soixante quinze kilomètres environ ; telles sont les proportions du canal d'eau douce: il n'est donc pas seulement une source d'irrigation, il est aussi une véritable voie navigable auxiliaire du canal maritime.

Pour comprendre l'importance du canal d'eau douce, non-seulement au point de vue de la Compagnie dirigée par M. de Lesseps, mais au

point de vue des intérêts généraux de l'Ég^^jte et du transit commercial à travers l'isthme, il faut se faire une idée exacte de l'état déplorable auquel était réduite la ville de Suez, avant la création de ce conduit bienfaisant. Cette cité, que sa position géographique appelle à un si grand avenir, ne vivait à certaines époques de l'année, comme un navire en mer, qu'à l'aide de l'eau conservée dans des caisses de fer, que le chemin de fer du Caire lui apportait ! A Suez, l'eau à moitié salubre était le privilège des riches : les pauvres s'abreuvaient comme ils pouvaient ou mouraient de soif.

Quand M. de Lesseps eut commencé d'acheminer vers cette ville misérable le canal d'eau douce qui devait lui donner la vie et l'aisance, l'Angleterre;, ou pour parler plus justement lord Palmerston se retrouva sur sa route : il fallait encore pour le cabinet britannique dénigrer^ et, s'il était possible, retarder l'œuvre victorieuse déjà parla force morale et^qui allait être bientôt triomphante par la force des faits.

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Nous empruntons à un curieux livre sur le canal de Suez^ une citation qui, sous une forme humoristique, nous fait assister à une scène de haute comédie diplomatique, si tant est qu'il puisse y avoir quelque chose de comique dans les petites menées d'une politique qui se croit grande par des calculs égoïstes.

« Un fonctionnaire anglais habitant Suez « avait tant dit, tant répété par ordre, que le « canal maritime était un leurre et le canal « d'eau douce une chimère, qu'il avait fini par « y croire. Les choses se passaient sous ses « yeux cependant, il était trop éclairé pour ne « pas en pouvoir juger la portée ; mais point : « l'oracle avait prononcé par la bouche de « lord Palmerston : ni canal maritime, ni ca- « nal d'eau douce n'étaient possibles.

« Cette conviction prit même chez lui de « telles proportions qu'il alla jusqu'à offrir sa « bourse en holocauste à la divinité opiniâtre et

* Promenade dans risthme de Suez, par Casimir Leconte , ancien administrateur des Messageries impériales.

« aveugle de l'esprit de parti. Afin de démon-

« trer par des preuves matérielles que l'arrivée

« de l'eau douce à Suez était une hallucination

« de M. de Lesseps, il se mit à construire un

« appareil distillatoire pour opérer sur Teau de

a mer et fournir d'eau potable ces grands nà-

« vires qui viennent presque chaque jour

« mouiller en rade de Suez et les habitants de

« la ville eux-mêmes. Sûr de son fait, quand on

« lui parlait d'eau douce, il montrait avec

« orgueil son usine presque prête à fonctionner

« et disait : « Voilà le vrai canal ! »

« Or, pendant que notre brave Anglais s'ap-

« prêtait à distiller la mer Rouge, le canal si

« décrié faisait son entrée tout doucement et

« arrivait en vue de Suez. Le jour était pris

« pour l'inauguration, les estrades d'honneur

« se couvraient de lapis etdetenluresd'apparat,

« les discours officiels s'élaboraient dans le si-

t lence du cabinet, les fourneaux de l'hôtel

« Shembri fumaient à l'envi, la Champagne

« frémissait, impatient de prendre le rang

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