‹ Suez; histoire de la jonction des deux mersChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE ÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏII

FERDI NAND DE LESSEPS

En 1831, un élève consul envoyé en Egypte par le gouvernement français, subissait dans la rade d'Alexandrie les ennuis de la quarantaine.

Pour employer ces longues journées de repos forcée il lisait le grand ouvrage sur l'Egypte publié d'après les documents recueillis pendant l'expédition de Bonaparte '. Un mémoire surtout dans cette savante collection frappa son es-

1 Description de t Egypte ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant t'expédition de l'armée française.

prit: il fut saisi d'unesorte de révélation en étudiant le travail de l'ingénieur Lepère sur le percement de l'isthme de Suez ; — ce jeune diplomate était le vicomte Ferdinand de Lesseps: il venait d'entrevoir pour la première fois le but de sa vie.

M. Ferdinand de Lesseps est né à Versailles le 19 novembre 1805. Il semble qu'il ait reçu par héritage le don de mener à bonne fin les entreprises hardies et compliquées. Son père, Matthieu de Lesseps, futlongtemps consul de France enÉgypte, dans le Maroc, enEspagne; son oncle Barthélémy de Lesseps suivit Lapeyrouse dans son grand voynge de circumnavigation : il fut de tous les compagnons de l'infortuné navigat/Cur le seul qui revit la France.

Il quitta auKamchatka les navires de Lapeyrouse et revint en traîneau à travers l'Asie jusqu'à Saint-Pétersbourg, rapportant les documents qui nous sont restés de cette grande expédition. Lesseps mit deux ans à effectuer son retour, le récit de ses aventures est l'une

des plus étranges odyssées de l'histoire des voyages.

Avec de pareils souvenirs de famille, le jeune Ferdinand de Lesseps devait volontiers se sentir porté aux nobles entreprises ; mais, entre le premier rêve du^grand projet qu'il était appelé à réaliser et son plein accomplissement, bien des années s'écoulèrent.

Ferdinand de Lesseps, préoccupé d'une idée fixe, fut longtemps forcé par les circonstances de se bornera d'autres travaux et de poursuivre exclusivement sa carrière diplomatique. Elle fut glorieuse pour lui.

Dès Tannée 1834, il se rendait populaire dans ce pays d'Egypte ou plus tard son nom devait être enveloppé de tant de prestige. La peste ravageait alors Alexandrie et en quelques mois enlevait le tiers de la population : M. de Lesseps était consul dans cette ville ; lui, qui rêvait comme Bonaparte la jonction des deux mers, il eut plus d'une fois l'occasion de rappeler en face du fléau l'acte courageux de Jaiïa.

C'est à Barcelone, en 1842, que nous retrouvons encore à titre de consul i\J. Ferdinand de Lesseps. On se souvient du bombardement terrible qui réprima l'insurrection de cette ville : pendant treize heures les projectiles tuèrent les hommes et renversèrent les monuments. Au milieu de ce désastre M. de Lesseps aidé du capitaine Gastier, commandant le navire Le Méléagre s'efforçait de mettre à l'abri du danger tous les Français, tous les étrangers et même, sans distinction de parti, les Espagnols mêlés à ce sanglant conflit. On le vit sauver des insurgés et protéger avec le même dévoùment la femme et les enfants de Yan-Halen qui commandait le feu de la citadelle.

Quelques jours plus tard un négociant, sauvé par lui, écrivait cette lettre au rédacteur du Sud, journal de Marseille :

Marseille, le 19 décembre 184'î.

« Monsieur,

« Je suis arrivé de Barcelone, plein d'admiration et de reconnaissance pour la conduite tenue pendant les événements de cette ville par M. de Lesseps, consul de France, et depuis quatre jours, je reçois des lettres de plusieurs de mes amis de la même ville, me priant au nom d'un grand nombre de nos compatriotes de rendre public un sentiment qu'ils partagent avec moi. C'est à M. de Lesseps que nous reconnaissons devoir notre salut; c'est lui qui pendant quinze jours a veillé sur nous et sur la ville entière : nous l'avons tous vu courir au milieu des bombes et des boulets, tantôt pour aller arracher des victimes à la mort, tantôt pour porter aux combattants des paroles de paix.

Pendant plusieurs jours, ses énergiques protestations et le respect qu'inspire un beau carac-

tère ont suspendu le bombardement dont nous étions menacés, et quand ce dernier malheur lui a paru inévitable, c'est lui qui a frété pour le compte du gouvernement, les navires nécessaires pour mettre à couvert tous ses compatriotes; c'est lui qui pendant six heures de nuit, par un froid rigoureux, a veillé sur notre embarquement et en a dirigé les moindres détails. Madame de Lesseps et ses jeunes enfants n'ont été embarqués qu'après nous; M. de Lesseps lui-même n'est monté à bord que le dernier de tous... »

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