T. ROLLAND
Les Français résidant à Barcelone s'associèrent unanimement à cet hommage : ils firent frapper une médaille en l'honneur du courageux consul; la Chambre de Commerce de Marseille lui vota une adresse de remercîments; celle de Barcelone voulut avoir son buste en marbre : l'évêque de la ville se joignit publiquement à cette manifestation de reconnaissance.
Le gouvernement français qui avait accordé la croix de chevalier de la Légion d'honneur à M. de Lesseps après la peste d'Alexandrie lui décerna la croix d'officier après le bombarde— ment de Barcelone.
La République de 1848 envoya le diplomate à Rome : il y jugea favorablement les hommes et les choses de la République romaine ; l'expédition de 1849, contraire à la politique dont il s'était fait l'interprète, détermina sa retraite. Dès lors, M. de Lesseps n'appartint plus aux affaires internationales, il appartint exclusivement aux affaires de l'humanité.
A la fin de l'année 1854 le prince Mohammed Saïd succédait sur le trône d'Egypte au vice-roi Abbas-Pacba. Le nouveau souverain avait connu M. de Lesseps. alors que celui-ci débutait, à Alexandrie, dans la carrière diplomatique.
Mohammed-Saïd avait l'intelligence et le cœur
élevés. Sous la direction d'un français, M. Kœnig-Bey, il s'était formé aux études et à l'esprit de l'Europe : il débuta dans son pouvoir nouveau par un acte de reconnaissance tout simple, mais vraiment grand : en accordant à son ancien maître le titre de Secrétaire de ses Commandements^ il lui écrivait celte lettre : « J'ai retenu de vos leçons que les Parisiens assiégés par Henri IV et réduits aux dernières extrémités de la faim, lui envoyèrent son précepteur comme la seule personne capable de toucher son cœur, et d'obtenir pour eux le passage de quelques vivres. Je fais mon profit de ce souvenir que je vous dois; venez auprès de moi pour servir mon gouvernement après m'avoir instruit. »
Le prince qui tenait ce noble langage se connaissait en hommes; il n'oubliait aucun de ceux que les circonstances lui avaient donné l'occasion d'apprécier : il se souvint de ce jeune consul qui avait autrefois été son ami et il invita M. Ferdinand de Lesseps à revenir le visiter.
M. de Lesseps Ta raconté lui-même : c'est dans cette entrevue que la création du moderne canal de Suez fut décidée. Le vice-roi et son hôte parcouraient ensemble le désert Lybique. Le passé et l'avenir de l'Egypte faisaient l'objet de leurs entretiens : ils parlèrent de la jonction des deux mers, et sur la demande de Mohammed-Saïd, M. de Lesseps rédigea au camp de Maréa un mémoire qui était le résumé de la question.
Ce travail était en partie inspiré par celui de Lepère, dont la lecture, vingt-trois ans auparavant, avait si fortement frappé l'esprit du consul d'Alexandrie; mais, avec une netteté de vues toute personnelle, M. de Lesseps se prononçait à la fois sur le problème de l'exécution matérielle du canal et sur ses conséquences politiques.
Il repoussait l'idée de reprendre l'ancien tracé par le Nil et se décidait pour le tracé direct d'une mer à l'autre ; puis, appréciant la cause des diverses nations, il s'efforçait d'établir que
cette œuvre ne pouvait léser aucune d'elles, ni dans ses intérêts universels, ni dans ses intérêts particuliers.
Le but suprême qu'entrevoyait M. de Lesseps c'était, pour tous les peuples du globe, un résultat supérieur à un simple profit commercial si grand que pût être ce profit; c'était, par dessus tout, la réalisation d'une haute pensée philantropique bien digne de faire réfléchir ceux qui rêvent l'union fraternelle du monde entier. Dans son esprit, la création du canal entraîne la neutraHsation de l'Egypte : les peuples s'accordent forcément pour respecter cette voie commune à tous; la paix nécessaire sort de cette communauté d'intérêts.
<r Nous savons, écrivait encore récc-mment M. de Lesseps \ que jamais l'Angleterre et la France ne pourraient se mettre d'accord sur la possession de TÉgypte par l'une d'elles. Mais
* La Turquie et l'Egypte; brochure.
quelle différence de sécurité si, de nationale entre ces deux puissances, la question devenait européenne ; si par la possession d'une route neutralisée entre les deux plus opulentes mers du globe, l'Egypte sous la suzeraineté du sultan, rendait solidaires de sa situation TAutriche par la prospérité de l'Adriatique et le développement de son commerce maritime ; l'Italie et la France parleurs ports de la Méditerranée ; l'Angleterre par ses communications avec l'Inde et l'Australie ; la Russie par ses ports de la mer Noire et la communication maritime des grands fleuves qui y débouchent avec ses établissements de l'Amour ; l'Espagne par ses possessions coloniales et son littoral méditerranéen ; la Hollande par ses intérêts à Sumatra, à Java et à Bornéo; les États-Unis d'Amérique par une abréviation de3,000 lieues poLirleursports de l'Océan Atlantique dans leur navigation vers l'Océan Indien ! »
Mohammed-Saïd avait compris M. de Lesseps: le 30 novembre 1854 il signait l'acte de con-
cession du canal. Cette date mérite d'être retenue comme l'une des plus mémorables de l'histoire du monde.
Dès lors, la vie de ]\I. de Lesseps devient un véritable prodige d'énergie et d'activité. Cet homme, déjà parvenu à l'âge où la pleine maturité fait éprouver le besoin du repos, semble recommencer sa carrière avec un élan juvénile. Qu'on réfléchisse un instant à cette tâche écrasante : il faut que le promoteur du projet de Suez rende intelligible à tous l'idée qu'il a mûrie depuis longtemps ; il faut qu'il la dégage de toute apparence d'utopie ; puis, il ne suffit pas qu'il fasse applaudir la hardiesse de l'entreprise, il importe surtout que la sympathie une fois provoquée se traduise par des actes, — il s'agit en un mot de rassembler d'énormes capitaux. Le pubhc se montre confiant : il répond à l'appel qui lui est adressé. '
Mais déjà, voici les jalouses inquiétudes de la politique qui surgissent et menacent d'entra-
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ver à jamais l'œuvre à peine ébauchée. L'Angleterre, inquiète à la vue de cette route nouvelle destinée à transformer le transit des Indes, intrigue, menace, trouble les esprits.
C'est à l'opinion que M. de Lesseps a demandé aide tout d'abord, c'est encore à l'opinion qu'il aura recours pour renverser les obstacles soulevés par l'étroite raison de certains hommes d'état. Ainsi qu'il ose lutter contre le désert, il ose lutter contre le préjugé hostile : ainsi qu'il saura se frayer une voie à îravers les sables, il sait s'en frayer une à travers les malveillances, les déloyautés, les trames sourdement ourdies. Pendant quinze ans, en dépit de ses immenses travaux, il parcourt la France, l'Angleterre, l'Europe, partout provoquant des réunions où, simplement, éloquemment, il fait comprendre son but : à ceux qui lui disent que son œuvre estimpossible, il répond. «Mon œuvre avance!» et enfin, le jour est venu où il a pu dire : « ]\Ion œuvre est faite ! »
Diplomate et orateur quand il s'agit de défendre
en Europe son projet, M. de Lesseps est, dans risthme, le chef infatigable qui encourage par son exemple et domine par son irrésistible ascendant le peuple d'ouvriers rassemblés sous ses ordres.
Il va sans cesse de Paris à Suez, traverse et retraverse la Méditerranée, sans plus se soucier de ce long trajet que s'il passait directement de son cabinet d'études au chantier de ses travaux. Un jour le choléra éclate dans l'isthme ; la mer le sépare du danger, M. de Lesseps franchit la mer, et, comme un général, court se placera la tête de son armée en péril.
Grande figure que celle de cet homme qui a su par la ténacité du caractère et la foi dans une idée, rallier à sa cause l'esprit public, vaincre l'hostilité des pohtiques égoïstes, accomplir au profit de l'humanité tout entière une de ces conquêtes pour lesquelles il semble qu'elle devrait se lever d'elle-même, mais qui ne se réalisent cependant qu'autant que, de
loin en loin, la destinée suscite le génie d'un initiateur !
Peut-être n'est-il pas indifférent de noter en passant quelques détails intimes sur celui qui s'est donné cette mission extraordinaire : un portrait explique parfois une intelligence et un caractère.
M. de Lesseps est diplomate, ingénieur, orateur, homme d'action en même temps que penseur et homme d'étude. Sa physionomie révèle ses multiples quahlés: le front un peu fuyant indique la tendance à l'imagination, aux hardies conceptions qui tiennent du rêve ; mais le reste du visage révèle une fermeté et une précision de volonté qui prouve que le rêve peut se réaUser: le nez est fortement arqué, indice de l'énergie mihtante : les yeux petits, noirs, étincellent et leur regard exprime la finesse sans que la franchise en soit exclue : la chevelure et les moustaches blanches donnent à l'ensemble de cette tête un aspect martial,
La simp^licité domine clans le langage et dans les gestes de M. de Lesseps : devant un nombreux public ou dans un entretien intime, il arrive toujours droit au but, en termes concis, nets, disant ce qu'il veut dire comme un homme qui a autre chose à faire que de se prodiguer en vaines paroles. Son éloquence consiste surtout dans le naturel avec lequel il exprime de grandes choses: l'auditoire est saisi par ce contraste: M. de Lesseps provoque les applaudissements avec un mot, avec un chiffre. Il a remué en France et en x\ngleterre des milliers d'hommes par la seule éloquence de l'exactitude : il y a des questions qui passionnent d'autant plus qu'elles sont traitées avec plus de vérité.
Mais, c'est en Egypte surtout, au milieu du désert de Suez que la supériorité de M. de Lesseps se fait sentir à ceux qui l'entourent. Le diplomate, le président d'une grande compagnie industrielle, le conférencier de Paris et de Londres, là, se transforme: ce n'est plus l'Européen, c'est le chef de tribu oriental, ayant je ne sais
quoi de fatidique qui s'impose à l'esprit des populations étonnées : il y a en lui du prophète: il semble marcher en avant parce que c'est écrit; — et on le suit !
Les Arabes ont pour lui un culte superstitieux : quand ils le voient passer enveloppé d'un burnous et monté sur son dromadaire blanc, bête presque fantastique, il leur semble qu'Allah a suscité cet homme pour les mener vers une conquête qu'ils ne comprennent qu'à demi , mais dont ils parlent avec étonnement sous leurs tentes. Qu'ils lèvent les yeux ces fils d'Abraham et d'Ismaël! et si, le soir, comme leurs aïeux.en regardant les étoiles ils rêvent ^dejaces immenses se confondant en un commun et universel rayonnement, ils peuvent se dire que les temps sont proches, car l'homme venu d'Occident l'a proclamé : « Le monde est ouvert : les nations vont s'embrasser... Aperire terram et dare paccm gentibus ! »
XOXE, page «3
Un poète, M. Henri de Bornier, a retracé en beaux vers cette entrevue de Mohammed-Saïd et de M. de Lesseps ^
Le désert ! L'horizon d'une morne rougeur,
Prison sans murs qui marche avec le voyageur 1
Point d'arbres, un sol noir, quelque vautour qui plane,
L'hyène qui, de loin, guette la caravane,
Et parfois le simoun, horrible et furieux,
Soulevant l'océan des sables jusqu'aux cieux !
Ici rien n'aime l'homme, et rien ne le redoute,
Rien ne distrait les yeux, rien ne charme la route.
Cependant, en ce lieu fatal et désolé
L'homm.e régnait jadis... Il s'en est exilé !
Mais on retrouve encor, sous la ronce et le sable,
D un travail merveilleux la trace ineffaçable,
* l'Isthme de Suez, poème couronné par l'Académie française.
Et dans le lit abandonné, souvent,
Le pâtre Lybien vient s'abriter du vent.
Ces deux hommes qni vont dans cette solitude,
Quels sont-ils? — L'un est jeune et de noble attitude,
Sérieux, attentif comme son compagnon ;
Il gouverne l'Egypte, et Saïd est son nom.
L'autre, sur qui les ans ont pesé davantage,
A la douce énergie et le calme d'un sage ;
On sent qu'il est de ceux qui ne reculent pas,
Et qui marchent au but sans dévier d'un pas ;
De Lesseps ! nom qu'a-.tend, au bout de la carrière,
La gloire impartiale ainsi que la lumière 1
Le Prince était pensif, et le Français lui dit :
ce Les héros, les vainqueurs que la foule applaudit
Sont bientôt oubhés s'ils restent inutiles ;
Les règnes vraiment beaux sont les règnes fertiles,
Et ce siècle, surtout, pense que les meilleurs
Et les plus grands des rois sont les rois travailleurs !
Prince, à vous vient s'offrir la plus noble entreprise
Que le destin réserve aux rois qu'il favorise :
Vous pouvez relever, agrandir de vos mains
L'œuvre des Pharaons et l'œuvre des Romains,
Fertiliser ces lieux que le sable dévore.
Et d'un désert brûlant faire un autre Bosphore !
Par de nouveaux chemins, facilement ouverts
Vous pouvez, rapprochant tant de peuples divers
Qu'au soleil du progrès la distance dérobe
Raccourcir de moitié la ceinture du globe !
Les vaisseaux qui cherchaient sur l'immense Océan Où la jeune Australie ou le vieil Hindoustan, Achevant, grâce à vous, de moins rudes conquêtes. N'iront plus se briser sur le Cap des Tempêtes ; Comme de grands oiseaux près du bord plus nombreux, Ils voleront en foule à l'isthme ouvert pour eux, Et le vent du désert, roi dont le règne expire, Les poussera lui-même à travers son empire I Ce rêve, qui par vous doit avoir son effet, Leibnitz, Louis le Grand, Napoléon l'ont fait ; A vous de l'accomplir, Altesse! L'heure est bonne. La science, aujourd'hui, n'a plus rien qui l'étonné ; Elle a le feu, les vents et les flots pour sujets ! »
Le Prince, à ce discours, répondit : « J'y songeais ! »