‹ Suez; histoire de la jonction des deux mersChapitre 5 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'histoire du canal de Suez serait incomplète si nous ne racontions à côté des efforts généreux qui ont accompli cette noble conquête, les tentatives attristantes qui ont essayé de l'entraver. C'est à regret que nous retraçons cette page, car elle fait tache dans la politique d'une grande nation, mais la vérité ne peut passer sous silence des actes trop réels et trop publics pour qu'il soit permis de les oubher.

Séparons la nation anglaise de certains de ces hommes d'État, soit ! Nous n'en avons pas moins à constater qu'au nom de l'Angleterre, la

plus grande œuvré de civilisation des temps modernes a été dénaturée, raillée, opiniâtrement attaquée.

« L'Angleterre, s'est un jour éloquemment écrié M. Yillemain, l'Angleterre a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan ! » Oui, partout elle a planté son pavillon sur le parcours des voies maritimes qui relient le commerce du monde ; mais, jalouse suzeraine des flots qu'elle regarde comme son royaume, elle ne permet pas qu'on vienne déranger son altière domination.

Le canal de Suez Rapprochait de l'Inde toutes les nations européennes ; il n'en fallut pas plus pour éveiller les irritations et les inquiétudes de la Grande-Bretagne ; le canal de Suez était une œuvre française : l'Angleterre ne pouvait tolérer qu'une telle entreprise s'accomplît en dehors de son initiative et de son influence.

Le oO novembre 4 854,.Mohammed-Saïd avait signé la concession du canal : au mois de février 1855, M. deLesseps se rendit à Gonstantinople

pour obtenir du sultan la ratification de cet acte.

La Sublime-Porte se montra favorable au projet accueilli par le Yice-Roi et elle manifesta hautement son approbation; mais, à Constantinople, M. de Lesseps rencontrait l'ambassadeur anglais lord Strafford de Redcliffe : vainement il lui exposa dans une lettre loyale le véritable but; de son œuvre, ce diplomate, fidèle interprète des secrètes pcnsces de lord Paîmerston^ laissa percer dès la première heure l'hostilité du gouvernement britannique.

Lord StrafTort de Redcliffe insista auprès du ministère ottoman pour que facte de concession ne fût pas définitivement ratifié avant que l'Angleterre eût été consultée sur l'opportunité du percement du canal.

M. de Lesseps vit nettement le piège; mais avec une patience énergique, il sut se contenir et parut se soumettre au désir de l'ambassadeur anglais.

Cependant il importait de frapper un coup

décisif avant que l'intrigue pût se nouer d'une manière inextricable : il fallait que l'entraînement général renversât dans son élan les barrières élevées par les manœuvres de cabinet.

Au mois de juin 1855, M. de Lesseps arriva en Angleterre : il fit immédiatement appel aux principaux représentants du commerce maritime ; il provoqua leurs franches déclarations et ces déclarations se produisirent en sa faveur : la Compagnie deshides^ la Compagnie péninsulaire et orientale de navigation à vapeur proclamaient l'utilité du canal de Suez.

Mais, au dessus de l'opinion publique, dominait malheureusement une volonté puissante, guidée par un esprit égoïste et plein de haine pour la France : lord Palmerston, suivant ses propres paroles, « voyait avec peine la poursuite d'une œuvre chimérique qui pouvait altérer les bons rapports desdeux grandes nations européennes ^ . »

Au fond, ce que voyait surtout avec peine le

' Note adressée au caLineî des Tuileries.

premier ministre d'Angleterre, c'était raccomplissement d'un projet qui changeait les allures du transit maritime et pouvait troubler les vues exclusives et ambitieuses du gouvernement britannique ; lord Palmerston sentait revivre en lui sa vieille haine contre la France dont il ne s'était pas départi, depuis le temps où, en 1 804, simple journahste à Malte, il avait combattu avec fureur la puissance de Napoléon.

Déjà une commission internationale de savants et d'ingénieurs rassemblée par les soins de M. de Lesseps était partie pour l'Egypte et elle explorait le désert de Suez : lord Palmerston sentait qu'avant peu la cause du canal allait être gagnée et qu'il était grand temps de la batlre en brèche.

Le Times ouvrit l'attaque par un article daté du 30 octobre 1855 ; bientôt la Bévue (VËdimbourg usait à son tour de son influence considérable pour dénigrer le projet de M. de Lesseps. Elle prenait d'ailleurs ses précautions oratoires.

« Nous ne pourrions, disait-ell6, imaginer

une politique plus absurdement illibérale que celle qui prétendrait fermer à l'humanité entière une des grandes avenues du monde, dans la vue de flatter une théorie chimérique d'influence rivale, et nous déclarons hautement répudier tout sentiment de cette espèce comme entièrement indigne de nous et de notre pays. »

Une fois cette déclaration formulée, la Revue d'Edimbourg changeait de ton et traitait la question du canal avec l'hostilité la plus subtile et aussi la plus savante, du moins en apparence.

Le canal, suivant elle, était absolument impossible : on ne se rendait pas compte des obstacles insurmontables qui allaient surgir à chaque pas : c'était une utopie que de prétendre construire des jetées immenses en avant de Suez et de Port-Saïd ; le golfe de Péluse était une mer de boues, où nul travail ne pourrait ouvrir un chenal ; des bancs de rochers se trouvaient au milieu du désert et devaient arrêter la marche des ingénieurs; vingt autres arguments aussi

imaginaires, et dont l'événement a prouvé l'inanité, étaient prônés par la savante Revue.

Puis, cela ne suffisant pas, on déclarait le canal non-seulement impossible mais inutile, si, par grand hasard, il venait à être exécuté. On parlait des difficultés insurmontables que la mer Rouge présenterait à la navigation ; la question du niveau des deux mers était rappelée avec effroi comme aux temps antiques où elle avait effrayé Nécbao ; il était surtout bien déclaré que le canal de Suez, dans le présent et dans l'avenir, ruinerait ceux qui auraient la foliede risquer leur argent dans cette entreprise.

Cependant la commission internationale avait achevé ses explorations et elle émettait de visu des opinions toutes contraires à celles de la Revue cV Edimbourg, Lord Palmerston n'entendait pas lâcher la partie sans avoir tenté un effort plus efficace qu'une simple manifestation de la presse. Il voulut, lui aussi, envoyer sa commission et avoir son rapport rédigé après examen des lieux.

Dnns le courant de l'année 1856, depuis le mois d'avril jusqu'au mois de juillet, la corvette anglaise le Tartarus fut chargée d'explorer la rade de Péluse. Au vif désappointement du premier ministre^ cette étude nouvelle fut aussi favorable à la cause du canal que l'avait été le rappoi^Tmême de la commission internationale. Quelle ressource restait-il à l'Angleterre pour satisfaire son amour-propre national et rivaliser avec l'œuvre de la France ?

On le croira difficilement : ce fut alors que lord Palmerston qui traitait de chimérique le projet de M. de Lesseps engagea son gouvernement dans un projet bien autrement irréalisable d'ici à longtemps.

Il se souvint qu'un officier supérieur de l'armée anglaise, le major-général Chesne\% poursuivait depuis de longues années la pensée d'établir un chemin de fer, qui partant de Sonédié sur la côte de Syrie aboutirait à Bassora surle Chat-el-Arab. Comme les Kalifes, lord Palmerston entrevit la possibilité de reporter

vers le golfe Persique le transit commercial de TÉgypte et du golfe Arabique : une fois pénétré de son idée, il s'empressa d'en essayer Texécution.

Il s'agissait de prolonger un chemin de fer, à •travers quatre cents lieues, dans un désert hanté par des peuplades barbares ; n'importe ! le chemin de fer de TEuphrate devait annihiler le canal de Suez : cet argum.ent, pour lord Palmerston, répondait à toutes les objections.

La Turquie montra peu de bon vouloir pour seconder le ministre anglais dans ses vues ; et^ déception plus amère pour lui, en Angleterre même et dans les Indes, e commerce resta insensible à tout appel de fonds.

Battu de toutes parts, lord Palmerston s'oublia jusqu'à insuKer, du haut de la tribune du Parlement, le persévérant promoteur du canal de Suez : l'entreprise de M. de Lesseps n'était suivant lui, « qu'un de ces nombreux projets * d'attrape (biihlle,) qui de temps en temps sont

tendus à la crédulité des capitalistes gobemouches.»

D'un bout à l'autre de l'Europe et dans l'Angleterre même un cri d'indignation répondit à ce scandaleux outrage : la cause de la Compagnie de Suez, gagnée d'avance, Tétait plus que jamais, grâce au langage de son plus grand ennemi.

M. deLesseps répondit par une lettre adressée à toutes les chambres de commerce du Royaume-Uni dont il avait sollicité les suffrages: autant le premier ministre avait oublié les plus simples convenances dans ses attaques, autant M. de Lesseps sut les respecterdans sa réponse: il avait pour lui le bon droit, il eut en outre la dignité.

« Lord Palmerston^ disait-il, a cru pouvoir affirmer dans des termes qu'un langage sérieux ne permet pas de reproduire, que j'étais venu en Angleterre pour tendre un piège à la bourse des Anglais et abuser de la crédulité des capitalistes assez naïfs pour croire à une entreprise

chimérique. Vous savez. Messieurs, s'il y a rien eu clans ma conduite ou dans mes paroles qui pût justifier des imputations de ce genre. Ai-je fait le moindre appel aux capitaux ? Vous vous rappelez que je vous ai au contraire déclaré à plusieurs reprises que ce n'était point une souscription d'actions, mais une expression d'opinions que je venais solliciter de vous. Si, dans la répartition d'un capital de 200 millions de francs, l'Angleterre doit avoir plus tard, comme la France, une part de 40 millions, c'est une déférence que j'ai cru devoir à une puissante nation commerçante, directement intéressée dans l'exécution de la voie nouvelle.

<i Mais les capitaux anglais font si peu besoin à l'entreprise dont je suis le promoteur, que, si la part réservée à l'Angleterre n'était pas entièrement acceptée par elle, cette part serait à l'instant couverte par les demandes supplémentaires qui me sont parvenues de diverses parties du monde.

«Voilà, Messieurs, la réponse bien simple, et selon moi irréfutable, que je fais à lordPalmerston, et que j'adresse à la conscience de tous les honnêtes gens. Vous me rendrez cette justice, que dans ma réponse j'observe envers l'âge et la situation politique du premier lord de la Trésorerie les devoirs qu'imposent les convenances. Je croirais d'ailleurs manquer à la dignité de mon caractère et au respect que je vous porte, si je me permettais d'employer envers lui un langage semblable à celui dont il a usé envers moi. »

Lord Palmerston avait beau répéter avec sarcasme : « Lesseps se précipite avec la furia française, mais il manquera de souffle chemin faisant » ; en dépit de ces railleries, les hommes du cabinet britannique croyaient beaucoup plus au succès qu'ils ne le prétendaient ; à tout événement, ils résolurent de se procurer d'avance une station dans la mer Rouge: l'occupition de Périm, le 18 février 1857, fut de leur part

une audacieuse prise de possession de la nouvelle route des Indes.

Le temps marche; nous sommes en 1862; Tœuvre de Suez est en pleine exécution : le canal d'eau douce commence à répandre la vie à travers le désert : il pourvoit aux besoins des travailleurs qui creusent le canal maritime ; vingt mille fellahs envoyés par Mohammed- Saïd prêtent leur concours aux ouvriers européens. Il semble que rien désormais ne peut entraver l'entreprise déjà presque réalisée.

Mais, l'Angleterre n'a pas renoncé à lutter jusqu'au bout. Elle reprend ses intrigues à Constantinople : elle intimide le gouvernement ottoman et finit par lui arracher deux ordres qui semblent mortels pour la compagnie de Suez : le Sultan exige que le Vice-Roi retire de l'isthme son contingent de fellahs ; il l'oblige aussi à résilier la clause de concession du canal d'eau douce et des terrains environnants.

Ainsi, la compognie se voyait à la veille de perdre d'un seul coup ses ouvriers les plus aguerris et Teau, cette ressource indispensable qu'on s'était procurée avec tant de frais et d'efforts.

M. de Lesseps en appela aux tribunaux: Nubar-Pacha vint soutenir à Paris les prétentions du gouvernement Égyptien à la tête duquel Ïsmaïl-Pacha venait de remplacer Mohammed- Saïd décédé.

Au fond, l'Egypte avait le secret désir de maintenir ses engagements primitifs que l'Angleterre seule la poussait à violer: elle accepta volontiers l'idée de faire trancher le débat par un arbitrage de l'Empereur des Français.

Dès lors, l'Angleterre était vaincue : elle n'avait plus qu'à s'incliner devant le fait accompli en attendant l'heure d'en profiter.

Nulle nation, en effet, n'est plus qu'elle appelée à retirer d'immenses avantages de cette œuvre tant calomniée par son premier mi-

nistre. Quand lord Palmerston dénigrait le projet de M. de Lesseps, non seulement il attentait aux intérêts généraux de l'humanité, mais encore il foulait aux pieds les intérêts de son propre pays.

Pour l'honneur de l'Angleterre nous devons citer les paroles d'un autre de ses hommes d'État, qui, se faisant une plus juste idée de la dignité et des devoirs d'un grand peuple, flétrissait avec éloquenceles misérables arguments de Palmerston.

« Personne, disait M. Gladstone, le 14 août 1857, dans la Chambre des communes, personne ne pourra regarder la carte du monde et nier qu'un canal à travers l'isthme de Suez, s'il était possible, ne fût d'un grand avantage pour l'intérêt de l'humanité. Ce projet a été approuvé et trouvé excellent par tous les gouvernements de l'Europe, et spécialement par la France, notre grande alliée. Qu'y aurait-il alors de plus malheureux que de voir naître des

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querelles à Constantinople à ce sujet entre les ambassadeurs de France et d'Angleterre ? Par rapport à nos possessions dans l'Inde, il est à désirer que jamais toute la force et la vigueur de l'Angleterre ne lui manquent pour faire les efforts que réclame la conservation de ces contrées ; et tant que nous aurons des devoirs à remplir envers le genre humain dans ces pays, les plus grands sacrifices ne devraient jamais nous coûter, ni même être calculés, quelle qu'en fût l'importance, pour remplir de telles obligations. Mais, ne faisons pas naître dans l'Europe l'opinion que la possession de Tlnde par la Grande-Bretagne a besoin pour se maintenir que l'Angleterre s'oppose à des mesures qui sont avantageuses aux intérêts généraux de l'Europe. Ne laissons pas naître cette fâcheuse contradiction, parce que ce serait affaiblir notre pouvoir dans l'Hindoustan plus que ne le feraient dix révoltes comme celles qui viennent d'avoir heu dernièrement. »

M. Gladstone avait raison : la pohtique la

plus funeste pour un peuple, ce n'est pas celle qui risque d'apporter quelque trouble passager dans sa situation matérielle, c'est celle qui risque d'amoindrir sa dignité morale.

NOTE DU CHAPITRE lY

TVOTE, page TO

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