‹ Suez; histoire de la jonction des deux mersChapitre 6 sur 31 · DE M. FERDINAND DE LESSEPS A M. LE VICOMTE STRAFFORD DE REDCLIFFE · texte numérisé non relu

DE M. FERDINAND DE LESSEPS A M. LE VICOMTE STRAFFORD DE REDCLIFFE

CoDStantinople, 28 février 1855.

Il y a des questions qui demandent à être franchement abordées pour être bien résolues, de même qu'il y a des plaies qui doivent être découvertes pour être guéries. La loyauté avec laquelle vous avez accueilli mes premières observations au sujet d'une affaire dont je ne me dissimule pas la gravité m'encourage à soumettre à votre appréciation un point de \Tie qu'il me paraît utile d'envisager dans la question de l'isthme de Suez. La haute influence que votre caractère et votre longue expérience vous donnent naturellement le droit d'exercer dans les décisions de votre gouvernement au sujet de toutes les questions orientales me fait attacher un grand prix à ne

rien négliger pour que vous puissiez former votre opinion en toute connaissance de cause.

Les résultats déjà obtenus par l'alliance intime delà France et de l'Angleterre témoignent assez de quel avantage est cette union des deux peuples dans l'intérêt de l'équilibre européen et de la civilisation. Il y va donc de l'avenir et du bonheur de toutes les nations de l'univers, de maintenir intact, de préserver de toute atteinte un état de choses qui, à l'éternel honneur des gouvernements qui l'ont constitué, peut seul, avec le temps, assurer à l'humanité les bienfaits du progrès et de la paix. De là la nécessité de faire disparaître à l'avance toutes les causes de rupture et même de refroidissement entre les deux peuples, de là par conséquent l'impérieux devoir de rechercher dans les futurs contingents quelles sont les circonstances de nature à réveiller des sentiments séculaires d'antagonisme, et à provoquer au sein de l'une ou de l'autre des deux nations de ces émotions contre la violence desquelles la sagesse des gouvernements est impuissante à lutter. Les motifs d'une rivalité hostile tendent successivement à faire place à cette généreuse émulation qui enfante les grandes choses.

En considérant la situation d'une manière générale, on ne voit guère sur quel terrain et à quelle occasion s'engageraient de nouveau des luttes qui ont si longtemps ensanglanté le monde. Sont-ce les intérêts financiers et commerciaux qui peuvent di\-iser les deux peuples ? 3Iais les capitaux de la Grande-Bretagne jetés dans toutes les entreprises de la France et l'immense développement qu'a pris le commerce international établissent entre elles des liens qui chaque jour deviennent plus étroits. Sont-ce les intérêts politiques et les questions de prin-

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cjpes ? Mais les deux nations n'ont plus qu'un même but, qu'une même ambition, le triomphe du droit sur la force, de la civilisation sur la barbarie. Sont-ce enfin de mesquines jalousies pour une extension territoriale ? Mais elles reconnaissent aujourd'hui que le globe est assez vaste pour offrir à l'esprit d'entreprise qui anime les populations respectives des pays à mettre en valeur, des créatures humaines à tirer de l'état de barbarie, et d'ailleurs, du moment que leurs pavillons flottent ensemble, les conquêtes de l'une profitent à l'activité de l'autre.

Au premier abord, on n'aperçoit donc rien dans l'ensemble des choses qui puisse altérer nos bonnes relations avec l'Angleterre.

Cependant, si l'on y regarde de près, une éventualité se présente qui, faisant partager aux cabinets les plus éclairés et les plus modérés les préjugés et les passions populaires, est capable de raviver de vieilles antipathies et de compromettre, avec l'alliance, les liens dont elle doit être la source.

Il est en effet un point du globe au libre parcours duquel se lie la puissance pohtique et commerciale de la Grande-Bretagne, un point dont la France avait pour sa part, dans les siècles passés, ambitionné la possession. Ce point, c'est l'Egypte, route directe de l'Europe aux Indes, l'Egypte, arrosée à plusieurs reprises du sang français.

II est" superflu d'établir les motifs qui ne permettent pas à l'Angleterre de voir l'Egypte entre les mains d'une nation rivale sans opposer la plus énergique résistance ; mais ce dont il faut également tenir grand compte, c'est qu'avec des intérêts moins positifs, la France, sous l'empire de ses glorieuses traditions, sous l'impulsion d'autres

sentiments plus instinctifs que raisonnes, et par cela même tout puissants sur l'esprit impressionnable de ses habitants, ne saurait à son tour laisser à l'Angleterre la paisible domination de TÉgypte. Il est clair que tant que la route des Indes est ouverte et sûre, que l'état du pays garantit la facilité et la promptitude" des communications, l'Angleterre n'ira pas se créer les plus graves difficultés pour s'approprier un territoire qui à ses yeux n'a de valeur que comme Toie de transit. Il est également évident que la France dont la politique consiste depuis cinquante ans à contribuer à la prospérité de lÉgypte, tant par ses conseils que par le concours d'un grand nombre de Français distingués dans les sciences, dans l'administration, dans tous les arts de la paix ou de la guerre, ne chercliera pas à réaliser de ce côté les projets d'une autre époque aussi longtemps que l'Angleterre n'y mettra pas le pied.

Mais qu'il arrive une de ces crises qui ont si souvent ébranlé rOrient, qu'une circonstance se produise où l'Angleterre se trouve dans la rigoureuse nécessité de prendre position en Egypte pour empêcher qu'une autre puissance l'y précède, et qu'on nous dise s'il est possible que l'alliance résiste aux complications qu'un pareil événement ferait naître. Et pourquoi l'Angleterre se croirait-elle forcée de se rendre maîtresse de l'Egypte, au risque de rompre son alliance avec la France ? Par cette seule raison que l'Egypte est la route la plus courte, la plus directe de l'Angleterre à ses possessions orientales, que cette route duit lui être constamment ouverte, et qu'en ce qui touche ce puissant intérêt elle ne saurait jamais transiger. Ainsi, par la position que la nature lui a faite, l'Egypte peut encore être le sujet d'un conflit entre la

France et la GranJe-Bretagne, de telle sorte que cette chance de rupture disparaîtrait si, par un événement providentiel, les conditions géographiques de l'ancien monde étaient changées et que la route des Indes, au lieu de traverser le cœur de l'Egypte, fut reportée à ses limites, et étant ouverte à tout le monde, ne pût jamais être exposée à rester le privilège de personne.

Eh bien, cet événement, qui doit être dans les vues de la Providence, est aujourd'hui à la portée des hommes. Il peut être accompli par l'industrie humaine ; il est réalisable par le percement de l'isthme de Suez, entreprise à laquelle la nature n'oppose aucun obstacle, et où viendraient certainement s'engager les capitaux libres de l'Angleterre aussi bien que d'autres pays.

Que l'isthme soit coupé, que les flots de la Méditerranée se mêlent à ceux de l'Océan Indien, que le chemin de fer soit continué et terminé, et l'Egypte, en acquérant une plus grande valeur comme pays de production, de commerce intérieur, d'entrepôt et de transit général, perd sa périlleuse importance comme voie de communication incertaine ou contestée. La possession de son territoire n'ayant plus d'intérêt pour l'Angleterre, cesse d'être l'objet d'une lutte possible entre cette puissance et la France, l'union des deux peuples est désormais inaltérable et le monde est préservé des calamités qu'entraînerait leur rupture. Ce résultat offre de telles garanties pour l'avenir, qu'il suffit de l'indiquer pour appeler sur l'entreprise destinée à l'assurer la sympathie et les encouragements des hommes d'Etat, dont les efforts ont pour but d'asseoir l'alliance anglo-française sur des bases inébranlables. Vous êtes un de ces hommes, milord, et

lUO SUEZ

vous avez une trop grande part dans les débats de la haute politique pour que je n'aie pas le désir de vous faire connaître mes vœux.

Ferdinand de LESSEPS.

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