‹ Suez; histoire de la jonction des deux mersChapitre 9 sur 31 · L'ISTHME DE SUEZ · texte numérisé non relu

L'ISTHME DE SUEZ

Après le lac Timsah vient le seuil du Sérapéum, élevé de dix mètres au dessus du niveau de la mer ; puis un nouveau bassin se présente, celui des lacs Amers, rade de vingt-cinq lieues de tour, où peuvent se mouvoir à l'aise les plus grands navires.

Les lacs Amers sont le dernier vestige du golfe Héroopolite : ils furent témoins du fameux passage des Hébreux et du désastre de l'armée égyptienne.

Depuis ces lacs jusqu'à Suez il n'y a que vingt kilomètres de terrain, élevé tout au plus d'un mètre au dessus du niveau de la mer.

A l'occident des lacs Amers une vaste plaine s'incline vers l'Egypte : c'est l'antique vallée de Gesscn, la terre des Patriarches.

La Bible est, par excellence, le guide qu'il faut prendre pour visiter l'isthme de Suez : partout on y retrouve un souvenir de ce livre: Abraham, Jacob, Joseph, Moïse, semblent avoir laissé. là l'empreinte de leurs pas. C'est à Mem-

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phis que s'établit Abraham durant son passage en Egypte: il traversa et retraversa l'isthme.

Quand Jacob appelé par son fils Joseph vint, avec soixante-dix personnes, à la cour du pharaon Aménophis, il se rendit à Rhamsès, c'està-dire qu'il passa sur les bords du lacTimsah.

La concession de la terre de Gessen rendit les Hébreux voisins du désert de Suez qui devait leur servir de route à l'heure de la délivrance. L'enfance, la jeunesse de Moïse s'écoulent dans l'isthme, et c'est là qu'il accomplit les premiers actes de sa grande carrière.

M. de Lesseps a cherché à préciser avec une ingénieuse finesse d'induction le point précis où le prophète d'Israël fut exposé sur les eaux du Nil.

a Quelques géographes, dit-il, ont placé le berceau de Moïse en face de Memphis, où le Nil est très-profond et très-rapide. Ils n'ont pas songé que jamais une mère n'aurait exposé son fils, là où le courant l'aurait emporté. Moïse a dû être exposé dans la branche Tanitique, près

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du lacMenzaleh, non loin de nos travaux, et devant l'ancienne ville de Tsan voisine de la vallée de Gessen. Les récentes découvertes de M. Mariette ont constaté que c'était la résidence des rois pasteurs, appelés Hycsos, Le nom de Sos signifie, en langue éthiopienne, pasteuvy et je pense que Suez vient de Sos. Ainsi la terre de Gesseîi, qui en hébreu veut dire : terre des pâturages, ne serait que la traduction de Sos. « Moïse a donc été sauvé sur une des branches du Nil, prise pour le Nil. Aujourd'hui encore les Arabes, comme la Bible, appellent Nil toutes les branches du Nil, tous les grands canaux qui dérivent de ce fleuve. Ainsi, lorsque la Bible dit que Moïse a été sauvé du Nil, ce passage s'accorde parfaitcTicnt avec les dernières découvertes, qui constatent que la capitale où résidaient les Pharaons était Tsan, plus tard Tanis et Avaris, située à peu près à dix lieues de Port-Saïd, entrée de notre canal sur la Méditerranée. Au pied des ruines de cette ville coule l'ancienne branche Tanitique, qui main-

tenant se jette dans le lac Menzaleh, au lieu de se jeter dans la mer, son embouchure ayant été oblitérée. On voit sur ses bords, près de Tsan, comme autrefois, des roseaux nombreux, et l'on comprend que c'est dans cet endroit que le berceau de Moïse a dû être arrêté^ ainsi que le dit la Bible, dont les descriptions sont toujours exactes...

« La Bible raconte les visites que Moïse faisait souvent, avec son frère Aaron, dans le palais du roi, et, en effet, il pouvait s'y rendre facilement, car pour aller à Tsan il n'avait qu'une journée de marche^ tandis que, pour aller à Memphis, il lui aurait fallu trois ou quatre jours. »

La ville de Ramsès, qui avait été^ quatre cents ans auparavant, le lieu d'arrivée de Jacob, fut le lieu de départ de ses descendants. Moïse, dans VExode, a pris soin de raconter avec les détails les plus précis, dans un langage empreint de l'imagination orientale, cette émigration de tout un peuple.

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Au sortir de Ramsès pour se diriger vers la Terre promise la route naturelle du peuple hébreu était dans la direction du Nord : son chef lui fit prendre un chemin tout opposé : il l'emmena vers le sud et les régions du désert sinaïtique.

Moïse a lui-même expliqué cette manœuvre, étrange à première vue. « Dieu, dit-il, au verset 17 de l'Ê^Oi/^, ne conduisit point (les Israélites) par le chemin du pays des Philistins qui est voisin, de peur qu'ils ne vinssent à se repentir {d'être ainsi sortis,) s'ils voyaient s'élever des guerres contre eux et qu'ils ne se retirassent en Egypte. j>

« Mais il leur fit faire un circuit par le chemin du désert, qui est près de' la mer Rouge. Les enfants d'Israël sortirent ainsi en armes de l'Egypte. »

La crainte des Philistins ne dut pas seule dicter la résolution de Moïse: quoiqu'il n'en fasse pas mention, il est probable qu'il redoutait vers le Nord la rencontre des Égyptiens

dont les intentions étaient encore très-hostiles à l'égard du peuple d'Israël, ainsi que l'événement le prouva.

En prenant la route la plus directe, les Hébreux eussent pu se trouver enveloppés entre trois armées égyptiennes, parties des villes de Tanis, Avaris et Héroopolis : par le désert au contraire, ils avaient le temps de dérober leur première marche à l'ennemi et ils n'eussent eu affaire en cas de combat qu'à une fraction de ses troupes.

<r Et le seigneur marchait devant eux pour leur montrer le chemin ; paraissant durant le jour en une colonne de nuée, et pendant la nuit en une colonne de feu, pour leur servir de guide le jour et la nuit.

« Jamais la colonne de nuée ne manqua de paraître devant le peuple pendant le jour, ni la colonne de feu pendant la nuit. » {Exode, w. 21 et 22. Chap. xiii).

Les Hébreux se dirigent en toute hâte vers la

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mer Rouge en passant par les étapes de Socoth et d'Étham, puisils reviennent un peu sur leurs pas à Pi-Hahirolh entre Migdoi ou Mogdal et la mer: en face d'eux, sur l'autre rive, se trouve la villede Bahal-Tsephon.

Le lieu du passage de la mer Rouge semble indiquée par les noms mêmes des localités mentionnées dans la Bible. Socoth en hébreu signifie tente : aujourd'hui ce lieu est appelé par les Arabes Oimrïam ou la Mère des tentes ; Elham n'a pas changé de nom j Pi-Hahiroth veut dire en hébreu baie des roseaux, les Arabes nomment cet endroit Oued-Bel-El- Bouze, désignation qui a le m.ême sens et que justifient les nombreux roseaux qu'on rencontre encore dans cette vallée.

Les Hébreux étaient entrés dans le désert. « Après que Moïse eut fait partir les Israélites de la mer Rouge, ils entrèrent, dit l'Exode, au désert de Sur, et ayant marché trois jours

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dans la solitude, ils ne trouvaient point d'eau. « Ils arrivèrent à Mara, et ils ne pouvaient boire des eaux de Mara, parce qu'elles étaient amères. C'est pourquoi on leur donna un nom qui lui était propre en l'appelant Mara, c'est-àdire, amertume.

« Alors le peuple murmura contre Moïse, en disant : Que boirons-nous ?

« Mais Moïse cria au Seigneur, lequel lui montra un certain bois qu'il jeta dans les eaux; et les eaux d'amères qu'elles étaient, devinrent douces. » >v. 23, 24, 25. Chap. xv.

De nos jours, la source de Mara est amère comme elle Tétait autrefois, mais les Arabes l'adoucissent par le même moyen dont se servit Moïse : en jetant, dans cette eau, une espèce de plante qui croît aux environs du puits, ils lui enlèvent son goût salé et la rendent propre à la boisson.

<i Les enfants d'Israël vinrent ensuite à Élim, où il V avait douze fontaines et soixante-dix

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palmiers ; et ils campèrent auprès des eaux. » (Exode. Vers, 27. Chap. xv. )

Les douze sources sont encore visibles maintenant ; les soixante-dix palmiers existent encore . C'esten revenant de visiter ces fameuses fontaines que Bonaparte faillit être englouti par la mer Rouge.

Si nous passons des traditions judaïques aux légendes chrétiennes, nous retrouvons dans l'isthme le souvenir de Jésus comme nous y avons trouvé celui de Moïse.

Non loin du lac Timsah, les Arabes montrent la place, où, suivant eux, Joseph, Marie et Jésus firent halte lorsqu'ils fuyaient la persécution d'Hérode. « Jésus enfant, fait remarquer M. de Lesseps, séjourna près de l'endroit où Moïse avait été sauvé des eaux. »

Pour mettre ie comble au prestige historique de Tisthme de Suez, dans son sein une nouvelle exode va commencer, si les peuples savent pro-

fiter de la route qui leur est ouverte , comme au temps de Moïse, il s'agit pour eux de marcher aujourd'hui vers une terre promise ; mais la conquête à faire n'est plus celle d'une contrée restreinte, c'est la conquête du monde entier envahi par la civihsation et par la paix.

IVOXE:, page lOO

Il n'est pas sans intérêt de rapprocher la marche des Hébreux dans le désert de Suez de celles qu'accomplirent dans les mêmes lieux les troupes de Bonaparte. Voici à ce sujet, un passage du n° 24 du Courrier d'Egypte^ journal qui s'imprimait au Caire :

- Le 10 nivôse, on partit de Suez ; le gros de la caravane se dirigea sur Adjeroth; le général en chef, accompagné des généraux Berthier, Dommartin et Caffarelli et des citoyens Monge et BerthoUet, se porta à l'extrémité du golfe, pour examiner sur le terrain s'il n'existait point de traces du canal marqué dans les cartes, comme établissant une communication entre le Nil et la mer Rouge. Ces traces furent effectivement retrouvées; le général Bonaparte les reconnut le premier. La troupe marcha pendant quatre lieues dans le canal même: mais, en suivant cette direction, elle s'éloignait d'Adjeroth, où elle devait venir rejoindre la caravane dépositaire de l'eau et des vivres ; la nuit approchait, la position d'Adjeroth était inconnue, et l'on courait le danger de s'égarer. Les généraux Bonaparte et Berthier, accompagnés chacun d'un

homme à cheval, prirent les devants, en se dirigeant au galop sur le point où le soleil se couchait ; cette direction les conduisit heureusement à Adjeroth ; le général en chef ordonna de tirer un coup de canon, d'allumer des feux sur les tours du château, et fit porter sur quelques points élevés de la route qu'il venait de parcourir, des fanaux dont les caravanes sont toujours munies pour éclairer leur marche dans la nuit. Ces fanaux sont fort simples : c'est un réchaud cylindrique dans lequel on entretient un feu vif et brillant, en y brûlant des morceaux très-secs de sapin ; ces réchauds sont fixés à la partie supérieure d'un bâton de cinq à six pieds de hauteur, qu'on fiche en terre lorsqu'on veut s'arrêter. Si la caravane marche la nuit, elle a à sa tête plusieurs hommes qui portent de pareils réchauds, qu'ils ont soin de tenir élevés, afin que leur flamme soit aperçue de chaque voyageur.

Tout le monde fut rallié dans la soirée. «

La coutume de diriger la marche des troupes par des signaux de feux que l'on plaçait dans les haltes au dessus de la tente du général était en usage chez les Perses, et on relira sûrement avec intérêt le passage suivant de Quinte-Curce ; il dit en parlant d'Alexandre : Tuba^ cum castra movere vellet, signum dabat, cujus soiius pie- Tumque tumultuantium fremitu exoriente^ haud salis exaudiebatur : ergo perticam, qaœ undique conspici posset, suprà prœtorium statuit ; ex quâ signum eminebat pariter omnibus conspicuum : observabatur ignis noctu, fumus interdiu. « Lorsqu'il voulait décamper, la trompette donnait le signal ; mais comme le tumulte empêchait, la plupart du temps, d'en entendre le

son, il fit placer au dessus de sa tente une perche qui pût être aperçue de tout le monde, et à son sommet l'on élevait le signal du départ : c'était du feu pendant la nuit, de la fumée pendant le jour. »

(Notice sw le séjour des Hébreux en Egypte et sur leur fuite dans le désert par M. Dubois -Aymé, correspondant de l'Institut de France, membre de la Commission des Sciences et Arts d'Egypte.)

IVOXE, page 111

Un ingénieur qui a pris part aux travaux du percement de l'isthme de Suez, M. Lecointre, vient de publier dans les Etudes religieuses, historiques et littéraires \ revue dirigée par les Pères de la Compagnie de Jésus, un très-curieux mémoire sur le lieu du passage de la mer Rouge,

Les assertions de M. Lecointre ne s'accordent pas complètement avec celles de M. de Lesseps ; mais son étude mérite le plus sérieux examen ; il la termine par des réflexions qui nous semblent dignes de toute l'attention des archéologues.

« La portion de l'armée Égyptienne, dit M. Lecointre, engloutie dans la mer Rouge se composait, d'après Josèphe, d'environ quinze mille hommes ; il y avait en outre six cents chars d'élite, plus tous ceux qu'on avait

i LiTraison d'octobre 1869.

pu réunir, en tout au moins mille à douze cents chars ; on n'a jamais trouvé aucun débri de cette destruction, mais tout espoir à cet égard ne me semble pas perdu.

« Les chars embourbés dans la vase sont descendus « in profuîidum » sur le terrain solide, de sorte qu'après le dessèchement des lacs, ils se sont trouvés recouverts par le banc de sel et la zone des terrains noirâtres ; ils doivent y être encore si l'action du temps ne les a pas détruits. Or, la dissolution du banc de sel va mettre à nu le fond solide : les vases molles vont y reprendre leur position première et la couche durcie sera lente à se reformer : enfin, ces lieux, si longtem.ps déserts, vont devenir un passage des plus fréquentés. Toutes ces circonstances rendent possible la découverte de quelques débris, soit par l'effet d'un heureux hasard, soit par suite des recherches entreprises dans ce but. Elles seraient faciles, en ce moment, où il y a dans l'isthme quantité de grandes dragues pouvant travailler à cette profonde.ur, et grand nombre de dragueurs expérimentés : en organisant des draguages dans les lacs, par le travers de Chebrewet, on retrouverait, je le crois fermement, les ferrures de bronze ou d'autres débris des chars de Pharaon. »

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