‹ Suger et son tempsChapitre 10 sur 39 · POSITIO^N DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

POSITIO^N DE LA ROYAUTÉ

Honilhéry qui lui barraient lecbemin, d'un eftté, par la

tour de Montlhéry, de l'autre» par la lorleresse de CUùteaufort et de Rocbefort, sans compter encore qu'ils commandaient le cours de la Seine et ne lui peniiciiaient pos de ia remonter, grAce à la ville de Corbeil dont ils étaient propriétaires. C'etail un étatdc siège perpétuel, et la li^ae de ciroonvallation était formée par des villes» Pbilippo avait fait de longs et inutiles clTui U pour rompre ce cercle de fer dont il était entouré, et pour mettre un iermQ à une situation qui Tobligeait de lever une armée toutes les luis qu'il voulait alkr à Orléans»

Or il se trouva que Guy Troussai, cbef de la branche du comte de Montlbéry« n'avait pour héritière qu'une fllle. La santé de ce seigneur avaii été minée par la croisade; il craignait de mourir bientôt et de laisser sa iiilc exposée saoa défense aux attaquas; cardes tours féodales étaient mal gardées pai des riiauis habituées à manier le fuseau. Le comte de Mootlbéry conçut la pensée de . marier sa fille à Philippe de France, fils du roi et de Bertrade. L'abbé Adam^ appelé dans le conseil où Ton devait délibérer sur cette proposition» se fit remplacer par Suger; ce fut celui-ci qui* quoique bien jeune encore, ouvrit ravis qui fut adopté* U représenta que, si l'ai-* liance était utile au roii elle était nécessaire au comte de IfoDtlhéry, qu'ainsionpourraitlaluifaireacheler^ Il pensa donc que le roi devait donner les mains à Tailaire, mais

que son ûls Louis« déjà héritier de sa couronne et de ses

domaines, devait faire mine de s'y opposer. C'est ce qu'on appellerait aujourd'hui de la diplomatie; le eoaste de Montlhéry s'y laissa prendre: pour obtenir les bonnes grâces de Louis, il lui donna les forteresses de Châteaufort et de iUNdiefort dans lesquelles eelui<«i mit ausaitdt

ÎO 8U6BR BT SON TBHPS

garnisoQ. Au moment où Suger iaterveuait ainsi dans Jes affaires les plus importantes da royaume, il avait à peine vingt-trois ans.

Ce fut encore par son conseil que le roi fit le plus

grand accueil à Guy de Rochefort, oncle paternel de Guy Troussel et qui revenait de la terre saiute. On craignait que i*accord qu'on venait de signer avec son neveu n'obtint pas son approbation, et l'on employa tous les moyens pour le calmer: non-seulement on lui rendit le poste de sénéchal qu'il occupait avant la croisade, mais on le nomma ministre. Guy de Rochefort montra tant de zèle et d'habileté dans ce poste, et il tenait une si grande place dans l'État, que Philippe voulut se l'attacher par des liens plus droits en négociaut le mariage de sou ûls et de son héritier Louis le Gros avec la fille du sénéchah C'était mettre un terme à une guerre civile incessante qui déchirait le cœur même du royaume : dans ce temps-là, les rois de France épousaient les héritières de Montlhéry, comme ils épousèrent plus tard les infantes d'Espagne. C'était un mouvement du centre à la circonférence; seulement la circonférence était plus rapprochée.

Bientôt après, Suger fut choisi pour se rendre avec Tabbé Adam au concile de Poitiers, qui se réunissait afin de venir en aide aux chrétiens d'Orient, dont la position était très-critique. On s est étonné de voir Suger attri* buer le choix qu'on fit de lui à sa jeunesse même, qui faisait que le temps de ses études n'était pas encore éloigné. 11 n'y a rien de bien étonnant à cette observation* Plus fraîchement sorti de ses études, Suger, dans uii couvent qui alors n'était pas très- régulier, devait manier plus facilement la parole, qui est l'âme même des assemblées. Suger assista donc à ce concile, où un grand nombre

IL SST BKTOYi AU-DBVÂNT DU PAPE Si

A» ieignears se croisèrent à la voix du légat» du pape et de Boeaiond, prince d'ÂiUioche, qui raconta avec Dne grande éloquence les malheurs des chrétiens d'Orient.

L'abbé de Saint-Denis, comptant sur la supériorité de

Suger, remployait en toute occasion. Ce fut encore lui qull désigna pour aller au-devant du pape Pascal II, qui se rendait en France pour demander au roi Philippe 1'^ assistance et secours contre Tempereur, qui le menaçait d'une guerre terrible au sujet de la querelle des iavestitures. Qu'il suffise de savoir, sans entrer dans ces inextricables querelles, qu'il s'agissait de décider s'il appartenait au pape de conférer les bénéfices, fruits des anciennes libéralités des princes et des grands seigneurs, à cause des evèchés qui y étaient joints, ou s'il appartenait au prince de conférer en quelque sorte les évécbés, à cause des grands biens qui y étaient attachés. Des deux côtés on s'opiniàtra dans la question de lorme, quand il n'eût pas été très- difficile de s'entendre sur le fond; et il en résulta ces grandes et effroyables guerres qui divisèrent ritalie en Guelfes et Gibelins. Suger, nous Tavons dit, avait été envoyé par l'abbé de Saint-Denis au-devant du pape; car, a l'exemple du roi qui avait ordonné à une magnifique ambassade d'aller recevoir le souverain pontife, le clergé avait aussi député vers lui des évéques et des abbés. Suger eut à soutenir une vive attaque à laquelle il ne pouvait s allendre, et pour laquelle il eut besoin de toute sa présence d'esprit. Il fallut en effet répondre à l'evéque de Paris, qui, s'étant rencontré à Taudieace du pape avec le jeune religieux, en prit occasion pour articuler les plaintes les plus sévères contre les DM)iQes de Saint-Denis, qui voulaient, disait-il, renverser

îi SUG£E £X SOSi T£MPS

l'ordre hiérarchique. Le pape, après avoir entendu les deut parties, condamna les moines à donner satisfaction à leur évèque sur les points qui laisaient l'objet de leur plainte. Suger assure dans son Histoire qu'it eut le des* sus dans cette discussion; mais il est difficile de concilier cette assertion avec la lettre que le pape écrivit â

l abbê et flux moines de Saint-Denis pour les engager à ne plus donner dû griefs â leur évéque. Suger prononça, un peu plus tard, un discoafs à la gloire du pape; ce discours obtint beaucoup de succès. Il suivit ensuite le souverain pontife et l'accompagna Jusqu'à Tabbaye de Saint-Denis, où Ton fit quelques difficultés pour le recevoir. Les moines craignaient pour leurs trésors qui étaient considérables, cl ils rendaient assez peu de justice à ce saint pape pour appréhender qu'il fût séduit par Tappât de ces richesses. Mais Pascal ^'occupa à Saint-Denis à prier; il passa plus de temps à contempler le sépulcre des martyrs qu'il n'en employa à admirci les merveilleuses richesses do Tabbaye. C'est alors que le pape, qui se rendait au concile do Troyes, traversa Ghâlons pour écouter les propositions que venait lui apporter une ambassade de l'empereur.

L'abbé de Saint-Denis accompagna le pape, et il emmena avec lui plusieurs religieux, parmi lesquels se trouvail Suger. Celui-ci nous a laissé Texpression des sentiments qu'il éprouva pendant ce concile; c'est là qu'il vit cette flère ambassade allemande qui soutint si arrogamment les prétentions de Tempereur. Le pape fut si content de Suger, qu'il le prit en amitié et l'invita à venir à Rome pour assister au concile^ où la question des inves* titures devait être résolue.

Nouiiavou^U'ucc, puui ainsi pai'ler, jusqu'ici ies pré*

IL ASSISTÉ Ad SAGfiE DE LOl/lS LB OAOS 23

ladesde la vie de Suger, son iniiidtioii aux affaires; nous l'avons suivi de concile en concile, nous Tavons vu

déjà introduit dans le conseil des rois, donnant des avis souvent suivis. Il arriva à cette époque un événement qui lui fit faire un pas immense et lui permit plus tard d'aspirer à tout : nous voulons parler de la mort du roi Pliilil pe Ce fut Snger qui lui fcnna les yeux et qui même reçut la commission de conduire son corps à Saint- Benoit-sur-Loire. An rclour des funérailles du père. 11 assista au sacre du (ils qui eut lieu à Orléans. La tendre amitié qui unissait Louis le Gros et Suger était un Ml public. Aussi voit-on, bientôt après i'avénement de Louis, l'abbé Adam confier les plus hautes charges de Tordre au religieux pour lequel le roi de France professait une si vive amitié* Dans ce moment de relâchement, parmi les

postes les plus enviés, ii [allait compter les obédiences. Les récits des écrivains de cette époque donnent â croire 11 y avait quelque ironie dans ce nom. Une obédience ou une prév6té, car ces deux noms signlQaient la même

chose, ( tait ordinairement un établissement agricole qtû avait pour fermier un moine vivant avec toute la liberté dci séculiers; en d'autres termes, une obédience était moyen de désobéir â la règle. Le prévôt ou l obédlencier Vivait au milieu d'un nombreux domestique qui! dirigeait; il vivait seul, ou il avait avec lui deux ou trois frères. Du reste, ilà ne se refusaient aucune distraction; ils recevaient nombreuse compagnie ôt vivaical cniin, scion la parole de saint Benoit, t comme des hommes qui « veulent garder leur fidélité au monde, et qui ne sont « rien moins aux yeux de Dieu que ce que leur tonsure « semble annoncer. »

Parmi les noml^reuses prévôtés que i'abbé de Saint-

i4 SUGBB XT SOU TSMPS

Ueuis avait SOUS sa dépendance, ies deux principales étaient celles de Berneval et de Tonry; Tabbé les conféra toutes deux à Suger, qui n'avait pas encore atteint sa vingt-huitième année.

Berneval était une terre seigneuriale située au pays de Gaux. Donnée, dans une haute antiquité, à l'abbaye de Saint-Denis par Pépia, elle était devenue la proie des Normands pendant les invasions périodiques qui désolèrent la France. Lorsque RoUoii, duc de ces peuples, reçut le baptême, il voulut faire acte de muni&cence envers le comte Robert, abbé de Saint-Denis, qui l'avait relevé des fonts, et il lui rendit la terre de Berneval* C'était un moyen d'expier et de réparer à la fois les torts nombreux que les Normands et leur chef avaient eus envers l'abbaye. La prévôté de Toury était plus considérable et plus riche encore, et la donation remontait plus haut^ puisque dès 658^ les religieux de Saint-Denis eurent un procès à soutenir à l'occasion de celte terre contre Bercain, évéquedu Mans, qui prétendait avoir des droits sur Tourv.

buger, une fois en possession de ces deux prévôtés» eut bientôt délivré celle de Berneval des prétentions qu'affichaient les oiliciers du roi d'Angleterre. Son crédit à la cour, qui était grand à cause de Tamitié du roi, suflBt pour conduire cette affaire à un heureux dénoûment. Mais il n'en Ait pas de même pour Toury, et c'est dans cette occasion que Suger, excité par les diflieultés qu'il rencontrait, commença à montrer çette habileté d'esprit et ccLle énergie de caractère qui devaient plus tard l'indiquer comme l'homme le plus propre à gouverner le royaume dans les circonstances les plus diillciles et lc6 plus graves.

LIS SIHBS DU PU181T t5

. A peu de distance de Toury s'élevait le cbâteau fort du Puiset, bâti par la reine Constance (1) et alors oc* aupé par Hugues du tuiseti qui répandait, par ses déprédations, la terrenr dans toutes les contrées situées entre Paris, Chartres et Orléans. Quelques détails 8or la famille du Puiset ne seront pas déplacés ici, parce qu'ils serviront à jeter une vive lumière sur Tépoqoe où vivait Soger. Le premier sire du Puiset dontil

soil fait inenLioase nommait Guilduiii; vient ensuite sou iiift Evrard premier du nom, vicomte de Chartres et soi* gneur feudataire du Puiset sous Philippe V^, U eut pour héritier sou iils Hugues, dit le Grand, sire du Puiset, qui épousa Adélicie de Montlbéry, sœur de Milon le Grand et de Guy 1"*, seigneur de Kociiefort. Ce mariage est rapporté par le continuateur d'Âimoin (2). Le sire du Puiset contemporain de Suger était le iils de Hugues le Grand. Toutes ces générations semblent avoir été jetées dans le même moule, et on risque de les confoiidie ensemble, comme on risqne de les confondre avec les possesseurs

(lis ciiaLeaui voisins. C étaient les mêmes mœurs, les mêmes violences, la même ambition, et, disous-ie aussi, c'était souvent le même repentir (3). Ces sires du Puiset,

(1) C'est Suger lui-même qui lui donne cette origine dans la Vi$ 4ê Louii le Gros, VUa Ludoviei grom.

(S) remprunte cette généalogie au livre de dom Basile Fleui«au» religieux barnabite, intitulé : Les AtUiquiiUê de la ville et âu inehé d'Étampes. Paris, 1683.

(3) Duiii l'"]cur«jau, dans Touvrage déjà cité, fait l'eaiarqueà' (jue l'on a à tort attrilme à Hugues du Puiset le meurtre de Milou de l^cay II, auiieiueut dit de Montlhéry. Ce fut Hugues de Grécy qui commit ce meurtre. Après avoir retenu longtem})s prisonnier ftOQ cousin issu de germain, Milon de Montlhéry, et contre lequel le roi avait prononcé lore du litige qui s^étaii élevé entre lai et

te SVOBfi 8T son TBM^S

du haul de leur nid de vautour^ qui, à une époque où i*art

des sièges étaiulans renfance, passait pour inexpugnable, s'élançaient dans les plaines de la Beauce, pillaient, rançonnaient, détruisaient les moissons et faisaient saisir et Jeter dans les cachots de leurs forteresses ceux qUi osaient faire quelque résistance. Philippe, père de Louis le Gros, ayant voulu mettre un terme à ce brigandage en allégeant le château du Puiset, avait eu Thumiliation d'échouer dans son entreprise et d*être réduit à lever le siège et à se retirer; encore fut-il poursuivi de prés par le baron assiégé, qui mit en désordre l'arrière-garde du roi et rentra triomphant dans son château avec plusieurs prisonniers de mait[ue, entre autres le coinle de Nevers et Hancelin de Beaugency.

La prévôté de Toury, située à peu de distance du château du Puiset, avait souvent éprouvé les inconvénients de ce dangereux voisinage. Autrefois Tun des plus riches fleurons de l'abbaye, elle ne lui rapportait plus rien; c'est à peine si les fermiers voulaient semer, convaincus qu'ils étaient que ce serait le baron pillard qui récolterait pour eux» L'abbé Adam confiait à

Hugues de Crécy au sujet de Moiitlhéry, château fort et bourg situé À quatre lieues de Paris, provenant de l'héritage de Philippe, frète naturel du roi, il le fit étrangler, et, à une lieue de Ghe> vreuse, il fit jeter le corps par la fenêtre d'une tour afin de laisser i»roire que son cousin s^était lui'^même précipité. Louis VI monta aussitôt à cheval avec ses barons. Le meurtrier, désespérant de pouvoir se défendre, et craignant un' duel judiciaire dont H appréhendait le résultat à cause des remords dont sa conscience était bourrelée, se jeta aux pieds du roi, confessa son crime et obtint la vie. Mais le roi confisqua ses biens , surtout le château l'on où Je crime avait été commis, et losréuiut au domai îie royal. Quelques années après, Huguea de Grécj embruM la vie monastique à Gluc/.

LIGUB COMTM LS 8I|IS DU PUISBT tl

Suger, avec ce domaia6| plutôt ua biea à rdOduquécir qu'un bien à admiaistrer. Il comptait à la fois sur boq habileté et sa hardiesse, et celte couUanco lut bientôt justifiée. Suger interrogea tous les griefs, récbauffa tous les ressenlimeiilb que les pillages, pour aiasidire périodiques, du sire de Puisât avaient naturellement excités. De toutes cesliaiiies, iuipuiiisaiîtes quand elles étaienUet>areeii, il fit ua corps menaçant; il rendit la parole aux timides en leur montrant leur nombre; il eut bientôt jeté les bases d'uae alliance dans laquelle entrèrent la comtesse de Chartres, l'archevêque de Sens, les évêques d'Orléans et de Chartres, et le comte de Biois. il lut convenu que la comtesse de Chartres présenterait au roi la requête oommuue, et que Suger se ciiargerait de lui préparer les voies en disposant le roi à Técouter favorablement. Pour atteindre ce but, il n'eut qu'à raconter a Louis les ravages dont les terres de l'abbaye avaient été le théâtre» Élevé à Sauil-Ueuis, Louis veillait avec la plus vive sol- Ueitode à tout ce qui se rattachait aux intérêts de ce monastère, et, di's ({ue la comtesse de Chartres, qui feigoit de ne pas s'être concertée avec le prévôt de Toury, vint déposer sa requête aux mains du roi, celui* ci déclara hautement qu'il faisait son affaire de cette affaire et convoqua un parlement à Melun devant lequel Hugues du Puiset fut cité. L'archevêque de Sens, l'évô* que d'CMéans, Pévêque de Chartres qui, pendant un grand nombre de jours, avait été retenu prisonnier au châleaii du Puisât, te trouvèrent à e» parlement, avec beaucoup de clercs et de inoines; ils se précipitèrent ibx pieds du roi et le supplièrent de s'armer pour la cause de rÉglise et celle des pauvres. Quant au sire du Puiset, il ne comparut pas, La proteetion que le roi ac-

t8 SUGER ET SON TEMPS

cordait aux abbayes et aux communes contre les exactions féodales était le germe de la puissance renaissante de la royauté. Il était resté dans les esprits, comme un souvenir des premières races, un type idéal delaroyauté, vers lequel la troisième race remontait peu à peu. Le roi, c'était, au point de vue moral, le représentant d'une idée du passé qui pouvait devenir l'idée de l'avenir, et d'un souvenir qui se présentait comme une espérance; c'était en réalité un chef militaire qui défendait l'Église contre les barons, le chef des ligues des paroisses qui, lorsque quelque tyran féodal les mettait au désespoir, se réunissaient sous la bannière de leurs saints pour courir sus au baron pillard. C'était la loi et la police du temps : la loi telle qu'elle devait être à cette époque, cuirassée et bardée de fer, armée d'une épée toujours sortie du fourreau ; la police qui s'exerçait à l'aide d'une armée, el qui, en développant tous ses moyens d'action, garantissait la route de Saint-Denis à Paris, et protégeait les marchands et les pèlerins sur les routes commerciales de l'époque, de Tours et d'Orléans à Paris, et de Paris à Reims.

Quand cette guerre de procédure fut terminée, on songea à une autre et plus sérieuse guerre; ou plutôt le roi y avait déjà songé : comme il ne doutait pas, à ce qu'il parait, du génie militaire de Suger, il lui avait donné la mission de haute confiance de mettre sur-lechamp Toury sur un pied de défense respectable, et d'y réunir le plus grand nombre d'hommes d'armes qu'il pourrait. L'intention du roi était de faire de Toury sa place d'armes et de s'appuyer sur ce point comme avait fait son père pour aller attaquer le Puiset (1).

(1) Vii de Louis U GroXy par Suger.

IL DBVIBNT GÉNftBAL tt

Soger soivll celte recommandation, fit armer les communes du pays, rassembla des soldais et fortifia si bien Touryy que le c(Hate du Puiset, s'étaut présenté devant celte maison qui était devenue une petite place de guerre, éprouva un éctiec et fut repoussé avec perte. Tandia qnll saccageait toutes les terres de la prévôté pour se venger de cette déconvenue, Suger,^ devenu capitaine, sortit avec son monde en bon ordre et tailla en pièces ia troupe qui était venue l'assiéger. Gela se passait pendant le procès. Dès que Tarrèt fiil intervenu, le roi s'avança à la tête des troupes qu'il avait réunies a l'avance, car il prévoyait bien que le comte ne se soumettrait pas. Tous les conrcdêrés avaient, de leur côte, joint leurs forces à celles qu'amenait le roi. Ëniin les communes de la Bsauee s'étaient, pour ainsi dire, levées en masse pour coatribuer à la destruction du repaire d'où sortaient depais si longtemps le pillage et Tineendie contre les terres et les maisons de toute la province ; de sorte qu'un auteur ne fait pas monter à moins de cent mille personnes l'année, ou plutôt la multitude dliommes, de femmes, de moines , d'enfants, qui venaient assiéger le château du Puiset. Cette armée traînait avec elle toutes les machines du temps, des mangoneaux, des balistes, des dondaines (1). Lorsqu'on songe que ces formidables préparatifs avaient pour but ia prise d'une bicoque qui consistait en une tour ronde et un donjon de bois, élevés sur 00 monticule, entourés d'un rempart défendu par une

(1) Les nuLogoneaux étaient de longues pièces de bois qui, pap le moyen de contre-poids, jetaient des pierres. Les balistes et les Mondaines étaient des machines au haut desquelles on hissait, avec ^ roues et à force de bras, de grosses pierres qu'où laissai i retomber sur les remparts.

SUGXR liT ION Ti¥PS

paUmde et ua ^m&é mmi d'un j^apet» et que U garnison de cette bicoque ne se montait pas à huit cento boiftioes^ oa se £ait une pauvre idée de l'art ^des siège» 4 cette époq^e. k vrai dire^ cet art n'eiiatait pas. Tout le secret eonai^it à remplir ies losséa de pierre» et a mou^ iêf à l'assaat ; et eomne laa asaiagés avatant l'avantage de ia positioa, qu'ils pouvaiaat placer leurs coii^pa, ei qu'on ne pouvait leur opposer an front plus étondu que le leur, ravautage du uoml^re dispai âissaU, et les moiadraa places devenaimt împrenaUes. C'est ce qu'on

éprouva ciicoie une luis dans ccUe uccasion; deux assauts conduitSi l'un par le roi, l'autre par le comte de GharUes, furent inutiles. Suger, qui avait prévu ce résultat, imagina de £aire oonatruire des diariots, qu'il fit . * remplir de matières combustibles, et que les assiégeants pousfièreut v^rs la place après y avoir mis le £eu. Ce stratagème, qu'il avait aana doute imaginé d'après quel^ que gênerai de l'antiquité, allait réusair> quaud une grosse pluie qui vint à tomber déconcerta toutes ses es* pcfaaces et lit maiiquer cet assaut comme les deu^ prenieta*

Louis le Gros commençait à désespérer du succès de l'entrepriae» et na songeait qu'avec peine à la bonté qui

allait rejaillir sur lui, s'il était réduit à se retirer. Le sire

du Puiset serait deux lois plua orgueilleux al plua pit-

lard qu'avant, et il n*y aurait plus moyen démettre uu ftein à son audace et à sas piUeries» Suger, do son côté, qui avait été le promoteur de l'entreprise, s'avouait avec chagrin que la responsabilité de Téchec pèserait sur lui, et se préparait à la disgrâce od il devait nécessairement tomber. Cependant, à force de tourner et de retourner la question dans sa tete, il pensa que, puisque

i'oQ ûe pouvait prendre la place de vive forœ» il fallait •mployar un autre Bioyen. U e<mçat la pensée de Itire

pratiquer une mine (jui irait abouUr 60U6 la Ibrleresbe,

ûa aoatiendrait la voàle du aoutorf aia avec 4ea pootiea

lant qu'on travaillerait, afin de protéger les mineurs ; la MÎBi une fûis pratiquée, on la remplirait de matières ewkastiblea^ et le feu, en ee eemmuniqaaDt aux étais qtti ftouteaaient le& terres, amènerait nn va&ta éboulonenL Ce moyen parut bon, quoique bien lent, et on son^aii à remployer, lorsqu'un curé d'une des paroisse fiNsines, celle de Guilleviile, dont le presbytère avait été souvent dévasté par le sire du Puiset, et dont la cave et labisse^ur, ajoutent les chroniques, avaient beau-; coup de griefs contre le même baron, mit un terme à riiésitaUon et au doute en s'emparant de la place pa» fls hardi coup de main.

Il fant laisser ici la parole à Suger, l'historien de Louis le Gfos et l'un des assiégeants, c On avait tout easayé, dit-il : baliste, arc, écu, glaive, eniin la guerre tout entière. Nous avions fait charger des' charrettes de bois sec mêlé de graisse et de sang coagulé, de manière à fournir plus promptement un aliment aux flammes en poussant ces chariots contre les portes. Le comte Thibaut attaquait le château sur un autre point, celui qui regarde Chartres. Il excitait les siens à gravir les re- W8 rapides du fossé, mais il avait le regret de les voir Kdeseendre et tomber encore plus vite. Des chevaliers, moatés sur de rapides chevaux pour veiller à la deléûse As la place, chargeaient de coups, tuaient et précipitaient du haut du fossé en bas ceux qui tâchaient d'en saisir les îebords et de s'accrocher avec les mains... Dieu rendit possible pour un pauvre prêtre cliauye, venu avec les com-

3t £T SON TEMPS

muuautés (les commuoes des paroisses da pays) , ce que le comte de Chartres, malgré sa bonne armure, et les

siens avaient trouvé impossible* Cet homme, ayant le liront découvert et portant pour toute défense devant lui une mauvaise planche, monte avec rapidité, parvient facilement jusqu'à la palissade, l'arracbe pièce à pièce en se cachant sous les ais arrangés pour en couvrir rouver» ture ; il lait signe à ceux de nos gens qui tardaient à le suivre et restaient dans la plaine sans prendre part au j combat. Ceux-ci, voyant ce prêtre désarmé briser cours- I geusement la palissade, s'élancent couverts de leurs armes, la frappent avec des haches et des instruments de fer ; à la même heure les troupes du roi et celles du comte brisent les portes et entrent dans Tintérieur de la place. Beaucoup de ceux du dedans qui voulaient fuir furent arrêtés et durement traités. Ceux qui échappèrent, Hugues iui-môme, se retirèrent dans une tour de bois située sur un tertre. Mais bientôt, frappé de crainte, iiugues se rendit et fut retenu prisonnier dans sa propre demeure (1). >

Tout vit, tout s'anime, tout respire dans ce récit, et ceux surtout qui ont visité les lieux suivent par la pciisiïc lus épisodes de la lutte si bien racoulee par Suger.

Quand le sire du Puiset eut été fait prisonnier, on le conduisit au roi, qui dit en le voyant ; c Ah t voici enfin i notre maître brouillon ; soyez le bienvenu, Hessire, on • vous traitera selon vos mérites, i On démantela le château, sauf la tour du milieu ; on Jeta le seigneur du Puiset dans une prison, et l'allaire fut regardée comme finie.

(1) Vie (le Lomi h G toit, par Suger, j

IL FAIT FOaiiFlER TOURV 83

Soger attendait œ moment pour tirer profit de la vie toire qui terminait la guerre dont il avait été le promoteur. Il supplia le roi de prendre en considération les pertes énormes qu'avait éprouvées l'abbaye, et soUioila l'aatorisation de fortifier Toury. Avec l'habileté qui le caractérisait, i! fit coinpreadre au roi qu'il avait luimême un intérêl politique trés-réel à ce que la prévôté» qui tenait en bride tout le voisinage, fût entourée de fortifications qui la missent à même de défier les coups de main qu'on pourrait tenter pour s'en emparer. Le roi avait une dévotion réelle pour saint Oenis, dans Tabbaye duquel il avait été élevé ; mais, en outre, Suger lui donnait un conseil avoué par la saine politique. L'abbaye de SaintpDenis était l'alliée naturelle du roi contre les seigneurs féodaux, parce qu'il était sou protecteur naturel contre les agressions de ces seigneurs. Il y avait donc ua avantage très-grand pour lui dans la mesure que lui proposai! Suger. Aussi le voit-on acquiescer^ par un acte

daté du commencement de Tannée 1111, àla demande de Soger ; dans cet acte, dont la rédaction dogmatique et le style, empreint de l'éloquence de la chaire, semblent révéler une plume monacale, celle de Suger peut-^tre, les terres de SaintpDenis sont déchargées de toutes redevauces auxquelles les seigneurs du Puiset les avaient amjeltles; il est ordonné, en ootre, qne Toury sera fortiDé aux frais du roi, et que la garde en sera commise à Soger, devenu à la fois ainsi gouverneur miUtaire au nom du roi, et prévôt au nom de l'abbaye.

Toute la suite de cette affaire nous a paru utile a rap« porter. Elle donne une idée exacte du temps et des personnes, et fait apercevoir la vérité qui a souvent disparu ms la pompe mmiarchique du récit des historiens, qui

34 SUGKA KT SON TBMPS

n'ont pu longtemps se résoudre a conveuir qu'il u'y avait rien de commun entre ia société an sein de laquelle ils

vivaient et celle qui était Tubjct de leurs récits. On voit qu'à l'époque de Suger, la France et la royauté n'étaient point faites, elles se refaisaient. On se trouvait dans une de ces époques de création où tous les éléments, encore confondus, cherchent à trouver leur place. Dans ce temps, un moine n'était pas seulmeut un moine ; il était au besoin un soldat, un ingénieur, un commandant de cita* délie, un diplomate. Le roi était le représentant d'une unité presque idéale qui travaillait à se dégager du chaos de la féodalité, et il trouvait, pour cette entreprise un puissant appui dans le dergé, qui, profondément aaiiae de l'esprit de l'unité religieuse, comprenait les avantages de l'unité monarchique et concourait à la

l'aire prévaluir. Luuis le Gros devait riMicoiUrer dans Suger un auxiliaire éminemment propre à développer cette politique, qui est tout le travail de son règne au dedans*

A peine la guerre allumée par le seigneur du Puise!

était-elle terminée, qu'une nouvelle occasion défaire un grand pas dans cette voie vint s'offrir à Louis le Gros* Le plus puissant des ailier du roi contre le t>ire du Puiset, le comte de Chartres, avait eu avec le monarque de vifs démêlés aussitôt après l'issue de la campagne, à Tocoasion d'un fort qu'il voulait faire bâtir sur le terril

toire même de la sei^^iieurie du Piiiset, qui faisait partie

du domaine royalt Liouis le tiras oonaaissant d'esq^é**

riencc l'inconvénient de ces citadelles, qui menaçaient sous prétexte de se défendre, s'y opposa IdrmeUement. Une discussion s'ensuivit. Le comtede Chartres demanda un duel judiciaire et propos de prouver par le bras

DIFPiBBND 00 ROI ATIG Lt COUTE DB CHASTRB8 56

if Aftdré de Beaumont, régisseur de ses terres, que ce

poiaiavaitété convenu. «Le moiiaique,qui n'avait jamais rtfusé de reconnaître la loi et le jugement du duel, dit Suger, coasentit à faire soutenir ses droits par Anselme, 8oa sénéchal. > C'est un trait des mœurs du temps. Louis le Gros cependant, qui n'entendait pas remettre la décision du litige au làasard d'un duel, trouva moyeu d'empêcher que les deux champions obtinssent une asserilblée judiciaire. Le différend, comme il arrivait j^r^jue toujours à celte époque, dégénéra en guerre; le'tMlitoyie Chartres devint l'ennemi le plus acharné de Louis, et il iHma des intelligences avec tous ses adversaires naturels, surtout avec les Anglais. Dans cet instant, Eudes, comte de Gorbeil, parent du comte de Chartres, et qui, selon Suger, t n'avait licii de l'huinme et était, non un animal véritable, mais une véritable brute, > fut tué dans une

bûtaille qu'il iiviait à Louis. Le cointo (le CliMilrcs avait des prétentions à son héritage et il était d un haut intérêt d'empêcher une ville aussi importante que Corbeil de tomber sous ia domination d'un seigneur au^si mal disposé pour le roi. Louis n'osa s'attribuer fa succession du comte de Corbeil, quoique celui-ci fût mort en portant les armes contre lui ; il craignait sans doute d'exciter de trop vils murmures chezlcb iL"udaux(l). Mais il prit un détour: 'e seigneur du Puiset, qu'on avait enfermé dans une prison à Chàteau-Laiidoii, était parent du comte de Corbeil à QQ degré plus proche que ne l'était le comte de Chartres. On pensa qu'il fallait niuttrc ses droits un avant,

(1) Sager, dans la Viê â$ Louiê U Orm^ t^eiprime ainsi : « L« oomto dd GbartrM ai ta mère intrigiièrent de toutes les manières ptr le moyen de Milon et de Hugues pour arracher au roi les ea« Mlles de son royaume. »

36 SUGEII £T SON TEMPS

apréft l'avoir détermiaé à les abandonner au roi pour prix de sa vie et de sa liberté qu'on lui rendrait. Suger fut charge de cette négociation.

Il n*eut pas de peine à amener le sire du Puiset à céder Gorbeil au roi; mais le prisonnier y mit pour condition qu'on lui rendrait au moins le Puiset. Suger, qui craignait fort son voisinage, ne voulut rien céder sur ce point mais le roi était si frappé du prix inestimable de la possession de Coibeil, qu i! accepta sur-le-cbamp le traité, sans vouloir écouter les observations de son oonseiiier de prédilectioii. Les crainleb de Suger n'avaient rien d'exagéré. Dés que le seigneur du Puiset eut aperçu les ruines fumantes de son château, un désir effréné de vengeance s'empara de son àme, et, comme il n'ignorait pas que Suger avait été le promoteur de la guerre qui avait causé la ruine de son château et de sa for* tune, il résolut de ruiner a son tour la prévôté de son ennemi.

Pour arriver à ce but, il fallait commencer par s'emparer de Toury, que Suger avait fait fortifier, ainsi qu'on Ta vu. Une ruse employée par le seigneur du Puiset fut au moment de faire réussir son projet. H s'était ligué avec le comte de Chartres, son ancien ennemi, et il avait été convenu entre les deux conlcderés que le comte de Ghartresteindrait de vouloir se réconcilier avec le roi, qui était alors en Flandre, et qu'il irait trouver Suger comme pour lui mettre ses intérêts dans les mams et le charger d'aller négocier la paix en son nom. Suger ae» ccpta avec joie celte mission et se trouva heureux d'avoir à annoncer au roi une si bonne nouvelle. A peine était-il partii que les deux confédérés se présentèrent en armes devant Toury, tandis qu'un grand nombre d'où-

LS SiaS DU f UISET EfiPÂRAlT 37

vriers relevaient ea toute hâte les fortifications du Pulsei, malgré la promesse qu'avait faite le sire de ue jamais les recoDstruire (1).

Suger, qui n'avait pas couçu le moindre soupçon de cette perQdie, se dirigeait sur Paris pour se rendre en Flandre, où il croyait que Louis le Gros était encore, lorsqu'il aperçut dans le lointain un tourbillon de poussière, et distingua bientôt un ^to6 de cavalerie. Les hommes de sa suite qu'il envoya reconnaître le corps qui s'avançait je\inrent bientôt lui dii c (iue c cLail le roi Louis le Gros en personne, chevauchant à la téte de ses troupes. Ce prince avait eu avis du pacte signé entre le comte de Chartres et le seigneur du Puiset, et il venait de la Flandre à grandes j ournées pour empêcher leurs en- (reprises contre ïoury ^de réussir. Voici comment Suger lui*méme raconte son entretien avec le roi : « Je me préc sentai, dit-il, devant le roi, que nous rencontrâmes en ( deçà de Gorbeil ; aussitôt il me demanda le but de mon

« Noyade, et, euiuiue ilavaiteu avis de la eoiijuraliunqui

« se tramait, Use mit à rire de ma simplicité. Alors il me « découvrît tout le mystère, et, après m'avoir témoigné ( beaucoup d Indignation coulre la perfidie de Hugues, il t meditde retourner au plus viteàToury,aQn de veiller < à la défense de la place, tandis que lui-même suivrait ( lechemin d'Étampes et rallierait ses troupes pour venir « aussitôt à mou secours. »

Suger demeura a la fois confondu et indigné; mais bientul il eut pris bun parti : il rusolut de rentrer eoùte que coûte à Toury et de rétablir sa réputation d'habileté,

(1) c A r«zempl6 d'un chien longtemps tenu à rattache , s'écritf Suger dans la VU de Lom U Grot, libre enfiu et tourmenté d*uDO fageqae sa chaîne a exaltée, et qui se rue k la trahison. »

StlGBR £T SON TBMP6

compromise aux yeux du prince, ou de mourir les armes k la main en essayant de forcer le passage. Il avait des raisons sérieuses de craindre que ce fût là en eflbt Tissue de son entreprise; car Toury était déjà entouré d'une nombreuse armée, et il n'avait avec lui que vingt cavaliers. Les efforts qu'il Ût pour recruter cette petite troupe furent inutiles, tant ses adversaires avaient frappé tout le pays de terreur* Voici comment il raconte jui-mômc le résultat de cette tentative (1) :

a Nous marchâmes droit à Toury. Nos regards, ton* f jours tournés de ce côté, cherchaient à l'horison la tour $ du château, qui, haute de trois étages, devait s'aperf cevoir de loin dans un pays de plaine. Nous la vimes f eniin, et nous en conclûmes que le château n'était pas i pris ; car nul doute que, dans le cas où il l'eût été, I l'ennemi n'eût pas manqué d'incendier la tour, qui était f de bois. Restait à entrer dans la place. Nous n'arrif vauies sous ses murs qu'assez avant dans la soirée; f heureusement pour nous que les assiégeants, qui « avaient fait les derniers efforts pendant la journée $ pour emporter la place avaut qu'elle fût secourue, se « trouvèrent si harassés à rentrée de la nuit, qu'ils # étaient tous endormis. Nous résolûmes de traverser f leurs rangs, comme si nous eussions appartenu à leur f armée. Lies choses allèrent assez bien jusqu'au mo- « ment où nous arrivâmes vers le milieu du bonrg ; peu I s'en fallut alors que nous ne fussions découverts; I mais, tandis' que nous nous expliquions tant bien que f mal avec les sentinelles, nos gens, qui nous lenaieiU I une porte ouverte, uous donnèrent le signal. Alora,

(1) Dans la Yiê d$ Iwit le Grm.

t poussant à toutes brides à travers les troupes euaec mies, nous doui^ dégageâmes et nous nousdUrigeàmei c toute hâte vers le poiiU duat nous étions le plus c proobes ; on nous ouvrit la barrière et nous entrâmes f dans la place, â la grande suipiisc de nos adveri saires. »

L'an ivee deSuger rendit à la garnison tout son courage ; elle demandait à marctier à Teunemi et à iaire Md sortie géniale; mais la leçon que le prévM de Toury venait de recevoir l'avait rendu prudent. Il Ut ^lir un messager pour avertir le roi de son entrée dans la place; il 0t savoir dans les camps du bire du Puiset et du eomte de Gbartres, comme par manière de défi, ([u'il était dans son cliàteau fort. Ses soldats, désespérés de ne pas en venir aux mains, provoquaient les assié-

géants par leurs bravades cl leur jetaient des queaouilles. Ceux-ci, devenus furieux, résolurent de teuier un assaut général le lendemain an plein midi. Il arriva à ïoury ce qui étaU arrivé au Puiset : Pavantage de la position assura aux assiégés la victoire, qui coûta beau* coup de morts et de blesses aux deux partis. Le sire du Poisat persistait cependant à continuer le siège, lorsqu'il eut avis que le roi arrivait, à marches forcées, à la Icie

d'une troupe de gêna de guerre, et que Guillaume de

Gariaude, frère du sénéchal, se préparait, avec une autre troupe, â lui couper toute retraite vers le cliàteau du Puiset. Hugues décampa alors en toute hâte et se dirigea, à marches forcées, vers son château.

Il venait de rentrer dans son fort, quand il vit paraître les troupes do Garlande. Quant au roi, il arriva le lendemain â Toury et il se donna à peine le temps de kliciter Suger de sa vigoureuse défense, pressé i^ull

4U SUGKR Bî SON tRiiV^

était d'aller hâter le siège du château du Puiset, dont on élevait les murailles et dont on creusait les fossés, tout en combattant contre les assiégeants. Cette guerre, qui avait commencé en 1110, se prolongea pendant prés de trois ans avec des succès divers. La coalition des féo«daux, à laquelle le roi d'Angleterre avait envoyé ciaq cents chevaux, était devenue très-puissante.

« Au nombre de ceux que le comte de Gharlres rallia à son parti, dit Suger dans la vie de Louis le Gros, forent Lanceliutie Baleiis, seigneur de Dammartin, et Pains de Monyai, dont les terres, situées à rembranchement de deux chemins, donnaient un passage sûr pour aller ailaquer Paris. De la même manière, il mit dans son parti Raoul deBeaugency, qui avait pour femme une cousine germaine du roi, et, aiguillonné par ses nombreuses inquiétudes, conformément au proverbe qui dit qu'Hun aiguiiion presse ia marche d' un âne, Thibaut unit sa noble sœur en mariage adultère (1) à Milon de Montlbéry, à qui le roi avait rendu son château. Son union avec ses parents Hugues de Crécy, seigneur de Cbàteaufort,et Gui

de Roche fort livrait toul le pays de Paris et celui d'Étampes à la dévastation, s'ils n'étaient pas défendus par une bonne milice. D*un autre côté, le comte Thibaut et ses bommes de la Brie trouvaient un large passage ouvert devant eux sur les terres de Paris et de Sentis ; soa oncle Hugues de Troyes et les hommes de cette ville, eu deçà de la Seine, et Milon, au delà du fleuve, pouvaient égaieuiciil pousser leurs incursions sur le même terri-, toire. Il devint impossible aux gens de ces deux villes

(i) Milon avait une autre femme doDt il n'était pas séparé ca« nonîquAmeut.

LB SUS OU PUISBT KST VAINCU 41

(Paris et Senlis) de se secourir les uqs les autres. 11 eii fut de même de ceux d'Orléans, que les gens de Chai 1res, de Châteaudu ii, de Laon et de Brie tenaient resserrés sans que Raoul deBeaugency leur portât le moindre secours, t

On voit ici peinte au vif la situation de la France à cette époque. Il se formait sans cesse des ligues de seigneurs contre la royauté, dont les prétentions à exercer une juridiction sur les barons importunaient fort ceux-cK Ces ligues s'eflforçaientd'interroinpre les communications entre le roi et ses possessions disséminées sur des points du territoire éloignés les uns des autres. Le rui voyait ses alliés de la veille devenir ses ennemis du lendemain, car les seules lois auxquelles ils obéissaient étaient l'intérêt ou la passion. Les rois de ce temps-là vivaient à cbeval et nos ancêtres le harnais sur le dos.

Louis le Gros fut au moment d'être vaincu et fait prisonnier; déjà les confédérés discutaient entre eux la question de savoir qui aurait la couiotine, tant ils croyaient être sûrs de leur succès. Mais enfin la victoire définitive demeura au roi. Après être resté longtciups à Toury, dont il avait iaU sa place d'armes, il le quitta, d après l'avis de Suger, qui lui représenta qu'il était trop loin de la place ennemie pour la serrer assez étroitement. Il semble que le prévôt de Toury trouvait en outre que le séjour d'une armée sur ses terres, et les désordres que les gens de guerre causaient, devaiept ruiner de fond en comble sa prévôté. Le roi se rendit donc a Jaaviile, qui n'était qu'à une demi-lieue du château du Puiset. Ce fut là que, surpris par !e comte de Chartres, il fut au moment de périr; mais bientôt il rétablit le combat, la chance lui redevint favorable ; le comte de Chartres, ayant été blesse et complètement dé-

If 8U0ER ET SON TEMPS

fait, sépara so cause de celle du seigneur du Puiset, de 8orte qu'il ne resta plus à eelui-ci qu'à s'enfuir, en iais« sant sa forteresse au roi, qui la fit détruire, quoique oe ne lût pas encore sans retour.

Ainsi Suger, au bout d'une guerre de trois ans dont il était a la fois le promoteur et 1 àiue, put enfin respirer. La prévôté de Toury avait repris sa valeur naturelle en retrouvant sa sécurité ; elle ne craignait plus les courses et les exactions féodales. Dès que Suger fut tranquille à l'intérieur, et qu'il eut assuré la sécurité de l'établissement qu'il dirigeait, il tourna les yeux vers le dehors, se rappela la promesse quil avait faite au pape d*étre présent à iiome pour l'ouverture du concile général re« latif à la querelle des investitures, et se mit en route pour aller tenir cette promesse. Nous allons le voir transporté sur un nouveau théâtre. Jusqu'ici, il nous esl apparu plutôt comiue un homme de guerre que comme un moine, bataillant contre les féodaux, et mêlé à quelquesuns des imiouibrables épisodes dont le cliaos disparate compose ce qu'on est convenu d'appeler, à cette époque, rhistoire de France. Dans cette société guerroyante et troublée, il se range toujours du côté du roi, protecteur naturel de Tabbaye de Saint-Denis ; il est aussi hardi et aussi fier que les autres capitaines de cette époque, et, monté sur son cheval de bataille, il est le premier à férir un bon coup dans la mêlée, soit qu'il s'agisse de défendre Toury, soit qu'il s'agisse d'attaquer le Puiset; seulement il a l'esprit plus vil, plus actif et plus ingénieux que celui des hommes d'armes qui l'attaquent et des hommes d'armes qui l'entourent. On devine la robe et les études du moine sous la cuirasse du soldat, aux expédients empruntés à l'antiquité qu'il emploie pour Assiéger

IL ASSUTl AU GOHGII.B Dl LATaAN M

les plaees, et plas enoore à l'art avec lequel il agit %nt

les esprits, et réunit des intéréis divers pour former deé ligues. Le politique commence déjà & se faire voir en lui} . son voyage en Italie et sa présence au couciie de Latrau achèveront de développer son intelligence dans oe aensi

Notre sujet nous amené ici à résumer rapidement ce que disent les auteurs les plus versés dans ces matière» sur les événements qui avaient motivé le concile de La-» Iran. Suger ayant assisté à ce concile et y ayant pria part, il importe d'avoir au moina une idée sommaire des matières qui y furent traitées et des intérêts qui y forent débattus^ afin qu'on puisse juger quelle in^ fluence le voyage de Suger à Home exerça sur son esprit*

Depuis le concile qui s'était tenu à Troyes en Gbam** pagne en 1107, la querelle des investitures entre le pape et Tempereur s'était envenimée. Taudis que Henri V passait les monts (11 40) avec une armée, en mettant à feu et à sang les villes qui s'opposaient à son passage^ ses ambassadeurs assuraient le pape que son seul bul était de se iaire couronner à Rome par le souverain pon-» tite. GeluiH^i répondit^ comme on devait le prévoir, qu'it m pourrait couronner l'empereur si Henri persistait à vouloir retenir le droit d'investiture qui appartenait au 8aint-sié|?e. Les ambassadeurs, qui avaient leur leçon laite, expliquèrent auasitèt que Tempereur était disposéi de son côté, à ne pas revendiquer le droit d'investiture, si les évèques aiiemauds voulaient renoncer aux biens qu'ils tenaient de Tempiro. Le pape, qui voyait l'empe-^ reur à peu de distance de iiome, à la tète d'une puissante armée, qui trouvait en outre que les ricliesses prindèred des évêques (rAUemagne les rendaient fiers et indociles À l'égard du aaint-siége, sacrifia sans hésiter leur lam-»

44 SUGBR BT SON TBHPS

porel et consentit à ce que l'empereur demandait. Le

traité fut rédige dans ce sens par les deux parties. Il était formellement stipulé, du côté de Tempereur, que, le jour de sou couronnement, il renoncerait publiquement aux investitures ; que le pape et ses successeurs

continueraient à jouir de tout ce que les empereurs avaient autrefois donné au saint-siége, sans qu'on entreprit jamais de déposer Pascal du ponlificat, ou de lui ôter la vie ou la liberté, ni de le priver d'un de ses meoibrcs; clause qui témoigne de la brulalUe des temps. Du côté du pape, il était ordonné aux évoques d'abandonner à Tempereur tous les biens régaliens dont ils jouissaient, et de ne jamais prétendre aux duchés, comtés, •marquisats, villes, châteaux et même métairies, terres, héritages, redevances, tous biens eutin qui étaient venus primitivement des empereurs.

* On voit que le pape avait payé le droit religieux d'investiture par le sacrifiée complet du temporel du clergé allemand, sans l'avoir même consulté préalablement pour ce sacrifice. L'empereur, en acceptant avec empressement cette concession immense qui le rendait le sou- . verain le plus riche de la chrétienté, puisqu'elle faisait rentrer dans ses mains, en un seul jour, ce qui avait été donne pendant un si (^rand nombre de siècles, sentit que cette concession serait sujette à contestation de la part du clergé allemand. Avant donc de signer le traité, il y inséra une clause dans laquelle il était dit que c l'em- « pereur adhérait au traité, sous la condition que cette c transaction recevrait l'assentiment général et authen* c tique de TÉgllse et des princes de Germanie. »

La joie fut grande, à Rome, à la nouvelle d'une pacification qui terminait une querelle qui avait d^jà produit

▲ FFAIBB OfiS lI«VSSTITCn£S 45

tant de maux. ; toute la populaUuu uiia, avec deâ palmes eo maiot au-devaat de Tempereor, qui fit une entrée triomphale à Rome. Il se rendit ausâiiùtdaos l'église des Sainls^Apôtres, dans laquelle il devait entendre la messe. Le pape qui officiait, étant arrivé à l'offertoire, au moment même où il devait aeeomplir la eérémonie du eouronnement, se tourna vers l'empereur et lui demanda s'il était toujours déterminé à reconnaître que le droit d'investiture ne lui appartenait pas; en même temps il le pria de faire sa réponse à haute voix, pour qu'elle fût entendue des assistants. L*empereur parut surpris de cette question, et répondit cependant qu'il était prêt à tenir sa parole, mais qu'il devait consulter les évoques allemands qui raccompagnaient, afin de savoir s'il était dans leur intention de se soumettre à la bulle promise par le pape, au sujet des biens régaliens. En prononçant ces mots, il se dirigea vers la sacristie, où tous les évèques allemands le suivirent. On les vit bientôt revenir, le visage plein de coicre, en poussant contre le pape de formidables cris. Tous déclarèrent que jamais ils ne consentiraient à ratifier un pareil traité ; qu'il n'appartenait pas à l'Église romaine, qui conservait tous ses biens, de sacrifier les leurs. La querelle s'échaulfant de plus en plus, le pape laissa de côté la cérémonie du couronnement et se dirigea vers Tautel, où il acheva la messe. A peine fut-elle terminée, qu'il fut arrêté par les ordres de l'empereur. Alors il y eut un terrible combat livré dans Téglise, et bientôt la guerre civile ensanglanta la ville. Ce qui semblerait prouver que les Allemands étaient préparés à cette journée, c'est que nulle part on ne put leur résister, et qu'ilç; égorgèrent plus qu'ils ne combat- Urçnt,

46 8UGBR BT SON TEMPS

li était d*ailleurs difficile de croire que l'eropereor, qui avait le Uaité dans les mains depuis plusieurs jours, et qui était entouré des plu8 hauts prélats de la Germanie, ne leur eut pas communique la clause qui les regardait. La restriction miae par lui i aa renonciation au droit des investitures les avait rassurés sans doute sur la conséquence du serment qu*il allait préteri et ils pensaient qu'une fois couronné, il lui suiikait de rappeler qu'il ne s'était engagé que oonditionnellement ^ et qu*il avait subordonne sa promesse à l'adhésion que le cierge aile* mand restait maître de donner ou de refuser. Le pape ayant échappé au piège par la queâUon solennelle qu'il avait adressée A l'empereur, on miploya la ftirce; on se saisit du souverain pontilé et l'on mit Aome et les campagnes environnantes à feu et à sang* Tenu dans une étroite prison et en butte à des mauvais traitements de tout genre, sollicité en outre par les cardinaux et les prélats, compagnons de aa captivité, et qui se lassaient de la vie dure et misérable qu'on leur faisait mener, craignant enfln que l'empereur ne lit élire un nouveau pape à sa place, Pascal avait fléchi. Le mardi il avril IIH, il avait signé un traité dans lequel ,il promettait » de ne « plus inquiéter rempercLu sur les investitures, de lui I reconnaitre par une bulle le droit de les donner, de

€ frapper d'excommunicaiion quiconque meUrait obslat de a l'exercice de ce droit, de consentir à ce que i'em- € pcrcur invesUt comme auparavant par la crosse et par c l'anneau, et à ce que les archevêques et les évéques i sacrassent librement ceux que l'empereur aurait iiic vestis de cette manière. » Tout le reste répondait à ce dubuu Ce n'elaii pas un arrangement que le souverain pontilé acceptait, c'était une capitulation qu'un prison*-

BUPTORB DU PAFB BT BB L'BMPBRBUB il

nier Bigaait pour sortir de sa captivité* L'empereur partit avec la bulle du pape qui consacrait tonles ces oonoes-» sioiis, et après avoir en outre ete couronné de la maii^ du souverain ponttfe.

Quand cette nouvelle se répandit dans le monde chrétien, voici ce qui arriva : partout des conciles se réuni*» rent sous la présidence des légats du pape, anathématl^ sèrent i'emperettr et déclarèrent le privilège qu'il avait arraché au pape nul et comme non avenu. Pendant que les conciles de Viennei de Beauvais, de Reims, de Golo« gne, de Chàloas et de Jérusalem adoptaient des resolutions de ce genre, les cardinaux qui étaient restés à Rome blâmaient hautement le pape, déclaraient le traité qu'il avait signé sans valeur, et confirmaient les décrets de Grégoire VII, de Victor III et d'Urbain II, ainsi que tous les anathèmes qu'ils contenaient contre les princes séculiers qui usurperaient le droit des investitures* Quand le pape vit que les choses s'envenimaient ainsi et que l'on marchait ii un schisme, il défendit de discuter la question jusqu'à la réunion d'un concile dont il marqua l'ouverture pour le commencement de Tannée lil2# C'était à ce concile, chargé de décider celle grande affaire, que Suger était invité à se rendre.

Le concile se trouva réuni (mars 1112) quelque temps avant Tarrivée des prélats irancais et de Suger, qui les accompagnait. Mais le pape, qui comptait beaucoup sur leur concours, ne voulut pas ouvrir la discussion sur la grave question qui devait être l'atTaire principale du concile avant que les Français fussent à Rome : ils arrivèrent le l^^ avril. L'assemblée était nombreuse et impo^ sanie ; on y complaît, au rapport de Suger, plus de trois tenta évoques et une grande affluence d'abbés, de pré-

43 SUGEH KT SON TBiyiPS

très, de diacres et de religieux. La plupart de ces prélats

ëlaieut Italiens et venaient des États du pape, de Venise* de Sicile, de NapIes, de Sardaigne, de Toscane^ de Lom- Jbardie, de Piémont; les deux seuls évéques français qui fussent au concile sont nominativement indiqués ; il est vrai qu'ils eurent la principale part aux actes du concile : ce furent Guy, arclievéque de Ntmes, et Gérard, évéque d'Âugouléme. Il est probable que les prélats italiens trouvèrent conforme aux règles de la prudence d^engager ainsi contre Tempire, dans une querelle aussi grave, les prélats d'un royaume qui lui servait naturellement de contre-poids, parce qulls se voyaient ainsi moins exposés aux colères de l'empereur. Ce fut dans la cinquième séance du concile que l'on aborda la grande question qui avait motivé la convocation de ces assises catholiques. Le pape ouvrit cette séance en reconnaissant qu'il avait commis une grande faute lorsqu'il avait accordé à Henri Y plus qu'il n'était permis de lui accorder, et, tout en représentant la nécessité où il avait été de racheter ainsi la iibei le des cardinaux prisonniers, sa propre liberté, et d'obtenir la paix pour le peuple romain et pour rÉglise, il avoua qu après cet acte de condescendance et de faiblesse, il n^était plus digne d'occuper la chaire de Saint-Pierre. Alors on le vit déposer sa tiare, se dcpouil- 1er des habits pontincaux et demander qu'on élût à sa place un autre pape qui, n'étant pas lie par les mêmes serments que lui, pût soutenir les droits de l'Église. C'était la scène de Régulus au sénat romain qui se reproduisait dans un autre ordre d'idées : le pape se livrait pour affranchir la papauté.

Il allait arriver à l'empereur ce qui arrive à tous ceux qui imposent par la violence des traités trop durs cl trop

BELLE COUDiriTB DU PAPE PASCAL 49

tyramiiques : quand les moiifs de terreur qui ont décidé

la partie lesee a subir de pareils traités n'agissent plus aussi direclemeot» les traités tombent d'eux-mêmes. Le concile, tout en se montrant touché de l'humilité du pnpe, refusa d'accepter son abdicaUou ; on exigea, au contraire, qu'il reprit les marques de sa dignité, et on lui promit qu'après avoir médité sur cette grande quesiion et après avoir demandéà Dieu des lumières, leconcilelui transmettrait la réponse qui lui serait inspirée par le Saint-Esprit.

Après de longues délibérations, le eoncile tint sa sixième séance, et voici ce qui s'y passa. L'évéquc d'Angouléme, probablement par les raisons que nous avons Insinuées plus haut, fut chargé de prendre la parole au nom de toute rassemblée, et iut à iiaute voix uue décia* ration écrite, dans laquelle il était dit que : < tous ceux ( qui assistaient au concile condamnaient et déclaraient t nul le prétendu privilège extorqué au pape Pascal par i la violence de Henri, spécialement en tant que recont naissant que ceux qui seraient élus, selon les règles « canoniques, par le clergé et parle peuple, ne pourront < être consacrés sans avoir jreçu l'investiture du roi, ce « qui est contre le Saint-Esprit, contre les canons. • L'assemblée cria^par deux fois Amen, fiai. Puis on chanta le Tê Deum pour rendre grâces à Dieu.

Suger, dans la Vie de Louis le Gros, a pris un soin particulier de justifier la conduite du pape Pascal dans toute cette circonstance. Il ne faut cependant pas accorder à ce pontife plus qu'il ne s'accorde lui-même. Comme il le reconnut à la face du concile, il avait manijué de fermeté devant l'empereur, et, comme tout se suit et s'en* chaîne, il arriva ({ue, pour avoir promis par faiblesse de

caractère plus qu'il ne pouvait tenir» il s'exposa au rc -

50 SUGËR ËT 6ÛN TBMPS

proche d'avoir manqué de franchise. On peut dire, pour faire remonter le reproche plus haut ei jusqu'à la première faute du pape, que c'était un tort que d'avoir vouiu acheter les investitures par la cession du temporel du clergé allemand, sans avoir meinc consulté ni entendu ce clergé. Ce fut là le principe du mal, car de là, la col^e du cierge qui se crut sacrifié, les emportements de Teaipereur qui vit son couronnement interrompu ; de là, par conséquent, ses violences envers le pape, l'acte de faiblesse de celui-ci, et la nécessité od il se vit de retirer la parole qu'il avait donnée. Avec une fermeté aposlulit^ue toute simple et tout unie, qui n'aurait rien r^usé de ce qu'il était permis d'accorder, mais qui u aurait rien accordé de ce qu'il était nécessaire de refuser, le pape aurait évite de partager jusqu'à un ceiiain point les torts de l'empereur, et la plupart des graves inconvénients qui suivirent auraient été prévenus.

Mais Suger, dont Tesprit était alors tourné vers le point de vue humain des affaires plutôt que vers leur point de vue religieux, ne pouvait se lasser d*admirer la finesse et l'habileté de la politique romaine, qui était alors la première de l'Europe* U se trouvait tout à eoup initié au secret des grandes affaires , il apprenait comment on manie les esprits et par quels tempéraments [on sort des pas périlleux. En même temps il étudiait la science de la politique générale, dont on ne pouvait guère interroger les ressorts qu'à Rome, qui était alors, qu'on nous passe cette expression, le cœur et le cerveau du reste du monde, et qui se trouvait en communicatiou avec tous les peuples. Il approfondit les vues et les intérêts de Rome et de l'Empire, apprit à connaître les hommes mieux quMI ne les avait encore connus jusqu'à ce jour,

IL i\£TROUVE LE SIRB DU PUISËT 51

ewnme il arrive dans ces grandes assemblées où se traitent d'immenses intérêts. 11 semblait que la Providence, qui le desfiHait à ane tâche si difficile, eût fait pour lui de ce voyage de Rome une sorte d'initiation. Il quitta eeme lille avec de vives lumières de plus, et y laissa une grande idée de lui au pape et aux cardinaux, qui apprécièreot à sa Juste vaieur sa vive intelligence et son ha->

biict c peu co ni m une.

A son retour en France, il fut désagréablement surpris en trouvant lo seigneur du Puisct, son ancien et constant ennemi, assez bien réconcilié avec le roi pour i|ue celui-ci lui permit de relever les fortifications qu on avait renversées avec tant de peine. Ses courses sur les terres de ses voisins avaient recommencé, et la prévôté de Toury avait notamment souffert. Suger s'en plaignit vivement au seigneur du Puiset. Celui-ci répondit, comme par dérision, qu\>n ne gouvernait pas des soldats comme des moines, qu'il avait besoin d'une nombreuse garnison pour se défendre contre ses ennemis, et que si ses soldats avaient commis quelques déprédations, il fallait s*y resigner comme à un mal nécessaire. Suger ré* solut d'avoir raison par la force d'un adversaire qui refusait de céder au bon sens et à la justice; ne voulant pas avoir encore une fois recours au roi qui avait déjà tant fait puur lui contre le seigneur du Puiset, il songea à conduire lui-même cette affaire à bonne fin en faisant une rude guerre à ce voisin incommode et dangereuic. A peine sorti des délibérations du concile, où il avait uioutré la prudence d'un homme de conseil, il redevenait un bomme d'action. Toujours arme de pied en cap et prêt àmonLcr à cheval pour

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se mettre à la téte d'ane troupe de hardis cavaliers

qu'il avait pris à sou service, dès qu'il apprenait qu'un parti était sorti du Pniset, il sortait loi-méme de Toury pour lui préseuter le combat ou lui tendre uue embuscade, et presque toujours, dansées combats journaliers, l'avantage lui restait. C'est dans une de ces rencontres qu'il parvint à s'emparer de la personne du lieutenant du seigneur de Puiset, qui était le plus brave et le plus habile homme de sa petite garnison. Suger fit aussitôt conduire son prisonnier dans les prisons de Tabbayede Saint-Denis.

Ces détails donnent une idée de la situation de la France à cette époque , et ce qui se passait dans le coeur du royaume était Timage de ce qui se passait dans toute la France. L'autorité publique était un vain mot : Tancienne constitution de la France, qui avait été en vigueur sous les deux premières races, et qui se manifestait dans les champs de mars et les champs de mai, avait été profondément altérée sous les derniers règnes des Carlovingiens par la féodalité qui s'établit avec l'hérédité des emplois et des gouvernements. Les troubles excités au sein des familles royales par les partages qui se renouvelaient à chaque règne, et sans doute aussi le précédent qui avait eu lieu dans la famille lics Carlovingiens, alors qu'ils avaient rendu la dignité de maire du palais héréditaire pour préparer leur avènement, aidèrent les possesseurs des fiefs à obtenir d'abord la continuation de leurs emplois au-delà du terme de Tinvestiture , puis à se les faire conférer à vie , puis à en faire assurer la survivance à leurs enfants.

Rien ne se perd en politique, et l'inexorable logique iies cho3e§ humaines tire les cont^cquenço^ de toutci» les

ORGANISATION POLITIOUB Oft LA FaANGK 13

prémisses posées. C'est ainài que , lorsqu'on regarde de près i'élabiissemeni de la féodalité» il est difficile de ne pas demeurer convaiiicu (|u'elie est une conséquence morale et politique de raiteinte profonde que les Garlovingiens avaient été obligés de porter au principe monarebique pour s'élever jusqu'au tr6oe. Tant que Pépin et Charlemagne vécorent, leur grandeur personnelle flt illusion, et ils substituèrent à un principe d'autorité la forée d'un caractère ; mais quand ils ne furent plus là pour couvrir du prestige de leur gloire la brèche qu'ils avaient faite au principe monarchique, on traita la royauté dans leur personne, eonmic ils i'avaicnl traitée dans la personne des Mérovingiens. Les possesseurs des Defs furent autant de maires du palais qui se rendirent héréditaires et indépendants. Au moment où ia troisième race prit le pouvoir, le roi n'avait plus de sujets, mais des grands vassaux, dont les devoirs et les droits étaient règles par leurs titres d'investiture. Il ne pouvait pas y avoir d'assemblées naliouales, parce qu'à proprement parler il n'y avait pas de nation . Il n'y avait donc plus d'assemblées générales que les conciles, parce (^ue Tuaité religieuse était la seule qui fût restée, et dans ces conciles on traitait, outre les affaires religieuses, les affaires qui regardaient les intérêts généraux : c'est ainsi qu'au concile de Clermont on proclama la trêve de Dieu , qui assurait quelques jours de sécurité par semaine à cette société si profondément troublée. Quant aux as-semblées séculières, c'étaient uniquement des réunions oligarchiques , des parlements de grands barons , sou-

veraiiis à peu près iîulependanls. La raison en est simple : ii n'existait plus de franc et de libre que ces barons qui , souverains dans leurs baronnies, remplaçaient par lo.

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lien féodal qui les rtsseînblait runité nationale que notti devions établir par tant d'efforts* La nationalité , c'est runité du territoire, du gouvernement, de la justice, la communauté de la paix et de la guerre. Or, comme on en a vu un exemple par les querelles oonti*> nuelles du prévôt deTouryetdu seigneur du Puiset, et par la lutte à main armée dont les nombreux épimdes ont, pour niiisi parler^ presque rempli jusqu'ici I histoire de la vie de Suger , autant de seigneuries, autant de ter« ritoires, et chaque baron étant juge en sa terre, levant rimpôt et battant monnaie , ayant droit de guerre et de paix, l'unité nationale et Idutorité monarchique, que la forte main de Gbarlemagne avait un moment réalisées, (^laicnl brisées en mille fragments informes : chacun des mille seigneurs féodaux avait pris un débris de l'empire de Charlemagne, dont il avait £ait son domaine souverain , à peu près comme TArabe du désert détache une colonne de son fût, dans les ruines qui ftirent Palmyre, afln d'y suspendre sa tente pour la nuit.

Cette longue guerre de Buger contre le seigneur du Puiset ne finit que par la mort de celui-ci. La lutte de l'indépendance locale contre l'unité semblait devoir être cteriiclle. Ce seigneur . après avoir contracté contre le roi une alliance avec plusieurs autres féodaux, appela l'Anglais à son secours. Après une lutte semée de péripéties , l'avantage demeura à Louis le Gros; mais, dans un des derniers combats qui eurent lieu, le sire do Puiset, assiégé dans un château, tua dans une sortie le maréehal Ansel de Garlande, qui était en même temps le principal ministre et le favori du prince . Il ne lui resta plus, après cela, que la ressource de s'embarquer pour la terre sainte, dont il ae loucha pas morne le rivage, car

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