‹ Suger et son tempsChapitre 12 sur 39 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Suger étii abbé âê Saint-Denis. — Son rêve raconté par lai*m6me.

— Son embarras en apprenant son élection. — Son différend avec AJsaiiard. — Il assista au concile de ilSSàHome. -^11 marelle avec Louis le Gros contre remperenr. — Le roi prend l'oriAanune. — Progrés de Snger dans la faveur du roi . — Ses liabitudes de magnificence. — Sa conversion. — Événements qui ramènent. — Fin terrible de Ponce, abbé de Cluny. — Saint Bernard signale les abus de Saint-Denis. — Il loue la léfonae opérée par Snger. ^ Les vertus de Snger augmentent ton influence. — Affaire du monastère d*Argenteuil. — Débats entre Cluay et Giteaux. — Décision du pape. — Projet de transaction présenté par Suger. — Il propose au roi de faire sacrer son ôU Louis le Jeune par le pape. — Maladie du roi. — Suger écrit son testament.

L'élection de Suger coiame abbc de Saint-Denis lut ua événement imprévu qui surprit le nouvel abbé plus que personne. L'habileté et l'intrigue n'y avaient pas eu de part. Au moment où Suger s'éloigna pour se rendre i Rome, rien n'annonçait que son supérienr dût sitAt mourir, et le nouvel abbé de Saint-Denis apprit en même temps sa propre éleeUon et la mort de son prédécesseun Il est permis de croire cependant que ce choix ne lut point paifaUement désintéressé de la part des moines de Samt-Denis, qui n'étaient pas assez réguliers, à cette époque, pour avoir eu seulement en vue leurs intérêts Rituels, Sujjer élaii uu huaiiue do cvaseil et d'action.

on connaitsail son crédit à la cour^ il réunissait donc les conditions nécessaires^ pour protéger i'abt>aye, qui, à cause de ses grandes richesses, avait besoin d'un pareil protecteur. Suger, qui retournait en France à petites journées, vers la fin de l'année 1121, avait appris sur la route ia nouvelle de la tin tragique de i antipape, tûmt)ê dans les mains des Normands; il devait trouver, de l*autre cdlédes monts» une nouvelle qui i intéressait plus perKuunellement : celle de sa nomination comme abbé de Saint-Denis» Voici oomiBeièt ii raconto lui-màoàe cette circonstance de sa vie: [ i Un jour, dit-il, que je m étais levé de grand matiu

• pour dire matines, avant de sortir de ITîôletlerie où • t nous avions câudàé^ je m'aper^s» après avoir acbevé

< mes prières, qu'il faisait encore trop sombre pour i partir, et je ne jetai tout habillé sur mon lil^ atin ci ï

• ûllondre le jour. Je m'tissoupis bieïilftt à td point, que i je ne savais si j'étais éveillé ou endormi. Je me voyais c comme en pleine mer, dans un misérable esquif, sans « rames, sans gouvernail, destitué de tout secours» € abandonné A la merci des vagues, tanMi éleiraient i ma barque jusqu'au eiei, tantôt la précipitaient i jusqu'aux enfers. Quand je me vis «iAsi le jooet des

< Qots, la crainte du naufrage, qui me senUait iaévitai Me, reporta im peMie nsrs Dieu ; jamais jette le yriai f bi boa codur* ii écouta ma prière : en peu de temps i t'eri«e t'apaise, et, A le teveuf d'un vmt deax et fterii, « j'entrai dans un beau port, à l'abri de toutaa les a tempêtes. Alore je m'é^lal ^ j'aperçus rittbê ^

< commençuU u paraître, ce qui nous décida à partir « sans plus attendre. Dans le chemin, j'étais préeorapé ft de mou songea je cUercUais inutilement quel seua ii

IL EST ÉLU ABBÉ DE SAIIiT-DENlS 67

t pouvait avoir, à moins que ce ne lût un avertissement 1 4|tti m'aonoQçait que je sertift iité de quelque grènA

• ptTîl, grâce à la bonté de Dieu, xséanmoins je neconic muniquai rien des» penaéefl qui agitaient moQ esprit, ft i ceux qui m'accompagnaient. A peine avions-nous fait i quelques iiettea^ que nouareocoatrâmeg un domestique t de l'abbaye. Dès qu*il nous aperçut, ÏI s'arrêta; il ne < lavait ail devait laisser voir sur son visage une eiLpres- « sion de joie ou de tristesse, sa contenance était pour I nous une énigme que nous ne pouvions expliquer, f Enfin il nous apprit que, le 19 du mois, ra))he Adam I était mort, et que, deux jours a|Hrôs, la communauté

• s'étant assemblée m'avait, par un accord unanime, ( élu abbé de Saint*j)eais ; mais il ajouta que réieetion f s'étant faite sans la permiiSloA ûn roi, les religieux et ( les vassaui^ de l'abbaye qui Ini avaient porté Taete de t la nomination pour qu'il la confirmât avaient été si « mal reçus du prinoe, qu'après avoir donné dans ses f paroles un libre eowrs à son ressentiment, il les avait c fait emprisonner dans le cbâteau d'Orléans, i

Le premier sentiment queSuger éprouva, en appreoant ces nouvelles^ lut celui de la douleur. L'abbé Adam avait beaucoup fèit pour lui ; Suger lui devait tout ce qu'il était, tout ce qu'il allait devenir ; il pleura sa mort. A ce sentiment succédèrent bientôt la reconnaissance ^11 éprouva pour ses frères, qui l'avaient élu à son insu et pendant son absence, et la joie d'être élevé à une aassi iiaute dignité; joie tempérée par la nouvelle de rindignalion du roi et de remprisonnement de ses amis. La position était asses difficile : d'un côté, si Suger n acccplait pas la haute dignité ecclésiastique qui lui était ^férée, il s'exposait à mécontenter le pape, partisan dé-

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claré de la liberté des élections eceiéaiaatiques, et qui

n'aimait pas les voir boumises aux caprices des puissauces temporellea ; d'un autre côté, s'il l'acceptait, il cou^ rait le risque de mécoatenter le roi, dont la faveur avait déjà tant fait pour lui et pouvait faire plus encore. Su-* ger se tira de cette position délicate avec toute Thabileté d'un politique. De sa petite escorte ii tira deux ambas* sades : Tune retourna vers Home pour demander conseil au pape sur la conduite que Suger devait tenir; l'autre se dirigea avec rapidité vers Saiat-Deais pour sonder les dispositions du roi. Quant a Suger, il continua de voyager à peUlcs journées, de manière à attendre et à recevoir à Lyon la nouvelle de l'issue qu'auraient les démarches qu'il tentait simultanément de ces deux côtés. Âvaui d'être arrivé dans cette villCi il reçut de Paris les nou* velles les plus favorables : les personnes qu'il avait envoyées auprès du roi vinrent lui annoncer que la colér^e

de ce prince était apaisée, qu'il avait agréé son élection et ordonné la mise en liberté des moines qu'il avait fait

incarcérer.

On peut croire qu'au fond Liouis le Gros avait vu avec

joie, plutôt qu'avec déplaisir, la nomination de Suger comme abbé de iSaint*-Denis. 11 était important pour lui d'avoir à la lôte de celte abbaye un homme qui lui lut dévoué, il avait voulu seulement sans doute empédier, par la manifestation d'un vif mécontentement, un précédent qui pouvait être contraire à ses intérêts, de s'eta«blir ; le temporel et le spirituel étaient tellement mêlés à cette époque, qu'il n'était guère possible que le roi lai&<- .sàt croire que, sans son agrément, les moines de Saint- Denis pouvaient choisir qui il leur conviendrait; aujourd'hui c était sou serviteur, déu^aiu ce pouvait cire tuu

SON DlPFEii£iNi> AVEC ÂBAILXaD 69

ennemi. Cette remarque est justifiée par la conduite que Uui Louis le Gros envers le nouvel abbé. U alla, pour lui faire plus d*honneur, l'attendre à Saint-Denis avec un grand nombre de seigneurs et de prélats» entre autres Tarehevéque de Bourges et Tévêque de Senlis. Dès le lendemain (11 mars) Suger,qui n'était encore que diacre, reçat la prêtrise des mains de révèque de Senlis, et le jour suivant, i'arclievéqae de Bourges le bénit solen* nellement abbé en présence du roi et de toute sa cour.

Pêu de temps s'était écoulé depuis la consécration de Suger comme abbé de Saint-Deuis, lorsqu'il lui survint une atEaire d*où il ne sortit pas avec le même succès qui l'avait jusque-là suivi partout. Un moine de Saint-Denis, accompagné d'un évêque, demanda à rentretenir. Le preiati c'était Manassès, évéque de Meaux; le moine^ c'était le célèbre Abailard. Peu de temps avant Télection de Suger, cet bomme de tant de renommée s'était échappé des prisons de Tabbaye, dans lesquelles il avait été Jeté pour avoir soutenu que le corps que Ton conservait dans l'église de Saint-Denis n'était pas celui de Denys l'Aréopagite, qui, selon Abailard, n'était jamais venu en France* En vain les amis puissants qu'il avait dans loui le royaume avaient tenté d'arranger cette affaire, l'abbé Adam s'était montré inflexible» L'évéque de Meaux ^âpéta trouver plus de facilite dans Suger et obtenir de loi on peu de repos pour Abailard, dont ia vie avait été jusque-là traversée par tant d'épreuves.

Snger reçut i'évéque et le moine avec beaucoup d'égards, il connaissait personnellumeut Abailard, qui était ipeu près de son âge, et avec lequel il avait vécu quel- <lue temps dan^ 1 abbaye* En outre, son esprit était trop

• VaBB ST 80K TIMPS

élevé pour quil épousât les haiues des autres moines

contre ce savauL homme; et enfin, comme la vie dalfaires qu'il menait depuis longtemps l'avail toujours tenu éloigné de l'abbaye, il n'étail pas entré dans toutes ces querelles. U lui offrit donc^ de ltti4néme, de lui readre le séjour de l'abbaye aussi agréable que possible, et lui promit sa protection. Deux choses empéchèreai sans doute Abailard d'accepter celle offre : d'un côté, il pensa que les haines qu'il avait soulevées dans Tabbaye étaient implacables; d'un autre, il n'espérait pas qu'un homme qui avait passé sa vie à la cour fût capable de rétablir dans un cloître la régularité et la moralité qui, de Taveu des historiens de Tordre, s'étaient, à cette époque, exilées de l'abbaye de Saint-Denis. Il insista donc pour que le nouvel abbé l'autorisât à aller vivre ailleursi et l'évèque de Meaux appuya vivement ses instances. Après une longue discussion, Snger reftisa formellement Taotorisation. Il croyait l'honneur du monastère engagé à ce qu'on n^en laissât pas sortir Abailard; si, en eflfot, un homme aussi estimé ne pouvait y vivre, le monde devait naturellement en conclure quil fallait que les désordres' y fussent grands.

Abailard s'adressa alors à un ami puissant et lui demanda conseil; cet ami était ÉUeane de Garlaade, sénéchal de France, qu'on appelait lè conducteur duroK tant il exerçait sur lui d'influence ; Garlande Teidiorta à oiter son abbé an conseil du roi. Suger, qui ignorait l'appui qu 'Abailard devait trouver auprès du prince, crutqu avec scm crédit il emporterait fticilement cette affaire ; mais, le sénéchal avait pris les devants , et lorsque aborda cette question dans le conseil, il trouva toul le moftde, y compris le roi, contre lui. On lui lit même en-

IL ASSUTB AV CONCILI M LATBAN 71

tnvoirqtt'U était dé son propre intérêt de laitier $ofCir

de l'abbaye de Saiot-Deiùs ua moine qui signalait coût tiaBeUement les abus dont elle était le théâtre, en pro«* voquait la réforme, réforme qu'il pouvait être chargé d'âccomplir, grâce â la protection de plusieura cardinaux qui avaient été aes élèves et qui lui étaient tout dèvoate«

Ce mot de réfbrme, qui, selon Abailard, déplut à la eour, qni pensait que noina i'abbaye aérait régulière»

plus elle serait dépendante de la royauté, fit au5>6i réfléehir Suger» dont l'asprit était à cette époque sous i'empire des intérêts humains. Cepondanl il iie céda pas sans petna. Il obtint sauleotient qu'Abaiiard demeurerait moine de Saint*Denis, mais il dut consentir à le laisser Battre de cboiair le lieu de son séjour. Ses biographes aUnbuent au déplaisir qu'il éprouva de celte circonstance le voyage qu'il lit à cette époque à Rome, où il fut reçu avec de grands honneurs par le pape Calixte, (iiii l'invita à siéger au concile général de Latran, qui se tint sa mois de mars de lanneo il Î3. Cependant Jos questions dont on devait s'occuper dans le concile de luatran interessaient à un assez haut point 1 abbé de Saint-» Denis pour qu'il passât les monts. Une des principales raisons de la convocatioii du concile était pidciscineal la nécessité de mettre un terme aux abus qui régnaient parmi les moines, cl sui toul aux empiétements de l'autorité abbatiale sur Tautorité épisoopale. i^aîni Bernard attaquaiL à celte époque, avec la plus grande véhémence, ces usurpations des abbés, c On soustrait, disait-il, les € abbes aux évéques et les évèques aux archevêques < Croyez-vous qu'il vous soit permis de conliuadre. a* t rordic ci de déplacer les boruei> posces par vos

li SUÛfiR Ét SON T£Mi^i>

K Vous faites un monstre si dans le corps de Jésusc Christ vous rangez les membres autrement qu'il ne c les a rangés lui-même. L'ordre de la hiérarchie a Dieu « pour auteur et tire son origine du cieL > Il est facile de comprendre que tous les abbcs fLusseiU accourus à un concile en partie convoqué pour mettre des bornes à leurs prétentions. Sur mille prelals qui assistèrent au concile cseuménique, il se trouva six cents abbés à Rome parmi lesquels Suger élaii le plus éminent. Les actes de ce concile^ dont les canons seuls restent, étant perdus, on ne sait point quelle part il prit aux discussions qui y furent soulevées ; mais sa position marque assez le rôie qu'il dut jouer, car sou esprit n'était pas à cette époque assez tourné vers les choses spirituelles pour le rendre indifférent aux coasideratioiJS d'intérêt personnel. Quoi qu'il en soit, et malgré l'opposition que les abbés purwt faire aux tendances générales du concile, le parti de la réforme l'emporta. Dès le début, les évèques s*étaient universellement accordus a présenter les mêmes doléances. < 11 ne reste plus, disaient-ils, qu'à nous ôter la € croix et Tanneau, et à nous soumettre à leur ordinac tlon : cela arrivera bientôt, puisqu'ils commencent c déjà à prendre toutes les marques de notre dignité qui c avaient été Jusqu'à présent spécialement réservées à « notre caractère. Ils possèdent les églises, les terres, tt les châteaux, les dîmes, les oblations des vivants ei des i morts. Salnt^Père, pouvez-vous voir avec indifférence 41 le clergé ainsi humilié et toute sa gloire obscurcie? « (; est ce qui arrive depuis que les moines, oubliant les « davolrs célestes, usurpent les droits des évéques avec t uno iUîibillon insatiable,- au lieu de se contenter de % VIVU^ oti roposdans leur cloître et dans le silence de

IL PAIT UN PÂLBRINAGE A TBAVARS L*lTAtlK 78

« la solitude, ainsi que saini BeooU le leur ordonna* >

les efforts que purent tenter les abbes, et parmi eux Suger, pour atténuer la gravite de pareila reprochea» forent •ans succès, car le dix-septième canon lut redire en ces termes : c Aous délendona au^L abt>é& et aux moines de

• donner des pénitences publiques, de visiter les ma- < lades, faire dea oactiooa, cbaiiter dea meaaea pubU-

• ques. Ils recevront des évêques diocésains les saintes t hailea, la caasécratiou dea autels et rordioation dea i clercs. » Suger accepta avec soumission la décision de l'assemblée, car il ue voulut jamais revêtir leaornenieata épîscopaox ni remplir aucune des fonctions réservées aux évéques.

Pendant la tenue du concile, Tabbé de Saint-Denis s était lié d'amitié avec Orderise, abbé du MontHUassin, qui, depuis deux mois à peine, avait été porté à cette haute dignité par le suUrage des moines. Il invita Suger à venir visiter son monastère, qui était la souree de Tordre de Saint-Bcuoit* Après avoir prie sur le tombeau ieoe saint, Tabbé de Saint-Denis entreprit une sorte de pèlerinage à travers Titalie, en allant visiter toutes les ARiises fameuses par la possession de quelques reliques : 0 est ainai qu'il alla à Bénevent, a Salerae, à Bari, au QontGargan.

Apiès ce peieiinage, Suger se mit eu route pour la France; il repartait après avoir profité du séjour de six

mois qu'il lit à Rome pour y établir son crédit U une manièresoliâe. Ce but attdnt, U avait oonquis toute sécurité; bien vu a Rome et favori du roi, qu avait-il désormais à redouter? À peine éteit^il de retour en France,

qu'il lut encore une lois distrait de ses occupatious spiri-

taeiies^par une afaiie de laplus bauto gravité, qui

74 âodis Bt SON VfliiPd

èlaii deneorée pendant quelque tepps guâ{^ûdue : il de la querelle soulevée entre l'empire et la PfiMe» depuis le concile de Keimft, où l'empereur avaU été anathématisé par le pape Calixte !!• Henri, sacriftant à eelte nouvelle querelle les miéréts de celle qu'il avait soutenue si longtemps contre le pape, atait terminé l'af* féire des iafestituree par une transaction. Après uo délai (le plusieurs années, il s'afançait vers la frontière de France à la tèle de deux cent miile liomines. Le roi Louis le Gros ne s'abandonna pas Im-méme dans eette eireonatance critique : il fit un appel à touilles seigueurâ possédant des fiefs, et conduisit une armée de troi» oaat mille hommes à la rencoutrc des Allemands. Parmi ceux qui l'assistèrent de leur» troupes et aervirant de iaur personne, on remarquait Suger; il avait levé un corps d'armée, à la tète duquel il marcha lui-même : il eomp* tait plus de dix mille oombaltauls. L'ai mac royale était composée des trou pes des dloeéaes de Reims el de Gtiâloiis, qui avaient fourni plue de souaute mille hommes ; de celles de Lion et de SoissoiiB, qui avaient fourni na nombre d'hommes presque aussi considérahle ; des viili^ I d'Orléaus, d'ÉtampesetdePafis, qui avaient formé ua oofps de cinquante mille hommes; et enfin des corps conduits par Vabbé Suger : c'était, à proprement parlor l'armée. des communes et des diocèses, conduite par le roi, son chef naturel; la reate ao compoaait de trmipes auxiliaires.

Avani de partir pour entrtr eu eam pagne, la roi vint fàire ses devotîoni à Tabbaye de Saint-Denis, et il reçat l'oriflamme des mains de l'abbé. Gomme ce fat la pre* mière fois que cette cérémonie eut lieu, et qu'en écrivaat rhiatoire de Suger c'est un chapitie de celle de l'alibaye

il PASND PÂQÏ A LÀ 6U«AaK COMiaS L'BMPfiBSUR 1^

û% Saint-Deais que nous écrivons, il entre ddn» notre siQet d'expliquer rorigine hifitoriqae de œt oaage. L'ai>* baye de Saïal-Deuib, cuiame toutes les autres égUseiS^ avait fia bannière. Cette banniiro, empruntant son nom

à la soie couleur de leu du drapeau attadié au boul d'ooe iance doréOt «'appelait roriûamma : c'était une

sorte de gonralou à tiuis queues, entouré de iiouppes de aoie verte* Pendant la paix cet étendard demeurait aua-

pendu i>ur le tombeau de saïuL iJ.ins; entrait-on en

guerre» l'abbé le remettait dans les mains du comte de

Vexin, son avoue, uu de son premier vassal, ap; os 1 avoir béait avec quelques prières particulières, aujourd'hui

eucuie cûiisaciucs dans les anciens rilucl;s de Saint-

b^oia. f bilippe 1^' ayant réuni le comté de YejUn à la

couroiiiie. Louis le Gros, en héritant de la couronne,

liéiitait en même temps du comté de Vexin et des obUga*

lions qui étaient imposées au possesseur de ce Uef, oomme grand gonfalonier de Saint-Denis : c'était donc en cette qualité qu'il venait prendre l'oriflamme. Il le déclara lui-même dans une cliar te datée de 1124 et qui fut placée dans le trésor de l'abbaye. Suger est nommé par le ioi,dan& cette cbarte» i'uu de ses lamilieraet son Udàle ccmseiller.

Uuand remperenr apprit i'appiooba de l'immense ar« fi^ qui se diri^ait vers la frontière, il ne s'avança l^jusqu'à &eimS| tout au contiaire, il rentra ai notant dans l'intérieur de ses États. Sauvé de ce péril, Louis le Gros ne songea plus qu'à rendre grâces à Dieu i il ^re^rit le chemin dei'abbaye, entouré des plus puissants seîgueufi) de i^ raneei pour replacer l'oriflamme sur le tom-. beau du saint. D'après une ancienne tradition établie a baiat-DeniS| les personnes contre qui on réclamait 1%

76 8DGKB Bt SON TBU^S

proleetion du martyr» après avoir descendu sa châsse,

mouraient dans l'année. Aussi ne maiiqua-t-on pas d'attribuer à rintervention de Denis la mort de rempereur, qui fut enlevé par une maladie aiguë peu de temps après être rentré en Allemagne. Le sage Suger lui-même parait adopter cette opinion, plutôt superstitieuse que religieuse.

Nous touchons à un moment où un grave changement fut sur le point d'intervenir dans la destinée de Tabbé de Saint-Denis. Àpeine était-il de retour de l'armée, qu'une lettre pressante du pape l'appela à Rome. Plein d'estime pour le mérite de l'abbé de Saint-Denis, le souvqrain pontife voulait, disait-il, l'élever aux plus bautes dignités ecclésiastiques; Suger partit pour Rome avec l'agrément du roi, à qui il avait montré la lettre du souverain pontife. G^était la quatrième fois qu'il faisait le voyage d'Italie ; dégà ses amis bâtissaient de grandes espérances sur ce voyage, et la pourpre romaine ne leur paraissait pas au-^dessus du mérite de l'abbé de Saint-Denis. Mais la mort du pape Calixte, qui arriva sur ces entrefaites (42 décembre 4424), déconcerta toutes leurs espérances et tous leurs desseins. Suger, qui était déjà à Lucques, reprit aussitôt le chemin de la France : Veterem Romanth rum fKwamquê avarUiam devilando retrocessimus^ dit-il dans la vie de Louis 1^ Gros; probablement pour faire allusion à Tavidité invétérée des Romains, redoublée par les appétits d'un nouveau règne.

En arrivant à Paris, Suger rendit compte au roi de sou voyage. Ce prince le revit avec joie; il avait craint de perdre un conseiller aussi habile, et il rattaclia d'une manière plus intime que jamais à son service en faisant de lui le second homme du royaume, après le sénéchal

IL EST SHYOYi KN ALLEMAGNE 77

^tieDoe de Garlande, c'ert-à-dire en lui coatiaai les

emplois les plus honorables et les plus imporlanls. Ce fut l'abbé de Saint-Deois qui eut riotendance de la justice, fonction d'une haute importance, car cï tail devant loi que devaient comparaître tous les particuliers qui appelaient des juridictions de la justice particulière à la justice royale ; or on sait que ces appels furent un des moyens les plus puissants employés par les rois de la troisième race pour reconstituer le pouvoir royal. Suger tenait donc, en Tabsencedu roi et du sénéchal, les assises dans son abbaye de Saint-Denis, et jugeait les causes ordinaires^ renvoyant celles qui étaient plus graves aux assemblées générales que le roi présidait en personne. Toutes les affaires qui se rattachaient à la guerre lui étaient également conûées; enlin on ne terminait aucune affaire diplomatique sans prendre son avis ; de sorte que trois ministères a peu près reposaient sur sa tête : la justice, la guerre et les affaires extérieures. Ceci explique le reproche que saint Bernard lui adressait lofsqu'il disait : a La maison de Dieu est toujours rem- ( pUe d'armes et de gens de guerre, et les lieux les plus

< saints, consacrés à la prière et au silence, retentissent, u depuis le matin jusqu'au soir, des cris des avocats et

< des plaideurs. >

lu grave intérêt vint encore tirer Suger de son ab- ^ye, devenue le centre des affaires publiques : ce fut la md de l'empereur Henri V ( âi mai 1125 ). Les états généraux d'Allemagne s'étaient réunis pour élire un empereur, et le roi Louis le Gros, qui prenait un vif intérêt i eette élection, envoya sur les lieux Suger comme ambassadeur, Labbe de Saint-Denis se rendit en AUemasue avec une suite nombreuse de nobles, de chapelains,

d'aumôniers et de vassaux, il était, par sa nature, magnifique, et aimail le faste et la représentation, comme on le voit par ce que dit saint Bernard, qui rapporte que Suger ne paraissait jamais en public sans une suite de soixante chevaux. L'abbé de Soinl-Denis réussit dans sa mission. Le but principal de Louis le Gros était d'empécher la couronne impériale de passer à Vun dos deux neveux du dernier empereur, comme celui-ei l'avait dé** siré en mourant. Il était à craindre, en effet, que le mauvais vouloir de leur oncle pour la France ne leur fût transmis comme un héritage. Les princes de TEmpire, assez mal disposés pour le dernier empereur, 'reçurent avec empressement les ouvertures qui leur étaient laites, et nommèrent, à l'exclusion de Tancienne maison de Saxe, Lothaire, fils de Gehrard, comte de Supplembourg. Dans cette assemblée de Mayence , Suger, qui était venu pour le service du roi, réussit à terminer une affaire im« portante pour son abbaye : il s'agissait du domaine de Blitesford, qui depuis longtemps était usurpé par la mai son de Horspec, dans le voisinage de laquelle il était situé. Suger rencontra à rassemblée de Mayence le c omte de Morspec, et se conduisit avec tant d'habileté, sut si bien intéresser l'honneur allemand à la justice qu'il demandait, que le comte de Morspec fut obligé d'entrer en arrangement. On termina l'affaire par une transaction : il fut convenu que le comte de Morspec garderait le domaine, mais à condition de donner comme compensation, et en échange à l'abbaye, d'autres biens qu'il possédait en France et qui étaient situés dans levéchéde Metz.

Après avoir ainsi heureusement terminé cette affaire, Suger revint en France. Arrivé â son abbaye, il voulut

le d^araer de ses occupations et ordonna une grande fihasse au ceri daua la forèi Iveliue. Il y avait invité tow le» seigneurs ses amis; Taffluence fut immense, et les magniUcences de Suger iureat merveilteuaaa : iea ùsm^ tes de Monlfort, de Simon de Neaufle, d'Évrard de Yilio* preux, accompagnèrent Tabbé de âaiat-ûaniê, ainai qu'un grand nombre de gentilstommet et de vassaux de i'ai)baye« Des tentes somptueuses avaient été dfeaeées dans ia fontt et meublées aveo lune pour recevoir les ik4eâ de Tabbé, qui emtqsL envera eux une boapitaiUé prineière. Le butin de le obasee ftit ai eeneMérable, que aaa- seulement tous iea moines de Tabbaye de Saint- Denis y eurent part^ mais qu'on fit distribuer eneone du gibier aux soldais qui tenaient garnison dans ia ville» Pour comprendre ce luxe el ces epiendeafi, tt fàvl se rappeler qu a cette époque, où le spirituel et le temporel étaient profondém^t mèléSt Tabbé de Srint^Denie étntt eu même temps un puissant seigneur laodal, qui avait des terres immenses el levait des armées, et qu'en Mtfe buger a était pas un simple moine, mais un des prineipaux ministres de la Franœ } enfin ftuger, à eette époque, avait des idées plus mondaines que religieuses» eomme saint Bernard le lui reprochait souvent avee éle* quenoe, et Dieu n'avait pas encore touché son cosur. Hais le moment n'hait pas loin où l'abbé de Saint-Denis devait revenir à des idées plus conformes à son état, et Dieu iM^parait déjà les volei par leequeliea 11 allntl le rt** mener a lui.

Told quel fut le peint de départ du cbangottenl qui

s'opéra dans Tàme de buger. Dans ce siècle, on a déjà eu plus d*QM oeeaston de le voir, iei fêla de la seeunde faee

aspiraient à reconstituer le pouvoir royal en prêtant

80 SUOSa BT SON TEMPS

aide et secours à deux intérêts généraux opprimés par la téodalité : l'intérêt du clergé et llntérêt des justiciables. Les rois se posaient comme les protecteurs du clergé et comme les réformateurs des arrêts iniques des justices particulières en évoquant les causes devant eux, et cela leur assurait uu ascendant irrésistible et qui devait s'accroître d^année en année, parce qu'ils devenaient ainsi l'expression du droit commun et les représeutanta des idées de justice, de religion, d'équité, d'unité, auxquelles la victoire Unit toujours par demeurer. Mais cette position qu'ils avaient prise les obligeait à des luttes conti* uueiles contre les barons féodaux. La royauté, à cette époque, était comme un haut tribunal dont la juridictioQ n'était pas reconnue, et qui était contraint do lairc exécuter ses arrêts à main armée.

11 arriva, dans ce temps-la^ que révcquo de Clermoot fut chassé de son siège par le comte d'Auvergne et le vidomte de Polignac. Louis le Gros prit sa cause en main et alla bientôt mettre le siège devant Glermont, accompagne d'un grand nombre de seigneurs; Suger suivait le roi à la téte d'un petit corps d'armée. Dans une sortie que firent les Auvergnats, il courut le risque de perdre la vie, et il rapporte lui-même que, sans la solidité de son armure, c'en était lait de lui. Le péril qu'il avait couru fit une impression profonde sur son esprit et y laissa le germe de pensées sérieuses sur Tincertitude et le néant de la vie. Uu second événement fortifia cette première impression et exerça une grande action sur i esprit de Suger. Pendant cette expédition en Auvergne, il avait noué une liaison étroite avec Charles le Bon, comte de Flandre, qui s'était fait remarquer autant par sa piété que par son courage; on lui avait vu refuser le royaume

SA CONVI^USION 81

de Jcriisalcin pendant la captivité de Baudouin, cl Teiïipire aprte la mon de Henri V. Fils d'un saint, il devait lui-même être mis plus lard par l'Église au nombre de ceux dont elle invoque l'intercession* U avait de prime abord captivé Suger par Fascendant de sa haute vertu, ^t il avait lui-même été très-sensible au mérite de Tabbé de Saint-Denis, qui, louché de ses perfections, lui donaaii souvent, par avance^ le titre de saint et de bienheureux, que devait lui décerner plus tard l'Église. Plus d'une fois Charles avait témoigné à Suger combien il désapprouvait la vie tumultueuse et toute séculière qu'il lueaait à la cour de France, et un événement sinistre allait bientôt donner à ces sages représentations une non- * veiie autorité* Ën revenant de Glermont, Charles lut as* sassiné dans l'église de Saint-Donatien, à Bruges, pendaat qu*il priait, agenouillé devant Tautel de la sainte Vierge. La cause de ce meurtre fut la vertu même de cet eieellent prince; quelques personnes n^avaient pu lui pardonner les poursuites qu'il avait exercées contre les lUHames puissants qui s'étaient enrichis pendant une fa* miae aux dépens du peuple, pas plus que Tenquéte qu'il avait fait faire , dans un esprit de justice^ contre ceux qui usurpaient la qualité de nobles. Sept conjurés, parmi lesquels on comptait Bouchard, neveu du prévôt, frappèrent par surprise le comte. Tous les barons du pays deloandèrent à Louis le Gros de faire justice des criminels, êten qualité de leur seigneur et comme parent du prince aasassiné. Suger, sur qui cette mort avait fait une impression profonde, voulut accompagner le roi ; mais les sages conseils de celui qu'il pleurait lui revinrent à i'es*^ prit, et ce fut comme aumônier qn'il suivit Louis le Gros,

et non ooiuiae (jcucral d'armée* La punition des assassin^

Sf 806BR BT soif TBMPS

da comte de Flandre ftit terrible, et Ton b conservé la

liitiiioire du suppiice de Bouchard, qui peint la cruauté de ce temps* On le livra, attaché à un poteau, aux mor^ sures d'un dogue attaché à un autre poteau planté au-^ près du premier; des soldats armés de longues lanières excitaient la rage de l'animal, qui se précipitait sur le pa* tient et le déchirait à belles dents. Ce supplice dar a jus» qu'à ce que la mort s'ensuivit.

Suger revint pensif el triste à l'abbaye de Saint*Denis. Cette mort imprévue, Taspect de ces supplices, avaient tourné de plus en plus son esprit vers les pensées sérieuses; deux autres événements achevèrent l'œuvre qui était déjà commencée : ce fut la fin malheureuse de deux de SOS omis, Ponce, abbé de Cluny, et Orderise, abbé du Mon^Gas8ln,.celui-là même qui avait fait à Suger unes! belle réception dans son abbaye, lors du voyage de l'abbé de Saint-Denis à Rome.

Ln passion qui perdit Ponce, parent de l'empereur Henri V, par conséquent du pape Calixte II , ce fut Vo> guell (*t le goiiL des pompes et des délices du siècle. Ses religieux se plaignaient de ce qu'il dissipait les biens du monastère dans de folles dépenses, et de ce que le jeu, la chasse, la bonne chère, le soin qu'il donnait à la magnlfloenoe de ses équipages, occupaient tous ses moments. Lo bruit eu vint jusqu'au pape, qui crut devoir fàire quelques remontrances à l'abbé de Cluny. Profondement irrite, celui-ci accourut a Rome, apportant sa démission au pape el lui annonçant sa résolution d'aller fmir ses jours on tcn^ sainte. Le pape voulut l'empêcher de pousser ainsi leschoses à l'exiréme, mais il ne put rien obtcutr Uo cet esprit altier. Il le laissa donc suivre son deas^i'iu el manda aux moines de ciuny qu'ils eussent à

fîH TBB&10LS 01 FOUS, ABBÉ DK CLUNT M

^in aMi0 topérirar* lit BkoWrMi é'iboii mi ém

membres les plus âges de la commuiiaulê } maig U jbm» m troki flMriê ftpfèt mi élMHoo^ U tm mÊÊtfÊUÊê m poi^

tèreiU sur Pierre-Maurice, connu sous ie non tto Fiam ieTénérable, qui BOrtilt «M des pluB WuBlreB UmUkm

d Auvergne

TMs MS M B^MMent paB éeoaléi dopvlB «omv»

nait 1 abbaye, lorsque Ponce reparut en Italie. Eatauté de qoelquBB moinaa ftigHifs, il BflBiyiit de sa da w i a r un renom de sainteté et même accréditait partout le bruil qo'il faisait dea mlraalea. Paa à peu aapaadaal U a'ap-

prociiaii de Tabbaye de Cluny; saiâissant le moment uu Pierre leYénAraUe étaitabBanlpourtoa aHUntada raidva,

il s'empara à main armée du mouastère, où il eutra avec plusieurs lioiumes qui le suhraient, expulsa irtotaniMiil le prieur et les moines qui ne voulurent pas ie reconnaître, emprisonna tous eeux qui BBèrBiit normurar, il fondre les croix, les calioes et les reliquaires pour payer les troupes, à la léte desqu^leall porta le fer et la flaana dans les cbàteaux et les fermes qui dépendaient du monastère, m

Le légat du pape, Pierre de Fontaine, aeeourut à Gluny BYde rarchBTéque de Ljùù , pour fluMia fia à ea dé* sordre. Ils fulminèrent un anathëme contre Paiiee et sea adhéieats, qui, ayant la feroe en iMin, n^tai HMantMf cun compte. Cependant Taffaire fut évoquée à Rome, et fonce, malgré toutes Ma rMletanees, (bt eMIfé de a^ rendre ; mais il déclina la juridiction du pape luî>méme, el ne craignit pas de déclarer qu'aucun boMM aar la terre ne poUTAil Texcommunier, et que saint Pierre seul, qui était dans le ciel, en avait le pouvoir* Malgré eiMe protestation, le pape, après avoir exalûjmé Taffaire, pro-

ttmiça une seflteiiee par laquelle il c déposait à perpéi tuité de toute dignité et de toute fonction ecciésiaati- « que, Pons uaur pâleur, saerilége, sehiematique et ex* <t commuaié. » Ponce refusa de fie soumettre et, ren* Ifermé par les ordrea du pape dana une tour, il moarut peu de jours après d'une maladie qui régnait alors à Rome, sans avoir voulu donner une eeule marque de repiûtfr.

La nouvelle de eette triste fin trouva Sager revenant

de Flandre, et lit une impression terrible sur lui. Il ne fut pas moins touehé de la déposition d'Ord^ise, abbé du Mont -Gassia, qu'il apprit presque en même temps. Les reproches qu'on lui adressait étaient les mêmes qu'avait encourus ïàhbé de Gluny. Le pape, après une première réprimande, le déposa. Orderise, avec cet orgueil qui s'était empai'édes abbés de cette époque, et que nousavuns vu signalé avec tant de force dans un des conciles qui se tiiu'cnt à Rome, osa résister au pape et conlmuer à remplir les fonctions ablnitiales. Alors le pape Texcommunia et ii iallul bien céder, car, décidé à avoir raison de cette résistance,jCalixte se rendit au Mont-Cassin et, de son autorilé souveraine, iiomina et bénit un nouvel abbé.

Ces deux, dépositions donnèrent d'autant plus à réfléchir à Suger, qu'il se trouvait dan^ la même position que les deux abbés qui venaient d'être Tobjet de la rigueur pontificale, et que l'abbaye de Saint Denis n était, a cette époque, guère plus régulière que ne ravalent été, sous Ponce et sous Ordciise, Tabbaye de Gluny et celle du MontrCassin.

Il importe ici de tracer le tableau do l'clat luoral de Vabbaye de Saint-Denis au moment où Suger y introduisit la rélormc, Aouscaiprunteroiibaaturellenicut auj;

L'ABBÂYS DB 8AiIST-£>£iNiS AVÀI^T SÂ UBFOUME 85

écrivains contemporains, et surtout a ^aial Bernard, le dmia et les ooaieon de ce tableau, c La règle était teli lement lombée en désuétude, écrivait, peu de Iciaps i après, Guillaume de Nangis, qu'il n'y avait pas alors € une ombre de religion dans ce monastère. » L'autorité la plus imposante du siècle, celle de saint Bernard, confirme pleinement ce jugement sévère, et, chose remarquable, c'est en donnant de justes louanges à la réforme accomplie par Suger, qu'il signale les abus qui rendaient cette rélorme si nécessaire, c 11 s'est élevé, de nos jours, « dans l'Église, écrivait-il à Suger, deux abus inouïs et c détestables ; le premier, souffres que je vous le dise, • c'est cette vie insolente et fastueuse que vous meniez. • Puis il continue à énoncer ses anciens griefs contre Té* glise de Saint-Denis. L'office divin y était célébré sans décence* Cette maison, que son antiquité et la faveur de SOS rois rendent si célèbre, était le théfttrede la chicane cl le séjour de la guerre. On y rendait à César ce qui est dû à César; mais on n'y rendait pas à Dieu ce qui est dû à Dieu» Les cUntres, ces asiies du recueillement et de la prière, étaient remplis de soldats, et assiégés par les plaideurs. Partout on y entendait retentir le tu* moite des affaires; l'accès en était libre aux femmes. Daas cette confusion, il était impossible de s'occuper de Dieu, imposable même d'avoir un bonne pensée. En un iikot, et ce sont les propres termes de saint Bernard, cette aUMiye, qui était devenue la synagogue de Satan, a été rétablie dans son premier état. Saint Bernard continue à signaler tons les reproches qu'on pouvait faire à l'abbé et àTabbaye de Saint-Denis, en les félicitant de ne plus les mériter. « Autrefois, écrivait-il à Suger, je voua 9 voyais à regret vgu$ enivrer du poison de la tlattcries.

8ê SUG£il ET SON TEMPS

c et je me disais à moi-même, dans les transports de c ma doulear : Qui m rendra ce cher frire^ qui a êucé

« les mêmes mamelles que moi? Lom Ae; vous désormais c les flatteurs, qui, pa^ leurs louanges, vous exposaient t à la riste publique. Ne reelien-hez les éloges que de ceft « panégyristes sincères et de ces critiques conscieneieut f (^ui ne savent ni flatter le vice ni calomnier la vertu. > Puis se représentent tous les autres griefs, toujours sous la forme de félicitations adressées à celui qui y a mis un terme. On s'étonnait de voir oouper dans la même pièce d'étoffe un habit pour un moine et un habit pottf an général d*armée« On doit le féliciter de ce que, depuis sa conversion, Taccès de ^intérieur de l'abbaye est interdit aux gens du monde; de ce que Ton n'y cherche plus des satisfacltons pour la curiosité et ta senmallté ; dé ce qu'on n'y perd plus le temps dans de irivoles ou de dangereuses conversations; de ce qu*on n'y entend plus la voix des Jeunes garçons el des jeunes lilles.

Pour réformer son abbaye, Suger commença par se réformerlui-méme.Sa vie devint une application vivante de la règle austère dé Balnt-^Benott. Dès lOrs la réforme de Saint-Denis fut facile : rien ne résiste à la toute-puis* santé prédication de Texempie. Nous emprunterons en* core à saint Bernard quelques passages qui prouvent à la fols combien cette réforme (feit complète, et qaelle Im* pression profonde elle produisit, c On publie ici une € nouvelle édlAante, écrit-il à Suger; ceux qui crafynent c Dieu s'en réjouissent et sont ravis d'un changement si f miraculeux. On fklt partout votre élogè, et les peMm* f nés pieuses en témoignent leur joie. Ceux mêmm à t qui votre nom était inconnu ne peuvent apprendre ce € que vous ctes et ce que vous éticz^ sans admirer les

SAINT BBRNARD LAKGI LA RÉFORME DBS ABUS 87

Q effets de la grâce et sans bénir son auleur. Ce qui t nous comble de joie, c'est que vous ayez poussé le zèle

< Jusqu'à communiquer à vos religieux les sentiments i que Dieu vous inspirait. Vertueux abbé, qui vous a

• donc inspiré tant de perfection? Je souliaitais, je vous t l'avoue, mais je n'espérais pas entendre dire de vous i de si grandes choses. I^on content d'avoir apaisé nos c murmures en remédiant aux désordres, vous aves « mérité nos applaudissements. Aujourd'hui dans Saintt Denis Ton est tout absorbé dans la contemplation de t Uieu» on s'y applique à garder la chasteté^ à faire « fleurir la discipline, à se nourrir de lectures splri* € tuelles; un silence couliuuel, un recueillement pro- ( fond, élèvent les âmes vers Dieu ; les doux chants des

< hymnes et des psaumes délassent des rigueurs do t rabstloénce et des exercices laborieux de la vie relic gieuse. Quel plus beau spectacle pour les yeux des « saints, pour ceux de Dieu même, que de voir des reli* t gieux pénitents se frapper la poitrine, se prosterner

• en terre, charger les autels d'offrandes et de prières, « et, le visage baigné de larmes, remplir de leurs gémis* « semants et de leurs soupirs ces édifices sacrés, autret fois pruiaués par le bruit des procès, et qui ne reteac tissent plus que de cantiques spirituels i Heureux les

• religieux que Dieu iavorise de tant de grâces! Plus

< heureux celui qui est le chef et l'instrument d'une si

« sainte réforme ! > Nous avons retracé eu même temps les abus et les

scandales dont Tabbaye de Saint-Denis avait été le théâtre, et la réforme éclatante par laquelle Suger rétrancha ces scandales et corrigea ces abus. Malheureuseineni ello ne s'étendit pas beaucoup au-delà de sa vie; mais du

8S SOCBM ET SOU TBHPS

moini laoi qu'il wcai» la icgie austère de SaiQt-fieQoli^ fleurit dans le mouasiere, el Ton ae vit point se renouve-; 1er les maor auxquels la vertueuse résolution de Suger

avait porté remède. Il lâuidire qu il avait tranché le mal dans sa racine; il avait compris qu'il y avait une occalàiou perpétueiiô de didlraciioa et de corruption pour les moines de son abbaye dans le contact continuel des gens du monde et daus la confusion dangereuse de la vie des affaires et de la vie religieuse qui, se môlan| dans sa personne^ semblaient aussi se mêler dans soq[ abbaye. Dès I019 son parti fut pris : le monastère devint comme mure» les gens du monde n*y eurent plus accès. £n même temps les plaids furent transférés ailleurs, les ailaires cessèrent de laire retentir leur bruit importun au milieu du silence et du recueillement du monastère. Suger retrancha en même temps de son habillement et de sa vie tout ce qui pouvait rappeler & ses moines les magnificences du monde; il voulait fair^ plus» et s'enfermer avec eux dans son monastère, loin dq bruit des allaires et des vanités des cours. Mais il ne lui fut pas permis de pousser les choses jusqu'à ce point, Louis le Gros sentait le prix de ses services et ne voulut jamais consentir à laisser ensevelir cette vive lumière dans les obscurités du cloître.

U y consentit d'autant moins que, sur la plainte de la reine Adélais, il venait de dépouiller de tous ses emplois et de chasser de sa cour Étienne de Garlande» qui conduisait toutes les grandes affaires, de sorte que tout lui aurait manqué à la fois. Ces Garlande semblaient vouloir renouveler, sous la troisième race, les maires du palais qui avaient fondé la seconde. Le père de celui-ci avait été lout-^iuissaiU $ou§ rhilipi>^ 1", (|ui lui avait

SES VERTUS ACGKOISSËNT SON ii\iLUENG£ 50

opoféré la charge de sénédial de France. Le Als ne se

laissa pas lacilemeat priver des nombreux et imporlauts emplois qu'il oeeupait ; il fallut une guerre, et dans le cours de celte guerre Garlande appela les Anglais : ce* tait le caractère du temps ; la royauté était obligée de soulenir à maia armée tous ses actes : les destitutious comme tes arrêts de justice. Au bout de quelque temps, Garlaade, vaiucu, dut reaoncer à une résistance devenue iDutîle, mais il ne rentra pas dans les conseils de Louis le Gros, et le roi, qui se voyait ainsi obligé de renoucer aux services d'un homme habile, consentit d'autant moins à se priver de ceux de Sugcr.

C'estici que commencera proprement parler, la grande iûfluence de 1 abbé de Saint-Denis dans les affaires d'État. Sa conversion, qui semblait devoir le faire sortir des choses du monde, Ty avait iait plus p roi oiidcinent entrer, car la confiance du prince en lui était devenue plus en« tière, depuis qu'à Tascendant que luidouimu déjà le taleot il avait ajouté l'ascendant que donne la vertu. Sans doute il ne devait atteindre l'apogée de sa haute fortune que sous le règne suivant, mais dégè elle commençait. La coosidéraliou dont il jouissait devint telle, que son biographe a pu dire de lui que le prince, à cause de la franchise et de la rectitude de ses conseils, le craignait comme un instituteur et le respectait comuie un père. Au milieu de cette féodalité seigneuriale, on a vu que la royauté s'appuyait surtout sur le clergé; il s'ensuivait que les évéques formaient une soite de conseil privé daas lequel toutes les grandes affaires étaient débattues. Toutes les fois qu'il s'agissait d'une allaiie importante, Suger occupait la première place dans ces réunions; lorsqu'il entrait, tous ces prélats se levaient pour lui

90 STGEB £T SOU* TEMPS

fiire hMneiir, èM o|iiiiiaii était toujoan feligietnemait

suivie; il seiEblaii que tout jugement de lui lût un oracle, ci toute i^-^rde ane solotion: il éttit, dan» les eonseils du roi, le protecteur de rinnoceuee et le défenseur de la jui* tiee ; en loi la venve et rorpbeiia troufaient on appui» Dévoue à son pays et à son prince, il se coûduisait à la fois airee tant de fermelé et ée prudenee, de sainteté et d'habileté, que saiiU Bernard écrivait au pape : c g li y c a dans FË^liae de France on vaae précieiix, capable c de 8er\ir d ornement au palais du iioi des rois, si le f Seigneur a suscité parmi nous on autre David, fidèle € a exécuter ses commandements, c'est sans doute le véné* ff rable abbé de Saint-Denis ; oe grand bomme est fidèle c et prudent dans i'administratiou du temporel, humble f et fervent dans le spiritael, et ce qui est rare, Il est ir- € réprehensible dans ces deux carrières. A la cour, c'est t on politiqoe habile, dans leeleltre on saint religieui.t Suger avûil employé un excellent moyen, aliuquele temps qull donnait aox aliiiras d'État ne nuisit pas à s»Mi abbaye : il avait choisi avec une soiiieitude particulière le priettr qui devait le suppléer. Ses historiena font remarquer que, tant qu'il put s'occuper actîveaieut de ia direction de la oommunauté, II rechercha dans son sop* pieant plulùi une piété ardente qu'une capacilc supérieure; tandis que lorsqu'il ftit presque complétraienl absorbé par les affaires d'État, il fut surtout préoccupé du besoin de trouver dans le prieur qu'il ehrisissalt oe talent et cette éloquence si nécessaires a celui qui doit instruire et guider ses frères, et leur faire alMP Fauslérité du cloître et tous les travaux de la pénitence en vue de Dieu, qui donne une ineffable douceur aux saerlfkM dont il est 1 objet et le but.

AfFAiB£ DU MOMÂSTÂRS d'ARQSNTSUIL 91

Ici vient se placer dans la vie de Suger une action qui, iippréciée diversement par ses biographes, fit beaucoup de bruit dans le temps, occupa un grand nombre de ses journées, et sur laquelle il est difficile de porter un jugement sûr à une si grande distance. Les plus grands caractères ont lear$ ombres, et l'on peut dire que sll y eut un côté faible dans le caractère de Suger, ce fut le zèle, un peu trop ardent, qu'il mit dans la revendication des biens temporel s de la communauté dont il était le chef. Ce défaut, du reste, ne lui était pas particulier : c'était celui de plusieurs hommes qui, de son temps, se trouvaient à la tMe des communautés religieuses. Il est d'autant plus facile à comprendre, que ce n'était que l'excès d'une

qualité, ie dévouement aux intérêts de ses frères, et que celle attache aux intérêts temporels de la communauté, u étant pas souillée des ordures de Tavarice et de Té* goïsme, comme parie Bossuet, se présentait, à l'esprit de ceux qui y cédaient, sous la couleur d'un zèle tout à fait louable et conforme à leur devoir : ils conservaient un dép6t. C'était, pour ne pas envenimer les choses paries mots, un esprit de propriété véhément et toujours éveillé, qui ne se relâchait jamais des moindres droits» et qui quelquefois n'était pas assez sévère sur la valeur des titres qu'il invoquait pour justifier ses prétentions. C'est cet esprit qui présida à toute la conduite de Suger dans ses démêlés avec les religieuses d'Argenteuii.

Le prieuré d'Argentettil avait, li est vrai, originairemeut appartenu à i'abbaye de Saint-Denis, et, dans le septième siècle; son fondateur Hermanric Tavalt uni cette abbaye. Maisii avait subi de nombreuses révolutions. Abandonné par les moines, donné par Gharlemagne à sa &lle qui y établit une belle abbaye, l'état prospère où la

SUGEE £T SON lEMPS

nouvelle abbesse l'avait mise fit nattre chez Hilduin, abbé de Saint-Denis, dont rinflueace sur Louis le Débonnaire était très-grande, l'envie d'y rentrer. Des lettres patentes furent donc expédiées» et il résultait de leur teneur que Tabbaye d'Argenleuil retournerait au pouvoir do l'abbaye de Saint-Denis. Les temps de désastres et de malheurs de toute espèce qui suivirent, les invasions périodiques des Normauds, qui, en remontant le cours de la Seine, désolèrent la France, empêchèrent les moines de Saint-Denis de profiter de la décision prise en leur faveur. Argenteuil, ruiné de fond en comble» demeura plusieurs siècles dans ses ruines. Après ce laps de temps si considérable, et les temps devenant un peu meilleurs sous la seconde race, Adélaïs, sœur de Hugues Capot et mère du roi Robert, releva Argenteuil de ses ruines, Qt rebâtir 1 abbaye de fond en comble, la dota de biens considérables, y assembla jusqu'à cent religieuses sous la règle de Saint-Benoit, et les soumit à la direction des évéques de Paris. Des lettres patentes,en réglant tout ce qui concernait l'établissement de la nouvelle abbaye, lui assurèrent, en outre, de grands privilèges. Il ne fut pas fait mention des droits antérieurs des moines de Saint-Denis, qui ne réclamèrent ni lors de l'érection de Tabbaye ni pendant cent cinquante ans d'une possession tranquille et incontestée. Argenteuil fut considéré par tous comme une nouvelle fondation.

Suger n'était que simple moine lorsque, en feuilletant le cartulaire de 1 abbaye, il découvrit les titres qui remontaient au septième siècle et au règne de Louis le Débonnaire. Dès lors il agit auprès de ses supérieurs pour les dédder à porter leurs réclamations devant le roi et à la cour de Home. N'ayant pu les déterminer, il songea^

SSNtBNCfi DU LKGAT 03

désquil fut lui-même abbé de Saint Denis, à entamer la poursuite de celle allaire, qu'il avait tant à cœur (1128).

Ce qui autorise à penser que les droits des abbés de Saiat-Denis sur l'abbaye d'Argenleuli a'elaieol pas évidents, c*est qu'on employa un détour pour arriver à les faire valoir. Le pape n'avait pas elé convaincu de i autorité d'un tttre périmé par une si longue interruption dans la possession, et il fallut, pour le décider à donner suite à eett3 affaire, produire une enquête qu'on avait poursuivie secrètement, et dans laquelle la moralité des religieuses d'Argenteuit était peinte sous les oouleors les plus défavorables. Ëucore le pape ne se decida-t-il qu'à renvoyer cette affaire à son nonce en France ; mais cela suffisait à Suger^ qui était tout-puissant dans le royaume. Dans ce moment le saint-siége et saint Bernard avaient entrepris la réforme générale des ordres religieux, et depuis que Suger s'était réformé lui-même et avait réiai>ii la règle dans l'abbaye de Saint-Denis, e*étail par ses mains que s'accomplissait cette grande entreprise. Le mouvement général des idées du moment favorisait donc l'action particulière exercée par l'abbé de Saint* Denis. Le concile provincial que le nonce rassembla dans Tabbaye de Saint^ermain-des-Prés, à peu de distance de Paris, afin de remédier aux dérèglements des ordres iQonastiques, était prévenu contre les religieuses d'Ar« ^cnteuil, et il accueillit facilement toutes les accusations élevées contre elles. On ne demanda aucune preuve, et ^ indignation était si grande, qu'il sullit à Suger de repré* Mter qu'il pouvait mettre un terme à tant de sdandales

introduisant des religieux de l'ordre de Saint-Denis, dont on connaissait la régularité, dans un monastère qui appartenait légitimement à l'abbaye de Saint*

01 SUGËE £T SON X£MPâ

JDeuis, de la domiaaii*jii de laquelle on avaiL pu la distraire de Mi, mais non pas de droiL Tout aussitôt le légat apost«jii<[ue rendit une sentence dans laquelle, acceptant comme prouvés tous les faiis allégués contre les religieuses, il ordonnait à Suger de les transférer ailleurs et de leur substituer des religieux de Tordre de Saiut* Denis.

Ce ne fut pas sans résistance que les religieuses d'Ar*

gï^nteuil obeireut à une sentence aussi sévère ; mais Suger eut recours à la double autorité du pape et du roi, puur les réduire à Tobéissauce ; alors il fallut céder. La célèbre Uéloïset qui était prieure de ce couvent, se retira

avec quelques-uaes de ses sœurs au Paraclet, qu'Abailard leur céda. Pour se conformer au bref du pape qui ordonnait à Tabbé de Saint-Denis de pourvoir à la subsistance des religieuses d'Argenteuil et de les placer

dans les communautés les plus réj^ulières qull pourrait trouver, Suger décida Tabbesse de Malnoue à accueillir

dan^ son monobtere Tabbesse d'Argenleuil et la plus grande partie de sa communauté. Le résultat le plus

certain de cette aiTunc lui une suite de procès qui dura plus d'un siècle; d'une part, entre Tabbaye de Saint-*

Denis ùi celle de jialnoue qui icciainalt les pensioîis qui

lui avaient été promises à cette époque et ne lui avaient

jamais été payées ; d'une auUe part, entre les abbes de Saint-Denis et les évéques de Paris , qui rédamaient ce monastère coninic relevant de leur juridiction. Ces procès mirent en lumière riujustice ou tout au moins l'exagcialioiL des reproches qu'on avait adresses aux religieuses d'Argenteuil, et il fut presque impossible de ne pas rcconnaitru, après les détails que donnèrent à cet égard Maurice et Ûdon^ qui succcdèreut sur le siège de

DÉBATS EliïâK GLUMY &T GÎTEAUX ^5

Paris à Té véque Etienne, que les religieuses d'Argenteuil, aonttuttai par e^oiplâ» d'U^loige, leur prieuxe^' «valent vécu, pour la plupart, d'une manière tres-edi* liaole, 6t qu^ c'était aaulemeul à cauie de leura graada Wens qu'on leur avait trouvé de si grands torts.

Cea diaottaakma de monaatara à inaoaatèra étaiaui au nombre des plus graves affaires du temps. Il y avait dcb Uatalivea d'uaujfpatiou coutinualleat à cause des bmuê «msidérables qui étaient attachés aux abbayes. C'est aiasi que butfcr aa kuuva, vars la même époque, ubUgé d'iatervenir daaa la lutte, disons mieux, dans la guerre <ltti s'était cievéa aatre iaa laoiuea de Merigny et Jos ehanoines et autre» ecclésiastiques de la ville d*Élampes. Gaa guereiies eatre ces erdrea mouasiiques et le dergâ légulier, qui souveul enviait leora grandes ricbeaaes, là'élaieut pas rares à celte époque. Gett^ fois , les cba^ noines d'Étampes avaient profité de l'absence de l'abbé ot (lu prieur pour exciter uue émotiou populaire daua la ville eontre lea moines en répandant sur eux les plut horribles calomnies. L'affaire fut évoquée au conseil du loi, et rinterveotion toute-puissante de Suger, défmseur sâtarel des ordres monastiques^ et celle de l'archevêque da 8eai Irent obtenir justice aux moines, molgrè le QiMit daa protecteurs de^ cbaaoiues d'ÉtampcSt qui aahiiMt imeoondamiuition aévère.

Pau de temps après, Suger eut à intervenir dans une dimsskKi bien phis vive et plus importante encore par Uuoiu de ceux qui 6 y irouvaient mêles. Nous avons dit quebiue chose dea discordes continuelles qui s'élevaient antre les diverses abbayes non-^euiemciU sur des ques« tÎQQt de inridiction, mais sur les questiona de propriété. Les abbayes» étendant de plu^ eu plus leurs dumaiacs»

96 SCGKR Et ^ÙN IKMPS

res&eriibiaicril à ces empires uuîU frontières, s'avau- . çant de joar en jour, finisseot par se hesrter. C'est ainsi que les religieux Cileaux, placés sous la jundictiou spihIoeUe de sainl Bernard , allient s'établir dans le diocèse de Lyon, sur les terres de l'âi)l>aye de Gigny, qui dqiendaii de l'abbaye de Glany, et y fondèrent on monastère qu ua appela le Miroir. Les religieux de Giguy prétendirent, en lenr qualité de propriétaires du sol, prélever la diiue de tout ce qui serait récolté par leurs Donveaux voisins. Ceux-ci opposèrent une fin de non-recevoir, fondée sur une bulle récente, accordée par le pape aux moines de Clairvanx, et dans laquelle on trouvait la clause suivante : < Nous ordonnons que personne ne se c permette de vous demander ou de recevoir de vous les c diaies des lerres cultivées par vos mains ou par celles ff des pères de voire ordre, non plus que la dime de vos t bestiaux. > Des deux cotés on s'obslina à ne pas se relâcher de ce que l'on regardait comme un droit, et l'ordre de Clairvaux tout entier se trouva engage contre celui de Gluny.

Deux des plus grands el des plus saints homaies de cette époque, saint Bernard et Pierre le Vénérable, prirent en maia chacun Tintcrèt de son ordre, et ces deux grandes lumières de l'Église se virent ainsi divisées. On en appela, selon l'habitude, au pape; le pape trancha la question on faveur de Tabbé de Clairvaux. Sans doute» le

souverain puniife, eu readaiU cet arrêt, était sous Tirapression du respect profond que la chrétienté tout enliùre portait à saint Bernard, mais en même temps ceux qui blâmaient cet arrêt alléguèrent que saint Bernard pouvait rendre au pape Innocent en Italie les mêmes services qu'il lui avait rendus en France, en Allemagne,

SSKTENGfe RfiNDUfi PAa iK.NOCBNT II 97

en Angleterre et en Aquitaine) où il Tavail fait reeonnattre, à l'exclusion de son compétitettr Tantipape

AiiacleU

C*est ici le cas d'exposer rapidement l'origine du schisme qui, à cette époque, divisa i Église. On avait pu juger, dans celte occasion , de l'influence immense que saint Bernard exerçait sur son époque. A ne consulter que les lumières humaines toujours si obscures, il y avait dans cette quesliou quelque chose d équivoque et de douteux. Des deux côtés, on pouvait se faire et Ton se faisait de justes reproclies. L'élection d'Innocent avait été, on ne peut le dissimuler, singulièrement brusquée ; le jour même de la mort de son prédécesseur. Honoré 11 (14 février 1130), et avant même que cette mort n'eût olè connue, dix-neuf cardinaux se réunirent en secrett élurent Grégoire, cardinal de Saint-Ange, sous le nom d'iuuocent et le revêtirent des habits pontificaux. Sur les neuf heures du matin, vingt sept autres cardinaux, â'etant réunis dans Téglise de Saint-Marc, élurent Pierre de Léon, cardinal de Sainte-Marie de Transtévére, sous le nom d'Aiiaclet II ; ce ne fut qu'en le conduisant à Tautel de Saint*Pierre, pour l'y sacrer, selon l'usage, qu'ils apprirent qu'un autre pape avait été élu. D un côté, on faisait donc valoir la priorité de l'élection ; de Tautre, la solennité et la régularité. Ën présence de cette question si grave et si difBcile à rteoudre, le roi Louis k Gros, reunit à £tampes une grande assemblée, où se trouvaient à la fois tous les prélats et tous les seigneurs <le sou royaume : d'un commun accord, les évéques, le et les seigneurs s'en remirent à la décision de saint pcrnard. il demanda le secours des prières publiques et

lonlut que , par un jeûne général , on appelât les lu-

M ftnetR «T soK fmps

miéres d*ea haut ; pals, après avoir eiLaminé attentive-

iiicut les deux élôclioiis, il prononça qu'ai son àme et conscience le véritable pape était Innocent et l'anti* pape Anaclel.

Cette décision fut universellement adoptée par 1 Ëglise

de i'liiiice, ce qui donuj une grande lorce à Innocent. Ne pouvant demeurer à Rome, où le parti de son compétiteur triuinpliait, il vint chercher un asile dans le royaume qui se déclarait pour lui. Reçu par Suger que le roi avait envoyé à sa rencontre, il vil bientôt, à la voix de saint Bernard, le roi d'Angleterre lui-même, qui jusque-là s'était monUc au premier rang de ses ennemis, reconnaître son autorité.

L'abbé de Ciuny. Pierre le Vénérable, ne put supporter ce qu'il regardait comme une ingratitude de la part d'Innocent. En effet, lors du voyage de ce pape en France, il s'était signalé par la magnilique réceptiou qu'il lui avait faite et par la libéralité des dons volontaires que l'abbaye de Uuny avaient offerts au pape pour le soutenir dans sa lutte contre son corapéliteur. Il écrivit donc à Innocent une lettre très- vive, où Ton remarquait les passages suivants : t Votre conduite, Sainl-Pére, est exc traordiuaire, et elle est plus préjudiciable à notre ordre c que je ne saurais dire; nous payons les dîmes non* c seulement à des moines et à des chanoines, mais en- • core à des curés et à des gentilshommes, et vous nous i empêcher de recevoir dîmes qui nous sont duesl c Mais s'il doit être ainsi pour tout, il faut chasser la i dixième partie des religieux de notre ordre, et même c abandonner plusieurs de nos maisons qui n'ont pas « d autres moyens de subsistance. iSous vous supplions « da ne pas permettre que nos nouveaux enfants chassent

LfiTXii£â D£ L'ABBK 0£ CLUNT AU PAPE M

€ les anciens; si notre église perd ses droits, je ne cont tinuerai pas pluâ longiemps à la diriger, t A cette

lettre adressée au pape, Pierre le Yénoiable en avait joiat une beaucoup plus vive, dans laquelle il écrivait

au chancelier de ee pontife : <f Qui a jamais ouï dire que

t le pape ait dépouillé de son droit, par un acte absolu •

• de sa volonté, ei sans même coniiailre l'objet de la € conleslaiion, je ne dirai pas la moins importante des «églises, mais la dernière des femmes, et que Ton ait € transmis le bien des uns aux autres sans le consente- « ment du propriétaire? » Puis, rappelant que l'abbaye de Cluny s'était déclarée pour Innocent contre Anaclet, Pierre le Vénérable ajuutail : • Les ennemis du souverain t pontife ne manqueront pas de nous dire avec dérision : «Voilà le pape que vous vous êtes choisi à rexclusion « d'Ânaciet, sorti cependant de votre ordre* Vous êtes « traités suivant vos mérites , par le pape de votre < choix. »

Ces lettres ne produisant aucun effet sur la cour de Home, Pierre le Vénérable en adressa une au cbapitre général de Clteaux, qui se rassemblait à cette époque. Il espérait que ce cbapitre enjoindrait aux religieux du Mif(rir de se départir de leurs prétentions. « Ce ne sont pas seulement les laïques qui payent les dimes, leur disait-il, les églises les payent aux églises, les monastères aux monastères, noQ<*seulement la dime du travail des paysans qu'ils emploient, mais la dlme de leur propre travail, i Le obapitre de Clteaux, au lieu de déférer aux réclamations de Tabbé de Gluny, ayant résolu de fioutenir les prétentions des religieux du Miroir, la quetelle s'envenima et devint générale entre les ordres.

On peut voir que la question monastique se cumpli-

quaii ici d'uDe question de propriété : les dimes ctaieat

daus cette occasion le fermage que le propriétaire du fonds exige du fermier : c*était la querelle éternelle de celui qui fecoude le sol, contre celui qui le possède; c'est ee qui rendait la querelle si vive et ce qui animait des deux côtés les esprits. Les cheis des communautés n'étaient pas seulement des directeurs de moines, ils étaient les deieuseurs et les représentants de vastes intérêts de propriété. Magistrats à vie et électifs, ils avaient dans ces questions quelque chose de Tardeur qui animait les consuls romains pour agrandir les terres de la république. On a vu plus haut Suger ne pas échapper à cette influenee; voici que Pierre le Vénérable et saint Bernard s'y montrent également sensibles : preuve évidente qu'il était diiBcile de se dérober à Taction qu'exerçait sur les chefs d'abbaye la position même qu'ils occupaient.

Les choses en étaient à ce point, quand Suger inter* vint dans la contestation, afin de tâcher de concilier deux hommes pour lesquels il professait une profonde vénération. Après plusieurs tentatives inutiles, il parvint à offrir une transaction qui obtint l'approbation de salut Bernard et l'assentiment de Pierre le Vénérable. Cette transaction était tout à l'avantage des moines du Miroir; il devait demeurer convenu qu*ils ne payeraient pas de dîmes aux moines de tiigny, mais sous la condition expresse de considérer cette exemption comme une concession bénévole, et non pas comme un droit. Les religieux de Giteaux devaient, en outre, promettre de ne plus fonder d abbayes sur les terres des moines de Gluoy. Les moines de Gigny, qui portaient tout le poids de la transaction, désavouèrent leur supérieur, IIsQrent plus:

LITIGB BNTBB CiTBAUX Bf CLOBT 101

ils rassemblèrent leurs vûsaaux, lears amis, leurs do-

nicsliques, et tentèrent une irruption contre la nouvelle ablmye du Miroir, qu'ils renversèrent do fond en eomble« Ces violences ne purent troubler la bonne liaraïuaie que SBger avait rétablie entre Pierre le Vénérable el saint

Beruai J : ils estimèrent d'un coiamua accord la somme à laquelle pouvait se monter le dégât, et la fixèrent à 30 mille sols. Les religieux de Gigny se refusèrent absolument à la payer, en représentant que cette somme était loin de balancer celle dont on leur faisait tort en leur refusant le payement des dîmes. Cette affaire ne fut réglée qu'après la mort de saint Bernard, et grâce à Tabbé de Qany, qui pour indemniser les religieux du Miroir leur abandonna la succession d'un riche seigneur qui, mort à ClBBy, avait laissé tous ses biens au monastère ; mais Suger n'en avait pas moins arrêté les luttes violentes prêtes à éclater entre les deux ordres, en en réconciliant les deux tètes, Pierre le Vénérable et saint Bernard.

Ces occupations et les soins qu'il était obligé de donner à Pabbaye de Saint-Denis n'empêchaient pas Suger de prêter une attention sérieuse aux affaires publiques. Pendant qu'il était ainsi obligé d apaiser les dillerends qui s'élevaient de monastère à monastère, un triste aecident survenu au fils ainé du roi plaçait la royauté dans une utoation très-difficile. On était encore trop rapproché du temps ou ia couronne avait été transférée à la troisième race pour que le passage d'un règne à un autre règne ne dut pas être considéré comme une transiti<m difficile. Aussi Louis le Gros avait, depuis deux ^iiis déjà, fait couronner Philippe. Ce prince, qui donnait de grandes espérances, ftit renversé et tué par son cheval, dans les jambes duquel un pourceau s'était engagé.

C'eût été dans tous les temps un mslheor ; à cette ^KMfiie

c'était uii graud dauger politique. Le couroauement de l'héritier du trône faisant, pour ainsi parler, oommeneer le règne du iiis du vivant de âou père, prévenait cette solution de continuité entre les deux régnes, qu'on pouvait craindre, à jusle titre, danis une époque où la royauté était si peu assise. Par la mort de Philippe on perdait le beneiice de cette précaution. Suger, qui voyait la santé du roi, usée par les fatigues d'une royauté laborieuse et militante, décimer cliaque jour, comprit l'urgence de remédier au mal en faisant couronner le jeune prince qui be trouvait, depuis la mort de son frère, ramé des enlauls du roi. Précisément on allait voir se rassembler à Reims un concile gênerai, où tous les prélats comme tous les seigneurs devaient se trouver; Suger engagea Louis à luire reconnaître sou tiis roi dans cette assemblée. L'hérédité, encore voisine de sa source, sentait le besoin de demander une consécration a la iorme élective; de là sans doute le reflet de cette forme qui s'est conservée dans la formule du i»acre royal. Louis le Groscompnl Fimportance de cet avis et y obtempéra aussitôt. Plus il aillait, plus il reconnaissait le mérite de Suger, et Tabbé de Saint-Denis rapporte lui-môme, dans la Vie qu'il nous a laissée de ce prince, que l'amitié du roi prit, dans cette occasion, une nprassioa de familiarité intime qu'elle n'a* vait pas encore eue.

Dés ce moment» on prépara tout pou? le sacre. L'as-semblée devant laquelle il devait avoir lieu sa réouU à Reims. Ëlle fut présidée par le pape en personne. On y comptait treize arcbevéques, deux cent trente-- trois évéques, prés de vingt cardinaux et un grand nombre d abbes, d'ecclésiastiques, de mornes, venus de France,

liOUIS LX 6&0S VAIT SACRBE SON FILS iOd

d'Aiiâmagae, d Angleterre, d'Espagne, et parmi lesquels saint Bernard tenait le premier rang. Ces assiaesde la chrétienté étaient réunies pour confirmer Teleclion du papeinnoeent et renouveler leaexeommunieations contre sou compétiteur Pierre de Léon. Le 23 octobre, le roi iiouis le Gros arriva à Reims avec la reine et son flis, qui avait alors neui ans ; buger accompagnait le roi, qui était suivi de toute la cour. La douleur de ce prince était peinte sur son visage ; il ne pouvait se consoler de la mort de SDH fils ainé, et Suger dit avec un peu d'emphase qu'Ho mère lui-même avec son génie ne parviendrait pas à exprimer l'amertume des regrets que cette perte inspira au roi et à la reine. Le loi parut au concile appuyé sur le eomte de Vermandois, son parent; son accablement était si grand, que la iorce semblait devoir, à cimque instant, lui manquer. Il parla de la mort de son flls en peu de mois, et avec beaucoup de larmes; celle douleur si vraie excita celle de tous les assistants. Le pape prit alors la parole et adressa au rui des consolations mêlées d'exhoriationg toutes chrétiennes: «Grand roi, lui disait-il, puis*-

< sant monarque des Français, la nation la plus généreuse A et la plttB noble du monde, élevez votre esprit et toutes « VU6 pensées vers le Roi des rois, et suiuncUez-vous à « tous les événements qu'a permis sa divine providence. « C'est Dieu qui donne la vie et qui la reprend, et cette

< alternative de biens et de maux qu^il répand sur notre « existence est un effet de ses conseils; il qc veut point « que l'iiomme s'attaehe à la figure de ce monde qui passe,

< el qu'il oublie que nous sommes dans un lieu d'exil. Mof déres donc, je vous en oonjure, cette douleur excessive ( dont nous voyons votre àme pénétrée; elle vient d'une

< affection trop humaine. Souvenes-Yous que oélui qui a

iOi SUGEB £T SOI^ ÏKMPS

< pris vuUe iils ainé pour le faire régner avec lui dans le

< eiel,vouft en a laissé plusieurs autres pour régner icla bas après vous. Si vous vous consolez, nous nous conso- € lerons aussi, et vous nous r^ouirez : nous» hommes

< étrangers qui avons été chassés de noire pays et du lieu € de notre demeure ordinaire; vous qui le premier avez € eu la bonté de nous recevoir dans votre royaume. *

Ces paroles de consolation adressées à un roi malheureux, par un pontife qui, connue il le disait iui-méme, était chassé de son pays et errant de province en pro* vin ce, allèrent au cœur de Louis le Gros. Alors le pape donna Tabsolution à Tàme du jeune prince et dit luimême toutes les prières en usage. Après quoi il convoqua tous les assistants pour le lendemain, 2S octobre 1131; c'était le jour où il devait sacrer le fils du roi. Dès le matin, le pape, sortant du palais archiépiscopal, se rendit à Saint-Remy, au-devant du jeune prince, qu il ramena à l*église métropolitaine de Notre-Dame, dans laquelle devait avoir lieu la cérémonie. Une grande multitude de noblesse, de clergé et de peuple suivait le cortège » Le pape, la tiare en tète, officia lui-même et sacra de sa main le fils de Louis le Gros, en présence des évêques, des seigneurs et d'une grande ioule de peuple.

Le conseil que Suger avait donné dans cette circonstance augmenta le crédit dont il jouissait auprès du TCi. Il le suivait partout, excepté à la guerre. Il avait compris, depuis sa réforme et celle de son abbaye, que le métier des armes ne s'accorde pas avec le ministère des autels. Dès que les ailoires de l Ëiai le laissaient libre, il consacrait son temps aux affaires de son monastère. Ce fut ainsi que, vers celle époque, il fit faire de fîrrands travaux pour la réparation et rembellissemeat do Tab^

MALADiË LOUIS) LE GAOS iOS

baye. Ses hisloriens rappellent qu'avec rhabilelé de conduite qu'il avait montrée ea toute occasion, Suger réussit à faire payer la plus grande partie de ces dépenses par les habitants de Saint-Denis.

Les événements prouvèrent bientôt que, en suggérant l'idée de sacrer le Jeune Louis, l'abbé de Saint*Denis n'avait pas donné un conseil inutile : plusieurs seigneurs et plusieurs prélats, qui comptaient profiter d'un changement de règne pour accroître leur fortune, ou peulétre même pour revendiquer le droit d'élire un roi, our* dirent des intrigues contre Louis le Gros, et Ton put juger par ce qu'ils firent, lui vivant, de ce qu'ils auraient fait après sa mort, si dans le concile de Reims on n'avait pas, pour ainsi dire, engagé ia nation. Le roi entreprit de les réduire, et il y parvint; mais dans la lutte loogue et laborieuse qu'ii eut à soutenir, 11 éprouva tant de fatigues, que sa constitution, déjà usée par les soucis et les travaux de sa iaborieuse royauté, parut sur ie point de succomber* Une maladie de défaillance le prit et fit tant de progrès en peu de jours, que ce prince, qui avait, pour ainsi dire^ vécu à cheval, se mit au lit pour mourir. Suger, qui était auprès de lui dans cette triste circonstanee, et qui passa à son chevet les nuits comme les jours, a laissé une relation de cette maladie. < 11 avait toujours <eo, dit-il, un vif désir de mourir à Saint-Denis; son » ambition était de troquer la couronne et le niaiiteau royal ( contre la tonsure et la robe d'un disciple de saint « Benoit. La soudaineté de sa maladie 1 ayant empêché « de suivre cette idée, il appela auprès de lui tous les

< évèqutsel les abb<^s qui se trouvaient à sa cour, et vou-

< lut qu'ils entendissent l'humble confession de ses pé- « cUgs, quïl fU à haute et iutcUigiblevoix. Ensuite il par-

106 SlGBa LI âUN TJS!ftPS

c tâgea entre les églises et les hôpitaux Tor, Targenl,

i Ie8 meubles précieux qu'il possédait. Quand il eut tout c donné, il donna jusqu'à la leniore du lit sur lequel il c elail coucUe. 11 voulait aiusi, disait-il, imiier, autaut c qu'il était en lui, la pauvreté et le dénûment de iésus < cruoilie. » Il uiliit à rai)ba>e de Saiat-Deuis tout ce qui composait sa chapelle particulière, qui était une des plus riches de Tépoqueeu vases précieux et en oruementâ magnillques, et, se tournant vers Suger pour lui faire accepter ce legs, il lui douua le nom d'ami et lui remit une hyacinthe d'un grand prix, qu'il le pria d'attacher à uue précieuse relique . Les lii>eralites du roi mourant continuaient, c H donna aux pauvres, dit Suger, tousses t eilcls mobiliers, ses manteaux, ses vêtements royaux, c et jusqu'à la chemise qu'il portait, i Pnis, quand on lui annonça le sacrement des autels, il se leva et lit uu effort pour aller au*devant de l'hostie. Les deux genoux en terre, il pria Jésus-Christ de recevoir le royaume qu il lui avait confié, s'accusant de l'avoir mal administré. Avant de recevoir la communion, il adiessa une exhortation à son fils, exhortation dans laqudle le père se montrait à côté du roi. Il le supplia de réparer, autant qu'il serait en lui, les fautes paternelles, de protéger VÈglise, de regarder les pauvres et les faibles comme ses enfants, et de ne jamais agir injustement enversqui que ce fût au monde, il communia alors, et éprouva un mieux si sensible qu'il pot, sans le secours de personne, regagn^sa chambre. En le voyant se coucher sur ce lit pauvre et nu, qui quelques moments auparavant était magnifiquement oriié, Suger se sentit pris d'une pitié profoiide et se mit à pleurer. — c Ne pleurez pas, lui dit le prince, réjooiS' c sez'vous, au contraire, de ce que Dieu m'a permis de me

LIS MORTfti CRIMlriSHNKS ÀU XII* SliCLI 107

( préparer à le recevoir par ce dépouillement volontaire, v

C oiait le caractère de ce temps. Il y avait des excès, sans doute, parce que les passions étaient fartes et ardentes; mais comme la loi étaU grande, les réparations de la mort étaient immenses. Cet éclatant spectacle deg puissants de la terre s'iiumiliant à leur dernière baure, et se faisant volontairement humbles et pauvres, consolait les petits de l'hamiliréde leur position et les pauvres de leurs misères. Ils apprenaient à moins dé« tester une situation qu*ambitionnaient sur leur lit de mart les princes et les rois, qui leur révélaient ainsi la supirionté morale de Tindigencc sur les richesses et les grandeurs ohréliemies de riiumilité. £n outre, tes saintes prodigalités de ces agonies royales et princièrcs réparaient bien des injuatiees el venaient, comme de pieuses restitutions, effacer bien des torts. Enfin ces enseignements, auxquels la mort prétait une nouvelle autorité, exerçaient sur les survivants une impression profonde et saluLaii e.

On le vit bien dans eette occasion, quoique le roi, en échappant à cette maladie, se trouvât assez bien pour aller remercier Dieu dans Féglise de Saint-Denis, au milieu des transports de tout le peuple des campagnes environuantee, qui accourait tout joyeux de le revoir : le spectacle que Suger avait eu sous les yeux l'avait si vivement frappé que, depuis, il n'avait pas cessé de songer à ia ïnort. Pendant que le roi allait passer le liMnps de sa convalescence dans un château voisin de Paris, Suger, se renfermant dans Fintérieur de son abbave, assistait à tees les exercices de piété et se disposait à un grand acte qu'il voulait accomplir : c'était la rédaclion de son tes-^ iament. Quand il Teut rédigé, il assembla les religieux, tour leur co.amuniquer cet acte do suprême voloitté. Il

iOê SUÛëR KT son tSMPS

est iûléressant de donner un aperçu de ce document,

tant à cause des lumières qu il jêtle sur le caractère de Sugcr, qu*à cause des indications qu*on peut y puiser sur Tesprit de répuque.

Ce testament, daté du 17 juin liâ7, commence par la fondalion de messes, de prières et de services à perpétuité, comme à peu près tous les actes de même nalute rédigés dans ce temps. Suger veut que luus les prêtres de iiaint-Oenis célèbrent la messe pour le repos de son âme, chaque année, le jour anniversaire de sa mort; il veut que les antres religieux récitent cinquante psaumes à la même intention. « Quaiità ceux qui ne savent pas t lire, ajoute le testament, ils feront quelque œuvre f pieuse dans le même but. i> l^uisviennent les dispositions pour les pauvres. Suger ordonne que, chaque année, le joiir anniversaire de sa moil, on dibUibue aux pauvres des aliments dans le grand appartement des hùtes qu'il a lail balir; il indique le nombre de livres de pain, la quantité de viande, qui doit monter jusqu'à soixante livres; le vin, qui doit aller jusqu'à quatre mui Js. A cùlé de l'homme de Toi et de charité, le défenseur jaloux des droits de Tabbaye de Saint-Denis et le promoteur de ses magnilicences va se montrer. Suger demande, dans son testament, que Ton expose, le jour anniversaire de sa mort, les magnifiques ornements qu'il a fait faire et Targcnlerie qu'il a achetée, afin, est-il dit, que les abbés soi successeurs soient excités à travailler pour la décoration et Tornement de !*église. Dans la nomenclature des messes et des aumOnes qu'il impose aux monastères dépendant de Tabbaye de Saint-Denis, Suger commence par rappeler le prieuré d'Àrgenteuii, c qu'il a eu tant de peine à recouvrer, dit-il, après trois cents ans d'aliéna<>

il fiCaiT SON T£S1AM£NT i09

im. i Le prieuré d'Argenteail, outre les mèseet qu'on

luideaiaade pour deux jours de la semaine, donnera tous les ans, à l'anniversaire de la mort de Suger, deux moida de vin aux pauvres.

Après ces dispositions, Soger passe à un tout autre ordre d'idées : ce n'est pius le prêtre^ c'est Tadministrao leur qui parle; on dirait qu'il veut payer aux eorps de âeâ religieux les secours qu'il leur a demandes pour son âme. Le jour de Tanniversaire de sa mort, on distribuera aux moines deux portions, non pas telles quelles, ajoute* t-il, mais copieuses. Le frère préposé au cellier fournira du vin; on ajoutera, partéte, une bouteille d'hypocras. Le testateur adjure le frère ct-dessus désigné de ne pas prendre en mauvaise part les disirU)Utions prescrites par le testament, et il lui rappelle tout ce que lui, Suger, â lait dans l'intérêt du monastère. Puis il demande que dans toutes les chapelles qui relèvent de Saint-Denis, on prie pour son àme. Tant qu'il vivra, on récitera le psaume Ai ie lemm ; après sa mort, le Jk profunêi». Il esp^ ainsi que les souillures de son àme seront effacées, et qu'au moins, au jour de la résurrection, il obtiendra une place dans un coin éloigné du paradis, mi&ericùtdiam in ^iremiUUe aliqua paradisii ingrate.

Ces espèces de festins funéraires étaient dans l'usage du temps.

11 semble, au premier abord, que ce fût une coutume plus païenne que chrétienne. Dans l'antiquité, après ces

Irisles peiisees du sépulcre et du neanl, on demandait aui banquets l'excitation dont Thomme a besoin pour

rcDtrer dans la vie, cl l'on cherchaiL ainsi à se dunncr

(1) Procuret duas viiklicet omnibus communes^ non quaUicamque^ ^l^fleiuiriai et apta$ exhibenda pitancias*

4iO SUGEH ET SON TEMi^S

une 8oKe de force physique, que le christianisiBe a remplacée par ia lorce morale. Mais il faut se rappeler aussi que les corps des religieux, exténués par le jeûne, le travail et la fatigue , avaient besoin de se refaire de temps à autre par quelques repas plus abondants ; c'était à quoi pourvoyaient ces libéralités testamentaiMS«

Il reste une dernière remarque à présenter sur ce tes* tament. Buger le fit signer par presque tous les évéques et tous les arcbevêques du royaume, et contre-signer par toute la communauté de Saint-Denis, qui était alors composée de dix-huit prêtres, de dix diacres, de dix sotts-diaeret et de dix jeunes religieux. Les deux der* nières signstores sont celles de deux cardinaux, celled'uD cardinal^^prétre, légat du pape, et celle d'un cardinaldiacre (t). Comme rautorite publique n'avait pas, à cette époque, une grande force, il était bon de donner à ses volontés dernières la garantie particulière d'un grand nombre de défisiisaurs individuels. On armait un testament en guerre^ comme on fortiflait un château ou une abbaye. Sugery ajoutait une malédiction terrible contre les violateurs de ses volontés dernières : anathema et gehennœ ignés violai^iikus imponimus eî imprecamur.

(i) Voici la suscriptton : Ego Peirut sedis apostoUeat pretbfit* tardmaHs êt legattu laudo et eonfirmo.

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