‹ Suger et son tempsChapitre 17 sur 39 · DIFFÉREND DU PAPE ET DU ROI · texte numérisé non relu

DIFFÉREND DU PAPE ET DU ROI

nomma, de sa propre autorité, Pierre de la Gbàtre à sa

place.

Ce fait devint la source d'un différend fftcheux entre

la cour de France et la cour de Rome, et, coinme cela était déjà arrivé à cette époque, le pays se trouva divisé entre le pape et le roi. Les hommes qui étaieal surtout préoccupés des inconvénients quMI y avait ft ce que les séculiers exerçassent une action dans les élections ecclésiastiques, se rangèrent du cAté du pape; c*est ainsi que snini liernard, iout l'ordre de GUeaux et le comte de Champagne se rangèrent de ce parti. Ceux qui, envisageant la question à un autre point de vue, considéraient ledanger politique qu'il pouvait y avoir à ce que le pape, qui était en même temps un prince étranger, disposât dans le royaume d'évécbés auxquels étaient attachés des biens considérables, et dont les titulaires se trouvaient les membres les plus influents de la société, embrassèrent, au contraire, la querelle du roi; Suger était au nombre de ces derniers. Ils remontraient qu'il y avait dans cette prétention du pape quelque chose d'extraordinaire et d'énorme, et rappelaient, avec une intention de reproche, qu'il reconnaissait mal les services que la France n'avait cessé de rendre à la papauté, qui avait si souvent, pendant ces derniers temps, trouvé un asile dans le royaume. Bientôt on en vint aux dernières extré* îailés ; le comte de Champagne avait, à la prière du pape, reçu dans ses États Pierre de la Châtre. Dans le moment même, on rapportait à Louis des paroles méprisantes attribuées au pape, qui aurait dit : c Le roi de « France est un jeune homme qu'il laut iuslruire, il im- « porte qu'une bonne correction Tempéche de s'accou- < lumer a de pareilles entreprises. Il faut lui apprendre

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« de baone beore que les éleciions cessent d'être libres

• quand 1<} prir.oe J- î^riO IVxclusîon à quelqu'un, à c moins qu'il oe prouve, devant un juge ecctêsiasUque,

• que j.i^i M oxv^'jl no d^Ài pas Olre élu, car alors t le prince mérite autant qu un autre d'être écouté. »

L'effet suivit bienlûl ks par'»lrs, el lo papL* fuhuiiia une excommunication contre le roi de France; de son côlé, celui ci porta lu ter et le feu dans les terres du comte de Cbampagne» tandis que son frère Robert se présentait avec des iruupts à Chàlons et à Reims, et dans tous les États du comte, pour saisir le temporel des cvêques qui avaient embrassé le parti de rarehevèrjue nommé par le pape, et les chasser de leurs sièges. Ainsi, des deux côtés, on ne menafreail rien, et le royaume était à feu et à sang. Saint Bernard, qui avait contribué à exciter le pape à (j irter les choses aux dernières rigueurs, comprit alors qu'il était allé trop loin. Ce grand bomme, dont les intentions étaient toujoursdroites, lors même quUI se trompait, ne put voir sans une douleur profonde la situation du royaume, qu^un auteur contemporain décrit dans ces termes : c La France, après la perte de son roi, sous le c règne de son Ois Louis qui vit encore, fut, à cause de la c guerre qui s'éleva entre lui et le comte Tbeobald, dé- « sciée par tant d'incendies et tantde pillages, que, sans i rinterventiondesàmesreligicusesqui demeuraient dans i cette terre, et qui par leurs mérites et leurs prières t obtinrent naguère de Dieu qu elle fût paciQée, on a le

• droit de penser qu'elle aurait été conduite jusqu'à sa

• perle, i

Ce fut alors que saint Bernard s'adressa tour à tour aa pape et au roi pour les amener à des sentiments plus calmes. Voyant bientôt qu'ils étaient trop animés pour

SAi.MT UERiHAIlD 1NT£UV1£MT 137

Técouter, ce fut à leurs alentours qu'il s'adressa. La première personne qu'il pria de s'interposer pour préparer un accord, ce fut Suger; et au nom de Tintérôtde la religion et de celui de l'État, il le supplia de s'entremeltre et de décider le roi à consentir à l'inslallation de l'archevêque de Bourges. A la même époque, Pierre le Vénérable suppliait le pape de ne pas traiter le roi avec trop de rigueur et de lever l'interdit qu'il avait jeté sur le royaume; et saiiil Bernard adressait une lettre pathétique à Rome aux cardinaux avec lesquels il était lié d'une plus étroite amitié. « Les coupables, leur écrivait- « il, refusent de s'humilier, les juges de relâcher quelque

« chose de leur rigueur. Si j^aïuioiice aux euraiits qu'ils

« sont tenus de se soumettre à leurs pères, mes paroles « se perdent dans l'air ; si je rappelle aux pères ([u'ii tie ( faut pas aigrir les ressentiments de leurs enfants, je « ne réussis qu'à m'attirer leur indignation : cliacun ( cède à ses passions qui i'entrainent, et tout se divise

• en partis contraires. Je ne prétends pas justifier le roi

• d'avoir fait un serment coupable (i), mais je cherche à « vous fléchir. Quoi! sa passion qu'explique sa jeunesse « et son rang, n'obtiendront pour lui aucune indulgence 1

< je ne demande cette grflce qu'au cas qu'elle ne blesse ( ni la liberté de l'Église ni le respect qui est dû à l'arc ehevéque consacré par le pape. Cette grâce, le roi et

< toute l'Église de France plongée dans l'aûliction la

< demandent. Je languis, je sèche de frayeur à la vue des

• maux dont le royaume est menacé. 11 y a un an, je

< vous écrivis au sujet de la même affaire; mes péchés

< furent cause qu'au iieu d'adoucir votre colère, je Tex-

(1) Le semeatde.ne latBser jamais monter aiir le tiég»d« Raims I furcbevèque nommé par le pape,

138 SUGSa £T SOH TEMPS

c citai, et voici que cette culère a dcsolé presque tout le c monde chrétien. Si un excès de léle m'arracha quel- • ques paroles que j aurais dû retenir ou changer, i je le désavoue et je vous supplie instamment de Toa- « blier. *

Pour amener cette paix que souhaitait avec tant d*ar-

deur saint Bernaid, il fallut que Suger et révêquede Soissons, dont l'influence sur le roi était grande, le déter* minassent à se soumettre à la décision du pape, uialgrc le serment qu'il avait fait de ne jamais laisser Pierre cl6 la Cliàlre monter sur le siège de Reims. Alors le cardinal Yves, légat du pape, leva rexcommunication« Suger et Icvèquo de Soissous p^ur le roi, saint Bernard et révéque d'Auxerre pour le comte de Champagne, composèrent une espèce de tribunal arbitral pour terminer le différend des deux princes, et il fut convenu entre eux qu'ils n'en viendraient à l'avenir aux luttes armées que lorsque les quatre médiateurs auraient jugé qu'on ne pouvait pas terminer autrement les démêlés.

A peine sortait-on de ces difUcultés, qu'une lutte nouvelle commença ; elle se rattachait peut-être à celle qui venait de Qnir. Dans ce temps les passions étaient fortes et les lois faibles. Sans le secours du sentiment religieux qui était la grande force d'opinion, elles eussent été coutinuellement foulées aux pieds, d'autant plus que le développement exagéré de la puissance individuelle, à laquelle on donnait le nom de féodalité, multipliait le nombre de ceux qui, ea assouvissant leurs passions, dehieuraient au-dessus des répressions de la loi. Raoul, comte de Yermandois, et cousin germain de Louis le Gros, avait accomp s on Ta vu, Louis le Jeune dans le voyage qu'il fît en Guyenne pour épouser la prina'sse

hOUVfiLLR LUITS 139

Alieuor. La sœur de celle-ci, Alix, jeune fille d'une grande beauté, fit une impression profonde sar le comte.

Ubou^^ea dès lors à faire rompre son mariage avec la nièce du eomte de Champagne, quoiqu'il eût d'elle plusieurs ealants. C'était, il laut le dire, trop souvent un divorce déguisé que ces séparations motivées par la pa« renié. Dès que Tinconstance naturelle au cœur humain dégoûtait d'une union légitime, on découvrait des liens de parenté, jusque-là inaperçus, entre le mari et la femme, et, comme il suffisait d'un évéque prévaricateur pour pruaoacer la disbuiuliou du mariage, si iu papauté n'avait pas veillé avec une scrupuleuse et sévère attention à ce que justice fût laile, le divorce aurait été inauguré au nom même du catholicisme, grâce à ce moyen de régulariser l'arbitraire. Mais il y avait en France, à cette époque, un homme qui était comme le représentant vivant de la papauté et de l'Église universelle : c'était saint Bernard. Comme une sentinelle vigilante, il promenait de tous côtés ses regards pour s'opposer à ce qu'on tentât rien contre le dogme, rien contre la morale chrétienne, et ce vénérable tribun du catliulicisme, du haut de son abbaye de Clairvaux, comme du baut d*un promontoire élevé, frappait les puissances du monde et signalait au successeur de saint Pierre ceux contre lesquels il devait diriger ses foudres redoutées. Dès qu'il <^anut le scandale que venait de donner à l'Église de France le comte de Vermanduis, qui avail trouvé des ovéques assez complaisants pour déclarer son premier Mariage nul et le marier avec Alix, il en êcriviL au pape, tandis que le comte de Champagne demandait, de Wn côté, justice, à Rome, pour la canilesse de Vermandois, sa proche parente. Ce qui compliquait cette affaire,

c'estque leroi Louis le Jeune, qui sans doute n'avait point pardonné au comte de Champagne l'affront que celui-ci lui avait fait subir lors de leur premier différend, avait confirmé le comte de Vermandois dans la pensée où il était de se séparer de sa première femme pour épouser la sœur de la reine, et qu'il se montrait disposé à le soutenir jusqu'au bout. J^e pape n'hésita point : une builo, partie de Rome, mit les terres du comte de Vermandois en interdit, et suspendit de leurs fonctions les évéques qui avaient prononcé la nullité de son mariage. Comme ces évéques étaient français, Louis le Jeune considéra cet acte comme une injure, et comme la réclamation qui avait motivé Texcommunication émanait du comte de Champagne, le roi, trouvant l'occasion de satisfaire une inimitié qu'il nourrissait dans son cœur, entra sur les terres du comte à la téte d'une armée, et mit tout à feu et à sang. Saint Bernard écrivit en vain au roi une lettre pleine d'une indignation éloquente, et, comme elle irrita ce prince au lieu de l'apaiser, il s'adressa à Sugcr et à l'évêquc de Soissons, et voici la lettre qu'il leur fil tenir :

« J'ai dénoncé au roil es désordres qui se commettes* « dans son royaume, et qu'on assure être autorisés par « lui. Vous êtes son conseil, je dois vous communiquer « sa réponse. Est-il possible qu'il soit convaincu de ce 1 qu'il m'écrit? S'il ne Test pas, comment pense-t-il « m'en convaincre, moi qui suis, vous le savez, parfai- « tement instruit de tout ce qui a été fait pour le rétat blissement de la paix? Pour me prouver que le comte i a contrevenu au traité, il m'écrit: Mes évéques sont sus- « pendus de leurs fondions, mon royaume est en interdit. « Comme s'il dépendait du comte Thibaut do foiiv iviw

oogle

LBTTBE QUE LUI ÉCRIT SAINT BKil.NARD i41

drc à des évôques leur pouvoir, et de mettre un terme

à un interdit apostolique 1 Des lors où est la raison suffisante pour rompre un traité solennel? le motif capable d eullainriier ia colère du roi contre Dieu et i'Ëgllse, au préjudice de ses intérêts et de ceux de sou royaume? le pictexte qui a pu l'autonser à envoyer son frère, à la téte d'une armée, pour ravager et désoler les terres d'ua prince sou vassal, sans lui avoir déclaré la guerre ni signifié les raisons de cetio rupture? Mais quand même, ce qui n'est pas, le comte aurait des torts, quand il ourdirait contre le roi les trames les plus noires, pourquoi ne pas appliquer la disposition arrêtée dans le traité d*un commun accord? Il était convenu entre les deux signataires que, si quelque différend venait à s'élever à Toccasion du traité, il n'y aurait aucun acte d'hostilité jusqu*à ce que vous et l'évêque de Soissons, du c6té du roi, l'évéque d'Auxerre et moi, du côté du comte, nous eussions cherché à terminer ces difficultés à l'amiable. Le comte désire vivement que les choses se passent ainsi, et le roi ne veut pas y consentir. Mais surtout et avant tout, pourquoi s'en prend-il à l'Église? Quel sujet de mécontentement lui a donné non-seulement l'Église de Bourges, mais celle de Chàlons, celle de Reims, celle (le Paris? Qu'il agisse contre le comte, puisqu'il le ^t, mais de quel droit ravage-t-il les terres et les i)ieas des églises, empêche-t il les brebis de Jésus* Christ d'avoir des pasteurs, tantôt en mettaiit obstacle sacre des évèques élus, tantôt, ce qui est inouï, en ordonnant de différer 1 élection jusqu'à ce qu'il ail consumé le bien des églises, dissipé le patrimoine des pauvres, et ravagé les diocèses? Soiit-celà les conseils

149 SUGfiB ST soif T£MPS

€ que VOUS lui donnez? S'il est peu croyable qu il agisse c contre votre avis, il est plus incroyable peut-être que € VOUS ayez l'âme assez noire pour lui inspirer de pareils f desseins. Ce serait aspirer à faire un schisme, se réf volter contre Dieu , réduire l'Église en servitude , fl anéantir la liberté ecclésiastique. Tout chrétien zélé, t tout fils de l'Église, se dressera comme une muraille i < pour défendre la maison de Dieu. Et vous, si vous êtes ; « enlants de paix, si vous voulez le repos de l'Église, cera- \ « ment pouvez-vous, je ne dis plus conseiller de telle$ « mesures, mais assister à un conseil où l'on prend des c résolutions si injustes? Sachez qu'on a le droit d'im- • puter toutes les fautes commises par un jeune roi, à i des minisires à qui leur fige et leur expérience Ment f toute excuse, i

Suger répondit à saint Bernard en l'assurant qu'il ne ; eonUibuait en rion à exciter les ressentiments et les ■ passions du roi. Puis il fallut qu'avec cet esprit conciliant et plein de lempuraiiienl qui était le caractère particulier de son génie, et qui fit sa puissance dans une époque où cette modération était rare, il s'entremît pour rapprocher saint Bernard et Tévéque de Soissons irrité an dernir^r point de la manière dont saint Bernard l'avait traité dans, sa lettre. Cette conciliation une fois opérée, Suger, saint Bernard et I*évêque de Soissons s'efforcèrent de rapprocher le roi et le comte de Champagne. Voici quelles furent les conditions : saint BernarJ et le comte de Champagne devaient obtenir du pape la levée de l'interdit, et le comte de Yermandois devait, eu revanche, quitter Alix pour reprendre sa première femme. Mais, l'interdit une fois levé, le comte de Yermandois refusa de tenir sa parole. Alors le pape renou-

VIOLfiNC£S DE LOUl^ LB JSUMB A ViiaV 443

première excommuaicaiiou, eu aggravant encore les censures portées contre le comte adultère. Le roi, dout les ressentiments devenaient d'autant plus vifs qu'il s'agissait des intérêts de la sœur de la reine, écriyU k saint Bernard puui* l'exhorter à faire lever Tinteidit, en l'avertissant qu'il le rendait responsable des conséquences que pourrait avoir sou refus. Bernard répondit au roi que ce qu'il lui demandait était non moijis contraire a son devoir qu'au-dessus de sa puissance. Le roi, s'abandonnant alors à toute sa colère, eiUra sur les terres du comte de Ciiampagne et porta IMurtottt le ravage et la dévastation. Se trouvant a la Qn arrête par le courage de la garnison de Viity-en-Pertiiois»

il prit cette i^lace d'sssaut, fit passer la garnison et la

pupulaiioa, sans distincliou d âge ui de sexe, au 111 do l'épée, et livra la ville aux flammes. Trois mille et quelques personnes échappées du sac de la ville s'étaient réfugiées dans une église ; le roi livra l'édiUce sacré à Imoeudie; et tous furent cousuuics avec la bobiliquc où ils avaient espéré trouver un reruge, sous la protection dé Dieu. Louis le Jeune, aveuglé par rempoilcuienl de la passion, triompbait de cette action horrible, mais il commença à rentrer en lui-même lorsqu'on revenant de m expédition il trouva Suger, l'œil morne , la téte l)^;isee^ évitaiil bes regards, et portant sur ses traits les marques dje la plus profonde douleur.

Aces muets avertissements succédèrent bientôt des naioQtraiices plus énergiques. Suger, dans cette occaùm^ avait été l'hoiume de la sagesse Imuiaiiie , la franchise de son blâme avait été tempérée par la prudence; Uemard fut l'homme de la sui^esse de Dieu. Vuici la lettre qu'il écrivU au roi, avec une liberté évangeiique ;

SUCBlt ET SON T£II^S

tt Dieu m*oàl témoin, lui dit-il, du zèle que j*ai âenti

a pour votre pcrsoiine et pour vos intérêts, du moment ff que je vous ai connu. Vous avez vu aussi. Tannée der- € nière, mon application infaligable à concerter avec vos c ministres les moyens de rétablir ia paix dans votre f roj aumc; mais je crains fort que vous ne rendiez tous « mes travaux inutiles en quittant si légèrement le bon f parti que vous aviez pris, et en renouvelant, conmie c vous faites, poussé sans doute par un conseil inspiré € du démon, les ravages que vous vous repentiez d*avoir c commis. Car^ quel autre que le démon peut vous avoir i inspire de mettre encore tout à feu et à sang, d'irriter

< le père des orphelins et le Juge des veuves, et de le « contraindre à prêter i'oieille aux cris des pauvres, aux « gémissements des captifs et au sang de tant de per« c sonnes innocentes qui ont été égorgées ? De telles vicli- « mes sont agréables à cet ennemi du genre humain, qui t fut le premier homicide. En vain tâchez- vous de rejec ter votre péché sur le comte de Champagne. Hélas I ce « prince ne demande que la paix, et a toujours offert

< d'en passer par le jugement de ceux que vous avex «choisis vous-même pour médiateurs. Mais, au lieu c d'écouter des propositions si raisonnables, de garder la « foi que vous avez donnée, et de suivre des conseils sa-

< lutaires, vous vous formez, par un secret jugement de •« Dieu, de fausses idées de toutes choses, vous regardez c comme un affront ce qui vous estbonorable, et comme f un honneur ce qui vous couvre d'infamie. Vous craic gnez lorsqu'il n'y a aucun sujet, et vous ne craignes f pas au milieu du danger. On peut vous Taue le reprof chèque Joab faisait au saint roi David, d'aimer ses • enuemis cl de haïr ses amis. En effet, ceux qui vous

NOUVILLB LKTTBB 1>B SlINT BERftARI» US

6xcitcnl à recommencer la guerre contre un prince qui

t n'a rien fait pour se l'attiier, n'envisagent point votre ( gloire, mais leur paasion ; ou plutôt ils entrent dans les desseins du démon et, se sentant trop lailjles pour assouvir leur vengeance, ces ennemis de la gloire de votre règne, ces perturbateurs du repos de votre royaume, font servir à cet usage votre puissance royale. Disposez donc à pré^oiU comme il vous plaira de vos États, de la gloire de votre nom, de votre âme,

de votre salai, pour moi, coiiimo enfnnt de rKglisc, je

ne puis plus dissimuler l'injure que souffre ma mère désolée, outragée, mêpriséo, foulée aux pieds. Je déplore ses maux passés, je suis sensible à ses maux présents, je crains ceux dentelle est menacée. Mais je suis résolu d*étre ferme à Taveuir et de combattre poarelle jusqu*à la mort, s*il est besoin. Au lieu de boucliers et d'épées, j emploierai les armes qui me coa* viennent, je veux dire les prières et les larmes. Hélas f jusqu'à présent, j'en atteste le ciel, j'avais fait des vœux oontinnels pour la paix du royaume et la prospérité de votre personne* J'ai soutenu vos intérêts auprès du pape, et par mes lettres et par mes agents, jusqu'à blesser presque ma propre conscience et mériter, je le confesse, Tindignation de Sa Sainteté. Mais, irrité des violences inouïes que vous continuez d'exercer, je commence à me repentir de Tindiscrétion avec laquelle j*ai ' excuse votre jeunesse. Je défendrai désormais la vérité ' selon mon pouvoir. Je ne dissimulerai pas que vous cherchez à renouveler une alliance avec des excommuniés; que vous conspirez avec des scélérats et des bri- ' gauds pour verser le sang innocent, brûler les maisons ( et les églises, détruire les monastères et ruiner lespau-

146 SUGBH ET SOiN TEMPS

« vres ; que vous courez au pillage avec le voleur^ el que € VOUS faites êodété avec Vadulière^ comme si vous n'éties c pas assez puissant par vous-même pour faire le mal. a sans vous associer aux autres. Je ne dissimulerai plus « (jue, iiuii Loiilcnt d avuir iail un serment illicite contre c i église de Bourges, par une imprudence qui a cté la ^ source funeste de tant de malheurs, vous expiez votre f pécbé en ôtant à Téglise de Ghàlons la liberté de s'élire « un pasteur; en permettant, contre les lois de la jusc tice, que votre frère mette des troupes en garnison dans « les maisoiis episcopales; (}Lie les biens de TE^lise soient c pillés et employés à des usages profanes et criminels. « Si vous eontiiiui'z dans ees désordres, je voiis prédis € que voire péché ne sera pas longtemps impuni. Je vous f exhorte avec tout le zèle d'un fidèle et affectionné seri viLeur de faire cesser votre malice, à 1 exemple du roi f de Ninlve, afin de provenir la main de Dieu déjà levée « pour vous frapper. Je crains pour vous quelque revoc lution fâcheuse. C'est dans cette vue que je vous parle t durement; mais souvenez- vous de cette parole du sage: c Le9 bl$8i»rê$ faites par m ami valent mieux que les bai'" i sers d'un ennetni. »

Cette lettre produisit sur le roi une impression si vive, et les paroles par lesquelles saint Bernard le menaçait des jugements de Dieu le plongèrent dans une terreur Si proionde, qu'il abandonna la conduite des affaires de son royaume pour se livrer a ses remords. Suger entreprit en vain de rendre un peu de ressort à cet espnl qui, prompt » se jeter dans toutes les extrémités, allait aussi loin dans son abattement qu'il était aile dans sa colère. Il fallut que saint Bernard vint lui-même relever le roi en lui disant que les miséricordes de Dieu étaient aussi

EFFET DE LA LETTRE DE SAINT BKRNAUD iil

grandes que ses justices, et qu'il se clinrgeàt d'apaiser le pape et le comte de Champagae en leur offrant de la part de Louis le Jeune de justes réparations.

Ce fut à la suite de ces événements* qui s'écoulèrent delilO à que Suger fit la cérémonie delà dédicace de sa nouvelle église, dont il a élé parle plus haut, il es-* pérait que cette solennité religieuse contribuerait à distraire le roi des tristes pensées qui l'avaient jeté dans un si douloureux abattement. Louis le Jeune assista en effet à toutes les prières avec de grandes marques de piété, el, à son retour à Paris, il fit expédier une charte par laquelle il abaiidoiiiiait à l'abbaye de Saml-Denisles droits et revenus qu'il avait à Cergy, Cormeille, Trape et au- 1res lieux. Bientôt il devait marquer sa réconciliation avec rÉglise par une action plus éclatante encore, et té* moigner son repentir par une résolution qui était, au moyen âge, la réparation héroïque que les rois, les princes et les seigneurs olïi aient à TÉglise qu'ils avaient ofiensée.

La fortune de Suger, qui semblait avoir atteint sou apogée, allait, grftce à cette résolution de Louis le Jeune.

élever encore. Pendant les huit années qui s'étaient écoulées depuis la mort de Louis le Gros, sans doute son influence avait été considérable, mais cependant les lautes mêmes que commit le nouveau roi indiquent que cette influence n'était pas absolue. On peut croire que 1 action de la reine sur l'esprit du monarque avait été grande, et, comme le nouveau prince n'avait que vingtpâtre ans en montant sur le trône, il iaut tenir compte aussi des vives saillies d'une jeunesse qui suivait ses pasbious sans attendre les avis , et dont la fougue ne pouvait pas être arrêtée dans les premiers moments. La

SU6B1I £T SON TBUPS

sagesse politique de ce temps^là, c'était le clergé* Or les

premiers actes de Louis le Jeune révèlent plutôt la politique brutale des féodaux que celle des geas d'Église. Tout est donné à la violence dans Taffaire de rarchevécbé de Reims, comme dans celle du comte de Vermaa*dois. Ce n'est que lorsque le mal a été fait, et lorsque l'éloquente voix de saint Bernard a retenti, que le repentir vient au roi. Alors la médiuliou deSuger coinmeace: cet esprit plein de tempérament s'emploie à renouer les liens que la violence du roi a bi isés; il répare en partie | ses fautes. Tel est le rôle de Suger dans cette première , époque; il répond lui-iaciae à saint Bernard, qui veut le i rendre responsable de la conduite du roi envers le cooiie ' de Champagne, que cette comiuite, il ne Ta pas conseil- i lée, et que pour lui il bonore le comte du fond de m cœur, preuve évidente qu'il n'est pas toujours consulté. Nous voyons un autre indice de cet état de choses dans les loisirs que durent^ de toute nécessité, laisser à Suger les ' affaires publiques, pour quUl pût accomplir cetle magni* fique restauration de l'abbaye de Saint-Denis, qui lui coûta tant de soins et de peines, et dont nous avons esquissé l'histoire.

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