ÉTAT DE LA TEURK SAINTE
Dès (|ue la lettre du pape fut parvenue au roi, celat-ci songea à se reodre en personne à la croisade ; saint Bernard montrait le pardon des péchés sur les champs de bataille qui attendaient le couia^ des i^iaaçais en Orient : le roi résolut d'y courir. Chose remarquable, Suger s'opposa de toutes ses forces à Tintention du roi. Sa piété était vive et profonde, mais il fut, dans cette cir* eoQstance, riiomme de la politique, tandis que saint Bernard était l'homme de la catholicité. €e n'était point la croisade en eiie même que Suger blâmait, c'était l'intention que manifestait le roi d'en faire partie. Pour eomprendre l'opposition que mettait buger â son départ, il faut se rappeler la manière dont la société était alors organisée. Le roi était le protecteur naturel des abbayes 6t des communes, c'était à la fois leur bouclier et leur epee contre la féodalité. Là était la force de la royauté reDaissante, là était son utilité. Pendant la première croisade cette nouvelle puissance s'était considérablement accrue, mais qu'allaient devenir les communes et les abbayes, si le roi s'éloignait? Qui tiendiaiL les féodaux en respect, et qui suivrait ce mouvement de lente mais certaine amélioration? Suger n'omit doue rien : il écrivit d abord à saint Bernard, puis au pape, pour demander leur intervention souveraine, aiiii li'empècher ie roi de France de se croiser. Pendant la première croisade l'absence des iiauts barons avait été grandemeui uUlc au foi et aux communes fEajaçaises, qui, conduites par leurs evéques sous leurs baimières paroissiales, l'aisaieut à l'intérieur la véritable force du roi de France* L'absence du lui u arréterait-elle pas ce mouvement doul il elait le ehef, et ne serait*elle pas mise à profit par les hauts ba^ ïoa$y Eu outre, Suger considérait que, dans un lemp^
152 SUCBII BT SON TBH^S
OÙ le principe de l'hérédité n'était pas encore bien établi, le roi^ qui n'avait encore qu'une fille, ne pouvait, sans une imprudence notoire, aller exposer sa vie aux hasards d une guerre lointaine.
La lettre dans laquelle Suger présentait au pape ces observations arriva trop tard en Italie : le brei par lequel le pape chargeait saint Bernard de prêcher ia croisade était parti. Le souverain pontiie répondit donc à i'abbé de Saint-Denis que, < tout étonné et tout inquiété qu'il c fût du dessein du roi, ce monarque lui avait témoigne c tant de zélé et un si saint empressement à marcher au c secours des chrétiens de la terre sainte réduits à toute
< ^trémitét qu'il avait cru reconnaître le caractère de c rinspiration divine dans sa résolution : il lui avait « donc expédié la bulle pour la croisade. Du reste, Suger, c qui était sur les lieux, et que le roi regardait comme son « conseiller et son ami, était plus à même que personae t déjuger si le dessein du roi était ferme et arrêté, ou f si c'était un de ces feux de jeunesse qui s'éteigneot c comme ils s'allument, et si ceux de ses barons qui dec valent l'accompagner dans cette sainte guerre étaient c animes d'une piété véritable. Le sainl-siége ferait tout c ce que lui commandait son devoir pour maintenir Tau-
< torité du roi pendant son absence et pourvoir à la pai>^ t de son royaume, et il lui en avait déjà donné des mar^ c ques dans les bulles qu'il lui avait adressées de Home, • à la date du mois d'avril li46« >
Chacun gardait son rôle : Suger avait agi en politique, en fidèle ami, en grand ministre; le pape répondait comme le représentant de la catholicité, et en même temps il chargeait saint Bernard de le remplacer dasa l'assemblée qui allait se tenir en France pour la croisade.
ASSEMBLÉK Tli.NLi: A VKZKLAV 153
Ajoutons cependant que, même au point de vue de la poUiique géaéralet il était bon que le roi de France condoiftlt en personne les croisés français en terre sainte. Sans doute son absence avait des inconvénients immédiats fort graves et que Suger avait fort bien exposés au pape dans la lettre qu'il lui avait écrite à cette occasion. Mais à regarder les choses à un point de vue plus élevé, le départ du roi pour la croisade était le coinplémeni nécessaire de la ligne qu'il suivait à rintérieur et qui faisait sa force. 11 fallait qu'il se mit à la tète de toutes les entreprises d'utilité générale, pour que la royauté devint une de ces institutions générales devant lesquelles la puissance individaelle et les intérêts privés de la féodalité furent amenés à céder. Le roi était déjà en France rbomme des églises et des communes, il fallait qull revint des croisades avec le caractère de l'homme de la catbolicité, qu'il rétablit sur la terre sainte par le chrisiiaiùbme T unité détruite sur le sol de la France ^ar la féodalité, qu'il rapprochât, sons le seul drapeau qui fût resté commun, la croix de Jésus-Christ, les lambeaux épars de la monarchie française, jusqu'à ce qu'il finit par personnifier en lui le mouvemeat des croisades et à couronner ainsi le front de la royauté d'une auréole qui rallumât les splendeurs éteintes du diriilciiic royal, qui, au milieu de tant de couronnes féodales, avait vu
presque entièrement disparaître sa prééminence et sa
majesté. Les résultats de ce grand travail apparurent sous saint Louis.
Ce fut à Vézelay, petite ville de Bourgogne, que se tint le parlement où l'on devait traiter ^importante affaire de la croisade. Le lieu était parfaitement choisi : Vézelay
était dans une position centrale, entre la langue d'oil, la
15i 6UG£a ST &Q£i T£MPS
langue d'oc, 1 Italie, la Suisse et rÂlIemagne. Aucune égliise n'aurait pu contenir Timmenae multitude accourue pour entendre prêcher la cruibade par saint Bernard : rassemblée se tint donc en pleine campagne. On éleva bur le penchant d'une colline qui, comme une tribune naturelle, dominait une vaste plaine, une espèce d'échafaudage en charpente. Saint Bernard y parut le premier, tel que les contemporains nous le représentent, avec sa
ijari>e iou6ae ethianche, se6 cheveux d'un blond tirant sur le blanc, son teint d'une blancheur éclatante qui se colorait sur ses joues d'une rougeur lebrileet maladive, avec cette faiblesse physique soutenue par une force moraie (jui lui permit de prêcher la croisade a cent mille bomines, et cet amour de Dieu qui rendait son éloquence si persuasive, que les femmes et les mères éloignaient leurs maris et leurs ûls de ses prédications, de peur que l'incendie de l'amour de Dieu qui débordait de cette âme n'enveloppât tout dans ses étreintes euflaïumées, ei que saint Bernard ne dépeuplât le monde pour peupler les solitudes. L'éloquence de sa vie, morte aux sens, consumée dans le prière, la retraite, les exercices de la pénitence, les macérations et le jeùne^ pariait déjà aux cœurs avant même que sa parole fût arrivée aux oreilles, La vertu de Dieu était en lui, disent les couteuiporains, et se manifestait par des miracles. Rien ne ré* sista a sa parole inspirée, et l'assemblée demandait d'une voix unanime, la croix, lorsque le roi, se levant le premier de tous, s'agenouilla devant le saint, reçut la croix de samain, puis, prenant la parole, harangua a son tour l'assemblée. Son discours a cte conserve par la chronique de Morigny. c Quelle honte pour nous, dit-il, c si le Philistin l'emporte 6ur 1^ famille de David, si 1^
LOUIS LC JBl NB PREND LA CROIX 155
( peuple des démons possède ce que tes ajuib de ia vraie
< religion ont possédé longtemps, si des chiens morts se « joueal du courage vivaai» s ils iusulicut eu particulier
< à ees Français dont la vertu reste libre dans les fers^ ( qui, dans quelque situation qu ils soient, ne se rcsic gnent jamais à souffrir une injure, toujours prêts a t courir au secours de leurs amis et à poursuivre leurs
< adversaires t Qu'elle éclate donc celte vertu! Allons of* ( frira nos amiis, aux serviteurs de Dieu, à ces cliretiens
< séparés de nous par les mers, allons leur offrir un vi-» « goureux appui, attaquons sans reiâctie ces ennemis ( qui ne méritent même pas le nom d'hommes* Guerriers
< courageux, marclions contre l'adorateur des idoles,
< partons pour cette terre autrefois foulée par les pieds « d'un Dieu, sanctiliee par sa i>rei>ence, consacrée par sa « passion. L'Éternel se lèvera avec nous, et nos adver-
< saires seront dispersés; ceux qui Tout méconnu iui- « ront devant nos regards. Ils seront confondus tous ceux
• pour qui Sion est un objet de haine, si noire cuura^e et « notre confiance en Dieu sont inébranlables* Je pars, la
• religion m'appelle ; raiigez-vuu^ aulour de moi, secon-
< des mes desseins, fortifiez ma volonté en vous réunis-
• saut à moi et en me doniuuil votre appui. » L'entbousiasme fut graod. A la fin de ce discours où
l'iiomuie d'armes ^e liioiiLiail a cùlc du clerc, les barons ^précipitèrent eu fouie, aux pieds de saint lier nard. l-'em presse me lit fut tel, que les croix manquèrent et le ^«uut tut oblige de mettre sa robe en pièces pour armer <lu feigne des croisades toutes les mains tendues pour le recevoir. Chose remarquable et qui ailaii imprimer un ^ractëre particulier à cette expédition : Aliénorda (luyeaue donna aux femmes Texempie de se croiser, et
156 SCâxKH £T SON TKMl'S
cet exemple fut suivi d'un ^'rand nombre de châtelaines. Les mœurs galantes et chevaleresques du Midi, introduites à la cour de France avec la nouvelle reine, se mauiïestaieaU Les imaginations des femmes, vivement Irap* pées des récils d'outre-mer, Its entraînaient dans cette vie de voyages et de guerres, et les tiraient des vieux manoirs, où, tristes et solitaires, elles avaient attendu le retour des premiers croisés. Quelques auteurs assurent même qu'il se forma des escadrons de femmes pour com« battre les intidèles. Un lait plus certain, c'est que les femmes qui partaient pour la terre sainte envoyèrent des quenouilles aux jeunes seigneurs qui n'avaient pas pris la croix, et que cette raillerie sanglante augmenta beau* coup le nombre descroises. Dès celte époque, le caractère français se révélait.
La foule de ceux qui se croisèrent lut si grande, que saint Bernard dit, dans une lettre (i), qu'il ne resta pas en France un iiomme pour six femmes, expression évidemment exagérée, mais qai donne une idée de l'entrai* nement qu'excita la parole de saint Bernard. Au nombre des principaux croisés on remarquait Robert, comte de Dreux, frère du roi; Alphonse, comte de Saint-Gilles et de Toulouse; Henri, flls du comte de Champagne; Thierry, comte de Flandre; Guillaume de Nevers et Renaud, son frère, comte de Tonnerre; Yves, comte de Sois* sons; Guillaume, comte de Ponthieu; Guillaume, comte de Varenues; Archambaud de Bourbon, Enguerrand de Coucy, Hugues de Lusignan^ Guillaume de Courteaaj. On comptait parmi les prélats Simon, évéque de Noyoo ; Godeli'oi, evèquc de Laugres; Alain, évéque d'Arras; Arnoul, évéque de Lisieux.
KiNTUOUSlASME (iK4NÉaAL 157
La croisade était résolue, mais il n'y avait rien encore d'arrêté sur rorgaaisation de celle grande expêdiliou religieuse et militaire. Il fut eonvenu (ju'un autre parlemeal se réuairaii à Charlres dans la même aanée. Ce fui dans ce parlement qu'on émit la singulière idée de confier le eommaademeui eu chef des troupes à saint fier* nard. Dans leur fui naïve, leseroisés croyaientque parce qu'il était un grand saint Userait un grand général, et que Dieu ferait un miracle pour donner la victoire à une
armée commandée par un pareil chef, sans songer que
c'est tenter la Providence que de faire dépendre une enirepiise humaine d'événements en dehors de Tordre naturel. Cette proposition obtint un assentiment unanime; saint Bernard seul, l'envisageant avec un esprit plus rassis et plus juste, résolut de ne pas y acquiescer, et, comme il était à craindre qu'on ne tint pas compte de son refus, il écrivit au pape pour le supplier de le décharger d'un fardeau tout. à fait au-dessus de ses forces, i Vous savez, lui disait-il, (jne, daiis l'assemblée de
< Chartres, on m'a choisi pour général de l'armée des I croisés. Ce n'est, soyez-en sur, ni de mon gré ni de
< mon consentement* Que suis-je pour ranger des ar- « mées en Lalaille et [lour conduire des soldats ? qu'y at i-il de plus éloigné de mes habitudes et de ma capa-
< cité, et quand j'en aurais la capacilé, qu'y a-t-il de « plus contraire à ma profession ? Je vous conjure donc, t par la charité que vous me devez, de ne pas m'aban- « donner awL vaines fantaisies des hommes. »
Le pape vint au secours de saint Bernard, et en le déchargeant du commandement militaire qu'on voulait lui imposer, et même de robligation de suivre la croisade, dont ^es fatigues auraient achevé de détruire sa santé dé]&
458 SUGAR CI SO^i T£MPi>
languissante, il le chargea d'aller prèciier la croisade eu Allemagne, c Vous ne devez, lui disait-il, vous armer « que du glaive de la parole de lUeu, et prendre la Iromc peite évangéiique pour annoncer aux chrétiens la « guerre sanite et les auimer en leur peignant le dé- « plorable état où se trouvent les saints lieux, la déaot latiuii des églises, la siluatioa périlleuse des fidèles. » Saint Bernard accepta et remplit si bien cette mis*siuu, qu'il put bientôt écrire au pape : < J'ai fait « autant de veuves et d'orphelins en Allemagne qu'en « France. »
Cependant un parlement avait été indiqué par le roi pour le 10 Icvi'icr 1147. dans la ville d'Étampes; saint Bernard avait promis de s y trouver à son retour d'Aile- Hia^uc. Il avait visite Colojjfoe, Mayeuce, et prolongé sa course jusqu'à Spire, où il vit l'empereur Conrad llh Saint Bernard s'était d'abord adressé a l'Empereur; mais coinine celui-ci résistait à ses instances à cause des troubles qui agitaient TAIIemagne, il vit que c'était à TAUemagiie mémo qu'il fallait s'adresser. Un jour donc qu'il célébrait la messe à Spire, tout à coup il se tourne vers le peuple et, se laissant aller aux inspirations de son éloquence, il se mit à peindre le terrible jour du jugement dernier, cette journée de terreur et de frémissement. Pais, quand il eut ainsi détaché tous les ccBurs des choses du monde, il reprocha en termes pathétiques a Conrad son ingratitude envers Dieu, et peignit la profanation des lieux consacres par le sang du Christ. Par un mouvement spontané, rassemblée se précipita tout entière vers l auiel pour demander la croix, et saint Bernard, pour ne pas être étouffe par le flot qui grossissait loujourt^, lui oblige de se réfugier autres de la bt^ilucdâ
SAINT BEaNABD PBÉCHE LA CïaOiSADfi ltt9
la âainte Vierge. « Alors la sainte mère de Dieu, raconte i la naïve chronique de Cornélius Harmann , dit au
< saint en langue rouiaue : Ben vema, mi fra Bernharde * (soit le bienvenu « frère Bernard), ei le saint âge--
< nouillé lui repoiitiil : Gran nmce, mi duiunra i^giand t merci, madame). »
Saint Bernard, a son retour en France, qu'il hala pour assister au parlement qu'on tint à Étampea le
16 février il47, afin de résoudre les dernières questions que soulevait la croisade, put annoncer la résolution qu'avaient prise l'empereur Conrad et les princesde TEmpire, de se croiser avec les i^Vançais. Dans les deux premières séances, on avait délibéré sur le choix d'un chef pour la croisade, et il avait ete decLde que le roi rempli-" nit le r61e de générai ; et sur la route qu'il convenait de leuir pour se reudre dans la terre sainte, il avait ote convenu qu'on suivrai! la route des premiers croisés, c eàt-a-dire qu'on demanderait passage à Tempire grec. La troisième séance fut consacrée à choisir un régent; 06 lut 1 eiection qui eu décida. Dans uu temps ou les rois faisaient sacrer et couronner leur Qls ainé de leur vivant, et le faisaient reconnaître par leurs barons^ aliu qu'il ajoutât une aorte de droit provenant de l'élection au dniit d'hérédité, il était naturellement à craindre qu'un régent qui n'aurait eu en sa faveur que la nomination royale, obtint peu d'influence. Il y avait plus de chance, lui contraire^ de voir la république féodale obéir au ré- «eut qu'elle aurait elle-meuie choisi, et rélectiou donnait ainai quelque diose de plus élevé à sa position, de
plus large el de plus vigoureux à son auLorile. Saint Ber-
aard, qui était l'àme de rassemblée, prononça un discours
W les (qualités t^u'uii dcvail, l^Qi^y^r daus le rcyenl >
puis on se retira dans une autre salle pour délibérer sur le choix qu on ferait. On convint de choisir deux^ régents au lieu d'un, un pour la noblesse et un pour le clergé. Bientôt après saint Bernard revint, et s'adressant au roi en lui montrant Suger et la comte de Nevers : • Sire, dit- « il, voici deux glaives, et c'est assez. » Saint Bernard disait vrai : Suger et le comte de Nevers représentaient les deux puissances du temps : Thomme d'Église et l'homme d'armes, le glaive spirituel et le glaive temporel.
Par suite de l'esprit de cette époque, où l'imprévu tenait une si grande place, le comte de Nevers refusa obstinément l'honneur qu'on lui offrait, et, pressé de questions, il finit par répondre que ce qu'il préférait au pouvoir souverain, c'était une chartreuse, où il avait pris la résolution irrévocable de se renfermer. Saint Bernard se tourna alors vers Suger et lui dit : t Le fardeau des deux vous est alors imposé à vous seul ; » {imponilur tandem tibi soli onus ambornm). Suger opposa une vive résistance ; la lourdeur du fardeau l'effrayait. En outre, depuis sa réforme ce n'était plus le même homme, affamé de richesses, d'honneur et de gloire. Il avait pris un merveilleux goût à cette vie retirée et méditative, où l'on n'a pour témoin que Dieu, et les moments qu'il pouvait passer, solitaire et recueilli, dans l'étroite et modeste cellule qu'il s'était réservée au sein de sa magnifique abbaye, étaient les plus doux de la journée.
En outre on a vu que, jusqu'au dernier moment, Suger était demeuré opposé au départ du roi pour la croisade, à cause des complications et des difficultés intérieures qu'il prévoyait; il était donc naturel qu'il ibalançàl à accepter une tâche dont il mesurait mieux que personne les dangers et les obstacles. Selon le récit du moine
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SU6£Il ÉLU UkGfiNT DU AOYAUAIË ICI
Guillaume, les iiit>iaaces de Louis le Jeune eteellesde saint Bernard ne sufûrenl pas poar le décider; il fallut que le papeurdoanàl à l abbc de SanU-Deuis d acceplor la dignité qui lui était imposée. Cet ordre était en mAme ' temps une garantie. L'autorité du régent allait avoir derrière elle la grande autorité du catholieiraie. C'était, pour aiûsi parler, le sacre de la régence que ce commande- Hient du souverain pontife, qui s'obligeait implicitement à soutenir par rimniense influence de la papauté et du eleigé le régeot ecclésiastique qu'un roi, partant pour la terre sainte, laissait dans ses États. C^ux qui adoptent cette version font remarquer qu'il fut d'autant plus facile au roi d'obtenir i'iiUervention du pape dans cette allaire, qo'Eugène IV avait été obligé de se réfugier en France, a cause de la révoile des disciples d'Arnaud de Bresse, qui voulaient lui dénier tout pouvoir temporel à Rome. Le pape enjoignit à Suger d'accepter la dignité qu'on lui imposait, et celui-ci n'eut plus qu'à se résigner par obéissance à commander à tout le royaume. Cependant Eudes de Deuil, qui assistait à l'assemblée et dont le té-» moignage a une si grande autorité, rapporte les choses on peu différemment, et insiste moins sur la résistance de Suger. Suivant son récit, saint Bernard , après le refus du comte de Nevers , se tourna vers Suger et lui (Ut : tt Recevez donc le fardeau, vous qui l'avez porté sans présomption comme sans trouble, et qui à sa lé* gèreté avez senti que c'était le fardeau de Dieu {quod emMu$Dei0a lêfriiMênamH). > Le gouvernement n'était pas, en effet, une chose nouvelle pour Suger, qui depuis longtemps était le principal ministre de Louis Vil. Quoi quli eu soit, Suger commença dès lors à être traite eu qualité de régent, et le roi, qui devait partir vers la
169 SUGSR ST SOM T£MPS
Pentecôte, se reposa âur lui seul du fardeau des afidires (1).
Le pape et le roi vinrent célébrer les fèteb de Pâques à l'abbaye de Sainl-Deriis, où leur présenoe attira un concours imuiease de personnages distingués. Louis le Jeune vint encore paaaer l'oelave de ia Pentaoûle à Saint* Denis; il reçut publiquement du pape la panetière et le bourdon, insignes de ta oroiaade ; baisa les reliques des martyrs, que lui présenta Suger, et reçut de sa main 1 orîflamme. Il voulut que cette dernière journée, si voisine de celle où il devait bc mettre eu route, s écoulât dans le sein de l'abbaye de Saint-Denis, où il avait été élevé parmi ces religieux, qu'il regardait cou une ses frères. Il dîna avec eux au réfectoire , sans vouloir accepter aucune distinction, et, avant de partir, il remit à Suger les lettres par lesquelles il l'instituait regent. il désigna seuiemeiil Sainson, archevêque de Reims, pour Paider da ses conseils, et le comte de Vermandois pour commaih der les troupes dans le cas où il serait nécessaire de recourir aux armes.
11 y avait dans les sentiments que Suger portait ao roi quelque chose de paternel. C'était le fils d'un prince qui avait été sou auii, il le connaissait depuis sou oufance ; c'était lui qui avait formé son ciBnr, cultivé son esprit ; il ne put le voir partir pour une expédition lointaine et périlleuse, dont il mesurait toutes lea chances, sans verser desiarme:>. Le ruide Frauce ue pouvait se réparer complètement de Pabbaye de Saint-Denis; auMî
(1) Uu chroniqueur anglais, Raoul de Diceto, daus ses Tablemu d'hiitoire (Imayine* hhtoriarum) ^ dit également que Suger resta senl chargé de lA galrdo da royaume : DeficlenîUim alm, mUtu 5»* j.'*n'ut irj.il s.U':.*i}if et^ttodiam, (Apud Dam Bouqmi.)
DBPABT Dfl BOI fOCR LA CROISAOB 463
bugeriui donna-t-il pour chapelain et en même tempspoor conseiller Eudes de Deuil celui des religieux de son abbaye dont il appréciait Je plus les lumières; ce tut lui qui suc* céda plus lard à Suger dans le gouvernement de l'abbaye. Avant de s éloigner, Louis le Jeune pria le pape de prendre^ pendant son absence, son royaume sous la protection du saiûi-siége ; Eugène, déférant à ce vœu, excommunia solennellement ceux qui, pendant tout le temps que durerait la croisade, entreprendraient quelque chose couUe raatorité do roi ; c'était un crime contre la religion que d'attaquer les chrétiens qui comhaiiâieut pour elle sur la terre consacrée par le sang du Christ. Le roi partit à cheval, suivi d'un grand cortège, et alla retrouver à la frontière la reine Aliéner, qui l'avait préoédé de quelques jours, et Suger demeura seul charge des affaires.
Une des premières œuvres que le nouveau régent tenta daccomplir fut la relorme de l'egUse de Saiale-Gcnevîève-du'-Mont de Paris. C'était, à cette époque^ une entreprise difficile et hardie que celle de réformer une église ou un couvent; comme l'esprit de propriété se mêlait à l'esprit monastique et rabsorbuit quelquefois, on éprouvait les ré^stances les plus violentes quand on voulait sui)sutuer à un ordre tout à fait relâche un ordre plus fèrvent. C'est ce qui, dans cette occasion, devait arriver à Suger. Une scène scandaleuse s'était passée dans l'église des chanoines de Sain te^Seneviè vendu-Mont de Paris. Le pape Eugène Ili, chassé de Rome par le mouvement républicain auquel Arnauld de firescia avait donné rimpulsioii, sciait relugie en France eu li47. Attire dans l'église de Sainte-Geneviève, qui, relevait directe* ment du saint-siege, par sa dévotion pour les reliques de la sainte bergère de Nanterre, il avait voulu dire la messe
dans cesancluaire. Après la messe, les personnes de la maison du pope voulurent s'emparer d'un tapis magnifique qu'on avait placé devant l'autel, pour que le pontife pût s'y agenouiller; c'était, disaient-ils, l'usage d'Italie. Un débat s'en suivit entre eux et les chanoines, et bientôt la querelle fit place à un véritable combat, pendant lequel le précieux tapis fut mis en lambeaux. Le roi, qui avait assisté à l'oflice, accourut, dans la persuasion que, par sa présence, il apaiserait le tumulte; mais les chanoines, aveuglés par la colère, ne respectaient plus rien, et le roi reçut dans la mêlée des coups violents qui le forcèrent à se retirer. Le roi indigné s'adressa sur-lechamp au pape pour lui demander de châtier les chanoines qui s'étaient portés à celte extrémité : t Saint- « Père, dit-il, à qui exposerai-je les injures qui m'ont
• été faites et qui me rendra justice ? A vous seul
• appartient de leur infliger le châtiment qui leur est dû.
• Quis mihi justiliam faciei? Sedtu reddc relribiitioneni « mis! » Il fut dès lors décidé entre le pape, le roi et Suger qu'on réformerait leur église, et celui-ci, qui ne laissait jamais échapper une occasion d'introduire des moines de Saint-Denis partout où il le pouvait, résolut, avec l'assentiment du souverain pontife, de substituer des religieux de son ordre aux chanoines de Sainte-Geneviève; maison même temps il demeura convenu qu'on remettrait la solution de cette affaire après le départ du roi, de sorte que Suger eut seul à s'en occuper. Les chanoines do Sainte-Geneviève; avertis par un bref du papo du coup qui allait les frapper, s'étaient adressés au pontife lui-même pour obt'juir de meilleures conditions. Ils craignaient surtout l'introduction des moines dans leur église ^' iU tliMnanclercnt comme une grâce qu'on vou-
L£S CHANOINES D£ SÀINTX-OKN BVIÈV £ ià^
lut bleu du moms leur douuer pour les réfuimer des chanoines réguliers* Le souverain pontife obtempéra à cette demande, et quand Suger se rendit à Sainte-Geneviève poor y installer des moines de son ordre, on opposa au bref du pape en vertu duquel il agissait, uu breï d'une date plus récente, dans lequel lo souverain pontife, ré* vaquant sa première résolution, prescrivait de réfornier Sainte-Geneviève en y introduisant des cliaiioines régu* liers. Quoique surpris de cette nouvelle décision, Suger y déféra immédiatement, et voici comment il rendait compte au pape de la manière il avait accompli ses ordres, dans une lettre qu'il lui écrivit a cette époque :
c Mous avons tout fait pour exécuter l'ordre que nous ff avait donné Votre Sainteté d'introduire des religieux t dans Téglise de Sainte-Geneviève de Paris. Nous y avons t mis d'autant plus d'empressement, que c'était mani-> t festement une œuvre agréable a Dieu, et que Votre Saini teté, au lieu d'user du droit qu'elle avait de nous cornt mander, avait bien voulu recourir a la prière. La prut dence nous avait, il est vrai, obligé à suspendre, pen- ( dant quelque temps, T accomplissement de cette mesure^ f parce que nous avions appris que les plus obstines ( d entre les chanoines avaient envoyé quelques-uns des c leurs auprès de Votre Sainteté, pour obtenir la révo- « catiou de votre première décision. Néanmoins, malgré
< leur opposition, et en dépit des advmaires de toutes c les conditions qu'ils nous avaient suscités, nous étions i fermement résolu à mener cette affaire à fin, et a in-
< Ifoduire, de gré ou de force, des moiues dans leur t église; mais lorsque nous nous disposions a procéder a
< 1 exécution de vos ordres et que déjà nous avions mande
< l'abbé et les moines que vous nous aviez indiqués pour
iG6 SUGfiB &T SOK TKlirS
« les conduire à Sàmie-Geoevieve, le ebantre^ accompaf gné de quelques ebanoines. nous a signifié un bref de i Voire SauUeie, dans lequel elle uous dit que, par une
• pensée de paix« elle a changé de sentiment» et qu'elle " souhaite qu'au lieu ae inutiles on introduise des cha- » noines réguliers dans 1 église de Sainte-Geneviève. Ce ff second ordre uuu^ a trouve aussi obeissaiii que le pre-
• mier; pour Texécuter, nous nous sommes fait accom- « pagner de i'abbé de Saiul (joruiain-des-Pres, de labbc « de Saint-Pierre<)e8rFo8Sés, de Tabbé de Saint-Magloire
• et de i abbe deSauil-rieiTe-de-Ferriere, hoimaes d'une
• sagesse et d'une vertu consommées. C'est dans leur c compagnie et dans celle de quelques autres personnes f de haute considération, et connues par leur profonde t intelligence des affaires, que nous nous sommes rendu t à Sainte-Geneviève. Là nous avons fait réunir le cbaf pitre; les ehanoiaos étant présents, nous leur avons t demandé s'ils voulaient s en tenir au premier bref, ou c s'ils préféraient le second. Jamais on ne vit gens plus c eml>arrassas : ceux-ci iacliuaieut pour un avis, ceui-là c pour Pautre; la plupart auraient voulu repousser les € deux aiieruâlives. Alors j'ai élevé la voix, je leur ai c vivement reproché l'ingratitude avec laquelle ils abu-» 4 sateot de votre boute, et Taudace qu'ils avaient de rec fuser ce qu'ils avaient demandé eux-mêmes et ce que c vous leur a vies accordé par pure miséricorde; les mieu^ i avisés d'entre eux, craignant les suites de cette affaire, «( se sont alors décidés à dire qu Us recevraient volouucid € des chanoines réguliers, et qu'ils consentaient à ce « qu oa leur donnât un abbe; puis, bientôt après, il^ € nous ont désigné les chanoines de Saint- Victor. Cette < resoluttou uous a donné à tous une saiislactiou veri-
84 LKTTRB AU PÀPB l09
f table; nom avons délibéré aor leur demande, et nous
< &ûiiiiue6 demeurés coavamcub que c'était en eifet le I meilleor parti qo^on pût prendre, soit à cause de la f piété et de la réguiarite de ces chanaines, îîoiL parce
< qQ'étanI établis dans ie voisinage, cela leur faciliterait « singulièreojeut l'œuvre de la réforme de cette église.
< Nous nous rendîmes donc, sans perdre de tempe, A
< Saint-Victor, et nous ne négligeâmes rieu i>our per^ua-
< der au vénérable abbé de ce monastère que la volonté ^ de Dieu elail qu'il vint au secours de Saiuta*Geneviève,
< et que la Providence l'avait choisi pour y rétablir ie ' boa ordre. Nous 1 en avons conjuré tantût en particulier,
< tantôt eu présence de sa communauté, en employant ' luuies les instances imaginables, et nous n'avons pu
< triompher de ses refus; sa prudence et sa sagesse, qui ' sont grandes, lui iaisaient craindre de trop ailaibiir sa ( propre maison en voulant secourir les autres; ses ré- ! pugnances sont devenues bien plus vives encore quand ( nous lui avons demandé son prieur, homme d'un rare
nierite, pour l'instituer abbe de Sainte-Geneviève. Alors il s'est répandu en larmes et nous a répondu par des sanglots qui nous ont rempli de compassion. — Vous vùubz donem'élêrla nie, disait4l, aeaneé en âge comme je le suiSj et accablé d in/irmit6s,Je ne puis me passer de mon priewr; «m, js ne puii y emuetUir^ je n'y CMsentirai jamais (1). Pendant tout le reste de la journée, il a per* L sisté dans sou refus; eniln, aux approches deJa nuit, ' vaincu plutôt que persuade par nos instances, car nous [ ne lui avions pas laissé de relâche depuis le matin,
(1) Senium defeetumque suum opponem» ejmâemque Pricrii eoim*
ium^ si eo careret (leplorans. Tandem vicias precihm mnifontm, mam auctcrii Je veëlra^ etc. (Epiëlulije histoncœ a^uà JJtuium .J
168 àUGKA hJ SON TBMPS
c el nous eiious ailé jusqu a faire intervenir l'auloritc c de Voire Saintelé el à lui répéter que nous lui apparf lions vas ordres exprès et absolus, il s'est rendu à nos « prières et noos a promis de nous donner son prieur, et t avec lui douze religieux de soa abbaye, tous hommes
• de bien et de mérile. Le jour de la Saint-Barihéiemy,
• nous sommes venu les prendre avec beaucoup (le pompe. « et nous les avons eondoils en grand cortège jusqu'à t Sainte-Geneviève, où levèque de Meaux, que nous c avions fait venir à cet effet, a béni solennellement le € nouvel abbodevantlemaitre-aulelde réglise. L'afiluencc c de peuple était €onsiderat>ie, et une grande partie t du elerpé de la ville s*y est trouvée. Après la messe et
• la ^remonie, nous l avons mis en possession du cloître,
• du chapitre, du réfectoire et des autres lieux ré^^^uliers, c et, le lendemain, nous lui avons donné les régales de f la part du roi, dont nous tenons la place, et nous avons t oblige toutes les personnes qui dépeudeut de cette église ff à prêter serment entre ses mains. Yoilà. très-saint Père, € le récit sommaire de ce qui s'est passédans cette grande t affaire. > Suger terminait sa lettre en adjurant le pape de soutenir 1 ouvrage de ses propres mains et de tirer du fourreau le glaive de Saint*Pierre contre tous ceux qui voudraient se poser en compétiteurs du nouvel abbé et introduire encore une fois le désordre dans les lieux où Tordre venait d'être rétabli. Cet appel n'avait neu de superflu.
L'affaire de la réforme de Sainte-Geneviève semblait terminée, elle ne Tétait pas cependant. Les chanoines de
cette église avaient subi lintroductiou des chanoines de Saint-Viclor^ parce qu'ils n'avaient pu résister à Tauto* ritépontilicaie et à la puissance royale réunies; mais ils
RBVOLTB A SAINTB-GBNBYISVK
l'avaient subie avec Tarrière-pensée de réduire leurs nou*
veaux hôtes à la retraite par des persécutions de lout genre, Saint-Victor el Saiote-Geneviève n'avaient ni le même chant, ni le même bréviaire, m les laeines usages, ni les mêmes cérémonies : les chanoines récalcitrants proflitèrent de cet état de choses. Dans les ollices, le chantre de Saint- Victor imposait*!! un psaume, celui des anciens chanoines eu imposait un autre, et comme ils étaient les plus nombreux, ils couvraient du bruit de leurs voix les chants de leurs adversaires et les réduisaient au nlence; en outre, comme ils avaient les clefs du trésor et de la sacristie, . ils refusaient aux religieux venus de Saint-Victor les ornements nécessaires pour dire la messe. Enfin, comme la maison était commune entre eux, les chanoines de Sainte-Geneviève, alléguant qu'ils n'avaient point fait vœu de retraite et de silence, comme les chanoines de Saint- Victor, troublaient par un bruit continuel les lieux réguliers, y introduisaient une foule de personnes et exigeaient qu'on laissât les portes ouvertes pen-* dant la nuit. Ce n'étaient que festins ; partout des convives attablés qui heurtaient leurs verres au bruit de chansons l^acluques, qui auraient été plus à leur place dans une bùtellerie que dans des lieux consacrés à Dieu. De sorte que le résultat du coup d'autorité de Suger se trouvait complétaient détruit, et que les religieux de Saint- Victor assistaient aux scandales qu ils étaient venus reformer.
Bientôt la plainte de ces religieux arriva jusqu'au pape, et Suger, qui était habitué à se faire obéir, résolut de mettre un terme à cet état de choses. Les chanoines de Sainte-Geneviève durent livrer la clef du trésor, celle de la sacristie, et se soumettre à la règle de Saint-Victor
io
170 SUOIR IT SON TBMPS
pour le chaniel les cérémoQies ; les revenus de leurs pré-
bi iiiles derneureieut saisis jusqu a ce qu'ils eusseut obtempéré à ces injonctions. En outre, les religieux de Saint-Victor haliiterenl une partie de la maLsou qui leur fut spécialement affectée, afin qulls pussent vivre dans le silence cl dans la retraite, et il fui uiduime aux chanoines de Sainte-Geneviève qui voudraient prendre leurs repas au réfectoire d'y observer la règle du silence et de se contenter de la portion monacale. Les chanoines
de Saintr-Gcneviève, obligés ainsi de se plier sous Wmtoritè du regent, se jetèrent dans les dernières ô^tré* mités. Les religieux venus de Saint-Victor ne jouissaient que de trois prébendes : c'était tout ce que le bref du pape leur avait assigné. Ils ne devaient entrer en jouissauce des autres biens aitacbes à l'église de Sainte- Geneviève qu'après l'extinction des anciens chanoines; ceux-ci entreprirent d'auuibiler la clause du bref qui assurait leurs biens, après leur mori, à des hommes qu'ils détestaient. Le moyen qu'ils employèrent lut bien simple : ils agirent comme ces hommes prodigues qui ne veulent rien laisser après eux et qui desberitent leurs suivants par leurs prodigalités. Laisser dégrader les maisons et lesiermes; détruire les bois; veodre les portes et les fenêtres, la charpente même; arracher les arbres et contracter de grosses dettes : voilà quel fui des lors leur système d'administration. En outre, avant de remettre les clefs du trésor et de la sacristie, ils avaieut soustrait quatorze marcs d'or de la châsse de Sainte- Geneviève, de rargenterie, dcsiiieubies précieux, et, cou: tinuant leurs persécutions contre les religieux de Saint- Victor, ils ameutaient toutes les nuits leurs valets et d'autres gens soudoyés par eux, pour venir les troubler
IL MAiiXTiK^T L£S DROITS D£ l'AUTOAIXÉ 171
par de grands cris dans l oiiice de matines qu'ils récitaient à minuit, de aorte que, ne pouvant plus s*6niendre, ils étaieut reduib u renoncer à prier.
Le régenl sentit que tout serait bientôt dévoré s'il no se hâtait pas de prendre des mesures de vigueur, et (|u 'il y allait de son honneur de mettre un terme à ces scandales. Accompagné de l'archevêque de Reims, de Tevéqiic de Boissons, et suivi d'un nombreux cortège, il se rendit de nouveau a Sainte-Geneviève; là il manda ies chanaines au chapitre et les réprimanda avec une juste severile. Mais il ne se borna pas aux paroles, et il leur déclara que 8i« dtns les vingt-quatre heures, tout ce qu'ils avaient soustrait du Uesor n'était pas resUlué, il les traiterait comme des voleurs publics et comme des sacrilèges, et les enverrait à la potence. Quant aux biens de l'église de Sainte-Geneviève, il ordonna que les religieux venus de Saint- Victor en lubsent iinb imnicdiatement en possession, moyennant une pension qui serait faite aux anciens possesseurs, leur vie durant, et dont U Axa lui-même le taux; encore eut- il soin d'ajouter que s'ils se conduiraient mal, ils cesseraient de la recevoir. Ënlin il leur annonça que si les nouveaux chanoines étaient encore troubles cUi us leurs exercices religieux, les perturbateurs recevraient un châtiment si exemplaire, qu'ils ne seraient pas tentes Je renouveler ce scandale.
Tout se passa au gré de Suger : Tor et l'argent dérobes furent restitués pendant la nuit; les religieux de Saint- Victor furent mis en possession des terres, et les valets et les mercenaires apostés par les chanoines ayant voulu continuer le tumulte nocturne, le regent fit embusquer uae compagnie de ses gardes, avec ordre de saisir ceux
SUliER BT SON TKMPS
qui seiaieiil surplis en flagrant delil tl de leur couper les oreilles pour les clouer aux portes de TégUse. La brutalité de celle justice sommaire, en harmonie avtc les mœurs d'une époque où la muUlaiioQ était en usage, mit fin aux tentatives des pei lurbateurs, et c'est aiiibi que cette affaire fut terminée (1). On y attacha tant d'im* portance, que les personnes les plus considérables du royaume crurent devoir féliciter le régent du succès qu*il avait obtenu; le pape lui-même et saint Bernard lui écrivirent à ce sujet (2). Chaque époque a ses mi« seres : le dérèglement des communautés monastiques,ces riches et puissantes associations qui formaient des so* ciélés particulières dans la société générale, étaient une des principales misères de ce temps.
Presque au même moment, Suger eut à résoudre une question importante : il s'agissait de Télection de Tabbc de Bourgueil, faite par les moines de cette abbaye sans l'agrément du roi, contre Tusage ordinaire* Suger se trouvait dans une position difficile : comme chef d'une abbaye, il devait incliner à tout ce qui pouvait assurer la liberté ecclésiastique des élections; comme régent, il devait maintenir les prérogatives de rautorité royale dans leur plénitude. L'évëque d'Angers, avec lequel il
(1) Suger en rendit compte au pape daab une lon^aie lettre que roo trouve au recueil des kttres historiques, EpUUdœ iUêtaricœ de la collection de Duchène.
« Nous nous sommes hAté de nous rendre sur les lieui à It prière des ohanoinea réguliers, ajoute-t-il, et nous avons mtnMcé ces déprédateurs (Mlmnet) de la perte d^un membre et de celle de leurs yeux s'ils osaient renouveler un pareil scandale. »
(2) « Oporlet m< operari opéra ejas </;/t i*<iç reliqati m (uro suo, lui écrivait saint Bernard à cette occasion, unèno opéra dottmn latri qui voj a l l ile miniêlcriain elc(jit. De operibus ejm eii quo Ecclt* ilft di Monte r^ligiQMtn induit et deearem, »
£L£GT1ÛM D£ L'àBBÂ D& MOUAGUIIL
avait uue liaison élroite, lui envoyait des ciepuies pour rengager à approuver Télection, el appuyait ainsi, avec beaucoup de solliciUide, les insianceâ des molues de Bourgiieil, dont ie monastère était dans son diocèse. Mais, d'un autre cale» buger avait à couâiderer que l'abbaye dont les moines venaient d'agir avec cette indé* peadance était située dauâ le ducbe d'Aquitaine, uouvelleroent réuni au royanme par le mariage d'Aliéner avec Louis ie Jeune, et qu'on pouvait craindre que ce précédent tirât à oonséqoence et que les liens de Tobéis* sauce eu lussent relâches et ies droits de rauiohte royale énmés. Suger, pour échapper à cette difficulté, prit un moyen terme : il appirouva lélecUon et accorda les régales au nom dn roi, mais sons la condition expresse que, lorsque celui-ci serait de retour en son royaumCt les moines se présenteraient de nouveau devant lui pour lui demander la sanction de rélection accomplie, en se soumettant à une élection nouvelle, si celle qui avait été faite n'obtenait pas l'approbation royale ; c'était accepter le fait et réserver le principe.
Vers ce temps, Suger reçut une lettre du roi; elle avait été écrite en Hongrié. Ici commence la correspondance d'ûutre-mer de Louis le Jeune avec Suger, correspondance intéressante à plus d'un titre. On trouve, en effet, dans ces lettres, des révélations précieuses non-seulement sur la croisade, mais sur Tétat de la France pendant ia croisade. Louis le Jeune avait quitté Metz avec une formidable armée. Le comte de Maurienne et le marquis de Montlort l'avaient reyoint dans cette ville a la tète de troupes nombreuses et aguerries, et les évêques de Toul et de Metz, Renaud, comte de Mongon, et Hugues, comte
de Yûudemont, lui avaient aussi amené des .renforts, de
to.
174 StTGBB ST SON TBMPS
aorte qu'ii quittait la France à la téte de soixante-dii mille cavaliers bardés de fer, sans compter la cavalerie légère. Quant à l'infanterie, elle était ai nombreuse, que les historiens n'essayent pasd'en fixer, même approximativement le ctiiUre, et qu'ils se contentent de ctierclier à en donner une idée par i*audaee de leurs métaphores; au rebours de ce qui existe de notre temps, la principale forée dea arméea de cette époque était dans la cayalerie. Jusque-là, tout avait succède aux vœux du roi. Âpre^ avoir passé son armée en revne dans les environs de Metz, il avait traversé le Kiuu à Worms, ou il avaii trouvé une magnifique réception; il entra dans cette ville le 29 juin, jour de la Saint-Pierre. Bientôt il avaii laissé le Danube derrière lui, et partout, sur son passade, en Autriche, en Hungrie, iuiu de trouver des obstacles sur ses pas, il avait été salue par d'unanimes acclamations. Au moment d'entrer sur le territoire grec, il écrivait à Suger l'heureux début de son voyage; et te priait de lui envoyer le plus d'argent qu'il pourrait (i).
(i) Ludovieus Del gratia rez Francorum et dox Aquitaoornm carisaimo Sugerio veaerabiii Abbati beaii Dyonisii salutem et sin-
ceram dilectionem.
De portis Hungariis ticnhimus vubis. liiixc usque divnio iiutu recto li mi ne prooedentes cum umni so:jpitate, gaudio et iiouort}, nos et priucipeâ nostri huti perveiiiinus, ubique auxiliaute Domiuu terrarum Principes et ovautes occurrunt et Jaeti nos accipiunt.
Gotî4ii|ûa impendia gravia fnBtineiites ad vestram Mourrimas probatam iidelitatem» ut eo quo toties in nobis ad bonorem dos* tram caritatis affectu senoper ardetis nécessitâtes nostras sulise» quenti auxilio sublevetis. Quomodo vero id faeiatîs, si de nostro tfeu de vestro pecuniam sumptam nobis mittatis , melius nont^ melius sapit et laceic et discernere discreta pi udentia vestra quam provideiitia iiostra. In manu qujjtpe vestra sunt omnia quie tau- ^uam vestra} disposition i vestr;jo atque soiUcitudiai per to^um
l^sSAum provf diSiidt coiniiiisiaius.
NOUV£LLJIS DES CROISÉS 17c^
Cd lieureuK coiimeucenient de la croisade rcpuiiuit une vive allégresse dans la France entière. Suger avait taii publier par tout le royaume la lettre du roi, pour ' «lu'elle exoilàt les esprits généreux à venir au secours de
la croisade. En liieme leaips Loius annonçait au regcnt <|u ir venait d'envoyer à l'empereur grec une nombreuse ambassade pour obtenir de iui pasîdge sur ses terres. t&t uue fatalité malheureuse* on suivait les traces de la première croisade, et, au lieu d'adopter le trajet par uier, plus direct et plus facile, les nouveaux croises allaient encore s'exposer aux perfidies des Grecs, dont Godeiroy de bouillon et ses compagnons d'armes avait fait Texpérience, et à tons les obstacles et à tous les peril& qui avaient décime leurs bataillons.
Arrivé à Gonsiantinople, Louis le Jeune écrit de nou* veau à Suger, et le ton de sa lettre est deja plus triste.
« Suivant, avee Taide de Dieu, ëcrit-il, Tàpre chemin il^ uotre saint pèlerinage, à travers des fatigues presque
i intolérables et des périls infinis, nous sommes arrivés sains et saufs et joyeux jusqu'à Gonstantinople, le di* manche qui précède la féte de saint Denys. Nous avons
; re^ daus cette ville de bonnes nouvelles de toute nature Mais nous tous prions, avec toute IMnsistance
! iloot uous sommes capables, de rassembler i argent qui Huas est si nésessaire pour nos besoins de chaque jour, et de prendre toutes vos mesures pour uous l'envoyer 8888 délai, t
le roi Juouis le Jeune, quand il écrit sa troisicme lettre, a quitté Gonstantinople, et s'est engagé avec son armée glatis la Uoiuanie.
tl a commencé à éprouver la perÛdie des Grecs. < Nous f avoas essuyé de grands dommages, écrit-il, iuiit ^
176 SUOKR BT SON TIIIPS
c cau8o de la duplicité de TEmpereur que par la faule
c des nôtres. Les embûches des brigands, les difficullcs c des cbemioâ, les agresaioos conUauelles des Turcs, aux- < quels TEmpereur a permis de venir assaillir sur sa c terre la milice du Christ, ne nous ont pas manqué. > La famine s est ajoutée à tant de maux. Dans beaucoup d'endroits, on n*a pu se procurer les vivres nécessaires k une si grande multitude. La plupart des barons sont morts dans les défilés de Laodicée; le roi lui-même a couru les plus grands périls. Cependant la protection de Dieu Ta aidé à arriver avec l'armée jusqu'à Satalie. La on a délibéré sur le chemin à suivre, et, de l'avis des évéques et des princes, il a été décidé que, les chevaux ayant succombé a la fatigue et à la faim, et que la route devenant encore plus difficile en avançant, on se rendrait par mer à Antioche. On y est arrive heureusement le vendredi du milieu de la quadragésime. C'est de là que le , roi écrit à Suger. Malgré tant d'espérances déçues, il est plein de confiance dans la Providence, et il exprimd celle confiance dans des paroles ou la fui du chrétien se retrouve à côté de la fierté du prince et du sentiment de l'honneur national, t Au reste, notre œuvre est dans la main de Dieu ; comme nous mettons en lui notre espoir, il ne nous abandonnera pas. Tenez pour certain ou que ^ nous ne reviendrons jamais, ou que nous reviendrons après avoir soutenu commme il convient la gloire de Dieu et celte de la nation française (1). i La lettre se terminait par l'appel habituel a la fidélité de Suger, presse
(1) De cœlero, opus nosirum in manu Dai est iqai sicut in ao conûdlmus non dereltnquet nos sperantes in ipso. Illud enim ceriissime seitoto, quoniam ant nnnqnam redibimus aui cum gïotlk Dei ot regui Franconim rûTeHamur,
DIFFICULTÉ 0£ LA AÉÛËNGl 177
d'envoyer au roi l'argent dont celui-ci avait le plus grand besoin.
Le besoin perpétuel d'argent qu'éprouvait le roi fut
une des dilUcailés de la rcgeuce de Suger, maU ce ne fat pas la seule qu'il eut i vaincre. L'absence de la
royauté devait paraître aux esprits indociles une occa* sion favorable pour secouer le jougde l^obéissance. Aussi voii*ûû la régence de l'abbé de Saiut-Ueuis idI>orieuse* ment occupée à surmonter les obstacles de tout genre qui
1 entourent, et à faire plier les résistances qui se manifestent de toutes parts. C'étaient les droits régaliens qu'il fallait maintenir» lors des élections pour les évéclies et des abbayes; les usurpations des biens des monastères qu'il fallait empêcher ou punir avec fermeté; les impôts qu'il fallait faire rentrer; les troubles quHI fallait apai* ser; Tesprit dlndépendunce naturel aux féodaux qu'il follait contenir; leurs entreprises contre l'autorité du régent, représentant de l'autorité royale, qu'il fallait déjouer ou vaincre; Tordre à maintenir dans les monastères; la jalousie de la noblesse et môme quelquetois les résistances de plusieurs évèques, peu disposés à contribuer de leurs deniers aux dépenses de la croisade, qu'il fallait faire plier. Suger portait résolument le fardeau d'affaires si dilTiciles et si compliquées; mais il en sentait le poids, comme le témoigne une lettre qu'il écrivait à Louis le Jeune, sur la lin de sa régence. < J'étais déjà «vieux, lui dit-il, mais j'ai vieilli bien davantage au < milieu de ces travaux dans lesquels Tamour que je * dois à Dieu et celui que je vous porte ont seuls pu me « déterminer à me consumer. >
On trouve la irace vivante de ce travail continuel dans les ^LeUrâs hi$iorigues du temps ra ssemblées par Du<*
178 SUOER BT SON TBHPS
chêne, en son quairièoie volume des Écrivains sur les
événements de l'histoire de France iHeium francmnrum $cripiore$. Suger eslà la fois en correspondance avec le roi, ie pape, les évéques, les chefs d'ordre, les seigneurs, les communes, les simples particuliers; on le consulte, un lait appel à sa sagesse, à sa fermeté, à sou équité pour la solution des affaires, la répression des troubles, la correclion des abus. L'evêque de Chartrejj lui mande qu'un préposé (prœpoiUuà) s'est révolté contre lui, qu'il a^iie les huinmes de l'évéche par ses caiouinies, et qu'il songe plus à satisfaire sa cupidité qu'à agir avec droiture. Il a recoui s à Suger pour mettre an terme à ces dangereuses intrigues.
Le comte Théobald écrit en toute hàle i à Suger son trèSK^herami, » pour l'avertir que Regnault(Jfe0iîiiaMtMdi^ Corleriaco) il iaiL au roi et au régent, gardien de sa terre, le plus cruel affront en arrêtant et en dépouillant des marchands du roi (c'est-à-dire ses sujets piupres), qui avaient droit à la protection royale. < Mandez-lui, cou*tmue-t-il, de par le roi et de par vous de les mettre en liberté et de leur restituer leurs biens« SU refuse de le faire, et que vous vouliefl tirer vengeance de lui et marcher contre lui avec une armée, maude^-le moi, et je serai là pour vous aider, i
La police de ce temps, on le voit, se faisait avec des armées. La cour du roi prononça contre le délinquant, qui fut oblige de se soumettre. Le comte de iiiois adressa au régent un avertissement analogue. Cette fols, c'est Salo, vicomte de Sens, qui a insulté, eu même temps, le roi ei Suger gardien de sa terre, sans parler du grand préjudice apporte auK intérêts du comte deiiiois. Guanuus (Guc- I in), ffis du vicomte, a mis en état d'arrestation des cbdn-
AFFAIRES DIVBBftIS 179
geurs {CMmbialares) de Vêzeiay (de Vezeliaco) qui se rendaient a Ja loue de Provins au moment de 6 ouvru , Il les a ariélés non loin de Sens, sur le chemin du roi (in chemina r^s), comme il est dit dans le latin du temps qui eommenee à se transformer; sur ce chemin que Salo luiliiciue et le préposé du roi a Sens se sont engages par serment à maintenir dans la paix et la sécurité du roi [qvmip$eSalo ei proipoulus regiê Senonia jure jui ando in teewritate régis jwra$$eni). < Faites réparer cette violation du chemin du roi, ajoute le comte de Sens, et restiiuer auK marchands la valeur de sept cents livres qui leur a été enlevée, car Salo est en votre pouvoir, et pas plus que tout autre homme d'armes {armiger) il ne saurait vous résister. •
Cette requête ne resta pas inutile : Guérin fut jugé par Suger en cour du roi et condamné.
Ce sont là les lettres les plus fréquentes. À cette époque, la société était à tout moment troublée. Au lieu du mécanisme administratif savamment organisé qui fono lionne de nos jours, il faliaii 1 intervention sans cesse renouvelée de l'initiative individuelle.
Vient une autre lettre dans laijuelle i'evèque d'Auxerre et l'abbé de Clairvaux supplient Suger d'employer son influence pour faire conclure une trêve entre deux seigneurs qui sont en guerre et font beaucoup de mal au pays.
Aobert de Montïaucou (Ralierim de Monte Falconis) lui
crit pour réclamer contre l'évocation, à Paris, d'un litige entre lui et un de ses hommes qui lui refuse le service et qui le lui devait. Il était prêt, il est prêt encore i paraître en justice au palais du roi ou par devant
Monseigneur Tarclieveque de Bourges, suivant les us et
téO SUGBR BT SON TEMPS
coutumes qui régissmt les chevaliers et leurs hommes
à Bourges. S'il s'agissait des alTaircs du rui ou de celle de Suger, celui-ci aurait le droit de Tentrainer, seloa sou boli plaisir, aux limites extrêmes du royaume , mais quand il s'agit d'un litige personnel entre ledit sire de MoaUaucoa et un homuie de Bourges, il y a des limites lUées et certaines, au-delà on ne peut évoquer TalTaire.
C'est, on le voit, la revendication du ressort dans lequel se trouve le domicile personnel du réclamant.
Les communes ne sont pas les dernières à invoquer la protection et le secours du régent. C'est ainsi que toute i la commune de Beauvais élève une voix suppliante vers ; son seigneur Suger, et lui rappelant qu'elle a été confiée : par le roi, lors de son départ, aux mauis du fidèle ministre; elle Tadjure de faire rendre justice & ces hommes delà commune dont les chevaux ont été confisques par un sei- . gneur qu'elle lui dénonce; cet homme a été obligé d'em- , prunter pour payer la rançon qu'on lui a imposée. Que ' le régent accorde sa protection à cet opprimé, qu'il empêche le retour de pareilles avanies I I
Si Suger protège souvent les communes contre les seigneurs, il intervient aussi pour soutenir les évèques qui ont à repousser les tentatives des bourgeois des villes euiilre les droits altiiches aux évèchés. Ccsi ainsi qu'il prêta son concours à Samson, archevêque de Keims, qui se plaignait d'avoir elc en buLic nux plus violentes attaques des bourgeois de la ville et lui demandait aide et assistance contre les. outrages et les préjudices {injurias el detrimenta) dont il avait à souffrir.
C'était une lutte de tous les jours. Dans celle lutte» Suger, il faut le dire, trouva des appuis* D'abordiil avait un caraclcrc éminemment propre au gouvernement.
SSS LUTTAS BAHï>À.SiT LA AÂÛ&MGS 481
et ce caractère avait été développé par les occupations de Umte sa vie, sans même parler des fondions publiques qu'il avait remplies. Les abbés des inoaaslères étaient des hommes d'autorité et d'administration, et i'abbaye de baïut-Denis, opulente entre toutes les abbayes» avait donné à celui qui la dirigeait roecasion d'exercer et par conséqueni de perfectionner ses facultés. La sollicitude d'un chef de monastère ne se bornait point, on Ta vu, à diriger spirituellement ses frères et à administrer les biens de la communauté : il fallait souvent qu'il les défendu, par liâbileté, contre les envahissements des eopidités qui fermentaient à Tentour, et quelquefois qu'il les protégeât à force ouverte contre la violence. Le gou vernementy l'administration, les ûnances, la diplomatie, la guerre, devenaient donc familières aux chefs des conuuuntatés religieuses : c'était, à vrai dire, une école de gou« vernement que la direclioa des abbayes, et il ne faut pas s'étonner si Ton allait leur emprunter la force sociale et 1 iiabilete politique. Il n'y avait guère que là qu'on connût les deux grands secrets de la vie des peuples : commander et obéir. Suger, comme abbo de Saint-Denis, avait cette habitude de commandement ; celte volonté forte qui sait taire plier les résistances; cet amour delà règle qui, pour Iss choses temporelles, devient Tamour de la loi; cette liâbilete à manier les esprits que le prèlrc pusscde ordinairement à un plus haut degré que les autres bommes, parce qu'il a lu plus profondement dans les my^lcrcs de notre nature. Il savait vouloir, grande science quand on gouverne, et il avait le sentiment des droits de sou autorité, sentiment qu'il faut éprouver pour l'inspirer aux autres. Ce lui donc en lui qu'il trouva sa première
force, et il s'épargna bien des difficultés en montrant de
181 SUaAE ST SOM T&MPS
prime abord qu il était décidé à coaduire ieâ cho&e& aussi loin qu'elles pourraient aller eonin» ceux qnlsoseiteralenl des obstacles a sa régence. Il vint à bout des difUcultés de détail, par son Intelligenee et par son énergie : dans les circonstances les plus graves, il employa avec avantage l'autorité du pape> toujours prêt i frapper de ses iuudres ceux qui nuisaient aux intérêts d'un roi qui avait quitté ses Ëtats pour faire la gu^re sainte, et l'iuiluence touie-puissaulc de saint Bernard, qui repre sentait en France le pouvoir du aaint^siége. On ne saurait se faire une idée des ressources que buger trouva dans cette double aBSlstance. Quelque habile politique qu'il fût, il n'aurait jamais pu gouverner ie royaume avec tant d'éclat, si la grande figure de la papauté n'a* vait pas été debout à côté de lui pendant toute sa lé* gence, et si la voix populaire de saint fitraard n'avait pas reteuU pour rallier à sou autorité tous les espnU tous les cœurs. Ainsi, par une réciprocité naturelle, tandis que Louis le Jeune couibatlail dans les coairees lointaines pour la religion, c'était la religion qui lai conservait ses États par les mains duu politique formé dans le doitre, et appuyé sur ua pape et sur an saint.
On vit bien, dès le début de la régence de Tabbé éà
Saint-Denis, toute la force qu'il puisait daus cette a66istance du saint-siége. Cbaque lettre de Louis le Jeunoi on l'a dit, était uue demande d'argent. Il fallait au roi tant de deniers pour safBre aux besoins de la croisade» qu'il ne cessait de recourir à soii lidèie iniiiislre. Suger éprouva quelques obstacles de la part de plusieurs evà*
ques qui auriii(3iil bien vtmlu se buusU'aiic a i obliyaUoB de contribuer a iormer la somme liécessaire; il lui suiiit
BRBKURS DE GILBERT DE LA POERAe 183
d'ea avertir le pape, qui lui répondit auaailAt (octobre
1147) que, dès qu'il lai aurait fait coiiiiaitre oomiuativement les opposants, il dirigerait contre eux les censures de rÊgUse et a'umettraii rieu pour les ranger à leur devoir (i).
Ulut pendant l'année 1147 que le pape Uni a Paris un ôonoiie dans lequel on devait juger les opinions de Gilbert de la Ponee, evèque de Poitiers, accusé d'avoir enseigné plusieurs erreurs* Gomme Suger assista à ce
(1) Panhi les lettres que le pape Eugène ëcrWit & Suger pen« daot sa lal>orieuse régence, il en est une tres-belle. Après aroir
consolé Suger des traverses et des épreuves qu'ii eudure à cause deson amour pour la justice et de sa tidélité au roi, il le réconforte en lui raî>pelant que le Christ lui-mènie a sourlert. Il ajoute <iu'il amande aux archevêques et aux évêques d'excommunier, s'ils ssmenaieiit pas à résipiscence» ceux qui troubleraient la paix du fojaome.
Voici , en ëfiét, la lettre que le souverain pontife écrivit aux
évêques s
« Vous savez, et il n*est personne qui iguore , que notre cher fils, 1 illustre roi des Français, laissa, en partant pour Jérusalem, son royaume sous la protection de PÉglise et sous la nôtre, et qu'il vous a prie comme nous de le pré^servor des agressioa^s des méchants. Nous avons appris que quelques hommes, mus par un esprit diabolique, troublent la paix publique dans les États du prince absent, sans tenir aucun compte de ce que ce seigneur, pre«nani la croix, a suivi le Gbrist et s*est hAté de se rendre , pour défendre la foi dirétienne, aux lieux ott les pieds de Notre-Seigaeur se sont poséi (ubi iieteruni pedes Domini), CTest pourquoi, ûe pouvant ni ne devant refuser notre seoours A un roi si chrétien et si dévoué a i'I^giise, nous vous mauduus, par ces préseutes, d'appeler devaut vuus les perturbateurs du royaume, de les avertir sérieusement d'avoir à cesser de porter aucun dommage aux hommes du Seigneur, et s*il8 dédaignent d'obéir à vos avertisse* i&euts, £rappes-let d*une sentence d^excommunication. En outre , lorsque vous serez appelé par ceux à qui la garde du royaume a ^té confiée, ou par Tun d*eux, agissez comme il sied à des amis de h paix et de la /ustiee et selon lA fidélité que vous devez an
184 SUGEU Kt SUN TEMPS
concile et qu'il joua un rôle éminenl dans celui que le pape rassembla, Tannée suivante (1148), à Reiras, pour terminer les affaires commencées, il importe d'entrer dans quelques détails sur ces deux grandes assemblées. Nous parlerons surtout en détail de la seconde, qui réunit jusqu'à onze cents membres, cardinaux, archevêques, évêques, abbés, accourus de Tltalie, de TAllemagne, de la France. C'était saint Bernard qui s'était perlé l'accusateur de Gilbert de la Porrée devant le concile de Paris; ce fut encore lui qui l'attaqua le plus vivement à Reims. Cet homme illustre avait toujours les yeux ouverts sur les périls de l'Église, soit qu'ils provinssent du relà* chement des mœurs, soit qu'ils résultassent de l'altération du dogme.
11 ne faut pas se laisser faire illusion par robscurité des termes, et croire que, parce que les questions de la théologie transcendante sont abstruses, elles soient sans intérêt pour l'humanité. Le dogme est le roc qui porte tout l'édifice; si la base est ébranlée, tout le reste chancelle avec elle. Gilbert de la Porrée enseignait une doctrine d'après laquelle les attributs de la Divinité auraient été distincts de la Divinité môme, ce qui aurait altéré la simplicité de Tessence divine, et ce qui aurait détruit ce qu'il y a d'absolu dans cette essence. Il ajoutait que l'unité de la Trinité résidait dans l'unité de son essence divine ; mais il no voulait pas qu'on pùt dire que le Père, le Fils, le Saint-Esprit, fussent une seule substance, une seule unité. Enfin il y avait quelque chose d'équivoque dans la manière dont il expliquait l'incarnation, et on pouvait craindre que les esprits faux, ou mal intentionnés, n'en tirassent des conclusions qui auraient mis sur le chemin d'attaquer le plus ineffable mystère du chris-
COtiClLftS DS PAHIS ET Dfi RKIMS 185
UaDisme, ûiea se faisant homme pour sauver 1 huma*
Les inleatious do Gill)ert de la Porree, il faut le dire, n'étaieni pas mauvaises, mais il y avait un peu de eu-» rio&ite métaphysique dans la manière dont il parlait des mystères; matière si grave, que tous les termes qu'on emploie pour en iraitei' duivent être pesés avec un soin extrême; car, pour peu qu'ils contiennent le germe d'une erreur, Tanalyse, celte faculté humaine si redoulahlement féconde, le développe bientôt. Ainsi, pour ne pas sortir des trois propositions souuàises aux approcialions des conciles de Paris et de Reims, quand on prenait la première proposition de Gilbert de la i^orrée, qui consistait a soutenir que les attributs de Dieu, c'est*à-dire sa force, sa grandeur, sa justice, sa bonté, étaient autre chose que Dieu même, il en résultait qu'il y avait en Dieu quelque chose qui n'était pas Dieu, et qui était plus fort que lui» On était donc insensiblement amené à cette doctrine du destin qui, dans le système du paganisme, dominait les volontés divines et humaines* Les attributs deDieudéterminautsâ volonté, s'ils étaient séparés de sa divinité, Dieu n'était plus libre. La seeonde doctrine, relative à la Trhuie, pouvait avoir des conséquences encore plus fâcheuses; car elle ouvrait la porte à Topinion de ceux qui voudraient essayer de diviser les trois permnes, et, en abusant de cette subtilité métaphysique, on allait à la pluralité des dieux. Nous avons dit que la troisième opinion pouvait favoriser la doctrine de ceux qui étaient disposés à réduire la médiation à un fait hu* main. Du moment, en effet, quon prétendait, comme l^évêque de Poitiers, que la nature divine n'avait pas i>i is la nature humaine dans l'inoarnation, mais qu'il fallait
186 SlIGER ET SON TEMPS
pédiiire à la seconde personne, à celle du Fils, ce qu'on avait dit de la nature divine, on entrait dans une rout6 glissante, au Ijout de la(;uelle on ne pouvait s'avancer sans risquer de séparer la seconde personne de la Trinité des deux autres personnes, et de réduire peu à peu à des proportions humaines le grand fait de la rédemp* tion.
Ce sont, sans doute, ces considérations qui excitèrent le zèle de saint Bernard à conduire cette affaire avec beaucoup de force et de persévérance. Dans le concile de Paris, on n'avait [»u que dtecnter, et Gilbert de la Porrée, qui était subtil arguaientateur et savant métaphysicien, n'avait pas eu trop de désavantage. On ne pouvait arriver à rien de précis, parce qu'on n'avait pas les livres dont on incriminait les passages, et que l'évéque de Poitiers contestait Texaciitude des citations qu'on en faisait et la portée qu'on donnait à ses expressions. Les choses changèrent à Reims, les livres étaient là, et saint Bernard, pour arriver à une eonoluslon, exigea que les propositions que ces livres contenaient, une fois qu eiies auraient été précisées par la discussion, fussent écrites sous les yeux et pour ainsi dire sous la dictée de Tevèque de Poitiers, afin qu'on sût si elles eontenaient bien Pex^ pression de sa pensée, pour être soumises ensuite au jugement d'une commission nommée par le oonciie, et dans laquelle figuraient les prélats et les abbés les plui consommés dans la science théologique» entre autres (îroiïioy de Loroux, archevêque de Bordeaux, me- Iropolitain de Poitiers; Milon, évôque de Thérouanne; Gusselin, évèque de Soissons ; saint Bernaid et Suger.
Après de longues disoussions, on rédigea les trois propositions suivantes, qui furent avouées par Gilbert de
SAINT BERNARD El LES ÉVÀQUfiS D£ FRANCS i%1
laPûfree comme exprimaniaas dûctriaeft. Ëii premier lieu, h» ^alités fermélUi ftU «onl m Dieu et la iivimté qui m$iùue Dieumsonê pm JMeu même; en ftecood Ueu, bt trm pmtmnê» mmi irais thoseê por leun uniiéi triple$^ eilè^ &(mt dtêUude^ par Imrê tripleê f^Qprtiiés, qui ne mquI pas ki perimnm mim$$, maii elltê «oui irm iiemeUes kées dam la êubitance divinif maii différmies par le nomke; en troisième lieu, luMfMre divim n'a pas prié la rnlure hwÊmm^ (fe%i la seule penome du FiU qui a pris na&e nalure. Saint Bernard fut admirable d'éloquence dans la discu^iou de ces trois propositions. Pendant qn'on rédigeait la première proposition, Gilbert de la Porfée â'était penobé ver& lui et lui avait dit avec quelque ironie : • Êerivez donc que la Divinité est Dieu. » mm répondit sans s'mouvoir de cette apotstrophe : 1 Oui, qu'on récrive avec le fer, qu'on ie grave avec la f poiiite d uu diamant sur la pierre la plus dure; oui, la f forme, la nature, la divinité, la bonté, la sagesse, la f puissance, la grandeur de Dieu et généralement tous I ses attributs sont vraiment Dieu. •
Quand les débats furent terminés, les cardinaux qui entouraient le pape dirent que la discussion était close, et qu'ils prononceraient leur arrêt après eu avoir délibéré. Ces paroles produisirent un fàcbeux effet sur les évéques Irajiçais, qui avaient assisté en grand uuuibre à cette épreuve. Il semblait que les cardinaux voulussent leur refuser ie droit d'intervenir au jugement et se l'attribuer exclusivement. Ils se rendirent auprès de saint Bernard pour aviser à prévenir ce rt^sultat. Il se trouvait, dans i'assçmblée ainsi réunie autour de Tabbé de Clair» vaux dix archeYéqu^s, un grand nombre d'evêqucs, d abbés et de docteurs. Cette assemblée paraissait sur*
iâÔ SUOBB ET SON TBICPS
tout préoccupée d'une crainte. PenilaE)t iâ discussion, plu. sieurs cardinaux, anciens élèves de Gilbert de la Porrée, avaient témoigné une extrême bienveillance à leur maître; n'était-H pas à craindre qu*ils fussent infioencés dans cette grave circonstance par leurs souvenirs? Après en avoir délibéré, on résolut de rédiger une profession de loi directement contraire aux quatre propositions de Gilbert de la Porrée; cette profession de foi serait revêtue de la signature de tous les membres de rassemblée, puis un des personnages les plus haut placés parmi ceui qui s'y trouvaient irait la présenter au pape, en lui disant que c'était l'expression dea convictions du clergé français, et que rien ne pourrait le déterminer à les abandonner. Saint Bernard avait, ditH>n, rédigé lui-même cet acte, qui se réduisait aux principes suivants : t Nous « croyons que la nature simple de la divinité est Dieu, et
< que Dieu est la divinité ; quilest sage, par la sagesse € qui est lui-même ; qu'il est grand, par la grandeur qoi i est lui-même, et ainsi des autres attributs. Quand nous
< parlons des trois personnes divines, nous disonsqu'elles c sont un Dieu et une substance divine, et, au contraire, i quand nous parlons de la substance divine, nous i diàuns qu elle est en trois personnes. Nous disons que f Dieu seul est étemel, et qu'il n'y a aucune autre chose, € soit qu'on la nomme relation, propriété ou autrement, c qui soit étemelle sans être Dieu. Nous croyons que la • divinité même et la nature divine s'est incarnée daas € le Fils. >
Quand cette profession de foi fut rédigée, il fallut choisir quelqu'un pour la présenter au pape, et tous les suffrages se portèrent sur Suger. La haute dignité dont il était revêtu comme régent de France, et en outre la fer-
SON r6lB au CONCILI DB RBllIS 189
maté bien connue de son caractère, le rendaient éminemment propre à cette mission difflcile. En la remplissant, Tabbé de Saint-Denis ne resta pas au-dessous de i allente générale. Accompagné de Hugues, évéque d'Auxerre, et de Milon, évèque de ïhérouanne, il se rendit auprès du pape et lui dit, en lui présentant la profession de foi du clergé français, que la vénération qu'ils éprouvaient pour le souverain pontife avait empêché les évéques de France d'exprimer hautement leur avis sur quelques paroles fâcheuses qu'ils avaient entendues avec regret pendant le cours de la discussion» mais qu'actuellement, puisque le moment de formuler un jugement sur les questions controversées était arrivé» les évéques de France avaient cru devoir remettre au souverain pontife leur profession de foi, à laquelle ils étaient résolus de ne rien changer.
Les paroles de Suger causèrent quelque émotion au pape; il prit étendant récrit de ses mains, le lut et répondit qu'il pouvait dire à ceux qui l'avaient envoyé que rÊglise romaine n'était en dissentiment avec eux sur aucun point de leur confession, et que si quelquesuns de ses membres avaient paru soutenir Tévêque de Poitiers, la bienveillance qu'ils accordaient à sa personne ne s'étendait pas à ses erreurs. Ainsi l'effet important à produire était produit, la déclaration des évéques de France fournissait au pape l'occasion de décider le point du dogme d'une manière déîinitive, et, après un arrêt ainsi formulé, il n'y avait pour les cardinaux qui pouvaient être favorables à Gilbert de la Porrée prétexte à aucun retour. Mais cette déclaration, utile dans le fond, avait été trop impérieuse dans la forme, et Ton n'avait
pas tenu assez de compte du respect dû à cette Église ro-
maine qui est la mère de toutes les autres et à la souveraineté spirituelle du pape. Des cardinaux qui sentirent qu'elle était irréprochable dans le fond, et qu'après la réponse du pape il n'y avait plus à discuter sur ce poiat^ se rejetèrent sur la forme et présentèrent, avec une grande force au pape des réflexions qui ne pouvaient manquer de faire impression sur son esprit. Ils lui dirent qu'il était le père commun de l'Église universelle et que la tête de cette Église étant à Rome, le souverain pontife devait être sans cesse occupé à maintenir les prérogatives de puissance et de commandement de l'Église romaine. Que venaient de faire Tabbe de Clairvaux et avec lui les évéques de France? N'avaient-ils pas comme usurpé la suprême autorité du siège apostolique? N est-ce pas à cette autorité seule, en effet, qu'il appartient de fermer sans que personne puisse ouvrir, et d'ouvrir sans que personne puisse fermer? N'est-ce pas à lui seul qu'est commis le droit de décider dans les questions de foi?L'éloignement même où Ton peut se trouver de ce siège n'est pas une raison qui puisse autoriser à empiéter sur sa juridiction. Voici cependant que le clergé français, en la présence même du pape et du sacré collège, n'a pas hésité à rédiger sa confession de foi sans consulter ni le pape ni les cardinaux, et à la présenter comme une décision sans appel, dans une affaire agitée devant le souverain pontife et ses conseillers naturels. Quand même cette question eût été traitée à Alexandrie ou à Ântioche, l'éloignemeat de Rome n'aurait pu légitimer une pareille conduite, et l'autorité du patriarcat n'aurait pu donner A la décision prise ce caractère définitif que Tautorité pontilicaie peut seule imprimer à un arrêt ecclésiastique sur des points de dogme» Le pape ne devait donc pas pern^eftre qu'une
SAÛK DÉClSlOii DU PAPE i9i
nouveauté si téméraire iùt aceretiitée par ua précédeot dangereux.
Ces raisons, développées avec beaucoup de chaleur^ produisirent une vive impvesaidD uir le pape. Il manda devant lui saint Bernard, qui, ayant conduit toute la discussioa ei attaehaut un grand prix à la condamnation des erreurs de Gilbert de la Purrée, paraissait avoir été le promoteur de la démarebe des évéques de France. Il le réprimanda avec sévérité de la hardiesse qu'il avait eue, aiQ$i que le clergé de France, de devancer la décision du saiiit'Siége sur une cause qui ressortait de son tribunal Saint Bernard ràpondit avec douceur que ce n'était pa^ une décision que Ton avait voulu prendre, mais une ex* position des sentiments du clergé français qu'on avait cru devoir soumettre au souverain pontife. Les choses ainsi ramenées i leurs véritables termes, tout s'arrangeait de soi-même. Les évêques de Fiance retirant ce qu'il y avait de trop absolu dans la forme de leur déclaration, restait le fond qui était inattaquable et qui passa dans la décisioai du saintrsiége; seulement il draieurq convenu que ia confession de foi présentée par les évèqaes de France ne figurerait pas parmi les actes du concile, afin que Finitiativede la puissance puniiflcale restât intacte. Gilbert de la Porrôe se souoût à la décision du pape avec une docilité complète et sans restriction, et retourna à Poitiers réeoncilié avec l'Église.
Le concile de Reims, dans lequel ces questions furent agitées, avait eu à juger plusieurs autres afi^ces, entre antres celle d'un imposteor que Tarchevéque de Reims avait fait arrêter et gu il détenait dans les prisons de la ?ilie. Cet homme, qui était un gentilhomme bas-breton^ (graissait ep dçmenee : comme il s'ap|^iait£^ ^t 4uô,
SUGËR ËT SON T£MPS
dans la conclusion des exorcismes, on tronvo la phrase suivante : Per eum qui judicaturiis e$i vivos ei moriuoi, il s'était imaginé, en verin de la ressemblance euphonique qui existe entre le mat mm et le uooi d'Éon, qu'il était le CliriBt, Fils de Dieu vivant, appelé à juger les vivants et les morts. Cette imagination, toute toile qu'elle lut, lui atUra une foule de dise! pies plus insensés que lai. Ces hommes infatués s'en allaient répétant qu'il avait le don de faire des miracles, et erraient de contrée en contrée ea pillant les mouasieres. Après avoir quitte la Bretagne pour venir dans la France proprement dite, il avait été plusieurs fois arrêté, et comme il s'écliappait toiiyours, ses disciples attribuaient ses évasions à la puissance surnaturelle qu ils lui supposaient. £nlin il fut deûniti* vement arrêté par les ordres de Tarclievéque de Reims, qui le lit détenir dans les prisons de la ville jusqu'à la convocation du concile de li48. Bon répondit hautement au pape, qui riuterrogea,quMI venait juger les vivants et les morts; et, comme le poDtife lui adressa queiquei autres questions, on vit bientôt qu'on avait affaire à un insensé. C'est ainsi que, comme on lui demandait pourquoi il s'appuyait sur un bâton en forme de fourche, il dit que tant qu'il en dirigerait les deux pointes vers le ciel. Dieu posséderait les deux tiers du monde et ne laisserait que le troisième tiers au juge des vivants et des morts; mais que, dès qu'il changerait la direcliou de ce sceptre bilur* qué^ le contraire arriverait, et le juge des vivants et des morts aurait les deux tiers du monde et ne laisserait que le dernier à Dieu. Le concile comprit qu'il était en démence et se contenta d'ordonner qu'il fût renfermé sa vie durant, atin de lui ôter les moyens de rendre sa folie contagieuse. Quelques-uns de ses di&ciples, qui avaieut
iùn IT SIS 0ISOIPLKS 191
été arrétôg aveelui et qui persisièreni à ne pas abjurer
leujrs erreurs, furent traités avec plus de rigiiettr. Oa les livra au bras séeuli^, el ils fureot brAiés dans le f^i and marché de Reims. Ce$ mallieureux étaient cepeadaul aussi insrasôs que lear maître; tous fiers des noms super])6s qu'il leur avait donnés ; la Sagesse, le Jugaiaeat, ia Terreur, ils allèrent résolûment au supplice. Celui d'eutre eux qui s'appelait le Jugement ne cessait de répé* ter, en s'approchant du lieu fetal : « Terre, ouvre-toi pour engloutir mes ennemis comme Dathan et AtHron. » Peut*étre rautorité séeulière voulut-elle, par cette terrible exécution, frapper un grand coup, afin de ûm* vaincre de Fimpuissanee de ses chefs la multitude ignorante et fanatique des Bas-Bretons qui les suivaient^ en pUiaut 8or leur passage les monastères et les églises, et que le désir de mettre un terme à cette espèce de jacquerie qui oommençait contribua à rendre l'arrêt aussi rigoureux. Après le supplice de ses cb^, en effet, cette multitude se dispersa. Quand ces pauvres gens ne crurent plus 4ue leur séducteur était le lils de Aieu, ils pensèrent qu'il était un magicien, et les récits les plus merveilleux se répandirent. Queiquelbis, disaient les uns, il faisait apparaître, au milieu des endroits les plus déserts, une quantité prodigieuse de pain, de viande, de poissons, de?ins exquis; mais ces viandes ne nourrissaient pas, ces vins n'avaient pas ia vertu de désaltérer : au fond, ces repas n'étaient que des repas fantastiques. Un jour, racontaient les autres, un seigneur de la Basse^^retagne, qui était un de ses parents, était venu le chercher au milieu d'une forêt où il avait conduit ses disciples at avait fait les plus grands efforts pour le ramener à la religion; mais Timposteur le transporta sur une haute montagne,
et, lui faisant voir tous les royaumes du monde, il lui promit de les lui donner, s'il voulait l'adorer. Le seigneur repoussa avec terreur cette proposition sacrilège. Mais son écuyer, ayant aperçu, au milieu de toutes les richesses que le magicien étalait à leurs yeux, un épervier d'une beauté extraordinaire, profita de ce que son maître était déjà éloigné de quelques pas pour demander ce magnifique oiseau, que, malheureusement pour lui, il obtint. Dès que son maître le vit approcher avec son épervier sur le poing, il lui cria de jeter ce fatal présent. € Ne vois-tu pas, malheureux, disait-il, que c'est le démon qui a pris la forme de cet oiseau? • L'écuyer, qui trouvait l'oiseau d'une beauté rare, n'avait garde de l'abandonner, et il tournait en dérision la simplicité de son maître; mais tout à coup il se plaint de ce que l'épervier lui serre étroitement le poing; puis il commence à crier que les ongles lui entrent dans les chairs, tant qu'enfin l'oiseau déploie ses ailes et enlève tout à coup, au milieu des airs, le malheureux écuyer, qui disparaît aux yeux de son maître, sans que depuis oncques personne en ait ouï parler.
C'est ainsi que ces pauvres gens expliquaient leur entraînement, en défigurant les souvenirs de l'Écriture et en arrangeant à leur manière le miracle des cinq pains et la tentation du Christ, à peu près comme, dans les cérémonies magiques, on chantait, dit-on, un faux évangile. Était-ce leur imagination malade et leur cerveau ébranlé par la misère, le fanatisme et la faim qui produisaient ces hallucinations, ou bien l'amour-propre humain, qui a tant et de si merveilleux détours, est-il si grand que Thomme ne puisse jamais avouer qu'il a été trompe par sa simplicité et son ignorance, et qu'il
AFFAIEËS JUGÉES AU CONCILE DE BEIMS 495
préfère donner des causes surudlurelles à ses erreurs?
Le concile de Reims eut eneere à Juger deax importantes affaires. Oq y exauiiua le différend qui 5 était élevé entre l'arehevéqae de Caotorbéry et l'évéqiie de Saintl)à\i6y mclropolitaiii de la prineiiMinté de Galles. Il fut déeldé que ce dernier se soumettrait à ia juridiction de l'archevêché de Caiilorbéry, par suite de la réuniuii de la priaeipanté de 6allea à l'Angleterre, qui avait été accomplie par Henri I•^ Puis vint une affaire bien plus grave eneorc, et dana laquelle Suger montra celle aageiie ol cette maturité de raison qui quelquefois le rendaient supérieur à saint Bernard lui-même. Ooillanme, que l'Église mit plus tard au nombre de ses saints, était neveu d'Étienne, roi d'Angleterre, et parent de Roger, roi Je Sicile; ses mœurs étaient ii reprochabtes, il était plein de charité pour les pauvres, d'une piété profonde « d'une douceur et d'une patience inaltérables. Eu 1140, îi avait été élu à rarchevéehé d'Yorii; ce fut le commencement de ses malheurs. Un de ses concurrents réussit à persuader aux abbés des deux monastères de rordre de GltMux, situés dans son diocèse, que son élection avait été simo- Qiaque, que l'argent avait été répandu, et que le roi d'An* n'Ieterre avait exercé une influence illegilime sur les suf* Orages. Dès lors Guillaume eut l'ordre de Clteaux tout entier contre lui, et saint Bernard, qui était la lumière de eet ordre et qui frémissait au seul mol de simonie, te poursuivit à Rome sous trois pontificats successifs, avec la ebaieur et la vivacité qu'il mettait dans toutes les affaires dans lesquelles il croyait Tintérêt religieux engagé» Ce grand saint, au milieu de tant de vertus, était homme, et, comme tous les hommes, sujet à Terreur. Il
attaqua doue Guillaume avec cette impétooailé de s^o '
196 8UGSB KT SDK T£MPS
blâmée par saint François de Sales, et le traita de la ma* nièreia pitts dure. Cependant ses effarts furentinuliles pendant huit années ; toute l'Angleterre était pourtiuiUaume, et les légats du pape, auxquels avait été eominis le soin de juger cette affaire, la jugèrent en sa faveur. Ce qui perdit Guillaume, ee Ait ranimosité que l'ordre de Citeaai nourrissait contre lui, et une certaine négligence qui tenait a son caractère. Il n'avait pas mis d'empressement à aller recevoir le pallium sous le pontificat de Celeslin, qui lui était favorable, ce qui permit à saini Bernard de le poursuivre encore sous le poaliiîcat d'Eugène III, qui sortait de l'ordre de Clteaux. L'évéque d'York ayant été très-mal reçu à Rome par ce pontife, quelques seigneurs de ses parents, indignés contre l'ordre de Clteaux, à l'influence duquel ils attribuaient celte mauvaise réceptioa, brûlèrent, sans l'aveu de Guillaume, une ferme appartenant aux abbayes de l'ordre de Citeaux, Située dans le diocèse d'York. Cet acte de violence enve* nima encore les choses, et, dans le concile de Reims, saint Bernard, qui avait écrit au pape que Guillaume était t ulcéré de corruption depuis le sommet de la tete jusqu'à la plante des pieds, i poursuivit l'archevêque d'York avec plus de véhémence que jauiUis. Celui-ci n'était pas là pour se défendre ; en vain Suger, avec son bon sens ordinaire, essaya-t-il de faire Loaiber les préventions, en vain remontra-t^ii, en Immme qui ne vou* lait point laisser mettre en oubli les prcrogalives delà royauté, que quand bien même, comme le prétendaient
ses accusateurs, le roi d'Angleterre Vcid deinaiule pour archevêque au clergé d'York, cela ne rendrait pas soa élection nulle, les rois ayant le droit de témoigner dans ces occasions quel est celui des candidats qui leur serait
DBOiT0RB BT FBBlIBTi DB Sà CONDDITB 197
agréable; en vaia la plupart des cardinaux appuyèrent-
iUses raisons : Guillaume fut dépose. Il soutint ce coup d'une manière admirable ; &*oppoeant à ce que le roi, son oncle, fit agir sou autorité, il se retira dans une maison de campagne, où il vécut dana la prière et dans l'exercice de toutes les verlus, surmontant dès \oï^ celte pareaae qui était le seul défaut qu'on pât lui reprocber. Cinq années après, le pape Aaastase, celui de tous les membres du saiot collège qui avait combattu sa dépo&i* tien avec le plus d énergie, le rétablissait avec honneur sur le aiége d'York, à la requête du clergé et du peuple d'Angleterre.
Quand toutes ces affaires furent achevées, et qu'on eut pourvu à d'autres questions secondaires assez nombreuses, le concile se sépara en remerciant le régent de
France de la sécurité qu'il avait assurée à l'assemblée. Ces graves préoccupations religieuses n'avaient pas empêché Suger de veiller aux affaires; il attachait surtout un prix particulier à ne pas laisser usurper la prérogative royale de conférer, après la nomination aux evéchés, la possession des biens qui en dépendaient, et il faisait saisir le temporel de tous ceux qui voulaient se soustridre à cet usage; c'est ce qu'il fit notamment après la mort de révéque de Ciiartres. En agissant ainsi, il professait cependant le plus grand respect pour la liberté des élections ecclésiastiques, et il s'opposait, avec une sollicitude toute particulière, à ce que les brigues et la conuplion en altérassent la sincérité, de sorte qu'on peut dire qu'il conciliait, par des tempéraments habiles, ce qu'exigeait de lui la liberté religieuse qu'il devait défendre comme membre du clergé et comme chrétien, et 1 autorité royale dont il ne pouvait consentir à laisser
198 SUGlilR ET SON TEMPS
dépérir les prérogatives, en sa qualité de régent de France. Ba même temps il remplissait tons les devoirs du gouvernement; il maintenait les iéodaux, protégeait les petttSf se montrait Justicier feme, et au besoin ri* goureux. Obligé de lever des impôts considérables à cause des demandes d'argent continuelles que lui adressait le roi, il veillait du moiiis avec une sévère économie à ce que les deniers publics ne fussent pas la proie des hommes puissants. Personne ne peut obtenir d argent sans Tautorisation de Suger, la reine mère elle-même doit s'adresser à lui; il apaise ou reprime par la force les troubles qui s*élëvent dans les communes nouvellement émancipées, coiuient les usurpations des seigneurs el exerce enRn l'autorité souveraine avec tant de sagesse et de vigueur, qu'il imprime à tous le respect, et que la renommée porte partout le bruit de sa régence en la comparant au règne de Salomon. Sa générosité égalait son habileté politique. L'immense consommation d'ar^ genl que faisait la croisade pesoiii loui dement sur les finances publiques, Suger venait au secours du trésor da roi avee les revenus de l'abbaye. Son biographe Guillaume l'atlirme d'une manière formelle. < Les chevaliers, dit* il, leçureul de Su^^er leur paye accoutumée, et, en outre, à cerlains jours des habits et des dons vraiment royaux. Tous ces prése nts, c'est cliose bien connue, il les fit de ses propres deniers, et non sur les trésors dix prince ou aux dépens de l'État, car tout ce qui sortait du fisc royal, Suger l'envoyait à l'étranger (en Orient) ou le réservait pour le roi. »
La vénération qu ii inspirait était si grande, qu'on voit l'evêque d'Angers lui donner le nom de Majesté dans une de ses lettres. Mauassës, évéque d'Orléans, lui attribue,