FAITS PARTICULIERS
Sur les causes qui concoururent à la chute du ^uvernement impérial
I. Création des gardes d^hoanear. •— Anecdotes k ce sujet, (i)
« Le décret qui ordonna la levée de dix niille gardes d^honneur aliéna beaucoup d'esprits. Si cette mesure eut été prise lors du mariage de Pempereur et dans le temps de sa prospérité, elle eut été accueillie partout avec enthousiasme. Tous les jeunes gens auraient voulu être de ce corps d'élite, qui n'eut été appelé qu'à faire là parade ,aux tuileries: lors des voyages de Napoléon et de Joséphine , dans les départements , il s'était formé des compagnies de ce genre, à pied et à cheval, qu'il était facile d'organiser en régiments : plusieurs provinces eussent contribué à former un bataillon; plusieurs villes se fussent réunies pour monter un escadron; c'eut été une espèce d« fédération impériale avec laquelle le
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chef adroit de cette ligue eut pu ensuite aller fort loin. Mais cette idée ne vint pas. On eut plutôt de Taversion que du goût pour ces sortes de formations mi-parties civiles et militaires, susceptibles seules cependant de fonder de si grandes puisisaniies ! On ne voulait que des soldats , cicatrisés sur les champs de bataille, ou que des conscrits se détachant bientôt des liens de famille et de patrie* On se moquait dansFintimité^de ces bourgeois en uniforme, qui prêtaient à la vérité souvent au ridicule , mais qui , bien maniés et bien gouvernés ^ eussent été pourtant un appui meilleur pour le trône révolutionnaire, que les bandes fameuses de Wagram,4'Iéna, de Friedland et de Smolensko.
« Arrivés au point de civilisation où nous sommes, on ne peut prendre pour base de son pouvoir les sabres et les bayonnettes. Ces forces s'épuisent, les armes et les hommes disparaissent, et le souverain abandonné à ses brigades réduites de brades , se débat avec gloire sur un petit espace, lutte avec courage contre les tourments de l'agonie, et finit par succomber quoiqu'en héros sous le poîd» des masses qu'il a lui-mêofte entassées. Tandis qu'en s'impatronisant dans les cercles de la société, ^n attirant à soi par la confiance et la
( 2^9 ) faveur, les riches de tou$ les caractères; les am* bilieux de tous les degrés^ en traitant le guerrier provincial avec les déférences quHl aime , on se faisait d'inébranlables soutiens dans les cités et, dans les campagnes ^ et comme on avait déjà pour soi les classes inférieures de la nation ^ on s'atia« chait fortement les cbsses intermédiaires, on con« quérait la classe supérieure et Ton entrait dans une carrière qui n'eut plus présenté d'obstacles, qui n'eut offert au contraire que des facilités» et que l'on eut parcourue avec honneur et avec bon* heur jusqu'à la fin d*un règne brillant, que d'au*^ très règnes non moins heureux auraient suivi*
« Mais dominé par des souvenirs d'école mi* litaire d'une part, et par la mémoire des clubs de l'autre, on écarta toujours la pensée de ces légions de choix, tant que l'on eut d'autres ressour^ ces. Cette antipathie empêcha d'avoir de la prévoyance, et lorsque, pressé par les événements, on en vint à prendre des mesures que l'on avait si long-temps repoussées , on n'éprouva plus que des résistances là où quelques années auparavant oii l'aurait trouvé que de l'empressement. Au lieu d'avoir des corps préparés à l'avance et déjà en* cadrés dans toutes les directions, accoutumés au service, habitués à se trouver armés, ayant pris le
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goût des manœuvres, et pouvant tout de suite être misnon en première mais en secondelignej on créa par décret des cavaliers improvisés, qui arrachés des bras de leurs mères furent (à peine équipés complètement ) entraînés devant l'ennemi.
« On connaît l'effet de cesbrusquesdispositions. Ni les chevaux ni les hommes n'étaient dressés, ils embarrassèrent d'abord l'armée plus qu'ils ne la secondèrent. Si on les eut pris aux moments des «uccès, ils se seraient acclimatés dans les camps peu à peu; ils y seraient venus sans répugnance; ils s'y seraient plus tard montrés avec vigueur. Mais appelés en désespoir de cause, ils ne se rendaient aux dépôts que par crainte des vexations; ils ne partaient qu'avec inquiétude pour entrer sur le champ en campagne; les uns restaient en cliemih dans les cafés ou dans les hôpitaux. Ils n'arrivaient en quelque sorte que pour assister aux défaites, et les vieux soldats mécontents rejetaient sur eux une partie de leurs désastres. De là des murmures, dcsrivalités, des querelles qui affaiblissaient l'esprit et l'union d'une armée, où l'ensemble des efforts eut ét^ si nécessaire.
« Il faut le dire pourtant, après les premières et tristes épreuves, ces corps à la hâte assemblés; formés d'éléments hétérogènes; et dans les pre-
miers jours fort indisciplinés, devinrent par la suite meilleurs et dans les derniers mois du règne de l'empereur, ils cueillirent plus d'une des palmes dont il composa ses couronnes. On vit ces jeunes gens sans expérience avoir l'intrépidité des vieilles phalanges et se précipiter avec elles sur les batteries des Allemands et des Russes. On ne peut leur reprocher alors que de la témérité et ces guerriers de circonstance, dont la moitié n'avait pas de barbe, montrèrent plu^ d'une fois la route aux grenadiers d'Austerlitz et de Marengo.
(( Mais des traits pareils qui émeuvent sans étonner, n'empêchent point la raison de revenii* aux principes^ Il eut été moins versé de ce sang généreux, si l'art de combattre eut été joint au désir de vaincre. Il fallait, je le répète, aux temps fortunés de l'empire, organiser des corps par départements et par provinces j il fallait séparer dès ce temps là les pères de fanoiille des jeunes gens non mariés; on en eut formé des escadrons distincts, qui s'encourageant les uns les autres, et s'élevant par rémulation, auraient eu en peu de mois Tusage des évolutions et des manœuvres. Des revues partielles et générales auraient accoutumé aux déplacements y on eut laissé en arrière ceux que des intérêts ou d'autres vues auraient empêche de
tnarclier en ayant; et ainsi sans contraindre personne» mais par Pappât des lauriers et des récompenses, on aurait obtenu un corps respectable de cavalerie; une espèce d)3 corps d'officiers qui, se soumettant tm joug des casernes, bravant les inr commodités, résistant aux fatigues des campements et des marches , partageant les dangers et les privations de rinfanlerie, se fut fait chérir et respecter de la ligne et même de la garde; et qu'aux |ours décisifs on eut employé utilement au service des ordonnances , des aides de camp , des courriers intelligents; au commandement de ces troupes de paysans patriotes, qui ne demandaient que des piques et des capitaines pour faire aux altiés, tous chez eux confondus sous le nom de cosaques, une guerre d'extermination.
« Un avantage considérable qu'on eut en outre * retiré de-ces dispositions faites à propos, c'eut été de ne pas indisposer contre soi une portion imposante de la nation. Les jeunes gens virent sans trop de peine le décret de formation des gardes d'honneur; mais les parents en furent ef&ayés et les mères désolées. Elles se voyaient enlever des enfants qu'elles avaient soustraits à prix d'argent àdeux ou trois conscriptions ou réquisitions. Elles jetèrent les hauts cris et ce fut par elles que le
signal fut dès Ibrs donne de crier ait despotisme. On en vit prendre la poste pour aceourir à Paris réclamer auprès de tous les pcFSonnagesen crédit^ afin d'obtenir des radiations qui deveiiaien^t d'autant plus dii&ciles qu'elles étaient plus viv^ement sollicitées.
« D^ùœ mesurc qui avait été dans le principe toute militaire^ on^ en fit bientôt une mesure polir tique. On; avait ^ en. temps de paix et au sein du calme, négligé d'assurer les fondations d^un édifice auquel on voulait donner des appuis au. moment de la tempête; On. croyait uniir les anciennes maisons à la fortune de l'état, en les tenant encbaN nées par les bras, le sang et l'honneur de leurs^ fils. Mais il était trop tard; lliorizon était trop rembruni ; les chances étaient trop incertaines;, les promesses désormais trop illusoires. On ne s'aveuglait plus su£ rien, on ne s'abusait pas sur lesmotifs de cette levée extraordinaire et l'on repoussait avec violence, la prétendue dignité que Ton semblait faire ressortn: d'une désignation qui n'était due k plus souvent qu'au hasard.
« Kul doute qu'il n^y eut dans les vifies et dân» les châteaux un assex bon nombre de jeunes gen» qui, échappés aux cadres de l'armée, ne traînas-* sent péniblement leur oisiveté et qu'il ne fut après
tout fort juste de faire entrer dans le système général de défense du sol de la patrie. Qu'on en formât un corps spécial de trois , quatre ou cinq mille hommes avec les ménagements convenables, cela n'eut point excité de soulèvement Mais on ne se renferma point dans ces limites. Le décret porta dix millb hommes comme étant tout à coup tirés du milieu de leurs occupations casanières : bien plus, on rédigea les instructions de manière à tout enlever, sur tous les points, dans ce qui serait en état de manier un sabre ou une carabine et de se tenir sur un cheval. Jugez des mouvements divers imprimés par une telle rigueur. Que de projets dérangés, rompus j que de mariages reculés; que de propriétaires et de nobles blessés dans leur orgueil ou dans les formes de leurs relations; que de négociants privés subitement de celui d'entre leurs enfants qu'ils avaient destiné à poursuivre leur commerce; que de plaintes dans les salons, dans les comptoirs, et parmi les femmes surtout La voix des femmes, particulièrement en France, est toujours d'une grande considération. Elle est enten^ due de bien des cœurs et c'est un élément qui en- . tre pour beaucoup dans la chute ou la réussite des choses.
K On passa ici par dessus tout Le maître avait
parlé, il fallait obéir. Uoreille fut fermée à toutes les réclamations. L'amour maternel s'ingéinait eti vain pour trouver des formules atténuantes, Tes-t prit de Tadministration rendait inutiles toutes ce» pieuses ruses. On n^arrivait que mal aisément jusqu'au bureau où se traitaient ces intérêts; de tri^^ {>les portes vous séparaiei>t du commis principal eb semblable à la destinée^ décrite par les poëtes, il' était assis comme un bronze incorruptible, au. fond d'un antre retiré, tenant en sa main l'urne des sorts. Là ilpésait froidement la vie ou la mort des humains, et les prières boiteuses ne pénétraient point jusqu'à son sanctuaire. Si pourtant on saisissait sur son passage cet être impassible et glacé, on frémissait en sa présence, on tremblait à son aspect et l'on était certain d'avance de Isi réponse cruelle qui allait sortir de cette bouche inaccoutumée an sourire et trop étrangère aux paroles d'espoir et de consolation.
K Cet homme cependant et ceux qui étaient autour de lui et ceux qui lui donnaient des ordres et celui de qui tout partait, de qui tout descendait avaient de l'âme et des entrailles. Je le» ai vus de près, je les ai étudiés^ là bonté leur était natu^ relie, ils sentaient le prix de la générosité, il^ étaient bien loin d!êti£ sanguinaires, ils avaient
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( en théorie ) horreur de Fin justice, Us voulaient le hien du pays et le houheur des citoyens^ mais je ne sai$ quelle fatalité les emportait en quelque façon malgré eux. Vers la fin ils marchaient au hasard; ils franchissaient les limitesqu'ilss'étaient ï eux«mêmes posées ; ils en étaient à faire des essais 9 quand il aurait fallu n'employer que des moyens sûrs; ils étaient lancés sans voile et sans gouvernail sur une mer agitée ; ils faisaient les signaux de détresse, ils ima^naient encore quel-* quefois qu'ils se sauveraient par votre secours; ou bien s'ils désespéraient de leur salut, ils vou-. laient du moins vous entraîner avec eux dans l'a-^ bîme!
« Combien de fautes furent ainsi faites dans ces. temps de calamité. Le péril, mauvais conseiller^ amena d'autres périls; on courait d'écueils en écueils et le mal était au dedans plus qu'au de« hors. Avec des agents non pas plus dévoués» mais plus adroits, avec des génies non pas plus acti&» mais {dus profonds, on eut évité la catastrophe; le Rhin n'eut pas été dépassé par les étrangers bien avertis de nos dispositions, notre territoire fut resté intact derrière ce fleuve et les Alpes et les Pyrénées; la France eut conservé sa gloire intacte; son indépendance n'eut point été violée, sesi
libertés n'eussent point été compromises et elle ne serait point, après 3o ans de guerre , aussi peu avancée encore dans ses institutions qu'elle le fut aux fêtes du champ de Mars et de la grande confédération.