‹ Suite au mémorial de Sainte-Hélène, ou, Observations critiques, anecdotes inédites pour servir de supplément et de correctif a cet ouvrageChapitre 14 sur 33 · CRÉATION D'UNE NOUVELLE NOBLESSJE · texte numérisé non relu

CRÉATION D'UNE NOUVELLE NOBLESSJE

« L'homme isolé, le philosophe au fond de son cabinet traite les questions les plus délicates sans que cela tire à conséquence. Il fait de la théorie à perte de vue et compose ou décompose les états sans qu'il y ait lieu, de la part des gouvernements, d'en concevoir la plus légère inquiétude. C'est un passe temps fort innocent qu'il faut laisser à l'homme en retraite , et une rêverie concentrée qui, n'influant en rien sur le train des choses, ne donne point prise à la censure. On peut aller fort loin dans cette route, sans avoir pourtant fait beaucoup de chemin. Mais toutefois il n'est pas sans agrément de voyager dans ces campagnes qu'on pare à son gré des plus belles fleurs, et qui ne sont jamais comme les sentiers étroits de la vie matérielle, hérissés de pointes et d'épines.

I*. « Errant donc à travers ces plaines de la réflexion , je me disais : il y a deux principes d'existence pour les gouvernements. La vertu en est

un, l'honneur en est un autre. Ce sont là deux éléments, deux moyens, deux leviers avec lesquels tout est possible quoiqu'à des degrés différents. La vertu est sans contredit ce qu'il y a de meilleur et de plus solide j c'est une source inépuisable de grandeur et de prospérité. Mais cependant à défaut d'elle , l'honneur suffit et peut encore, si je ne me trompe, assurer le bonheur d'un empire.

. 3°. « Napoléon, ce gfand guerrier qui avait conquis tant de provinces ; ce grand génie qui avait gouverné tant de peuples; n'avait presque rien eu de commun avec le premier de ces principes qui régissent tout Tunivers. Il estimait la vertu, mais il n'en avait point fait la base des institutions qu'il voulait fonder. 11 allait trop vite en affaires pour is'accommoder d'un, pareil instrument La vertu, de sa nature, est une lente ouvrière. Elle pèse elle élabore tout, sépare le juste de l'utile, et n'arrive que tard à son but II fallait à Napoléon une pente plus rapide pour descendre de ses conceptions jusqu'à l'exécution, et l'honneur convient mieux d'abord à son caractère aussi bien qu'à ses projets. L'honneur, inflexible s(ir certains points, est aveugle sur certains autres. 11 se contente d'entrevoir dans un nuage, le terme

de ses efforts, et il met sa gloire àj'atleindre sans examiner les chemins par lesquels il y peut parvenir. S'il a des scrupules, on les lève par des préjugés. L'essentiel est moins l'équité que le succès, et si Ton disputait sur ces définitions,' je prierais ceux qui me. lisent de vouloir bien avant de prononcer, réformer leur dictionnaire d'après les méthodes de nos modernes académies.

4*. « La jeunesse de Bonaparte, sa valeur, ses victoires donnaient du poids à ses exemples et de l'autorité à ses proclamations. Tout en lui et dans sa conduite était propre k séduire les imaginations. L'ïtalie s'était réveillée au son de sa voix , l'Allemagne sortait de son apathie, l'Angleterre tremblait dans ses ports et la France, fière de son héros, suivant ses traces sans défiance, abandonnait ses destinées à tous les hasards de ses combinaisons. Les sages, dans leurs froides réticences, voulaient mettre une digue au torrent. Mais l'impulsion était donnée, le mouvement était imprimé, l'armée était en tête de la ligue, les bonnes villes encensaient Fidole, et l'élite de la population, malgré ses intimes répugnances, courbait, comme il arrive toujours, sous le joug façonné pour la masse. Tout se pliait aux goûts du maître et ce furent ces facilités qui amenèrent les égare-

ments avanl-coureurs des catastrophes. Est-il donné à rhomme, même le plus juste et le plus fort, de se vaincre dans ses propres désir^,^uandàses pieds tout est vaincu? s'imposera-t-il à luL-niiême des devoirs, quand il n'est entouré que de soumis^ sions? mettra-t-lL un frein à sos passions , <][uand tout se presse au devant de ses pas pour leur plaire et les assouvir? s'il se présentait un être qui eut ce courage et cette constance,, il faudrait s'écrier: c'est un Dieu! certes il mériterait des autels et tous les peuples de la terre devraient ador^Fses images. Mais cette merveille est encore à trouver et rtapoléon ne prétendit point par malheur a tant de gloire. Enivré de ses triomphes, il ne mit plus de bornes à ses desseins; parcequ'il n'avait point rencontré d'obstacles à l'accomplisser ment de ses volontés, il crut que pour lui désormais nulle entreprise n'était téméraire; il passa le Rubicon bien déterminé à écraser le faible reste des amis de la république; Il se plaça sur le terrein du gigantesque au risque de tomber dans l'absuKde; et aussitôt la France rentra dans le désordre par le même pouvoir qui l'avait aidée à en sortir. Celui qui avait sauvé la patrie, s'en fit le tyran. Ceux qui l'avaient comblé de bénédictions furent chargés de fers.' Ses lauriers qui avaient

ombragé nos libertés, à 'peu de temps de là les étoufierent; et ce général audacieux, et ce consul administrateur, devenu astucieux empereur, fît prendre comme à plaisir une fausse direction aux idées que lui-même il avait fait naître. Non seiifle-^ ment il détourna de nos esprits les pensées graves, mais encore il nous enleva le charme des sentiments généreux, et ce fut à cette cruelle époque que s'introduisit dans nos affaires, Todieux mode de Pégoïsme, offert comme pierre angulaire de tout notre édifice social.

5"* « Quels regrets, ou mieux quels remords Napoléon dut éprouver sur son rocher de S'^ Hélène, quand il eut appris par l'événement les résultats que devaient inévitablement produire son funeste système. Il avait eu le sort du monde en ses mains , et il avait laissé échapper cette chance inouie de régénération. Toute l'Europe tendait vers lui les bras, et il n'avait trouvé que des chaînes à donner ! .... O supplice affreux d'une telle position qui revient à la mémoire et dont on sent qu'on abusa j ô douloureux retour vers de telles aventures qui semblent encore des chimères, à ceux mêmes qui .en furent les témoins^ que vous avez dû peser sur le cœur de l'homme qui avait tant approché du but et qui le manqua; que de

larmes secrètes vous avez fait répandre et que do déchirements intérieurs vous avez dû causer à celui qui avait eu le loisir de vous apprécier dans son exil ! . . . Mais il n'était plus temps. Ses mains étaient liées à son tour et ce qu^il avait laissé à recueillir à l'histoire, c'étaient les petites scènes de ces organisations rétréciesqui avaient été aux tuileries l'objetdes profondes discussions d'un conseil d'état complaisaM, d'un corps législatif muet» et d'un sénat adulateur. L'intérêt» le vil intérêt était devenu le mobile de toutes les actions, depuis le chef du gouvernement jusqu'aux plus minces individus, dans cette France naguères si désintéressée. Mais ce résultat honteux de tant d'intrigues diverses s'il n'était pas propre à contenter un homme qui, avec l'instinct du despotisme, avait aussi celui de la grandeur, fionaparte avait couru plusieurs carrières : il avait été républicain avant que d'être empereur et dans les actes de sa puissance, il y avait toujours quelque chose qui indiquait le combat de ses inclinations contre ses arrangements. 11 était libéral (i)par tempérament, indépendant

(i] Duu2> le scuh ilu vucabulait'c Je Wailiy

par caractère, et il voyait à regret s^élancer sur ses pas, cette basse cupidité qui en tout temps lui fit horreur. Pour mêler quelqu^adoucissement à ses duretés, pour couvrir de quelque vernis la conséquence de ses œuvres, pour jeter (du moins il l'espérait) de l'éclat sur son règne, il ranima la vanité qu'il avait trouvée assoupie et fit ainsi marcher de pair, pour servir à son agrandissement et pour colorer ^e% usurpations, deux amours vicieuï, deux passions qui l'une Fautre s'excluent: je veux dire celle de l'or et celle des dignités.

6*" « L'avarice est en général peu jalouse des distinctions , et Pambition est d'ordinaire assez prodigue» Par une disposition nouvelle on les vit toutes deux se prêter un mutuel appui et fonder ensemble des fortunes qu on nomma colossales ou monstrueuses , selon qu'on les considéra sous le point de vue administratif ou sous les rapports philosophiques.

7** « Ce ne fut pas assez d'être riche, on Voulut être remarqué. Ce désir était excité par la politique du souverain: il était bien aise de voir les hommes qui se pliaient à son obéissance, chercher àsefondreen catégories. Il avait résolu découper par étages la masse de ses sujets et de se placer à la partie supérieure pour dominer avec plus de

sécurité sur l'étendue de leurs raouvements. Il les encouragea dc^nc à se grouper sur la route des honneurs dont il allait être le dispensateur et le centre. Il fit sortir de la poussière les armoiries et les décorations, il les fit briller aux yeux des dupes, et Von se prit à ces pièges flatteurs, comme les sauvages se laissent prendre par les petits couteaux et les verroteries qu'on porte au ibnd de leurs déserts. La Qoblesse depuis trois lustres oubliée, reparut avec son cortège, et la foule battit des mains comme à tous les genres de spectacles Ce fut un instant de folie à Paris et dans les provinces^ et les Français dans ces singuliers jours, ressemblèrent au chien de la fable, qui pour courir après une ombre abandonne la réalité,

8** « Les écussons du vieux régime étaient venus dans des temps obscurs. L'excuse de ceux qui en avaient amené l'usage était dans leur ignorance. Ce qui était au xg*. siècle une bizarrerie, avait été au ii et in^ un commencement de mœurs moins barbares que celles qui avaient précédé. L'adoption des écharpes et des bannières fut un premier pas vers une élégance et des modes qui accompagnaient la renaissance des arts. Ces signes d'ailleurs semblaient utiles pour reconnaî-

tre le guerrier sous son casque et sous sa cuirasse. On ne se jetait point comme aujourd'hui dans la mêlée sans visière et sans brassards, et sous le fer au contraire dont on était bardé, qui eut indiqué lecbefou Tennemi, sans le gonfalon et la devise qui étaient les enseignes parlantes des deux partis et des deux camps.

(c g^ Les débris de ces vieilles coutumes, qui étaient arrivés jusqu'à nous, avaient quelque chose de curieux. Il y avait des souvenirs d'histoire et des pages d'anciennes chroniques qui se liaient à ces peintures, à ces croix, comme à ces rubans. Une tour, une épée ou des celfs rappe* laient une forteresse prise d'assaut, une bataille gagnée , une cité soumise. Cela était venu successivement, les maisons avaient grandi avec ces signes j les yeux s'étaient accoutumés à celte langue héraldique^ un homme versé dans l'étude des monuments, pouvait à la rigueur, et à travers X quelques traces de caprice et de dérision , lire les exploits ou les causes de l'illustration de celui qui était paré de ces hochets. Mais le nouveau Blason , coulé dans le moule des institutions positives, n'eut point les mêmes motifs de justification. Ce ne fut point une inspiration, mais un calcul j ce ne fut point une faiblesse tolérée, mais un ordre

impérieux. \Le refus ici fut interdit, les observations furent proscrites et la plaisanterie en cette matière fut un crime de lèze dignité, qui eut sa part dans le code pénal.

I G®. « Le blason devint un uniforme. Les barons et les comtes furent classés par régiments. Comme il y avait des torsades ou des pompons pour distinguer dans Farmée, Tofficier^ général de l'officier ^balterne,il y eut de même, dans la légion titrée, des plumes, des balances et des crosses pour distinguer le chambellan du juge, et le gros major de l'archevêque. On voulut assujetir à la règle ce qui était en dehors de la raison et les premiers moments de ce délire amenèrent des quiproquos dont Molière eut tiré d'excellentes comédies.

1 1*. « 11 y eut cependant des oppositions. Ce fut assurément le petit nombre qui résista à cette impulsion; mais enfin il y eut résistance et il est bon de le constater. Il y eut des âmes libres et fîères qui s'étaient fortifiées des maux intérieurs et que les conquêtes du dehors avaient élevées, elles s'étonnèrent que tant de sang répandu, tant de sacrifices faits, fussent récompensés par des colifichets et des étoiles....

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