DE NAPOLÉON
Ou AND on tombe dtr plus haut point d'élévation^ et qu'on devient malheureux par sa faute ^lamemoire, comme assoupie dans la prospérité, se ré^ veille aussitôt, reprend toute sa viguet^ et tourmente de ses souvenirs: il semble qu'elle soit alors un instrument de vengeance^ aecompagnée toujours ou de remords poignants ou de regrets amers. Que de réflexions ne dût pas faire Napoléon à File d'Elbe ,. lorsque», isolé sur ce sol de fer y le passé se déroula tout entier à ses jeux! depuis quatorze ans,, il vivait dans un tourbillon dont il était le centre, auquel il imprimait un mouvement rapide qui l'entraînaitlui-même. Cent projets assiégeaient à la fois son imagination et faisaient placeàcent aut^es^pas un moment pour le repos pour examiner si ce qu'il faisait, ce qu'il projetait était ce qu^il aurait du projeter et faire j. mais à l'île d'Elbe , tout se présente à ses regards. Cette nation qui avait eu pour lui un enthousiasme si pur et si noble; qu'il avait sauvée, qu'il avait
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perdue^ à qui il aurait pu donner aussi facilement un bonheur durable qu'une gloire éclatante, il la laisse à la merci de ses ennemis....
S'il fit ces cruelles réflexions, l'orgueil l'empêchait d'en alléger le poids -en les confiant à l'amitié , rien ne prouve qu'il les ait faites. Mais il reste un monument inconnu qui fait voir quelles pensées agitaient son esprit C'est un écrit sur la situation de la société européenne, au moment oii tous les peuplesetles souverains qui la composent^ réunis, armés contre lui, jetés par la vengeance et la haine loin de leurs pays, y rentrent après avoir atteint leur but et consommé ce grand œuvre.
Le sujet, l'auteur^ le rôle quMl a joué, la position dans laquelle il se trouve, tout donne à cet écrit un puissant intérêt. Nous l'offrons d'après la copie faite sur l'original même presque indéchiffrable. Nous conservons le titre qu'on y a ajouté, quoique nous sachions que Napoléon n'en mît jamais sur ce qu'il écrivait (i). Mais il suffit d'en avertir. Le motif pour lequel on en a mis un, est probablement à cause de l'intention où Ton était
(i) Sealement uo mot de rappel en tête, ou en marge.
de communiquer cette pièce aux personnages à qui • Ton en fit part.
Considérations sur Vètat actuel de l'Europe
par Napoléon,
N*. Ce papier, oublié dans son secrléaire à l'île d'Elbe, a été trouvé après son départ, par le capitaine Campell et communiqué par la maîtresse de celui-ci. Copié sur l'original de l'écriture même de Bonaparte.
En marge de ce manuscrit sontécritesau crayon ,
de la main de M. Le C. D les deux notes sui--
vantes:
i*. « Communiqué en juillet i8i5, au général.. ***, ministre d'état et pair de France."
I2^ f( On lui a dit que ce manuscrit communi- « que aux grandes puissances, avait influé sur «c leur détermination relative au confinement de c( Bonaparte dans une île éloignée. j>
Rappelons que M. De Las-Case dit, dans le mémorial de Sainte Hélène que ce fut au contraire Tavertissement donné à Napoléon sur le projet de le transférer d'Elbe à Sainte Hélène, qui le détermina à courir la chance aventureuse de son débarquement à Cannes et à tenter encore la
fortune. Il n'avait pas besoin de ce motif pour vouloir changer de situation .
Nous ferons quelques observations sur les idées de Napoléon ; ses considérations furent écrites dans l'hiver de i8i4 à i8i5, puisqu'il sortit de l'île d'Elbe en février. Dix années forment un commencement d'expérience....
fc Le fondement de notre société politique est tellement défectueux, chancelant, qu'il menace ruine (i). La chute sera terrible, et toutes les nations de notre continent y seront entraînées. Nulle
(i) Cette observaticn est vraie. Napblëon Tappaye de Péxempie «^ coDOQ des Romains. Mais il est de fait q«e tons les gouyernemeiits ont eu leur chute, La durée du meilleur, si Pon pouvait le désigner, a ctc plus loDgue que celle des autres : voilà tout. Ainsi /(i^ffnté du meilteur n^a pu le garantir de la destruction. En comparant re'tatderEnrope h celui de Tltalie sons les G^rs et en rappelant Tinvasion dos barbares du Nord , Napoléon semble arrêter Pesprit sur la possibilité d'aune pareille invasion. Mais VaUianee prétendue Sainte, ou garantit de cette invasion, ou, si elle la consomme, met une différence entre les em^ahisseurs et ceux «joi ruinèrent Pempire Romain. Parmi ces puissances il nVn est qu^une qtii soit encore barbare. Il est vraiqu^ou n'a guère meilleur marché d^un soldat civilisé que de celui qui ne Pest pas
Il faudrait mettre décote cette chance d'invasion et voir si, k Pépo* que où nous sommes , les nations de PEurope n'ont pas toutes un principe de dissolution qui se développe avec plus on moins de rapidité. Le début de Napoléon parait fixer lesprit sur cette question intéreisante.
force humaine n'est capable d'arrêter le cours des choses. Ainsi que la poire tombe quand elle est mûre, de même les états se réduisent en pourri-
tureàhtfindeleur automiie(i) v. Toute PEurope
civilisée se trouve dans la même position^ où jadis une partie de l'Italie s'est trouvée sous les Césars: Forage de la révolution , dont quelques nuages s'étendirent sur toute la surface- de la France , cou« Vrirabientot toutela partie du globe que nous habitons, d'une nuit effroyable, et ce n'est qu'après que la nature se sera épuisée de matières combus^ cibles, que le tonnerre cessera degronder, et qu'un jour plus serein paraîtra. Le monde ne peut être sauvé qu'eu faisant couler des fleuves de sang. Il n'y a qu'un terrible et vident ouragan qui puisse purgerPair empesté qui enveloppe l'Europe entière. Si nous nous abandonnons tranquillement à la marche des .événements, alors nous aurons le même sort que l'empire Romain a eu à essuyer ^ contre leqnel les barbares du Nord auraient fait de vains efforts, si les Romains n'avaient pas été
(i) lies potots M trouvent dans le manuiertt de Napoléeki, qu^on préienle d«ns toute «on itttëgrité , sans addition « ni retranohement , ni eorrwwioB.
^i^gènèk*és. Moi seul pouvais sauver le mokide et nul autre Je lui aurais donné à vuider le calice de douleurs en un seul trait: au lieu qu'à présent il faudra le boire goutte à goutte. Insensés! Insensés! llS'Se croyent sauvés en m'éloignant de la scène du monde: (i) mais aucun de ceul qui connaissent l'esprit qui gouverne les nations et les cabinets de TEurope, ne sera de cette opinion. Il sera plutôt persuadé du contraire. Parmi tes na^^ tions qui figurent maintenant sur la scène du monde Européen, il n'y en a pas une (3) seute qui connaisse Tesprit de notre siècle. Sans cela, chercherait-on à remettre sur Pancien pied, tout ce qui devait périr, ou être enseveli dans la nuit de Foubli) ne s'accordant nullement aux lumières de notre temps et moins encore à notre position actuelle
« Ce qui fomente en Espagne et à Rome ^ causera
(1) Par ce prouotnt/sce soat probableuieot les souveiaios ou cLufs que Ton débigae.
(a) Il me semble qu'au lien de nations, il faudrait gnut^rnemenU Ce uésont point les naUonsqid ehetchent à remettre elc^ ce sont les gouvernements qui funt cet essai sur les nation «. Les masses .«ont inertes de leur nature et quand elles agissent, cV^t toujours comme instrument.
ao
bientôt un incendie général sur toute la surface de l'Europe (i). Ils appellent à grands cris du fond des tombeaux (dans lesquels reposent les morts depuis nombre de siècles , après avoir éprouvé les folies et les misères de leur temps) un fantôme qu^ils regardent comme un esprit sauveur, lequel doit leur appcter le bonheur et la
sagesse. Je prévois que la nature, comme il
arrive souvent dans certaines maladies, cherchera un remède à ses propres maux , quoiqu'en puissent dire les médecins. Alors la crise sera terrible. Je connais les hommes et mon siècle......
J^aurais hâté le retour du bonheur sur la terre, si ceux avec qui j'avais aflfaire n'eussent pas été si scélérats Ils m'accusent de les avoir méprisés et rendu esclaves (2); c'est leur esprit rampant ^ la soif de l'or et des distinctions qui les mirent à mes pieds. Pouvais-je faire un pas sans les fouler ? En vérité je n'avais pas besoin de leur tendre des pièges pour les attraper. Il me suffisait de leur offrir la coupe des distinctionset des richesses mon-
(1) La qutttion n'est pas décidée, maigre la guerre d^Espagne et It drnxièino rctablisscment de Ferdinand VU* en octobre iSa3. ('i] Ici remploi du pronom //« semble s'étendre sur les grands.....
daines. Alors, semblables à un essaim de mouches affamées y on les voyait s'y précipiter avidement pour s'en rassasier. Les esclaves avaient besoin d'un maître et moi je n'avais pas besoin d'escla^ ves. Que penser de quarante millions d'habitants qui se plaignent amèrement de l'oppression d'un seul individu? Qu'un seul individu les opprime! (i) D'après toutes ces considérations, il est impossible qu7Z^ puissent vivre long-temps en paix: et quand bien même Dieu leur donnerait le paradis, il faudrait (^ils l'abandonnassent de nouveau, parcequ'/Zl; sont sortis de l'état d'innocence pour lequel il est fait... La cupidité, l'envie, la vanité, la fausse gloire et un nombre infini de besoins et de passions indomptables les poursuivent, comme des furies, à travers cette vie ora-
(i)Lefût»poar être absorbe daus les termes, n^eo est pas mo'os Traiet se reaoavelie saos cesser. Cet individu n^est pas «eu/, cpuand, d^un signe, il fait mouvoir des armées, et quand il couvre son pnjs d^nn réseau de fonctionnaires d (avoues qui exercent la tyrannie sur toutes les parties d^un empire. L^énorme disproportion numérique entre les oppresseurs et les opprimés , rendrait 1rs résultats presque abinrdes , si r union entre ces milliers de soldats et de fonctioiinc res concourant isolément au même but, ne les expliquait en les motivant. tJne armt'e soldée et toujours sur pied, composée de gens qui tPov\ plus ni patrie, ni famille, sera toujours le fléau des peuples et de la liltcrtë.
geuse. Ils parlent sans cessé de vertus, de géneipsité et d^ honneur, tandis que, semblables à un chancre incurable, le vice, Fintérêt, l'ambition rongent les replis les plus cachés de leur cœur. Ils connaissent et imitent fort bien Pusagc de notre temps: faire semblant de servir Dieu et d'aimer les hommes , et s'abandonner en secret à toutes sortes d'actions les plus honteuses: sous le masque d'hypocrisie dont ils se couvrent continuellement, ils cachent soigneusement leur méchanceté et leurs crimes, et feignent un dehors de vertu qu'ils n'ont pa& Ih se singent réciproquement par un langage doux et flatteur, et quoique aucun d'entre eux ne croye à l'honneur de l'autre, néanmoins, par lâcheté, ils jouent ensemble le rôle qu'ils ont appris, manquant de courage pour se montrer tels qu'ils sont.... Les meilleurs d'entre ei/o: sont justement ceux que l'on condamne le plus, parcequ7/lf ne savent pas feindre, et la fausse vertu des autres donne plus d'éclat à leurs criraesy.. Tel est mon siècle. Tous les liens de l'amitié et de la bienfaisance sont rompus et il n'en existe plus que la forme. De toute part l'esprit vertueux a disparu et n'a laissé que le linceul avec lequel ils se jouent, quoique privés de bon sens, comme les grands enfants fout de leurs toupies.
daines. Alors, serablaMes a un essaim de iiioucheS affamées, on les voyait s'y précipiter avidement pour s'en rassasier. Les esclaves avaient besoin d'un maître et moi je n'avais pas besoin d'esclaves. Que penser de quarante raillions d'habitants qui se plaignent amèrement de l'oppression d'un > seul individu ? Qu'un seul individu les opprime! (i) D'après toutes ces considérations, il est impossible qu'î/^ puissent vivre long-temps en paix : et quand bien même Dieu leur donnerait le paradis , il faudrait qu'i7^ l'abandonnassent de nouveau parce qu'î/^ sont sortis de l'état d'innocence pour lequel il est fait. . . La cupidité, l'envie, la vanité , la fausse gloire et un nombre infini de besoins et de passions indomptables les poursuivent comme des furies, k travers cette vie ora-
(i) Le fait, pour être absurde dans les termes, n^en est pas moins vrai et se renouvelle sans cesse. Cet individa n'est pas seul , quand , d^un signe« il fait mouvoir des armées , et quand il couvre son pays d'un réseau de fonctionnaires dévoués qui exercent la tyrannie sur toutes les parties d'un empire.' L'énorme disproportion numérique entre les oppresseurs et les opprimés, rendrait les résultats presque absurdes^ si Tuniou entre ces milliers de soldats et de fonctionnaires concourant isolément au même but , ne les expliquait en les motivant.
geuse. île parlent sans cesse de vertus, de géné'ro^ site et d'honneur, tandis que,, semblables a un chancre incurable, le vice, Tintérêt, Tambition rongent les replis les plus cachés de leur cœnr. //«connaissent et imitent fort bien l'usage de notre temps : fairesemblant de servir Dieu etd'ai* mer les hommes , et s'abandonner en secret a toutes sortes d'actions les plus honteuses: sous le masque d'hypocrisie dont ils se couvrent continuellement , ils cachent soigneusement leur mé* chanceté et leurs crimes , et feignent un dehors de vertu qu'ils n'ont pas. Ils se singent réciproquement par un langage doux et flatteur, et quoi-* que aucun d'entre eux ne croie k l'honneur de l'autre , néanmoins , par lâcheté , ils jouent ensemble le rôle qu'ils ont appris , manquant de coumge pour se montrer tels qu'ils sont. . . Les meilleurs d'entre eux sont justement ceux que Ton condamne le plus, parce qu'i7« ne savent pas feindre, et la fausse vertu des autres donne plus d'éclat a leurs crimes... Tel est mon siècle. Tous les liens de l'amitié et de la bienfaisance sont rompus et il n'en existe plus que la forme. De toute part l'esprit vertueux a disparu et n'a l'aissé que le linceul
javec lequel ils se jouent, quoique privés de bon
senscomme les grands enfantsfont de leurs toupies*
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de morale, met le comble à notre méchanceté. La vie privée de nos contemporains n*est qu'un bavardage continuel privé de bon sens, unç conversation décousue, la lecture d'un rôle étudié avec soin (i): tout ce qu'«7^ disent et font, n'est autre chose qu'un thème prescrit par le maître d'école, qn^ils viennent là ensuite nous réciter comme de petits écoliers. Ces raisons et tant d'autres me forçaient à les mépriser, au point que je ne pouvais ajouter foi à ce qu'ils me disaient..—..... Qu'un seul de ceux qui m'entouraient (2) puisse ou ose se vanter de n'avoir rien à se reprocher.... Alors je l'en croirai sur parole. Ils exposaient en vente, avec emphase, le peu de vertu qui leur restait, ne trouvant point d'acheteur pour leur maovaise marchandise. Je me suis servi de tous les moyens dont un homme plein de force et de courage est susceptible, pour les corriger: mais je les ai trouvé toujours sourds à ma voix et s'il est permis de se servir de termes usités, nul d'entre eux ne
(i) Ce ne peut être k la fcns, one conversation décousue et la ieeture éPun r^ étudié ave« soin,
(s) Cette observation est bien iooontestaUe; mais puisqne vous les oonnaissiex si bien et an point de les mépriser, pourquoi ne vous étet^TOtts pas défié de leors ayis?
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peut échapper aux flammes éternelles: récompenses digne de quiconque vend son Dieu, sa patrie ei son honneur, (i)
c( J^ai arrêté le cours de ta révolution qui, sem« blaUe à un déluge, menaçait d'inonder toute l'Europe. Les trônes des orois chancelaient; les au-^ tels étaient repversés et leurs prêtres fuyaient de toutes parts^ méprisés» insultés et hués par la foule. Le fanatisme de la liberté s^était emparé de tous les esprits, et la flamme de la révolution rongeait le vieux édiiice des états de PEurc^e qui^ sans moi) allait s^écrouler immanquablement, et ensevelir &ous ses décombres et les sceptres et le& couronnes. J^ai conjuré le terrible (a) esprit de nouveauté qui parcourait le monde» comme un monstre destructeur. J'ai rendu à la croyance e| au système de nos pères, l'influence qu'ils avaient perdue (3)i d'une main j'ai repoussé l'ennemi au dehors et contenu les autres en dedans. Quel autre que moi aurait pu le faire? la France n'était^
'^""•^^'vmm.
(i) CçA termes usités ne le sont qne par les orateurs ecclésiastiques^ (a) Mais o^est-ce pas ce terrible esprit de .nouve^uUé dont il vent pnrier an commeuoeiuent lorsqu^il dit que nuUeJbrce humaine n'est capable d'arrêter le cours des choses ? Alors il l'a mal conjuré^ ' (i) Ce n^est pasce <^u'il « fait de mieux ;» poli ti<jueixieQt parlaoU
(3.3) ^ elle pas en guerre aveceQe-m^me^et ses enfants enivrés d^une fureur aveugle, ne s^entr^égor* geaient^ls pas ? déchirée dans son sein par des. passions exaltées et dangereuses; tourmentée par un grand nombre de bourreaux) dépouillée par la cupidité des représentants do peuple, de ces bornâmes lâches et sans force; méprisée de Tétran* .ger (i) dont les armées triomphantes menaçaien;^ les frontières. Alors elle me regardait comme son ange tutélaire ..<« Ce sera à la postérité à me juger. Persuadé qu'elle saura mieux apprécier mes grandes actions que la race présente vendue au ministère Anglais. Je me soucie fort peu de ce qu'on; peut dire, penser ou écrire sur mon compte ..... Jamais un état ne fut élevé à un aussi haut point de grandeur que la France Fa été sous mon règne^
(i) Partant et comme geDéral de Parmëe d'Italie, vous a?ie% contribnë k ce qu'acné ne le fut pas. Eo politique , le mépris ne se prou?» que par les faits^ LVxistence en aurait été démontrée s^ils avaient battu les Francis et envahi leur pajr« On méprise une nation dont le gouvernement achète la paix et pajre pour se garantir de TinvasioD. Tels fuient les empereurs romains quand ils payèrent les barbares et les rois de France qui payèrent les Normands, M^is quand ^ on paye si bien,, quand on n'a que ce moyen pour rivre en paix,/«< p^^X^' augmentent de prétentions et finissent par se déterminer & prendre la caisse. Aussi Tempira Romain fut détruit et l'on se vit obligé de céder une lidl« proviuceaux JNormands^
et c'était mon ouvrage ! Ou m'accuse d^avoir fait, ou laissé faire, beaucoup de mal? Quand l'orage plane sur la surface de la terre pour purifier l'air et féconder les montagnes, les yalléeset les plaines, d'une pluie bienfaisante, doit-on se plaindre si, dans sa course, les toits et les tuiles mou- Tantes sont enlevés? ou qu'il abatte des fruits ou des arbres? Le soleil même, lorsque sur le pôle arctique, il répand sa lumière bienfaisante^ tue ou brûle toutes les plantes vitales situées sous la ligne ••• (i) Mon cœur maguanime se refusait i toutes les joies communes (2), ainsi qu'à la douleur ordinaire: jamais je n''ai partagé les sentiments qui animent la populace indolente et faible : si les vertus d'une âme faible me manquent (3) j'en ignore aussi les vices. Enfin si mon cœur était inaccessible aux maux que font éprouver les misères bumaiues> inséparables delà vie
(i) C^est ooDveiur qaHl a fait un mal ûniUIb. Dans le mémoriaij ^on n^en convient pas. Le soleil et les météores font du bien et do mal Mais il leur man({ae ee qae les prinoes doivent aToîn le discernement.
(1) Cependant il aima Marie-Louise en bon mari, et, lors des ooaches de cette princesse , il ordonna qu'ion sacrifiât l^en&nt pour lasanver , .•^il ëtait nécessaire.
(3) La faibWeet la rerto sont inconciliables, puisque 1» rerta suppose du courage. Il fallait dire les qualités.
des faibles mortels j il Tétait aussi aux plaintes de la fausse mendicité, à l'attrait de la volupté, et au bigotismede \à fourberie trompeuse. AyecVaimable popularité d'un César ou d'un Henri IV, je n'aurais pas trouvé, il est vrai, un seul Brutus, mais bien cent Ravaillac... La fleur de la nation n'avait-elle pas péri sur l'échafaud, au milieu des acclamations de joie d^une populace effrénée et sanguinaire? Dans le temps que le peuple n'est qu'égaré, un regard doux, une main bienfaisante su£^sent pour le ramener; mais lorsque le fanatisme, la frénésie et un esprit malfaisant le dominent, il faut un bras de fer pour le ramener et arrêter le torrent prêt à entraîner dans sa course la chaumière du paisible habitant et à ensevelir sous les ondes furieuses l'innocence qui fuit loin du sol qui l'a vu naître, pour échapper aux griffes des
tigres qui la poursuivent (i) Si les Français
avaient reconnu les droits des autres, alors on aurait aussi respecté les leurs. Mais comme je ne vis partout que l'ambition et l'intérêt dominer^
(i)C6 singulier style méfait douter qne ce soit de K Cependant on peat renurqoer de temps en temps le genre Italien ; redondance d^épithètes, mélange d^expressions et d^idëes sacrées et profanes» «tc« Puis ) il n^écrivait pas ponr se faire imprimer* Ces observations étaient pDor Iniseuljilnesongeaitpat auretow.
(prendre à tous et ne donner à personne), que tous voulaient commander, aucun ne voulait obéir j alors, je résolus de mettre fin à celte dispute insensée en leur prenant à tous ce qu'ils désiraient si avidement et qu'ils ne pouvaient pas absolument posséder (i). Ainsi des hommes qui demandaient à grands cris la liberté, bien entendu pour eux seulement, devaient avant tout, apprendre à la connaître et à l'apprécier par une obéissance aveugle. Qui veut jouir, doit savoir se passer de tout:qui veut gouverner les autres, doit avant tout, apprendre à se vaincre soi-même: c'est ainsi que par une réciprocité volontaire, il revient à chacun ce qui lui est dû. Je leur ai si bien imprimé cette maxime qiCUs ne l'oublieront pas si tôt j'espère. De là viennent la haine et la calomnie dont ils m'accablent: delà vient la rage qu'ils ont pour me persécuter; et pourquoi ? Parceque je n'ai pas pu me résoudre à faire passer leurs torts pour des bienfaits ,ni accorder à leurs désirs ce que leur folle cupidité cherchait, maintenant ils {ont semblant de protéger le peuple et de défendre ses
(i) Les Français dont il parle, sont probablement renx qui fats«ieat ou voulaient faire partie du gouvernement républicain^
ni
droits (i), pour couvrir d'un voile leur méchanceté et se donner un beau nom.
Quoique je n'ajre pas fait un grand cas du peuple, parce qu'il est journalier, courtisan, cruel et capricieux comme les enfants (car il reste toujours dans Penfance et foule aujourd'hui à ses pieds Fobjet qu'il idolâtrait hier); néanmoins je lui voulus plus de bien que ceux qui, depuis le renversement du trône. Font si indignement trahi. Si j'avais voulu fermer les yeux sur leurs actions vicieuses, ils m'auraient volontiers pardonné mes fautes, lesquelles sont énormes à présent, vu qu'elles doivent justifier leurs crimes. Semblables aux mercenaires, ils avaient travaillé uniquement pour en recevoir le salaire et non par amour de la patrie. Ils voulaient donc jouir dans une retraite sûre et paisible, des fruits acquis par une vie active et accompagnée de dangers imminents (a). Je lef avais conduits trop tôt à leur but. Ainsi ils
(ij Cette phrase désigne clairement ctfujr dont il veut parler. Jusqu^k présent le pronom //« était vague : il est borné maintenant a ia classe d^hommes fails p«ur |)iotéger le peu| Jt*.
(a) Ici Napoléuu moolre du doigt ses généraux et ceux dont il avait fait la fortune.
m'abandonnèrent, croyant pouvoir se passer de moi.
La campagne de Russie de 1812 était le tropique de mon bonheur : si je me trouvais vainqueur, je me voyais le vainqueur du monde. Je sais très bien que )e pouvais me sauver du naufrage et être un homme assez à mon aise; mais il est dans mon caractère de hasarder tout 'pour tout Donc il m'importe très peu d'être blâmé par ceux qui font consister leur bonheur dans la possession d'une partie de ce qu'ils avaient, n'ayant pu conserver le tout Mais moi je veux tout ou rien. Des demimesures et des demi-souhaits ne montrent que des demi-hommes. J'aime à jouer le gros lot; et |e l'aurais gagné si une puissance plus qu'humain^e ne sy fut opposée. Un froid rigoureux de gjg nuits (i) suffit pour donnera mon sort et à celui de l'Europe, une autre face. Alors mon mauvais géoie m'apparutet m'annonça ma fin que j'ai trouvée à Leipsick. Je voyais l'orage se former sur ma
^1) Oui, maisil ëtaît cvitable ce froid. Tln^est pas étonnant qa^il
ait ilnrégg nuits dans un climat oom me celui de la Russie: mais il
1 cf»l qu^onait attendu sonarrivfSe. Cet événement suffit pour changer
It! bort de l'Ei rope. Une balle h Tad resse delSapoléonenaaraitfait
, autant, parce que ce sort dépendait de sa personne.
(3i9) tête ; mais j e !e considérais sans crainte. Il est impos* sible que Fhomme puisse toujours dominer les circonstances^ mais il ne doit pas non plus se laisser gouverner par elles. Mes ennemis extérieurs ont eu un combat légal à soutenir contre moi; et depuis qu'ils m'ont vaincu, je les estime plus que je ne faisais, quand j'étais leur vainqueur. . • . • Mais jamais je ne. pardonnerai aux miens leur lâche trahison. Semblablesà des insectes, ils s'étaient attachés à moi pour assouvir leur faim et m'abandonnèrent aussitôt qu'ils se virent rassasiés. Je tfen fus nullement étonné; car l'homme n'a point d'ami; c'est son bonheur qui en a. C'est une vanité gigantesque qui sert vraiment à ces petits nains, et leur a fait croire que je ne saurais pas survivre à la douleur d'être séparé d'eux. Comme j'avais joué cette fois un rôle particulier , ils croyaient tous bonnement que j'allais me mettre sur la scène, pour leur donner un spectacle que je voulais représenter uniquement pour moi seul. J'avais, disaient-Us, consacré ma vie à un trône. ... sur lequel j'avais bien voulu monter le trouvant libre.... J'avais si souvent foulé aux pieds ce vil échafaudage, que j'en connaissais parfaitement
bien la fragilité Le prince était , en moi, dans
mon terrible esprit qui, par son ascendant, sou-
( 3ao )
mit toute TEurope à mes pieds. Le caprice du sort me fit, il est yrai, monter sur un trône: mais quand mente j^aurais été au fond d'un cloître^ séparé du reste des humains, j^aurais été toujours le même, quoique sous une forme différente. Aux ^'eux du public je me suis vêtu de la pourpre impériale, uniquement pour cette foule d^aveugles qui ne jugent de Thomme que par son extérieur. Il était à prévoir qu^ils exerceraient Paiguillon de la médisance contre moi, dans leurs bavardages et dans leurs écrits. Depuis vingt ans u^avaient-ilâ pas prêché Tévangile de vingt sauveurs, espérant qu'ils leur donneraient du pain et leur procure^ raient des hommes ? (i) Je me suis refusé jadis à leur encens : pourquoi devais-je me^ formaliser de ce qu'ils me condamnent maintenant ? . . . . Ne m'étant pas donné la vie, je ne me Tôterai pas non plus, tant qu'elle voudra bien de moi. ... % C'est lâcheté et non courage de sacrifier sa propre vie, par attachement aux choses fragiles et vaines de ce monde de misère. J'ai échappé à la mort dans
cinquante batailles , sans la chercher , ni la fuir
Je ne connais aucun ennemi devant lequel j^aurais
[^\)Oxxrke procute des homme» qu'eaux chefs* Est-oe encore cTVt/x qu'il peut parler ?
(3aO
à rougir de ma propre conduite. Je ne suis donc pas aussi malheureux que le prétendent ceux qui font consister leur bonheur dans les choses terrestres, tandis qu'il n'existe que dans la connaissance de soi-même Mais si l'on considère
quCUs ont pour système, de mesurer les autres d'après leur aune, on ne s'étonnera plus de leur manière de penser sur mon compte. C'est une faiblesse humaine, laquelle je leur ai pardonnéesi souvent, que je veux bien encore le faire cette fois.
D'après ce tableau , on connaîtra bien les raisons pour lesquelles ils ne |>euvent pas me comprendre j quoique ma conduite fût toujours aussi loyale que mon langage était sincère. Aussi leur étonnement et leur ébahissement , quand j'ai monté sur le trône, furent égaux à ce qu'ils éprouvèrent quand j'y renonçai Au moins j'ai mérité de l'Europe et de l'humanité, en portant les Allemands à la connaissance d'eux-mêmes. Quant aux Anglais , je dirai seulement que l'histoire ne nous cite aucun fait, qu'un peuple commerçant ait jamais travaillé au bonheur du genre humain (i)..
(i) Cette deraièrs obscrvatioD est de tonte juttesse, mais cUen^
(3") SOUVENIRS DE LA MALMAISON (i>
< La fortune se plaît aux jeux les plus bizar* res: quand Bonaparte était à la Malmaison, M. Ouvrard était enfermé à Sainte Pélagie; et depuis que Napoléon est allé n^ourir à Sainte-Hélène, M. le Munitionnaire général a acheté le château le plus voisin de la Malmaison.
« Il semble que M. Ouvrard ait attaché quelque prix, n'ayant pu braver le monarque, à venir du moins narguer son ombre. Le parc où il met ses chevaux au verd, domine les allées mjsté-
r«nd que plus inexplicable le parti cpi^il a pris de chercher nn asile chez ce peuple commerçant: il en a été assez puni. Il ne pouvait choisir œtte nation qu^en lapposant i®. Qu'il était de son întérét d^ayoir comme instrument , à sa disposition, celui pour <{ui tout, juscp^alors, avait êU instrument*^ a^. Qu^elle pourrait tirer un grand parti de lui, loitquVlle s^en servit, soit quVle menaçât de s^en servir: Comme de cet orateurs dangereux dont on adiète le silence ou le talent. Mais, dans cette hypothèse, le r61e de Napoléon n^ëtait rien moins qn^houorable: il flétrissait tous ses lauriers. Ou T Angleterre a cru qu^il ne trahirait pas sa renommée , ou bien elle a craint qu^il ne la trahit ; et elle a choisi Sainte-Hélène et sir Hudson Love qui passera à la postérité la plus reculée, qnoiqn'ordinairement le nom du bourreau n^aocon»* pagne pas celui de la victime.
(i)Par Pauteur da chapitre sur les gardes d'honneurs.
rieuse où Napoléon promena souvent ses rêveries; et il faut ici reconnaître que les pVofits de la fourniture , remportent en solidité sur les avantages de la gloire. Car tandis que ceux qui se sont nourris de cette dernière depuis vingt ans, ont, pour la plupart, disparu; ceux au contraire qui se sont engraissés avec l'autre, sont encore frais et vermeils, et tout prêts à recommencer des campagnes qui ne furent jamais pour eux que des parties de plaisir ou des moyens de fortune.
« Pauvre Malmaison , me disais-je, te voilà bien abandonnée I Tous tes maîtres tombent es uns après les autres, et leur chute prématurée ne justifie que trop les augures que l'on pouvait tirer de ton nom.
« Mala domus , maison de malheur , c'est ainsi que cette habitation fut baptisée au temps où les gens du nord s'en emparèrent Les Parisiens, en ces jours là, n'aimaient pas les étrangers, qui venaient en armes ravager les environs de leur ville. Port de malheur j canton de malheur, c'était toujours sous ces dénominations qu'ils indiquaient les lieux réputés funestes où se montraient et débarquaient les ennemis du bon pays de France.
« En 846 sous Charles le Chauve, toute la po-
pulàtibn se poi'ta en avant contre ces hordes bar-* bares qui forcées de quitter la rive gauche du fleuve, se rejetèrent, par la rive droite et allèrent s'emparer de Chatou.
«r Les abbés de Saint Denis prétendirent que par leurs prières ils avaient contribué à la délivrance de la Malmaison et pour récompense de leur zèle le roi leur en accorda la jouissance. De là il n'y eut qu'un pas à la possession. Car le clergé régulier de ces siècles passés avait une grande adresse pour s^impa Ironiser dans les choses de ce monde et dans toutes les affaires terrestres. Il allait de peu à beaucoup, du je désire au je tiens {^commé àil le proverbe), et procédait comme le mathématicien, qui va du connu à V inconnu et finit par vous prouver avec s^s A plus B que des coquiQes sont des lanternes.
« Les abbés et les moines ont eu à toutes les époques un grand goût pour les rives des fleuves et pour les jolies maisons, entourées de beaux arbres, placées sur ces bords. Vous pouvez vous en fier à eux. Si Ton offre de vous céder quelqu'un de leur ancien domaine, achetez vite, croyez moi, et soyez certain que vous aurez un site agréable, ou un sol fertile, ou d'excellentes vignes ,^ ou des bois superbes, ou des prairies charmantes et
quelquefois tous les biens ensemble, car ils savaient les réunir tous.
tf La Malmaison ne sortit de leurs mains que par suite d'échanges. En 1780 elle appartenait à un fermier-général, à un de ces braves et honnêtes gens qui faisaient fortune, comme Fénélon dit quHl faut faire de la morale : en s'amusant
« Ce financier, qu'on nommait alors une sangsue, se moquait des quolibets et des murmures^ enfoncé qu'il était dans les délices d'une vie qui n'avait d'autre défaut que de s'écouler trop rapidement.
« Moins grossier que les Turcarets si vigoureusement peints par le Sage, il imitait tant qu'il pouvait lesHelvétius et lesLapopelinière, etappe^ lait à ses petits soupers les poëtes alors en faveur.
« Delille allait sous ces ombrages chercher des nspirations. Moins heureux que Pope il n'avait pas son ermitage à lui j Pope avait acheté à trois lieues de Londres, à Twichnham, et avec les produits de sa traduction d'Homère, une jolie propriété dont les pelouses bordaient la Tamise. Delille avait traduit Virgile, mais ses vers ne lui avaient pas rapporté de quoi acheter une maison
sur les bords de la Seine, il allait donc respirer le frais sous le feuillage d'autrui; la Malmaisou lui plaisait beaucoup.
fc 11 en fait Féloge dans les notes du poëme des jardins^et Legouvé^ plus tard, aux mêmes lieux^ trouva plus d'un des vers heureux de son poëme du mérite des femmes.
« Une femme aimable en effet y était venue fixer son séjour. La'Malmaîson acquise en 1792 par M. le Conteulx de Cantleu (banquier et ensuite sénateur) passa l'année suivante à la famille de la Pagerie. Joséphine veuve en premières noces de M. Beauharnais en devint propriétaire et elle s'y établissait pendant toute la belle saison, recev^ant tour à tour dans ce lieu enchanteur, les membres du directoire et les plus influents dès conseils. Barras y avait son couvert mis tout Pété et la chair y était délicate.
« Bonaparte y vint à son rang, et une fois qu'il y eut mis les pieds, il y prit un empire qui en dut écarter tous les autres. Son caractère lui eut causé plus d'un embarras et ses affaires eussent été souvent compromises, sans la présence d'esprit de Joséphine qui raccommodait tout, réconciliait tout et préparait ainsi à son héros les voies dans lesquelles il devait marcher bientôt d'une majiière si brillante.
« Subjugué par mille grâces attrayantes bien moins que séduit par l'instinct secret des secours queJui prêterait une femme aussi habile, le général ambitieux épousa la divinité de ces parages et préluda par cette cérémonie à toutes celles qui devaient étonner le monde.
«( Des causeries de ménage devinrent des complots; en jouant une partie de billard avec les intimes » on discutait un projet de constitution, et ce fut dans cette douce retraite qu'on arrêta successivement le 1 8 brumaire, le couronnement, et puis même enfin ce divorce qui devait rompre d'un seul coup, tout ce que tant de ruses et d'années avaient bâti et cimenté.
fc Ce divorce fatal fut la première atteinte portée en France aux sentiments affectueux que Bonaparte inspirait à la masse du peuple. On aimait sa gloire, on aimait sa personne, on aimait sa femme, on aimait ses enfants adoptifs. Quand on le vit sortir de la route qu'il avait lui même tracée, quand on apprit qu'il abandonnait cette Joséphine à laquelle il devait en partie son élévation , les cœurs en furent blessés et tous les arguments de sa diplomatie ne purent étouffer la conscience publique,
« Il ébranlait par là les mœurs qu'il s'était
plû à relever. Il avait pris une sorte de manteau de religion et il en méconnaissait les principes. Il se jouait des promesses que la nation avait faites avec lui; mais la France, plus fidèle qu'il ne rétait lui même à ses engagements, ne perdait pas des yeux cette impératrice qui était à elle, qu'elle avait faite, et qu'elle avait chérie. Elle la chérissait encore, elle prenait parti pour elle et les ennemis du fol empereur curent heau jeu à le traiter de Tartuffe, d'ingrat, de tyran cruel, quand il arracha Panneau sacré du doigt de sa première épouse pour la mettre à celui de la seconde.
« Il citait l'exemple de vingt rois: mais leur conduite est-elle donc un si noble modèle à suivre? Les répudiations n'ont guères porté bonheur aux monarques qui se les sont permises et quant à Bonaparte, il est certain que de cette résolution datèrent toutes celles qui le précipitèrent dans l'abîme où avec lui il nous entraîna tous.
« Joséphine était à un bal de l'hôtel de ville peu de jours avant la déclaration de son divorce. Elle recevait encore les hommages de toute une assemblée d'élite, lorsqu'elle savait déjà qu'elle n'allait bientôt plus en être l'objet L'encens fumait aux pieds d'une idole qui sentait sa fragilité.
(329) Ce rôle d'impératrice qu'elle jouait si bien n'était plus pour elle qu'un songe ^ pendant que tout haut on la comblait d'éloges, elle se dirait tout bas: ces louanges ne s'adressent plus à moi. Ce trône que j'occupe n'est plus le mien^ cette cour est celle d'une autres ces gardes seront demain mes geôliers s'il le faut^ cet empereur que l'on croit mon ami est mon maître^ il a parlé et j'obéis f il a fait un signe et il a fallu se courber. La couronne s'échappe de mon front et je ne dois pas y porter la main pour la retenir; je dois souffrir sans me plaindre; descendre sans rougir; perdre celui qui m'est cher sans le regretter!...
« Quel effroi! quel supplice! Joséphine essaya d'y sufiîre. Mais la nature s'y refusait. Elle pâlissait, elle tremblait en parlant, et qu?ind elle voulait marcher ses genoux fléchissaient^ elle fut sur le point de s'évanouir, il fallut abréger la séance et rentrer au palais où des pleurs qu'un très petit nombre de confidents interprétèrent, vinrent soulager une douleur qui devait être aussi profonde que la source en était vive. Comment peindre ces maux inouis qui tiennent à des circonstances sans égales?...
< Paris fut bientôt dans le secret. Une nouvelle épouse, une autre souveraine, vint s'emparer des
prérogatiyes et des honneurs, des droits et des privilèges..^ Il fallut quitter ces tuileries où l'on s'était assise avec confiance et d'où Ton sortait disgraciée.... La Malmaison fut Pasile de la réforme inattendue et de la dignité ternie. Ce fut comme le cloître protecteur où la n/bble veuve accourut chercher un refuge contre les regards indiscrets et les condoléances impbrkines. Oh! combien le silence qui régna tout à coup autour d'elle dut lui paraître pénible; que la solitude dut être affreuse; quelles réflexions l'assaillirent et où son âme se rejeta-t-elle pour ressaisir l'existence et trouver le courage de la supporter?
a O bienfaits précieux de l'éducation! ressources puissantes de la philosophie, c'est alors qu'elle dut vous apprécier et vous bénir!... Après la première explosion et les marques inévitables de la faiblesse^ la pensée put enfin s'élever ^ l'esprit jugea mieux de l'état des choses, le cœur se raffermit et le calme succéda aux agitations; l'absence de tout reproche intérieur fut un moyen de consolation, et dans cette demeure éloignée, au milieu des champs et des bois^ au pied d'une haute colline^ sous ce toit modeste et paisible^ il j eut un sommeil plus doux , qu'au sein des enivrements du pouvoir et dans cet antique palais
OÙ la foule mensongère célébrait un hjrmen dont Torgueil bien plus que Tamour avait ordonné les fêtes.
« J^aurais là une merveilleuse occasion de rappeler les chants qui se firent entendre à ces noces^ Tous les poëtes du moment se prirent à faire résonner les cordes de leur lyre: Ch*,Br*, Tr*,Ba*,. etc. etc, et ce M*^, entre tous les autres qui ajouta un treizième livre à l'énéïde^ quoiqu'il dût quelques années après psalmodier sur un ton bien différent...
« Tous applaudirent au sacrifice et nul ne plai-^ gnitla victime. Pas une seule voix mélancolique ne fut mêlée à ces cris d'allégresse et la muse aux longs habits de deuil ^ si elle se fut alors montrée, aurait été lapidée par ses sœurs.
« Pendant que le troupeau des flatteurs s'élançait dans le tourbillon et faisait retentir tous ses hjmnes, les arts et les sciences agréables se pressaient à la Malmaison pour en embellir les journées. Joséphine au temps de sa puissance avait fondé dans ce château des bergeries, des pépinières, des cabinets d'histoire naturelle et de tableaux. Ce qui n'avait été qu'une distraction passagère devint une occupation sérieuse. Des plantes de toutes les parties de l'univers furent acclimatée
dans les jardins de Pimpérial ermitage et l'on à conservé à ce sujet une lettre que nous croyons devoir transcrire j elle était écrite à M', de Champagnjr duc de Cadore: « Monsieur le ministre, « vous seriez très aimable d'autoriser M'* les « administrateurs du muséum d'histoire natu^ « relie à envoyer à la Malmaison les arbres et ar- «r bustes portés sur la liste que je joins ici. Je vous « fais cette demande d'autant plus volontiers que « je ne la crois pas indiscrète, et qu'elle ne fera c aucun tort au jardin des plantes, où il j a beau- « coup d'arbres et d'arbustes de la même espèce. «Tous connaissez tous mes sentimens pour « vous.
«c Joséphine, ji
€ L'impératrice fut servie à souhait et c'est là ce qui peupla son parc de toutes les variétés de plantes que l'on y admire encore en ce moment.
« Les cignes noirs rapportés de l'expédition dur capitaine Baudin aux terres australes avaient été placés dans les bassins de la Malmaison, et une chose qu'il ne faut point passer sous silence, c'est qu'en 1818 madame la duchesse de Berry ayant voulu avoir pour l'Elysée Bourbon , les deux dgnes qui étaient encore vivants, l'intendant da
prince Eugène eut ordre dès que le désir de la princesse lui fut connu de délivrer les cignes demandés et qui. confiés aussitôt à M', la P", ont été depuis portés à Bagatelle.
« M', de M* avait la direction de toute la partie botanique de la Malmaison; Mr. F. C* dirigeait particulièrement la ménagerie j madame G** avait le titre de lectrice; ]Vr. Fabbé H* âait chargé de la conservation de la bibliothèque; M'. Redouté était le peintre de fleurs en titre et la franchise de son talent lui valait un encouragement spécial Ce fut sous les auspices de Joséphine que cet artiste publia son grand ouvrage sur les LiUciens. Lucien Bonaparte alors distributeur des fonds destinés à l'encouragement des arts reçut un billet ainsi conçu: «Vous savez mon cher petit frère, « l'intérêt bien vif que je prends à M'. Redouté. « Vous m^obligerez beaucoup de lui être utile. » La souscription fut de quatre vingts exemplaires, dont la moitié fut distribuée par l'impératrice elle même, d'après une gracieuse délégation de Lucien.
« Cet ouvrage de M'. Redouté méritait bien ausurplus cette distinction. C'est celui que M'. Cuvier, dans son éloge de Jacques Cels, désigne comme le plus magnifique de ceux dont la botaniqueest redevable à la peinture.
« Le recueil complet des plantes de la Mal-^ maison, fut publié par Yentenat et obtint un succès de vogue. On était avide de tout ce qui se rapportait à ce nouvel Eden, et de toutes parts on ^y rendait quand on voulait avoir des recommandations fructueuses auprès des excellences de Pépoque. Officiers , littérateurs , curés mêmes et j uges , tous étaient sûrs d^avoir là un aplani. Le bonbeur de Josépbine était de faire accorder à chacun ce qui lui était du; elle n'attendait pas qu'on sollicitât, elle courait au devant des services à rendre, elle ranimait la probité inquiète , elle électrisait les talents trop timides; sa bonté tempérait dans les jours brillants, ce que la politique de Napoléon pouvait avoir de rude et elle avait encore ungrand crédit dans les plus tristes jours de sa retraite. On avait peut-être quelquefois contrarié la souveraine, mais on ne savait rien refuser à Pexilée. Combien de personnes dans toutes les phases de sa vie lui durent le redressement d'arrêts trop sévères, l'allégement de leurs fers ou même la liberté et la vie. Dans l'affaire des Polignac et dans dix autres du même genre elle apparut comme la divinité même de la clémence, et l'empereur qui lui laissait ce rôle à jouer avait bien aussi son mérite de le lui abandonner à elle seule.
« On sait quelle fut la version générale relativement au duc d'Enghein. L'impératrice aurait demandé sa grâce: prières et larmes (i) tout eut été employé en vain j la politique eut élé inexorable et la pitié eut été repoussée par un homme qui pourtant n'était pas sanguinaire. On se débat sur cet événement, nul n'en veut avoir l'odieux. Mais s'il est vrai comme nous avons des raisons de le croire que l'impératrice soit intervenue, certes l'empereur au fond de son âme a dû plus d'une fois regretter de n'avoir pas suivi les conseils d'une femme.
« Joséphine veillait partout et les infortunes de tous les genres recevaient d'elle des soulagements. Elle Semait Por et recueillait l'amour. Car elle ne se bornait pas à le donner avec profusion , elle y ajoutait une délicatesse infinie, et se faisait pardonner ses dons^ par une réserve qui est un art propre à écarter l'ingratitude. Ceux qui l'entouraient l'aimaient comme une mère, ou comme
(i)D^aprèi les mémoires récemment publiés sar cet événement, il paraîtrait que Joséphine ne le connût qu^après Pexëcution da prince et qu'halle pleura beaucoup. Mais ses prières auraient aloi^ été inutiles, on plutôt elle ne pouvait plus demander une grâce qu^il était impossible d^acoorder.
une sœur. Elle avait sur la fin même et au milieu de ses revers, ce sourire céleste qui n'annonce pas toujours le plaisir que Ton éprouve, mais le plaisirque Pon vejit causer.
« L'on a dit que ses fournisseurs se plaignaient de son inexactitude. A cela il n'y a qu'une chose à répondre : à qui est il dû, de ce qu'elle a acheté ? qui a-t-elle ruiné? ou plutôt qui n'a t'elle pas enrichi? Elle faisait tant, elle donnait tant, elle usait tant du pouvoir de son rang d'être généreuse, que son mari tout empereur qu'il était, grondait quand il fallait acquitter les mémoires.
« Mais il ressemhlî^it à tous les autres maris, après le moment de colère, il fallait hien qu'il se décidât à tout acquitter, et si l'on se plaît à applaudir à la libéralité de l'un des époux , il faut savoir quelque gré à l'autre de son économie. La maison marchait fort bien, et chacun prenait le rôle qui allait à sa taille et à sa position. La toilette même de Joséphine qui était du goût le plus pur, influait sur les mœurs de la nation. Les plus nobles façons régnaient autour d'elle, et le désir (Je lui plaire ou de plaire à ceux qui l'entouraient faisait que de proche en proche les modes décentes, l'élégance des mœurs, le tact, le senti-
(337 ) ment des eonveuaaceâ» se répandaient dans toutes les classes.
V Au plus fort des troubles de la i^évolutioti> les entretiens de bon ton s^étaient conservés dans les cercles de Joséphine. Au temps où la brus* querie voulait passer pour vertu elle savait en éviter l'aigreur, et par ses soins^ et son CaraCtèi'è) par l'influence qu'elle exerçait sur tout ce qui l'environnait ) elle maintint en France lîettô Ufba. nité qui pour avoir été un moment jproscritë tie brilla bientôt que de plus d'éclat La liberté poU^ Vait s'allier fort bien avec Ces formes» et bicm in^^ habiles étaient ceux qui crojraietit qu^on lie ptm- Vait avoir dHndépendance qu^en affectant des airs farouches^
« Pour farouche» Joséphine hù Pétait point, c'était la finesse à la fois et l'obligeance personnifiées. Jamais on ne vit plus d'aisaace dans les manières jointes à plus de pathétique dans le discours. Elle persuadait en se montrant, elle enchantait ceux qui étaient admis à l'entendre et Fon ne comprend guères quels vertiges purent faire imaginer qu'il y avait une compagne plus digne que celle-là d'être associée aux grands des^ seins de la fondation d'une dynastie.
« Joséphine avait un fils* Il se maria et la prin^
aa
cesse de Bavière qui lui fut accordée était un ange sur la terre pour la candeur et la beauté. Elle vint à Paris et Bonaparte i'eutoura de soîns si tendres que plus d'un cœur en conçut de la jalousie. Mais cela ne dura qu'un moment. Le nuage se dissipa bien vite. Eugène repartit pour Milan où sa présence devint bientôt nécessaire et où il se conduisit dans les derniers temps avec courage et grandeur d'âme.
fit Nous nous arrêtons sur ces choses et sans doute il doit être permis d'en parler puisque la plupart des acteurs de ce drame sont morts. Les souvenirs du passé n'ont rien de dangereux pour l'avenir, car la faulx de la déesse vengeresse a bientôt tout moissonné. Les fautes ont été payées par rostracisme et le poison; tout a disparuj ce que nous avons nommé l'Empire n'est plus qu'une des pages de l'histoire, nos victoires n'ont été que des fictions, les désastres sont venus el ceux-ci mêmes bientôt, perdus dans la nuit des temps, s'effaceront du souvenir des hommes. A peine il en restera quelques traces légères, bien moins pour l'instruction que pour l'amusement des races futures (i).
r"^ L^fîtiteu»' a ra'«;or! de meikv Vnnutsement t\ non l'instruction d» >
(c Ce pouvoir, cette cour, cette Joséphine, tout ape'ri. Mais comme si la destinée de cette femme devait jusqu'au bout être extraordinaire, il fallut que ce fût au milieu d'une fête que le dernier coup la vînt frapper. Les alliés occupaient la capitale, et Joséphine encore était a la Malmaison. Alexandre lui rendait hommage , et qui sait ce que cette liaison pouvait amener? Quelles idées une telle femme ne pouvait-elle pas faire naître dans l'esprit d'un tel souverain! . . . Quand on voit de semblables intérêts qui se réveillent,onne peut sedéfendre de je ne sais quels soupçons. Les visites avaient dû causer des ijiquiétudes et le meilleur moyen d'en détruire les conséquences c'était d'en étouffer le germe. Joséphine mourut : on sut qu'il y avait eu un grand dîner le a6 mai i8i4j que l'empereur de Russie y avait assisté , que d'autres étrangers en avaient montré de l'humeur , que la soirée n'en avait pas moins été délicieuse, qu'une promenade avait été faite, que des conversations animées avaient eu lieu, que ceux qui avaient tout vu n'avaient pas pu tout entendre, qu'un raisin avait été goûté dans la serre, qu'un rhume grave était survenu, qu'une
races futures , parce quelles ne profiteront pas plas que celles qui les aurout précédées, des leçons de rexpérieoce. '^
fièvre violente s'était déclarée et que trois jôui^ après il avait £allu penser aux&nérailles.... (i) <c Le peuple, enclin au mal, voit le mal partout. Il ne croit point absolument naturels, les événeinents qui dérangent ses projets. Il voit des crimes possibles, où il aperçoit pour lui des per-. tes certaines, et de ce qu'il adore les gens, il vou^ drait qu'ils fussent immortels. Us ne le sont point, et les plus simples causes amènent pour eux comme pour la foule commune, les plus déplorables effets. Joséphine mourut et son fils était auprès d'elle . Eugène assista a ses derniers moments, il lui prodigua les plus tendres soins et l'on peut croire qu'il éloigna d'elle tous les périls que la prudence humaine pouvait prévoir et détourner.
ce %lle succomba, une tombe lui fut élevée; mais on chercha en vain une inscription qui indique, au voyageur le dernier asile de celle qui fut maîtresse d'un empire et que les pauvres seuls a présent vont pleurer.
(( Elle est enterrée dans le cimetière de Ruel. Bonaparte, a son retour de l'île d'Elbe, ne songea guère k ce monument, et au 20 mars il eut d'autres affaires; mais au mois de juin, après la ba^
(1) « Les soupçons tombent d'eux-mêmes quand on sait que. rimprudence de Joséphine occasionna le rhume dont elle mourut.
taîlk de Watlerloo, après la décht'ànce prononcée, se retrouvant à la Malmaison il sentit repasser dans son cœur tant d'émotions qui Pavaient si long-temps agité, et une nuit, seul , il alla visiter le tombeau de cette Joséphine qui avait fait le charme de ses plus belles années !...
«Le 23 juin i8i5, Bonaparte était arrivé à la Malmaison entouré de gardes pris, par détachements, dans les divers corps, et commandés par le général Becker. Il passa six jours dans ce château, aussi libre au milieu de ses braves que s'il eut été encore en 1 8 1 2. La reine Hortense était auprès de lui toujours attentive et dévouée, et Napoléon ne la quitta que le 29 juin pour aller se livrer à Rochefort à des traitres qui devaient le vendre.
« Il crut à la loyauté des Anglois!.. Et quand on pense en effet que le gouvernement de Londres pouvait accorder le droit de cité à celui qui avait été le vainqueur du monde, on ne peut qu'être surpris qu'il ne se soit pas trouvé dans le conseil un homme assez bien organisé pour comprendre toute la grandeur de ce spectacle: Bonaparte citoyen! Bonaparte retournant aux sciences, à la vie privée , aux simples affections, aux amusements frivoles, aux chances du commerce peut-
être, et se faisant marchand sur les bords de la Tamise (i) comme il avait été Musulman sur le Nil, chrétien aux bords du Tibre et despote sur les rives de la Seine qui semblent apparemment inviter au pouvoir absolu.
« Ces illusions ne se réalisèrent point Bona-< parte fut emporté au loin sur les mers orageuses et la maison qu'il venait de quitter fut abandon-r née le premier juillet au pillage des soldats de Blucher.On lit dans l'histoire universelle deBelle-* forets que les Prussiens sacrifiaient jadis leurs prisonniers sur le tombeau de leurs chejs tués à la gr/arre. Héritiers delà fureur de leurs ancêtres, ceux qui prirent la Malmaison auraient voulu tenir le vainqueur dTéna pour lui faire expier par le fer et leurs défaites et ses victoires;. Mai& désespérés de trouver la place vide,il& se rejetèpent sur les objets précieux qui remplissaient cette habitation. Statues tableaux, vases, jardins,, tout (a) fut brisé, dévasté et le prince Blucher ne
(i) Ce prélendla marchand en aurait donné à revenébre à ses hotes^ voilà ce qu^ils craignirent: et eux se sont conduifs eu marchands-» ronirebaodiers, étrangerii à rhouucur, à la bonne foi et roêiiic à la haute politiqu' ....
(a) Tout ne fut pas brifté, mais on enleva frauduleusement beaucoiip
voulut pas lutter cette ibis de géuérosité avec ce t^énéral Bonaparte qui aux temps de sa jeune gloire n'était entré à Rome que pour en sauver les dieux de marbre et les conquérir pour sa patrie. On reconnut là toute la distance qu'il y avait entre Jes soldats Prussiens et les guerriers Français. Les uns soutenus par l'Europe entière por^ tent devant çux le ravage et la barbarie, tandis que les autres conservant les marques de la civilisation jusqu'au milieu des horreurs de la guerre, respectent 9 protègent et ne demandent pour prix du sang versé, pour gage d'une paix durable, qu'une moitié de ces monuments qui décorent la ville éternelle. Ils réclament le partage avec elle et comprennent qu'il y va de leur honneur de confondre ainsi leur renommée avec celle des lé« gions de l'ancienne Rome
d^objets d^uD grand prix qui farent vendus bien au dessous de leur valeur. Un homme d^esprit et de goût fit Templetle pour une somme médiocre qu^il donna avec autant de surprise que de plaisir, Sk Punie magnifique qui avait contenu le cœur de Bayard.Ge précieux monument de la reconnaissance d^an roi, et qui ne devrait, soit ponr ce motif, soit k cause de sa beauté, se -trouver que dans le palais du souverain , est heureusement chei un ami des arts qui sait l'apprécier sous un autre rapport. JMgnore comment celte ume avait fait partie de la collection de Joséphinr.,
« Un fait remarquable c^est la loi rendue à I« çfu^mbre des représentants pour autoriser Bo« naparte à emporter avec lui Pexemplaire de )a des-criptiou de TÊgypte qui était dans la bibliothèque de la Malmaison. Ce général qui avait fait trem^ bler les Mameloucks, qui avait vaincu Mourad Bey, qui par ses lieutenants avait pénétré jus^ qu'aux déserts de la Nubie et qui n'avait échoué que par trahison ou par fatalité à Saint Jean d'Acre: ce Bonaparte qui avait dirigé et protégé les «avants et les artistes dans leurs travaux pour la recherche des antiquités, et la réunion des ma-" tériaui^ d'un ouvrage colossal dont 9 à son retour^ €t apnès qu'il eut ceint le diadème, il ordonna l'exécution î cet empereur qui avait été le maître de toutes les bibliothèques de Home, de Florence, de Vienne, de Berlin, de Munich, de Turin, se voyait disputer l'œuvre pour ainsi dire de sa con^ ception e"t de ses mains! Des députés qui assurément avaient bien autre chose à faire, perdaient le temps à voter sur de si misérables détails et prenaient ridiculement la peine de consacrer par un acte législatif un objet de si mince importance qui n'eut pas du être mis en question dans le bu^ reau d'un commis!
¥ L'exemplaire des études de la natur^e que
Bernardin de Saint Pierre lui même avait donné à Napoléon était là aussi II ne se retrouva plus après le passage des Prussiens, mais on dit quUI n'était déjà plus dans les rayons quand les hussards noirs arrivèrent; des hussards d'une' autre espèce , des gens soigneux l'avaient mis de côté et onques depuis on n'en eut de nouvelles.
«On avait dit que le duc de Berry voulait ache^ ter la Malmaison pour en faire présent à la du-chesse. Mais le marché n'a pas été conclu. La Malmaison est inhabitée, et Fberbe croît dans les; avenues, malgré les excursions de quelques ama^ teurs qui obtiennent des cartes pour aller voir un peu ce sé}our. Hélas! vous verrez qu'il tombera à la longue dans des mains singulières.... Et qui $ait si le voisin ( celui dont nous parlions en commençant) ne se propose pas de l'acheter avec le produit des indemnités qu'on lui a allouées pour les petites opérations d'Espagne!
« Quel beau sujet de réflexions!...
(346) PROJET DE RÉTABLIR LA POLOGNE (i>
«f Je n'ai jamais compris cet amour d'agrandissement qui possède les souverains. Les plus puissants veulent être plus grands encore, et ils éloignent tant leurs frontières, qu'ils finissent par ne plus régner sur l'étendue des états qui forment leur empire. Ils ne peuvent, quoiqu'ils fassent, tout saisir et tout embrasser et le pouvoir qu'ils acquièrent d'un côté, leur échappe de l'autre.
« La Pologne était une république d'un ordre particulier. Ses mœurs, sa politique, ses lois, tout était distinct des peuples voisins. L'esprit y était guerrier sans être conquérant et il n'y avait là que des guerres intestines à craindre, comme au* trefois entre les républiques d'Italie, dont Sisniondi a fait l'histoire.
« Des rois qui n'avaient rien à redouter de ce pays mais qui le voyaient ouvert à leur ambition, projetèrent sa ruine, sa dissolution, son partage
(i) Far Pauteur des chapitres sur les gardes d^honneur^ sorla uou-> vella noblesse, et&
et.cette œuvre fut accomplie sans que les monar-cjues de l'Europe occidentale y missent d'autre obstacle que celui de leurs vaines protestations.
« Cependant l'état général des affaires clian-^ geait par cette seule entreprise. Ce grand exemple de spoliation du trône d'un souverain légitime et cet oubli des droits éternels d'un peuple devait avoir des imitateurs. De part et d'autre on ouvrit les yeux sur des mystères qu'il n'était plus d'usage d'examiner. On respecta moins les devoirs et les libertés quand on eut appris qu'on pouvait im^ punément les méconnaître. Peuples et rois se mirent en discussion et des idées qui naquirent alors, des mouvements qui en furent la conséquence, des livres qu'on publia sur ces matières, vinrent les réflexions et les doctrines qui justifièrent ou prétextèrept les soulèvements du Nord et du Midi contre l'ancienne constitution de l'Europe entière,
c( Ainsi de cette grande injustice datent lesgrandes révolutions que d'autres nomment les grandes réparations. Ceux qui voulaient accroître leur pouvoir, virent ce pouvoir même mis en doute^ ces populations qui leur étaient soumises et auxquelles ils cherchaient à en adjoindre d'autres, manquèrent de se soustraire à leur volonté soit par
(348) leur propre force soit par des secours étrangers. De nouveaux poids pesèrent dans la balance et l'équilibre social fut tout à coup sur le point d'être rompu.
«Un hommes'emparadecéséléments et d'abord il sembla qu^il allait mettre de Tordre où il avait cru trouver de la confusion. Dans les combinaisons qui étaient indiquées par les circonstances entrait au premier rang le rétablissement de la Pologne; il en eut donc un moment l'idée. Ses adversaires et ses rivaux l'avaient détruit ce bel empire; il y avait pour lui de l'honneur à le faire sortir de ses cendres. Cette pensée dut le frapper, cet acte de générosité dut lui sourire , il vivrait, il commanderait encore s'il se fut laissé entraîner à d'aussi nobles impulsions (i). Rien que cet espoir d'affranchir la Pologne, fit tressaillir la France. L'empereur parle et tous les cœurs lui, répondent, tous les bras sont levés, toutes les armes sont préparées. Jamais croisade prêehée avec enthousiasme , ne produisit de plus prompts effets. JNapoléon était encore sur le Rhin que déjà
(i) Une pouvait obéir à celle-lb, après en avoir repoussé d^autrcc d^QQ iotérét plus direct poar la Fnn«e.
(349 ) nos soldats rêvaient les douceuri^ de Pexistetice rendue à une belle nation qui avait avec la nôtre tant de rapports et d'affinités.
« Varsovie ! c'était le cri général. La guerre fut cette fois jugée sainte puisqu'elle était faite dans l'intérêt de la dignité de l'homme, du main^ tien de la foi jurée et de la régénération des peu« pies. On croyait être encore aux temps de la guerre d'Amérique. Cette France féconde en hér ros prêtait l'appui de leur courage à toutes les na^ tions opprimées et la Yistule comme la Delaware allait avoir ses Lafayette ! (i)
ce Quels événements^ les uns aux autres enchaînés ^plaçaient Bonaparte dans la position où s'était trouvé Louis XYI, et le faisait prêter la main à des citoyens asservis qui voulaient rompre des chaînes odieuses.
<c Bonaparte marchait ostensiblement dans une voie dont son instinct devait le faire dévier. Il cherchait déjà sourdement à atténuer par ses dé-*
(i) Erreur! Jamais Napolcon n^eat yoalu une constitution libre ea Pologne. En rétablissant ce tr6ne, il eut peut-âlre fait quelques conce»sions.Mais il ne faut pas oublier qu^il était essentiellement partisan du pouvoir. Dans les traités quMl a conclus , il n'a jamais rien stipulé poin; Us ppuplft.
J)êche$ intimes Peffet de ses proclamations, et il envoyait en avant des diplomates plus propres à embrouiller les affaires qu*à les éclaircir. Cependant les peuples, toujours dupes, ne se doutant point de ce manège se livraient sans réserve auX élans de leur enthousiasme. Des bruits etdes acclamations précurseurs de la victoire se faisaient entendre à Parmée; tandis que nos salons, échos de nos casernes etdenos camps, répétaientcesphrases solennelles que le succès devait démentir: ^//oa2^, et sauçons la patrie des Sobieski , des Kos lus ko !
« Il semblait naturel à tous, que le gouvernement à restituer au peuple qu'on voulait seivir , fiil précisément celui que luiavaient arrachéles armes de la triple alliance, source cruelle de ses malheurs. Ce régime convenait à sa situation, il était dans ses habitudes, il plaisait à son imagination. S'il devait y être fait des changements, il n'appartenait de s'en occuper qu'à la diète même qu'où allait convoquer: qui seule devait les connaître^ qui seule pouvait exprimer les vœux, les besoins du pays.
K Ces raisonnements étaient ceux de la masse; îjs étaient conformes à l'opinion des gens sages de l'un et l'autre état, de la France et de la Pologne.
Mais c'était au moment de l'exécution des promesses faites que devaient avoir Jieu les mécomptes et que d'autres systèmes devaient se dévoiler.
. «c Quand les batailles furent gagnées et que le terrein fut aplani on vit venir les spéculateurs qui durent exploiter la conquête. Ce rétablissement garanti n'avait jamais été conçu dans l'intérêt delà population que l'on avait bercée de folles espérances. Il n'était arrangé que dans le but dr satisfaire une ambition toujours croissante. Ou avait juré ce qu'on était résolu d'avance de ne pas tenir, et les mots si flatteurs de lots et de liberté n'avaient été que des amorces auxquelles les infortunés Polonais allaient aisément se laisser prendre.
« Ils ne changeaient que de servitude. Ils s'armaient pour l'indépendance et recueillaient les fers ou la mort... Il y avait à Paris un palais, un élyséo oii l'on se préparait tranquillement à aller régner sur ces contrées célèbres par de si nobles résistances, par de si funestes revers, par des fautes graves et des traits si vifs d'héroïsme.
« Un jeune homme qui avait d'aimables relations avec une ancicnneélève de madame Campau ,
était admis par contre coup dans les petits cerdeji
des dames de la duchesse de Berg (Caroline). Ma« demoiselle de P"^ sous gouvernante des entants » lui voulait beaucoup de bien à la recommandation de son amie, cette élève de Saint-Germain en Laye. 11 était sur le point d'être nommé sous-secré» taire des commandements du prince Murât, pour remplacer M. de L"^ que d'autres affaires enga^ geaient ailleurs.
« Introduit dans les comités des femmes il vit une lectrice fort spirituelle, madame M**" qui conduisait toute l'administration intérieure du palais et qui prêtait toutes les grâces de son imagination aux plans d^agrandissement que formait la brillante princesse.
Le duché de Berg était bien mince pour une sœur chérie de l'empereur. On visait du coin de l'œil la Pologne et ce royaume que le duc d^ Anjou n'était allé en d'autres siècles gouverner qu'à regret, était un objet d'envie pour le prince, Murât et sa femme.
« Dans l'ardeur de cette possession qui ne sem^ blait pouvoir échapper , on fit une cérémonie tputc particulière et dont la description doit tenir ici sa place. On avait mandé un joaillier et un peintre. Le premier sur les dessins du second, avait dû préparer d'avance la couronne de la reine de Pologne,
îl s^élait aC(}uitté de ce devoir à merveille et un jour fut pris pour essayer cette coiffure dans les ^ petits appartements. Les gens de l'intimité rempli-* rent les fonctions de grand maréchal et de dame d'atours i si bien que le couronnement eut lieu de la manière la plus amusante.
On passait le temps à désigner les personnes qui formeraient la cour future. Le jeune homme que protégeait M*"® de P* devait, être non plus secrétaire seulement, mais gentilhomme de la chambre. Les vieilles connaissances montaient en grade et Ton appelait de nouveaux amis pour remplir les emplois inférieurs. Chacun donnait ses listes et celles-là du moins valaient mieux que des listes de proscription.
« Ces jeux étaient fort innocents. Néanmoins on remarquait avec peine que la souveraine en herbe au lieu de s'occuper du bien être de ses su jets, et des institutions qu'elle allait être à même de fonder, ne songeait qu'aux robes de velours, aux diadèmes et aux aigrettes.
« Mais le tort était-il à ces femmes et à ces jeunes gens? non sans doute: ils faisaient leur métier d'enfants et leur légèreté qui se serait plu^ tard rassise n'était pas ici la plus coupable. Le manque de grandeur et de bonté était dans ce chef absolu
de toutes choses qui, maître des destinées d\\tk antique peuple, ne trouvait rien de mieux que de le priver d'un roi national, d'un monarque dont le sang eut été le même que celui des hommes qu'il devait commander (i).
« N'y avait-il pas parmi les Polonais dix gêné* raux ou dix administrateurs qui pouvaient aspirer au rang suprême? Leurs droits, leurs talents, leurs services, tout ne méritait-il pas qu'on les prît de préférence, pour être mis à la tête de la confédération de Varsovie ? et ne valait-il pas mieux se donner là un allié reconnaissant et fidèle que d'y envoyer un beau frère ingrat ? (2).
(c La suite vint répondre à ces questions. On ne fit que des dispositions provisoires, on ne prît
(i) L^anecdote de cette singerie dA couronnement est gaie, mais, quoicjne vraie, on n^en peut tirer les conclusions qn^en fait découler Taulnir. Il n'est pas prouvé que cet essai se fit de l>ven de Napoléon. Ses soeurs avaient au moins autant d'ambition que lui et Pon sait qu^il plaisanta cruellement Pune d^elles qui n'était pas contente de son lot, en lui disant le^ii roi notre père. Il se pourrait donc que Caroline eut révë le tr6ne de Pologne, sans qi*3 le grand dispensateur eut songé kle lui àoaaBTf je dis kelle, car son mari n'était qu'un prête nom hHaples.
(3) Il n'y a pas de doute; mais encore une (bis, a-f-il voulu sérieusement mettre Murât en Pologne?
que de demi mesures, on trompa le peuple et les grands, on abusa l'Europe entière et ce qui advint après cela est peu propre à donner du penchant pour la mauvaise foi et Fégoïsme. Ces Polonais si dévoués se fatiguèrent Tant d'espérances déçues les rendirent soupçonneux et lors des grandes catastrophes ils ne soutinrent que faiblement un parti qui n'avait fait que les leurrer de beaux résultats sans jamais prendre Jes mojens d'j arriver.
« On en fut au palais de l'Éljsée pour les fumées de cette gloire et pour l'avant goût de la couronne. Toutefois on ne rendit point au joaillier ses diamans , et plus tard ils servirent pour Madrid ou plutôt pour Naples, à l'époque où l'on eut le plaisir d'en faire le vojage.
«Car, comment appeler autrement que vo/'ûg», ce rapide passage sur des trônes qui s'écroulèrent lorsqu'à peine ils étaient élevés !...
«( A une fête de l'hôtel de ville il y avait sept têtes couronnées: le roi de Saxe, le roi de Vurtemberg, le roi de Hollande, le roi de Westphalie, le duc de Berg, le duc de Wurtzbourg et l'empereur.
« Ces princes arrivèrent les uns après les autres et les jeunes gens qui étaient dans la salle du
trône donnant sur la place, disaient quand ils apercevaient déboucher du quai Lepelletier, une voiture avec des torches : Voilà l'empereur ! voilà l'empereur I
« Cela faisait un mouvement dans l'assemblée, où il régnait une grande impatience de voir tous les souverains réunis, et d^entendre les concerts ou de commencer la danse.
cr Mais quand on reconnaissait que ce n'était pas l'empereur qui venait d'arriver^ et quand on voyait entrer dans la salle le personnage dont on avait aperçu le carrosse; on se retournait en criant assez haut; Ce rHest quCun duc^ ce n^esi qiCun roi.
« L'empereur vint enfin, et se plaça au haut du demi cercle formé par ses augustes suzerains. Le préfet de la Seine s'avance au pied du trône et s'inclinant devant S. M. il lui tint un discours dont les premiers mots ressemblaient à ceci :
« Sire ! vous avez vaincu les rois et vous leur avex « pardonné; vous pouviez briser leur couronne- K et vous l'avez replacée sur leur tête...etc. etc.
« Cette harangue était peu propre à flatter l'orgueil des souverains présents et dans leur âme ils durent maudire et le sort qui les ame*
naità pareille fête et Torateur qui retraçait si crûment leurs obligations.
ic Cest avec des inopportunités de ce genre qu'on aliène les esprits auxquels on croit imposer. On fut, dans la salle même et sur les banquettes des spectateurs, blessé de ce ton d'autorité qui donnait à un divertissement l'apparence d'une condamnation. Il paraît trop dur pour ces rois d'être là réunis pour entendre de si rudeis paroles : nous vous avons fait ce que vous étes..^ Sans nous, vous seriez dans Vabime.... Toutes prétentions qui humilient et qui loin de fonder des relations, font germer des haines et amènent des renversements.
a De tous les potentats d'alors, combien sont demeurés ? combien ont conservé leurs titres ? et que sont devenues toutes ces distributions de sceptres qu'on faisait à Paris , aux jours où Joséphine était encore impératrice, ?.. »
(358) AGRANDISSEMENT DE; PARIS (i>
« Bonaparte revient souvent. Cest qù^eu effet il est difficile de faire un pas sans le rencontrer. Nous le louons souvent et cela fait sourire une certaine classe de personnes ^ d'autres fois nous le critiquons et cela peut blesser une autre espèce de gens. Mais dans ces éloges ou ces reproches, nous ne voulons pourtant flatter aucune passion. Nous examinons les choses de sang froid et nous écrivons avec franchise, les réflexions qui naissent en foule d'un si vaste sujet
« Bonaparte balança long-temps à faire ouvrir de nouvelles rues, à bâtir de nouveaux quartiers. Mais une fois qu'il eut tourné sesidées de ce côté, il y porta toute l'activité qui était dans son caractère. Il voulut que le gros caillou devint une ville. U y devait faire transporter l'université, l'institut, toute la haute science, il y mettait aussi les archives et l'école des beaux arts, et plaçait ainsi le faubourg Saint-Germain entre les muses
(i)ParleraénieauteoV.
(359) nouvelles et les vieilles études du faubourg Saint Jacques si célèbre sous le nom de pays latin.
« La haute noblesse pressée de toutes parts entre le commerce qui restait maître du fleuve, et rhistoire, la philosophie qui se naturalisaient sur les rives, était forcée de faire des concessions. Une fois entamée elle voyait crouler infailliblement l'édifice de ses préjugés \ l'industrie toujours attentive profitait de ses dépouilles, et s'établissait sur ses débris.
« Ce plan était singulièrement combiné pour un souverain qui semblait viser au pouvoir absolu. 11 ruinait donc comme à plaisir les appuis de son despotisme? ou plutôt on juge tout de suite que Bonaparte agissait en cette circonstance ( comme cela lui arrivait sans cesse ) par deux principes opposés. Il y avait dans ses actes la part du sage et la part de l'ambitieux j la marque de l'homme et la marque du maître. Tantôt il attaquait l'arbre antique des généalogies de la rue de Bourbon et de la rue Belle Chasse, tantôt il caressait les habitants privilégiés de ces arrondissements.
« Son dessein général était de faire descendre la ville de Paris vers Auteuil et Sèvres: tandis que sur la rive gauche du fleuve il élevait une cilé scientifique 6t qui eut été en même temps corn-
merciale et militaire, il ordonnait la construction d'un palais SUD la droite et sur les hauteurs nues de Chailloi M. De Las-Cases a beau nous le nier; le désir et les dessins existent. Bien plus^ une porte triomphale ét$iit érigée en face du pont d'Iéna» et si Bonaparte , comfne on le prétend» eut plus tard abandonné ce projet, c'aurait donc été une dépense perdue, à une époque ou il y eu avait tant de plus utiles qui étaient partout récla^ mées.
« Sur cette porte triomphale devait être mis le char à quatre chevaux de bronze que l'on avait pris à Berlin. Ces chevaux n'avaient que fort peu de mérite sous le rapport de l'art; leur prix ne te-, naît qu'à la manière dont ils avaient été conquis^ Ils étaient en dépôt au magasin des fêtés rue du faubourg Poissonnière, et quand les alliés arrivèrent en i8i4)l6 premier soin de quelques misera* blés fut d'indiquer au comte de Golz le lieu où il retrouverait ces trophées. L'extradition en fut bientôt ordonnée, mais il faut ajouter ici que le roi Frédéric Guillaume sur la demande de l'ar« chitecte Bellanger,fitretarder l'encaissement assez de temps pour qu'on pût mouler en plâtre un des chevaux qui servit à la statue équestre d'Henri lY élevée sur le terre-plein du Pont-Neuf le jour de: l'entrée du roi Louis XVIH dans la capitale..
« Bizarre destinée que celle de ce cheyal de bronze qoi fondu à Berlin, est enlevé par Tarmée française, porté à Paris où il doit orner Tuu des palais d'un triomphateur , change de for^ tune avec lui, retourne à son ancien maître, et« avant de partir sert de modèle pour la monture de la statue de Henri le Grand !
« Quoiqu'il en soit, Bonaparte n'avait point renoncé à l'idée de son palais du roi de Rorne^ £n i8i5 il lui souriait encore et il entrait tout à fait dans ses goûts de mettre la demeure de son fils en face de l'école militaire. Les invalides n'é-^ taient pas loin et de cette façon d'un coup d'œil^ l'héritier présomptif de la couronne embrassait les ressorts principaux de sa puissance future; il voyait le moyen et le fruit des conquêtes; la gloire active et passive^ les conscrits à Pexercice et Tes vétérans au repos. Tout cela entretenait soa esprit dans cette ardeur de gouvernement armé qu'on croyait alors si solide et qui devait pourtant durer si peu.
(c Je me trouvais il y a quelques jours chez M« le comte de L**" qui a épousé la cousine de Mira -beau. C'est l'homme le plus simple dans ses mœurs et le plus généreux dans ses sentiments. Il juge avec précision et parle sans emphase. Il me
disait: «Ce Buonaparte (car c^est ainsi qu'il ji prononce)il avait compté sur la force desbayonn nettes et il n'jr a eu que celles du Northumberji land qui ne se soient pas tournées contre lui » Et il ajoutait : « Tous les monarques qui fondent » leur empire sur le sabre, et qui s'entourant de j» gendarmes , feront trembler les citoyens, péri- }» ront comme celui là, parcequ'il n'y a de basé » immuable que celle qui repose sur PaiTection des }» peuples.... )>
« Le comte de L"^ m'eut mené fort loin si je l'avais suivi sur le grand chemin de la politique ^ mais je le priai de rentrer dans la discussion des intérêts plus rapprochés de terre et c'est avec lui que je considérai les dispositions faites pour ce nouveau Paris qui naît tout à coup au sein de l'ancien et qui menace de l'envahir sans empêcher la confusion que l'on remarquait dans son
ame.
(( La manie de bâtir s'est emparée de toutes les têtes. C'est une mode plutôt qu'un calcul^ et Fon change ses capitaux contre des pierres, plutôt par accident que par raison. C'est une de nos plus importantes affaires et pourtant elle est conduite par le hasard. Nos ministres ne s'en sont point mêlés, ils n'y ont songé que pour l'impôt
des portes et fenêtres et toutefois vous verrez que ce mouvement changera la face du royaume. Cette agglomération de palais attirera et fixera les habitants; ceux-ci amèneront les richesses à leur suite; rien que la consommation de cette ville sera un moyen de prospérité; pour y suffire tous les bras y seront employés; avec les besoins plus nombreux viennent les difficultés d'y répondre, mais avec ces difficultés naît l'émulation qui invente les ressources; et sur le point où se forme ce centre d'action, toutes tes forces tendent à se précipiter.
« Ce centre absorbe donc bientôt tous les produits de la circonférence; cette ville accapare tous les fruits, tous les éléments; ce qui refluait jadis ailleurs, s'engloutit aujourd'hui chez elle. C'est elle qui est tout, et le reste n'est plus que par et pour elle seule. Voyez Londres, il n'y a que cette ville en Angleterre. Toutes les autres ne sont que ses ports ou ses manufactures. Les canaux et les routes ne sont dirigés que sur ses murs; les campagnes ne produisent que pour ses marchés et hors de son sein il n'y a plus de salut.
« Paris deviendra de même. Quoique la France soit plus étendue que l'Angleterre, quoique Bordeaux, Marseille, Lyon, Lille, Nantes, ayent eu
long-temps plus d'importance que Bristol, Manchester et Birmingliam, il n'en est pas moins vrai que si rien n'arrête et ne contrarie l'impulsion donnée, Paris sera le seul but de toutes les ambitions, le seul magasin de tous les produits, le seul entrepôt de t*ous les commerces, le seul lieu de placement de tous les trésors. Il éclipsera tout, il entraînera tout, et la fortune du royaume ne tiendra plus qu'à sa fortuna
« Est-ce un bien, est-ce un mal? et si c'est un mal comment j remédier ? Les ministres ont-ils le temps de jeter leurs regards de ce côté ? Non sans doute. Ils sont à ce qu'ils croient sur le point de ressaisir toutes les libertés que le peuple avait recouvrées, et ils ne s'aperçoivent pas qu'à la même heure où ils se bercent de leurs théories, voilà les effets qui renversent toutes leurs doctrines, se jouent de toutes leurs précautions et envahissent tout leur domaine.
« Toutes les grandes associations tendent à l'indépendance. Toutes les grandes villes gênent le pouvoir. Il n'y a point d'arbitraire possible ou du moins durable, là où tant d'observateurs peuvent signaler les empiétements et les abus. C'est donc un spectacle intéressant que celui de ces maisons qui s'érigent comme des forteresses et où
riiômme libre va se retrancher, au moment oùPoû annonce de toutes parts que ceuK qui ont en main les rênes de Pétat vjeulent conduire le rapide char dans les voies de la tyrannie.
« Les guides s'égarent, et leurs roues se brise* rontsurla borne. Ne voient-ils pas devant eux le poteau sur lequel un agile spéculateur trace à la craie l'arrêt qui condamne leurentreprise? Ce sont ici des maçons qui influent surle sort du royaume. Paris devra sa prépondérance à des manœuvres, et ces groupes d'ouvriers qui courent au chantier à six heures, composent cette phalange formidable qui prend d'assaut la ville royale au profit de la révolution.
« La division des héritages dans les campagnes a jeté à bas les derniers vestiges de la féodalité» La transformation des vieux hôtels en jolies maisons est le dernier coup porté aux grandes familles. Dès qu'un duc à seize quartiers consent à vendre son palais; dès qu'il permetque dans ses remises on établisse une imprimerie; dès qu'il laisse abattre les arbres centenaires de son jardin et qu'il souffre qu'on érige à la place une école d'enseignement mutuel ou même une école de frères; adieu l'antique respect qu'inspiraient ces murailles; ces frustes bas-reliefs, ces colonnades.
ces larges escaliers. Le pair de France qui loge sur le même paillier que le faiseur de vaudeville, se met à son même niveau. Une marquise qui trouve bon d'avoir pour voisine une danseuse d'opéra, s'en rapproche sous d'autres rapports. C'est là comme on raisonne dans le monde et les localités vraiment font beaucoup pour les dignités.
« Je sais que le noble qui vend la vieille habitation dé ses pères, acquiert par là des fonds qu'il place en inscriptions de rentes et qui lui assurent les moyens de se fixer à Paris au milieu des arts et des plaisirs. Mais ce système est tout bourgeois et il est aisé d'en conclure que malgré la morgue et la roideur de cette classe que la foule envie, elle suit plus qu'elle ne veut la pente du siècle et devient à son tour plébéienne-
« On pourrait à perte de vue disserter sur cette position, sur ces pratiques, sur leurs conséquences. Mais sans nous arrêter à ces abstractions voyons quel parti on tire de tant d'or et d'argent versé dans les constructions. Sortons de la moralité du fait, pour ne plus traiter que de la partie matérielle et examinons les mesures que l'on a prises pour assurer l'embelli ssemetit et l'assainissement de la ville en même temps que son agrandissement.
« Par malheur nous croyons découvrir qu'on n'a fait aucune disposition ou si on Taime mieux, qu'on n'en a fait que d'insuffisantes pour faire tourner à bien toute cette ardeur de bâtir qui poussait nos capitalistes. On dit qu'il y a des plans arrêtés, mais quels artistes les ont dressés, quels magistrats y ont présidé ? Comment se fait-il, si des hommes sensés se sont trouvés à la tête de ces opérations, que cependant elles étaient si mal dirigées ? On nous fait des.ruesextrêmement étroites et des maisons d'une hauteur excessive. On ne donne point de pente à ces rues, et ces maisons n'ont que de petites cours. On arrache les arbres partout, on ne fait jaillir de fontaines qu'en peu d'endroits, d'où il suit que la chaleur monte sensi* blement dans l'été, et qu'au sein de l'hiver les eaux que produit la fonte des neiges, séjournent devant les boutiques. Les vents circulent difficilement dans ces défilés tortueux. Les odeurs infectes y sont renfermées, elles s^ échauffent, sy propagent et se joignant à la poussière et aux fatigues, elles dévorent et empoisonnent la .vie.
« A Londres les rues sont balayées la nuit. A cinq heures du matin le^ tombereaux de toute espèce ( qui se mettent en mouvement à minuit ou une heure ) sont retirés et ont disparu; et par ce
Wôde Salutaire on épargne à la population le dégoût de ces enlèvements d^ordures qui ne man^ quent jamais de se croiser avec le cabriolet du pa* risien matinal.
<( Le pavage même devrait s'exécuter la nuit et par là combien n'éviterait-on pas d'embarras et d^accidents. Nous n'avons presque pas de trottoirs, et ceux que nous avons sont en pavé d'échantillon On nous ti*aite comme des chevaux et l'on ne mé* nage guères en vérité les pieds mignons de ces jeunes femmes qui marchent pour leurs plaisirs ou leurs affaires, avec des souliers si légers.
« En Angleterre, dans les villes et à Londres j notamment les trottoirs sont en larges dalles. 11 y a des trottoirs jusques dans les campagnes, sur les grandes routes: ceux-ci sont en terre battue et en gazon > sur le bord des chemins, tant on a soin des piétons dans un pays où cependant il est si aisé de ne voyager qu'en voiture.
tf En Hollande les routes publiques sont de même parfaitement tenues et, l'on pourrait dire, unies comme une glace. Les promeneurs et voyageurs y sont toujours à l'abri des voitures et des chevaux quoique ces routes soient bien moins larges qu^en France. On met dans ces états , à l'entretien des communications, à la réparation
( 309 ) des chaussées , ce qu^on donne ici en achat de terrein inutile Je suis sûr que si l'on vendait les lizîères au delà d'une largeur de trente pieds, au-^ tour des grandes villes et de vingt autour des petites, on aurait de quoi restaurer à fond toutes nos routes qui ont grand besoin en effet d^être remises à neuf.
«- Si je veux qu'on rétrécisse les routes, je veux qu'on élargisse les rues. A mesure que la ville s'étend, il faut ouvrir ces ventilateurs qui nous garantiront de la peste. Cette affreuse maladie fut commune à Paris comme à Londres, en des temps où les villes étaient bien plus ramassées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Pourquoi ? parce que la police y était mal faite, ou bien' parce qu'elle s'entremettait de soins étrangers à ses attributions essentielles. Le mal a cessé quand l'ordre s^est établi dans cette partie du service, et l'adjudication des boues a sauvé les générations des fléaux dévastateurs dont ils étaient incessamment menacés.
« Mais si la négligence ou l'incurie se remontre en cette gestion, les mêmes dangers que l'on a évités renaîtront et les causes signalées pâroduiront les mêmes effets, faute d'avoir été détournées et prévenues.
« Il jr a un inconvénient grave qui a été rcmari^ué et auquel on ne remédie point malgré toutes les promesses. Je veux parler de cette infection que répand la poudrette quand lèvent d'Est vient à souffler. Des émanations suffocantes se rabattent sur les deux rives de la Seine; nul quartier n'en est exempt et il faut fermer ses croisées pour pouvoir un peu respirer. Ne serait-il pas temps de reporter ce cloaque à quatre ou cinq lieues de Paris ^ dans un fond, derrière une montagne et de manière à ce qu'un million d'âmes n'en soit plus jamais infecté ? L'adjudicataire doit être tenu à ce trajet et la caisse de la ville n'a rien à perdre ou à payer pour obtenir cet avantage.
« Une dépense plus coûteuse mais qui n'est pas moins urgente, c'est la construction de nouveaux hôpitaux. Se peut-il que l'Hôtel Dieu soit encore an centre de la ville et que ce foyer de corruptions n'ait point été transporté hors des murs ? Bonaparte y avait pensé, mais il avait achevé les colonnes et les arcs de luxe avant d'avoir mis à «xécutionsesprojets d'utilité réelle. Il voulait avoir a Montmartre un hospice de convalescents et puis des hospices de malades aux quatre points cardinaux. Cette idée datait de plus loin et dès le com-
ttiéiicément de la révolution on s^était oceiipé ât ces translations. Tant de couvents dont on pou* vait alofs disposer rendaient ces mesui'es faciles. Mais ce n'est pas tout de Concevoir, il faut encore persévérer. Souvent ce n'est que par une vaine gloirii que vous jetez sur^ le papier de beaux plans qui vous coûtent peu et dont vous avez le mérite sans prendre le soin- d'y donner suite. Celui à qui il faut savoir gré de ses projets , c^est celui qui n'ayant en vuq que le bien public, va au but par la route la plus courte^ et qui au lieu de se perdre en longues dissertations sur les avantages de ses desseins , emploie ses forces et son temps à prô^ curer aux hommes les doiis qu'ils peuvent attendre de lui.
« La plaine dé Grenelle que Ton transforme à présent en faubourg convenait peut-être mieux pour y fonder un hôpital. Un autre établissement du même ordre eut été bien placé sur la route d^Asnièreiè, dans la plaine au-dessous du village de la Planchette j et ces deut hôpitaux organisée sur un vaste plan; remis entre les maiiis d*hom* mes zélés; soumis à des iûspections régulières et fréquentes auraient remplacé Thôtel et la charité et deux ou trois de leurs aunâxes qui obstrueut
(les quartiers populeux, et empoisonnent les eaux d'une grande portion de la Seine.
« Les cimetières sont d'autres réceptacles qui, trop rapprochés de Penceinte, compromettent la santé des citoyens. Celui de Clamart surtout fait murmurer tous les environs, et là le danger est imminent, sans qu'on s'empresse davantage de prendre les moyens de le combattre.
« Passons à des réflexions d'un autre ordre. Je vous dirai qu'au cimetière du père Lackaise tout est mesquin et mal entendu. C'est une carrière où chacun va non pas tirer ses pierres, mais en porter. Pendant neuf mois de l'année les avenues en sont inabordables. On enfonce dans la boue jusqu'aux genoux et, dans l'enclos même, aucune allée n'est sablée, aucune règle convenable n'est établie. Je me trompe, il y a des règles pour faire payer bien cher le terrein, mais aucune pour en faciliter la jouissance aux familles.
« La police qui a tant d'exigeance pour le décorum de cérémonies insignifiantes, ne s'inquiète guères en fait d'enterrements de la décence qu'on y observe. Les cabarets tolérés par elle forment un village à l'entrée de la. demeure des morts et les extravagances de l'ivresse des cochers offen^ sent impunément les regards de la douleur des parents ou des amis.
« Tout ce qui entoure un cimetière devrait être classé religieusement. Le marchand de pierres tumulaires, ou de couronnes d'immortelles, devrait être relégué dans des rues détournées et ce trafic de régoïsme éloigné de la porte du champ de repos et de deuil.
« C'est par ces formes solennelles d'administration qu'on donne de Taustérito à des mœurs qui ne doivent pas être légères. Que la gaieté et l'industrie se rejettent sur les quartiers réservés pour elles. Mais que le silence et le recueillement régnent aux lieux où l'homme st appelé àfaire des réflexions profondes et sérieuses.
« Le culte des morts est le préservatif des vivants. Le fils qui viendra pleurer sur la tombe de son père s'en retournera plus honnête et meilleur. Oest au magistrat à encourager les exemples, à créer ou fortifier les institutions. Son attention ne doit pas être un moment détournée delà mission qu'il est appelé à remplir et sa constance doit parvenir à vaincre les obstacles qui se présentent au devant de ses pas.
« Charles IX de fatale mémoire, avait eu ce-
pendant, un projet qui tendait au bien public Paris alors n'était pas aussi étendu qu'il l'est devenu depuis et le bois de Boulogne était en ce temps
là à bien près d'une lieue des barrières. Le roi eut ridée dy placer le cimetière général de la ville. On n'y eut point abattu les arbres. Au contraire on Içs aurait toujours entretenus et cette forêt fut devenu le refuge delà tristesse au lieu d'être^ comme on la voit aujourd'hui, Pasile des jeux et de$ plaisirs. Les quartiers auraient eu leurs portions de bois , distinctes. Les familles auraient obtenu des concessions. On eut fondé là une espèce de ville des morts, comme il y en avait autrefois une auprès de la ville de Thèbes, et si ces vues religieuses avaient été suivies peut-être eussent -elles détourné Charlies du projet de la Saint Barthélemi,
« Mais ce germe ne fut point fécondé. Ce fut une reine, ce fut uue mère qui entraîna le roi au crime et qui écarta de son esprit ces plans philosophiques qui trop peu de temps l'occupèrent. Je ne proposerais pas aujourd'hui de reprendre un pareil projet Je laisse le bois de Boulogne aux fêtes, et je n'enlève point même à la douce joie un au^ tre bois , celui de Vincennes ^ qu'à une autrç époque on indiquait comme pouvant servir dç champ funéraire.
« Ce que je voudrais,, ce serait qu'on prît dans la plaine de Mont-rouge au Sud, dans la plains Saint-Denis au Nord, des espaces de trois mille
037,5 )• carrés paur y transférer les dmetières 4es rnrcs? delà Seine. Éloignés des habitations, ils n'y por-teraient point leurs miasmes délétères. De longues avenues, dégagéel de toutes guinguettes, jr conduiraient. Des hommes sûrs en seraieut les gar« diens, et toutes les fosses,, du pauvre comme da riche, y seraient entourées d'arbres ett d^arhustes^ par les soins de Fadministratioiix Jamais £a chan^son du tailleur de pierre ne viendrait s^î con-.fondre avec les sanglots de la veuve affligée, et parle bon ordre établi dans ce séjour de Tégaiité pure, je donnerais à l'étranger qui le visiterait uner haute idée des vertus d^un peuple à qui il ne manque que de saines directions pour être digned'être offert en modèle à toutes les nations de^ la& terre. »
(376) PARTICULARITÉS SUR CARNOT (i).
« Je commets une imprudence: je vais parler d'un homme qui est mort dans la proscription.
« Si c'était pour rappeler ses erreurs ou ses fautes 9 pour calomnier ses intentions, dénaturer ses paroles, censurer amèrement ses écrits, je ne recueillerais sans doute que des éloges.
ic Mais je veux m'occuper de ses bonnes qualités et de ses actions généreuses; je veux consac^ le souvenir de quelques traits de sa vie qui (ëat honneur à Phumanité, et je crains bien d'encourir de graves reproches.
« En i8i5, Caruot fut nommé ministre de l'intérieur. Ses premiers regards se tournèrent vers l'instruction primaire. Sur son rapport un décret fut rendu pour l'établissement des écoles d'enseignement mutuel et un comité fut formé pour suivre l'exécution de cette importante mesuré.
<r II V avait long*temps que des hommes zélés et vraiment amis du bien songeaient à introduire
^) Par Fauteur du chapitre précèdent.
( 377) en France les méthodes adoptées ckez nos voisîos pour Fédacation des enfants.
« Des obstacles de plus d'une espèce s'étaient opposés à ce que les âiéories qu'ils avaient étudiées, fussent mises chez nous en pratique. Carnot les appela près dit lui, il réunit ses efforts aux. leurs ,et ce fut, aidés de son pouvoir, qu'ils atteignirent enfin le but qu'ils s'étaient jusques là ^ vainement proposé.
« Le comité formé près du ministre était dans, le principe de cinq membres: MM. le baron de Gérando, le comte Alex, de Laborde, le comte de Lasteyrie, l'abbé Gauthier, Choron.
« Les séances avaient lieu tous les mardis , à huit heures du soir. Carnot lui même venait le présider et il amena le chef de la division des arts pour y rempUr les fonctions de secrétaire.
ft Deux nouveaux membres furent bientôt adjoints aux cinq autres. M. Jomard était allé en Angleterre en 1 8 1 4 avec des instructions de M. l'abbé de Montesquiou. Il en ava^-t rapporté d'excellentes notions sur les écoles à ia Lancastre. M. Carnot le connaissait comme un homme éminemment intéressant et utile, et il lui fit écrire pour l'inviter à se rendre au comité.
« M. Frédéric Cuvier était inspecteur de l'u^
( 37») niversité de Paris. Chargé spécialement de la surveillance des écoles primaires il avait fait un tra« vail complet sur leur organisation. Les membres du comité demandèrent au ministre qu'il leur fût donné pour collègue et ilparutà la séance suivante avec sa lettre de nominatiom
« Il était singulier de voir au milieu de l'agita* tion qui régnait à Paris à cette époque, cette commission poursuivre paisiblement sa tâche et préparer dans ses réunions, les arrêtés qui distribués toutes les semaines, fondaient une des institutions les plus propres à contribuer au bonheur pu-» blic.
«Carnot ne manquait pas une séance. Il avait été lui même y disait-il, le premier instituteurde ses enfants. Il savait par expérience les chemins qu'il fallait prendre pour arriver au cœur et à l'entendement de ces petits êtres qu'un rien effraye, qu'un rien rassure, et qu'on rebute avec la même facilité qu'on les^ttache.
« I^école modèle fut fondée dans l'ancienne Église S^ Jean de Beau vais. Un marchand de vin j avait mis des tonneaux. Il ne voulut pas les en retirer sans un dédommagement et de petites som-< mes levèrent ces obstacles. Tout se fit ici par économie et par les soins vigilants du comité, A très peu
(379) de frais s'établit cette pépinière d'où sortirent depuis la plupart des maîtres d'enseignement mutuel qui en 1820 existaient au nombre de plus de 1200 dans le royaume.
« L'écriture française était mal formée. Le mécanisme de la ronde, de la coulée ^ de la bâtarde était d'un genre peu propre à la rapidité de l'expédition. Une calligraphie nouvelle fut l'objet des recherches du comité et l'on parvint à trouver un 'Corps de lettres à la fois élégant et commode, dont les modèles sont aujourd'hui prescjue par^ tout adoptés,
< Les séances avaient lieu avec exactitude. Un bien considérable avait déjà été produit. Les journaux étaient remplis d'articles sur lesprogrèfi et les avantages de la méthode importée de Lon-* dres, mais originairement sortie de France, et modifiée d'après les systèmes perfectionnés, soit en Suisse soit en Allemagne soit en Hollande oii l'éducation des enfants est l'objet d'une attention particulière de la part dos gouvernements et des pères de famille. Des prix avaient été institués pour l'encouragement de ceux qui se vouaient à la pro-» pagation de la nouvelle méthode j on aVait ordonné la traduction des meilleurs livres étrangers lur l'instruction primaire. En un mot on cherchait
partout des lumières et partout on les répandait.
« Lorsqu'un soir un mardi M. De La Borde, qui n^avait pas assistée ia réunion, entre en habit d^officier supérieur de la garde nationale. Il dit quelques mots à Foreille du président^ IMl. Carnot Celui-ci sans paraître ému, sonne et demande les chevaux; mais M. De La Borde offre sa calèche, et le ministre y monte avec lui après avoir prié M. de Gerando de le remplacer dans le fauteuil pendant une absence qui ne sera pas longue La discussion continue, on en était sur Pexamen d'un mode particulier proposé par M. Choron pour Tépellation. M. de Lasteyrie et l'abbé Gauthier l'appuyaient, M". Jomard et Cuvier (Frédéric) demandaient des explications, au moment ou, après une demi-heure, Carnot revient, reprend sa place et termine la séance sans qu'on eut pu voir sur son visage la moindre apparence de trouble.
cf La nouvelle que M. De La Borde avait apportée était pourtant assez sérieuse, et tout autre, moins impassible, en eut été déconcerté, carie lendemain le moniteur nous apprit que la bataille de Waterloo était perdue, et l'on sut que l'em-
j>eTeur était à PEJjsée : c'était lui que Carnot était allé voir !
« Les préparatifs du champ de mai se firent au ministère de Fintérieur. Un berceau spécial fut établi dans l'hôtel Brissac (Grenelle Saint Germain N° 122) pour les ordres relatifs à l'arrangement des tentes et gradins, à la distribution des cartes de député y à la confection des drapeaux qui devaient être donnés aux départements. C'était un renouvellement de la fédération de 90 j l'élan de la première époque se retrouvait encore à la seconde, mais la même unité de mouvement n'existait pas parmi les chefs. Plusieurs partis étaient en présence et celui de la |iberté ne devait pas prévaloir. L'empereur n'en accordait que l'ombre et ce fut là ce qui le perdit
« Un grand nombre de députés étaient arrivés et comme la grande cérémonie avait été remise au mois de juin , Napoléon voulait fixer l'attention de ceux qui séparés de leurs affaires et de leur famille^ avaient besoin qu'on s'occupât du soin de remplir leurs loisirs. Carnot reçut l'ordre formel, de donner des concerts deux ou trois fois la semaine jusqu^àl'ouverture de l'assemblée II avoua avec bonhommie qju'il était fort peu propre à organiser ce genre de divertissement Mais enfin
( 382 ) {ïuisqu^on croyait que la politique pouvait y trou- ' ver son compte il fit décorer des galeries pour ceti réceptions semi quotidiennes.
€t M. Sarrette fut appelé: c^étaît le directeur duconservatoiredemusique,et secondé par MM. Gossec^ Méhul et Chérubini, il monta un orcbes^ tre qui fut prêt en trois jours à exécuter les symphonies et les morceaux de chant en cette occasion presque toujours nécessaires. M. Ponchatd et mademoiselle Palar (depuis mariée à M. Rigaut) firent entendre le premier jour un chant guerrier dont les paroles étaient de M. Kousselin de Saint Albin, l'un des secrétaires de Carnot et en même temps l'un des amis de Fouché.
« Les invitations quoique faites à la hâte ame-^ nèrent dans les salons Félite des femmes de Paris; et un grand nombre de dames de provinces qui avaient suivi leurs maris, députés. La reine Hor^ tense y parut et ce fut Carnot qui lui offrit la main pour lui faire faire le tour de la galerie*
« Cette galerie, fort belle, par elle même, était décorée de guirlandes, de tableaux, de statues et d'une infinité de cristaux. Les drapeaux destinés au champ de mai pendaient à sa voûte et ce mé^ lange de couleurs, de manières, de visages, d^ex-' pressions, de costumes, ces généraux placés au^
près des avocats , ces ecclésiastiques confondus avec les artistes ^ donnaient à ces soirées un caractère original qui ne s'est plus rencontré depuis, et qui, peut-être, ne s'est vu que cette fois.
« Carnot faisait avec beaucoup de simplicité et de bienveillance les honneurs de ses concerts. La reine Hortense parcourait tous les rangs et se bornant à faire en passant un signe d'intelligence aux élégantes parisiennes, elle s'arrêtait davantage aux jeunes daines de Lyon ou de Bordeaux qu'elle cherchait avec adresse à mettre ou à maintenir dans les intérêts de la cause de celui dont elle était là comme une espèce d'ambassadrice.
«r Deux ou troiis fois la semaine aussi il y avait des dîners de soixante ou quatre-vingts couverts où venaient les maréchaux INiey, Suchet, Jordan et tous les personnages les plus marquants dans la. magistrature et l'administration. Combien d'hommes y figurèrent qui depuis sont allés s'asseoir à la table de M. de Gizes, de Serres, de Chateaubriand et qui, au moment où nous écrivons, exploitent la cuisine de monseigneur le comte d« Yillèle, président du conseil, ministre des finances, et ( par intérim ) ministre des afiaires étrangères.
« M. de Féletz fu destitué dans les cent jours, de sa place de conservateur de la bibliothèque Mazarine.U avait, en 18149 écrit violemment dans le journal des débats, contre Napoléon, et celui^i donna l'ordre positif de le renvoyer de ses fonc^ tîons. Carnot n'était point de cet avis, mais la volonté de Fempereur était fortement exprimée et la décision fut notifiée en conséquence. M. de Féletz réclama. Il avait eu le dessein de publier à ce sujet une lettre explicative, mais on lui indiqua un moyen plus simple et moins dangereux de plaider sa cause et de faire valoir ses motifs. Le ministre avait tous les jours des audiences publiqueS| de midi à deux heures. On conseilla à M. de Féletz de s^y présenter et en effet après un peu d'hésitation il s'y rendit II vit Carnot qui le reçut avec obligeance, qui Fécouta avec attention mais qui n'en confirma pas moins de vive voix l'arrêté qu'il avait pris par écrit M. de Féletz ne conserva pas sa place, mais en sortant du ministère il témoigna sa gratitude de la franchise avec laquelle on lui avait parlé. On ne le leurra point de vaines promesses et de perfides espérances; il put garder intacte une réputation qu'on ne chercha point à ternir ; on lui permit d'exhaler son mécontentement sans le punir deux fois de sa disgrâce^et enfin
. ( 385 ) on lui laissa tous les honneurs d^une position
dont il était juste qu'il tirât parti après le retour de ceux pour lesquels il avait souJfisrt.
« On disait que Carnot direetair ayaiteii l'jp^ organisé la victoire. Carnot ministre fut dbargé en i8i5 de prendre au dedans toutes les mesures propres à la défense du pays , tandis que Napoléon irait à la tête de Tarmée essayer de repousser au delà du Rhin, cette masse d'ennemis qui me* naçait une seconde fois d'envahir notre terri* toire.
K Son avis était de ne point attaquer. Il vou^ lait qu'on se tînt sur ses gardes, qu'on se mît derrière les forteresses de la Flandre et de la Lorraine; qu'on fit des redoutes et qu'on les hérissât de canons sur tous les points qui offriraient des positions avantageuses entre Paris et la frontière, et que dans une attitude calme on attendît de pied ferme les Anglais, les Allemands, les Auases j Survendant le terrain au prix dusang, s'i]^ fair saient un pas eu avant; et ne se déclarant vaincu que quand il n'y aurait plus eu de combattants,
c( D'autres vues rempotèrent sur ceUcf là. Le sort de l'empire fut remis aux chances des combats. La première affaire fut brillante. Nos guerriers se porterait au pas de charge contre
leurs audacieux rivaux. On crut un jour que la chance se décidait en notre faveur et que la victoire rentrée sous nos drapeaux , n'allait plus lais* ser aux alliés que le désespoir et la honte.
K Carnet en lisant le bulletin, s'écria: « Que . « Tennemi soit chassé de France; que nos enseic gnes flottent sur l'Escaut; mais que l'empereur « tienne ses serments et qu'arrêtant notre armée « sur les limites de la Gaule, il ofire aux ennemis « la paix qu'il leur demandait hier encore.... »
« Il est à croire que si la bataille de Watterloo eut été gagnée, si nous étions entrés dans Bruxelles, nous aurions poussé jusqu'à Amsterdam, tâchant de ressaisir en courant les royaumes qu'en courant nous avions perdus. Bonaparte ne rêvait qu'aux revanches à prendre et puis aussi aux embarras de factions et de cotteries qui restaient par derrière lui et qu'il voulait réduire au silence par la force et par l'éclat de ses armes. Les conseils de Girnot eussent été négligés et il n'était bruit dans nos régiments que de la conquête à reentreprendre de la Prusse et de la Pologne.
« Les anciens préfets de Brème et de Lubeck commençaient à. refaire leurs malles, et toute l'adjninistration française de la confédération rhénane, dispersée uli moment et de nouveau réu«
( 387 ) tiîc à la queue de nos légions, se replaçait en idée dans ses bureaux et sur ses lignes en Hanovre et en Westphalie.
« La fortune en ordonna autrement La journée du i8 juin rompit toutes ces mesures et vit s'éva* nouir toutes ces illusions. Cependant Camot s'en* tourant de ses vieux camarades Pneur elMongej s'aidant des lumières du général Drouot avait créé dans Paris même, des ateliers formidables où les fusils, les sabres, les lances> se fabriquaient nuit et jour. Le marché Saint Martin se distinguait par Factivité qui y régnait Le champ de mercure et du commerce était devenu l'antre de Yulcaiu; Mars y puisait ses javelines, et les pertes de la guerre de i8i49 étaient réparées par le génie et par la science, animés du puissant amour delà patrie.
tt Toutes ces dispositions furent vaines, tous ces efforts furent inutiles, la retraite avait été sonnée ou plutôt l'affreux sauce qui peut y avait retenti dans ces rangs si long-temps accoutumés au seul cri digne de la France: En aidant, soldats , en ayantï
« Bonaparte revint à Paris. Il rentra en fugitif dans cette ville quHl avait gouvernée en maître. Il trouva des rivaux^ où il avait laissé des sujets.
On fit des conditions à celui qui avait dicté des lois. Ses malheurs Im furent imputés à crimes. Il n'eut plus d'amis quand il fut abandonné des
dieux Que dis je? il eut un ami encore et
celui qui s'offrit à lui sous ce titre, fut ce même Carnot qu^il avait en d'autres temps entouré d'espions et de dégoûts ....
« Il n'y avait plus d'empereur. Fouché qui trompait la France ) était k président d'un gouvernement provisoire dont Carnot, Grenier, Quinette et Caulaincourt étaient membres. Fouché faisait voir aux uns l'avenir de république qu'ils souhaitaient, aux autres le Napoléon II sous lequel ils croyaient conserrer leurs honneurs, à ceux-ci k retour de l'antique race des Bourbons qui était en eifet ifl^minent et à ceux là l'entière destruction de ces formes représentatives qui gênaient leurs habitudes cru leurs prétentions.
« Dans toutes ces hypothèses Bonaparte devait disparaître et Ce fut Carnot qui se chargea d'aller l'instruire de la résolution prise à son égard. «Qu'on se figure ces deux personnages en face Vun de l'autre et pour une telle communication ! à des âges différents^ avec des opinions contraires, et sous des titres divers^ ils avaient occupé des postes à peu près pareils. Car ce n'est pas la pompe dont
(389) Oh s'est entouré qui fait le pouvoir; c'est le crédit dont on a joui qui assure }a renommée. Pour les i contemporains l'éclat du règne l'emporte sur les services rendus ; mais tout se classe d'après d'autres règles quand le niveau des siècles a passé par dessus les monuments. Pour celui qui se place à distance, et que n'aveuglent point certiains prestiges, la question de savoir lequel vivra le plus dans l'histoire et sera le plus haut élevé, de Napoléon ou de Carnot,. cette question, qu^on y prenne ^ade, ne serait pas si aisée à résoudre qu'elle le paraîtra de prime abord aux esprits superficiels ou prévenus.
« Quoiqu'il en soit , ce fut, uue scène tou» chante et imposante à la fois que celle de ce vieux républicain, venant ordonner le départ de ce jeune type de là monarchie. Quelle suite de prospérités et de vicissitudes avaient produit cette exaltation inouie et plus tard cette chute imprévue ! Quelles profondes réflexions se devaient présenter à l'esprit de ces deux acteurs dont le jeu rendit le monde attentif; combien de majestueux souvenirs et que d^images déchirantes se retraçaient à la pensée de ces deux ministres passagers d'un destin tour à tour ou propice ou sévère!
« Le message fut court , la déclaration fut faite
sans dureté, ou plutôt elle fut accompagnée de ces adoucissements que Ton deyait attendre d'un noble citoyen qui ne se faisait pas l'agent d'une intrigue, mais qui venait là comme l'envoyé des délégués de la nation.
« Cependant le duc de Rovigo était présent. U crut^ dans ces circonstances, qu'il avait encore à défendre les prérogatives d^un empereur. Il éleva la voix, se tourna vers les officiers de garde et il semblait demander des ordres pour sévir contre un séditieux. Mais Carnot le reprit en ces termes : « Arrêtez et gardez le respect que vous me devez » à tous les titres; comme officier général je suis » d'un grade plus anciennement acquis que le » vôtre ; comme fonctionnaire, je remplis un » devoir dont nul n'a le droit non plus que le » pouvoir d'entraver aujourd'hui Texarcke. »
Bonaparte alors fit un signe: Rovigo se retira en arrière, et Garnot,le sauveur d'Anvers, tendant la main au héros deMaréngo et d'Austerlitz, reçut la promesse solennelle d'un départ qui ne fut reculé que de quelques minutes. Adieu gênérai!,.. Tels furent tes derniers mots qui échappèrent au même instant de leur bouche, et tous deux en se séparant, pour ne plus jamais se revoir, sentirent leurs yeux mouillés de larmes î