I. Le Gauhiis du Dimanche, 5-6 mai iqoo
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bord de cette terrasse se dressaient devant moi et s'en allaient par le monde prêcher la parole sainte. Je les voyais, d'étape en étape, arriver dans la capitale même de l'empire romain : ils m'apparaissaient poursuivis, traqués, martyrisés, mis en croix à' leur tour, parmi les hécatombes de martyrs qui ensanglantèrent le sol de la vieille cité latine, et, dès lors, un irrésistible désir de les suivre envahit mon cerveau. Je partis pour l'ItaUe. Pendant deux ans, je visitai tout ce qui est resté debout de cette époque superbe; je consultai tous les manuscrits, je m'entourai de tous les documents, puis je me mis à l'œuvre, voulant peindre la page la plus sanglante de la décadence du vieux monde et la plus glorieuse du nôtre, l'effondrement de la société païenne et l'avènement du christianisme. )>
46 Sienkiewicz et Styka.
On croirait entendre parler Fauteur de Oiio vadis. C'est, en effet, un Qiio vadis plastique que ce panorama du Martyre des chrétiens au cirque de Néron, achevé à Varsovie, en décembre 1899. Avec une maîtrise d'exécution, une intuition d'art et une hauteur de vues analogues à celles du poète-peintre qu'est Sienkiewicz, le peintre-poète qu'est Styka nous fait assister, dans le saisissement du réel et de la grandeur du spectacle, à l'horrible supplice des premières victimes chrétiennes et à l'impassibilité de leurs bourreaux inconscients, au triomphe, qui s'annonce certain, de l'Esprit, de l'Idéal, sur la force matérielle des brutes ou la lâche volupté des sceptiques.
A rencontre des panoramas ordinaires, dans cette toile immense, chaque figure est modelée comme un portrait, chaque
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scène est un tableau fouillé et de sens propre, chaque épisode est d'une composition spécifique, et le [tout est d'une science de perspective, de variété, de mouvant et de mouvementé, qui produit par là même un effet d'ensemble harmonieux comme la vie.
C'est le chef-d'œuvre parmi les chefsd'œuvre de Styka, et c'est lui qui n'a pas eu à Paris le succès de son pendant littéraire de Sienkiewicz.
La Spina du cirque de Néron.
Il est aisé de saisir la raison qui — pour expliquer le hasard de la rencontre à Paris, en 1900, des oeuvres culminantes de Sienkievicz et de Styka — me fit esquisser à grands traits la vie et la carrière des deux artistes. L'explication ressort de ce seul rapprochement.
Remarquez les similitudes constantes de leur être et de leur devenir. Issus de même race, de même milieu social et po-
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litique, appartenant au même culte, favorisés des mêmes dons créateurs, bercés de communs espoirs, amoureux d'un commun idéal, poursuivant dans des arts divers mais connexes, avec une gradation pareille, la réalisation complète de leurs conceptions semblables, ces deux natures sœurs devaient souhaiter le même couronnement de leur effort, à la place et à l'instant propices.
Cette rencontre est fortuite en ce sens que l'auteur du tableau ignorait la prochaine publication de Quo vadis en France et pouvait moins encore prévoir son prodigieux succès'; de même l'auteur du livre, écrit en 1895, ne fit rien, personnellement, pour l'édition et la propaga-
I. L'exposition du Martyre des Chrétiens au cirque de Néron fut inaugurée au Palais de Glace en avril et Quo Vadis parut en juillet.
Sieiikienncz et Styka.
tion du texte en français. L'un et l'autre étaient ou s'étaient déjà présentés à notre jugement : des récits et des nouvelles de Sienkiewicz on été publiés en France dès 1886; la même année, Styka commençait à exposer au Salon des Champs-Elysées ; il y a cinq ou six ans, parut la traduction française de Sans domie. Mais écrits et peintures passèrent presque inaperçus.
Leur heure n'était pas arrivée.
Est-ce, comme le supposent avec une amertume compréhensible les patriotes polonais, parce que les courants politiques, l'engouement pour la littérature russe en furent l'empêchement ? Je ne partage pas cet avis. La preuve, c'est qu'après les auteurs russes, la faveur est allée aux Scandinaves, aux Allemands, aux Anglais. En même temps, Sienkiewicz, Styka, d'autres poètes et artistes polonais,
Sienkiewicz et Sfyki.
avant et après, remportaient des triomphes en Russie même.
C'est plutôt le contraire qui s'est produit : ce sont les Tolstoï et les Dostoïewskvj les ^ erestchaguine et les Antokolsky, qui ont trayé la voie à leurs frères de race et à leurs compagnons d'idéal; car aujourd'hui ce sont bien les Slaves qui montrent l'étoile du berger, qui élèvent l'étendard authentique du Christ, et rappellent la devise de l'amour du prochain, qui y est inscrite, aux vieilles nations, attachées au culte, mais oublieuses de l'esprit, ou reniant l'un et l'autre.
Le fait certain, quant aux Polonais, c'est qu'ils n'ont pas cessé de croire, comme le dit encore M. Gasztowtt, « à la mission généreuse de la France, toujours regardée par nous, en dépit des apparences, comme l'apôtre de la justice
Ilenrvk Sienkicwicz.
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et de la liberté, ni à la persévérance inébranlable de la nation polonaise ' » .
C'est pourquoi les poètes de la souffrance humaine, — dans le cas présent Sienkiewicz et Styka, — souffrant euxmêmes d'une douleur collective, altruistes parce que patriotes en deuil, aspirent vers ce pays de droit et de justice, qui tout récemment encore montra l'exemple unique dans l'histoire de toute une nation soulevée par une iniquité commise contre un seul et sut y voir une iniquité sociale; c'est pourquoi ils arrivent, chacun de son côté, hantés de mêmes préoccupations, à l'heure précise, ci l'heure solennelle de la fête du travail, pour rappeler qu'il reste un autre triomphe à remporter, incomparablement plus pré-