I. Héros de Résurrection, de Tolstoï
Rentré à Paris, après une absence prolongée^ au mois d'août dernier, je fus avisé par M. Ernest Flammarion, toujours attentif aux manifestations saillantes de l'art, de l'exposition au Palais de Glace du Cirque de Néron.
« Voici deux artistes faits pour se comprendre, — me dit l'éditeur perspicace. — Voyez si, dans l'œuvre de Sien-
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kiewicz, ne se trouverait point un autre roman approprié au genre de Styka et nous lui demanderions de l'illustrer. »
Je relus les œuvres de Sienkiewicz, j'allai voir la toile de Jan Styka, puis le peintre lui-même à son atelier, où je n'admirai pas moins les reproductions de son Golgotha et divers tableaux de lui.
Alors, je n'eus pas à chercher : Suivons-Le! semblait écrit comme à dessein pour servir de texte à un album formé d'épisodes du Golgotha et du Cirque de Néron. - '
• De fait, Suivons-Le ! est le thème et la trame même de Quo vadis, mais plus concentré dans la forme et, j'oserai le dire, plus large d'idée. En images brèves; passent devant nous hommes et choses' de Rome, d'Alexandrie, de Jérusalem, trois centres de la civilisation antique, tandis
M. Styka dans son atelier.
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que notre méditation franchit lentement les trois étapes de l'évolution religieuse : le culte, tantôt aimable et fin, tantôt cruel et brutal, du paganisme; la Loi austère du Mosaïsme; la doctrine d'Amour et de Pardon du Christianisme. En même temps, nous nous trouvons devant Téternel problème de la lutte entre le pharisien conservateur de la tradition, et l'idéaliste chercheur de la noble chimère, vérité demain, collision tragique dont le Nazaréen fut la sublime offrande, dont furent, sont et seront les holocaustes expiatoires tous les généreux libérateurs de l'esprit.
Les principaux personnages de Suivons- Le! sont : Cinna, Antée, Ponce-Pilate.
Nous les connaissons déjà; ce sont, avec des variations psychologiques : Viriicius, Lygie, Pétrone. Mais, au lieu du monde
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païen expirant, il y a son horrible personnification : la face cadavéreuse d'Hécate ; au lieu des apôtres Pierre et Paul, il y a le Christ même; au lieu du cirque de Néron, le Calvaire même; il y a, en plus, la philosophie grecque et le Sanhédrin juif, et le noble Timon, chercheur de la Vérité pure par le raisonnement spéculatif.
C'est toute l'antiquité à l'aube de l'ère nouvelle.
Et puis, en peu de mots, c'est le parallèle entre les rabbins, observateurs implacables de la légalité juridique, et les formalistes modernes ; entre la métaphysique des stoïciens et la philosophie pessimiste de nos jours; entre la raison d'État de Ponce-Pilate et les raisons des dirigeants actuels. Enfin, la salutaire « inquiétude » de Cinna, éternel tourment des chercheurs, analysée avec plus de dévelop-
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pement psychologique que la conversion miraculeuse de Vinicius.
Qu& vadis, galerie de merveilleuses fresques, succession de péripéties émouvantes, trésor d'idées et de passions ; Suivons-Le ! eau-forte vigoureuse de touche et de couleur, révélatrice de tout un monde de sensations nuancées, fertiles en réflexions inductives.
Tels également le Martyre des chrétiens au Cirque de Néron et le Martyre du Christ au Golgotha détaché pour le cadre de Suivons-Le ! Qi qu'on trouvera plus loin.
Plus frappante encore est l'analogie de sens entre Suivons-Le! et le groupe de trois Romains du Golgotha : le vieillard, le jeune homme et la jeune fille qui, tout émus, regardent passer Jésus sur le chemin du supplice.
On comprendra que je n'aie pas eu à
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insister auprès de M. Styka, admirateur enthousiaste de son illustre compatriote, fervent du môme Dieu, cultivant les mêmes divinités, — Beauté, Vérité, Raison. — Il fut heureux de pouvoir réaliser son rêve, déjà ancien, d'adapter ses créations picturales, par une nouvelle interprétation, à la création littéraire de Sienkiewicz.
D'où ce livre.
Qui apparaît ici commentateur de l'autre? Il serait vain de le chercher. C'est une œuvre d'alliage intime, où la part de ^'écrivain et celle du dessinateur se sont fondues en un ensemble harmonieux et complet, et l'on ne saurait attribuer à l'un plus qu'à l'autre l'émotion d'art et de pensée qui s'en dégage.
E. Halpérine-Kaminsky.
Janvier 1901.
Caïus Septimus Ciima.
Caïus Septimus Cinna, patricien romain, avait passé sa jeunesse au milieu des légions, où il avait vécu de la rude existence des camps.
Plus tard, il était rentré à Rome pour y jouir de sa gloire/ du luxe et de l'opulence que lui procurait une fortune considérable^ bien que déjà ébrécliée.
Du coup^ il s'était plongé dans les plaisirs et s'était rassasié de tout ce que pouvait offrir la Ville merveilleuse. Ses nuits se passaient en orgies dans ses magnifiques villas suburbaines, ses journées en exercices chez les lanistes% en conversations avec des rhéteurs, dans les thermes, où Ton s'escrimait à toutes sortes de dissertations et où se colportaient les commérages de la ville, ou bien au cirque, ou encore dans les arènes des gladiateurs, parmi les sorcières de Thrace et les ravissantes danseuses des îles de l'Archipel.
L'illustre Lucullus était son parent maternel, et Cinna en avait hérité le goût pour des mets recherchés. Sa table était chargée de Tins de Grèce, d'huîtres de Naples, de grasses sauterelles du Pont, confites dans du miel de ■Numidie. Tout ce que Rome possédait de
■ I. Ceux qui achetaienret formaient "des gladiateurs pour le cirque. - •
« Ses nuits se passaient en orgies dans ses magnifiques villas
suburbaines »,
vivres rares devait être chez Cinna, depuis le poisson de la mer Rouge, jusqu'à la perdrix blanche des rives du Boryslhène.
Toutefois, il jouissait de ces bienfaits de l'existence, non en soldat goulu, mais en patricien raffiné.
Il avait essayé de se convaincre, et peut-être en était-il réellement convaincu, qu'il avait une grande passion pour les œuvres d'art : il s'enthousiasmait pour les statues découvertes dans les ruines de Corinthe, pour les épilychnies^ de l'Attique, pour les vases d'Étrurie ou importés du brumeux pays des Sères, pour les mosaïques romaines et les étoffes de l'Euphrate, les parfums de l'Arabie, en un mot pour tous les bibelots et bagatelles qui remplissent le vide d'une vie patricienne.
Cinna savait discourir sur ces choses en connaisseur, en amateur, avec des vieillards édentés qui, pour se mettre à table, ornaient