I. Lampes
leur calvitie de couronnes de roses et^ après le festin, mâchaient des pétales d'héliotrope pour parfumer leur haleine.
Il savait également apprécier la beauté d'une période de Cicéron, d'un vers d'Horace ou d'Ovide. Instruit par un rhéteur athénien, il parlait avec facilité la langue grecque, savait par cœur des chants entiers de VIliade et pouvait, la coupe à la main, déclamer des strophes d'Anacréon jusqu'à l'ébriété complète, suivie d'un lourd sommeil.
Grâce à son maître et à d'autres rhéteurs, il possédait également des notions de philosophie suffisantes pour comprendre l'architecture des monuments élevés jadis à l'intelligence dans l'Hellade et les colonies; mais il comprenait également que, de tous ces édifices, il ne restait plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines.
Il connaissait personnellement nombre de stoïciens, auxquels il était d'ailleurs hostile, parce qu'il les considérait plutôt comme un
Les sorcières de Thrace et les ravissantes danseuses de l'Archipel.
parti politique et comme des ascètes qui méprisaient les plaisirs de la vie. Les sceptiques s'asseyaient souvent à sa table, démolissaient entre deux plats maints systèmes philosophiques, et déclaraient, en levant leurs cratères remplis de vin, que le plaisir est chose vaine, la vérité chose irréalisable, et que le but du sage ne peut être que le repos, l'inertie.
Cinna écoutait tous ces discours, mais n'y ajoutait qu'une médiocre importance. Il ne professait aucune opinion et ne tenait pas à en avoir une. Caton était pour lui la personnification d'une énorme énergie, alliée à une énorme sottise. Il estimait que la vie était semblable à la mer sur laquelle souffle un vent désordonné et que l'unique sagesse était de déployer les voiles de façon que le souffle du vent fît avancer la barque.
En outre, il appréciait fort ses larges épaules, son estomac solide^ sa belle tête au profil d'aigle et à la mâchoire puissante. Aussi
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était-il certain qu'armé de la sorte, Texistence pouvait tout de même lui être facile.
Sans appartenir à Técole des sceptiques^ il n'en était pas moins sceptique dans la vie, et en même temps cyrénaïque, bien qu'il sût que le plaisir ne constituait pas encore le bonheur.
Il ig-norait la vraie doctrine d'Épicure, aussi se considérait-il comme un épicurien.
En g-énéral, il tenait la philosophie pour un exercice intellectuel aussi utile que celui que lui faisait faire le laniste. Lorsque la conversation le fatiguait, il s'en allait au cirque voir couler du sang.
Il ne croyait pas plus aux dieux qu'à la vertu, qu'à la vérité, qu'au bonheur. Il croyait seulement à la magie; il avait ses superstitions, et le mystère des religions orientales l'attirait. '*
Il était bon pour ses esclaves, si toutefois l'ennui ne l'amenait pas à être cruel.
Il estimait que la vie est comme une am-
Il avait une grande passion pour les vases d'Etrurie,
phore : plus le vin qui la remplit est précieux, plus elle a de valeur. Aussi tâchait-il de remplir la sienne avec ce qu'il y avait de meilleur.
Il n'aimait personne, mais bien des choses lui plaisaient, entre autres sa propre tête au crâne superbe et Télégance de son pied de patricien.
Durant les premières années de sa vie joyeuse, il s'était plu à étonner Rome par ses excentricités. Cela lui avait souvent réussi. Puis, il s'y était blasé également.
Cinna au cirque.
Mais la ruine était venue.
Les biens de Cinna avaient passé à ses créanciers, et il ne lui restait que de la lassitude, comme après un labeur accablant, de la satiété, et quelque chose encore d'inèprouvé : une vague mais profonde inquiétude.
Il avait pleinement joui cependant de la richesse, de l'amour, — tel que le monde le comprenait alors, — joui de tous les luxes, de la gloire militaire; il avait éprouvé des
dang-ers. approché plus ou moins des limites de la pensée humaine, touché à la poésie et à l'art; il pouvait donc estimer qu'il avait tiré de la vie tout ce qu'elle pouvait donner.
Et voici qu'à présent il avait la sensation d'avoir nég-lig-é quelque chose, et que ce quelque chose était important. Mais il ignorait ce que c'était et s'en tourmentait en vain.
Souvent il cherchait à chasser ses pensées, a secouer l'inquiétude qui l'avait envahi, à se persuader qu'il n'y avait plus rien, qu'il ne pouvait plus y avoir rien autre dans la vie^ et pourtant son inquiétude, au lieu de se dissiper, grandissait, cela à tel point qu'il lui semblait en avoir le souci, non seulement pour lui, mais pour Rome entière.
En même temps, il enviait les sceptiques, et les tenait pour des sots parce qu'ils affirmaient que le vide peut parfaitement être rempli par rien.
Dès lors, en Cinna semblaient vivre deux hommes : l'un qui était étonné de son inquié-
Timon, le noble Athénien.
tude; l'autre qui, malgré lui, la trouvait absolument justifiée.
Après la perte de sa fortune, et grâce à l'influence de parents puissants, il était parti g-ouverner Alexandrie, où d'ailleurs il était envoyé avec l'espoir qu'il rétablirait ses finan* ces dans cette riche contrée.
Cependant, à Brindisi, son inquiétude s'était embarquée avec lui et l'avait accompagné durant tout son voyage à travers les mers.
Ses nouvelles fonctions, de nouvelles rencontres, un monde nouveau, de nouvelles impressions, devaient, croyait Cinna, le délivrer de son importune compagne.
Il se trompait. Un mois se passa, puis un second : et comme la semence apportée d'Italie par Démétrius croît plus luxueusement encore sur le sol fertile du Delta, l'angoisse de Cinna, tel un arbuste devenu un cèdre touffu, projeta de plus en plus d'ombre sur son âme.
Tout d'abord, il essaya de dissiper son
trouble en menant une existence semblable à celle qu'il avait menée jadis à Rome.
Alexandrie était une ville superbe, riche en femmes grecques aux cheveux fauves et au tendre épiderme que le soleil d'Ég^ypte dorait d'un hâle d'ambre transparent. Cinna chercha donc l'oubli dans leurs bras.
Mais, dès qu"il en eut reconnu la vanité^ il fut hanté de l'idée du suicide. Nombre de ses amis s'étaient ainsi libérés des soucis de la vie, et pour des raisons bien plus futiles encore : d'aucuns par ennui, ou parce qu'ils sentaient le vide de leur existence ; d'autres parce que le désir de jouir des bienfaits terrestres leur faisait défaut. Il suffisait d'un esclave qui sût un instant tenir le glaive d'une main ferme.
Cette pensée s'empara de Cinna^ et déjà il allait la réaliser, quand il en fut empêché par un songe étrange.
Il traversait une rivière, lorsque, sur le bord opposé, il aperçut son inquiétude sous les
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— Mais l'oiseau sait où il doit voler pour trouver son bonheur, tandis que les âmes volent dans l'inconnu, la tristesse et Tinquiétude.
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traits d'un esclave lassé qui le salua et qui lui dit:
« Je t'ai devancé pour venir à ta rencontre. »
Pour la première fois, Cinna eut peur; il comprit que s'il ne pouvait songer à la vie d'outre-tombe sans y mêler l'Inquiétude, celleci ne manquerait pas de l'y suivre également.
Comme mesure extrême, il résolut de se rapprocher des sages qui fourmillaient à Sérapéum, avec l'espoir qu'il trouverait parmi eux la solution de l'énigme.
Ces philosophes, il est vrai, ne purent la découvrir. En revanche, ils donnèrent à Cinna le titre de to-j ixovusiou, octroyé aux Romains de grande race et de haute condition.
La consolation était mince, et le titre de sage, attribué à un homme incapable de définir ce qui le préoccupait le plus, pouvait paraître ironique; mais Cinna pensait que Sérapéum ne dévoile pas d'un coup toute sa science, et il ne perdit pas encore tout espoir.
. Le plus actif parmi les philosophes d'A-
lexandrie était le noble Timon, Athénien, citoyen romain, personnage considérable. Il vivait depuis plusieurs années à Alexandrie, où il était venu pour y étudier la science mystérieuse de l'Ég-ypte. On disait qu'il n'y avait ni un parchemin, ni un papyrus de la bibliothèque qu'il n'eût lu, et qu'il possédait toute la sagesse humaine. Avec cela, homme doux et perspicace.
Parmi quantité de pédants et de commentateurs au cerveau obtus, Cinna le distingua aussitôt et se lia avec lui jusqu'à devenir son intime ami.
Le jeune Romain était surpris de la facilité de dialectique du vieillard et de l'éloquence avec laquelle il traitait de la haute signification de l'humanité et de l'univers. Ce qui le frappait particulièrement, c'était de voir les profondes paroles de Timon empreintes d'une certaine tristesse.
Plus tard, lorsque leurs relations furent devenues plus étroites encore, Cinna éprouva
« Souvent elle avait des songes prophétiques et voyait des choses invisibles pour les yeux profanes des mortels. »
une grande envie de questionner le vieux pliilosophe sur la cause de cette mélancolie, ct^ à son tour;, de lui ouvrir son cœur.
L'occasion ne tarda pas à se présenter.
Tu Jelix^ Cinna !
Un soir, après une conversation animée sur la voie que parcourt l'âme dans les régions extra-terrestres, Cinna et Timon étaient demeurés seuls sur la terrasse, d'où la vue s'étendait sur la mer.
Le jeune Romain, prenant lamain du vieillard, lui confessa ce qui était le plus grand chagrin de sa vie et dans quel but il avait cherché à se lier avec les savants et les philosophes de Sérapeum.
— Du moins, Timon, — ajouta-t-ii pour conclure, — j'y ai gagné de te connaître, et je sais aujourd'hui que si, toi non plus, tu ne peux résoudre l'énigme de ma vie, personne n'y réussira.
Timon considéra longuement les eaux qui s'étendaient devant lui et où se reflétait le croissant de la lune, puis il dit :
— As-tu vu, Cinna, les migrations d'oiseaux qui, en hi^er, arrivent ici des ténèbres du Nord? Sais-tu ce qu'ils viennent chercher en Egypte?
— "Mais oui, la chaleur et la lumière,
— Les âmes cherchent aussi la chaleur, qui n'est autre que l'Amour, et la lumière/ qui n'est autre que la Vérité. Mais l'oiseau sait où il doit voler pour trouver son bonheur, tandis que les âmes volent dans l'inconnu, la tristesse et l'inquiétude.
— Pourquoi donc, noble Timon, ne peuvent-elles trouver leur voie?
— Jadis, la foi dans les dieux donnait la
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« Le lotus rose pâlit de plus en plus, jusqu'à devenir un lotus blanc, blanc comme la face d'un mort. »
quiétude; aujourd'hui, cette foi s'est consumée comme l'huile du lampadaire. Plus tard, on crut que la philosophie luirait pour les âmes comme un soleil de vérité; aujourd'hui, tu le sais bien, sur ses ruines, à Rome, à Athènes, comme ici, sont assis des sceptiques qui croient apporter la tranquillité lorsqu'ils n'apportent que la perplexité. Car, se détourner de la lumière et de la chaleur, c'est laisser l'âme dans les ténèbres ; et les ténèbres c'est l'inquiétude. Ainsi donc, les mains étendues devant nous, cherchons à tâtons l'issue....
— Tu ne l'as donc pas trouvée non plus ?
— Je l'ai cherchée et ne l'ai point trouvée. Toi, tu l'avais cherchée dans les plaisirs, moi dans la pensée. Et tous deux, nous sommes environnés de la même obscurité. Sache donc que tu n'es pas seul à souffrir et que c'est l'âme de l'univers qui souffre en toi.... Est-ce depuis longtemps que tu ne crois plus aux dieuxr
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. — A Rome^ on les honore publiquement et l'on en a même introduit de nouveaux, qui viennent d'Asie et d'Ég-ypte; mais seuls peut-être les vendeurs de lég-umes qui viennent le matin de la campag-ne à la ville y croient encore sincèrement.
— Et ce sont les seuls qui aient le repos.
— De même, ici, ceux qui saluent jusqu'à terre les chats et les oignons.
— De même ceux qui, à l'instar des bêtes repues, n'aspirent plus à rien qu'à dormir après s'être gavés.
— Mais, s'il en est ainsi^ vaut-il la peine de vivre?
— Savons-nous donc ce que nous réserve la mort?
— Alors, quelle différence entre toi et les sceptiques?
— Les sceptiques s'habituent aux ténèbres, ou feignent de s'y accoutumer, tandis que moi j'en souffre.
— Et tu n'aperçois point le salut?
La face cadavéreuse regardait Antée de ses yeux vitreux. »
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Timon se tut un instant, puis lentement, en hésitant, il dit :
— Je l'attends.
— D'où?
— Je ne sais.
11 appuya la tête sur sa main et, peut-être sous l'empire du silence et de la paix qui régnaient sur la terrasse, il dit la voix baissée :
— Chose étrange! Il me semble parfois que si le monde ne contenait pas plus de choses que nous n'en connaissons, et si même nous ne pouvions être davantage que ce que nous sommes, nous n'éprouverions aucune inquiétude.... Ainsi, dans la source même de la maladie, je puise l'espoir de la guérison.... La foi en l'Olympe et dans la philosophie est morte; mais la santé est peut-être dans quelque vérité nouvelle que je ne connais pas
Contre son attente, cet entretien apporta à Cinna un soulagement réel. En apprenant
qu'il n'était pas seul à souffrir de cette maladie, mais le monde entier, il éprouva la sensation d'un homme auquel on enlève un grand poids pour le répartir sur des milliers depaules.
,& fcT.Jfr.
Sauve-moi, Caïus, sauve-moi! »
L'amitié entre Cinna et le vieux Grec devenait de jour en jour plus étroite. Ils se fréquentaient et, en dînant ensemble, ils partageaient en même temps leurs pensées et leiir pain.
Cependant, malgré son expérience de la vie et la lassitude qui, pour lui, avait suivi la satiété, Cinna était trop jeune encore pour que l'existence ne pût lui ménager quelque attrait inconnu.
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Cet attrait, il le trouva dans la fille unique de Timon, Antée.
La renommée d'Antée à Alexandrie n'était " pas moindre que celle dont jouissait son père, vénérée qu'elle était des nobles Romains qui fréquentaient la maison de Timon, vénérée des Grecs, vénérée des philosophes de Sérapéum, vénérée de la foule.
Timon ne l'enfermait point dans un gynécée, comme cela avait lieu pour les autres femmes ; au contraire, il cherchait à lui faire connaître ce qu"il connaissait lui-même.
Dès sa sortie de l'enfance, il lui avait fait lire les livres grecs, A^oire romains et hébreux; car , douée d'une mémoire remarquable, élevée dans cette ville cosmopolite qu'était Alexandrie, la jeune fille avait eu l'occasion d'apprendre ces diverses langues.
En camarade, elle associait ses pensées à celles de son père, prenait souvent part aux entretiens durant les symposes* qui avaient