‹ Suivons-le!Chapitre 8 sur 10 · I. Festins chez les Grecs · texte numérisé non relu

I. Festins chez les Grecs

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Maison de campagne près de Jérusalem.

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lieu dans la maison de Timon, et souvent aussi, dans le labyrinthe des questions difficiles, savait trouver seule la voie, comme Ariane, et entraîner les autres à sa suite. Son père lui-même en était étonné et l'en estimait.

Enfin, elle était entourée comme d'un attrait de mystère, presque de sainteté, car elle avait des song-es prophétiques et voyait des choses invisibles pour les yeux profanes des mortels.

Le vieux sage l'aimait comme son âme propre; il l'aimait encore parce qu'il craignait de la perdre : elle disait parfois qu'en rêve lui apparaissaient des êtres hostiles environnés d'une lumière merveilleuse, sans qu'elle sût si cela devait être pour elle la source de la vie, ou celle de la mort.

Pour tant qu'à présent, elle n'était entourée que d'amour. Les Égyptiens qui visitaient Timon la dénommaient « le Lotus », sans doute parce que cette fleur jouissait d'une

vénération divine sur les bords du Nil; sans doute aussi parce que celui qui avait vu Antée une seule fois en oubliait le monde entier.

Car sa beauté égalait sa sagesse. Le soleil d'Egypte n'avait pas bruni son visage. Les rayons dorés de l'aube semblaient s'y être enfermés, comme dans une coquille de nacre transparente. Ses yeux reflétaient l'azur du Nil et son regard semblait sortir des mêmes profondeurs mystérieuses que les eaux de ce fleuve de mystère.

Quand Cinna rentra chez lui, après l'avoir vue et entendue pour la premiière fois, il ressentit le désir de lui élever un autel dans l'atrium de sa demeure et de lui sacrifier de blanches colombes.

Il avait rencontré dans sa vie des milliers de femmes, depuis les jeunes filles du Nord lointain, aux cils blancs, aux cheveux couleur d'épis, jusqu'aux Numidiennes, noires comme la lave figée; mais, jamais encore il n'avait vu

Le procurateur Ponce-Pilate.

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pareil visage, ni pareille âme. Et plus il la voyait^ la pénétrait, l'écoutait, plus aussi sa surprise augmentait. Par moments iladmettàit, lui incrédule, qu'Antée ne pouvait être la fille de Timon^ mais une enfant des deux, mifemme, mi-déesse.

Bientôt il l'aima d'un amour inattendu, profond et invincible, aussi différent de ses sentiments passés qu'Antée était différente des autres femmes.

Il eût voulu la posséder uniquement pour la vénérer, et, pour cela, il était prêt à donner tout son sang. Il eût préféré être pauvre mais avec elle, que césar sans elle.

Et comme un tourbillon de la mer entraîne avec une force irrésistible tout ce qui est pris dans son remous, l'amour de Cinna s'empara de son âme , de son cœur, de ses pensées , de ses jours, de ses nuits, de tout ce qui est la vie.

Puis, dans ses bras, l'amour souleva Antée, elle aussi :

« Tu felix, Cinna! » répétaient ses amis.

« Tu felix, Cinna! » se répéta-t-il luimême le jour des épousailles, quand les lèvres divines de la vierge eurent proféré les paroles sacramentelles :

— Là où tu es, Caïus, là je serai, Caïa!

Et alors, il lui semblait que son bonheur était, comme la mer, incommensurable, infini.

Juif de Jérusalem.

Un an se passa, durant lequel la jeune femme fut, à son foyer, entourée d'une adoration quasi divine : elle était pour son mari la prunelle de son œil, l'amour, la sagesse, la lumière.

Mais, dans la comparaison qu'il avait faite de son bonheur avec la mer, Cinna avait oublié que celle-ci a aussi ses reflux.

Au bout de l'année, un mal terrible et mystérieux s'empara d'Antée. D'effrayantes vi-

sions troublèrent son sommeil et tarirent en elle la source de la vie. Les rayons de l'aube s'éteignirent sur son visage,* ne lui laissant que sa transparence nacrée; ses mains devinrent diaphanes, les yeux s'enfoncèrent dans les orbites, et « le lotus » rose pâlit de plus en plus, jusqu'à devenir un lotus blanc, blanc comme la face d'un mort.

On vit tournoyer des vautours au-dessus de la demeure de Cinna, ce qui, en Egypte, était considéré comme un présage funèbre.

Les visions d'Antée devinrent de plus en plus effrayantes. Lorsque, en plein midi, le soleil inondait la terre de sa lumière blanche et que le silence planait sur la cité, il semblait à la jeune femme entendre autour d'elle les pas rapides de quelques êtres invisibles et voir, au fond de l'éther, une face de cadavre, sèche et jaune, qui la fixait de ses yeux de jais. Et ces yeux semblaient l'appeler quelque part, vers les ténèbres mystérieuses.

Juif de Jérusalem.

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Alors, le corps d'Antée était tout secoué de fièvre; sur sa figure pâlie perlaient des g-outtes de sueur froide. La prêtresse révérée du foyer domestique se transformait en un enfant désarmé, terrifié, cachait son visage sur la poitrine de son mari et répétait, de ses lèvres exsangues :

— Sauve-moi, Caïus, sauve-moi!

Caïus se fût jeté sur tout fantôme que Perséphone eût pu faire surgir des entrailles de la terre^ mais il le cherchait vainement dans l'espace. Comme toujours, à midi, il n'y avait rien à l'entour : une blanche lumière inondait la ville; la mer semblait incandescente sous le soleil et l'on n'entendait dans le silence que le cri des vautours qui tournoyaient au-dessus de la maison.

Les visions, de plus en plus fréquentes, devinrent quotidiennes. Elles poursuivaient Antée dans la rue, dans l'atrium et dans les appartements intérieurs.

Sur le conseil des médecins, Cinna fit venir

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des sambucinaires ég-yptiens et des Bédouins, avec leurs flûtes d'argile, qui, par une musique retentissante^ devaient assourdir les pas des êtres invisibles.

Mais ce fut en vain : Antée entendait ces pas au milieu des conversations les plus bruyantes, et, quand le soleil s'élevait, si haut que l'ombre g-isait aux pieds de l'homme comme un vêtement tombé des épaules, dans l'atmosphère frémissante de chaleur apparaissait la face cadavéreuse, qui regardait Antée de ses yeux vitreux et se reculaitlentement, comme en lui disant :

« Suis-moi! »

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Jeune Juif de Jérusalem.

Par moments, il" semblait à Antée que les lèvres de l'apparition remuaient imperceptiblement, et parfois qu'elle en voyait sortir des scarabées noirs et repoussants, qui volaient vers elle.

A la seule pensée de ces visions, son regard s'emplissait de terreur.

Si bien que la vie commençait à lui apparaître comme une chaîne ininterrompue de souffrances aiguës et que déjà elle priait

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Cinna de dresser devant elle un glaive, ou de lui permettre d'avaler du poison.

Mais jamais il n'eût pu y consentir. De son glaive, il se fût ouvert toutes les veines, si cela eût pu Ta soulager, mais la tuer, elle ! il n'en aurait jamais la force.

Lorsqu'il se représentait cette chère petite tête morte, les paupières closes, figée dans une immobilité glacée, cette poitrine trouée de son fer, il sentait qu'il devrait devenir fou avant de s'y résoudre !

Un médecin grec lui dit que c'était Hécate qui apparaissait à Antée, tandis que les êtres invisibles qui effrayaient tant la malade étaient la suite de cette redoutable divinité. A son avis, il n'y avait pas de salut pour la jeune femme, car qui avait vu Hécate devait mourir.

Alors Cinna, qui naguère raillait la foi en Hécate, lui fit en sacrifice une hécatombe; mais le sacrifice n'apporta aucun soulagement, et, le lendemain, les yeux

Juif de Jérusalem.

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lugubres lixcrent Antée comme par le passé.

On essaya de lui couvrir la téte^, mais elle voyait la face cadavéreuse à travers le voile le plus épais. Lorsqu'elle se trouvait dans une chambre obscure, cette face apparaissait sur le mur, en dissipant les ténèbres de sa lumière pâle et blafarde.

Le soir, la malade se sentait mieux. Alors, elle restait plongée dans un si profond sommeil que Cinna et Timon craignaient parfois qu'elle ne s'éveillât plus.

Enfin, sa faiblesse devint telle qu'il lui fut impossible de marcher sans aide et qu'il fallut la porterdans une litière.

L'ancienne inquiétude de Cinna redoubla et le ressaisit complètement : elle était faite d'abord de peur pour la vie d'Antée, et aussi d'une étrange sensation que cette maladie avait un lien mystérieux avec ce dont il s'était entretenu lors de sa conversation intime avec Timon.

Le vieux sage pensait peut-être de même, mais Cinna craignait de le questionner.

Cependant, la malade se consumait comme une fieur dans le calice de laquelle s'est implanté un reptile venimeux. Mais Cinna, malgré son découragement, défendait sa femme de toute la force de son désespoir.

D'abord, il la conduisit dans le désert, aux environs de Memphis.

Voyant que le séjour à l'ombre des P3Tamides ne la délivrait pas de ses effrayantes visions, il revint à Alexandrie et entoura sa femme de voyantes, de sorciers qui conjuraient les maladies, de toute une foule de ces mages impudents qui, par leurs agissements secrets, leurrent la crédulité humaine. Cinna n'avait pas le choix, et il usait de tous les moyens.

Vers ce temps, arriva de Césarée à Alexandrie un médecin célèbre, l'Hébreu Joseph, fils de Khouza.

Cinna l'amena aussitôt auprès de sa femme,

« A deux reprises, je suis sorti du prétoire pour parler à ces prêtres furieux et à cette misérable foule. »

et bientôt l'espoir se ralluma dans son cœur.

Joseph, qui ne croyait ni aux Dieux de la Grèce, ni à ceux des Romains, rejeta avec mépris la supposition que le mal fût dû à l'influence d'Hécate. Il admettait plutôt l'influence des démons et conseillait de quitter l'Egypte où, indépendamment de ces démons, la santé de la jeune femme pouvait être compromise par les émanations marécageuses du Delta. Son avis, — peut-être parce qu'il était Juif, — était qu'on se rendît à Jérusalem, la ville que les démons ne pouvaient hanter et où l'air était vif et sain.

Cinna suivit d'autant plus volontiers ce conseil que, d'abord, il n'avait pas d'autre expédient^ et qu'ensuite Jérusalem était gouvernée par un ami à lui^ dont les ascendants avaient été les clients de la maison des Cinna.

De fait, le procurateur Ponce accueillit le jeune couple à bras ouverts et mit à sa disposition sa maison de campagne, située près des murs de la ville.

Mais déjà l'espoir de Cinna s'était dissipé avant son arrivée à Jérusalem. Même sur le pont de la galère, la face du spectre regardait Antée; et, quand elle eut atteint le terme de son voyage, la malade attendait l'heure méridienne avec la même frayeur qu'à Alexandrie.

Et de nouveau les jours se passèrent dans la tristesse, la crainte, le désespoir, et l'attente de la mort.

« J'ai conversé assez longtemps avec Lui.

Il faisait très chaud dans l'atrium, malgré la fontaine, l'ombre du portique et l'heure matinale. Le marbre blanc était devenu brûlant sous l'effet du soleil printanier.

Heureusement, non loin de la maison se trouvait un vieux pistachier dont les rameaux étendus couvraient un large espace. De temps à autre, un souffle de brise passait sur cet endroit découvert. Cinna y fit placer la litière, toute ornée de jacinthes et de fleurs

de pommier, sur laquelle Antée était étendue. Il s'assit auprès d'elle, posa sa main sur la main blanche comme de Talbâtre de sa jeune femme, et demanda :

— Es-tu bien, ma toute chère?

— Très bien, répondit-elle d'une voix à peine perceptible.

Et elle abaissa ses paupières, comme si le sommeil allait venir.

Le silence se fit. Seule, la brise bruissait dans les branches du pistachier, tandis que sur le sol, autour de la litière, se mouvaient les taches dorées des rayons solaires qui filtraient à travers le feuillag-e, et que les sauterelles ne cessaient de crisser dans les roches grises.

Un instant après, la malade ouvrit les yeux :

— Caïus, fit-elle, est-il vrai que dans cette contrée est apparu un philosophe qui guérit les malades ?

— Ici, on appelle ces hommes des pro-

(( Tout ua campement s'était dressé autour des murs de la ville. »

Du nord-ouest accourent des nuages. »

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phètes, répondit Cinna. —J'ai entendu parler de celui-là et je voulais le faire venir; mais il se trouve que c'est un mage astucieux. Et puis, il blasphème contre les choses sacrées et les croyances de ce pays. Pour cette raison, le procurateur Ta condamné à mort : on doit le crucifier aujourd'hui même.

Antée baissa la tête.

— C'est le temps qui te guérira, dit Cinna en lisant la tristesse sur le visage de sa femme.

— Le temps est au service de la mort, ejt non à celui de la vie, répondit-elle lentement.

De nouveau, le silence s'établit.

A l'entour, les taches dorées continuaient à scintiller et à miroiter. Les sauterelles crissaient de plus en plus fort et des fentes de rochers sortaient des petits lézards qui s'installaient sur la pierre surchauffée.

De temps à autre, Cinna jetait un regard

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sur Antée^ et, pour la millième fois, lui venait la désespérante pensée que tous les moyens de salut étaient épuisés, tout espoir vain, et que bientôt il ne resterait plus, de l'être adoré, qu'une ombre éphémère et une pincée de cendre dans le columbarium.

Maintenant déjà, les yeux clos, étendue sur la litière fleurie, elle semblait comme morte.

« Je te suivrai ! » se murmurait Cinna.

A ce moment, un bruit de pas se fit entendre.

Antée pâlit plus encore. Ses lèvres à demi ouvertes aspiraient l'air avec avidité, sa poitrine se soulevait dans une respiration haletante. La pauvre martyre croyait que la foule des êtres invisibles s'approchait, annonçant l'apparition de la face de cadavre aux orbites vitreuses.

Mais Cinna lui prit la main et s'efforça de la rassurer.

« Ils laissent encore voir, par places, le profond azur du ciel. »

« De la porte de la cité, débordaient toujours de nouvelles vagues humaines. »

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— Antée, ne crains rien ! Ces pas, je les entends aussi.

Un instant après, il ajouta :

— C'est Ponce qui vient nous visiter.

En effet, au tournant du sentier parut le procurateur, escorté de deux esclaves.

C'était un homme d'un certain âge, au menton rond et glabre, chez qui l'on devinait la majesté apprêtée, en même temps que le souci et la lassitude réels.

— Salut à toi, noble Cinna, et à toi, divine Antée, — dit-il en entrant dans l'ombre du pistachier. — Quelle chaude journée, après la nuit si froide !... Qu'elle vous porte bonheur à tous deux et que la santé d' Antée refleurisse de nouveau, comme ces jacinthes et ces fleurs de pommier qui ornent sa litière.

— Salut à toi aussi, Ponce. Sois le bienvenu ! — répondit Cinna.

Le procurateur s'assit sur un quartier de roche, regarda la jeune femme, fronça légère ment les sourcils et dit :

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— L'isolement fait naître la maladie et l'ennui, tandis qu'au milieu de la foule, il n'y à pas de place pour une crainte irraisonnée. Aussi vais-je vous donner un conseil. Ici, malheureusement, ce n'est ni Antioche, ni Césarée : il n'existe aucuns jeux, aucune arène, et si même on organisait un cirque, les fanatiques le mettraient en ruines le lendemain. On n'entend prononcer ici que le mot : « Loi », et la loi y contrecarre tout. J'aurais préféré vivre plutôt, en Scythie qu'en ce pays...

— Que voulais-lu dire, Pilater

— C'est vrai; je me suis écarté du sujet; ce sont mes soucis qui en sont cause. Je disais donc qu'il n'y a pas de place parmi la foule pour une peur irraisonnée. Précisément, aujourd'hui, vous pourrez profiter d'un spectacle. A Jérusalem, on doit se contenter de peu, et il faut chercher surtout que An tée se trouve à rheure de midi dans le milieu d'une foule. Trois hommes doivent mourir aujourd'hui

Les soldats du procurateur chargés de frayer un passage à travers la cohue.

.sur la croix. C'est toujours mieux que rien. ,Et:puis, à Toccasion deJa.Pâque, les loqueteux les plus étranges accourent dans la ville de tous les points de la contrée. Vous pourrez contempler cette g-ent à loisir. Je donnerai l'ordre de vous réserver une bonne place, tout auprès des croix. J'espère que les condamnés mourront avec courage. L'un d'eux, — personnage singulier, , — s'intitule Fils de Dieu. Il est doux comme une colombe, et, de fait, il n'a rien commis qui mérite le supplice. ;

— Et tu l'as condamné à être crucifié?

' — "Je. tenais à éviter toutes sortes de désagréments et, en même temps^ à ne pas toucher au nid de guêpes qui bourdonnent autour du temple. Ils adressent déjà à Rome assez de plaintes contre moi. Et puis, il ne s'agit pas d'un citoyen romain, n'est-ce pas?

— Mais le condamné n'en souffrira pas moins !

Le procurateur ne répondit rien tout d'à-

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bord, et seulement après quelques minutes, il se mit à parler comme s'il songeait tout haut :

— Il est une chose que je ne puis souffrir, c'est l'exagération. Quiconque prononce seulement ce mot devant moi m'ôte ma bonne humeur pour toute la journée. Le milieu doré, voilà où ma sagesse me dicte de me tenir. Or, il n'est de par le monde de pays où, plus qu'ici, cette règle est de rigueur.... Comme tout cela m'est pénible! Je ne trouve nulle part, ni chez les hommes, ni dans la nature, la paix et l'équilibre.... Tenez, nous voici au printemps. Eh bien! les nuits sont froides et les journées si chaudes que les pierres vous brûlent la plante des pieds. Il est loin encore d'être midi, et voyez ce qui se passe. Quant aux hommes, mieux vaut n'en pas parler. Je vis ici parce que j'y suis obligé.... Enfin, il ne s'agit pas de cela; je me suis de nouveau écarté du sujet.... Allez donc assister au supplice. Je suis certain que ce Nazaréen mourra

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avec courag-e. J'ai donné l'ordre de le fustiger, croyant le sauver ainsi de la mort. Je ne suis nullement un homme cruel.... Tandis qu'on le frappait, il était patient comme un agneau et bénissait le peuple. Alors que son sang l'inondait, il levait les yeux au ciel et priait. C'est l'homme le plus étonnant que j'aie jamais vu de ma vie.... A partir de cet instant, ma femme ne m'a pas laissé tranquille une minute : « Ne fais pas périr un innocent ! » — ne cessait-elle de me répéter tout le long de la journée. C'était bien là mon désir. A deux reprises, je suis sorti du prétoire pour parler à ces prêtres furieux et à cette misérable foule. Allons donc! Comme d'une seule voix, ils me criaient, la tête rejetée en arrière et la bouche fendue jusqu'aux oreilles : « Crucifie-le! »

— Et tu as cédé? — demanda Cinna.

— Autrement, il y aurait eu de l'agitation dans la ville, et je suis ici pour maintenir la tranquillité. Je dois faire mon devoir.... Je

n'aime pas les exagérations. Et puis, je suis horriblement las.... Mais, une fois que j'ai décidé quelque chose, je sacrifie sans hésitation la vie d'un homme pour le bien de tous, d'autant plus que celui-là est un inconnu et que nul ne s'en souciera. C'est tant pis pour lui qu'il ne soit pas Romain.

— Le soleil ne luit pas uniquement sur Rome, — fit remarquer Antée.

— Divine Antée, — répliqua le procurateur, — je pourrais te répondre que, sur toute la terre, il luit seulement pour la puissance romaine ; c'est pourquoi il faut tout sacrifier à celle-ci. Or, les agitateurs la compromettent.... Mais avant tout, je t'en supplie, ne me demande pas de revenir sur ma sentence. Cinna peut te certifier que c'est impossible : l'arrêt une fois prononcé, César seul peut le révoquer. x\insi, le voudrais-je que je ne le pourrais pas. N'est-ce pas vrai, Caïus?

— C'est vrai.

Mais il était visible que ces paroles avaient

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