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Membre du Sanhédrin.
Siiiv()ns-Le! iiS
produit une fâcheuse impression sur Antée, qui dit comme se parlant à elle-même:
— On peut donc souffrir et mourir, tout innocent qu'on soit?
— Il n'y a pas d'innocents, — répondit Ponce. — Ce Nazaréen n'a commis aucun crime: aussi, comme procurateur, je m'en suis lavé les mains; mais, comme homme, je condamne sa doctrine. A dessein, j'ai conversé assez long-temps avec lui ; je voulais le sonder et je me suis convaincu qu'il enseigne des choses inouïes.... C'est assez difficile à comprendre. La vie du monde doit être basée sur la raison.... La vertu est nécessaire? Mais qui donc pourrait y contredire? Ce n'est certes pas moi. Les stoïciens eux mêmes prescrivent de rester calme en face d'une opinion contradictoire.... Mais ils ne demandent pas, eux, l'abandon de tout, depuis la fortune jusqu'au repas du jour présent. Dismoi, Cinna, — toi qui es un homme raisonnable, — que penserais-tu de moi si, sans le
moindre motif, je donnais cette maison que vous habitez à ce loqueteux qui se chauffe au soleil, là-bas, près de la porte de Jaffar Cependant, c'estcequ'il demande.... Ilditaussi qu'il faut aimer tout le monde sans distinction : les Hébreux comme les Romains, les Romains comme les Égyptiens, les Égyptiens comme les Africains, et ainsi de suite. Alors, celam'a suffi.... D'autre part, aux instants où, pour lui^ il était question de vie ou de mort^ son attitude était telle qu'on l'eût cru ne pas être en cause : il enseignait et il priait. Or, je n'ai pas pour devoir de sauver quelqu'un qui n'a aucun souci de soi-même. Celui qui ne sait pas garder la mesure prouve qu'il manque de raisonnement.... Enfin, il s'intitule Fils de Dieu. Il ébranle les fondements de la société, donc il nuit aux hommes. Qu'il pense à part lui ce qu'il voudra, mais il ne doit pas ébranler les bases. . ..En tant qu'homme privé, je proteste donc contre sa doctrine. Admettons que je ne croie pas aux dieux, cela ne
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Hanaan.
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regarde que moi. Cependant, je reconnais la nécessité de la religion ; je l'affirme hautement, car je suis d'avis que la religion est un frein indispensable en ce qui concerne le peuple. Les chevaux doivent être attelés au char, et bien attelés.... D'ailleurs, la mort ne doit pas beaucoup effrayer ce Nazaréen : il prétend qu'il ressuscitera.
Cinna et Antée échangèrent un regard de surprise :
— Il ressuscitera?
— Dans trois jours, ni plus ni moins. En tout cas, ses disciples l'enseignent ainsi. J'ai oublié de l'interroger lui-même sur cette question.... Et puis, cela importe peu, puisque la mort délie des promesses.... Et, même s'il ne ressuscitait pas, il n'y perdrait rien, car, suivant sa propre doctrine, le véritable bonheur, ainsi que la vie éternelle, ne commencent qu'après la mort. Il en parle avec une absolue conviction. Il fait plus clair dans son Hadès que dans tout le monde sublu-
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naire, et qui souffre le plus ici ira plus sûrement là-haut. Il n'y a qu'à aimer, encore aimer, toujours aimer.
— Étrange doctrine, — fît Antée.
— Et la foule te criait : « Crucifie-le! » -^ dit à son tour Cinna.
— Cela n'a rien qui m'ait surpris. L'âme de ce peuple est pétrie de haine, et quoi donc, sinon la haine, est capable de demander la croix en échange de l'amour?
Antée passa sa main amaigrie sur son front :
— . Et il est certain qu'on peut vivre et être heureux après la mort?
- — C'est pour cela qu'il ne redoute ni la croix, ni la mort....
; — Comme ce serait bon, Caïus!
- Un instant après, elle demanda encore : .: — . Mais comment le sait-il?
Le procurateur fît un geste : . — Il prétend le savoir par le Père de tous les hommes, qui est aux Juifs ce qu'est pour
Membre du Sanhédrin.
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nous Jupiter, avec cette distinction que, selon le Nazaréen, Il est unique et miséricordieux.
— Comme ce serait bon, Caïus! — répéta la malade.
Cinna entr'ouvrit ses lèvres, comme s'il avait quelque chose à dire, mais il se tut et l'entretien en resta là.
Ponce, songeant sans doute à la doctrine du Nazaréen, hochait la tête, ou haussait les épaules.
Enfin, il se leva pour prendre congé.
Soudain, Antée dit :
— CaïuSj allons voir ce Nazaréen !
— Hâtez-vous! — ajouta Pilate en s'éloig-nant, — le cortège va bientôt se mettre en marche.
Pharisien.
Midi approche; la journée, d'abord chaude et sereine, commence à s'assombrir. Du nordouest accourent des nuages, noirs ou rouge cuivre, petits, mais épais, évidemment saturés d'orage. Ils laissent encore voir, par places, le profond azur du ciel. Ils se rejoindront tout à l'heure et voileront tout le firmament. Pour l'instant, le soleil borde leurs échancrures de filets d'or.
Au-dessus de la ville et des collines avoi-
sinantes, une bande de ciel clair apparaît encore, tandis qu'en bas l'air languit en couche stagnante.
Sur le plateau élevé du Golgotha, sont installés déjà, çàet là, de petits groupes d'hommes ; ils s'étaient empressés d'occuper les places avant que le coHège sortît de la ville.
Le soleil embrase l'espace pierreUx, large, vide, stérile et triste. La monotonie, grisperle, n'y est coupée que par les gorges et les crevasses, ressortant d'autant plus noirs que le plateau est plus violemment éclairé. Au loin, se dressent de hautes collines tout aussi stériles et voilées d'une buée violette^
Plus bas, entre les murailles de la cité et le plateau du Golgotha, s'étend la plaine, semée de rochers, mais pourtant moins aride. Ici, dans des excaA^ations où s'était amoncelé quelque limon, se haussent des figuiers au rare feuillage. On aperçoit également des bâtiments à toits plats, collés comme des nids d'hirondelles aux parois rocheuses, ou bien
Pharisien.
des tombeaux qui présentent au soleil leur éclatante blancheur.
. Ce jour-là, en raison de l'approche des fêtes, il était arrivé des habitants de toute la province. Quantité de huttes et détentes, tout un campement, s'étaient dressées autour des murs de la ville, vraie fourmilière d'hommes et de chameaux.
Le soleil montait toujours dans l'azur encore libre de nuages. C'était Theure où ces hauteurs sont plong-ées d'ordinaire dans un morne silence^ et que tout être vivant cherche un abri sous les murs de la ville, ou dans les replis du terrain.
Même, malgré l'animation qui régnait à ce moment, une certaine tristesse pesait sur rétendue où la lumière aveuglante du soleil tombait, non sur de la verdure, mais sur la masse grise des pierres. L'écho d'un bruit lointain qui venait de la cité se faisait entendre comme le roulement des vagues et semblait se fondre dans le silence ambiant.
Les groupes isolés, qui depuis le matin ^'étaient installés sur le Golg-otha, tournaient à chaque instant leurs regards vers la ville, dans l'attente du cortège qui allait' en sortir.
La litière d'Antée apparut, escortée d'une dizaine de soldats du procurateur , chargés de frayer un passage à travers la cohue et, dans une certaine mesure, de préserver les étrangers des insolences de la foule fanatique qui les haïssait.
Auprès de la litière marchait Cinna en compagnie du centurion Rouphilus.
Antée paraissait plus tranquille et s'inquiétait moins de l'approche de midi, l'heure à laquelle se manifestaient ces horribles visions qui l'épuisaient.
Ce que le procurateur avait dit du jeune Nazaréen s'était emparé de son esprit et détournait son attention du mal dont elle souffrait.
Il y avait là quelque chose d'étrange qu'elle ne pouvait comprendre.
Jésus de Nazareth.
c Auréolé déjà d'infini, bien li^^i^^i^- dessus du mal terrestre. »
Le moitié d'alors avait vu beaucoup de gens mourir aussi tranquillement que s'éteint un bûcher funéraire quand le bois s'est entièrement consumé. Mais c'était là le calme résultant du courage, ou la résignation philosophique en face de la nécessité de passer de la clarté aux ténèbres, de la vie réelle à quelque existence brumeuse, vague, indéfinie.
Jusqu'alors, personne n'avait béni la mort ; nul ne mourait avec la certitude inébranlable que c'est seulement par delà le bûcher ou la tombe que commencent la véritable existence, le vrai bonheur, si grand, si infini, que seul un être tout puissant et infini peut le donner.
Or, celui qu'on devait crucifier tout à l'heure l'annonçait comme une indiscutable vérité; et cet enseignement avait frappé Antée^ car il lui avait semblé la seule source de consolation et d'espoir.
Elle savait qu'elle devait mourir, et un grand chagrin l'envahissait.
Qu'était la mort pour elle? La séparation d'avec Cinna, d'avec son père, d'avec tout le monde, d'avec l'amour; c'était le froid, le néant, les ténèbres. Mieux elle se sentait dans la vie, plus son chagrin devait être profond. Si la mort pouvait lui servir à quelque chose, si elle pouvait emporter avec elle une parcelle du souvenir de son amour, du souvenir de son bonheur, alors elle trouverait la force de se soumettre.
Et voici que, n'attendant rien de la mort, elle venait d'apprendre soudain que la mort pouvait lui donner tout. Et qui le lui enseignait? Un homme étrange, maître, prophète, philosophe, qui prêchait l'amour à ses semblables comme étant la plus haute vertu, qui les bénissait au moment même où on le fustigeait, et qu'on Fallait crucifier.
Et Antée songea :
« Pourquoi prêche-t-Il donc ainsi, puisque l'unique récompense qu'il en tire est la croix? D'aucuns aspirent au pouvoir : Lui ne le désire
« Tu es vérité! murmuraient les lèvres frissonnantes d'Antée. »
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point : et II est resté humble. D'autres souhaitent des palais, du luxe, des festins, des vêtements de pourpre, des chars ornés d'ivoire et de nacre; Lui a vécu tel un pâtre au rhilieu de son troupeau. Il enseigne l'amour, la pitié^ la pauvreté : Il ne peut donc être méchant et tromper délibérément ses semblables. Si donc II dit la vérité, que la mort soit bénie : la mort, terme de l'humilité terrestre, échange d'un bonheur moindre contre un plus grand, lumière pour les yeux éteints, ailes qui portent vers la demeure de la joie éternelle!... »
Antée comprenait à présent l'annonce de la résurrection.
L'esprit et le cœur de la pauvre malade adoptèrent avec ardeur cette doctrine. Elle se souvint des paroles de son père, qui souvent avait dit que, seule, la nouvelle vérité pouvait tirer des ténèbres l'âme humaine lassée et la délivrer des liens qui pesaient sur elle. C'était là cette nouvelle vérité :
victorieuse de la mort, elle apportait le salut.
Antée s'était plongée si profondément d'ans ses pensées que, pour la première fois depuis longtemps, Cinna ne remarqua point sur son visage, à l'approche de midi, les signes d'anxiété habituels.
Le cortège sortit de la ville et se dirigea vers le Golgotha.
Delà hauteur où se tenait la litière d'Antée, on pouvait distinguer jusqu'aux moindres détails.
La foule était considérable; on eût dit pourtant qu'elle se fondait dans l'espace du désert pierreux. De la porte de la cité, grande ouverte, débordaient toujours de nouvelles vagues humaines, grossies en chemin de ceux qui attendaient hors des murs. Des deux côtés du fleuve vivant s'agitaient des essaims d'enfants. Le cortège changeait de couleur, en raison de l'éclat des vêtements blancs des hommes et des fichus rouges et bleus des femmes. Au centre scintillaient les glaives et
-^iSiEasaEiaia
« Elle se mit à arracher les jacinthes et les fleurs de pommiers et à les jeter sous les pieds du Nazaréen. »
les fers de lances des guerriers romains.
Le bruit des voix parvenait d'abord confus, puis de plus en plus distinct. Enfin, le cortège se rapprocha et les premiers rangs commencèrent à gravir la colline.
La foule se hâtait de gagner les meilleures places, afin de ne rien laisser échapper des détails du supplice. Aussi, l'escorte qui encadraitles condamnés setrouva-t-elle en arriére.
Les enfants apparurent les premiers ; c'étaient, en majeure partie, des garçonnets à demi nus, les reins ceints d'un chiffon, les cheveux coupés ras, sauf deux boucles qui pendaient le long des tempes, le teint olivâtre, les yeux bleus et le parler criard. Avec des cris perçants, ils se mirent à arracher dans les excavations des fragments de roches désagrégés, pour les jeter plus tard aux crucifiés.
Derrière eux, une partie de la foule bigarrée atteignit le sommet de la colline. Chez tous, les visages étaient allumés par l'espoir
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d'un spectacle intéressant, mais aucun ne montrait la moindre trace de pitié. Les clameurs, la précipitation du langage et l'exubérance des gestes en arrivaient à surprendre Antée, tout habituée qu'elle fût à la foule grecque d'Alexandrie, bavarde et tapageuse. Les hommes causaient entre eux comme s'ils eussent été prêts à se jeter les uns sur les autres et vociféraient comme s'il se fût agi de leur salut.
Le centurion Ruphilus, s'étant approché de la litière, donna des explications à la jeune femme, sur un ton tranquille et grave, tandis que de la cité se ruaient toujours de nouvelles vagues humaines.
On y voyait des habitants cossus de Jérusalem, qui se tenaient à l'écart de la tourbe des faubourgs; des paysans, accompagnés de leurs familles, attirés par la proximité des fêtes; des laboureurs, le sac au dos; des bergers à l'air bonasse et ahuri, vêtus de peaux de chèvres.
« Antée se laissa "retomber sur les coussins de sa litière; elle se sentait inondée d'un torrent de lumière, de bonté, d'espoir et de bonheur. »
Les femmes se mêlaient aux hommes; mais, les habitantes aisées ne sortant pas volontiers, on voyait là principalement des paysannes, ou des courtisanes aux vêtements bariolés, les cheveux, les sourcils et les ongles teints, étalant de larges monnaies en sequins et répandant au loin autour d'elles l'odeur parfumée du nard.
Enfin, voici paraître le Sanhédrin, au milieu duquel Hanaan, vieillard au profil de vautour et aux paupières rouges, et l'obèse Caïphe, coiffé de la mitre à deux cornes et portant la table dorée sur sa poitrine. Derrière eux, les divers ordres des Pharisiens : ceux qui traînent leurs pieds, butent à dessein contre des obstacles; ceux qui s'ensanglantent volontairement et se cognent la tête aux murs; et ceux qui marchent voûtés, comme prêts à porter sur leurs épaules les péchés du peuple entier. Leur importance morne et la froide fureur répandue sur leur
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visag-e, les distinguaient nettement de la bruyante populace.
Cinna dévisag-eait tous les passants avec le mépris de l'homme qui appartient à la nation suzeraine; Antée, avec étonnement et avec crainte, Quantité d'Hébreux vivaient à Alexandrie;, mais là-bas ils semblaient à moitié Grecs, tandis qu'elle les voyait ici pour la première fois, tels que les lui avait représentés le procurateur.
Le visage jeune d'Antée, marqué déjà du sceau de la mort, toute sa personne qui rappelait plutôt une ombre qu'un être vivant, attiraient l'attention générale. La foule l'examinait avec autant d'insistance que le lui permettaient les soldats préposés à la garde de la litière. Ici encore se manifestaient la haine et le mépris pour les étrangers, et aucun visage ne témoignait de pitié pour la p.iuvre malade. Les yeux irrités exprimaient plutôt la joie de ce que la victime ne pourrait éviter Tissue fatale.
« Descends de ta croix! Descends de ta croix! »
Alors, Antée comprit pourquoi ces gens exigeaient le crucifiement du prophète qui prêchait l'Amour.
Et ce Nazaréen lui parut soudain un être proche, presque cher.
Il devait mourir, elle aussi devait mourir. L'arrêt était rendu, rien ne pouvait Le sauver; sur elle aussi, l'arrêt était prononcé;, et il lui semblait que tous deux étaient liés par une sorte de fraternité dans le malheur et dans la mort.
Seulement, Lui marchait vers la croix avec la foi dans un lendemain posthume, tandis qu'elle n'avait point cette foi. Et c'était auprès de Lui qu'elle était venue en puiser l'espoir.
Cependant, le tumulte lointain augmentait; un sifflement, puis un hurlement retentirent, et tout se tut.
On entendit le cliquetis des armes et les pas lourds des légionnaires. La^ multitude reflua, s'écarta, et l'escorte qui conduisait les
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condamnés parvint à hauteur de la litière. Devant, sur les côtés et derrière, d'un pas lent et cadencé^ marchaient, les soldats; au centre, on apercevait trois croix qui semblaient avancer d'elles-mêmes dans le vide, tant les hommes qui les portaient étaient ployés sous le faix.
On pouvait se rendre compte que le Nazaréen n'était pas parmi ces trois hommes : sur la face des deux condamnés, on lisait, des traces visibles du vice et du crime, tandis que le troisième, un paysan d'un certain âge, portait la croix sans doute à la place d'un autre.
Derrière eux marchait Jésus de Nazareth, entre deux gardes. Un manteau de pourpre était jeté par-dessus son vêtement, et de sa tête, ceinte d'une couronne d'épines, dégouttait du sang. Les gouttelettes rouges coulaient lentement sur son visage, et quelquesunes se coagulaient sur son front, pareilles à des baies d'églantine ou à des coraux d'un chapelet.
Joseph, membre du Sanhédrin.
des écrasantes ténèbres. Un souffle brûlant se rua une première fois, une seconde, puis s'arrêta. L'atmosphère devint d'une lourdeur insupportable.
Soudain les lueurs roug-eâtres s'assombrirent à leur tour. Les nuées, mornes comme la nuit, descendirent par bouffées énormes au-dessus du peuple et du terre-plein. L'orage était proche.... Tout respirait l'anxiété.
— Rentrons, — dit de nouveau Cinna.
— Je veux Le voir encore ! — répondit Antée.
La pénombre voilait les corps suspendus aux croix, et Cinna donna l'ordre de transporter la litière plus près du calvaire.
Sur le bois sombre^ le corps du Crucifié semblait, au milieu de l'obscurité ambiante, comme tissé de rayons de lune. Sa poitrine était soulevée par une respiration haletante, mais sa tête et ses yeux étaient toujours tournés vers le ciel.
Au fond des nuages se fit entendre un
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sourd grondement. Le tonnerre s'éveilla, roula avec un crépitement assourdissant de l'orient à l'occident; puis^ dans une sorte de chute en un précipice sans fond, il s'amoindrit, redoubla, pour, finalement, éclater dans une explosion qui ébranla la terre jusque dans ses entrailles.
Aussitôt, un éclair formidable et tout bleu déchira la nue, illumina violemment le ciel, la terre, les croix, les armures des guerriers et la foule, tassée comme un troupeau de moutons, effarée, apeurée.
Une obscurité plus profonde encore succéda à l'éclair.
Près de la litière se faisaient entendre les sanglots des femmes placées au pied de la croix, et ces pleurs, au milieu du silence de tous, avaient quelque chose de saisissant.
Ceux qui étaient venus ensemble et s'étaient séparés, se mirent à s'interpeller. De-ci, de-là, s'élevaient des voix inquiètes:
— Oyah ! N'aurait-on pas crucifié un Juste ?
fat
Savel, plus tard converti au christianisme.
— Il témoignait de la vérité ! Oyah !
— Il ressuscitait les morts ! Oyah !
Quelqu'un hurla :
— Malheur à toi, Jérusalem !
Une autre voix clama :
— La terre tremble !
Un nouveau torrent d'éclairs se déchaîna des profondeurs des nuages, semblables à de gigantesques silhouettes de feu. Les voix se turent ou, plus exactement, se perdirent dans le fracas de l'ouragan qui s'éleva avec une fureur inouïe, arrachant aux hommes leurs vêtements pour les disperser dans la plaine.
— La terre tremble ! cria-t-on de nouveau dans la foule.
Les uns s'enfuirent ; d'autres, immobilisés par la peur, demeurèrent ainsi, pétrifiés, sans pensée, sinon la vague conscience que quelque chose de terrible venait de s'accomplir.
Mais, voici que les ténèbres commencèrent à s'éclaircir. Le vent chassa les nuages, les étira, les rassembla, pour les déchirer de
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nouveau comme des chiffons usés. La clarté augmenta ; enfin, le voile sombre s'entr'ouvrit et, par la déchirure, se précipita tout un flot de rayons solaires. Tout s'éclaira: le calvaire, les croix, les visages terrifiés.
La tête du Nazaréen s'inclinait tout bas sur la poitrine, pâle comme de la cire. Ses yeux étaient ouverts et ses lèvres blêmies.
— Mort ! murmura Antée.
— Mort! répéta Cinna.
A ce moment, le centurion pointa de sa lance dans le flanc du supplicié.
Chose étrange : en revoyant ce soleil et ce mort, la foule semblait se rassurer. Elle s'approcha plus près de l'endroit du supplice, d'où les soldats ne la chassaient plus. Des voix ricanèrent:
— Descends de ta croix! descends de ta croix!
Antée contempla encore cette belle tête inclinée et dit à voix basse, comme à ellemême :
La Mère douloureuse.
— Est-ce qu'il ressusciterait vraiment?
Elle voyait ses yeux et ses lèvres marbrés
déjà de taches bleuâtres, ses bras raidis et inertes, son corps immobile et affaissé^ et quand même, le ton de sa voix révélait un doute désespéré.
Le même doute tourmentait l'âme de Cinna. Il ne croyait pas, non plus, à la résurrection du Nazaréen, mais il était certain que, vivant, par son pouvoir bon ou mauvais, Lui seul eût pu g-uérir Antée.
Cependant, la foule aug-mentait toujours autour de la croix. De plus en plus railleuses, des voix reprenaient :
— Descends de ta croix! descends de ta croix !
— Descends ! — fit Cinna désespéré et du fond de son cœur. — Guéris-la, et tu prendras mon âme !
Le ciel devint clair. Les monts demeuraient encore enveloppés de brume; mais, au-dessus du Golgotha et de la ville, ne pla-
nait plus un nuage. La tour Antonia luisait ■,, au soleil comme un autre soleil. Dans l'air rafraîchi voltigeaient des centaines d'hirondelles.
Cinna fit signe qu'il fallait rentrer.
Depuis longtemps l'heure méridienne était passée. En s'approchant de la maison, Antée dit :
— Hécate n'est pas venue aujourd'hui!
Cinna l'avait déjà pensé.
« La tête du Nazaréen s'inclinait tout bas sur la poitrine, pâle comme de la cire. »
Mais dehors c'était un jour triste et sombre. Des nuages bas et monotones tombait sans discontinuer une pluie, abondante d'abord, puis fine, froide, transperçante.
Vers le soir seulement le ciel s'éclaircit et le grand disque solaire colora de pourpre et d'or les nuages, les roches grisâtres du désert, le marbre blanc des portiques des villas, pour aller se plonger ensuite au loin, dans les abîmes de la Méditerranée.
En revanche, le lendemain, le temps apparut splendide. La journée promettait d'être chaude; mais la matinée était fraîche, le ciel sans le plus petit nuage, et la terre tellement inondée de l'éclat de l'azur, que tous les objets s'en azuraient eux-mêmes.
Antée se fit transporter sous son pistachier favori qui dominait toute la colline, pour y jouir de la vue du radieux paysage et de l'horizon bleu.
Cinna et Timon, sans quitter d'un pas la litière, guettaient le moindre changement
sur les traits de la malade. Ils remarquèrent chez elle une vague inquiétude produite par l'attente, mais rien de cette frayeur mortelle qui Fenvahissait d'ordinaire à l'approche de midi. Aujourd'hui^ ses yeux étaient plus limpides et ses joues s'étaient colorées d'une teinte rose.
Désormais, Cinna osait espérer par instants que sa femme pourrait guérir, et, à cette pensée, tantôt l'envie le prenait de se rouler à terre, de laisser déborder librement ses larmes de joie et de bénir les dieux, tantôt son cœur se serrait de nouveau à la pensée que peut-être c'était là seulement la dernière lueur d'une lampe qui va s'éteindre.
Voulant à tout prix raffermir son espoir, il tournait parfois ses yeux vers Timon; mais celui-ci devait sans doute avoir la même pensée, car il cherchait à éviter le regard de Cinna.
Personne ne fit la moindre allusion à l'approche de midi. Mais Cinna, qui ne cessait de
aucune terreur. Ses lèvres s'ouvrirent, ses yeux regardèrent, large ouverts, et une incommensurable joie inonda son visage.
— Une colonne de lumière vient à moi, — dit-elle. — Je vois!... C'est Lui! C'est Jésus de Nazareth!... Il sourit.... O, le doux!... O, le miséricordieux!... Ses mains transpercées s'étendent sur moi comme celles d'une mère!.... Caïus! Il m'apporte la santé, le salut, et II m'appelle à Lui !
Cinna, très pâle, répondit :
— S'il nous appelle, suivons-Le!
Une heure après, du côté opposé, dans le sentier pierreux qui venait de la ville, apparut Ponce-Pilate. Sur son visage, onpouvaitvoir qu'il • apportait quelque nouvelle considérée par lui, — en homme raisonnable qu'il était, — comme une invention de la foule crédule et iSfnorante.
De fait, il s'écria de très loin, en essuyant son front baigné de sueur :
— Figurez-vous.... Ces hommes prétendent qu'il est ressuscité