CARACTÈRES
La marquise d'Armanville est une femme de qualité; elle est veuve et passe pour riche. Sur le retour, elle est bien encore. Entichée de la politique, elle est ultra-royaliste, déteste le présent, regrette le passé et les privilèges. Elle va aux chambres, chez les ministres, s'occupe de la guerre et de la paix. Intolérante et hautaine, elle méprise tout ce qui n'est pas noble ; elle appelle les habitants du village où est son château, ses paysans.- Elle ùàt peur aux petites autorités qui la croient toute puissante. Le maire, le percepteur, le receveur des domaines, et jusqu'à son curé tremblent devant elle.
M™*' de Bobignac, amie de la marquise, professe les mêmes opinions , mais avec plus d'exagération encore ; c'est une caricature ridicule, une bavarde intrigante et tracassière.
Delphine, fille de la marquise, a 18 ans ; elle est belle, elle est héritière d'une fortune que l'on croit grande ; elle est née avec un bon cœur et de l'esprit, mais gâtée par sa mère, elle est devenue, elle aussi, une femme politique, Fière de ses aïeux, il lui faut un titre avant tout. Elle
im ESSAIS DRAMATIQUES.
croit aîmer le jeune Alphonse d'Arconr, parce qn'il a un beau nom et qu'il est vicomte; mais en réalité, elle lie Taime pas et Testime peu, parce ({u'elle se trouve bien supérieure à lui.
Ernest d*Armanville, frère de Delphine, a 14 ans. C'est un enfant gâté par sa mère, et accoutumé à faire toates ses volontés, aussi a-t-il d'étranges caprices.
Le colonel Roger est nn ofBcier de t'ancienne armée. Ennuyé d'être sans régiment, il n'a d*autreidée et d'autre désir que d*en obtenir un. A cet effet, après avoir figuré dans plus d'une conspiration, de libéral ^u'il était, il est devenu royaliste. Il voit la marquise, parce qu'il lui sait du crédit ; il veut même paraître dévot, mais son ancien caractère perce. Fort bel homme et jeune encore, il est, malgré son origine roturière, souffert par M'"^ d'Armanville, qui croit qu'il lui fait la cour. Delphine pense que c'est pour elle qu'il vient au château, et c'est l'opinion générale; mais le colonel ne songe ni à Tune ni â l'antre, il ne pense qu'à son cher régiment qui est le but de tontes les démarches qu'il fait et de tous les travers qa*W se donne. Brave et bon homme au fond* il est incapable de faire de bassesse pour toute autre chose; mais xm régiment est sa marotte, il en veut un à tout prix. Il îm% aussi la cour à Ernest, que sa mère idolâtre, et même à Sf^" de Bobignae.
M. Balaam, précepteur d'Ernest, est un gobe-mouche politiqve, ayant la mante des comparaisons. Appliquant la morale à tout, il le fait toujours À contre-sens. Il a voyagé, mais il n'a rien vu, et malgré la haute opinion qu'il a de son savoir et de son expérience, il est absolument étranger à notre époque. Dans la maison, attentif de tout le monde, tout le monde se moque de lui, surtout son élève, dont tl est te souffre douleur. H ne l'est pas moins de M"^ d'Armanville, qui lui fait faire h peu près f office d'an valet. Il est grand admirateur de M"** de Bobignae, qui seule croit à sa science et à ses talents.
Alphonse d'Areour est un jeune beau, fat, prétentieux;
NOTES ET CORRESPONDANCE. tm
il eroit aimer Delphine, mais il n'aime que lui. Il a tous les petits ridicules , tous les petits préjugés du jour unis aux préjugés anciens. Il ne peut pas croire qu'un manufacturier, un roturier soit un homme de même espèce que lui.
M. Paul Martin est le fils unique d'un riche manufactarier de Lyon qui était Tami d'enfance de feu le marquis d'ÂrmanvilIe à qui il a rendu de grands services. Depuis il a sauvé la marquise d'une ruine complète, mais elle n'a pas mis plus d'ordre dans ses affaires, et la somme qu'elle doit à M. Martin excède la valeur du château et des terres qu'elle possède encore. Le jeune Paul Martin, qui a reçu une excellente éducation et dont l'esprit est juste et droit, fait contraste par ses manières dignes, par ses opinions sages et modérées avec l'extravagance de tous les habitants du château.
De ce sujet, combiné avec celui qui suit, on pourrait, je crois, faire une bonne comédie de caractère. Il résulterait du rapprochement des personnages, des situations plus ou moins dramatiques ou* plaisantes. Nous en ayons ébauché le plan, mais il est trop long et trop compliqué pour fi^'urer dans une simple note; Le caractère de la marquise offre matière à développement. Elle veut diriger l'opinion de son village et y attache l'importance qu'un autre met* trait à celle d'un royaume. Elle commente les lois et ordonnances, elle rédige les arrêtés du maire et gourmande jusqu'au curé. Bref, si on la laissait faire, elle irait ellemême présider le conseil municipal et celui de fabrique;' elle monterait en chaire et s'installerait au confessionnal. D'ailleurs, écrivant au ministre, au préfet, dénonçant, sollicitant, intrigant, elle embrouille tout en voulant diriger tout.
Les domestiques, à l'imitation des maîtres, font de la politique à leur manière. Dans la deuxième scène du premier acte, le valet Saintr-Jean poursuit Suzette la soubrette , et veut l'embrasser; celle-ci le repousse. Vas-tu ici m'opposer la question préalable, lui demande SainWean ? -• Oui, répond-
IHK) ESSAIS DBÀfiTÀTIQUES.
die. — Alors je vais me jeter dans les bras de f oppositioD. — Et moi faire ud coup d'Etat, riposte la soubrette en lui donnaot un soufQet. •— Voilà qui est peu parlenieataîre, reprend SaiQt-Jeao* — * Balaam et son élève ont vu cette scène, et là-dessus le précepteur fait un sermon à Ernest sur les inconvénients de Tamour. — Oui, de l'amour, répète Saint-Jean, vous voyez, mademoiselle, ip»e c'est bien de l'amour que j'ai pour vous. Répétez-le lui, M. Balaam, car elle ne veut pas le croire. — Mon cher précepteur, s'écrie Ernest, dites-moi donc au juste ce que c'est que l'amour ? ~ Là-dessus, définition de l'amour à la manière de M. Balaam.
La marquise lit son journal. Un projet de loi qu'elle affectionnait n'a pu passer à la chambre; elle s'en désespère. En ce moment le colonel Roger entre en chantant. La marquise indignée lui dit: comment pouvez-vous être content quand tout le monde est dans le deuil? Content! reprend le colonel, je tâche d'étourdir ma douleur. (A part.) Je veux être pendu si je sais de quoi il laut que je m'attriste ; c'est égal, pleurons toujours et partageons la tristesse générale.
On est 4 la veifle de la fête de M. Balaam. Ernest, d'accord avec le coloàel Roger, veut faire une surprise au digne pédagogue, et comme Ernest le sait très poltron, il a résolu de le fêter par un feu d'artifice, précédé d'une décharge de mousqueterie exécutée le soir sous ses fenêtres par les jeunes gens du village. A cet effet, d'accord avec le èolonel Roger, ces jeunes gens ont été successivement déposer les pièces d'artifice et leurs armes dans un pavillon du jardin. Malgré le mystère qu'on y a mis, Balaam s'est aperçu de ces allées et venues, il en a (ait part au maire et tous les deux ont cru qu'une grande conspiration ayant pour but de renverser le trône et l'autel, se préparait dans le canton. Ils ne doutent pas que le colonel Roger, dont l'opinion leur est depuis longtemps suspecte, ne soit à la tête du mouvement. Quand ils se croient sûrs de leur
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fait, ils voQt déqoocw la chose à la marcpiiM qui s'empresse d*eD écrire au préfet de police, au sous-préfet de rarroDdissement, au capitaine de la gendarmerie, au commissaire, etc. Cet incident se lie au. dénouement. Le souspréfet et le commissaire arrivent, le soir même, avec la force armée qu'ils laissent k quelque distance du château. Ils délibèrent avec la marquise, le maire, M. Balaam etmême Delphine et M°*^ db Bobignac, qu'on a. appelées au conseil, sur les moyens d'empêcher cette nouvelle révolution et d'arrêter les coupables. Tout-à-coup retentit une terrible fusillade; les dames se trouvent mal, M. Balaam, qui se croit à son dernier moment, cherchait à se cacher, quand on entend crier: vive Balaam! Ernest, le colonel Roger et tous les paysans entrent avec des bouquets à la main pour souhaiter la fête au précepteur ébahi. Le sous-préfet , furieux de cette mystification , moralise la marquise et destitue conune imbécilles le maire et son adjoint.
On pourra finir par le mariage de la belle Delphine que le jeune Paul Martin a rendue raisonnable et que le ridicule de celte dernière situation achève de corriger.
FIff DS LA PIÀCI.
ABixJE B^HAUTETAXi,
ou LA PREVENTION,
Sfi^et de Comédie ou d'Opéra,
La scène se passe en 1784, au château du comte d'Hauteval,
près Paris.
Adèle d'Hauteval, belle, jeune et ridie, a été élevée dans toute la morgue aristocratique par sa mère et sa tante, la marquise de Saint-Chaumont. Elle aime le jeune et
Sl&% ESSAIS DRAMATIQUES.
brUlaat chevalier de Morency, son pareot, avec qnî elle a passé son enfance; elle en est aimée, et elle n'a jamais douté que son père ne consentit à leur union. Mais le comte d'Hauteval, qui. n'a pas les préjugés aristocratiques de sa (aifiilie, a destiné sa fille à un M. Yargny, provincial obscur, sans titre ni fortune, mais à qui il parait avoir les plus grandes obligations.
Ce Yargny, qui habite une province éloignée, est entièrement inconnu à Adèle et à toute la fomille du comte, laquelle a conçu contre lui les pins grandes préventions. Tel est le fond de la pièce.
Pour bien dessiner les caractères, nous les avons présentés dans une suite de lettres qui tiendront lieu de plan et, en liant rintrigue, indiqueront le dénouement.