SIT.IFTS ET 1V\YSA(;ES
La gare où l'on s'arréle est solitaire au bord d'une route poudreuse. Çà et là, quelques maisons. Un chien aboie et court dans la poussière. La montée est rude à gravir sous l'éblouissant soleil de midi jusqu'à l'hôtel où l'on déjeune. Certes, la nourriture qu'on y sert ne fera pas de nous des athlètes et des coureurs, aussi esl-ceàpas lents que nous nous dirigeons vers remplacement des ruines.
La chaleur est vraiment extrême. Elle accable le paysage. Il est simple et grave. Un cercle de collines borne l'horizon; au delà, des montagnes loinlaines et noblement colorées. L'impression est harmonieuse. Le chemin descend vers la plaine, abrupt et rocailleux, et, sur un pont de bois, traverse un torrent à sec. Ce torrent sans eau, c'est le fleuve Alphée. LTn troupeau de moutons y piétine dans le sable fauve qui est de la couleur des laines. Le berger est assis, non loin de là, à l'ombre d'un grand pin. Sur une flûte, l'homme joy un air doux et rauque. Parfois un bêlement se mêle à sa chanson mélancolique qui s'interrompt, reprend et vibre dans le silence lumineux.
Rien ne demeure plus debout des temples et des sanctuaires qui faisaient la gloire d'Olympie. Renversés par les tremblements de terre, saccagés par les barbares, recouverts par les inondations du
PROPOS d'Été Sg
fleuve Alphée, il a fallu la bêche et la pioche pour remettre au jour leurs débris. Lentement, nous errons parmi les vestiges sacrés. Ici, était le temple de Zeus,là,le sanctuaire d'Héra. D'énormes blocs épars, de longues dalles rompues, émergent de l'herbe qui les en.cv.Mt et où s'allongent des colonhes renversées. Les pas foulent une poussière de marbre pulvérisé qui scintille au soleil. Parfois, un grand nuage qui passe dans le ciel fait une ombre momentanée. L'atmosphère est orageuse et molle. Quelle tristesse en ces ruines illustres, en ce vallon fermé et sablonneux !
Des gouttes de pluie sont tombées durant notre promenade. Elles s'écrasaient larges sur la pierre torride où elles séchaient aussitôt. Elles avivaient un instant la verdure de l'herbe, puis le soleil reparut plus brûlant, tandis que nous reprenions notre marche en cette solitude aride où nous nous arrêtions parfois pour écouter la sourde rumeur des abeilles. Elles volaient là, innombrables, actives, bourdonnantes, et leur bruit ailé était si fort qu'il emplissait à lui tout seul toute l'étendue du silence.
Toute Olympie, heureusement, n'est pas en cette prairie désolée, en cet amas confus de blocs frustes et de fragments indistincts. On a transporté au musée, qui s'élève à quelque distance, celles qui, parmi toutes ces pierres, portaient trace de sculpture. C'est là qu'on les trouve, dans le vaste han-
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gar construit pour les abriter, ol i|u On pcui i« voir, soigneusement classées et savamment étiquetées: chapiteaux, mufles de lions d'un rude et beau travail, frontons où s'inscrivent en relief de nobles figures héroïques et divines, tout ce qui échappa à la destruction.
De toutes les statues qui ornaient les temples des /^îo"v, "n« ""'llg nftw^T^^-"** encore, sinon lu moms suffisamment préservée, pour qu'on puisse juger de sa beauté primitive. C'est celle d'Hermès, par Praxitèle. Dieu subtil et ingénieux, il a déjoué l'injure des siècles et le voici, debout encore, dans sa grâce virile et dans sa force de même que sa sœur, elle non plus, la sublini Victoire, n'a pas été vaincue par le temps. Si el! n'a plus de visage et si ses ailes sont brisées, son corps mutilé est toujours le corps d'une déesse.
Hermès, el vous, Victoire, c'est votre double image qu'on emporte dans l'esprit en quittant ces lieux mélancoliques, et dans le murmure, Olympie, de tant d'abeilles qui bourdonnent parmi les marbres brisés, on croit entendre encore comme 1 battement lointain et glorieux des grandes ailes invisibles qui, au soir des jeux, éventaient le front en sueur de tes héros couronnés!
Après la chaude journée d'Olympie, quel plaisir
PROPOS d'ktÉ
de reprendre la mer, au matin, dans un air frais et lumineux, et de longer, durant tout le jour, les côtes changeantes et montagneuses du golfe de Lépanie et de Gorinthe! Tantôt elles se rapprochent, tantôt elles s'éloignent. De blanches villes se montrent, puis disparaissent. C'est Patras, escale des navires ; c'est Iléa, porte de Delphes ; c'est Missolonghi, au nom romantique!
Il fait beau. L'ardeur du soleil n'éteint pas la vivacité saine de l'air marin. La lumière change avec les heures. Elle s'enrichit vers le soir. A la nuit, nous serons devant Gorinthe, et demain nous passerons l'isthme.
Longtemps, des dauphins ont accompagné le navire. Leurs corps rigides et lisses sont comme du bronze vivant et se détendent en un saut courbe, au-dessus du flot où ils replongent. Plus bleu et plus transparent à mesure que le jour baisse, d'innombrables méduses y nagent. On les voit dans l'eau, molles, dissoutes, semblables à des morceaux d'une glace irisée et fondante. Elles flottent, laiteuses, nacrées et inconsistantes, opales fluides du collier d'Amphitrite.
Je les ai retrouvées ici, ces méduses du golfe de Gorinthe, sur la petite plage de Bretagne, où je passe l'été, comme j'y ai retrouvé un peu de la transparente lumière de Grèce, mais elles n'y sont plus irisées et changeantes. Leurs masses glaireuses ont perdu leurs nuances avec le flot qui les a appor-
SUJETS ET PAYSAGKS
tées et les a abandonnées sur la ^.i. .c Inertes, immondes et glauques, elles y font penser aux fientes de quelque fabuleux bétail marin. C'est comme si les troupeaux de Neptune avaient laissé sur le sable leurs vestiges nocturnes.
Telles qu'elles sont, ces méduses, elles amusent les nombreux enfants qui jouent sur la plage. Ils les poussent du pied ou les tracassent de leurs pelles, car, ici, tout ce petit monde, en tricot on en toile blanche, est armé de bêches et de seaux. On dirait une nuée de jeunes archéologues occupés à fouiller l'emplacement de quelque cité mystérieuse; ils creusent, déblaient, déterrent de vieux morceaux de bois, des coquillages et des galets; ils ont l'air doctes et affairés, ainsi que de vrais savants, et, comme le soleil de midi sur le sable est vif aux yeux, plus d'un portent des lunettes bleues ou noires, ce qui leur donne un aspect de gravité plus scientifique encore, et peut-être que certains d'entre eux préludent ainsi, en leurs jeux, à de glorieuses destinées et à de beaux avenirs archéologiques.