‹ Sujets et paysagesChapitre 11 sur 37 · L'HIVER MARIN · texte numérisé non relu

L'HIVER MARIN

Il semble que l'hiver terrestre ait perdu de ses rigueurs. Il y a renoncé, du moins à Paris, depuis des années. Pour nous, il se fait pluvieux et doux. Il gèle à peine quelques jours. L'hiver terrestre semble avoir émoussé son arme aiguë : le froid. Par contre, l'hiver marin a gardé la sienne: lèvent.

Le vent est le maître de la mer. C'est lui qui la gonfle de colères subites et implacables. Ecoutezle ruer les lames sur nos côtes. Il les précipite aux falaises de la Manche, aux granits de la Bretagne, aux plages méditerranéennes, partout où s'oppose à son effort le promontoire, l'anse ou le rivage. L'écume jaillit^ le galet roule, le rocher résiste, la vague déferle. C'est le combat éternel de la terre et du flot. Qu'importerait si la mer était déserte, mais des milliers de vaisseaux, de navires et de barques subissent ses dangereux caprices. En vain les phares et les signaux multiplient leurs avertissements. On n'évite pas l'inévitable. Le vent des cieux est plus fort que la prudence de l'homme ; le hasard déjoue son industrie; la catastrophe guette

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pour le saisir une erreur de ses calculs ou une faiblesse de sa vigilance.

L'élément redoutable fait son œuvre aveuyl La mer compte des victimes de plus. Nous vivons dans un temps où l'homme s'imagine aisément avoir discipliné et asservi les grandes forces naturelles. N'a-t-il pasdompté la mer ! Le flot qui détruit tout n'est-il pas impuissant contre ces masses actives et mouvantes de fer et d'acier qui le coupent de leur étrave et le battent de leur hélice I Certes^ dans une tempête, les chances sont davantage pour l'homme que lorsqu'il montait la trirème grecque^ la caravelle espagnole ou la barque dieppoise, et cependant il suffit encore d'un coup de barre mnl calculé ou d'un feu mal observé pour produi; cette chose horrible et simple qu'est un naufrage.

Le naufrage a tenu une grande place dans l'ini.. gination antique. Il était sans doute une circonstance assez commune, car il devint un des lieux communs du poème ou du récit. Il y figurait même comme un épisode presque nécessaire. Il servait à éprouver le héros ou à s'en défaire. C'était un des moyens littéraires les plus usuels et les plus utiles. Nous lui devons des beautés admirables. C'est le naufrage qui jette Ulysse nu sur le rivage de l'île aux frais ruisseaux où Nausicaa, la fille du roi, et

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ses compagnes diligentes lavaient le linge royal dans Tonde paisible. C'est un naufrage qui mène Hélène en Egypte, où elle passe le temps de la guerre de Troie pendant que les Grecs et les Troyens s'égorgent pour une vaine image de sa beauté. C'est encore la tempête qui conduit à Carlhage le pieux Enée, que Didon chercha à retenir auprès d'elle. C'est à la mer aussi qu'Iphigénie enTauride demande des victimes pour l'autel de Diane sanguinaire. Le Naufragé est un des héros de l'imagination antique. Il y est tragique et romanesque ou, personnage de comédie, il revient quand il ne faudrait pas qu'il revienne et il dénoue par son retour des situations embrouillées.

Si les épigrammes de l'Anthologie grecque célèbrent maintes fois le naufrage et lui tressent des couronnes d'algues et de coquilles, le conteur oriental des Mille et une Nuits ne l'oublie pas non plus. Sindbad le Marin tente sept fois les dangers de la mer et sept fois elle lui est funeste et favorable. Les naufrages du bon Sindbab sont remarquables, non moins par leurs circonstances, toujours prodigieuses, que par les aventures extraordinaires qui en sont la suite. Nul doute que, plus tard, l'honnête marchand de Bagdad n'eût abordé l'île shakespearienne où régnait Prospéro et où rampait Caliban. Il se fut mieux entendu avec eux qu'avec Robinson Grusoë, autre naufragé illustre. Celui-là est probe et laborieux, mais son île manque de

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merveilleux. Ariel y est remplace par Vemiiedi, cl le perroquet est le seul oiseau Uockqu'y eiU trouvé Sindbad. Mais, par contre,Robinson offre un sp( tacle de haut enseignement. Il représente riiommc solitaire en face de sa volonté. Certes, depuis les poèmes de l'antiquité jusqu'aux romans du dernier siècle, les flots ont jeté A la côte bien des vaisseaux, mais, parmi tant de naufragés imaginaires, Ulysse, Sindbad et Robinson, saluons la douce, naïve et tendre Virginie, leur sœur, qui parfuma la mer profonde, de sa jeunesse, de son amour et de sa beauté.

La mer n'a presque plus de rôle dans le roman moderne. Elle y sert de toile de fond et de décor. Les héros ne s'y hasardent plus guère que sous la conduite de Pierre Loti. Seul le roman feuilleton fait encore quelque usage des catastrophes marines. Le naufragé a cessé d'être un type littéraire. Il faut remonter au romantisme pour retrouver sa présence. Le voici sur le Radeau de la Méduse, hâve et affamé. Le voici dans la Barque de Don Juan^ de Delacroix, sombre et fatidique. Je crois bien que Victor Hugo, dans Fllomme qui rit, a décrit la dernière tempête et le dernier naufrage. Relisez ces pages admirables toutes pleines du fracas des lames et des plaintes du vent. Elles sont

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