‹ Sujets et paysagesChapitre 13 sur 37 · L HIVER MARIN QQ · texte numérisé non relu

L HIVER MARIN QQ

midi, à la hauteur de Terre-Neuve. Le ciel était gris, froid et bas sur une mer sombre et agitée. Un léger malaise arrêtait les causeries. Nous étions dans les parages où, quelques années auparavant, avait sombré la Bourgogne, et nous regardions mélancoliquement les canots et les radeaux de sauvetage. Ils étaient bien petits pour tant de monde que contenait le vaste steamer, matelots, officiers, domestiques, passagers et émigrants. 11 y avait plusieurs centaines de ceux-là entassés à l'arrière et, parmi eux, de mauvais visages italiens et des faces brutales et inquiétantes.

A ce moment, l'horizon rétrécit son cercle terne. Une vapeuf froide se répandit dans l'air et l'épaissit peu à peu. Le brouillard commençait. La sirène se mit à pousser son cri anxieux et rauque, répété à. intervalles égaux et, involontairement, nous pensions à l'obscur et invisible danger que rien ne peut conjurer, ni la force des machines, ni la solidité des coques, ni la vigilance des vigies, au hasard mystérieux qui heurte l'un contre l'autre, en un brusque abordage, deux des passants de la mer, à cette chance improbable, mais possible, qui est et restera encore longtemps le vrai risque nautique, le véritable péril marin.

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Les grandes Expositions universelles, comm»celle (Je Saint-Louis, sur laquelle nous renseigne M. Paul Adam en ses admirables Viiesd'Amérifjw ont leur importance et leur raison d'ôlre. Elles montrent, en effet, le point exact où en est, à tel instant, l'effort humain. Elles rassemblent, en leur dernier perfectionnement, en leur forme la plus récente, tous les moyens et tous les objets par lesquels l'homme entretient, simplifie, améliore et embellit son existence. Elles marquent où il est parvenu dans l'utilisation de la nature. Si c'est l;i leur enseignement pour un esprit positif, pour un esprit imaginatif, elles sont de plus un prétexte à conjectures, car, du résultat actuel, il conclura aux possibilités prochaines.

Ce n'est pas seulement dans les salles et les galeries de l'Exposition de Saint-Louis que le visiteur prendra ce qu'on pourrait appeler une leçon d'avevenir. Qu'il aille plus loin, qu'il parcoure les villes de l'Union, énormes, populeuses, actives : New- York, sur son île rocheuse qu'elle recouvre de ses

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constructions innombrables ; Chicago, auprès de son lac qu'elle assombrit de ses fumées ; San-Francisco, qui enserre peu à peu les eaux de sa baie admirable ; partout il verra un spectacle instructif et intéressant. Ne nous a-t-on pas répété souvent que ces grandes villes américaines étaient des indications provisoires de ce que seront les cités futures ? On nous les a représentées comme prophétiques d'une manière de vivre qui deviendrait la nôtre dans un temps plus ou moins éloigné et selon le progrès d'une évolution inévitable.

C'est cette occasion de devancer en quelque sorte le présent qui est l'attrait principal d'un voyage aux Etals-Unis. Aussi, si l'on n'éprouve pas un goût très vif ou au moins suffisant pour ces spéculations, ou plus exactement ces « anticipations », il vaut peut-être mieux ne pas se hasarder en outremer. Si, au lieu de cette curiosité de l'avenir, on a le culte du passé, ce n'est pas là qu'il faut aller. A ceux qui sont en cette disposition d'esprit, la moindre petite ville d'Italie, avec son campanile, son cloître, sa fontaine, est plus émouvante et plus suggestive que la plus vaste des cités américaines, avec ses ponts de fer, ses blocs de maisons, ses avenues droites, ses « buildings » à vingt étages où s'atteste l'effort du grand peuple qui s'appelle lui-même — orgueilleusement et modestement à la fois — le peuple de demain.

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Le voyage prend une place de plus en plus importante dans nos mœurs contemporaines. Il n'est plus un accident; il est un usa^c. II est un des plaisirs modernes. C'est à lui que nous demandons le repos de nos soucis et l'agrément de nos loisirs. II doit nous faire sortir de nous-mômrs et nous distraire de nos pensées ordinaires. Il faut qu'il ajoute à nos souvenirs et enrichisse notre mémoire. Nous voulons en rapporter des impressions diverses et il n'en est pas une que nous désirions autant qu'il nous donne que rélonnemcnt.

Le goût de la surprise est très fort chez tous le hommes. L'inattendu est une des sensations qu'il recherchent le plus dans la vie. N'est-ce point pour y trouver quelque chose d'imprévu qu'ils parcourent un journal, feuillettent un livre, regardent une œuvre d'art? II est donc naturel que le voyai" n'échappe pas à celte exigence, et quel pays, pin que celui qu'on nomme le Nouveau-Monde, sembl. propre à satisfaire en nous notre souhait d'être étonnés?

Comme jtant d'autres, j'ai connu ce sentiment d'attente en m'embarquant, il y a quelques années, pour les Etats-Unis. J'étais disposé, en arrivant làbas, à me croire transporté dans un pays enchanté 011 les magiciens étaient des ingénieurs, des savants

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et des inventeurs. Grâce à eux, on ne vivait pas là comme ailleurs. Ils avaient changé les conditions d'existence auxquelles nous sommes habitués et en avaient créé d'autres plus pratiques et plus commodes. J'étais prêt aies admirer et à leur rendre hommage. Je ne demandais pas mieux que d'allonger la jambe et d'égaler le pas qu'ils avaient fait dans le temps.

Certes, je ne veux pas prétendre que la jeune Amérique ne soit, sur bien des points, en avance sur notre vieille Europe, mais l'écart entre elle et nous, pour être considérable, est moins sensible qu'on ne s'y attend de loin. Je parle moins, bien entendu, pour celui qui a étudié le mécanisme organique de la grande république que pour le pas" sant qui n'en juge que l'apparence et, sans en connaître les rouages, n'en voit que le mouvement. Pour celui-là, une ville d'Amérique, comme New- York ou Chicago, est encore une ville d'aujourd'hui. Elle est, je veux bien, énorme et puissante, et prouve une activité surabondante, mais les éléments qui la composent existent également dans un Londres ou un Paris. La différence ne vient que de l'exagération de certains détails, mais cette exagération même ne suffit pas à nous donner cette sensation d'étonnement à quoi je faisais allusion tout

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à l'heure. Il est évident, néanmoins, que, pour des esprits perspicaces et anticipateurs, il y a là des indices qui leur fournissent de quoi conjecturer, mais ce n'est point là encore l'image de la cité future, et c'est encore à rimaginalion qu'il en faut emprunter la vision prématurée.

Un écrivain anglais, M. Wells, dans un curieux livre paru il y a quelques années, s'est chargé de nous peindre cette image, et le tableau en est singulier. Grâce à lui nous avons cette ville de l'avenir, grande comme un de nos départements et dont les parties seront reliées entre elles par des voies mobiles qui éviteront aux habitants de marcher, de même que des téléphones merveilleux leur épargneront de se voir. C'est là que l'humanit* prochaine vivra sa vie simplifiée et vraiment pratique, où la cuisine et le fcalayage se feront par des moyens mécaniques; mais, quelque séduisante qui soit cette perspective, il ne faut pas penser en voir déjà la réalisation, même dans les industrieuses agglomérations américaines. Tout s'y passe à peu près comme ici, et c'est justement ce qui nous déçoit quand le hasard et la curiosité nous y conduisent... Je l'ai éprouvée, cette déception, lorsqu'on me promenant dans la Cinquième Avenue je voyais les bons nègres, vêtus de blanc, ramasser avec un balai et une corbeille ce que les chevauxlaissaient tomber derrière eux, et je ne pouvais me persuader que ces sombres et souriants employés dévoie-

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rie fussent des personnages de chair et d'os au lieu qu'ils fussent, comme ils l'auraient dû être au pays d'Edison, des automates de linge et d'ébène, habiles à une tâche toujours la même et sans cesse renouvelée et qu'eussent accomplie aussi bien à leur place des machines à forme humaine.

Celte sensation d'étonnement si chère au voyageur, ce n'est donc pas aux cités de l'avenir qu'il la faut demander, mais bien aux villes du passé. Là seulement il éprouvera ce transport hors de son temps, qui est un des jeux les plus recherchés par l'âme moderne. Il faut convenir, du reste, que le passé a laissé plus de traces de ce qui a été, que le présent ne fournit d'indices de ce que sera le futur. Il est plus facile de se souvenir que d'anticiper, et, à ceux qui préfèrent le retour en arrière à lamarche en avant, les lieux ne manquent pas qui gardent intact le décor des vieux âges. . .

II est arrivé à tout voyageur une de ces rencontres mystérieuses où il a ressenti ce qu'on pourrait appeler la surprise du passé. Il y a, en effet, de parle monde, uncertain nombre d'endroitschoisis qui ont échappé à la loi du changement où tout se détruit ou se transforme. Ailleurs, le temps a fait son œuvre. Il a abattu, modifié, renouvelé. Là, au contraire, il s'est contenté d'embellir les choses. Il a respecté

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une de ses œuvres et l'a laissée à récart,cofnme pour témoigner de lui-même. Il y a, dans le hasard, des volontés obscures, mais cerlaine8,el c'est à elles que nous devons ces lieux exceptionnels et voulus. Us sont comme les pierres éparses d'un collier dont le lil est rompu, mais dont chacune porto gravée la figure d'une époque.

Chaque pays garde soigneusement un de ces ornements délicats sur ses parures plus neuves. C'est ainsi que la Belgique conserve le joyau limpide de Bruges, la délicieuse Bruges, aux lents canaux inutiles; que l'Allemagne a Nuremberg; que l'Italie s'enorgueillit de l'éblouissante Venise, de la sombre Sienne ou de l'humble Assise. Et d'autres encore, qu'il serait trop long de nommer, oiïrent au passant la fleur de passé dont il vient respirer un instant le parfum évocateur et mélancolique I

Cette sorte de bouquet, ne faudrait-il pas vraiment en préserver l'arôme et les couleurs ? Ne conviendrait-il pas de les lier, ces villes uniques, par un pacte international qui les mettrait en dehors et au-dessus du sort des Etats dont elles font partie ? Pourquoi ne pas les incorporer à une sorte do patrie fictive et idéale et les soustraire ainsi aux dangers qui les menacent ? Elles jouiraient d'une neutralité consentie qui assurerait leur conservation. Elles deviendraient, par un accord commun, des lieux intangibles et sûrs. On y transporterait les œuvres d'art disséminées dans les collections

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publiques et particulières qui y trouveraient enfin un abri définitif. Bruges serait un musée de l'art flamand. Le germanique aurait son asile à Nuremberg. Venise, Florence ou Sienne réuniraient les trésors de l'italien. Chaque pays consacrerait ainsi une ou plusieurs de ses villes au culte du passé. Dans les autres, on se contenterait de sauver ce qu'on pourrait des monuments d'autrefois et on les laisserait libres de se développer àleur guise, de s'enchevêtrer dans les réseaux de fils électriques, de construire des maisons de verre et de fer, et de préparer l'avenir hygiénique, mécanique et automatique auquel, paraît-il, nous avons droit.

La réserve de ces enclaves du passé n'est peut-* être pas aussi chimérique qu'elle paraît en son utopie à rebours. N'est-ce pas à un sentiment analogue que les Américains ont obéi à leur façon en découpant dans un de leurs plus pittoresques territoires ce qu'ils appellent le « Parc National w ? Ils ont ainsi mis à part de la civilisation un coin de nature et lui ont gardé son aspect primitif et originel. Là, ni usines, ni bâtisses utilitaires, seulement la beauté des arbres, la majesté des feuillages, le silence ou le mouvement des eaux, les figures du rocher, le souvenir de la terre sauvage, qui fut jadis un nouveau monde, ce monde d'où sort maintenant l'annonce et l'esquisse d'un monde nouveau...

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Quand on passe en bulre-mer, un des plaisirs que l'on vous annonce avec le plus d'insistance est celui de pouvoir parcourir comniodt'ment d'immenses étendues. Le voyage en chemin de fer n'a. vous dit-on, aucun des inconvénients qu'il présenten Europe. Vous ne serez point prisonnier dans votre wagon sans air et sans place. Vous y dormirez comme dans votre chambre. Vous pourrez manger et fumer à l'aise. Vous vivrez agréablement et luxueusement. Les énormes locomotives vous traîneront rapidement à travers les plaines de l'Union; elles vous feront franchir des montagnes. Vous irez des lacs aux forêts, de l'Atlantique au Pacifique, et vous n'aurez qu'à regarder le spectacle changeant des paysages et des climats.

C'est sur ces promesses que j'ai traversé deu fois en sa largeur et par des routes différentes le continent. Certes, la nature américaine n'est pas sans beautés. On sent dans ses interminables plaines et dans ses vastes prairies les charmes de la monotonie, et la solitude des déserts de sable de l'Arizona n'est pas sans grandeur. Le mirage y fait luire une eau imaginaire, qui apparaît lointaine et fugitive à travers les innombrables troncs épineux des cactus vierges. Les montagnes violettes ferment l'horizon.

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Les pins de la Californie et les chênes verts de la Louisiane sont de nobles arbres. L'onde jaune duMississipi coule pleine, forte et puissante. L'eau du Grand Lac Salé est bleue et grise. Le Michigan étale ou dresse ses flots variables. Certes, cette terre dut être jadis grandiose et superbe,quand les fleuves, les savanes, les forêts et les lacs l'occupaient seuls. Partout où on la retrouve en sa solitude primitive, elle est ainsi. Les Villes l'ont gâtée. Les Villes sont la laideur de l'Amérique et elles s'y multiplient de jour en jour. Il y en a qui ne font que de naître et qui, dans dix ans, seront immenses. L'extraordinaire Chicago est un exemple de ces croissances subites et indéfinies. Elle est d'hier et elle semble déjà éternelle. Elle est la Carthage des affaires comme New-York en est la Rome.

Rien de plus laid que New-York et Chicago, car elles n'ont point cet air provisoire qui fait pardonner à nos villes d'Europe leurs docks et leurs usines qui y semblent surajoutés. Là-bas, docks et usines sont la ville elle-même qui en reste enfumée et bruyante avec je ne sais quoi de méthodique dû au numérotage des rues et à la division par carrés des maisons. Il y a là du parti pris. Cela se voit à la façon dont cette disposition se reproduit partout de la grande cité à la petite ville et presque au moindre village. Allez à l'est ou à l'ouest, il en est partout de môme.

D'ordinaire, en voyaçe 1 approche des villes e> émouvante. Le Iraiu ralenlil. Une petite curiosils'éveille en vous. La route a en effet des surprise délicieuses. Un souvenir illuslre,un monument célèbre excite notre pensée au passade. Lu, c'est un clocher, ici, c'est une tour. Souvent le site suffit àchaimer. Le dessin des villes sur le ciel est un plaisir. Souvenez-vous de Rouen apparue avec la Seine qui se courbe pour la refléter plus gracieusement. (Jui oubliera Pise entrevue ou Venise aperçue? Et d'autres dont on sait à peine le nom et où l'on pas.s< sans s'arrêter en emportant dans sa mémoire l'image précise et vague à la fois do qii»*!(jue <lrlail d'architecture et de couleur?

Ces petites joies sont ce qui manque le plus en Amérique. Surtout ne vous fiez pas aux noms pittoresques et cocasses. Ils ne le sont que sur la carte. Voici Memphis et Mechanicville. Ne vous y fiez pas, non plus qu'à Bàton-Kouge ou à Ithaque. Toutes sont pareilles en une même laideur de bâtisse hâtive et utilitaire. Washington elle-même, la ville officielle, la ville la plus « architecturée » de l'Union, vous contentera encore moins, si vous aimez autre chose qu'une maladroite copie de l'antique comme Test le Capilole vvashinglonien. Il est vrai que, si vous avez l'esprit bien fait, vous ne manquerez pas d'admirer robélisque,qui est un des ornements de la cité présidentielle. Il est très haut, fait en marbre de Maryland.On y peut monter, el

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sa pointe, Baedeker ne vous le laissera pas ignorer, est en aluminium.

A cette première déception s'eh ajoute une autre.

Ces commodités du voyage qu'on vous promettait ne sont point telles que vous les imaginiez. Si vous êtes confiant à ce qu'on vous en a dit, vous risquerez de vous en mal trouver. Dormirez-vous sur l'affreuse couchette qu'on vous donnera dans un w^agon qui en contient bien au moins une trentaine, toutes occupées^ car le train dit « limité » est d'ordinaire plein jusqu'à sa dernière place? Vous serez étouffé sous l'abri d'un lourd rideau. Quand vous en sortirez, vous trouverez la toilette commune accaparée par un gentleman'qui ne se pressera point. Ce même gentleman, vous le retrouverez au fumoir et à la salle à manger ou à son siège, devant sa petite table portative, buvant du soda ou du w^hisky ou jouant aux cartes avec un partenaire.

Certes l'étroit wagon français où l'on est enfermé huit au plus vaut mieux. On n'y subit que ses voisins. Ici, on a successivement pour voisins tous les voyageurs. Et cela dure quatre ou cinq jours, sans compter qu'au bout de ce temps le nègre de service s'est familiarisé avec vous, si l'on a eu la fai-

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blesse de ne le point traiter à l'Américaine, c'est-à* dire forl mal.

Je sais bien qu'il y a moyen de parer au plus désagréable. On peutlouer une sorte de petite cabine où Ton est seul. On y a un lit et un divan, mais il faut être averti que cetle précaution esl nécessaire. Et, pendant ce temps, l'énorme locomotive soufil et s'elïorce. Son sifflet rauque et ehroué domine 1» bruit des essieux. Les milles succèdent aux milles. On se lève et on se couche. Les paysages et les saisons changent. Vous vous êtes embarqué à New- York dans la neige et vous trouverez le printemj).s à San-Francisco. Une rose valait là un dollar, ici. elles poussent en pleine terre et personne ne songe à les cueillir; mais il en vient d'aussi belles chez nous.

Un séjour en Amérique ne nous apprend guère, au fond, ce que sont les Américains. A peine pouvez-vous démêler le trait commun, la ressemblance indéfinissable qu'il y a entre eux et qui fait que, malgré la diversité des origines, ils composent un même peuple. Ce ne sont point les individus qui renseignent le mieux sur un pays. Toute la vie antique n'est-elle pas présente dans la solitude d'une Pompéi? Elle s'évoque avec une intensité et une précision merveilleuses dans les rues et les mai-

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sons de la ville déserte. Que saurions-nous de plus, si celte ruine silencieusement vivante n'était pas morte depuis dix-neuf cents ans? Aussi, ai-je souvent imaginé, en parcourant les bruyantes cités de la république d'outre-mer, que l'une d'elles devînt tout à coup une Pompéi soudaine et gigantesque. Prenons, si vous voulez, quelque New- York ou quelque Chicago et supposons que la vie s'y soit arrêtée subitement et que ses habitants l'aient quittée pour quelque exode mystérieux.

La voilà au bord de la mer ou sur la rive de quelque immense lac, avec son port plein de vaisseaux et ses quais encombrés de marchandises. Ses maisons élevées à vingt étages bordent les rues sillonnées de railsau-dessus desquels s'entrecroisent les fils innombrables du télégraphe et du téléphone. Les quartiers la divisent en blocs réguliers. Les boutiques sont ouvertes, les bureaux éclairés. Làbas, de hautes cheminées d'usines finissent de fumer. Les vastes hôtels offrent leurs mille chambres vides. Les ascenseurs sont soi^s pression. Tout le décor est demeuré intact; il ne manque que les acteurs. Voici les gares aux amples verrières par où ils ont dû partir pour aller, sans doute plus loin, construire quelque ville pareille à celle-ci.

Tâchons maintenant d'imaginer ce qui n'est plus, à l'aide de ce qui est. Certes, la vie en ces lieux dut être singulièrement active, brutale et forte. Tout y est disposé pour le travail, tout y fut

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ménagé pour éviter la perle du temps et y simplifier les actes inutiles, c'esl-à-dire ceux qui ne produisent ni ouvrage ni profit. L'homme a pu donner ici son maximum d'activité. Comme ils durent étro éncrg^iquement et ingénieusement pratiques ceux qui consti'uisirent à leur image cette cité, avec ses gares, ses docks, ses usines, ses offices, tout ce formidable appareil de trafic et d'industrie, debout en son silence plein encore de rumeur et de mouvement, avec son port et ses bassins, et son pont qui traverse un bras de mer et jette d'une rive à l'autre sa route de métal. Ville étrange et qui semblerait être en sa solitude éloquente, à qui la parcourt en rêve, une sorte de Pompéi de l'Utile et du Pratique.

Cette impression d'activité presque surhumaine est celle qu'on ressent tout d'abord en arrivant aux Etats-Unis. Elle se .dégage de l'aspect des villes comme de celui des habitants. L'Américain garde en sa démarche et en ses gestes la marque de cette habitude séculaire que tout confirme autour de lui. Là-bas, il n'y a guère d'oisifs. Le sport y est le travail des paresseux. L'Amérique est une terre de labeur, et quelle laborieuse persistance n'a-t-il pas fallu pour créer cette civilisation qui nous étonne aujourd'hui, autant par l'œuvre entreprise

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que par l'œuvre accomplie ! II n'est pas en effet de lâche plus grandiose que celle qui consista à mettre en valeur, non pas une contrée, mais un monde. C'est justement peut-être à cette tâche que les Américains doivent cette énergie qui, loin de diminuer avec le succès, semble s'accroître chaque jour avec lui. C'est grâce à une étonnante aptitude qu'ils ont pu faire ce qu'ils ont fait.

Parcourez l'étendue du vaste empire, allez au nord, au sud, à l'est ou à l'ouest, partout vous y observerez le même spectacle, partout l'activité américaine a triomphé de la nature et du climat. Elle a ensemencé la solitude et trouvé à chaque sol sa fécondité. Elle en a fait sortir ce qu'il contenait, or ou blé! Elle a utilisé la pierre, la plante, l'arbre, l'animal, l'air, l'eau et l'homme. Rien ne l'a rebutée ni découragée. Elle a employé à cette œuvre les éléments humains les plus disparates. Terre d'émigrants, elle n'impose à ses hôtes qu'un seul devoir, celui du travail. Libre à chacun de l'accomplir où et comme il lui plaît. Travailler est la grande loi qui régit ce peuple. Personne ne songe à s'y dérober. La richesse même ne semble pas permettre l'oisiveté. Aux lieux où l'ardeur et la langueur du climat conseillent la paresse, l'Américain reste actif. Partout il apporte avec lui cette fièvre des affaires qui le surexcite et l'anime. Donnez-lui une ville molle et lasse comme l'était la Nouvelle-Orléans, demi-espagnole, demi-française.

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il la transforme à son image. Il résiste à l'air parfumé et à l'odeur charmante des magnolias. Il américanise tout.

Ce goût effréné du travail a eu pour conséquence en Amérique d'en perfectionner les instruments. Il ne suffit pas de produire beaucoup, il faut produire vile et bien. Aussi faut-il que l'outil aide la main et seconde sa force et son adresse. Cette nécessité a fait l'Américain extrêmement industrieux à tout simplifier, à tout rendre plus rapide et plu*? facile. Le temps, c'est de l'argent, et la richesse est le but de l'effort. Elle est, pour un homme de làbas, le signe visible de sa valeur personnelle.

On vaut par ce qu'on a, car on en peut conclure à ce qu'on est. Ils sont logiques.

J'ai souvent entendu dire que l'Amérique était un bien singulier pays. On nous en cite volontiers maints exemples qui, à distance, nous semblent avoir raison. Il ne faudrait point pourtant en croire ces anecdotes. Il en est d'inventées et, même vraies, elles ne prouvent pas ce qu'elles voudraient prouver. Les traits qu'on nous rapporte ne paraissent bizarres ou excentriques que parce qu'ils sont détachés d'un ensemble d'usages et d'habitudes que nous ignorons. Ces particularités, mises à leur place, ont un tout autre sens. Les Américains, au contraire.

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m'ont paru s'être composé une manière de vivre très logique et très rationnelle. La vie américaine est un tout fort bien coordonné. Elle peut déplaire, mais il faut reconnaître qu'elle ne peut guère être autre que ce qu'elle est.

Tout ce qui nous en semble singulier est parfaitement naturel et s'explique de soi. Il suffit pour cela d'avoir passé quelque temps sur la terre du travail. Je sais bien qu'on s'expose à y figurer le personnage de l'oisif et du flâneur. C'est même cet état exceptionnel où l'on se trouve être, qui cause la sorte de malaise que l'on ressent au milieu de l'activité universelle qui vous entoure. On est vraiment dépaysé et superflu, malgré le bon accueil qu'on reçoit, et on est un peu honteux de n'avoir ni bureau, ni affaires, ni aucune autre occupation que celle de voir. Joignez à cela que les villes américaines manquent de pittoresque et de monuments. Reste la nature.

C'est en elle que le voyageur trouve ses vrais plaisirs. Ils sont dans l'immensité des horizons, la grandeur et la beauté des eaux, soit qu'elles coulent en fleuves élargis, soit qu'elles s'écroulent en Niagara torrentueux et superbe. Puis c'est la forêt, pins de Californie ou cyprières de la Louisiane, et la plaine, et la prairie avec ses flots d'herbe et ses étendues solitaires. Tout cela, il le faudrait voir en ses quatre saisons, glacé ou lumineux, âpre ou brûlant. L'Amérique en a même

une cinquième, celle qu'on appelle Ift-bas VliuS indien et qui teint les feuillages de pourpres admirables, ces feuillages que le président Mac Kinley a voulu regarder une dernière fois avant de mourir, quand, de son lit, où l'on venait de panser ses blessures, il disait, en désignant la fenêtre qu'on allait fermer : « Laissez-moi voir ces arbres, ils sont si beaux ! »

Car rien, ni l'ambition, ni la grandeur, ni le pouvoir, ni tout ce qu'il a pu réaliser en sa vie de ce qu'il a voulu ou désiré, ne peut détruire au cœur de l'homme le regret que survive à sa durée ce qui dure plus que lui-même et se renouvelle éternellement, quand il n'est plus et où il n'est pas.

Un Français qui voyage n'est point sans entendre souvent parler de la France. La courtoisie du bon accueil y est bien pour quelque chose, mais cette courtoisie même est un obstacle à pénétrer au delà de ce qu'elle exprime. Savoir d'un étranger le vrai sentiment qu'il a de nous est malaisé. D'autant plus que parler de la France à un Français passe pour un risque assez délicat. La difficulté en est rendue plus grande par notre renom bien établi de vanité nationale. Cette réputation fait que l'inlerloculeur se précaulionne encore davantage. Cette vanité qu'il nous suppose, il ne

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veut pas la heurter et il préfère plutôt la satisfaire parce qu'il compte qu'en échange nous respecterons la sienne, qui n'est pas moindre que celle qu'il nous prête, bien à tort, à mon avis, car si je n'ai jamais vu un Anglais ou un Allemand qui ne fût fier de son pays, je n'ai guère, par contre, rencontré de Français qui ne semblât un peu être honteux du sien .

Ecoutez deux Français s'entretenir de la France et supposez qu'un étranger les écoute. Qu'entendra- 1- il? Ce ne sont que doléances ou récriminations sans fin. Tout y passe : commerce, industrie, administration et politique ; rien qui échappe à leur critique impitoyable. Ils sont durs aux hommes et aux choses, si] durs que l'auditeur étranger conclura d'après eux à notre déclin irrémédiable et à notre décadence définitive.

Ce mécontentement si habituel du Français contre la France vient, je le veux bien croire, de la haute idée qu'il se fait de ce qu'elle devrait être. Prenons que ce sentiment seul le porte à méconnaître ainsi ce qu'elle est. Admettons donc que cette manie de dénigrement ait pour origine un patriotique souci. Mais qu'il y a donc loin de cette maussade humeur à la clairvoyance raisonnable de gens qui veulent savoir exactement ce qui en est pour ne pas rester où l'on en est ! Ce débinage systématique est une des tares les plus graves du Français d'aujourd'hui et fait préférer de beaucoup

à sa grincheuse hypocondrie le jugement net, rud( ou brutal de l'étranger.

J'ai dit tout à l'heure que ce jugemenl n'était pas facile à obtenir, mais on y parvient sans trop de peine, en certains cas. J'ai observé ce que j'avance dans un voyage aux Etals-Unis. Les Américains sont curieux de ce qu'on pense d'eux; el n'hésitent pas, en retour, à nous donner leur opinion à notre sujet. Je passe naturellement les avis négligeables, ceux qui ne reposent que sur ces ouïdire qui existent de nations à nations et qui ne sont que des formules sommaires et vaines. A ocompte, les deux épithètes courantes de l/iratrical and hysterical ne feraient de nous, aux yeux des Américains, que des cabotins et des agités. Mais ce n'est pas de pareils propos qu'il s'agit; ils ne nous renseigneraient pas sur la figure que fait notre F'rance, vue du dehors, à distance et pour ainsi dire en perspective.

Interrogez, écoutez les gens de là-bas et résignez-vous vite à comprendre que, pour eux, nous valons moins par ce que nous sommes que par ce que nous avons été. Notre passé nous sert mieux en leur estime que notre présent.

Ils ont pour nous la considération rétrospective qu'on doit à un peuple dont le rôle historique est

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terminé. Jugés d'après notre force actuelle, nous leur semblons peu de chose. Nous sommes le pays des petites affaires et des petits profits. Notre vie leur paraît lente et engourdie, nos villes mignonnes et coquettes, notre territoire exigu. Leur optique à notre égard est de nous voir en miniature, comme ils se voient, eux, en grossissement.

Ne croyez pas qu'il y ait là malveillance ou parti pris. Loin de là ! L'Américain n'est point hostile, et ce n'est pas sa faute si vous êtes pour lui l'aimable citoyen d'une petite nation, grande jadis, mais qui ne lui en impose guère, car elle ne compte plus dans le trafic de l'univers que pour une part diminuée. Ajoutez qu'il ne vous en trouve pas trop à plaindre. N'avez-vous point le plaisir d'habiter un joli coin de la terre et de fournir au monde civilisé ses cuisiniers, ses modistes, ses couturières — et même ses livres et ses tableaux !

L'Art, c'est là notre dernière supériorité, la force qui nous reste, notre suprême crédit. La France,, à l'étranger, vit et compte par son art. Nos livres sont lus et étudiés. Nos classiques voisinent avec nos auteurs d'aujourd'hui. Il y a bien dans tout cela un peu de confusion, mais beaucoup d'un enthousiasme réel. La France littéraire et artistique intéresse l'Amérique. La France politique lui est

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indiiïérente.Un nouveau siège de Paris l'émouvrait moins que l'incendie du ThéiUre-Franrais.

Les Américains ont confiance en nos peintres pour représenter leurs visaî^es ou pour distraire leurs yeux par d'habiles couleurs ou par des formes ingénieuses. N'est-ce point Puvîs de Gliavannes qui a décoré le grand escalier de la bibliothèque de 'Boston de panneaux admirables dont la seule vue prépare à la méditation et au silence ? Tout ce qui touche à l'art fran(;ais est respecté et admiré en outre-mer. Ses procédés y sont imités, ses maîtres y sont en honneur.

La peinture est fort en faveur en Amérique. Il s'y forme de grandes collections éclectiques, car il n'existe pas d'art national proprement dit. Peutêtre n'y a-t-il encore que des amateurs et pas de public. Les artistes ne se sentent pas en communication avec la foule, mais c'est là un mal universel. Si la masse, acharnée à la production incessante de la richesse, est profondément matérielle, ce n'est point là un fait purement américain. .1' vois au contraire, là-bas, un vaste effort intellectuel : revues innombrables, collèges gigantesques, bibliothèques, qui mettent à la portée de tous le outils de la pensée. Il faudrait maintenant un grand poète et un grand peintre qui crée un cou-

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rant dans ce vaste remous. L'Amérique ne sera complète qu'ainsi.

L'heure approche.Déjà même, maintenant, le cas d'un Edgar Poe ne se reproduirait plus. Cet être miraculeux fut l'esclave d'une civilisation qui n'avait que faire de lui. L'Amérique d'autrefois fut marâtre pour ce fils admirable qu'elle ne pouvait pas comprendre.Elle fit de lui le plus solitaire des hommes; il n'eut de ressource qu'en lui-même et il tira toute son œuvre de la substance atavique de son esprit, si Ton peut dire. Il fut réfractaire à son temps. Il eut le sort naturel d'un homme, soucieux uniquement de beauté dans une époque plus préoccupée de morale pratique ou relig-ieuse que d'esthétique. Une pareille société est plus favorable à un propagateur d'idées comme Emerson qu'à un poète comme Edgard Poe. Il est plus facile d'y établir une secte que d'y attirer l'attention sur une invention d'image, de rythme ou de pensée. Les choses ont changé depuis lors, mais l'Amérique n'est pas encore prête pour l'art pur.

Un grand poète à sa façon y a pourtant vécu, de nos jours, d'accord avec ce qui l'entourait; mais sa poésie fut un alliage étrange, et si le vieux Walt Whitman a pu donner cet exemple unique, la cause en est qu'il était un poète populaire dans le plus large sens. Son œuvre, c'est le peuple se chantant lui-même en ses admirations et ses enthousiasmes, en ses industries et ses découvertes, ses métiers et

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ses travaux, se chantant dans sa terre môme, ses fleuves, ses forêts, ses montasi-nes et ses prairies, en ses villes, en ses outils et ses armes. Figure grandiose et fruste que cet homme éloquent et rude, plein de gravité et d'enfantillage, et qui, en son lyrisme Yankee, donne à la fois l'idée d'un Pindar»' transatlantique et d'un Frère Jonathan inspiré.

Par contre le plus grand peintre qu'ait produit rAmérique,je veux dire James Mac Neil Whistler, avait passé l'Atlantique une fois pour toutes, et était resté sur notre vieux continent.il avait un atelier i'i Londres et un atelier à Paris. En réalité, il n'était d'aucun pays ; il habitait un 'monde particulier, ce parfait souverain d'un royaume pictural, puisqu'il avait le don de tout voir selon une optique personnelle,sous un aspect qu'on peut appeler whistlérien et qui fut à ses yeux le seul vrai.

Si avec le Portrait de ma Mère^ de Whistler, l'Amérique a donné à l'un de nos musées un de ses plus nobles chefs-d'œuvre, nous avons fourni à ses collections de nombreuses merveilles de nos maîtres. Tel cet Homme à la Houe de J. -F. Millet qui, détruit, nous avait-on annoncé, durant le récent désastre californien, aurait, paraît-il, été heureusement préservé du danger qu'il a couru.

U Homme à la Houeî Qui ne se souvient de celte

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rude et rustique fig-ure de paysan, solitaire en un âpre paysag-e ? Sur le sillon brun, l'homme se dresse, vêtu de pauvre toile, appuyé au manche de son hoyau. Sa face brute et dure dit les longues années de labeur monotone et ingrat. Son poing déformé exprime la fatigue du même geste obstinément recommencé. Ses sabots pesants le fixent de leur entrave à la glèbe tenace du sol natal. Il est fait pour mourir où il a vécu. Il semble accomplir un seul acte immuable et éternel. En lui, le grand artiste que fut Millet a représenté les destinées pareilles d'innombrables êtres identiques. Il est une image du travail en sa condition la plus morne et la plus bornée. Il est l'esclave d'un invariable esclavage.

Cette douloureuse effigie humaine avait tenté cependant la fantaisie du millionnaire californien, qui en était devenu le possesseur; il l'avait achetée d'un nombre respectable de dollars. Certes, je suppose bien que la valeur picturale de l'œuvre, la force expressive et savante du dessin, de même que la célébrité du peintre l'avaient porté surtout à acquérir cette toile renommée. Il avait voulu aussi sans doute se prouver à lui-même et montrer à autrui la puissance de sa richesse en devenant le maître d'un tableau digne des musées les plus réputés, mais je ne puis néanmoins pas m'imaginer qu'il n'ait obéi aussi à quelque suggestion plus secrète et plus profonde en suspendant au mur de

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son palais de San-Francisco celte image significative.

N'était-ce pas pour notre amateur ua spectacle instructif et vivant que cet Homme à h Houe t Son pauvre hoyau, son geste naïf ne symbolisentils pas le travail chétif où s'use notre vieux mond»'. où il emploie ses forces inefficaces, où il épuise petitement son énergie timide en un labeur minutieux et isolé? Ne prend-on pas mieux, à regarder r. tâcheron mesquin, un juste orgueil d'ôtrc né du bon côté de la terre, de celui où l'effort humain est le plus hardi, le plus fécond, le plus actif, en cette Amérique où je douloureux chef-d'œuvre du grand peintre réaliste que fut J.-F. Millet devient comme l'allégorie piteuse de notre séculaire routine?

Ce n'est pas à San-Francisco cependant qu'il faut aller — qu'il fallait aller, devrait-on dire, hélas! — si l'on veut admirer en tout son prodige l'extraordinaire activité américaine et la contempler en son paroxysme le plus typique. C'est ailleurs, c'est à New-York, c'est à Chicago surtout, c'est dans les cités du fer et du feu, comme Pittsburg, qu'il faut chercher le spectacle du travail américain en sa plus audacieuse et brutale intensité.

Certes, je ne veux pas dire par là que San-Fràri-

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cisco soit une ville d'oisiveté, de plaisance et de loisir. Gomme ses autres sœurs de l'Union, elle avait ses usines et ses entrepôts, ses buildings gig-antesqueSjSes rues sillonnées de c«r5 incessants, son peuple d'ouvriers, de commis, de marchands et de spéculateurs, mais elle devait à la beauté du site où elle est située, à son climat délicieux, à son soleil éclatant, aux eaux mag-nifiques de la baie où elle se mirait, un aspect de joie et que n'ont pas ses rivales du nord, de l'est ou du centre.

Comme elles, en effet, elle ne laissait pas à l'esprit cette impression de malaise et d'angoisse qu'inspire par exemple une Chicago. Celle-là aussi, cependant, dresse au bord des eaux son formidable décor d'activité et de labeur. Auprès de son Michigan, elle étale ses bâtisses colossales, que longent ses locomotives sifflantes avec Tair de crustacés de métal sortis du lac riverain. Dans un ciel venteux, elle fait tourbillonner ses fumées charbonneuses. Elle est la reine au sombre visage d'un pays au rude climat, tandis qu'aux rives du Pacifique la belle San-Francisco reflétait dans une onde heureuse sa face de lumière ensoleillée, toutecouronnée de fruits et de fleurs.

Ce fut justement après un séjour à Chicago que je fis route vers San-Francisco. Je quittais sans regret

la noire cité où, bien qu'on fi\l déjà au milieu d'avril, l'hiver sévissait avec rigueur. A travers les vitres du wa^on qui m'emportait, je regardais fuir les interminables plaines placées que nous parcourions. Elles se succédèrent ainsi, monotones et plates jusqu'à ce qu'elles commençassent à s'élever lentement. Le train, d'une allure ralentie, gravissait les Montagnes-Rocheuses. Je n'oublierai jamais la tristesse de ce voyage sous un ciel gris, à travers une morne contrée. Parfois les wagons s'engageaintsous les tunnelsà claire-voie deschasseneige. On s'arrêtait à des stations isolées. Alentour, le désert, puis, de nouveau, l'étendue vague de lieux sans noms, le souffle de la machine dans la nuit.

Je l'entends encore, ce souffle, haletant sur la rudo pente de la Sierra de Californie. Là, la voie se contourne dangereusement, surplombe l'abîme, se glisse dans l'interstice des vallées, mais la nature a changé d'aspect. Les pics neigeux dominent les forêts de pins et étincellent dans un ciel froid et clair vers qui montent les jets brûlants des geysers d'eau chaude. Cependant le convoi se met à descendre. Les freins grinçants modèrent la course vertigineuse.Peu après, la montagne s'adoucit. Une tiédeur délicieuse pénètre par les vitres baissées. Un soleil vif rayonne. La molle plaine californiennecommence et, le long des talus, des petites fleurs violettes se pressent, printanières et délicates.

C'est avec cette impression de printemps subit^

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au sortir des frimas de Chicag-o, que je suis arrivé au bord de la baie harmonieuse où s'élève San- Francisco, à Oakland,où l'on quitte le wagon pour le bac qui vous transportera sur la rive opposée. Comme on est bien, pour contempler ce noble paysage, sur le large pont de l'énorme /err;/-6oa/ qui coupe lourdement l'eau transparente et bleue! Dans l'air lumineux où volent de blanches mouettes, San- Francisco apparaît. Elle était, à cette fin de journée d'avril où je la vis, tout empourprée d'une lueur vermeille. Elle semblait une ville d'or. On eût dit qu'elle conservait le reflet aérien du fauve métal qui avait attiré jadis en ces mêmes lieux les chercheurs de pépites, à qui elle a dû sa naissance et sa première prospérité.

Ce n'est plus guère maintenant qu'aux savoureux et succulents métaux de ses fruits que le sol californien doit son actuelle richesse. Si l'or s'est épuisé au sablon de ses rivières et aux filons de ses mines, il éclate au soleil, dans l'écorce lisse des oranges et des citrons, des ananas et des bananes que produisent avec une incomparable abondance les vergers de la côte pacifique. Récolte merveilleuse que San-Francisco dispense avec largesse aux contrées moins favorisées de l'Union, qu'elle cultive et conserve avec art et dont elle enferme le goût et

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