‹ Sujets et paysagesChapitre 14 sur 37 · SL'JETS ET PÀTBAGC · texte numérisé non relu

SL'JETS ET PÀTBAGC

l'arume en des boîtes et des llacons hermétiques, de môme que, des fleurs admirables de la leri c californienne, elle extrait et débite les essences et les parfums 1

C'est celte force, d'ailleurs, et cette exubérancr végétales qui rendent si belle la campagne et hjardins qui environnent San-Francisco. Nulle par: je n'ai vu de rosiers porter de plu» innombrable roses ! Des maisons ainsi enguirlandées succombaient presque sous ce poids odorant; mais, pour les admirer, il fallait quitter la ville même, alk dans la banlieue qui ceint la baie de ses villas répandues ou agglomérées, car San -Francisco ellemême était une ville comme toutes les villes d'Amérique,une ville sansbeaulé architecturale ni monumentale et qui ne devait son charme qu'au prestige de la lumière.

C'est sous cette même lumière, sous ce môni soleil que se dressera bientôt la cité nouvelle que l'énergie américaine va relever sur les ruines de 1; cité détruite. Le sol turbulent supportera de nou veau les lourdes bâtisses commerciales dont le vingt étages reposeront sur des assises plus capables de résister à quelque secousse terrestre comme celle qui vient de causer tant de ruines. Déjà l'œuvre réparatrice est commencée. Bientôt San-Francisco offrira au voyageur son aspect neuf. Les rues montreront à ses yeux étonnés leur même animation populeuse. Les cars emporteront sur leurs rails la

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même foule activeet afFairée,et l'Homme à la Houe reprendra sur le mur de quelque palais de Galifornia-A venue son ancienne place. Le nouveau monde, une fois de plus, se sera montré fidèle à son principe d'activité et d'énergie pratiques, et nous aura appris comment on s'y prend pour réduire un désastre à l'indispensable et une catastrophe à son minimum.

Une des curiosités de l'ancienne San-Francisco était son quartier chinois. Nous ne connaissons guère la Chine que par son art. C'est lui qui nous la configure. De là, le tort de n'avoir d'elle qu'une notion abrégée, toute pittoresque. Pour beaucoup, afin de ne pas dire pour la plupart, les Chinois ne sont que des cuiseurs de porcelaines ou des fondeurs de bronzes. Nous ne distinguons, de cette immense quantité d'hommes confondue dans un lointain indécis, que quelques silhouettes familières, de même que les paysages de la terre du thé se résument à notre esprit par l'image de quelque pagode baroque ou de quelque jonque saugrenue. Nous croirions presque volontiers que les dragons des panses de potiches y chauffent au soleil leurs ventres écailleux et que les poissons des fleuves y sont pareils à ceux qui empruntent au jade humide la substance de leurs formes fabuleuses. Et les

quelques Chinois que nous voyons passer, çà et là, contribuent encore à celle illusion tant ils ont l'air, avec leurs robes mandarines et leurs nattes sautillantes, de jouer, pour notre plaisir, les personnages inofîensifs de quelque contrée de songe.

Il est assez difficile de fixer à combien d'hommes réunis commence une foule. En faut-il dix, cent ou mille? Prenons qu'une foule s'amalj^am en toute assemblée au moment où la diversité personnelle cesse pour faire place à une unité diversifiée. J'ai donc observé une foule au théâtre chinois de San-Francisco. Elle donnait non pas l'impression du nombre, mais de l'innombrable. Ces quelques centaines de faces jaunes m'apparaissaient tout un peuple ; mieux, toute une race. La ressemblance générale et comme jumelle des visages aidait à cette illusion d'indéfini. L'uniformité du costume y contribuait aussi. Les Chinois d'Amérique portent tous la blouse sombre à gros boutons, le chapeau de feutre rond d'où sort la natte, les chaussures blanches à semelles épaisses. II y en a trente mille à San-Francisco d'ainsi vêtus pour errer dans les rues, s'asseoir aux boutiques, emplir de leur activité silencieuse le quartier de la grande ville américaine où ils vivent à l'écart.

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Ils ont en eux, en effet, une force d'isolement extraordinaire. L'Amérique, qui est la grande assimilatrice, rebute à se confondre cette population réfractaire. Elle, qui a su unir les races les plus disparates, en leur laissant leur part d'individualité, n'a rien pu faire du Chinois. Allemands, Polonais, Français, Italiens se sont américanisés suffisamment pour entrer comme forces constituantes dans la grande communauté d'outre-mer. Les Chinois y demeurent parasites. Fait de maisons construites à l'américaine, le quartier qu'ils habitent n'a rien qui le distingue trop à première vue. A peine, çà et là, quelques lanternes ballonnées, quelques enseignes aux caractères peints, quelques boutiques où se vendent les objets dont ils usent et les nourritures qu'ils préfèrent. Ils vont et viennent, muets et indifférents. On vous laisse entrer et voir. La porte des maisons est ouverte. La plupart sont pauvres et sordides. Ce sont des logis misérables. Un détail vous frappe : le peu de place qu'il faut à ces gens pour vivre et dormir. Ils sont destinés à pulluler.Ils sont, pour ainsi dire, madréporiques.

Dans une chambre où tiendraient avec peine deux Anglo-Saxons, dix Chinois s'accommodent. Ils emboîtent leurs mouvements, enchevêtrent leurs habitudes, superposent leurs sommeils. Chose singulière, ce tassement humain est méthodique. Nul bruit. Rien de plus tranquille que ces taudis que des Anglais empliraient de coups de poing et des

Italiens de coups de couteau. La rue, elle aussi, est silencieuse. L'éternelle grimace de la fit^ure jaune fait du reste qu'on dislingue mal si elle pleure ou si elle rit. Et pourtant, à parcourir ces rues populeuses, on sent un étrange malaise qui commence par une sorte de gène et finit par une espèce d'angoisse. Je ne sais comment le définir exactement malgré que je Taie ressenti. C'est le sentiment d'une solitude complète, absolue ; un dépa sèment inconnu. Cela ne tient pas au décor qui est quelconque et à peine exotique. Cela vient du voisinage, même indistinct, de cette humanité si différente, du contact avec je ne sais quoi d'inexplicable. J'en eus la certitude à ce théâtre. Ce qui m'y fascinait ce n'était ni le costume bigarré, ni la déclamation des acteurs, ni le fracas des instruments. C'était simplement la vue, de l'estrade où je me trouvais, des faces tournées vers moi et qui n'étaient point seulement les figures d'êtres étrangers, mais le visage même, bien plutôt, de toute une race mystérieuse.

C'est la nuit qu'il faut visiter la « China- town » de San-Francisco. Les quelques lanternes qui en forment à peu près tout le pittoresque sont allumées. Le théâtre joue, les fumeries d'opium sont ouvertes. La petite lampe,où le fumeur étendu cuit,

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au bout d'une longue aiguille, la boulette huileuse du narcotique, grésille et palpite. La substance merveilleuse se consume ensuite en quelques bouffées. Une fumée légère et odorante remplit la salle basse. Plus loin, voici un temple. Rien ne le désigne guère à l'extérieur. L'intérieur en est sombre et doré. Des oriflammes multicolores pendent le longdes hampes en faisceaux. Les dieux somnolent. Les bâtonnets d'encens brûlent devant eux au fond de leurs niches sculptées. Nous revoici dans le décor de la Chine qui nous est familière par ses peintures et ses potiches.

Mais nous revenons aux rues américaines. Les cars glissent sur les rails. Le rauque sifflet d'un ferry-boat s'enroue là-bas sur la baie. Les hautes masses des navires à quai se dessinent en noir sur la nuit claire. L'un d'eux, demain peut-être, le Golden-Gate franchi, voguera sur la mer Pacifique, vers cette Chine énigmatique qui est, de nos jours encore, la dernière terre fabuleuse et qui fasse rêver les poètes. Elle est aussi une de celles qui font penser les politiques, car elle attire les convoitises européennes. Chacun voudrait toucher au monstre engourdi, n'était la crainte de son sursaut ; de telle sorte que le vieil empire du Milieu conserve encore à nos esprits sa forme de Chimère Dragonienne sous laquelle, de tout temps, il s'est symbolisé. Peut-être, pourtant, la fin de la Chine est-elle proche, et faut-il se hâter de la visiter, si

l'on veut jouir encore de son mystère ? Mais, sans aller si loin, je préférerai toujours en lire l'altilnde suprême dans l'étonnant livre de Paul Claudel, /a Connaissance de i'Est, o\i l'auteur de Tête d'Or ;i fixé en quelques proses lapidaires et définitives la rêverie qu'a provoquée en lui la terre des supplices, des temples, des jardins et des jades.

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