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LA SEMAINE DES ARBRES

Chaque année, durant une semaine environ, a lieu à Versailles une fête silencieuse et magnifique. Pour y assister, il n'est besoin d'aucune autorisation et d'aucun privilège. Elle est publique et naturelle. Il suffit, pour en être librement témoin, de franchir la haute grille dorée qui sépare la place d'Armes de la Cour d'honneur, dont le sol, inégal et dur aux pas, est doux à l'œil par les nuances délicates et variées de ses pavés de grès, de longer la chapelle, de traverser le vestibule et de s'avancer jusqu'au parterre d'eau qui mire en ses bassins plats ses nobles statues de bronze, et d'où l'on domine un des plus admirables spectacles qu'il soit possible de contempler.

Quelles que soient, en effet, l'heure et la saison, c'est toujours un lieu sans pareil que ces jardins de Versailles, avec leur double rampe harmonieuse et leur perspective que termine le Grand Canal et qu'encadre l'ombrage régulier des arbres, mais il est un instant où ils atteignent une beauté insolite et particuHèrement splendideet où ils donnent aux

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yeux une fêle incomparable et qui est comme le moment de leur gloire suprême et parfoile, celui où l'automne, prince de l'année, les visite cl y promène sa mélancolie son»; ^-i ronronn.' de feuilles

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A Versailles, l'aulomne est souverain. Son sceptre y crée une féerie. Pour le recevoir, les arhrev se teintent des plus riches et des plus somi»lueusev couleurs, se dorent, s'empourprent de feuillages fastueux, jonchent les allées et les bassins, emplissent la solitude de l'éclat de leur parure. Jamais Versailles n'est plus royal qu'en ces jours d'apothéose, qui durent peu et qu'il ne faut pas laisser passer sans en alleradmirer l'éblouissante brièveté, car c'en est bientôt fait de cette prodigieuse pyrotechnie végétale. Comme un feu d'artifice, auquel elle ressemble, il n'en reste bientôt plus que des branches noires et dénudées. Le prestige s'est évanoui. La splendeur s'est éteinte. La semaine des arbres est terminée.

Je voudrais qu'elle fût annoncée, cette semaine des arbres à Versailles, comme on affiche les Grandes Eaux, et qu'on avertît les Parisiens du merveilleux spectacle qui leur est offert si près d'eux. Beaucoup l'ignorent; mais il a pourtant ses fidèles et ses habitués qui n'y manquent pas. Les « Versail-

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lisants » sont nombreux. Le rojaljardin et le royal palais ont reconquis leur place dans l'admiration publique. Que dis-je, la beauté de Versailles est officielle! Elle fait partie de ce que la France montre à ses hôtes de marque pour leur donner bonne idée d'elle-même. Le goût français a repris le chemin de Versailles. Longtemps délaissé, Versailles est actuellement en faveur.

Il n'en fut pas toujours ainsi. Versailles fut démodé. Le promeneur romantique, épris cependant de pittoresque et de passé, ne s'y hasardait guère. Il préférait les ruines moyenâgeuses. Le donjon et le clocher lui plaisaient plus que la colonne et le fronton. La nature régentée par Le Nôtre lui semblait froide et indifférente. Le Romantisme n'aima pas les jardins. Il préférait les sites naturels aux perspectives volontaires. Voyez les poètes, Lamartine chante la montagne et le lac, Hugo, la forêt et la mer, Vigny, le ciel et les grands horizons. Si Alfred de Musset s'arrête un instant sur les trois marches de rose, c'est pour y madrigaliser ironiquement. Seul Théophile Gautier salue Versailles d'un mélancolique sonnet.

Le Naturalisme ne goûta pas davantage Versailles et sa beauté si noble, si grave. Elle n'offrait aux observateurs de l'Ecole de Médan aucun « document humain». Du reste, qu'avaient-ils besoin de rêverie? Et à quoi bon fréquenter le passé ? La peinture de la vie moderne suffisait à leur ambition. A cette

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époque, le décor des Halles centrales intéressait plus que celui de Trianon. Qu'était, auprès du Ventre de Paris, ce qui avait été le Cœur de la France? Je me souviens très bien de Versailles, en ces années de mépris et d'abandon. Vraiment, il tombait en ruines. Sa façade s'effritait. Ses fontaines et ses bassins se délabraient. Ses statues moussues devenaient informes. Il n'avait g^uère pour visiteur que le bon peuple des dimanches, et c'était en vain qu'il offrait aux esprits ins^rats et détournés son silence et sa magnifique solitu<le.

Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il s'est faiten France depuis lors, en art et en littérature, un retour vers le classicisme; cependant il faut reconnaître, toutefois, que le goût français a évolué dans ce sens et qu'il s'est formé peu à peu une meilleure compréhension de notre âge classique. Cette disposition, d'ailleurs, Bst la conséquence de notre souci actuel de ne rien négliger et de ne rien mépriser de notre passé national, de le considércrcomme un tout composé de parties diverses, mais dont chacune a sa valeur respective et proportionnelle et dont l'ensemble représente une force que nous continuons.

C'est ainsi que Versailles est rentré en honneur. Il a pris pour nous sa signification définitive et véritable. Certes, c'est par ce que sa beauté a de

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rétrospectif qu'il nous émeut tout d'abord. C'est le lieu historique qui nous attire. Ce sont les souvenirs qui s'y évoquent qui nous y retiennent. Il nous rapproche du passé dont il est le décor persistant et, à ce point de vue, il surexcite puissamment l'imag-ination.

Qui ne s'est plu à y venir rêver aux événements et auxpersonnag-esdontil fut le témoin et le séjour? Ils y revivent pour nous et peuplent ses g-aleries et ses allées d'ombres grandioses ou gracieuses. Ce palais, ces jardins qui leur furent familiers nous aident à les mieux comprendre. Construits et ordonnés selon leur g-oût, ils nous montrent leurs préférences d'art et de nature, ce qui plaisait à leurs yeux, ce qui satisfaisait leurs esprits. Ils attestent leur idéal de hiérarchie, de discipline.

Mais Versailles — son parc et son château — Versailles n'est pas seulement évocateur et instructif. Il n'est pas seulement une leçon de passé. En dehors de tout souvenir, il vaut par lui-même. Il présente au regard une beauté actuelle et propre. Il est un assemblage prodigieux de lignes et de couleurs, un des lieux du monde oii l'eau, la pierre, les arbres s'unissent en une harmonie admirable pour offrir un spectacle unique, et c'est sous cet aspect aussi qu'il nous est cher.

Ce n'est pas que par les ombres qui le hantent qu'il est magique. Il a en lui un autre sortilège, celui de son silence et de sa majesté, celui de

ses eaux et de ses feuillages. 11 a son atmosphère de grandeur et de mélancolie; on y respire un air que Tonne respire pas ailleurs, et c'est en automne surtout, quand ses feuilles se dorent et s'empourprent, qu'il communique à ceux qui fréquentent ses ombrages son ivresse mairnifiqne et triste.

J'y ai passé quelques heures, durant une journée du commencement de cet octobre. Le temps était gris et froid, et la fôte des arbres n'était pas commencée. A peine quelques-uns jaunissaient déjà. La plupart conservaient encore leur verdure éclatante et solide. L'heure n'était pas encore venue où elle se nuance et se colore. L'automne n'avait pas fait son œuvre. Il y avait dans l'air immobile comme une impression de repos et d'attente. Pourtant, les grands peupliers qui sont au bout du Grand Canal dressaient leur dorure lointaine et disaient que l'instant approchait de la merveilleuse féerie annuelle. On sentait qu'elle allait commencer bientôt et que seuls ne s'y mêleraient pas les ifs et les buis taillés, immuables en leurs vertes pyramides, et indifférents aux saisons.

Certes, si elle prend à Versailles une splendeur deur particulière, cette saison d'automne, partout elle a sa fête des arbres. Avant de les dépouiller, elle les décore d'une richesse suprême et brève.

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Paris même a sa part dans ce luxe végétal. Ses Tuileries, son Luxembourg, son bois de Boulogne ont aussi leur semaine de gloire. Ses avenues y participent également, mais tout cela n'est que pour nous avertir et pour nous inviter à nous rendre où la fête véritable a lieu, en ce Versailles voisin qui nous attend dans le flamboiement de ses feuillages mirés en ses eaux, pour nous convier à visiter, en l'un de ses plus mystérieux royaumes, le bel automne, prince de l'année, dont il emporte le sceptre et la couronne sous son manteau tissé de brume et de soleil.

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